‹ Français & Allemands (volume 2)Chapitre 4 sur 59 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Premier engagement du 2* corps.

Le terrain de l'action. — Le plateau de Graveiotte. — Pays boisé. — Rézonville.

— Vionviile. — Mars-ia-Tour. — Les ravins de Gopze. — Les Allemands dans les forêts. — Les troupes du 2« corps prennent les armes. — Ordre de bataille de la division Bataille. — Aux armes! — Dévouementdes officiers. — Le refrain du 12« bataillon de chasseurs. — Le 23« de ligne. — « Bravo le 8« de ligne! » — Marche en avant du 66» et du 67» de ligne. — Les 7», 8», 9« batteries du 5« d'artillerie. — Premiers mouvements à bras. — Entrée en ligne de la division Vergé. — Mouvement offensif dn 55« de ligne. — La brigade Jolivet (76«, 77«) est portée sur le bois des Ognons. — L'artillerie divisionnaire du général Vergé. — Acharnement de la lutte. — lia brigade mixte Lapasset. — « Au nom de la France, je compte sur vous! » — Les 84« et 97». — Le 3« lanciers. — L'artillerie de réserve se prépare. — La division de cavalerie de Valabrôgue. T- Le 6» corps se prépare à l'action. — Mort du général vonDoring. — Renforts allemands. — Double attaque des Prussiens. — Dispositions de Frossard. — Le 84« de ligne s'engage dans le bois des Ognons. — La 2« compagnie du 14» battaillon de chasseurs. — La grande batterie prussienne de position. — La brigade Jolivet, écrasée, se replie. — Arrivée de la réserve d'artileri ^. du 2« corps. — La 2« compagnie de sapeurs du 3« régiment du génie. — Les & et iOr batteries du i5« d'artillerie. — Mort du commandant de Germay. — Pertes de la 6* batterie du 15«. — Admirable conduite des 10 et lt« batteries du 5* d'artillerie. — La8* batterie du 17* d'artillerie soutient la brigade Bastoul. — Belle conduite du lieutenant Commaille, du maréchal des logis Michel, du brigadier Loubatières et du conducteur Weetelyuck. — Retraite et feu à la prolonge de la 8* batterie. — Arrivée de la réserve d'artillerie de la garde. — D'admirables soldats. — Attaque du 67* de ligne. — Le colonel Thibaudin est blessé. — Officiers et soldats distingués. — Charge du 3* bataillon dans les bois. — En retraite.

— Le clairon Muller. — Arrivée de renforts allemands.

Le terrain sur lequel s'engage raction est situé à Touest ée Rézonville, des deux côtés de la grande route sud de Metz à Verdun.

C'est une admirable position d'où la vue embrasse un magnifique paysage.

A droite de cette route se trouve un plateau ondulé qui, large seulement de douze kilomètres près des forts de Saint-Quentin et de Plappeville, s'épanouit dans la direction de l'ouest. Des bouquets de bois peu étendus ombragent çà et là le terrain.

Ce plateau est borné : à l'ouest par le chemin qui réunit les deux routes de Mars-la-Tour et d'Étain à Jarny ; à l'est par la Mance, qui, du nord de Verneville, va se jeter dans la Moselle à Ars. De ce côté, ainsi qu au sud-est, cette position est limitée par une série de forêts

Infanteria prussienne sortant du bois dt* s Ognons.

contiguës, dont les vastes massifs s'étendent principalennent sur la partie supérieure des pentes qui tombent vers la vallée de la Moselle. Un réseau de parcelles boisées moins considérables court au nord de la grande route, le long de la Voie romaine, où il constitue également un rideau propre à couvrir des mouvements de troupes.

Sur la route sud de Verdun se trouvent situées dans quelques dépressions plus accusées des ondulations naturelles et distants de trois kilomètres les uns des autres les villages, devenus aujourd'hui célèbres, de Gravelotte, Rézonville, Vionville et Mars-la-Tour.

Quelques mots sur chacune de ces localités :

Gravelotte est un village de sept cents habitants, à quatorze kilo-

*** GàRNlBR FrBRBB, BDITIURS. 5

34 FRANÇAIS Eï ALLEMANDS

mètres de Metz. Il est situé sur une liauteur entourée de bois qui domine à l'est toute la vallée de la Mance et dont la vue s'étend sur Metz et la vallée de la Moselle. L'église, qui est moderne, a conservé la tour carrée d'une église plus ancienne. Il existe à Gravelotte des tracer de la voie romaine qui menait de Reims à Metz. Ce riant village est le centre des jolies villas de la bourgeoisie de Metz, étagées sur le versant méridional du mont Saint-Quentin, dans une verte et fertile colline couverte et entourée de riches vignobles.

Gravelotte est une position stratégique importante pour une armée qui arrive de Motz. car c'est lit, comme on le sait, que la route venant de cette ville se divise en deux voies qui mènent également à Verdun.

Rêzonville est entouré de bois et situé à l'extrémité supérieure d'un petit vallon qui descend sur Gorze et Novéant.

Vionville est un village de quatre cent cinquante habitants, auprès duquel est un aqueduc romain assez bien conservé pour conduire encore des eaux de Metz jusqu'à cette localité.

MarS'la-Tour, village de six cent cinquante habitants, à vingt-quatre kilomètres de Metz, est situé sur un plateau jadis couvert de bois, au sommet d*un petit vallon formé par un petit ruisseau qui se jette dans rOrne. Cette localité, dont le nom {Martîs-Turris) semble venir d'un temple consacré à Mars, était autrefois une petite place de guerre avec un château fort dont il reste encore quelques vestiges.

Ce plateau de Gravelotte forme un plan incliné dont les pentes assez rapides, situées au sud de la route de Verdun et tournées vers la Moselle, sont partout sillonnées de cols et de ravins où bondissent des ruisseaux et divisent ce plateau en plusieurs parties.

Parmi ces dépressions de terrain, les plus importantes sont trois ravins parallèles qui descendent vers le sud, l'un à Test de Gravelotte, l'autre à l'ouest de ce village, et enfin le troisième au travers ^lême de Rézonvjlle.

Une coupure également importante, mais se dirigeant vers le nord, se trouve entre le plateau dominant et peu étendu de Tronville, et celui de Vionville et de Saint-Marcel. Elle forme d'abord une dépression à formes douces, qui s'allonge de Vionville vers la Voie romaine ; mais, parvenue à la lisière nord des bois de Tronville, elle prend l'aspect d'une gorge profondément encaissée qui va rejoindre, au nord de Marsla-Tour, un ravin parallèle à TYron.

Trois routes sont ouvertes de la Moselle aux plateaux : ce sont celles d'Ars à Gravelotte, par le vallon de la Mance. la route qui part de Novéant, celle enfin qui xi'Arnaville conduit à Onville, et monte à

PREMIER ENGAGEMENT DU 2» CORPS 3ô

Mars-la-Tour. Tout le terrain situé entre le bois de Vaux, à l'est, et la route Onville-Mars-la-Tour, à Touest, est couvert d'épaisses forêts, difficiles à traverser et dont les chemins, peu nombreux, sont en général très étroits.

De Gravelotte à la Moselle, il n'y a guère que cinq mille mètres en ligne directe, sept kilomètres de Rézonville et enfin neuf de Vionville à la rivière.

Le terrain sur lequel les Allemands engagent l'action leur est donc défavorable, et excellent au contraire pour ses défenseurs, qui peuvent étager leurs feux : les troupes ennemies n'ont que des débouchés peu nombreux, étroits, difficiles, pour aller de la Moselle aux plateaux. La pente est partout assez rude, et doit ajouter à la fatigue des soldats éprouvés par une longue marche et par une chaleur accablante. Enfin, en cas de défaite, la Moselle est à dos, et Tencombrement forcé des ravins d'Ars et de Gorze empêchera le vaincu de s*écouler rapidement.

En regard de tous ces inconvénients, la position offre à l'eimemi un avantage très réel : son front est presque partout garanti par des bois épais qui lui permettront de combattre à couvert et de profiter de tous les obstacles du sol.

Nous avons pu voir déjà que les Prussiens recherchent avec empressement les forêts. Bien avant la guerre, plusieurs auteurs militaires d'outre-Rhin, le prince Frédéric-Charles notamment, ont signalé cette supériorité du soldat allemand dans la guerre des bois. Dans la circonstance actuelle, ces fourrés épais atténuent le danger d'une retraite vers les ponts de la Moselle, en permettant une résistance plus énergique et en rendant la poursuite forcément moins active.

— Aux premiers coups de canon, les troupes du 2* et du 6« corps français prennent leurs positions de combat, tandis que la 6* et la 5* division de cavalerie allemande rejoignent promptement la brigade Redern, qui a engagé l'action avec l'appui de quatre batteries, et soutiennent d'abord seules la lutte; mais la 5" division d'infanterie allemande ne tarde pas à gravir les hauteurs et prend position au sud de Flavigny, dans les bois de Vionville et de Saint-Arnould, d'où elle aborde notre gauche avec une extrême violence.

Comme nous l'avons déjà dit, alors que les troupes du 2* corps nettoyaient leurs armes et faisaient la soupe dans la tranquillité la plus absolue, les batteries prusslennessedémasquent vers neuf heures et demie sur les crêtes de Tronville et font pleuvoir une grêle de projectiles dans notre camp

Le premier obus traverse la tente du général Bataille et tue un cheval qui se trouve en arrière; d'autres projectiles viennent éclater dans les bivouacs du 8* et du 23' de ligne, jusqu'au milieu des faisceaux d'armes.

La division de cavalerie de Valabrègue se replie et traverse les lignes d'infanterie.

Il y a là un instant de surprise; mais de tous côtés on entend les clairons sonnant les refrains des régiments. A la voix de leurs officiers, qui déploient une extrême vigueur, les troupiers se rallient et en quelques minutes le 2* corps se reforme, et, se déployant promptement, prend position en arrière de Vionville.

Attaque de VionTille par la division Bataille iZ* corps).

De son côté, le maréchal Canrobert, avec le 6« corps, occupe le terrain en avant de Rézonville, entre la route de Verdun et le village de Saint-Marcel.

Les colonels des divisions Vergé et Bataille font aussitôt doubler les grand'gardes et donnent Tordre à celles-ci de tenir le plus longtemps possible.

C'est alors que commence cette lutte gigantesque de dix heures que l'histoire a enregistrée sous le nom de bataille de Rézonville, entamée par les Prussiens pour arrêter notre mouvement de retraite sur Verdun, tandis qu'une attaque simultanée sur notre gauche a pour but de nous couper de nos communications avec Metz.

La 2* division du 2' corps, qui forme la droite de ce corps d'armée. a promptemenl saisi les armes et pris ses positions de combat, près de la route, sous les ordres du brave général Bataille. La course précipitée de chevaux échappés et de voitures en retraite, quelques obus tombés môme jusque sur le camp, ont étonné les troupes, mais sans les troubler en rien.

ORDRK DE BATAILLB DE LA DIVISION BATAILLE Formation par brigades accolées,

f23« e» ] 1» b- chasseurs, 1« ligne de la dÎTiaion. ~Z ^. «• brijçade

^ Jîl (aile droite).— 2- ligne de U iiTision.

Cette division est formée par brigades accolées : à droite le 66« en première ligne, ayant derrière lui le 67« à cinquante pas; à gauche le 2S* également en première ligne, et derrière lui le 8'.

Le 16 août au matin, ses lignes s'étendaient à gauche jusqu'au pied d'un mouvement de terrain qui continue, en entourant la plaine en avant de notre front, jusqu^au village de Vionville.

Cette division se trouvait ainsi dans une sorte de cuvette. Des vedettes de cavalerie circulaient sur les hauteurs : deux grand'gardes fournies par le 23* de ligne étaient placées en avant : lune commandée par le capitaine Hoquinié, à la ferme de Flavigny ; l'autre, sous les ordres du capitaine Schaeffer, dans la direction de Vionville.

Aux détonations inattendues de Tartillerie ennemie, au cri : « Aux armes I » qui retentit de tous côtés, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, les troupes de la division Bataille se sont élancées sur leurs faisceaux, dont quelques-uns sont déjà renversés par les éclats des obus allemands.

Nos braves officiers ont compris que le salut de tous dépend de ce premier mouvement. Ils payent brillamment de leur personne, et, les premiers, ils se portent à la rencontre de l'ennemi.

Bientôt la première ligne de la division ('12" bataillon de chasseurs, 2* et 66" de ligne) se porte en avant, et, tandis que la !'• brigade (général Mangin, 12« bataillon de chasseurs, 8* et 23* de ligne) occupe les bas-fonds de Flavigny et de Vionville, la 2* (général Fauvart- Bastoul, 6& et 67« de ligne) se place sur les hauteurs à gauche, avec une partie de l'artillerie, sur un mamelon, à gauche de la route.

Déployant sa !*• brigade avec une promptitude admirable, le

général Bataille la porte en avant sur le relèvement de terrain qui fait face à Tennemi.

Le 12" bataillon de chasseurs, commandant Jouanne-Beaulieu, s'est promptement rallié aux accents de son refrain, que ses petits clairons, le chassepot porté en bretelle, sonnent à pleins poumons :

Mais quel est donc, quel est donc.

Celui qu'on aime?

Ces: le doux, c'est le douxième.

Ces refrains des chasseurs à pied, pour comprendre tout ce qu'ils disent aux soldats, il faut les avoir entendu sonner, gutturaux et stridents, dans la nuit noire, appeler les piquets de soutien dans la tranchée attaquée, ou bien, joyeux et clairs, dèsTaurore, comme le coq matinal, annoncer le départ pour l'étape prochaine.

« Allons, crient les officiers du 12* chasseurs à leurs hommes, allons, les autres, en avant I et ne traînons pas. »

Et le bataillon, se lançant au pas gymnastique, disparaît dans la fumée, mais l'écho apporte toujours quelques notes de la fanfare rapide :

C'est le doux, c'est le douxième.

Malgré la mitraille ennemie, les petits « vitriers » avancent rapidement ; ils sont de ceux que la balle ennemie peut toucher, mais qu'elle n'abat pas facilement. En quelques minutes, ils atteignent Vionville, que la cavalerie allemande évacue à son tour au galop, et s'y mettent en état de défense.

Les trois bataillons du 23* de ligne, de leur côté, marchent quelques temps réunis, mais bientôt ils sont séparés par la nécessité de faire face à Tinfanterie ennemie, qui commence à se montrer.

C'est d'abord le 3* bataillon, qui, sous les ordres de son digne chef, le commandant Harty de Pierrebourg, oblique vers la gauche et marche au pas redoublé sur une batterie ennemie qui le couvre d'obus. II s'arrête alors à huit cents mètres environ et par un feu de mousqueterie admirablement dirigé, oblige à la retraite cette batterie, qui est aussitôt remplacée par une nuée de tirailleurs.

A sa gauche, le 2* bataillon, commandant Bourrée, ayant le colonel Rolland à sa tête, s'empare delà grande ferme de Flavigny, qui est presque un village, dont l'occupation est très importante et où il abrite de nombreux tirailleurs.

Plus à gauche, le commandant Béjard, avec le !•» bataillon,

occupe l'espace entre Flavigny et Vionville, ayant à sa droite la compagnie Schaeffer.

Cette première ligne de la brigade Mangin s'est portée si vivement en avant, qu'elle n'a pu être suivie ni par la deuxième ligne, ni par rartillerie divisionnaire.

— Le 8* de ligne, colonel Haca, afin de rejoindre ces troupes, exécute une magnifique marche en bataille, par suite de laquelle le 1" bataillon occupe un instant Flavigny; les 2* et 3* déployés sont à gauche du !•'.

Le !•' bataillon du 8* de ligne déploie alors en tirailleurs ses 4* et 6' compagnies, et le 2* bataillon, sa 6« compagnie. Ces tirailleurs se portent en avant, sous le feu deVennemi, avec un entrain admirable et gagnent une crête intermédiaire entre Flavigny et Vionville, au delà de laquelle l'artillerie prussienne est en batterie. De ce point, ils dirigent un feutrés violent, à une distance de huit à neuf cents mètres, sur les batteries ennemies.

En arrière, le général Mangin fait sonner la charge et les bataillons de lai" brigade s'élancent au pas gymnastique vers ces hauteurs, qu'il faut enlever avant queVennemi ait pu s'y établir en forces.

Mais Tinfanterie prussienne a suivi de près son artillerie : elle borde les crêtes, arrivant du sud en masses profondes. Elle ouvre un feu meurtrier sur le 3* bataillon du 8* de ligne et sur les autres troupes qui se trouvent à gauche de la ligne française.

Ce 3* bataillon combat avec un courage indomptable sous les yeux du général Bataille et reçoit, en plein champ de bataille, les éloges de celui-ci, qui le salue et lui crie : « Bravo, le 8* de ligne I »

La 2* brigade (66* et 67*, général Fauvart-Bastoul), en même temps que la 1", et conduite par le général de division, s'est déployée et s'est avancée sur les hauteurs de gauche.

Se formant en bataille avec un ordre remarquable, si Ton tient compte du trouble jeté dans les rangs par la surprise qu'il a subie de la part de l'ennemi, le 66' de ligne, le colonel Ameller en tète, va occuper sur les crêtes la position que ses grand'gardes disputent avec acharnement à l'avant-garde ennemie.

Malgré cette attaque aussi vive qu'imprévue, ce régiment arrive cependant au sommet de ces crêtes, la baïonnette au bout du fusil, et conserve toutes ses positions, qui s'étendent depuis le bois des Ognons jusqu'à la ferme de Flavigny.

Le 67% colonel Thibaudin, qui se trouve en seconde ligne, s'est également porté en avant, à la suite du 66* de ligne. Ce mouvement

s'exécute en colonne par bataillon, jusqu'au moment où il devient nécessaire de se déployer pour ouvrir le feu.

La ligne de bataille appropriée à la configuration du terrain forme un angle obtus : le 1" bataillon du 67' regardant Vionville, les deux autres repliés en arrière, face au bois de Saint-Arnould et des Ognons.

Des tirailleurs ayant été déployés, une violente fusillade s'engage sur tout le front de notre ligne. Mais Tennemi, abrité derrière une crête et appuyé de droite et de gauche par des batteries qui font feu sur nous, a un avantage considérable.

Bientôt, comme on le voit, toute la division du général Bataille est entrée en ligne et domine les hauteurs et la grande ferme de Flavigny.

— Ainsi que nous Tavons déjà dit, cette division, au début de la lutte, n'a pu être soutenue par la totalité de son artillerie divisionnaire.

La 8* batterie du 5* d'artillerie (4 rayé), qui est attelée au moment de la surprise, s'est aussitôt portée en avant et au trot; conduite par le commandant Collangette et le capitaine Benoit, elle prend position en un instant sur un petit mamelon à gauche de la route, arrête par un feu nourri et efficace les premiers efforts de l'ennemi et protège ainsi le mouvement de la division.

Pendant ce temps, la 9* batterie du même régiment (mitrailleuses), dont les chevaux sont encore à l'abreuvoir, fait feu de son emplacement même du camp, après que les servants ont espacé les pièces à bras.

Notre artillerie se trouve placée sur une ligne courbe, concave par rapport à l'ennemi, en suivant à peu près les crêtes qui dominent Flavigny.

L'infanterie du général Bataille se déploie en avant de ces pièces et disparaît peu à peu dans les plis du terrain, où elle s'arrête et use inutilement ses munitions contre un ennemi invisible.

Nos premiers coups de canon ont tout de suite éteint le feu de Pennemï, mais peu à peu ce feu reprend et son intensité va toujours en augmentant. Une forte batterie allemande établie derrière un solide ôpaulement sur la crête au sud de Vionville commence son tir à dix heures et demie du matin : elle ne dei^ait se taire qu'à la nuit.

La plupart de nos pièces ont commencé le feu avec deux ou trois servants seulement : peu à peu un grand nombre d'artilleurs, qui se sont laissé entraîner dans la débandade, reprennent leur poste. Les autres batteries viennent successivement prendre part au combat.

La 9* batterie a pu enfin atteler ses voitures, quand ses chevaux sont revenus de l'abreuvoir : aussitôt elle va se placer à gauche de la route, en avant de Rézonville. Pendant plus de cinq heures, nosmitrail-

Charge des cuirassiers de la garde en ayant de PiaTl|oj.

leuses occuperont cette position, tirant à deux mille trois cents mètres contre la grande batterie épaulée et contre les colonnes qu'elles peuvent apercevoir. Le chef de la 9* batterie, le capitaine Dupré, reçoit les félicitations du maréchal Bazaine pour le choix de remplacement.

— Plus à gauche, la division du général Vergé est venue aussi couronner les hauteurs avec son artillerie ; sa seconde brigade en retour déquerre, face au bois, pour se relier avec la brigade Lapasset.

Cette division, dont les brigades, composées du 3« bataillon de chasseurs, des 32% 55% 76* et 77* de ligne, sont commandées par les généraux Letellier-Valazé et Jolivet, était campée, au début de l'action,

♦** GaRNIKR FRBrt2S. BDirKUR). 6

en avant de Rézonville. De la position qu elle occupait, on apercevait distinctement le clocher de Mars-la-Tour, qui, peu d'instants plus tard, disparut dans la fumée du champ de bataille. A droite et à gauche, des fermes, des bois dont le plus grand nombre allaient devenir le théâtre d'une des plus grandes batailles du siècle.

Le canon des Allemands, comme on Ta vu, a commencé à gronder sur la division Bataille ; puis de nouvelles batteries envoient des obus sur la !'• division, qui, elle aussi, éprouve un instant de désarroi. Bientôt ramenée par la conduite de ses officiers, cette division prend rapidement les armes et se porte avec beaucoup d'entrain sur les positions ennemies.

Toute la brigade Letellier-Valazé était campée sur une seule ligne, le 32« de ligne à droite, contre les équipages.

Tout à coup un éclair, un coup de canon, un obus, viennent presque simultanément surprendre nos soldats. En même temps un nuage de poussière part de Vionville et des dragons en déroute se précipitent sur Rézonville.

« Mon capitaine, dit à son chef de compagnie un vieux sergent du 55* de ligne, si les reconnaissances de cavalerie viennent de rentrer, avouez qu'elles rentrent encore b.... vite. »

Au même instant les clairons font entendre la marche du 32« et du 55*; les bataillons exécutent simultanément les ordres donnés la veille.

Le canon prussien augmente d'intensité. Les projectiles, passant par-dessus les grand'gardes, qui tiraillent vigoureusement, viennent jeter la perturbation dans le camp des impedimenta.

Les chevaux sont en partie à l'abreuvoir, les hommes mangent la soupe.

Malgré le désordre causé par cette surprise, les trois bataillons du 32* de ligne, conduits par le colonel Merle, prennent rapidement les armes et marchent en bataille sur les positions ennemies.

Comme au 6 août dernier, les trois bataillons du 55* de ligne sont engagés isolément et sur des points différents.

A gauche, le commandant Millot, avec le 3* bataillon, se jette au débouché du ravin de Gorze, à la lisière du bois des Ognons et du bois de Vionville, en occupant la Maison-Blanche.

Le 2' bataillon, commandant Chanon, et le 1", commandant Dameï, dirigés par le colonel de Waldner-Freundstein, forment chacun trois colonnes de division sur une ligne, en faisant doubler les compagnies paires par les compagnies impaires, à une distance les unes des autres

égale à la moitié de retendue de leur front. Ces deux bataillons se portent aussitôt dans cet ordre, par échelon de division, Taile gauche en avant, pour s'y placer, la gauche au bois de Vionville, la droite vers la ligne de grand'garde du capitaine Pardieu, qui n'a pas quitté sa position.

Sauf les canons prussiens, couronnant le mouvement de terrain dont on ne voit que le sommet et qui borne la vue, on n'aperçoit rien encore, mais il est certain que la batterie ennemie doit être soutenue. Néanmoins elle est en formation : c'est le moment de l'attaquer par son liane droit- Le 55* de ligne est en bonne position avec ses deux bataillons pour l'exécution d'une telle manœuvre. *"

Ces deux bataillons avancent lentement, couverts parla grand'garde du capitaine Pardieu, mais en ordre régulier, ne pouvant envoyer des feux de salve sur Tartillerie, qui est cependant à bonne portée, et craignant la cavalerie qui doit être en soutien de Tartillerie ennemie, mais que nous ne pouvons voir.

Les Prussiens reconnaissent dans leur historique que, devant le mouvement oflfensif de la gauche de notre 2* corps, leur batterie Kôrber, qui avait ouvert le feu, fut forcée de reculer momentanément, sans doute devant le seul feu des tirailleurs qui étaient très rapprochés d'elle.

Après avoir parcouru cinq ou six cents mètres dans cet ordre, le colonel de Waldner-Freundstein s'aperçoit qu'une trouée s'est faite dans la ligne en arrière de sa droite : il n'est pas suivi. Les projectiles ennemis tombent en masse sur le 32* de ligne, ainsi que sur le grand parc des équipages, placé au bord de la route, près de Rézonville, sous la garde du 3* bataillon de chasseurs, passant par-dessus le 55* de ligne, lequel, en contre-bas, trop rapproché du feu de la batterie, au-dessous de la ligne de ses trajectoires, en souffre peu.

Néanmoins, le mouvement offensif est arrêté ; il ne peut se faire par le 55* de ligne sans qu'il soit appuyé. Le régiment marche vers l'inconnu. Ce fut là un tort, car depuis on a su que la batterie Kôrber était sans soutien à son début, quand elle ouvrit le feu.

Les tirailleurs du 55* de ligne s'embusquent, moitié & la lisière du bois de Vionville, moitié dans la direction de Rézonville, refusant l'aile droite. Le combat s'engage vigoureusement, mais notre ligne a des tendances à se rapprocher de Rézonville et à s'éloigner du bois, du ' ravin de Gorze, ainsi que de la Maison-Blanche.

Le 3* bataillon de chasseurs, qui s'est, lui aussi, promptement formé en colonne en se conformant au changement de front exécuté

par la brigade Letellier-Valazé, appuie peu à peu à gauche, laisse à droite la ferme de Flavigny, et, après s'être déployé en bataille, se porte, comme on Ta vu, derrière la droite du 32* de ligne, où il reste en position, sous le feu de Tartillerle prussienne, établie sur les crêtes de Tronville.

La £• brigade (général Jolivet, 76* et 77* de ligne) a été portée en toute hâte sur les bois de Vionville et des Ognons. Le général Vergé dirige ce mouvement, précédé par le 3* escadron du 7* dragons, qui lui sert de cavalerie divisionnaire.

Le 76% colonel Brice, formé en colonnes par division, se porte au pas de course à un kilomètre en avant et à gauche, s'engage en partie dans le bois des Ognons et cherche, en profitant de cet abri, à se rapprocher des batteries ennemies qui couvrent le 2* corps de leurs projectiles. Le 76* de ligne est ainsi disposé : le 2* et le 3* bataillon, placés à droite du bois, lancent des tirailleurs contre les batteries ennemies; le l** bataillon et la gauche du 2* sont sous bois ; leurs tirailleurs occupent la lisière et leurs réserves s'échelonnent dans l'intérieur.

Le 77% colonel Février, soutient vigoureusement le 76*. Le 2* bataillon, dirigé par le général Jolivet en personne, pousse jusqu'au bois de Saint- Arnould, situé en avant Me son front, afin d'en déloger l'ennemi et d'appuyer le mouvement en avant fait par le 55* et le 66« de ligne qui sont à sa droite.

Les trois batteries du 5' d'artillerie, attachées à la division Vergé, appuient par leurs feux les mouvements de son infanterie.

La 5* batterie a attelé promptement et la l'* s'est portée en avant au trot, sous la conduite du commandant Rey ; obliquant à gauche, elle se met en batterie en arrière d'une crête sur la gauche de Flavigny et refoule par quelques coups de canon les tirailleurs ennemis, qui commencent à déboucher du bois à moins de cent mètres de distance.

La 12* batterie (mitrailleuses) se place bientôt à droite de la 5% à quinze cents mètres de la grande batterie prussienne épaulée. La 6* batterie, peu après, vient se placer à gauche, mais le lieutenant-colonel Ghavaudret, commandant l'artillerie de la division Vergé, fait bientôt reporter en arrière cette batterie après qu'elle a tiré quelques salves, attendant un moment plus favorable à l'action des mitrailleuses, et laisse le commandement des deux batteries de 4 (5* et 6*) au chef d'escadron Rey.

Alors commence un horrible tintamarre : l'artillerie de notre 2* corps reprend Toffeusive avec un ensemble effrayant. Aux formi-

dables détonations des pièces de 42 de la réserve qui viennent d^entrer en action, réj)ondent le bruit plus sec des petits calibres et le grincement des mitrailleuses : la mousqueterie redouble. Partout les balles renversent les combattants, brisent les arbres ou s'enfoncent dans la terre avec un bruit mat.

La lutte continue acharnée et sans trêve. De temps à autre, une vague rumeur s'élève, puis s'éteint dans le bruit général.

Les bois sont environnés d'une fumée bleuâtre, qui court dans les vallons et les ravins et, s'interposant à l'horizon entre le spectateur et les rayons du soleil, en atténue les feux étincelants.

Enfin, à l'extrême gauche, la brigade mixte Lapasset surveille le bois de Saint-Arnould et les défilés de Gorze.

Vers huit heures du matin, le général Lapasset, prévoyant que la bataille était imminente, a réuni, comme nous l'avons déjà dit, tous les officiers de sa brigade. Par une allocution chaleureuse, en termes aussi élevés qu'énergiques, il leur fait comprendre que l'heure est venue pour chacun de déployer tout son courage, que le salut de la patrie peut dépendre de l'effort qui va être tenté. « L'ennemi est proche et en grand nombre, dit-il, toute l'armée du maréchal Bazaine pourra prendre part à l'action! »

Le général indique les dispositions prises pour chacun des corps de sa brigade, rappelle à chaque arme les règles générales de sa tactique et réussit à faire passer dans l'âme et le cœur de chacun les sentiments dont il est animé. Tous sont prêts à faire leur devoir.

S'adressant directement au colonel Torel, du 3* lanciers, le brave Lapasset lui dit que, devant y avoir solidarité entre les différentes armes pendant les diverses phases du combat, il ne faut pas attendre ses ordres pour charger, s'il se présente une occasion propice.

« Au nom de la France, je compte sur vousl » dit-il en terminant à tous ses officiers.

A neuf heures du matin, les grand'gardes de cette brigade commencent rengagement avec l'ennemi, qui cherche à déboucher du bois de Gorze.

Les hommes finissent à peine de manger la soupe quand, vers neuf heures et demie, le canon gronde à proximité.

C'est l'attaque prussienne.

Nos avant-postes résistent avec une grande énergie et ne se replient, après une vive fusillade, que lorsqu'ils ont affaire à Tartillerie.

Le grand drame commence. Quelques voitures de bagages et de

46 FFiANÇAIS ET ALLEMANDS

vivres qui se trouvaient encore sur le front de Tarmée défilent au galop sur la route de Verdun et se réfugient dans la direction de Metz.

On prend les armes à la hâte. Comme à la bataille de Valmy, Tennemi tourne le dos à Paris et Tarmée française fait face à la capitale.

Le général Lapasset présente au bois de Saint-Arnould et à ses débouchés une première ligne formée du 84* de ligne (colonel Benoit) et de la 7* batterie du 2* d'artillerie (capitaine commandant Dulon); cette dernière, appuyée par une compagnie du 14' bataillon de chasseurs, se porte avec un entrain superbe sur une éminence, d'où elle canonne les troupes qui osent s'aventurer sur la lisière du bois de Saint-Arnould.

Dès les premiers coups de canon, le 84* a pris les armes. Le 1" bataillon fait un changement de front en avant sur le peloton de droite, pour soutenir les avant-postes de la brigade.

Le 2* et le 3* bataillon se conforment à ce mouvement, puis se portent en avant : ils se trouvent bientôt devant une seconde vallée semblable à la première et dont l'ennemi devait chercher à faire usage pour nous tourner.

Le régiment placé à l'extrême gauche de la première ligne de bataille, et le 97*, qui se trouve derrière lui, reçoivent pour mission de défendre l'issue de cette vallée jusqu'à la dernière extrémité.

A cet effet, le lieutenant-colonel Charmes, du 84% reçoit Tordre de se porter sur le versant opposé avec quatre compagnies, dont une du 3* bataillon et les autres du 2*. Ces compagnies sont établies dans le bois parallèlement au thalweg. Le commandant Dufourc d'Antist, du 2* bataillon, se porte avec les trois compagnies qui lui restent dans le même bois et les dispose de façon à former une tenaille avec les précédentes.

Le 3* bataillon, avec lequel se trouve le colonel Benoit, s'établit sur la crête de l'autre versant de la vallée, appuyant sa droite à un bois qu'occupe la l'* compagnie de ce bataillon.

La seconde ligne de la brigade Lapasset (97* et 3" lanciers) est rapprochée du village de Rézonville.

A son arrivée au campement, dans la journée du 15 août, le 97* de ligne (colonel Copmartin) avait été établi face à Metz. Au premier bruit de la bataille et par un changement de front rapidement exécuté sur l'aile droite, il se place face à l'ennemi.

D'après les ordres du général Lapasset, les 1" et 2« bataillons du régiment sont en seconde ligne, soutenant le 84*, qui se trouve en première : au bout de quelques instants, ces bataillons se portent rapide-

ment, eux aussi, en première ligne, mais bientôt ils sont obligés de s'arrêter et de se défiler des feux écrasants d'une batterie de position prussienne.

Le 3» lanciers, qui a aussitôt renversé ses marmites et est monté à clieval pour se placer dans un bas-fond près du bois de Saînt-Amould, est bientôt obligé de se porter en arrière du 2* corps, derrière un pli de terrain situé à hauteur de Rézonville.

Enfin, le commandant du 2* corps fait mettre en bataille, prêtes à agir où besoin sera, les batteries de la réserve d'artillerie, sous les ordres du colonel Baudoin. Deux batteries de cette réserve, les 10* et il* du 5' d'artillerie, conduites par le commandant Rébillot, se portent les premières en avant, vers Vionville, près de la route.

La 10" batterie commence aussitôt le feu : quelques instants après, la 11* batterie est envoyée à Textrême gauche, à Touest de la Jurée, à côté de la brigade Lapasset. Cette dernière batterie tire d'abord contre une batterie et quelquefois sur des tirailleurs dont les casques à pointe brillent, çà et là, à la lisière des bois.

Le 16 août, à cinq heures et demie du matin, la 7* batterie du 17* d'artillerie (réserve du 2* corps) a reçu Tordre de faire atteler aussitôt la section qui, d'après les ordres du lieutenant-colonel de Franchessin, chef d'état-major de l'artillerie du 2* corps, doit toujours être prête à marcher. Puis, cet ordre est étendu à toute la batterie, mais, avant qu'il puisse être exécuté, les Prussiens surgissent à Timproviste de toutes parts, en dehors des bois et au-dessus des crêtes, à moins de huit cents mètres du camp, sur lequel ils lancent aussitôt de nombreux projectiles.

Il est urgent que la 7* batterie, réserve comprise, quitte son camp sans perdre une minute. Mais en cet instant la cavalerie française traverse ou double le camp de cette batterie pour gagner plus promptement une position en arrière et met cette batterie dans les conditions de combat les plus déplorables.

On peut tirer à la hâte quelques coups de canon, pendant que les hommes garnissent les attelages, et la batterie gagne péniblement, avec des pièces attelées de deux chevaux seulement, une position d'où elle peut découvrir les colonnes ennemies. Il faut bientôt abandonner cette position, les pièces étant à la prolonge, pour une autre plus en arrière.

Dans ce mouvement de retraite, une partie de la 7® batterie se trouve séparée avec tous les caissons de la demi-batterie de gauche. Cette dernière batterie ne se retire qu'après avoir épuisé les munitions

de ses coffres d'avant-train et celles de coffres empruntés à des batteries voisines. Elle rejoint alors les autres pièces, qui, de leur côté, ont usé presque toutes leurs munitions.

— La division de cavalerie de Valabrègue s'est, comme on le sait, repliée en arrière pour faire place à l'infanterie du 2* corps. Cette division a été surprise par des obus tirés des bois situés de quinze cents à deux mille mètres à Touest de Vionville pendant que beaucoup de ses chevaux étaient à Tabreuvoir et qu'une partie des hommes était aux distributions. Quelques chevaux sont atteints, mais chacun se précipite sur son harnachement et sur sa monture. En un instant la division est en selle, à part quelques hommes dont les chevaux, effrayés par les obus, se sont échappés.

La division de Valabrègue se replie alors en bon ordre, au pas, traverse la ligne d'infanterie qui se met en défense et s'établit en arrière d'elle sur le terrain situé entre la Voie romaine et la route de Vionville à Rézonville.

Le 5» chasseurs à cheval, ayant le 4* de l'arme à cinq cents mètres en arrière, se trouve en colonne de demi-régiment, face à l'ouest, derrière le sentier qui mène de Rézonville à Villers-aux-Bois. A sa droite, mais adossée aux bois et face au sud, est la brigade Bachelier; environ k cinq cents mètres en avant prend position une batterie d'artillerie, dont le tir précis et ininterrompu cause de grands dommages dans les lignes prussiennes. A la gauche de cette batterie est le 93'' de ligne de la division Lafont de Villiers (6« corps).

Ce dernier corps d'armée a, lui aussi, pris ses dispositions au bruit de la lutte qui s'engage entre le 2* corps et les Allemands.

La division Lafont de Villiers (3*), sa gauche à la route de Verdun, est formée sur deux lignes, soutenues par deux batteries, un peu en arrière des crêtes du terrain. La division Tixier (l") et le seul régiment de la division Bisson (2^), qui a pu arriver jusqu'à Metz, se portent entre la Voie romaine et le village de Saint-Marcel et la division Levassor-Sorval (4') est tenue en réserve.

Dans cette première partie de l'engagement, la 5« division d'infanterie allemande, qui a pris position dans les bois de Vionville et de Saint-Arnould, se heurte aux troupes de notre 2* corps, qui lui infligent des pertes sérieuses.

Le général von Doring, qui commande la 9* brigade d'infanterie ennemie, est tué, et le 52* régiment de ligne prussien, décimé par le feu de nos chassepots, compte cinquante* officiers et douze cents hommes hors de combat.

L'iafanUrie de U division Bataille se porte en avant.

Des renforts arrivent aux Allemands. Un détachement du X* corps, comprenant deux bataillons, deux escadrons et une batterie, sous les ordres du colonel von Lyncher, et bientôt après la 6* division, entrent en ligne.

Les Allemands forment alors un quart de cercle de la route de Verdun (entre Tronville et Vionville) au bois des Ognons.

Bientôt aussi des colonnes prussiennes très profondes exécutent un retour ofifensif sur nos divisions décimées. Les feux de bataillon et de peloton se mêlent à la voix puissante du canon. A travers la fumée on distingue les bataillons ennemiS/qui s'approchent.

*** Oarnibr PrAres, bditburs. 7

On ne s'entend plus : des milliers de balles sifflent au-dessus des têtes des combattants, frappent dans les rangs ou se perdent dans la terre; mais la rage des uns et des autres est si grande qu'on ne s'occupe que de charger et de décharger son fusil.

Deux attaques prussiennes simultanées contre notre 2* corps se dessinent nettement : l'une sur sa gauche, par les bois de Vionville et de Saint-Amould; l'autre, sur sa droite, en avant du village de Vionville et de la grande ferme de Flavigny.

La 6* division d'infanterie prussienne est en avant de Tron ville, à l'ouest de la ferme de Flavigny, qu'elle attaque ; les quatre batteries de la 5* division de cavalerie qui ont commencé l'action à l'ouest de Vionville, sont à l'extrême gauche de la ligne prussienne. La 5' division de cavalerie (Rhehibaben) se divise : la 11* brigade (trois régiments) couvre la gauche, dans la direction de Mars-la-Tour, la 12* brigade appuie l'attaque de la 6* division d'infanterie contre Flavigny.

La 13* brigade de cavalerie, enfin, est à la droite avec la 5* division d'infanterie, qui, après avoir gravi les hauteurs par la route de Gorzo à Vionville, s'établit sur une crête, au nord de la route de Gorze et dans le bois de Saint-Arnould.

Le détachement du colonel Lyncher relie la 5* division à la 6\ La réserve d'artillerie du IIP corps, à l'ouest du bois de Vionville, remplit le vide entre deux divisions. La 6* division de cavalerie (Mecklembourg-Schwerin) est tenue en réserve derrière le centre, au débouché de Gorze. Quelques-uns de ses escadrons avec une batterie prennent cependant position avec Tartillerie de réserve, qu'ils ont besoin de soutenir.

Le général Frossard oppose aux forces ennemies qui essayent de déboucher du bois de Saint-Arnould la brigade Lapasset et la 2* brigade de la division Vergé, et aux colonnes qui menacent Flavigny et Vionville, la 1" brigade de la division Vergé, ainsi que la division Bataille.

Des deux côtés, le combat est acharné : la brigade Lapasset, établie entre les deux ravins qui descendent vers le bois de Saint-Arnould et soutenue par les régiments de la brigade Jolivet (76* et 77* de ligne), qui pénètrent au sud-ouest du bois de Vionville, soutient une lutte opiniâtre.

Aux premiers coups de fusil tirés par les Allemands sur les grand' gardes du 84* ligne, les trois bataillons de ce régiment se sont formés en ligne, et sont partis en bataille en avant, puis, par un changement de direction à droite, sont venus se porter en ligne, face au bois des Ognons.

PREMIER ENGAGEMENT DU 2« CORPS oï

Là les hommes se couchent : deux compagnies envoyées en tirailleurs se déploient face à ce bois et engagent le feu avec les tirailleurs ennemis qui en bordent la lisière. Les balles sifflent dru, mais les bataillons du 84* sont défilés par un pli de terrain. Le l** et le 3* bataillon reçoivent l'ordre d'appuyer à droite.

La ?• batterie du 2^ d'artillerie, capitaine Dulon, accompagnée de la 2* compagnie du 14* bataillon de chasseurs, vient se placer à l'extrémité gauche de la brigade Lapasset, placée elle-même obliquement en arrière du 2« corps, s'établit sur le flanc gauche du 84* et envoie son feu sur le bois de Saint- Arnould.

La compagnie du 14* bataillon de chasseurs est divisée en trois sections : une sous les ordres du lieutenant Mauprety, à la gauche de la batterie; une autre avec le sous-lieutenant Bernault à la droite, et la troisième en arrière avec le capitaine de Garros.

Le 2* bataillon du 84* a devant lui un ravin qui coupe le bois de Saint- Arnould. Le côté droit est occupé par Tennemi, dont on voit les armes étinceler à travers les broussailles ; celui de gauche n'est pas occupé : pourquoi n'y allons-nous pas?

La fusillade redouble. Le canon gronde dans toutes les directions. C'est une grande bataille qui a lieu. Au lieu d'être assaillants, ce sont les Français qui sont attaqués.

Une ligne de tirailleurs ennemis sort tout à coup du bois et refoule nos postes avancés, qui se rabattent sur la première ligne de la brigade Lapasset.

Le lieutenant Mauprety déploie aussitôt sa section de chasseurs à pied et force les Prussiens à battre en retraite. Bientôt une nouvelle ligne de tirailleurs allemands apparaît et cherche à s'emparer d'une maison que viennent d'abandonner nos avant-postes.

La section Mauprety se porte de nouveau en avant, occupe cette maison et répousse les casques à pointe. Malheureusement, après une demi-heure d'occupation, le feu d'une batterie ennemie oblige nos chasseurs à la retraita ; la section reprend alors sa place à la gauche de la batterie Dulon.

L'ordre arrive au 2' bataillon du 84* de ligne de se porter en avant pour aller prendre le bois de Saint-Arnould à revers, de le fouiller et l'occuper jusqu'au ravin dont nous venons de parler. Ce bataillon, guidé par le colonel Benoit, part avec le drapeau qui marche avec la 3* compagnie, capitaine Daily.

En arrivant près du bois, les compagnies du2« bataillon y sont successivement engagées, en prenant par la gauche. Lorsque le tour de

la 3* arrive, son chef, le capitaine Daily, repasse le drapeau, sa garde et les sapeurs à la i^ compagnie, capitaine Martin, qui s'en va prendre position en arrière de la lisière du bois.

Les obus pleuvent comme grêle sur le champ de bataille. Le fracas du canon augmente encore d'intensité. Nos soldats s'installent au milieu des arbres et des broussailles, ayant soin toutefois de surveiller très attentivement leur flanc gauche.

De leur côté, le 2* et le 3' bataillon du 76* de ligne, placés à découvert sous le feu de plus en plus intense des batteries prussiennes, sont bientôt obligés de quitter une position impossible à garder, sous peine d'être complètement écrasés. Ils vont prendre position un peu en arrière de Gravelotte et sur la gauche de la route. Une partie du 3" bataillon, séparée de la portion principale, se rallie à la brigade Lapasset et combat jusqu'au soir avec elle dans le ravin du bois des Ognons, d'où elle empêche l'ennemi de déboucher.

Le 2' bataillon du 77*, avec lequel se trouve le général Jolivet et que soutient un moment le 76', ne peut, lui aussi, tenir dans sa position, étant pris d'écharpe par l'artillerie ennemie, et doit se replier et rejoindre les deux autres bataillons, déjà fortement éprouvés par les batteries prussiennes dont notre artillerie tente en vain de contre-balancer l'effet.

L'artillerie des deux divisions Vergé et Bataille peut avec peine, en effet, résister à l'écrasante supériorité des batteries ennemies, en nombre, en calibre et en portée.

Une formidable. batterie prussienne de position armée de dix-huit pièces du calibre de 12, abritées derrière un épaulement, fait un feu infernal : ses obus arrivent sur nos batteries avec une précision inouïe et une rapidité de tir incroyable.

Sur tout le front de l'ennemi, plus de cent vingt pièces de canon tonnent à la fois contre les troupes du 2* corps. Nos braves troupiers, qui étaient sur le point d'arriver au sommet des crêtes et dont la victoire allait peut-être couronner les efforts, sont pris en écharpe et broyés par le tir écrasant de nouvelles batteries ennemies, lesquelles viennent de s'établir sur leur droite et les forcent à battre en retraite.

Frossard appelle alors à lui ses six batteries de réserve, qui accourent à fond de train (6' et 10* batteries du 15' régiment, lO'et 11* batteries du 5* régiment, 7* et 8* batteries du 17* régiment).

La 2* compagnie de sapeurs du 3* régiment du génie, capitaine Bodin, établit avec une rapidité vertigineuse des passages pour cette artillerie et va ensuite servir d'escorte au parc du génie, en arrière du champ de bataille.

Deux batteries de 4 de réserve (6* et 10*) du 15" régiment d'artillerie à cheval sont envoyées à l'extrême gauche en soutien, sous les ordres du commandant de Germay, à la batterie du général Lapasset. Ces deux batteries se portent en avant et à gauche de Vionville.et tirent sur des batteries établies sur la crête opposée, ainsi que sur des troupes d'infanterie qui les prennent en flanc et leur font essuyer un feu très vif de mousqueterie.

Sous cette grêle de projectiles, nos artilleurs subissent des pertes sérieuses.

Bientôt, le chef d'escadron de Germay est tué dans la 6* batterie par un éclat d'obus. Une heure après, le capitaine-commandant de cette batterie, M. Calemard, est blessé à la jambe par un éclat d'obus, tandis que le trompette Quîry et le 2* canonnier conducteur Dubreuil sont tués par le môme projectile. Un peu plus tard, le lieutenant en second Jouatte est très grièvement atteint à la face par une balle qui lui fracasse la mâchoire. Le maréchal des logis Thévenin est blessé ainsi que cinq canonniers. Seize chevaux de cette batterie sont abattus par les balles ou éventrés par les obus.

De son côté la lO* batterie perd, en moins de trois quarts d'heure, sept hommes hors de combat, dont l'adjudant Pin, blessé mortellement à la tête, et un grand nombre de chevaux atteints.

Malgré leur courageuse résistance, leur infériorité de calibre et les pertes qu'elles éprouvent obligent ces deux batteries à se retirer momentanément. Forcées de changer déjà plusieurs fois de position, elles doivent exécuter des mouvements de retraite à la prolonge et se retirent à hauteur de Rézonville, d'où plus tard elles reprendront leur feu après s'être réorganisées.

La plus exposée de ces deux batteries, la 6% a tiré environ neuf cents coups et a eu une pièce mise hors de service par suite d'un éclatement prématuré dû à une fusée percutante.

Néanmoins ces deux batteries ont aidé la gauche à empêcher les colonnes ennemies de se porter en avant.

Le chef d'escadron Rébillot, du 5* d'artillerie, a essayé avec ses deux batteries, la lO* et la 11% de prendre d'écharpe la grande batterie épaulée (allemande).

Après un tir des plus violents, les munitions de ces pièces commencent à manquer : les caissons de réserve ont été entraînés jusqu'à Gravelotte par la débandade du matin. Les troupes de soutien ont été successivement engagées ou se sont retirées. N'importe ! les deux batteries du brave commandant Rébillot restent seules et isolées sur la

crête, sans recevoir ni ordres ni approvisionnement, mais ne songent pas un seul instant à la retraite.

La 8* batterie du !?• d'artillerie, également de la réserve du 2* corps, était prête à entrer en ligne soiis la conduite du capitaine d'Esclaibes d'Hust, quand un officier d'ordonnance vint lui commander, de la part du colonel Beaudoin, d'aller prendre les ordres du général Vergé, qui réclamait de Tartillerie.

La 8* batterie part en bataille et au galop; arrivé près du général Vergé, le capitaine d'Esclaibes d'Hust lui demande ses ordres, et est invité à se porter, le plus vite possible, dans la direction des batteries prussiennes pour prendre les ordres du général Bataille.

On se rend de nouveau au point indiqué ! Mais là, ne trouvant pas le général Bataille, le capitaine s'adresse au général Fauvart-Bastoul que Ton rencontre en cet endroit, avec quelques compagnies d'infanterie dépourvues de toute artillerie. Aussi la 8* batterie du !?• d'artillerie reçoit-elle Tordre de rester avec lui.

Après avoir cherché, tout en marchant, Tendroit le plus favorable pour mettre en batterie, le capitaine d'Esclaibes d'Hust place ses pièces sur le revers d'un petit mamelon, qui le défile des coups de batteries prussiennes, et en dirige le feu sur l'infanterie ennemie, laquelle cherche toujours à déboucher des ravins et des bois par la route de Gorze.

A quinze cents mètres de distance, la batterie commence à tirer avec des obus ordinaires. Les Prussiens, en ce moment-là, n'avancent pas de ce côté, mais défilent en masses profondes derrière leurs batteries pour prendre là direction de Mars-la-Tour et nous couper la route de Verdun.

Ce mouvement est protégé par une ligne de tirailleurs qui bordent le bois et se prolongent jusqu'aux batteries prussiennes. Voyant qu'on peut en approcher davantage, tout en restant à couvert du feu de Tartillerie ennemie, le capitaine-commandant fait amener les avant-trains. Après avoir tiré huit à dix coups par pièce, il porte sa batterie à deux cents ou deux cent cinquante mètres en avant et à gauche de la première position. Se trouvant là, à une bonne distance, de onze cents à douze cents mètres, il fait commencer un feu des plus rapides.

Avant ce changement de position, Tavant-train de la deuxième pièce vient d'avoir son timon cassé et le cofl're à moitié brisé par lexplosion d'un obus dont les éclats ont en outre tué le porteur de derrière et blessé grièvement les chevaux de devant. Le lieutenant Commaille, chef de cette section, aidé du maréchal des logis Michel, chef de pièce,

fait atteler à ce canon un cheval de servant avec sa bricole-poitrail. Mais, au premier effort, les traits se brisent; un nouveau cheval de servant est mis à la place du premier, mais son poitrail en cuir ne résiste pas davantage.

Sans se décourager et sans prêter la moindre attention aux milliers de balles ennemies qui tombent tout autour d'eux, en arrachant du sol de petits flocons de poussière, le brave lieutenant Commaille prend lui-même le sous-verge de derrière, qui reste à Tavant-train, mais malheureusement ne peut allonger les traits, durcis par la pluie.

Le maréchal des logis Michel a alors l'ingénieuse idée de décrocher la chaîne d'enrayage, de la passer dans la lunette de dessus en dessous (ce qui soulève la crosse), et de fixer ainsi les mailles des traits de derrière à l'extrémité de la chaîne, au moyen d'une corde qu'il a sur lui.

Celte pièce, ainsi attelée, suit la batterie à sa deuxième mise en batterie, fait feu, attelle de nouveau de la même manière, et est ramenée à travers champs à Rézonville, sur un parcours de trois mille cinq cents mètres.

Cette opération a lieu sous le feu très vif des tirailleurs prussiens et vaut au lieutenant Commaille et au sous-offlcier Michel une citation à Tordre de l'armée.

Dans cette même mise en batterie, le caisson de la sixième pièce a son timon cassé et le chevaux de devant tués. Le brigadier Loubatières, chef des voitures, aidé du conducteur de derrière Westelyuck, dételle les chevaux de ce canonnier» Celui-ci monte sur son porteur et accourt au galop à la batterie, qui se trouve, en ce moment, à près de deux cents mètres en avant.

Là, il saute à terre, décroche rapidement un timon de rechange sous un caisson, remonte à cheval et revient à fond de train à son propre caisson avec ce timon de rechange en travers de sa selle. Aidé du brigadier Loubatières, ce vaillant conducteur change le timon brisé, enfourche de nouveau sa monturejet rejoint la batterie avec son caisson attelé de deux chevaux seulement.

Cette délicate opération de changement du timon s'est accomplie, avec un rare bonheur, sous une grêle de balles que l'infanterie ennemie ne cesse d'envoyer sur ces hommes dévoués, sans toutefois les atteindre.

L'infanterie de soutien à la 8* batterie du 17* d'artillerie a suivi dans son mouvement cette batterie, qui se déploie aussitôt à sa droite et à sa gauche et ouvre son feu contre les tirailleurs prussiens qui avancent de son côté avec une rare audace.

En ce moment plusieurs chevaux, entre autres celui de Tadjudant, sont blessés par le tir d'une batterie de mitrailleuses françaises qui doivent se trouver dans la direction de Vionville, à en juger par les projectiles qui traversent la batterie d'arrière en avant, marquant <Je longs traits dans la poussière, après chaque salve qu'on entend distinctement.

Notre feu dure dans cette position depuis trois quarts d'heure environ, lorsque les Prussiens, gênés par notre tir, essayent de repousser la 8' batterie. De nombreuses masses d'infanterie allemande se déploient sur cette batterie et dirigent sur elle une fusillade des plus violentes.

En un instant, deux canonniers sont tués, quatorze roulent à terre blessés, dont six grièvement, cinq autres sont broyés par les obus, neuf chevaux sont abattus, treize autres sont blessés.

Bientôt les roues des canons s'enfoncent dans une boue rougeàtre, mais les survivants continuent à manœuvrer leurs pièces avec un calme et un sang-froid imperturbables.

Le général Fauvart-Bastoul, voyant que les Prussiens avancent toujours, prévient le capitaine d'Esclaibesd'Hust,qui est resté constam^ ment à cheval au milieu de ses artilleurs, qu'il ne peut plus tenir et qu'il est obligé de se replier avec sa brigade d'infanterie (66' et 67* de ligne).

Ne pouvant rester seul dans cette position avancée sans être soutenu, cet officier fait amener les avant-trains et se retire dans un magnifique ordre de bataille, les caissons en tète et au pas.

Après avoir parcouru trois cents mètres environ, voyant que l'infanterie prussienne est assez éloignée de nous et ne nous poursuit pas, il fait aussitôt accrocher ses pièces à la prolonge et ouvre un feu en retraite, qui force les tirailleurs ennemis à se replier de leur côté en toute h&te.

Malgré tout, la puissance supérieiu*e des pièces prussiennes a dominé notre artillerie divisionnaire, ainsi que nos batteries de réserve, qui ne peuvent prendre le dessus et sont forcées de se retirer plus eià annère.

L'artillerie allemande redouble alors son tir sur notre infanterie, qui reste alignée comme à la parade sous cette pluie efl'royable de projectiles : des rangs entiers de nos pauvres soldats sont reversés par ces véritables nappes de fer et de plomb, qui coupent l'air en faisant entendre de lugubres sifflements.

Les bataillons du 2* corps commencent à fléchir et à se pelotonner, quand soudain un grand fracas de voitures retentit.

Les lanciers de la garde impériale culbutent les dragbii^ d'Oldenbourg.

Ce sont les quatre batteries de la réserve de la garde impériale qui accourent, au triple galop, au secours des troupes de Frossard.

Ces batteries, dès dix heures du matin, après avoir traversé devant elles la route d'Étain, ont tourné à gauche, et après avoir traversé la route de Mars-la-Tour sont venues se déployer en avant du village de Gravelolte, face au bois de Vaux et des Ognons.

En présence de la situation désespérée de Frossard, le brave Bourbaki n*hésite pas à lui envoyer son artillerie de réserve.

Aux sonneries de: « En avant! » la 3" et la 4« batterie à cheval de la garde se forment en colonne par section et partent au grand trot, parallèlement à la route de Mars-la-Tour.

*** * Garn'if.r l''r{i:RKa. kpitkiks. 8

En tète, le général Pé de Arros, commandant Tartillerie de In garde, le colonel Melchlor, chef d'état-major, le capitaine aide d(* camp Saillard, les capitaines en premier Meurdra et de Lanet, les capitaines en second Méliodon et Huteau, dans leur magnifique uniforme noir et or.

Les conducteurs fouettent à tour de bras leurs grands chevaux bais bruns, qui, les traits tendus, franchissent les sillons et les fossés, au-dessus desquels sautent, comme de simples fétus de paille, canons, avant-trains et caissons, autour desquels galopent les servants, lo petit talpack en peau de phoque enfoncé sur les yeux, la taille serrée par le dolman bleu foncé à tresses écarlates garnies de cinq rangées de boutons de cuivre, la giberne à buflleterie blanche, dont le coffret est orné d'un aigle couronné et de deux canons croisés, leur battant contre les reins.

L'artillerie ennemie aperçoit ces deux batteries et dirige son feu sur elles, afin de les forcer à rétrograder.

Une grêle de projectiles couvre ces admirables canonniers. Un obus enlève d'un seul coup tout Tattelage d'une pièce, à laquelle les servants, avec une promptitude admirable, attellent leurs chevaux et grimpent sur les coffrets des avant-trains.

Rien n'arrête la marche de cette artillerie. A cette vue, les soldats du 2« corps, enthousiasmés, reprennent Toffensive et s'avancent en ligne sous une pluie effroyable d'obus, qui viennent éclater dans les rangs, brisant les chassepots, aplatissant les hommes à terre, comme de simples capucins de carte, et soulevant des nuages de poussière.

Guidés par leurs officiers qui les précèdent le sabre haut et leur marquent ainsi la direction à suivre, les 3* et 4* batteries à cheval de la garde se déploient, sans ralentir leur allure, sur une crête perpendiculaire à la route, un peu en arrière et à louest du village de Rézonville.

La 3» batterie, placée en tête, est accueillie par le feu très violent de la grande batterie allemande de position, située à deux mille cinq cents mètres de distance, derrière un épaulement montrant dix-huit embrasures.

Le capitaine-commandant Meurdra ordonne d'abord le feu à volonté pour occuper les hommes, dont la plupart sont engagés sérieusement pour la première fois. Puis, quand la ligne est déployée et les corps répartis sur une étendue plus considérable, toutes les pièces font un feu à commandement peu rapide.

La 4* batterie, capitaine-commandant de Lanet, est détachée en avant pendant quelque temps pour tirer sur une batterie de campagne

qui est venue s'établir en avant et en contre-bas de la batterie fixe. Clette batterie mobile ne tarde pas à cesser son feu et la 4** batterie à cheval de la garde reprend sa position en arrière, où elle est en partie •couverte par le terrain. Le feu continue ainsi, avec quelques internjptions sur ce point, jusqu'à la nuit tombante.

Les 5* et 6* batteries à cheval de la garde (capitaines-commandants Oelaroze et Gay, capitaines en second Bourjat et Larquet) ont été aussi portées en avant. Pendant que la 5* va prendre position au bord du plateau, en avant du point où aboutit le ravin qui descend à Gorze par le bois, la 6* est mise en batterie à l'entrée du ravin, sans avoir occasion de faire feu.

Quelques minutes après, cette dernière va se placer à la gauche de la 5* et les deux batteries dirigent leurs feux sur les tètes des colonnes lînnemies, qui cherchent à sortir du bois. Fauchée par nos obus à balles, l'infanterie allemande ne peut en dépasser la lisière, sur laquelle s'entassent des monceaux de cadavres à Tuniforme sombre et coiffés du casque à pointe de cuivre.

Ainsi rinfanterie prussienne est contenue partout par nos artilleurs t)t nos vaillants lignards, qui repoussent l'ennemi dans toutes ses teniatives,soit pour déboucher du bois de Saint- Arnould, soit pour occuper Vionville et Flavigny. L'acharnement est tel que Ton s'aborde à la baïonnette: Français et Prussiens tombent les uns à côté des autres, et les nombreux tumulusy qui marquent aujourd'hui ce coin de la I)ataille, ne distinguent pas les victimes ensevelies pêle-mêle.

Le 67* de ligne reçoit à un moment l'ordre d'enlever la crête de Tronville et dépose ses sacs à terre. Deux fois ce vaillant régiment se îance au pas de charge, enlevé par son nouveau colonel Thibaudin, désireux de donner le baptême du feu à ses épaulettes qu'il vient de r-ecevoir pour sa brillante conduite à Sarrebrûck, le 2 du même mois.

Deux fois, nos soldats arrivent, la baïonnette au canon, jusque sur les positions prussiennes : deux fois, les Prussiens, qui se sont repliés :iu plus vite dans les bois en arrière, en voyant monter le 67% criblent «:e brave régiment d'une grêle de balles sur ce terrain découvert.

Néanmoins et malgré des pertes énormes, nos soldats se maintiennent un peu en arrière de la crête, encouragés par leur chef, le colonel Thibaudin, qui, bien que blessé au bras droit, est resté ferme et droit sur sa selle. Sauf le colonel, tous les autres officiers supérieurs, le lieutenant-colonel Thoma, les chefs de bataillon Beaugois, Kienlen et llenault ont leurs chevaux tués sous eux.

Dans un de ces retours offensifs, le sous-lieutenant porte-aigle

Avôrous est tué raide par une balle en se portant en avant avec son drapeau qui est aussitôt relevé par sa garde.

Officiers et soldats rivalisent de bravoure. Le chef de bataillon Beaugois, qui s'est fait tout particulièrement remarquer par son intelligence et sa bravoure à l'attaque du village de Saint-Arnual, le 2 août, et à Tenlèvement à la baïonnette du bois de Styring, le 6 août, est mortellement atteint et tombe de cheval.

Le capitaine Champcommunal, en arrivant un des premiers sur la crête, reçoit deux blessures graves.

Le caporal Collin, bien que blessé à la cuisse, couvre de son corps son capitaine, M. Fauconneau du Fresne, blessé lui-même.

Un autre caporal, le nommé Vichard, un magnifique soldat, reçoit plusieurs blessures, en faisant preuve du plus brillant entrain.

Citons aussi pour leur bravoure et leur sang-froid : le commandant Lazarotti ; les capitaines Hay, Lapierre, Amadis ; les lieutenants Petit- Jean, Frayssineau, Glassier, Bès, Coince; les sous-lieutenants Audibert, Ménétrez, Lehir, Jeanne, Despagne; les adjudants Beau, Garrabou, AmadeT; les sergents-majors Rivière, Naudin, Droulin, Dalongeville, Capon, Florentin, Duvezin ; les sergents Cappret et Noël.

Un moment, le 3* bataillon du 67* pénètre même par une charge vigoureuse dans les bois qui lui font face. Là nos soldats poursuivent les Prussiens d'arbre en arbre et les lardent impitoyablement à grands coups de baïonnette.

Les 5" et 6' compagnies de ce bataillon poursuivent cet avantage et s'enfoncent dans la profondeur des taillis, où retentissent les cris : « En avant ! » et les hurlements des Allemands, qui fuient à toutes jambes ; tout à coup, elles se trouvent sur la lisière d'une clairière parsemée de tas de bois derrière lesquels se sont embusqués de nombreux ennemis. Accueillies par une grêle de balles, ces deux compagnies reculent en désordre jusqu'à la lisière des bois.

Au même moment, les Prussiens qui ont reçu des renforts reprennent l'ofifensive. Le 67* régiment d'infanterie, décimé par le feu, fatigué de cette lutte violente et n'étant pas soutenu, ne peut résister à cette attaque. 11 se replie lentement, écrasé par les balles et poursuivi par les obus.

Dans cette retraite, un brave soldat, le clairon Muller, enlève, sous le feu de Tennemî, un officier blessé de sa compagnie qui va tomber au pouvoir des Prussiens.

Grâce à Ténergie de ses officiers, le 67'' peut être maintenu en bon ordre et se reforme peu à peu en avant de Gravelotte. Réduit au tiers

environ de son effectif présent, le matin même de la bataille, ce régiment se porte en réserve derrière l'aile gauche de l'armée, où il ne prend plus aucune part au reste de la bataille.

Dans la soirée et pendant la nuit, les hommes égarés rejoignirent en grand nombre, mais la journée du 16 août coûtait cher au 67' de ligne.

Sept officiers étaient tués : Bourgeois, chef de bataillon ; Thierry, de Trégomain, capitaines ; Merle, Gelaye, Noêl-Zuléis, lieutenants ; Padoille, sous-lieutenant.

Seize officiers étaient blessés, la plujpart grièvement : Thibaudin, colonel; Champcommunal, Fauconneau du Fresne, Chevroton, capitaines ; Charroy, Glassier, Massot, Coince, lieutenants ; Turbert, Avérous, Marque, Bertrand, Harricœur, Bachlin, Torchât, Domergue, sous-lieutenants. En tout, vingt-trois officiers hors de combat. La perte en sous-officiers, caporaux et soldats tués ou blessés s'élevait à environ six cents hommes.

Sur la droite de notre 2« corps, la 6* division prussienne dirige un feu violent d'artillerie contre Flavigny et Vionville ; son artillerie est renforcée de deux batteries de la 5* division de cavalerie, qui ont été refoulées des hauteurs de Vionville, de quatre batteries du X* corps successivement engagées et d'une batterie du IV' corps.

Jusqu'à onze heures, aucun résultat ne se produit ; les troupes françaises se maintiennent sous le feu écrasant deTennemi. Vers onze heures et quart, le général von Lehman entre en ligne avec la 37* brigade, diminuée du détachement du colonel von Lyncker, qui a déjà pris position. Plus en arrière, de puissants renforts allemands sont annoncés; mais en attendant leur arrivée, l'ennemi se borne à redoubler son tir d'artillerie, qu'il a étendu aussi à sa gauche sur les lignes de notre 6* corps, dont les batteries répondent.

Page 1