‹ Français & Allemands (volume 2)Chapitre 51 sur 59 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Première attaque de Baint-Privat.

Saint-Privat objectif de la garde royale. — Mouvemeot tournant des Saxona sur Roncourt. — Déploiement de Tarlillerie allemande. — Les batteries de trois corps ennemis (trois cents bouches à feu) tonnent sur Saint-Privat. — Violence du feu. -- Les shrapnels. — « Vange de la martî » — Mauvaise tactique. — Défense de notre artillerie. — Le général de Berckheim. — Le lieutenantcolonel Berge est blessé. — Notre artillerie se retire. — Une seule batterie de 12 tient tête aux batteries allemandes. — Combat de tirailleurs. — Les artilleurs allemands sont décimés par nos cfaassepots. — Un horrible spectacle. — Impassibilité de nos soldats. — Belle conduite de nos sous-officiers. — Officier prussien tué par un lieutenant du 4" de ligne. — Le commandant Marin, du 25* de ligne, dégage plusieurs compagnies de chasseurs du 9* bataillon. — Belle conduite du 26« de ligne. — Les ?• et 8e batteries du !$• d'artillerie repoussent la cavalerie ennemie. — Leurs pertes. — L'ennemi est maintenu de midi à cinq heures du soir. — La garde royale se met en mouvement. — Trois brigades de la garde royale se dirigent sur Saint-Privat ; leur formation. — Le «• corps se resserre autour de Saint-Privat. — Retour offensif du 98». — Le commandant Paon est blessé. — Le 93* se replie sur le village. — Le sergent Natali. — Comme à la parade! — Le sergent Pédebosc. —Les sapeurs du génie du capitaine Audier. ^ Retraite du 25* de ligne. — Défense du drapeau de ce régiment. — L'artillerie ennemie se rapproche. — Les défenseurs de Saint- Privat. — Préparatifo de défense. — On attend Tennemi. — La garde prussienne. — Son attaque. — Son ordre d'attaque. — Un ouragan de plomb. — Pertes effroyables des Prussiens. — Retraite de la garde royale. — Le S* bataillon du 93*. — Un terrible tireur. — Incendie de Sainte -M arie-aux-Chônes et de Roncourt. — « M^i« Placide Ganxin / » — Attaque de la division Levassor-Sorval par la 3e brigade de la garde prussienne. Cette brigade, décimée par nos mitrailleuses, bat en retraite. — Retour offensif du bataillon des tirailleurs {Schûtzen) de la garde. — Ce bataillon est décimé par le 2* bataillon du 12« de ligne. — Tous ses officiers sont mis hors de combat. — Un enseigne à dragonne en ramène les débris. — Continuation du feu de l'artillerie allemande sur Saint-Privat. — Trois batteries françaises essaient do résister. — Leurretraite.

— Le général Levassor-Sorval a son cheval tué sous lui. — Belle conduite du colonel Gltion. — Pertes du 26o de ligne. — Marche en avant du 28« de ligne.

— L.*i 3« bataillon de ce régiment est décimé. — L'aigle du 28e de ligne change trois fois de mains. — Le 70« de ligne tente vainement trois retours offensifs.

— Mort héroïque du commandant Berbegier. — Le commandant Chambeau est blessé. — Le commandant Mackintosch est tué. — Le capitaine Hurdenkann prend le commandement du 3* bataillon du 70«. — Mort du porte-drapeau Michel. — Belle conduite du sergent Valdin. — Le lieutenant Garcin est tué. — Saint-Privat commence à brûler. — Panique des convoyeurs du 6* corps. — Canrobert avec près de vingt-cinq mille hommes épuisés va recevoir Pattaque de cent mille Allemands. — Admirable conduite du commandant du 6* corps. — On attend la garde. — Stratagème de Canrobert. — Officiers d'ordonnance envo.\ es à Bazaine. — Le maréchal Bazaine ne donne aucun ordre. — La nuit s'approche. — La garde prussienne attend les Saxons. — Aspect du champ de bataille.

La prise de Sainte-Marie-aux-Chônes par la garde royale prus

8aint-Pri?at (18 août^. — La défense du drapeau.

sienne n a été que le prélude de la grande attaque de ce corps d'élite, sur notre aile droite, que commande Canrobert.

La garde royale a pour principal objectif Saint-Privat-la-Montagne ; mais la force de ce village, situé sur une butte, est telle que les deux corps ennemis (garde royale et XIP corps), qui doivent Tassaillir, n'osent entreprendre une attaque de front, sans l'appuyer d'un mouvement tournant.

En conséquence, le prince royal de Saxe mène le XII* corps tout entier (trente-sept mille hommes) dans la direction d'Auboué et de Montois, pour assaillir Roncourt par la gauche et s'élancer ensuite vers Saint-Privat. Un peu après cinq heures, il dépasse Auboué. Les

*** Qarmibr Frbrbs, kditbuiu. 98

deux corps de réserve, le X* et le IIP, marchent également depuis longtemps vers la droite française. Le X* a atteint Batilly à deux heures et le III*, Verneville, à trois heures. Quand les Saxons ont commencé leur manœuvre tournante, l'un et l'autre étaient en ligne.

Notre 6» corps, privé d'une division, va donc avoir, avec un efTectif de moins de vingt-sept mille hommes, plus de soixante-dix mille Allemands (garde royale et Xir corps) à combattre et un mouvement tournant très dangereux à paralyser.

— Ce mouvement tournant des Saxons, .qui portait trente-sept mille hommes sur notre extrême droite, se prononça aussitôt après la prise de Sainte-Marie-aux-Chênes et Bazaine ne saurait arguer qu'il ignora ce qui se passait.

On savait à quoi s'en tenir dès quatre heures de l'après-midi. En donnant, à cette heure, Tordre à la garde de marcher au secours de Canrobert, avec la réserve générale d'artillerie, le maréchal Bazaine était certain d'arrêter net le mouvement des Saxons et de le faire échouer.

C'était la victoire, la victoire éclatante.

Bazaine njen ignora rien. Mais il voulait la défaite. Il voulait la chute de l'Empire sous le coup de revers successifs. Il voulait s'imposer ensuite à la France comme dictateur. Aussi laissa-t-il écraser le vaillant Canrobert.

— Jusqu'à cinq heures du soir, en attendant que le mouvement tournant des Saxons soit terminé, les Allemands se bornent à canonner vivement Saint-Privat-la-Montagne.

Dans ce but, Tennemi réunit contre cette position toutes ses batteries disponibles.

Nos braves soldats voient alors en face d'eux une épaisse colonne de poussière, qui s élève au-dessus des bois et qui s'avance vers Saint-Privat ; cette poussière ne peut être produite que par lartillerie au galop. Chacun d'eux comprend quïl va recevoir le choc du dernier moment, selon la tactique prussienne.

Ce sont, en effet, les batteries de réserve du IIP corps qui, sur Tordre du p)'ince Frédéric-Charles, accourent pour prendre position au nord du bois de la Cusse, à hauteur de la droite de notre 4* corps, qui se relie avec la gauche du 6°.

Cette nouvelle artillerie pointe ses quatre-vingt-dix pièces sur Amanvillers, pour écraser ainsi en même temps Ladmirault et Canrobert.

L'intensité de la canonnade va croissant de minute en minute. Les

Allemands ont d'abord tâté nos positions et sondé la profondeur de nos troupes, avec leurs pièces légères, et à la faveur de cette espèce de gros tiraillement préliminaire leur artillerie lourde est venue prendre position à son tour.

Les batteries des IIP et XIP corps, ainsi que celles de la garde royale, forment alors un immense arc de cercle qui s'étend de bien au-dessus de Roncourt jusqu'au nord du bois de la Cusse, en passant à Sainte-Marie-aux-Chènes, comme centre de cette longue ligne concave.

Trois cents bouclies à feu ennemies sont dirigées contre ce malheureux village de Saint-Privat, qu'elles criblent d'obus.

Bientôt la canonnade est effroyable sur la gauche de notre 6» corps. De formidables détonations se font entendre sans interruption : c'est un brui* infernal de sifflements aigus, produits par les obus et leurs éclats; la terre est labourée dans tous les sens par les projectiles. Canrobert donne Tordre aussitôt aux troupes de se coucher à terre; pendant plus d'une heure, nos soldats restent exposés, sans brûler une cartouche, aux obus des batteries ennemies, qui échangent, par-dessus leurs tètes, leurs projectiles avec ceux des batteries françaises placées près de Saint-Privat.

Un certain nombre de ces obus viennent éclater sur notre ligne de bataillons, la plupart faisant fougasse dans le sol avec une explosion telle que nos soldats sont maintes fois couverts de poussière et de terre. De nombreux shrapnels (obus à balles) sont dirigés sur notre infanterie.

Ces shy^apnels ont un sifflement énervant, ressemblant au gémissement plaintif du vent dans les arbres, mais avec une sonorité plus métallique, rappelant un peu celle d'une harpe éolienne. Nos troupiers ont une très curieuse et en même temps très poétique expression pour exprimer la sensation qu'ils éprouvent au passage de ces projectiles : « As-tu entendu, disait l'un deux à un camarade, le frôlement des ailes à [sic) l'ange de la mort? » (Textuel.)

Sous la pluie de fer qui couvre le plateau de Saint-Privat, nos régiments de ligne du 6» corps, les uns couchés par terre, les autres l'arme au bras, attendent, sans espoir, avec un calme et une résolution admirables, que les Prussiens se montrent face à face.

Enfin, malgré les obus et la mitraille, qui traversent ses rangs sur tous les points et font de nombreuses victimes, notre infanterie se déploie en avant de Saint-Privat et engage le feu avec les masses ennemies, qui se déploient pour envelopper ce village.

Bientôt la fusillade crépite sur tout le front de Tinfanterie du 6' corps. Les deux infanteries adverses sont aux prises et c'est dans ce duel de gens de pied qu'on peut voir combien autre est, dans Tattaque, Télan des nôtres, quand on les laisse donner libre jeu à leurs qualités offensives. Malheureusement le maréchal Niel, se trompant sur les conséquences du nouvel armement et enclin par son origine même (il était officier du génie) à faire prévaloir les idées défensives, nous avait faussé notre tactique, à laquelle nous revenons aujourd'hui.

En 1870, les rôles étaient intervertis. C'est nous qui devions attaquer les Allemands et c'étaient les Allemands qui nous attaquaient, tandis que nous nous réduisions nous-mêmes à la défensive. C'est surtout à cette interversion que nous devons tous nos revers de 1870-71. — Aussi sachons gré au général Boulanger d'avoir énergiquement et judicieusement accentué, pour notre infanterie, la préparation tactique à la guerre, dans le sens de Voffensive toujours et quand même.

— Les coups de canon grondent partout. Nos soldats voient leurs compagnons d'armes tomber à leurs côtés.

Nous allons entrer dans une période sanglante, qui va montrer une fois de plus que l'influence d'un chef intrépide décuple les forces d'une armée, en exaltant l'énergie de ses troupes.

Le spectacle qui s'offre aux regards en ce moment est à la fois terrifiant et sublime; à l'horizon, les bois incendiés par nos obus ressemblent à une mer de feu; le soleil, en descendant derrière les pentes boisées de l'Orne, embrase l'occident et force à porter la main au front, pour pouvoir distinguer les masses noires et profondes, qxiî se détachent sur ce fond de lumière et semblent toutes converger vers Saint-Privat, en s'avançant simultanément vers Batilly, Coinville, Montois et Roncourt.

— Jusqu'à quatre heures du soir, nos batteries ripostent avec vigueur, mais, hélas! aussi avec plus de fatigue que les canons allemands, car l'écouvillon et le refouloir sont lourds à manier par la chaleur torride qu'il fait en ce moment. Les Allemands, avec leurs pièces se chargeant par la culasse, n'ont pas autant de peine. Nos premiers servants sont tellement exténués, qu'on en voit même en bras de chemise, ruisselants de sueur.

Cet engagement d'artillerie prépare l'entrée en scène des masses prussiennes atteignant Habonville et Saint-Ail et essayant de s'élancer de ces points à l'attaque des positions de l'aile droite française.

Malheureusement les munitions de notre artillerie s'épuisent bien

vite et on sait qu'il n'est pas possible de les renouveler : les voitures régimentaires envoyées à Metz ne sont pas revenues.

Le grand parc de réserve de Tarmée est resté à Toul; le 6* corps, qui devrait avoir vingt batteries, n'en a que neuf, les onze autres et les mitrailleuses étant demeurées forcément au camp de Châlons, et cependant il faut faire tête à l'ennemi, dont les renforts nombreux ont augmenté l'audace.

Sur toute la ligne, comme nous venons de le voir, les Allemands ont dressé d'immenses batteries, et nous n'avons à leur opposer que des batteries tout à fait inférieures, dont il faut ménager le tir pour ne pas épuiser trop tôt les munitions.

Le 6* corps est réduit à sa dernière ressource. Cette extrémité, qui ne doit pas échapper à l'ennemi, ne peut qu'augmenter la confiance de celui-ci.

Longtemps Canrobert, avec ses quelques batteries, soutient la lutte de son mieux. Peu à peu, cependant, les munitions, comme nous venons de le dire, deviennent rares ; de notre côté, le feu diminue d'intensité.

Devant ce formidable déploiement des batteries prussiennes, notre artillerie a presque complètement cessé son tir, le réservant pour le moment, prochain, où l'infanterie allemande passera à l'offensive.

Le général de Berckheim, qui commande l'artillerie du 6« corps, le neveu du vaillant général de ce nom, qui a défendu l'Alsace avec une si remarquable opiniâtreté pendant l'invasion de 1814, a lui aussi, devant Saint-Privat, accompli son devoir jusqu'au bout.

Le lieutenant-colonel d'artillerie Berge reçoit une blessure à l'omoplate droite : au même instant un obus éclate sous le ventre de son cheval ; le pauvre animal, déchiré, dépecé en lambeaux, fait heureusement rempart à son maître et le sauve de la mort.

— - Un peu après quatre heures, notre artillerie est réduite au silence : elle n'a plus de munitions. Quelques-unes des batteries qui étaient sur la gauche du village se retirent.

En fait d'artillerie aidant à la défense de Saint-Privat, nous n'avons plus alors qu'une seule batterie de 12, établie au sud de ce village, vers la cote 1050. Cette batterie a la majeure partie de sies attelages par terre et deux ou trois pièces démontées; nombre de servants sont tués ou blessés. L'officier qui la commande, un lieutenant en premier, envoie demander des hommes à l'un des régiments de ligne les plus voisins, pour remplacer les canonniers mis hors de combat et donner les charges aux caissons

Le 93* est chargé de fournir ces hommes. Il fournit aussi une section pour servir de soutien à la batterie.

Cette section se porte alors en avant de cette batterie à environ cinq cents mètres, derrière une levée de terre, plantée d'une haie vive, et attend dans cette position Tattaque de l'infanterie ennemie; mais elle n'y reste pas longtemps, rappelée qu'elle est bientôt à sa compagnie, commandée par le capitaine Milhau qui montre le plus grand calme sous la mitraille.

— Les chassepots et quelques pièces bien établies et dissimulées jusqu'au dernier moment, telles sont, avec les baïonnettes, les seules ressources de Canrobert.

Dès lors, rinfanterie du 6* corps est abandonnée à ses propres forces en face d'un ennemi dont l'artillerie redouble d'activité. Pour suppléer, autant que faire se peut, à l'absence de nos artilleurs, quelques bataillons sont portés en avant sur remplacement qu'occupaient nos batteries.

Du village de Sainte-Marie-aux-Chènes, que les Saxons et la garde royale ont enlevé vers trois heures de l'après-midi et qui se trouve situé à deux mille cinq cents mètres environ de notre droite, le feu de l'artillerie ennemie redouble sur notre infanterie.

Dans la plaine, au nord de ce village, se livre un sanglant combat de tirailleurs avec des chances partagées.

Nos tirailleurs, projetés jusqu'à sept ou huit cents mètres des batteries ennemies, cherchent à les paralyser, en les empêchant de s'approcher davantage de nos positions, et il est incontestable que leur tir gène bien plus les batteries allemandes que celui de notre artillerie, dont la portée est notablement inférieure à celle des pièc3S ennemies.

A cet égard, la relation prussienne s'exprime ainsi, à propos du débouché de la garde prussienne sur Saint-Ail (village en face duquel se trouvait la division Levassor-Sorval du 6* corps) : « Les pertes que rartillerie de la garde royale essuyait sur ce point étaient causées en très grande partie par les balles des chassepots, tandis que le tir des pièces françaises, d'abord très violent, ne faisait relativement que peu de mal. »

Sur tout le front occidental de Saint-Privat, nos bataillons tentent de vigoureux retours offensifs sur Sainte-Marie-aux-Chènes et sur les positions occupées par les batteries de la garde prussienne; mais ces tentatives sont arrêtées par le feu d'écharpe des nombreuses batteries allemandes et coûtent beaucoup de monde à nos régiments.

Cependant l'ofTensive de l'infanterie du XIP corps, du côté de Ron-

court, a eu pour effet de masquer les batteries saxonnes en position des deux côtés du ravin de Habonville et Auboué. Aussi, dès que le village de Sainte-Marie-aux Chênes a été enlevé par Tennemi, toute cette artillerie s'est rapprochée vivement de la ligne Saint-Privat-Roncourt. Mais nos tirailleurs la tiennent encore longtemps en arrêt et même en échec. Entre Saint-Privat et Roncourt, nous avons encore quelques batteries, qui font tête à Tartillerie ennemie et cherchent à favoriser une contreattaque sérieuse de la part de notre infanterie.

— Quoi qu'il en soit, à cinq heures du soir, les Allemands n'ont pas encore pu parvenir à entamer la droite de l'armée française. Le 6» corps montre une solidité à toute épreuve, sous un véritable ouragan de fer.

Le front de nos bataillons est jonché de cadavres ou plutôt de corps hachés en morceaux par les obus ; des blessés gisent parmi ces débris humains, où Ton voit un tronc d'homme maintenu debout par lehavresac, comme si les jambes dont il est dépourvu étalent enterrées dansle sol. Sur ce tronc est une face terrible tournée vers notre ligne de bataille... et combien d'autres tableaux de ce genre 1

Maïs les rangs sont impassibles. On voit même des sergents, entre autres le sergent Natali, de la 1" compagnie du 1" bataillon du 93« de ligne, qui, entouré de morts et de blessés, commande sa compagnie, dont tous les officiers et le sergent-major, ont été mis hors de combat*: cet admirçtble sous-officier se tient debout, à la droite du premier rang de sa compagnie (qui est elle-même à droite de tout le régiment), affectant la plus grande correction dans la position du soldat reposé sur Tarme, tandis qu'une grêle d'obus éclate tout autour de lui.

— Le 1" bataillon du 4' de ligne, précédé de ses tirailleurs, reste inébranlable en avant de Saint-Privat, jusque vers cinq heures du soir.

A un certain instant, un officier supérieur prussien s'avance au galop et gravit les hauteurs situées sur la droite de Sainte-Marie-aux Chênes. Il est à une très grande portée et semble hors d atteinte ; du point qu'il occupe, il embrasse d'un coup d'œil tout le terrain, qui s'étend vers Amanvillers, Saint-Privat, Roncourt et Montois. Il tient une longue-vue de la main droite et il la dirige vers ce dernier point.

Un vieux lieutenant du 4» de ligne appelle un sergent: « Passe-moi ton fusil, lui dit-il, que je descende ce grand maigre ! »

1. Nous avons perdu de nombreux sergents-majors dans toute l'armée de Metz. Ainsi, le 16 août, dons le seul 3* bataillon du 93* de ligne, cinq sergents-majors sur six furent tués.

Beaucoup de sergents-majors, à cette époq'ie, étaient anciens de service (en moyenne dix à donze ans), et comme alors ils n'a\ aient pas d'autre débouché, ils cherchaient à s« distinguer, s'expo- . sanl l« plus possible pour cela sur le champ de bataille, adn d'obtenir l'épaulette.

Le sergent obéit. Un pâle sourire relève la lèvre du lieutenant. Il se pose sur un genou. et vise. Sa figure noire et osseuse s'allonge sur la crosse ; le coup part...

Lui ne bouge pas : il attend que la fumée soit dissipée. Un coup de vent éclaircit l'horizon : le cheval est parti comme une flèche. Quant au cavalier, la balle du lieutenant Ta atteint, son pied est resté pris dans rétrier et sa tète rabote les ronces et les épines.

« Encore un de nettoyé, dit tranquillement le vieil officier, en rendant son fusil au sergent; que chacun de nous fasse son devoir et nous viendrons à bout de tous ces coquins ! »

Oui, braves soldats de Metz, de Rézonville et de Saint-Privat, tous vous avez fait votre devoir ! Mais, hélas ! nous comptions sans Bazaine!

— Quelques compagnies du 9* bataillon de chasseurs à pied qui ont essayé de tenir tète aux masses profondes débouchant de Sainie- Marie-aux-Chênes, sont ramenées après une vigoureuse défense. Le commandant Marin, du 1" bataillon du 25' de ligne, placé à leur gauche, détache aussitôt trois compagnies, qui dégagent vivement les chasseurs à pied.

— Comme Tavant-veille à Rézonville, le 28' de ligne supporte une grêle de projectiles dans une immobilité impassible.

Vers quatre heures et demie, toutes les troupes placées à la gauche se sont repliées sur la route de Saint-Privat et rartilleriedu6* corps ayant consommé, comme on le sait, toutes ses munitions, a opéré sa retraite sur le même point.

Le terrain en avant du28*' de ligne se relève un peu pour descendre ensuite du côté de Tennemi. Le colonel Gibon, du 25* de ligne, dont les hommes sont engagés et tiraillent en avant, vient prévenir qu'il a devant lui des forces considérables, qu'elles semblent s'amasser sans cesse et que d'autres forces, présentant plusieurs lignes d'infanterie, suivies de colonnes profondes, se répandent dans la plaine qui s'abaisse sur la droite de Saint-Privat. C'est le XII* corps saxon, qui accentue son mouvement tournant sur Roncourt.

— Le commandant Kesner, du 18' d'artillerie, qui s'est retiré derrière Saint-Privat avec les 7" et 8* batteries de ce. régiment, a renouvelé ses munitions épuisées et attend une occasion favorable de rentrer en Ugne.

Tout à coup, apercevant la forte concentration des troupes ennemies derrière Sainte-Marie-aux-Chênes, il porte ses batteries à droite de Saint-Privat et dirige leurs feux sur ces colonnes profondes^ qui se replient aussitôt dans le ravin de Saint-Ail à Coinville.

Un reitre teuton.

Quelque temps après, une masse de cavalerie débouclie de Sainte- Marie-aux-Chénes, mais elle est arrêtée par le feu des 7" et 8* batteries. Trois fois, cette cavalerie se reforme: la dernière fois, elle avance, disparaît derrière un pli de terrain et, au moment où elle reparaît sur la crête, elle est reçue par le feu des deux batteries du commandant Kesner et par la fusillade des 12'' et 26* de ligne, ainsi que de trois compagnies du 9* bataillon de chasseurs, abrités derrière de petits murs en pierres sèches.

Toute cette cavalerie, laissant le terrain jonché de cadavres d'iiommes et de chevaux, s'enfuit alors vers Sainte-Marie-aux -Chênes et ne reparaît plus de la journée.

GaRMIBR KRkRBS, BDiTBums.

Vers quatre heures et demie, les deux batteries ayant épuisé leurs nouvelles munitions, le commandant Kesner reçoit Tordre de se retirer sur Plappeville.

La 7" batterie a perdu deux hommes tués, onze blessés, deux disparus ; huit chevaux tués et douze blessés,

La 8° batterie a été moins éprouvée ; aucun homme n'a été atteint. Elle a perdu seulement sept chevaux tués.

— Ainsi, nous le répétons, sur le front ouegt de Saint-Privat, l'action vigoureuse de Tinfanterie du 6* corps a maintenu l'ennemi en respect de midi à cinq heures du soir.

A ce dernier moment, on voit Tartillerie ennemie essayer de s'accrocher aux crêtes du plateau occidental de Saint-Privat ; mais elle ne tarde pas à être délogée parles tirailleurs du 6' corps et elle se reporte rapidement en arrière.

Cependant la garde prussienne n'ose pas encore se lancer à Tattaque de Saint-Privat et il est près de cinq heures du soir. 11 faut dire que, d'après ce que nous savons aujourd'hui du plan d'attaque des généraux allemands, il fallait commencer par s'emparer de Roncourt avant d'attaquer Saint-Privat ; une fois Roncourt enlevé, la garde prussienne devait marcher sur Saint-Privat, tandis que de Roncourt le corps saxon (le XII*), chargé du mouvement tournant, y marcherait aussi.

— Vers cinq heures du soir, la dernière batterie française qui soit restée en avant de Saint-Privat, se retire faute de munitions. Cest la batterie de 12 que protégeait une section du 93« de ligne.

A ce moment, les Prussiens croient observer dans nos lignes de nombreux mouvements, qui semblent démontrer l'indice d'une retraite partielle.

Des bataillons serrés de notre infanterie marchent de Roncourt sur Saint-Privat. Ces bataillons se dérobent au feu meurtrier de l'artillerie saxonne et obéissent aux ordres du maréchal Canrobert qui, voyant la garde royale s'ébranler, groupe toutes ses forces autour de lui.

La garde royale prussienne s'ébranle effectivement : depuis cinq heures, elle lutte contre les forces minimes de Canrobert, sans avoir obtenu aucun avantage. A sa droite, le IX« corps continue, lui ^ussi, le combat, depuis le même laps de temps, toujours avec une égale violence et sans que rien de décisif se soit encore produit.

Le soir approche. Impatienté de la longue et inflexible résistance de notre 6* corps et craignant que les Saxons, vu la longueur du chemin Qu'ils ont à narcourir, ne nuissent arriver sur le terrain avant la

nuit, le prince Auguste de Wurtemberg croit le moment venu de ne pas remettre davantage une attaque énergique de la garde royale surtout.

Si Ton veut arriver, pendant qu'il fait encore jour, à un résultat définitif à l'aile gauche de la IP armée, il n'est que temps.

Il est à craindre que les Français ne profitent de Tobscurité naissante pour se replier, inaperçus et sans être inquiétés, sur une autre position dans laquelle ils pourront offrir, le lendemain, une nouvelle bataille aux armées allemandes, et dans des conditions peutêtre encore plus favorables pour eux : le moment présent est donc la limite extrême où il est urgent de commencer Tattaque, sans attendre plus longtemps que le XIP corps saxon soit réellement engagé.

En outre, le silence de notre artillerie encourage les Allemands.

En conséquence, vers cinq heures du soir, en pleine connaissance de cause et avec l'assentiment du prince Frédéric-Charles, qui se trouvait dans le voisinage, Tordre est donné à Tinfanterie de la garde prussienne de marcher à Tattaque de la position de Saint-Privat.

Cette attaque de la garde se dessinant contre Saint-Privat devrait enfin inspirer Bazaine et lui donner Tidée de sauver Canrobert du mouvement tournant des Saxons; car, à cette heure, la canonnade contre Roncourt est en pleine action.

Le canon s'entend de loin, sa fumée obscurcit le fond de l'horizon et l'artillerie prussienne tonne contre ce village.

Les têtes de colonne du XII* corps saxon atteignent Auboué.

Les Saxons sont à Auboué!

La garde prussienne attaque!

Bazaine n'envoie pas la garde française!

Et Ton va voir Canrobert aux prises avec cette fameuse garde royale, qui s'est couverte de gloire en 1866, à Chlum (bataille de Sadowa ou de Kœnîggraétz).

— Cette troupe d'élite se forme pour tenter la grande attaque de Saint-Privat.

Trois brigades sont en ligne : à l'aile droite, la 4« brigade d'infanterie (général von Berger : régiments de grenadiers Empereur François et Reine Augusta), venant de Saint- Ail; à l'aile gauche et un quart d'heure plus tard, la 1'° division d'infanterie (général von Pape), venant de Sainte-Marie-aux-Cliônes, ayant à droite de la route la 2^" brigade (général von Medem : 2* et 4* régiments de la garde) * ; à gauche de

1. Le régimeat de fusiliers do la garde, qui apparteoait aussi à cette brigade, avait été proTisoiremant laissé en arrière pour occuper Sainte-Mane-auz-Chéries et ne fut appelé que plus tard pour la Mconde attaqua. Lo bataillon de chasseurs resta lui aussi à Sainte-Marie.

la route, la l'* brigade (général von Kessel : !•' et 3» régiments de la garde et la !''• compagnie de pionniers de la garde).

Cette garde, dont la Prusse s'enorgueillit, cette garde, qui s'avance sous la protection d'une artillerie formidable, cette garde, qui compte trente-sept mille combattants contre moins de vingt-sept mille Français épuisés dô fatigue, qui a vaincu les Autrichiens à Chlum, leur a arraché, inférieure en nombre, une position plus redoutable que Saint-Privat et couverte de canons, cette garde, qui ne doute pas d'écraser Canrobert, va pourtant perdre plus de huit mille hommes dans son assaut et sera arrêtée, impuissante, humiliée, meurtrie, vaincue, aux pieds du 6» corps français, jusqu'à l'arrivée des Saxons du XII* corps allemand.

— En voyant la garde royale se former en colonnes profondes et se disposer à attaquer Saint-Privat, Canrobert a compris que, sur ce point, le sort de son corps d'armée est en jeu. Aussitôt il rappelle à lui toutes ses forces disponibles et les resserre autour du village.

Les tirailleurs, engagés en avant de Saint-Privat, sont rappelés et rejoignent, en faisant le coup de feu, leurs bataillons respectifs.

Le mot d'ordre pour tous les colonels du 6* corps est, à ce moment, de se resserrer sur la position.

Le maréchal Canrobert ne se fait pas illusion sur le danger qui menace sa droite, complètement en l'air, et il veut être prêt à tout instant à la replier, en bon ordre, sur une autre position, plutôt que de la voir coupée et enlevée. Pour cela, il faut éviter une trop grande dispersion de tous ses éléments tactiques. Voilà pourquoi on commence à recueillir les premiers échelons de combat, tels que ligne de tirailleurs et soutiens. Bref, le 6* corps rassemble ses forces autour de la clef de la position.

Il est d'ores et déjà arrêté dans l'esprit du maréchal Canrobert qu'il faut évacuer progressivement toute la région située au nord de Saint- Privat, en se couvr^ant d'une arrière-garde établie à Roncourt,

Entre temps on aperçoit de Saint-Privat une longue ligne d'artillerie ennemie venant s'établir, avec un immense bruit de ferraille, en face de ce village, à quinze cents mètres environ. Nos troupiers disent dans leur pittoresque langage :

« Cette fois, ça y est, nous sommes /■..... ichurS » [sic).

Le 93" de ligne fait encore, à cet instant, un mouvement démonstratif en avant, la baïonnette au canon, pour maintenir l'ennemi à distance, et s'engage le premier avec les tirailleurs de l'attaque de la garde royale partant de Sainte-Marie-aux-Chênes. Dans ce retour oflfensrf, le commandant Paon, du 3« bataillon du 93% et son capitaine

adjudant-major Émonet, sont blessés; le premier tombe engagé sous le cadavre de sa vieille jument Mineroe. Quant au capitaine Émonet, son cheval (Sidi) a été Tavant-veille à Rézonville et il a été atteint en combattant à pied dans cette charge démonstrative.

Après quelques feux à volonté, le colonel Ganzin dit aux principaux officiers, qui se tiennent encore à cheval derrière le 93* :

« Une partie du régiment va se replier sur le village et se postera derrière les murs de clôture, qui enserrent les jardins; une autre continuera le combat sur ce terrain : ce sera le !•' bataillon. »

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