CHAPITRE XXXIX
Défense du Point-du-Jour.
Fautes commises par Steinmetz. — La division de cavalerie von Hartmann est portée contre le Point-du-Jour. — Sa composition. — Uhlans et cuirassiers, — Dans le ravin de la Mance. — Calme de nos soldats. ~ Marche en avant du 4« uhlans et de deux batteries. — Une trombe de projectiles. — Les canons prussiens sont abandonnés. — Effroyable confusion. — Retraite des Allemands. — Uhlans précipités dans les carrières du Caveau. — Belle conduite t^e l'artillerie allemande. — Vaillante attitude du 2* corps. — Le feu se ralentit. — Le 3« bataillon de chasseurs au Point-du-Jour. — Pertes de ce bataillon. — Von Zastrow prépare une sixiô ne attaque. — Marche des colonnes ennemies. — Le 33« allemand dans la sablière. — Les Prussiens sont culbutés à la baïonnette. — Le colonel de Waldner-Freundstein, du 55©, réclame en vain T.'ffensive. — Prisonnière ennemis. — Le 32« de ligne. — Ses pertes. — La l-rigado Jolivet repousse plusieurs fois les Prussiens. — Pertes des 76» et 77« de ligne. — Le colonel Février, du 77«, est blessé. — Sa carrière militaire. — Le Père Bandeau. — Mauvaise situation des VI1« et Ville corp^ allemands. — Leur découragement. — Arrivée du Ile corps. — Le général von Franzecky se dispose à prendre l'offensive. — La division Fauvart-Bastoul se porte en avant. — Ses premières pertes. — Lo colonel Haca, du 8c de ligne» est blessé.— Panique des Allemands. — Ordre de replier les ponts de la Moselle. — Le 1I« corps se porte sur le Point-du-Jour. — Etat de la route- — Le roi de Prusse et son étatmajor. — Premiers mouvements du II» corps. — Les Poméraniens. — Ouverture du feu. — L*^ II« corps est refoulé. — Une nouvelle i>anique. — Les Allemands sont culbutes dans le ravin de la Mance. — Von Franzecky rallie ses troupes. — Le roi de Prusse en arrière de Gravelotte.— Arrivée du général de Moltke. — Nouvelle attaque des Poméraniens repoussée surtout par le 8« de ligne. — Aspect du combat à la nuit. — Le 3« bataillon du 77» repousse un nouvel effort des Allemands. — Troisième tentative des Poméraniens encore arrêtée. — Offensive de Pinfanterie franç^iise. — Incendie du Point-du-Jour. — La fusillade cesse et reprend vers dix heures et demie. — Les clairons allemands jouent les sonneries françaises. — Derniers coups de fusil tirés à onze heures du soir par les Poméraniens. — Pertes du 8« de ligne, du i2« bataillon de chasseurs. — Le 32e, le 55» de ligne et le 3« bataillon rie chasseurs se retirent en deuxième ligne. — Pertes du 55e. — Les hommes de la réserve. — Lo 2» corps passe la nuit sur ses positions. — Belle conduite du général Fro-sarJ. — Pertes générales du 2« corps pour la journée du 18 août.
Maintenant suivons les efforts de Tennemi, à sa droite d'abord, puis au centre et à gauche, où l'action va bientôt se dénouer. Du côlô des Allemands, les divers assauts sont tout d'abord si peu reliés, si décousus qu'il semble qu'il iVy ait pas là une seule bataille, mais plusieurs combats bien distincts.
Ce n'est que plus tard que nous verrons la pensée dominante se dégager, le grand mouvement, tournant s'opérer sur Saint-Privat,
écraser la droite française et forcer l'armée de Metz à la retraite, alors qu'au centre et à Taile gauche cette armée peut se croire hautement victorieuse.
Suivons le général von Steinmetz jusqu'au soir.
Nous avons à constater ici un curieux incident.
Le général de Moltke est chef d'état-major général. En réalité, il commande en chef les armées allemandes, dont le vieux roi Guillaume est le généralissime nominal.
Le général von Steinmetz, dans toute cette guerre, a montré une tendance très accusée à porter au delà de toute mesure les idées d'initiative que l'on autorise en Prusse chez les généraux.
— Cette initiative doit cependant respecter le plan fondamental. Certes, il est permis, dans une circonstance imprévue, de modifier des instructions, de prendre sur soi d'attaquer si Toccasion favorable s'en présente, mais il ne faut pas pour cela que cette attaque dérange les combinaisons du généralissime.
Or, von Steinmetz à Spickeren (6 août) a livré bataille un jour trop tôt : sans la trahison de Bazaine, qui a volontairement laissé Frossard livré à ses seules ressources, les Allemands auraient dû être battus.
L'audace de von Steinmetz a été heureuse ce jour-là, mais elle aurait été qualifiée de téniérité présomptueuse, si elle avait abouti à un désastre inévitable, ce qui eût été le cas, si Bazaine avait fait son devoir.
A Borny (14 août), un lieutenant de von Steinmetz, le général-major baron von Goltz, commandant la 26» brigade d'infanterie, a attaqué aussi témérairement; mais là il était presque justifié par cette idée, conforme au plan général, de nous retenir en avant de Metz.
Toutefois, c'était beaucoup risquer. Si Bazaine l'eût voulu, une catastrophe eût été la suite de cette hardiesse.
— Comme on le voit, l'armée de von Steinmetz (VII* et Vlir corps; est très surexcitée; on s'y sent entraîné aux pointes les plus risquées. Nous avons vu le VIP corps et nous verrons le VHP aller de l'avant quand môme.
Il a été prescrit de se borner à occuper le bois de Vaux et à se contenter de démonstrations. ContraU^ement aux volontés de M. de Moltke et aux ordres du roi Guillaume, von Steinmetz ne rêve rien de moins que de se couvrir de gloire, en culbutant notre gauche.
Il entreprend donc, et nous lavons raconté, des assauts directs. C'est se mettre en- opposition avec le quartier général, et ce sera plus tard la cause de sa disgrâce.
Construction de tranchées, aur le plateau de la ferme de Moscou, par le génie du 3* ooT^tê. (D'après Je dessin de M. du Paty.) •
Ce général a si bien cette idée de nous forcer à gauche, qu'il commet une lourde bévue.
— Vers quatre heures du soir, la 30* brigade d'infanterie prussienne, qui vient d'attaquer la ferme de Moscou, a été repoussée avec de telles pertes qu'elle suspend son feu; l'artillerie française en profite pour éteindre momentanément le sien : une pause produite par la fatigue amène un silence prolongé.
Le général von Steinmetz, qui, à ce moment même, s'est porté des hauteurs à l'est de Gravelotte sur la route, pour faire avancer l'artillerie de son corps, croit, n'entendant plus le feu de nos troupes, que celles* ci battent ai letr^te.
*** GaBItlBK KRBREt. ÉDITBinW. 92
En conséquence, 11 ordonne à la 1'* division de cavalerie (lieutenantgénéral von Hartmann: !'• brigade, 2» cuirassiers, 4*, 9» uhlans; 2* brigade, 3* cuirassiers, 8% 12* uhlans) de se porter en avant par le défilé de Gravelotte et de poursuivre les Français.
Toute cette masse de cavalerie, où l'on voit briller l'acier des casques et cuirasses des cuirassiers de la reine et du comte Wrangel, et voltiger les flammes noires et blanches des uhlans de Poméranie, de la Prusse occidentale et de Lithuanie, — toute cette masse, disonsnous, débouche de Gravelotte, par la route impériale de Verdun & Metz, et s'engage ensuite sur la chaussée qui traverse le ravin de la Mance ou fond des Oénivavcx,
Les lourds cuirassiers, dont les grands chevaux ébranlent pesam* ment le sol, forment la réserve. Ce sont deux magniflques régiments. Les cuirassiers de la reine portent au casque l'inscription commémorative : « Hohenfriedberg, 4 juin 1745. »
Les uhlans, plus légers, sanglés dans leurs uniformes bleu sombre, aux couleurs distinctives, rouge ponceau, blanc et bleu clair, ont pris les devants avec deux batteries à cheval.
Tous ces escadrons font halte au fond du ravin de la Mance, à l'abri du feu des Français ; puis le 4* uhlans part au galop avec l'artillerie et débouche, en terrain découvert, sur la droite de la route. Cette coloime gravit la pente opposée, en laissant nécessairement sur sa gauche les carrières du Caveau et la ferme de Saint-Hubert.
Nos braves soldats, qui voient de leurs tranchées-abris l'orage prêt à fondre sur eux, apprêtent leurs chassepots, pendant que les canonniers tiennent leurs mitrailleuses braquées en avant du Point du- Jour.
Au moment où la colonne ennemie, se croyant sûre de la victoire, sort du défilé et va déboucher sur le plateau, tout à coup un feu véritablement infernal de mousqueterie, de mitrailleuses et de canons éclate brusquement de toutes parts et vient aussitôt prouver que les troupes françaises occupent toujours leurs formidables positions sur 4es hauteurs. ...
Cette trombe de projectiles fracasse les agresseurs et- les Contraint de s'arrêter, en les faisant tourbillonner dans le plus affireux désordre. En un clin d'oeil les deux batteries allemandes voient tomber ainsi la moitié de leurs hommes et de leurs chevaux et, le soir, il fallut chercher des attelages de réserve pour ramener les pièces en arriére du défilé.
Le 4* uhlans se déploie immédiatement au galop au sud de la
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chaussée, à droite et en arrière des batteries ; mais il ne faut pas songer à une attaque.
Co mouvement des Allemands a été insensé, aussi amène-t-il une dé'jàcle complète. Pour se protéger contre ce tir meurtrier, les uhlans se resserrent davantage, mais bientôt plusieurs pièces des deux batteries, qui ont dà être abandonnées, ainsi que les cadavres des hommes et d:s chevaux, rendent le passage du défilé encore plus étroit ; un
Ublans du 4* régiment culbutés dans les carrières du Caveau, contre le Poiut-du-Jour dans un retour offensif du 2* corps (18 août).
avant-train, qui doit rejoindre les batteries, vient encore augmenter les difficultés. Le feu des Français redouble et couvre la chaussée de cadavres; sous ce déluge de plomb et de fer, les uhlans et les artilleurs échappés au feu se précipitent pêle-mèlo dans le fond des Génivaux.. Un grand nombre de ces malheureux arrivent ainsi vers les carrières du Caveau et sont précipités d'une hauteur de trente à quarante pieds.
Les Allemands tombent les uns sur les autres, pôle-méle, dans une effroyable confusion. Plusieurs détachements du 4'' uhlans disparaissent dans le gouffre. C'est un affreux fouillis d'armes, d'hommes
et de chevaux. Dans cette chute, les soldats s'entr'égorgeot, précipités qu'ils sont sur les lances de leurs compagnons.
Aujourd'hui le fond de ces carrières, sur un espace de quinze cents mètres environ, a perdu sa couleur terreuse, car l'herbe pousse haute et drue sur les cadavres des Teutons, qui y ont été enfouis.
Savez- vous, chers lecteurs, ce que nous venons de vous raconter ? La légende des carrières de Jaumont, que Ton a confondues avec celles du Caveau, quoique les premières se trouvent à Tautre extrémité du champ de bataille, sur la lisière de la forêt de Jaumont, derrière le 6* corps, et en exagérant comme il convient dans toute légende.
— Pendant ce sanglant incident, Tartillerie de Steinmetz, Théroïne de la journée du côté des Allemands, a combattu avec rage pour seconder la cavalerie, qui se mettait en branle. Les batteries établies en avant de Gravelotte redoublent la violenctî de leur feu et lancent sur les hauteurs découvertes, qui se trouvent du côté des troupes françaises, une véritable pluie de projectiles. Cest au point que nos soldats ne peuvent sortir de leurs positions abritées pour marcher contre les deux batteries allemandes, que les quelques canonniers survivants n'ont pu emmener faute d'attelages. Ces canonniers ont même été forcés d'abandonner leurs pièces sur place, au milieu des cadavres des hommes et des chevaux. En même temps, et à force d'acharnement, les obus ennemis incendient celles des fermes situées en avant du front de nos troupes et forcent nos soldats à les évacuer.
La fumée de la poudre, les sombres nuages, qui s'élèvent des bâtiments incendiés, obscurcissent le champ de bataille et ne permettent plus de distinguer le terrain. Au milieu de ce tumulte, quelques-uns des bataillons du VIP corps, qui viennent d'arriver, croj^ant que la ferme Saint-Hubert est de nouveau occupée par les Français, dirigent leurs feux de ce côté et leurs balles viennent frapper leurs compatriotes. Les autres régiments de la 4° division de cavalerie, qui ont également passé en partie par le défilé de Gravelotte, ont été rappelés en arrière, à la vue de l'échec du 4' uhlans, car les hauteurs est du ravin de la Mance ne comportent point un emploi efficace des troupes à cheval. Cette cavalerie, battue à revers par le feu de nos troupes, se retire au nordouest de Gravelotte et reprend ses formations de combat.
Cet incident des carrières du Caveau se reproduit pendant toute la journée sur notre aile gauche,preuvecertaineque notre aile droite serait demeurée inébranlable, sans les combinaisons perfidement secrètes du maréchal Bazaine.
C'était en effet une perfidie que de ne pas avoir des combinaisons
sti'atégiques et tactiques, auxquelles pussent être initiés des commandants de corps d'armée, comme ceux qui étaient sous les ordres de Bazaine.
— Ainsi Steinmetz, en contradiction avec ses chefs, commet une bévue, qui ne fait que mieux ressortir combien le plan des Prussiens est opposé à une attaque à fond sur notre gauche inexpugnable !
Et Bazaine ne veut pas le comprendre !
Et il se maintient en arrière de cette gauche !
Et il ne renforce point sa droite î
— Il peut être alors cinq heures du soir : le feu s'est ralenti sur toute rétendue du champ de bataille ; la lutte semble se terminer et l'avantage est acquis à notre armée.
Il se fait dans la lutte une sorte de trêve.
Partout, en effet, à ce moment, nous sommes victorieux ; partout les Prussiens sont arrêtes. Nous n'avons perdu que quelques positions détachées, de celles qui ne sont considérées que comme des avantpostes, destinés à tenir un certain temps et à coûter du monde à Tennemi.
En ce qui concerne notre 2* corps, il'a arrêté toutes les entreprises de l'armée prussienne contre son importante position du Point-du> Jour, rendue plus forte encore par tous les moyens accessoires de la fortification ; bien qu'il ait perdu Saint-Hubert, toutes les attaques ultérieures de l'ennemi ont échoué devant son feu terrible et devant ses positions, qui constituent de véritables ouvrages. L'ennemi n'a pas fait un pas et a grimd'peine à repousser nos tirailleurs, qui se jettent sans cesse sur le bois des Génivaux et sur Saint-Hubert.
Les 5* et 10* batteries du 15* d'artillerie (réserve du 2« corps) viennent d'arriver sur le plateau et se sont placées en arrière de la fci-me Saint- Hubert, où elles n'ont pas à faire feu; de nombreux projectiles passent par-dessus leurs têtes, et vont atteindre leurs réserves, où trois conducteurs sont tués.
La compagnie du génie de réserve (2* du 3- régiment du génie), capitaine Bodin, a été également appelée pour construire des tranchéesabris; mais elle a trouvé en arrivant l'action engagée dans toute sa violence et n'a pu travailler.
— Jamais trêve dans une bataille n'indique mieux un plan chez l'ennemi.
De cinq à six heures du soir, silence et manœuvres.
Et Bazaine ne voit rien ou plutôt ne veut rien voir!
Ce calme relatif n'est pas de longue durée. Un peu après six heures,
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une très vive fusillade et une canonnade intense recommencent contre les diverses parties de la ligne française.
L ennemi a repris la lutte. Mais va-t-il faire donner à fond, contre notre gauche, les troupes dont il dispose à sa droite?
Non, l'engagement le plus terrible, sur ce point, a lieu autour de la ferme du Point-du-Jour.
Les deux maisons de cette ferme, qui, depuis le commencement de la bataille, servent de but à Tariillerie ennemie, ont été promptement détruites et rendues impropres à un abri. Elles ont pris feu vers midi, et le soir, à s^pt heures, elles fument et brûlent encore. Notre artillerie s'est portée un peu à droite et à gauche des jardins: le 3* bataillon de chasseurs à pied se porte en avant, en partie à l'appui des pièces. Les chasseurs conservent cette position toute la journée et contribuent, avec les autres corps de la division Vergé, à repousser les attaques des Prussiens.
Cette journée coûte au 3' bataillon de chasseurs le commandant Petit, qui a le bras gauche fracturé par une balle; le capitaine Mignot blessé et cinquante hommes mis hors de combat.
Le Pohit-du-Jour a été évacué. N'importe : il reçoit la masse des projectiles ennemis, étant seul en vue : il sert de direction, de but de pointage; il est, par cela seul, de la plus grande utilité à la défense.
Notre artillerie a déjà beaucoup souffert; néanmoins son feu n est pas éteint. Elle répond peu à l'ennemi, se réservant pour les assauts.
— De deux à cinq heures, nos troupes ont eu à supporter sur ce point cinq assauts successifs, se produisant dans les mômes conditions, avec les mêmes résultats.
Vers six heures, le général von Zastrow prépare une sixième attaque. Aucune ligne française ne se montre sur le plateau du Pointdu-Jour; seulement les tirailleurs de la division Vergé, embusques dans les tranchées-abris, lancent une grêle de balles.
Cotte attitude passive persuade au général von Zastrow qu il a devant lui de faibles détachements, que Bazaine a porté la plus grande partie de ses forces au secours de son aile droite, tant la situation exige impérieusement cette mesure! Pour en interrompre l'exécution, il lance, contre le Point-du-Jour, les détachements des 25' et 28* brigades allemandes, soutenues par quelques compagnies du 33* régiment d'infanterie et bientôt renforcées par deux bataillons du 39*. Von Zastrow est résolu à enlever quand môme cette position stratégique, d'où il pourra couper aux Français la retraite directe sur Metz.
Mais nos soldats du 2"* corps, bien postés dans leurs tranchées-
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abris, attendent tranquillement la nouvelle tentative de Tennemi; Ils savent x\\ïns ont devant eux les corps allemands qui les ont vaincus à Spickeren, et cette pensée double l'énergie du troupier. Le général V§rgô dirige l'action en personne.
La chatne des tirailleurs prussiens se forme suffisamment compacte h la lisière du bols de Vaux. Les réserves des compagnies ont pu entrer en ligne presque sans danger, à l'abri sous bois. La lisière du bois de Vaux est à trois cents mètres environ de la chaussée de Verdun à Metz, à l'endroit où celle-ci passe devant le Point-du-Jour.
Cette chatne compacte de tirailleurs peut bien avoir un kilomètre de front. A un signal donné, elle se met en marche simultanément. Les réserves suivent, l'arme à l'épaule.
Soudain et contre l'attente de von Zastrow, au moment où les Allemands sont à une faible distance du Point-du-Jour, le feu de notre infanterie devient précipité, plus violent; les feux de salve se succèdent, sans interruption, comme un roulement continu de coups de tonnerre ; nos réserves, tenues cachées jusqu'ici, se démasquent: canons, mitrailleuses et chassepots se déchaînent à la fois, enveloppant les Prussiens dans une nuée de projectiles. La masse ennemie, subitement arrêtée, hésite: presque tous nos projectiles portent, de cinquante à quatre-vingts mètres de distance. Bientôt l'ennemi faiblit, lâche pied et rentre précipitamment sous bois, après avoir subi des pertes considérables.
CSependant, dans cette attaque, un régiment d'infanterie prussien, le 33*, dont les hommes portent les collets et les parements rouge ponceau, ainsi que les pattes d'épaule blanches, est parvenu, dans la partie du terrain masquée par la sablière aux vues des fossés de la route, à couronner cette excavation. Les plus audacieux s'y précipitent, plusieurs compagnies les suivent, mais le reste du régiment s'arrête et recule.
Presque aussitôt les troupes de von Zastrowr battent en retraite. Les compagnies du 38* qui se sont jetées dans la sablière, ne peuvent plus en sortir pour suivre le mouvaient de retraite, qui a entraîné toute la ligne ennemie.
A ce moment, les !•? et 2* bataillons du 55« de ligne, qui se trouvent eri face de cette sablière, se précipitent en avant. Entraînés par leur vaillant colonel de Waldner-Freundstein, qui montre dans cette circonstance la plus grande énergie, et secondés par une partie du !•» bataillon du ?«• de ligne (cnmrrinndant de Brauneck)^ Jes.deux* bataillons exécutent une charge à la baïonnette des plus viérôureusés.
En même temps une compagnie du 3* bataillon du 77*, qui se trouvait placée en grand'garde en avant de notre ligne, et qui a été menacée d*ètre enveloppée par Tattaque du 33* de ligne prussien, met la baïonnette au canon sur Tordre de son chef^ le capitaine Girons, el se jette sur Tennemi, ses clairons sonnant la charge. Les !•' et 2«- compagnies du 1*' bataillon de ce régiment se portent également en avant, avec la plus grande bravoure, en entendant la charge^
Ce mouvement offensif de notre infanterie a un plein succès : nos soldats du 55% du 76* et du 77* s*élancent, la baïonnette basse, dans la sablière, dont les parois sont criblées par nos balles et nos éclats d'obus.
Les Prussiens, qui n'ont pu s'en échapper, y sont retenus comme dans une souricière.
Les plus audacieux, qui tentent de résister, sont impitoyablement massacrés à Tarme blanche. Les survivants, au nombre de deux cent cinquante à trois cents environ, jettent leurs fusils sur le sol et se rendent prisonniers.
Dans ce brillant engagement, le lieutenant Santelli, du 55» de ligne, aidé d'un soldat, fait prisonnier un major du 33* prussien, le désarme et offre, séance tenante, le sabre du Teuton au colonel de Waldner- Freundstein*.
Des soldats s*emparent en outre de trois chevaux d'officiers supérieurs, dont les propriétaires ont, sans doute, été tués (un grand et deux petits) et qui portent la schabraque et le tapis en drap bleu foncé, bordés d'un large galon amarante.
Dans cette actioii se sont distingués : le commandant Damel, du 55% le commandant de Braunecjlc, du 76«, le sous-lieutenant Progin et le caporal Greffier du 77S
— Il est de toute nécessité d'arrêter ce retour offensif partiel, à très petite distance seulement de nos positions. Les Prussiens, rentrés sous bois, s'y trouvent appuyés; nos troupes peuvent à leur tour être ramenées, pour voir les réserves prussiennes entrer dans leurs propres possessions en même temps qu'elles.
Le général Vergé et le colonel de Waldner-Freundstein arrêtent à temps leurs hommes et les ramènent dans les tranchées^abris de la route de Verdun. Vieux soldats de Crimée, ils savent par expérience
] . Ce Mbra porUit sur une dos coquUles de U poignée, rectongle aUongé en coiTre doré, U nutfqiM ▲'H/33, sur l'antrt» deux aabret en croix retenat par une eonrenDe de feaiUage. La lame dasMiquiiié^ trie belle et très bonne, était marquée, près de la poignée, d'un côté par les mots : « ▲. t Wirt >. d« Tantro « Solingen ■.
Bataille de Saint-Prirat (18 août 1870). — Dernière défente de l'ariillerie française lur le plateau
de Moscou.
qjue, pendant le siège de Sébastopol, les poursuites partielles poussées trop à fond contre les sorties des Russes ont toujours été dangereuses.
Par contre, il est à regretter que Tordre général d'une attaque des 2* et 3* corps français ne soit pas donné à ce nionnent; les résultats en seraient incalculables.
— A différentes reprises, dans cette journée du 18, les occasions se trouvent favorables. Ce mouvement général est demandé à grands cris, même par les officiers subalternes les plus clairvoyants. Bazaine y répond systématiquement : « Affaire d'avant-garde. »
Le colonel de Waldner-Freuiidstein, du 55% est forcé de mettra comme conséquence une persistance, une persévérance tout excep.
••" Garnier Frères, BorrEURS. ' 93
tionnelles à maintenir son régiment dans ses positions défensives. Ce brave officier supérieur est navré ; il ne cesse d'arrêter le feu par moments et de répéter : « Si je pouvais entraîner un mouvement offensif général, je n'hésiterais pas; il faudrait pour cela pousser de Tavant sur toute la ligne, à droite et à gauche de la route, et occuper le pont de la Mance ainsi que Saint-Hubert. »
Vers six heures et demie du soir, au moment où le sixième assaut des Prussiens vient d'être si brillamment refoulé, le 3* bataillon du 55** entre à son tour en ligne, mais sur un autre point. Le colonel de ce régiment reçoit du général Vergé, commandant la division, Tordre do se préparer à se retirer du feu avec ses deux premiers bataillons, attendu qu'il est engagé depuis le matin sans interruption.
Cet ordre est apporté par le capitaine adjudant-major Chapuis, du 77* de ligne, cet officier faisant fonction d'officier d'ordonnance du général Vergé.
Le 55« doit être remplacé par tout le 32» de ligne de la même brigade, qui est employé ailleurs. Le terrain à parcourir en arrière du 55* est sillonné par les projectiles ennemis. Le colonel de Waldner-Freundslein le fait remarquer au capitaine Chapuis.
« Veuillez, je vous prie, ajoute-t-il, dire au général Vergé que je suis engagé depuis ce matin; il est vrai que j'ai perdu fort peu de monde; la position est excellente; je réponds de la tenir au moins jusqu'à dix heures du soir; je ne Tévacuerai que de nuit. Répétez tout cela à votre chef. Si de jour je traversais à découvert, avec le régiment rallié, le terrain que vous venez de parcourir, je perdrais pour me retirer plus de monde que je n'en ai perdu jusqu'à cette heure. »
Cette réponse est portée au général Vergé; le capitaine Chapuis ne revient pas.
— Le premier régiment de la i'« brigade de la 1" division du 2* corps, le 32» de ligne, qui est adjoint au 55% a également ses deux premiers bataillons déployés en arrière des fossés de la route de Verdun; il contribue à repousser par son feu les attaques de von Zastrow et perd trois officiers blessés : les capitaines Cotté, Mosnier, le lieutenant Chaumeil, six hommes tués, soixante blessés et vingt disparus.
— La seconde brigade de la division Vergé, 76' et 77* de ligne, prend, elle aussi, une part glorieuse, sous les ordres du général Jolivet, à la défense du Point-du-Jour.
Les deux premiers bataillons du 76% laissant leur 3« bataillon en réserve, se sont établis sur la gauche de la position, ayant eux-mêmes à leur gauche le 77* de ligne.
Retranchés derrière les fossés de la route de Verdun à Metz, ces deux régiments sont attaqués à plusieurs reprises par les Prussiens, lesquels tentent de déboucher en force des bois, qui leur servent d'abri; mais, accueillis, chaque fois, par un feu bien dirigé, les ennemis doivent battre en retraite ; ceux d'entre eux qui réussissent à s'approcher de nos lignes, sont vivement chargés à la baïonnette et laissent le terrain jonché de leurs morts.
Dans ces engagements, se distingue le capitaine Férey, qui a pris le commandement du 3* bataillon du IQ" depuis le 7 août et s'est déjà fait remarquer à Spickeren et à Rézonville.
Pour le 76% les pertes s'élèvent à cinq officiers blessés : le capitaine adjudant-major Caillot, le capitaine Biset ; les lieutenants Piédana, Crouan, le sous-lieutenant Malick, et à quarante-six hommes tués, blessés ou disparus.
Le 77*» compte deux officiers blessés : le colonel Février, le souslieutenant Boucherot, et cent quatre-vingt-dix sous-officiers, caporaux et soldats tués, blessés ou disparus.
Le colonel Février, du 77« de ligne, bien que jeune encore (il est né à Grenoble en 1823), a fait maintes fois preuve des plus énlinentes qualités militaires.
En Crimée, capitaine au !•' zouaves (commandé par le brave colonel Bourbaki), au retour d'une reconnaissance, il a eu son cheval traversé par un boulet et a été précipité par le choc dans une tranchée. Sa rotule droite a été fendue, blessure inguérissable qui lui a valu la croix de chevalier de la Légion d'honneur.
Chef de bataillon au 30* de ligne pendant la campagne d'Italie, il est encore atteint d'un coup de feu et envoyé après la campagne aux zouaves de la garde, où il est choisi pour aller à Nice, avec son bataillon, seiTir de garde d'honneur à l'impératrice de Russie, qui y passe l'hiver.
En 1863, il est nommé attaché militaire en Danemark. Honoré d'une véritable amitié par le roi Frédéric VII, le commandant Février prend part, l'année suivante, à la campagne du Schleswig-Holstein.
En 1867, lieutenant-colonel au 3"" zouaves, il en fait un régiment modèle en lui enseignant, déjà à cette époque, les nouvelles formations tiictiques, qui sont adoptées aujourd'hui.
Le 18 août 1870, vers trois heures de l'après-midi, il est atteint, une fois de plus, d'une horrible blessure qui, tout d'abord, le fait considérer comme perdu sans espoir.
Une balle, pénétrant sous l'oreille, à un centimètre de la carotide,
lui brise la mâchoire et sort au milieu de la joue. Comme il gît, étouffé par le sang, près de rendre le dernier soupir, son porte-drapeau a la présence d'esprit de lui ouvrir, avec son couteau, la bouche toute contournée et brisée, de la débarrasser des caillots de sang coagulé qui Tobstruent, et de lui insuffler de Tair.
Le jour suivant, il fut transporté chez une dame de charité à Metz; pendant plusieurs jours on désespéra de lui; il dompta la mort cependant; mais sa convalescence le laissait dans un état tel, qu'après la reddition les Allemands le renvoyèrent dans ses foyers, comme invalide, sans aucune espèce de condition et en toute liberté.
Et cependant telle était la forte vitalité du colonel Février, qu'en janvier 1871 il reprenait son service; il fut promu général de brigade à Lyon avec mission d'organiser lès légions de mobiles et démobilisés du Rhône.
Sa blessure n'était pas encore fermée et on le surnommait dans la ville le Père Bandeau, en raison de celui qu'il portait en travers d** la figure.
Mais revenons à la bataille du 18. Après la sixième attaque inutile de von 'Zastrovv sur le Point-du-Jour, toutes les troupes prussiennes se sont repliées dans le ravin de la Mance ou dans le bois de Vaux.
Cinq batteries allemandes, postées près de Saint-Hubert, conservent cependant leurs positions et se taisent bientôt, vu leur inutilité.
L'artillerie française, elle aussi, ne répond plus à Tartillerie allemande: elle borne son rôle à quelques coups enfilant la route, destinés à arrêter les colonnes qui essayent de passer le pont de la Mance pour suivre les tirailleurs, et ne peuvent se déployer ni à droite, ni à gauche de la route, qui est en remblai près du pont.
Les coups des batteries ennemies, tirés de bas en haut, s'enterrent en avant du Point-du-Jour, ou passent généralement par-dessus la crête, pour se perdre dans le ravin de Rozérieulles ; ils ne peuvent atteindre ni les tranchées-abris, ni la sablière, attendu que les pointeurs allemands ne peuvent avoir connaissance de ces positions qu'au jugé.
Aussi, les Vil* et VHP corps allemands, ne parvenant pas à gagner un pouce de terrain, suspendent-ils leurs efforts.
-— En présence de ces échecs successifs, von Steinmetz envoie de plus en plus des effectifs et des réserves. Toutes ces troupes, successivement trop agglomérées et disproportionnées à retendue du front d attaque, se gênent mutuellement, se paralysent, ne pouvant s^étendre suffisamment, ni en profondeur, ni en largeur.
Cette situation s'aggravera encore pour les mêmes raisons, vers sept heures et demie du soir, après l'arrivée en ligne du !!• corps, général von Franzecky.
Cependant toutes ces attaques successivement repoussées ont décidé le général von Steinmetz à tenter un nouvel et suprême effort.
Malheureusement ses deux corps d'armée (VIP et VHP) sont à bout de force, découragés, décimés, impuissants, mais de nouveaux combattants aiTivent.
Le II* corps, général von Franzecky, parti directement de Berlin, en chemin de fer, et qui se trouvait encore près de Buxières à midi, vient de gravir les pentes du plateau de Gravelotte.
L'effectif des Prussiens réunis au couchant de Metz atteint donc, en ce moment, le chiffre de deux cent cinquante mille hommes *.
Von Steinmetz s'adresse aussitôt à ce nouveau corps d'armée dont les têtes de colonne ont atteint les positions au: sud de Gravelotte. Le général von Franzecky refuse tout renfort, et le commandant en chef de la I"* armée envoie auprès du roi Guillaume son quartiermaître, le colonel Wartensleben, pour demander l'entrée en ligne du II» corps : cette demande est accueillie; les VII» et VHP corps s'apprêtent à seconder cette attaque générale.
— En voyant se masser, en avant de Gravelotte, les sombres colonnes des trois corps ennemis, le général Frossard se doute du nouvel et suprême assaut qui va lui être livré. Aussitôt, il fait porter en avant toutes les troupes de sa 2» division, tenues jusqu'alors en deuxième ligne.
Ces régiments, qui ont passé la journée à attendre, l'arme au pied, Tordre de marcher en avant et. à recevoir des obus et des balles perdus, accueillent cet ordre par les cris mille fois répétés de : « En avant! Vive Tempereur! »
Il est sept heures du soir environ.
Le 66« de ligne reçoit Tordre d'aller relever, derrière la chaussée de la route de Verdun à Metz, le 55' de ligne, qui se trouve depuis le commencement de Taction à la droite de la ferme du Point-du-Jour.
Ce mouvement est aperçu par l'ennemi et amène une recrudescence
■ ]. La général Ton Frftnxecky avait quitta Pont-à-MoQMon à deux heures du matin au lieu de quatre heures, qui devait être le moment de son départ pour la bataill9. d'après les ord-es donnas au f?rand qnariier générai, -et A une henro de l'après-midi un or ire 'le l'armée l'avait appelé dd M<^zieres à Rézon ville, ou il était arrivA sou^ les yeux du roi de Prusse. C'est à cinq heures et demie qu'il reçue Tordre du grand quartier général de se poiter vers Gravelotte.
• Bientôt un immense cri da bourrai poussé par dei mi liera de poitrines retentit sur la plaioe et vient se mêler au son des trompettes et au bruit des tambours; c'é ait le II* corps qui était arrivé près de Gravelotte et qui venait d'ajouter sa part dans la balaQCa du combat. >
Maior HoppBÀCBit.
dans l'action. Accueilli par une fusillade bien nourrie, le 66' perd, en ce moment, un officier, le lieutenant Demazîères de Chambon, mortellement frappé par une balle, et une quarantaine d'hommes tués, blessés ou disparus.
Le 67* n'a pris aucune part active à la bataille, ayant seulement pour mission d'occuper et de défendre, au besoin, les bois qui se trouvent derrière l'emplacement des tentes et qui dominent Châlel- Saint-Germain. Vers la fin de la journée, il se rapproche de la ligne de bataille et vient occuper, en arrière du 66« de ligne, des tranchées peu profondes creusées à la hâte sur notre front.
— La 2« brigade de la 2* division, en même temps que la 1«* brigade, s'est mise en mouvement
Le 23' de ligne d'abord, puis le &• de ligne reçoivent Tordre d'aller au Polnt-du-Jour relever les troupes de la division Vergé qui combattent depuis midi, sans avoir pu prendre un seul instant de repos.
Le 23* de ligne (ancien Royal sous la vieille monarchie), colonel Rolland, s'avance au pas gymnastique. A ce moment même, l'ennemi tente une nouvelle attaque sur notre gauche, qui est arrêtée par le feu du 3' bataillon de ce régiment -
Quelques instants après la marche en avant du 23« de ligne, le 8' de ligne rompt, à son tour, en colonne par peloton et se met en mouvement, la droite en tête, en longeant le côté droit de la Voie romaine. Il débouche bientôt après sur la partie du plateau qui se trouve à Test des fermes de Lcipsick et de Moscou et au nord de la feraie Saint- Hubert.
Le colonel Haca indique la direction à suivre au sous-offlcier guide de la tête, lorsqu'une balle lui brise la main droite. Tous les officiers supérieurs du 8* de ligné ayant été tués ou blessés à Spickeren et à Rézonville, le colonel Haca remet le commandement du régiment au capitaine Francot.
Le capitaine adjudant-major Lacapelle prend la direction du !«' bataillon; le capitaine Turc commande le 2*, depuis la mort du commandant Avril de Lenclos à Spickeren, et le capitaine Loubeyre, le 3% depuis la blessure du commandant Colonna d'Istria à Rézonville.
Le 8» de ligne se forme vers la gauche en avant en bataille.
Le 1" bataillon est déployé à la droite de la Voie romaine, un peu en arrière de l'angle droit que fait la route de Metz à Verdun, avant de franchir le défilé de la Mance. Les 2' et 3« bataillons sont placés sur la route de Verdun, au sud de la Voie romaine.
— La situation des Prussiens, à leur droite, est à ce moment des
DÉFENSE DU P.OJNT-DU-JQUR 743
plus critiques. Les VIP et Vlir corps de Steinmetz, lancés hors dû bois de Vaux et engagés si mal à propos, comme on Ta vu, par ce général, contre notre gauche, sont à bout de forces et cruellement décimés.
Ces deux corps prussiens ont marché trop tôt, ce dont le roi Guillaume et le général de Moltke sont très mécontents, car, quand lô moment psychologique est venu, les VII» et VIII» corps sont démoralisés.
A la ferme Saint-Hubert, les deux divisions du VHP corps sont découragées par les attaques incessantes des Français. Quelques compagnies tentent de déboucher, mais elles sont obligées de se replier en toute hâte derrière la ferme. Une panique subite s'empare de ses défenseurs. Il y a là un millier d'hommes légèrement blessés; tous
'eloton
fuient. En même temps, les balles des mitrailleuses et des chassepots ainsi que les obus grêlent sur la chaussée de Metz, qui est encombrée de morts et de mourants : des chevaux de uhlans et d'artilleurs, sans cavaliers, les brides pendantes, la selle tachée de sang, s'élancent à travers les bataillons d'infanterie, renversant tout sur leur passage.
I.a grêle d obus et de balles, le bruit des mitrailleuses, les chevaux emportés, jettent l'alarme partout : les voitures d'artillerie et du train prennent la fuite.
Les réserves déjà ébranlées vont suivre cette retraite, lorsque la 25« brigade entre en ligne. La fusillade reprend avec une nouvelle vigueur et active la fuite des traînards et des voitures. La confusion est si grande qu'elle a gagné l'état-major lui-même, qui est bousculé par les fuyards. M. de Bismarck, raconte Técrivain militaire anglais Archibald Forbes, qui, ce jour-là, assistait à la bataille avec le quartier général allemand, fut obligé de s'enfuir en sautant sur un caisson d'artillerie; une sorte de déroute commence et l'ordre est envoyé en
74i FRANÇAIS ET ALLEMANDS
toute hâte de débarrasser les ponts de la Moselle et leurs abords pour permettre la retraite sur la rive droite *.
Le roi Guillaume, qui assiste, en avant de Gravelotte,à cette partie de la bataille, se décide à engager la seule réserve dont l'armée entière dispose, le II* corps, puisque les premières lignes sont harassées et découragées.
Le chef de ce corps d'armée, le général von Franzecky, reçoit directement du roi Tordre d'enlever le terrain où se trouvent les fermes lant disputées de Moscou, de Saint-Hubert et du Point-du-Jour.
Le commandant de notre 2* corps d'armée va donc avoir à repousser avec vingt-quatre mille hommes Tassant de trente-sept mille Prussiens soutenus par les premières lignes, devenues réserves-
Tout le IP corps allemand (3" et 4« divisions, général-major von Hartmann et lieutenant-général Hann von Weihern) va donner. C'est un grand honneur pour Frossard que d'avoir si bien tenu.
Le général von Franzecky prescrit au colonel von Petzel d'adjoindre aux cinq batteries du VIP corps, qui tonnent déjà depuis midi sur Saint-Hubert, autant de batteries nouvelles de la réserve du IP corps qu'il en pourra braquer : deux batteries seulement, faute d'espace, peuvent prendre position sur ce point et ouvrent le feu vers six heures. Le 11* régiment de dragons (bleu clair à collet et parements amarante) est chargé de défendre cette artillerie '.
On avertit les fantassins de déposer leurs havresacs, puis la 3« division d'infanterie, dont les tètes de colonnes sont formées par le 2« bataillon de chasseurs et par le 54* régiment d'infanterie, marche contre le général Frossard.
1. Ce r«aseignemeiit fat confirmé par un boasard du 8* régîmeot, qui avait été chargé de porter Tordre en questioo et qui depuis tUt fait prisonnier : c'était an commerçant de Colegne rappelé pour la gusrre sous les drapeaux.
2. Voici comment le major Hoffbauer raconte !e déploiement du II* corps :
•" Le général von Franseckj presc«-ivit immédiatement à l'artillerie de corps (colonel Toa Petsel) dm se porter en avant au tr>t et de prendre position à Touest du défilé, pour y prendre part à la lutte Cette artillerie fut protégée par le H* dragon».
« La 3* division d'infanterie, sous les ordres du général von Hartman, arrivai cinq heures et demie et fut suivie l ienlôt par la 4* division, sous le commandement du général von Weihern. L'avant-garde «le la 3« division arrivait déjà à six heur s et demie du sud de Gravelotte.
M Sur sa demande, le II* corfis reçut l'ordre du (général von Sifinmetx de se porter contre les hauteurs (lu Poiut-dtt-Jour et de Mosou, afin de pouvoir atteindre le plateau et les fermes. Un combat viuienteut Heu b entdt et les projectile;! laneés par les mitrailleuses et les chassiepots arrivèrent jusqu'au village de Qr vélo ne.
« Le général von Z.istrov fit connaître qu'il n'était pas possibl'« de marcher par le bois do Vaux. miis qu'il fallait prendre pir In chaussée et ses environs. Afin d'arriver en ligne avec des tronpoc fraicbeiv, les divisions adoptèrent une marche en échelons et le général von Pranzeckjr alla se placer à l'entrée du défilé pour lancer lui-même les bataillons à l'attaque.
Il L'artillerie du II* corps atteignit Gravelotte en colonnes serrées par batteries à intonralle normal.
<i Pendant ce temps, c'est-à-dire vers six heures et demie, le colonel comte von Warteaslebon avait transmis l'ordre À l'avant-garde du II* corps de se porter en avant, etc., etc. •
Roncourt. Saint-Privat.
Sainte-Marie-aux-Cbénes.
Bataille de Saint- Privât (18 août). — Attaque do Sainte-Marie-auX'Chènes par le XII* corps saxon.
Il est six heures et demie quand les premiers régiments du II» corps débouchent du ravin de Gorze. Nos soldats, des hauteurs du Point-du- Jour, aperçoivent les bataillons de Franzecky sortant du bois des Ognons par la route de Rézonville et se formant successivement en colonnes à intervalles très marqués, sur la droite en bataille, face à la position attaquée.
Quand ces troupes ont occupé tout l'espace compris entre le bois des Ognons et Rézonville, cette ligne de bataillons en masse se met en mouvement, pour se rapprocher du ravin de la Mance. Une nouvelle attaque est imminente à tous les yeux, elle doit se produire la dernière.
Le colonel de Waldner-Freundstein, du 55® de ligne français, tire
*** Garnier Frbrbs, ÉorrBURi. 94
sa montre : « Encore une heure de jour, dit-il ; c'est bien long sans boire ni manger. Vingt-quatre heures de repos, je ne demande que cela pour mes hommes. » Ce sentiment est général, car depuis quatre jours, depuis le 14 (bataille de Borny), nos troupes n'ont eu, pour ainsi dire, aucun répit. Encore une heure de jour veut dire que le combat ne pourra cesser qu'à la nuit.
A cette époque de Tannée, la nuit arrive à huit heures; il est donc sept heures.
Les soldats de notre 2« corps ignorent, d'une façon absolue, ce qui se passe sur les autres points du champ de bataille. Le colonel de Waldner-Freundstein, ainsi que les autres chefs de corps, préviennent leurs régiments, les engageant à réserver leurs feux, de se tenir prêts à une dernière action, qui ne doit produire son maximum d'efifet qu'une demi-heure plus tard, vers sept heures et demie, vu le temps qu'il faut à ces nouvelles troupes pour entrer en ligne.
Au moment où les bataillons du général von Frauzecky se mettent en marche pour se rapprocher de la Mance, les Prussiens ont déjà sur la lisière du bois de Vaux une chaîne trop renforcée par leurs premières réserves. Sous bois, se trouve une deuxième ligne de réserves compactes de bataillor>s. Une troisième ligne des réserves des divisions du VIP corps est hors du bois, mais près de la lisière extérieure du côté de Gravelotte. Une quatrième ligne de toute Tartillerie du VIP corps, plus près de Gravelotte, a été placée depuis midi, comme nous l'avons dit. Enfin une cinquième et double ligne des bataillons en masse des 3» et 4« divisions du !!• corps *.
L'attaque, l'assaut, le sturm, se manifestent vers sept heures et demie. La nuit commence à tomber. Le soleil vient de disparaître du couchant, en arrière de Mars-la-Tour, et tout l'horizon au-dessus du champ de bataille du 16 est empourpré de lueurs rougeâtres.
A ce moment, la 6« brigade d'infanterie (14* et 54« régiments et 2* bataillon de chasseurs), qui forme la tète de colonne du II corps, arrive à hauteur des dernières maisons de Gravelotte, du côté de Metz. A peine les premières compagnies se sont-elles mises en marche vei*s le défilé de Gravelotte, que déjà elles éprouvent de grosses pertes, par le fait de la vive fusillade que les braves soldats de Frossard dirigent
1. tt Convaincu, dit la relation du grand état-major allemand, de rimpo88ibilité,an déclin du jour, de conduire des troupes déployée» k travers bois, dans un terrain qui leur était complètement inoonav, |e général tou Frauzecky prenait le parti de faire marcher toute son infantQrie par la grande route, puis, parvenu au débouché, de la déployer en échelons très serrés, do manière à jeter, dans le moindre délai, une masse considér.ible de troupes dans l'action engagée de l'autre côté du ravin de 1* Mance. »
liais la réussite de cette attaque n'était pas possible. Le jour commençait à baisser; les troupes françaises n'étaient pas ébranlées, enfin le terrain s'opposa't à une attaque de masse.
ft'ur elles, à une portée de huit cent cinquante mètres, du liaut du plateau opposé, qui les commande d'une centaine de mètres environ.
Le défilé, profondément encaissé entre les versants très fourrés de la Mance, ii'a pas plus d'une vingtaine de mètres de largeur; de Tautre côté du pont et jusqu'à Saint-Hubert, c'est-à-dire pendant huit cents mètres, la route est bordée : à gauche par une paroi rocheuse de dix à treize mètres de hauteur, à droite par un ravin, qui, sur certains points, a jusqu'à sept mètres de profondeur ; ce n'est qu'à Test de Saint-Hubert que la route perd ce caractère de défilé alors qu'elle arrive sur le plateau, doucement ondulé, du Point-du-Jour.
Aussi, dans sa marche en avant, Finfanterie du H' corps ne pourrat-elle donc employer uniquement que la route jusqu'au delà de Saint- Hubert.
En voyant arriver les troupes de von Franzecky, les bataillons du VIP corps placés à la droite essayent d'appuyer leur mouvement, et lancent leurs tirailleurs en avant du bois de Vaux. Mais le feu reprend avec furie sur toute la ligne des tranchées-abris du Point-du-Jour ; les tirailleurs ennemis sont repousssés ; des détachements du VIP corps veulent soutenir ce mouvement, mais le colonel von Frankenberg, qui les dirige, tombe grièvement blessé et les Allemands sont forcés de se retirer dans le bois de Vaux.
La tête de colonne du IP corps arrive à cet instant au pont de la Mance.
Si grande est l'importance de cette nouvelle lutte, qu'au moment où le IP corps s'est ébranlé le roi Guillaume s'est rapproché du champ de bataille, pour connaître plus \6i le résultat de cette lutte, et se porte de sa personne sur la butte de Gravelotte. Le souverain de la Prusse est en tenue de campagne de général et casque en tête. Rigide comme une figurine en bois sculptée, cet étrange et vulgaire favori de la fortune, tour à tour esclave ou maître, au gré de son puissant ministre, regarde passer, au pas de course et l'arme à l'épaule, les bataillons de von Franzecky, qui le saluent de hourras retentissants. Il y a en lui du Jupiter et du brasseur, du César et de l'exécuteur des hautes œuvres.
Est-ce bien là cette épée vengeresse, ce fléau de Dieu, celui, enfin, que les deux grandes batailles du 16 et du 18, et bientôt celle de Sedan, vont faire maître des destinées de la France ?
A sa droite se tient M. de Bismarck, en petite tenue d'officier de cavalerie de la landwehr et coiffé de la casquette blanche bordée d'un large galon jaune ; à sa gauche, le général von Roon, ministre de la guerre, le grand-duc de Weimar, le prince Charles, etc.. Les corres-
pondants des journaux allemands et anglais leur tiennent compagnie.
Le chef d'état-major général, général d'infanterie de Moltke, grimpe sur la hauteur la plus voisine du défilé de Gravelotte, que doit traverser «ne partie du !!• corps, pour voir Faction de ses propres yeux et ins- Iruire immédiatement le roi quand elle sera décidée.
D'après les dispositions communiquées au général von Franzecky, la 6» brigade d'infanterie (colonel von Decken, 14^ et 54* régiments d'infanterie), à laquelle a été adjoint le 2* bataillon de chasseurs, et qui forme la tête de colonne de la 3» division (général-major von Hartmann), doit gravir d'abord le versant est de la Mance, puis s'étendre à droite, le long de la lisière du bois de Vaux, jusqu'à ce qu'elle ait le Point-du- Jour en avant de son front, et attaquer alors les Français, qui s'y sont retranchés.
La 5' brigade d'infanterie (général-major von Koblinski, 2* régiment de grenadiers et 42* régiment d'infanterie) doit suivre sur la route, en colonne serrée par sections, tandis que la 4' division (lieutenant général Hann von Weihem) restera provisoirement en réserve de l'autre côté du défilé, avec l'artillerie et la cavalerie divisionnaires des deux divisions du II* corps.
En exécution de ces ordres, le 2* bataillon de chasseurs franchit, à droite du pont du défilé, le fond encaissé de la vallée et, parvenu de l'autre côté, s'étend vers la droite, le long de la lisière du bois de Vaux. Le 54* suit dans la même direction à côté de la route ; derrière lui vient Je 14* régiment.
Dans la 5« brigade, le régiment des grenadiers roi Frédéric-Guillaume IV (n^ 2) gagne par la route la hauteur de Saint-Hubert, où quelques compagnies se déploient aussitôt à droite et à gauche et •occupent le verger clos de murs qui se trouve immédiatement à Test de <îette ferme, à gauche de la route.
A peine ces troupes sont-elles arrivées à un kilomètre des premiers postes français qu'une pluie de balles fond sur elles. Comme le VU* corps à droite, le VHP corps appuie à gauche l'attaque du !!• corps.
Après que le terrain en avant a été ainsi occupé et assuré, la 7* bri- :gade (général-major von Trossel, régiment de grenadiers de Colberg (n* 9) et 49* régiment d'infanterie de la 4* division) est portée à son tour au delà du défilé.
Alors les trois brigades du II* corps forment une seule ligne, pour attaquer ensemble les positions du général Frossard. Ce corps d'armée est entièrement composé de Poméraniens, soldats d'élite de haute stature, au caractère brutal et même féroce. A leur teint rougeâtre, à
leurs cheveux blond albinos, à leur barbe dure et épaisse, à leur voix rude et gutturale, on reconnaît le type des anciens pirates Borusses de la Baltique, leurs ancêtres.
Toute cette infanterie s'ébranle en une longue colonne serrée, chacun se presse sur ses voisins : « Serrez, et en avant, coude à coude ! » se crient les rangs les uns aux autres ; les tambours des grenadiers battent la charge, les courts cornets des fusiliers font entendre leurs rauques sonneries.
« Avancez vivement I » commandent les officiers, Tépée haute ; des hourras interminables font retentir l'air.
Calmes et impassibles, les soldats de notre 2* corps laissent approcher cette masse hurlante à bonne portée. Soudain, les chassepots et les mitrailleuses, établis en haut sur le plateau, dans les tranchées-abris étagées, répondent aux hourras de victoire des Poméraniens et font pleuvoir un feu vraiment infernal sur les bataillons de tête, qui se déploient à droite et à gauche du défilé.
Les projectiles ne labourent pas seulement les bataillons du front d'attaque, qui débouchent de Saint-Hubert, mais ils vont au delà du ravin de la Mance, au delà du défilé de Gravelotte, décimer, trouer la masse épaisse laissée en réserve, qui accourt pour soutenir la première ligne, et abattent ainsi des morts et des blessés en grand nombre. Les soldats placés en avant des colonnes peuvent seuls faire usage de leurs armes. Les batteries prussiennes tirent par-dessus leurs tètes.
Les pertes que subissent les Poméraniens sont énormes. La 6* brigade d'infanterie, qui tient la tète de l'attaque, est décimée. Cette brigade g'est élancée au pas de course dans le champ de tir des lignes françaises du Point-du-Jour.
Derrière ce corps en marche, on aperçoit une longue traînée noirâtre, c'est une file de morts et de blessés, que la brigade laisse sur sa route; quelques malheureux se relèvent, essayent de suivre leurs compagnons d'armes, puis retombent, la face contre terre, pour ne plus bouger désormais.
~ Ardeur, bravoure, obstination, rien ne sert aux Allemands. Ils tombent comme les moissons couchées par un vent d'orage. Tous les eflV>rts, dix fois répétés, des Poméraniens se brisent contre la résistance acharnée des Français, qui tiennent les abords de la ferme du Point-du-Jour.
Bientôt même la confusion se met dans les rangs ennemis. Sur la route, quelques bataillons du VIII» corps, qui ont combattu sur le plateau, se retirent épuisés, décimés, rompus, pour aller se rallier de
j'autre côté du défilé de la Mance. A cQlte vue, quelques parties du IV corps croient qu'un mouvement général en arrière a été ordonné, et commencent elles-mêmes à reculer.
Ce reflux, dans des chemins étroits, produit des scènes de tumulte, ralentit les colonnes d'assaut et y fait naître du désordre.
Une nouvelle panique se produit. Les rangs sont rompus, les soldats n'entendent plus leurs chefs : les uns fuient, les autres veulent pousser do Tavant.
La cohue est indescriptible. Quelques bouches à feu de la 1" division de cavalerie, que l'on ramène en arrière, parce qu'elles ont perdu la majeure partie de leurs servants et de leurs attelages, accroissent le désordre. Le feu des tirailleurs français qui s'avancent, encouragés par ce spectacle, redouble et augmente la confusion. On se presse, on se pousse. •
Au nord et au sud, la route est profondément escarpée, comme nous venons de le dire; des broussailles, des taillis épais couvrent les pentes, sans débouchés suffisants pour donner accès à cette foule débandée. Dans cette affreuse bousculade, des officiers à cheval, de nombreux soldats sont poussés du haut des rochers dans le ravin qui borde la droite de la route et y roulent en s'entre-tuant. Ce ravin.de la Mance reçoit de nombreux cadavres.
Les tirailleurs français ont pris l'offensive, chassant devant eux les Poméraniens, la baïonnette dans les reins, et arrivent au bord du ravin de la Mance ; mais là, le feu des redoutables batteries allemandes, qui grondent sur le plateau de Mogador, situé en face, les arrête à leur tour.
L'effet produit par cette panique du II* corps allemand est si grand, que les voitures d'ambulance reculent et que le mouvement de retraite se fait sentir jusque dans Gravelotte. Le général von Franzecky a besoin d'une fermeté extraordinaire pour empêcher la panique de se propager, ce qui aurait lieu et amènerait une déroute complète, et pour ramener un peu d'ordre au milieu de ce chaos.
Le soleil est couché, l'obscurité déjà forte rend très périlleuse la situation du !!• corps, qui non seulement est battu de front par de. meurtrières et d'interminables décharges, mais roçoit encore sur le flanc gauche des feux de mousqueterie, dont il ne peut s'expliquer l'origine. Ces derniers feux proviennent de la méprise des troupes du VHP corps, établies sur les hauteurs qui couronnent les rochers de gauche, et trompées par les illusions de la brune.
L'armée allemande ondoie, tourbillonne, comme la mer sous
l'impulsion furieuse d'un cyclone. Pressé dans les flots de cette tourmente, ne sachant pas comment guider ses troupes ahuries, le général von Franzecky. prend une résolution suprême et a recours, alors, au seul moyen pratique dans des moments aussi critiques ; il fait sonner, par les clairons, le signal qui commande : « Cessez le feu et arrêt subit! »
Grâce à la discipline allemande, les soldats obéissent à l'instant même. Le silence et Timmobilité remplacent, comme par enchantement, le bruit et Tagitation. Les Français, par lassitude peut-être, suspendent également leur feu.
L'attaque des Poméraniens a été brillamment repoussée ; les dernières compagnies de réserve des régiments du 2* corps français sont entrées en ligne.
— Il est huit heures du soir : le moment de tranquillité, si désiré, est arrivé, et, sur ce point du champ de bataille, cent cinquante mille hommes prennent à la fois un moment de repos, les pieds dans le sang et des nuages de fumée sur la tête. Les bataillons poméraniens décimés sont forcés de se reconstituer à portée de nos feux.
Cependant il fait nuit noire. Le roi de Prusse, qui a fait aussi un mouvement rétrograde, est avec sa suite près du mur d'un jardin, entre Gravelotle et Rézonville. A côté de lui, brûle une grande filature de laine, éclairant le voisinage d'une lumière sinistre.
Avec la ridelle d'une charrette on a fait au souverain un siège, en appuyant un des bouts sur le dossier d'une bascule de pesage et l'autre sur le cadavre d'un cheval français, à la robe grise, qui vient de crever.
Autour du souverain se tiennent le prince Frédéric-Charles, le duc de Weimar, le grand-duc de Mecklembourg, le comte de Bismarck, le ministre de la guerre, général von Roon, et le comte von DœnhofT, qui seul est à cheval à ce moment.
Le comte de Bismarck lit, aux clartés de l'incendie, des lettres françaises qu'on lui a remises... peut-être pense-tril à autre* chose. On est silencieux et chacun sent, comme le roi de Prusse, qu'en ce moment critique le sort de la bataille se décide.
Soudain arrive, tout en sueur, le comte de Moltke : « Sire, dit-il, nous avons remporté la victoire, l'ennemi est rejeté hors de toutes ses positions. » Une clameur joyeuse accueille cette nouvelle, heureuse surtout pour les Allemands.
Est-ce un artifice de courtisan pour flatter le roi, ou le comte de Moltke vient-il d'apprendre la retraite du maréchal Canrobert? Son
assertion, dans tous les cas, n'est vraie qu'à moitié : deux de nos corps (6® et 4*) fléchissent devant le nombre, mais les deux autres (2° et 3° ) bravent l'acharnement de l'aile droite prussienne et lui infligent de dures épreuves.
— De ce dernier côté, en efl'et, la lutte nest pas encore terminée ; jusqu'à onze heures et demie du soir environ, la fusillade se Tait entendre sur le plateau du Point-du-Jour et les Prussiens renouvellent plusieurs fois leurs tentatives sur la ferme du Point-du-Jour.
Vers huit heures et demie, les colonnes poméraniennes recommencent leur marche en avant et atteignent Saint-Hubert. Jusque-là tout va bien pour elles. Mais, quand elles veulent pousser au delà de la ferme, les chassepots et les mitrailleuses allument, devant leur front, une si ardente fournaise que celle-ci dissipe les ténèbres de la nuit et illumine le champ de bataille comme en plein jour; en môme temps des décharges de mousqueterie se renouvellent sur la gauche des Allemands. Il est probable que ces décharges viennent d'un détachement français resté dans la partie méridionale du bois des Génivaux, d'où les Prussiens n'ont pu le déloger.
De leur côté, les batteries ennemies se sont mises de la partie et répondent avec une égale violence. Les hauteurs de Gravelotte, elles aussi, semblent embrasées par les éclairs des canons.
Pendant une demi-heure, le sol du plateau du Point-du-Jour est bouleversé par les obus. Les bataillons des généraux Vergé et Fauvai't- Bastoul, couchés à terre, supportent cette rude épreuve, sans être ébranlés; et, lorsque l'infanterie prussienne s'avance à l'attaque de nos positions, marchant principalement sur les 2*' et 3« bataillons du 8* de ligne, elle est accueillie par une telle fusillade, qu'elle se rejette vivement dans le ravin de la Mance, en couvrant sa retraite par une vive mousqueterie
La sonnerie : « Cessez le feu! », exécutée par ordre du général von Franzecky pour suspendre la lutte, arrête de nouveau le feu de part et d'autre, mais deux fois encore il faudra renouveler cette sonnerie, dans les mêmes circonstances.
Vers neuf heures du soir, le reste du 2* bataillon du 77* de ligne est appelé pour soutenir là gauche de Frossard.
A ce moment, les Poméraniens tentent un nouvel effort; à la faveur de l'obscurité, une forte colonne s'approche de nos soldats vers leur droite et arrive jusqu'à une très faible distance de la route, dans les fossés de la luelle est établi le 3' bataillon du 77* de ligne, sous les ordres du commandant Lemontagner.
Bataille de Saint-Privat (18 août). — Mort du général saxon Craushar à l'entrée de Saint*PriTat.
Il y a d'abord de Tliésitation à reconnaître que c'est Fennemi, mais, dès qu'on peut le distinguer, un feu violent de mousqueterie l'accueille presque à bout portant et lui cause des pertes sensibles.
L'ennemi, décimé, doit encore abandonner le terrain et rentrer précipitamment dans le bois de Vaux. Tous les efforts de l'ennemi sur notre gauche ont aussi complètement échoué, grâce à la vigoureuse défense des divisions Vergé et Fauvart-Bastoul.
A ce moment le 3» bataillon du 32« de ligne, resté en réserve, se porte sur la ligne occupée par les deux premiers bataillons de ce régiment, et essuie pendant sa marche un feu très vif, maïs n'en continue pas moins sa route, avec une extrême résolution.
**♦ GaRNIBR FRBRES, ÈD1TBUR8. 93
La nuit est très obscure. Vers neuf heures et demie, une troisième tentative des Poméraniens se produit devant le front des 8" et ??• de ligne vers la gauche du 76^ Nos régiments ripostent vigoureusement au feu des Allemands et il s'ensuit une fusillade très vive, qui ne s'éteint complètement, sur ce point, que vers dix heures et demie du soir.
Soudain et sans que la situation de nos troupes se soit aggravée en quoi que ce soit, un désordre extrême se manifeste aux abords de la route de Verdun; plusieurs centaines d'hommes du2' corps se rejettent vivement vers les lignes françaises. Fort heureusement des officiers énergiques s'élancent au milieu de ces hommes efTarés et, afin de les empocher de tirer les uns sur les autres, font mettre la baïonnette au canon et sonner la charge.
Cette masse confuse s'arrête aussitôt, puis, changeant de sentiment, fait volte-face et s'avance vigoureusement, en poussant de grands cris de : « Vive la France! Vive l'empereur! »
Mais déjà les Poméraniens se retirent, fusillés par les troupes qui ont conservé leurs positions et parmi lesquelles, outre la brigade Jolivet, figurent aussi la plus grande partie des 2* et 3* bataillons du 8* de ligne, ainsi que son 1"' bataillon tout entier.
— Pendant que cette dernière colonne d'attaque s'avançait ainsi sur la route, contre le Point- du- Jour, les bataillons allemands poussés en avant, à droite et à gauche, et principalement ceux des 54* et 14* régiments d'intanterie, et du 2* régiment de grenadiers du roi, ont gagné du terrain et se sont établis en face de la ferme du Point-du-Jour, alors en feu, dans des carrières qui se trouvent à cet endroit.
Les Français ont profité de l'obscurité pour évacuer les tranchéesabris les plus avancées, mais, ainsi qu'on peut s'en apercevoir par le feu violent et continu des chassepots et des mitrailleuses, ils occupent encore entièrement la position principale.
La ferme du Point-du-Jour, incendiée par les obus allemands, brille seule pendant ces intervalles de la lutte, rougissant d'une sinistre clarté le ciel et la terre jonchée de cadavres.
Vers neuf heures, le feu de notre artillerie s'est complètement éteint. Les 7* et 8* batteries du 5" d'artillerie reviennent à leur camp derrière la Voie romaine.
La T batterie du 17* d'artillerie, qui est restée jusqu'à neuf heures du soir, exposée au tir des obus et de la mousqueterie sans riposter, se retire un peu en arrière, sous le feu de l'ennemi, pour se mettre en bataille avec toute la réserve d'artillerie du 2* corps.
Cependant la nuit obscure et silencieuse, épaississant de plus
DEFENSE DU POINT-DU-JOUR 75r>
en plus ses ténèbres, conseille aux hommes le repos et enlève aux Prussiens tout espoir d'obtenir le moindre avantage sur notre aile gauche.
Les Poméraniens sont harassés de fatigue. Le général von Franzeeky abandonne définitivement la lutte. Les soldats du IP corps mettent l'arme au pied, se tenant prêts à repousser une attaque,
Peu à peu, le feu s'est éteint de part et d*autre. On n'entend plus au loin que des sonneries de ralliement et de temps en temps des coups de fusil isolés; parfois une décharge de mitrailleuses interrompt, par son grincement sinistre, le calme de la nuit.
Vers dix heures, le général von Franzecky donne l'ordre à la 4* division poméranienne de relever les troupes de la 3® division fatiguées au delà des forces humaines, et de prendre une position à cheval sur la route, de manière à couvrir le terrain conquis.
En conséquence, la 7' brigade va relever la 3* division d'infanterie. Le bataillon qui occupe la route même, prend une formation particulière d'avant-postes, prescrite par les circonstances, c est-à-dire que tous les hommes du bataillon déployé se couchent, coude à coude prêts à tirer, et passent ainsi toute la nuit, dans cette situation dite ; « au qui- vive ».
Il est dix heures et demie. La nuit devient de plus en plus silencieuse. Aux lueurs du croissant, qui commence à briller dans le ciel, comme la lampe des morts, à la clarté de lanternes sourdes, les ambulances cherchent, ramassent les victhnes de la guerre.
Soudain, le camp français se réveille : au milieu du silence de cette nuit profonde, éclate brusquement, comme un orage terrible, un feu général de mousqueterie ; nos chassepots dessinent une ligne étincelante et vomissent la mort sur le camp germanique.
Puis, au bout de quelques minutes, l'immense feu s'éteint, le bruit des dernières salves roule d'écho en écho; l'ombre et le silence enveloppent, pour le reste de la nuit, les adversaires épuisés.
Les Allemands prétendirent ne pouvoir expliquer ce transport subit de fureur guerrière; un des assistants donna le mot de l'énigme. II assura que les clairons prussiens avaient appris nos sonneries françaises : çà et là, pour épuiser les munitions de nos troupes, les clairons, d'après l'ordre des officiers, donnaient, en jouant la sonnerie française « Commencez le feu! », le signal de la fusillade. Ce stratagème, peu loyal, mais bien teuton, fut bientôt découvert et fort à propos.
Quoi qu'il en soit, ce fut le dernier feu d'ensemble des Français sur cette aile ; ce furent les dernières détonations de toute la bataille.
Vers onze heures du soir, le 8** de ligne échange encore quelques coups de fusil, mais très clairsemés, avec les Poméraniens, puis le calme renaît entièrement.
Dans le combat du 18, ce régiment, quoique très exposé, n'a perdu que quarante-six hommes tués ou blessés, grâce aux tranchées-abris et aux fossés dans lesquels les 2« et 3' bataillons ont été abrités et à la position couchée employée par le 1" bataillon.
Outre le colonel Haca, les capitaines Turc et Raffarra et le iieutenant Colon na Leca sont blessés. Le capitaine RajBTarra, blessé mortellement, meurt la nuit même du 18 au 19 août.
Dans cette affaire, le 8" de ligne n'a eu aucun homme prisonnier.
Citons parmi les officiers de ce régiment qui se sont fait remarquer ce jour-là pour leur éclatante bravoure :
Les capitaines adjudants-majors Tardieu, L^acapelle, Belladan ; les lieutenants Malignon, Aulagne, Robert, Dubois, Colonieu; les souslieutenants Colas, Kouhn, Pellerin, Thiebaudot.
Citons aussi, parmi les sous- officiers et soldats :
Les sergents-majors Condé, Biaise, Argout, Soyer; les sergentsfourriers Bounifay et Thomas; les sergents Riblet, Bourras, Peyras, Fouquet, Aumont, Labet; les caporaux Bodin, Desronces, Béarl, Arnaud, Parmentier, Pastau; les soldats Voisin, Migeoa, Vauthier, Mathis, Pellec, Bachman, Paron, Garçon, Marcelin, Scherer, Edoux, Jeansonné, Royer, Raboisson, Ferrand, Ramenatte, Guyot, Kerraaraa, Leduin.
— Le 12*^ bataillon de chasseurs qui, dans cette affaire, avait constamment combattu à côté du 8* de ligne, comptait deux officiers blessés : le lieutenant Goyet et le sous-lieutenant de Trenquelléon, ainsi que plusieurs chasseurs tués ou blessés.
— La brigade Jolivet (2* brigade de la division Vergé : 76% ??• de ligne) a reçu Tordre de passer la nuit sur les positions qu'elle occupait, pendant que la i^ brigade (S** bataillon de chasseurs, 32» et 55« de ligne) descend dans le ravin pour y installer son bivouac.
On essaye d'établir une grand'garde du 76° de ligne dans la ferme du Point-du-Jour, mais l'incendie qui, pendant toute la journée, a dévoré ces bâtiments, éclaire encore de ses sinistres lueurs le terrain environnant, de sorte que nos soldats sont aperçus par Tennemi, qui se met aussitôt à tirailler et les force de se retirer.
— A onze heures du soir, comme nous venons de le dire, la 1" brigade de la division Vergé est relevée de ses positions par la brigade Jolivet.
DÉFENSE DU Pd'lNT-DU-JOUR 757
Le 32' de ligne se rallie au drapeau, en arrière du champ de bataille, sur la route de Verduu à Metz, en avant de Maison-Neuve.
De son côté, le 55* de ligne, rallié par son chef, le colonel de Waldner-Freundsteîn, se retire en arrière de la Voie romaine, sur la crête d'un petit mouvement de terrain, où il était campé le matin même, avant la bataille. En arrivant, il le trouve occupé par le 67' de ligne, commandé par ie colonel Thibaudin (division Bataille).
« N'allumez pas de feu, dit le colonel Thibaudin à son collègue du 55«, ne bougez pas, ne faîtes pas de bruit, nous sommes en position.
« En position de quoi? riposte le colonel de Waldner-Freundstein, j'ai passé la journée à dix-huit cents mètres en avant de vous. »
Il faut bien cependant manger, à onze heures du soir, après une journée de combats livrés à jeun.
Aussitôt les faisceaux formés, le colonel du 55« de ligne fait faire rappel. Quoique engagé pendant douze heures et exposé â un feu des plus violaits, partant du bois de Vaux et de la grande batterie prussienne de Graveloite, ce régiment n*a éprouvé, grâce à son excellente position, que des pertes minimes; trois officiers : les capitaines Le Caèr, Mauprety et le lieutenant Mathis, ont été blessés, ce dernier mortellement. Une centaine d'hommes de troupe environ ont été mis hors de combat.
Sur un effectif de deux mille deux cents hommes environ présents à Forbach le 5 août au soir, le 55' de ligne avait successivement perdu :
200 hommes et 5 officiers à Styring-Wendel . 820 — et 8 — à Rézon ville. 100 — et 3 — à Saint-Privat.
Total. . . 620 hommes et 16 officiers.
Parmi ces derniers, deux officiers supérieurs : le commandant Millot, blessé d'un coup de feu au bras gauche le 16, et le commandant Chanon, mort des suites de blessures reçues le même jour.
Le régiment avait reçu, sous Metz, un renfort de trois cents hommes, venant du dépôt, où ils avaient été appelés au moment de la déclaration de guerre, comme faisant partie de la catégorie des hommes des classes libérées par anticipation et maintenus dans leurs foyers, en congés renouvelables. Ces hommes appartenaient aussi à la seconde portion du contingent des classes 1863 et 1864, et s'ils n'étaient pas, à proprement parler, déjeunes soldats, ils pouvaient être, en réalité,
considérés comme tels, vu qu'ils avaient été à peine dégrossis dans les deux périodes d'instruction, pendant lesquelles ils avaient été convoqués dans les dépôts, soit pendant une durée totale de cinq mois au maximum. Après le 18, Teffectif du 55* était de dix-huit cents hommes environ.
— Vers minuit, le 8* de ligne est porté plus en avant, sa droite à environ deux cents mètres en arrière de la ferme du Point-du-Jour, dont rincendie continue toujours.
Pendant toute la nuit, les tirailleurs des deux camps échangent des balles, dont la plupart vont se perdre dans le bois de Rozérieulles, en passant par-dessus les têtes de nos soldats.
Sur toutes les autres parties de ce vaste champ de carnage, la lutte a cessé-à la tombée delà nuit. Les troupes allemandes bivouaquent, çà et là, où elles ont combattu en dernier lieu; elles placent des avantpostes et s'occupent le plus promptement possible de secourir les nombreux blessés, qui jonchent le terrain. Un ordre donné par le prince Frédéric-Charles, à onze heures du soir, a prévenu spécialement les Poméraniens du IP corps « de se tenir en garde contre les tentatives qu'un ennemi désespéré pourra chercher à faire pendant la nuipour percer ».
Cette nuit-là, les deux armées ennemies la passent en face lune do l'autre, les pieds pour ainsi dire dans le sang.
— La journée du 18 août avait été des plus glorieuses pour le 2' corps français, qui avait maintenu toutes ses positions et avait vu échouer, devant sa résistance calme et énergique, toutes les entreprises des IP, VIP et VHP corps prussiens contre son importante position du Point-du-Jour.
Assurément, si le corps d'armée du général Frossard avait plié, notre armée était exposée à un immense désastre, car elle avait derrière elle des bois et le grand ravin de Châtel-Saint-Germain, par où elle n'aurait pu se retirer. En outre, Textrême gauche de cette armée eût été tournée par la route de Verdun à Metz et la retraite sur le camp retranché de Metz compromise.
— Ainsi, Tennemi, dans cette bataille du 18, après des retraites très meurtrières, est arrêté au pied du Point du-Jour. Il occupe quelques tranchées d'avant-postes, il ne peut forcer la position principale, il évacue sur d'autres points le terrain conquis, et, malgré la victoire remportée à droite, il reste impuissant à gauche.
Ces quelques tranchées avancées étaient ce qu'en langue miUtairo on appelle trop en l'air.
DEFENSE D'AMANVILLERS 759
La bataille perdue à droite, devant aboutir à notre retraite définitive, le général Frossard avait dû retirer ses avant-postes, pour ne pas risquer de les engager trop avant, en vue du mouvement en arrière devenu inévitable.
Mais ravantage de nos troupes à gauche reste éclatant et incontesté.
Malgré la prise de Saint-Privat, que nous allons raconter tout à riieure, malgré Taccumulation de toutes ses réserves à la gauche de notre armée, si Bazaine avait tenté un vigoureux effort sur le IP corps poméranien, qui avait remplacé en première ligne Tarmée épuisée de von Steinmetz, cet effort aurait produit la déroute de toute l'aile gauche ennemie, laquelle se trouvait alors profondément découragée.
De tout ce qui précède, il faut conclure que la position de Tarmée française à gauche était inexpugnable ; que Bazaine, prétendant qu'il craignait pour cette aile, invoque un prétexte inadmissible; que Frossard se montra, sur ce point, bon général, et que ce chef qui, dans toutes les batailles de Tarmée de Metz, porta le poids de la trahison du maréchal Bazaine, ne mérite nullement d'être sévèrement jugé, comme on Ta fait jusqu'ici. On voit maintenant combien la conduite de Bazaine, affaiblissant son centre et sa droite, fut injustifiable.
Dans cette journée du 18, le 2« corps, grâce à ses excellentes positions défensives, avait seulement perdu vingt-sept officiers et cinq cenquatre-vingt-quatorze hommes tués, blessés ou disparus.