‹ Français & Allemands (volume 2)Chapitre 52 sur 59 · RETRAITE DU 93« PAR ÉCHELON AU CENTRE · texte numérisé non relu

RETRAITE DU 93« PAR ÉCHELON AU CENTRE

2» Bataillon 1" Bataillon

2« Bataillon

Le 2* bataillon commence le mouvement : il se replie en bon ordre derrière les murs, puis c'est le tour du 3* bataillon.

Le !•' bataillon du 93" de ligne est replié le dernier, couvert par ses compagnies des ailes, déployées en tirailleurs (c'est-à-dii*e les !•' et 6* pelotons). Le 1" peloton était commandé par le sergent Natali, dont nous avons déjà parlé précédemment.

A cette occasion, tout le régiment est témoin de ce que peuvent la poigne et l'ascendant moral des cadres sur une troupe. Ce !•' peloton a été décimé : il a perdu tous ses officiers et son sergent-major ; de plus, au moment où il reçoit Tordre de se replier, il entend quelques isolés qui passent en criant que Ton est tourné et que les tirailleurs vont être enlevés.

La tentation du !•' peloton est alors de prendre le pas de course et de gagner les murs derrière lesquels s'est porté le régiment. Mais ce pas de course peut dégénérer en débandade, et c'est ce que pressent le sergent Natali : dans tous les cas, il n'admet pas que quiconque sous ses ordres fasse le moindre mouvement qu'il n'ait pas commandé.

Alors il rallie son peloton comme à Texereice et lui tient ce petit discours :

« Nous allons nous replier sur le bataillon, en bon ordre : s'il y en a un seul d'entre vous qui ne marche pas au pas, qui ne tienne pas son arme comme il faut, qui ne soit pas aligné, je le brûle. »

Et tout le 6* corps voit alors, sous une pluie incroyable de projectiles, vraie tempête de fer et de plomb, un pauvre petit peloton, conduit par un sergent, marchant Tarme sur Tépaule, COMME A LA PARADE I ! !

Tous les officiers sont enthousiasmés et s'écrient à ce spectacle : « Oh! le magnifique, le splendide sergent! » On parla même de décerner, au nom du 93" de ligne, une arme d'honneur à Natali, qui avait emporté ladmiration de tout son régiment- Mais cela n'eut pas lieu, il ne fut même pas décoré; le colonel Ganzin le fit toutefois passer adjudant et il fut nommé sous-lieutenant en 1873.

A Rézonville, un autre sergent du 93% du nom de Pédebosc, fut décoré pour un fait de guerre analogue. Rappelons aussi la brillante conduite d'un vieux serviteur, le sergent Pierron, qui, retraité avant la campagne, avait repris du service pour la durée de la guerre, voulant marcher avec son régiment.

— Pour en revenir à la bataille du 18 août, au moment où le 93* de ligne rentre dans Saint-Privat, des hommes crient dans les rangs que la position est tournée. Cest qu'ils aperçoivent des troupes ennemies sur la route de Roncourt, ce qui démontre bien que ce n'est qu'à la dernière extrémité que le maréchal Canrobert a fait resserrer son monde sur la position principale.

A la gauche du 93' de ligne, la 1** section de la compagnie de sapeurs de la division Tixier (3° du 3* régiment du génie) est en train de construire, sous la direction du capitaine Audier, un retranchement expéditif ou une tranchée-abri destinée à enfiler le chemin de Roncourt et à organiser défensivement l'angle nord-ouest de Saint-Privat ; on voit ces braves sapeurs, travaillant sous une grêle de balles, le fusil en bandoulière.

A ce moment, le chef de bataillon Féraud, commandant le génie de la division Tixier, qui se trouve au milieu de ces travailleurs, a son cheval tué sous lui par un obus, qui éclate sous le ventre de la pauvre bête et la met en lambeaux, sans blesser toutefois son cavalier.

— De son côté, le 25" de ligne, accablé par la mitraille ennemie, s'est également retiré sur Saint-Privat.

Cependant un groupe de trois à quatre cents hommes de ce régiment, appartenant en grande partie au 3** bataillon, est ramené en avant par les officiers et se masse autour du drapeau, dont le porteur, le sous-lieutenant Gambini, a été tué Tavant-veille à Rézonville. Ces braves gens font halte on cet endroit et n'opèrent leur retraite sur Saint- Privat qu'après avoir brûlé toutes leurs cartouches.

Les munitions, après la bataille du 16, n'ont pu être complétées, de

sorte que beaucoup d'hommes du 25- de ligne, le malin du 18, avaient à peine quelques coups à tirer dans leurs cartouchières

— Depuis plus d une heure déjà, rartillerie de la garde prussienne canonne Saint-Privat et depuis quatre heures elle s'est rapprochée à plus courte portée. Des hauteurs, à Touest d'Habonville et de Saint- Ail cette artillerie redouble de vigueur et écrase Saint-Privat.

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Sous la pluie d*obus, ce pauvre village croule maison par maison ; de la mairie, il ne reste plus que quelques pans de murs noircis et déchiquetés.

La réserve d'artillerie du corps saxon a, elle aussi, ouvert son feu contre Roncourt, de sa position aunofddeSainte-Marie-aux-Chênes, ce qui, à vrai dire, est un peu trop lo'n.

De notre ligne de bataille, nos tirailleurs distinguent deux fortes attaques de Tinfanterie de la garde prussienne. Tune composée de trois brigades, l'autre d'une brigade, qui s'apprêtent, la première au nord de la route de Sainte-Marie-aux-Chènes, la seconde au sud

Les brigades de Sonnay {75* et 9V de ligne) et Gibon* (25* et 26» de ligne), ainsi que le 93* de ligne et la brigade Le Roy de Dais (12* et 100* de ligne), se disposent à les recevoir.

— A peine nos derniers pelotons d'infanterie sont-ils arrivés derrière les murs de clôture de Saint-Privat que les colonnes de la garde prussienne débouchent de toutes parts.

Les Allemands s'avancent dans un ordi*e admirable, comme à la parade, le fusil dans la main droite, la brigade von Berger en avant. Pas un seul coup de fusil ne répond de Saint-Privat au feu terrible de l'artillerie de la garde prussienne.

<c Évidemment, pensent les Allemands, le village est abandonné par la majeure partie des troupes françaises ! » Leurs batteries envoient quelques obus encore ; puis, à travers les vignes, l'infanterie de la garde continue sa marche en avant, au pas de charge, croyant n'avoir qu'à occuper Saint-Privat sans coup férir.

C'est une magnifique infanterie d'élite que cette garde royale, toute composée d'hommes superbes, jeunes gens aux yeux bleus et aux blonds cheveux, vrais géants, à la forte carrure, au costume à la fois sévère et riche.

Berlin en était fier et la foule applaudissait, quand, d'un mouvement cadencé et régulier comme le battement d'une horloge, ils venaient s'aligner et former une double haie sous les frais tilleuls de la promenade du Unier-^en-Linden,

Aussi fiers et aussi calmes, les gardes royaux du vieux Guillaume marchent vers les ruines fumantes de Saint-Privat... — Ils ny arrivèrent pas.

Quelques débris mutilés de cette belle infanterie se traînent aujourd'hui, sur des béquilles, dans des villages perdus de la Prusse ou de

I. Le colonel Gibon, du 25«, commandAit la T* brigade de la 4* division du ^ corps en ment du général de Marguenat. toé le 16 août.

Saint-PrÎTAt (18 &oûtj. — Marche «TiniAnterie dn 3* oorps ivr U feme de If 0Btigny4*-Qraiig«.

TÂllemagne; c'est le petit nombre; les autres dorment entassés dans une fosse profonde creusée au pied du cimetière: derrière les murs duquel, silencieux et immobiles, les attendaient les intrépides soldats de Canrobert.

Un monument funéraire commandé par la reine de Prusse marque aujourd'hui la tombe de son régiment

Ce fut un des épisodes les plus dramatiques de ce combat de géants dont la France ne connaît pas encore les détails, mais qu'elle inscrira plus tard avec orgueil sur les fastes de sa gloire et sur les drapeaux des braves régiments de notre 6* corps.

De notre côté, l'artillerie en effet ne tonne plus depuis longtemps.

*** OaRMIBR FrÎRIS, KDITKURS- 100

Les caissons sont vides, mais derrière chaque pierre il y a un soldat. Tous les points susceptibles de défense sont occupés. Les officiers font élever des clôtures ou des barricades improvisées, derrière lesquelles s'établissent de nombreux défenseurs.

En même temps, nos troupiers ont percé des trous à hauteur d'homme dans les murs et les maisons et regardent par ces trous répaisse fumée qui s'est amassée entre les maisons en ruines et les Allemands, dont on entend les lourds talons de fer résonner pesamment sur la terre du coteau.

On attend que la fumée se dissipe, que la distance se rapproche et que le chassepot puisse lutter contre cette formidable pluie de fer qui, depuis plus de trois heures, s'abat sur Saint-Privat.

Canrobert a donc pour lui la position et l'ingénieuse habileté de ses soldats, qui, au dire de l'ennemi, tirent du terrain et des moindres reliefs un parti intelligent.

Mais le commandant du 6' corps ne dispose que d'un corps incomplet de vingt-sept mille hommes qui se sentent mal appuyés par une artillerie insuffisante et réduite au silence.

Une troupe dans ces conditions est d'ordinaire fort peu préparée à bien tenir.

Les divisions sont incomplètes. On les a hâtivement formées- Coupée de son corps par le mouvement tournant de l'ennemi sous Metz, une de ces divisions (la 2*, général Bisson) manque, à Texception d'un seul régiment, le 9" de ligne, et le 6* corps s'en trouve comme amputé.

C est dans ces conditions défavorables que Canrobert soutint la lutte qui l'immortalisera.

En effet, on est confondu de voir ce qu'il a fallu aux Allemands d'efforts et de temps, ce qu'il leur a fallu accumuler de régiments et de batteries pour enlever cette position de Saint-Privat-la-Montagne, où se trouvait un ennemi si inférieur en nombre, un ennemi dont Tartillerie n'avait plus un seul obus dans ses caissons et dont les soldats ne cédèrent que lorsqu'ils eurent épuisé toutes leurs cartouches.

— Mais revenons à la défense de Saint-Privat, au moment où ses défenseurs s'apprêtent à recevoir la première attaque de la garde prussienne.

Haies, palissades, jardins, murs de clôture, maisons, tout est garni et fourmille de képis et d'épaulettes rouges ; le maréchal Canrobert donne l'exemple ; il retient ses hommes impatients : lui-même va donner le signal.

— Sur cette longue pente découverte, qui descend de Saint-Privat-

la-Montagne vers Sainte-Marie-aux-Chênes, on voit les Allemands s'avancer : enfin les voici.

La fusillade commence à peine à pétiller derrière les murs de clôture, contre les tirailleurs ennemis, qu'on aperçoit une brigade de la garde prussienne, qui se dirige vers le nord-ouest de Saint-Privat. Pressés les uns contre les autres, les gardes royaux marchent d'un pas rapide, l'arme dans la main droite, silencieux, précédés de leurs officiers montés, tous à cheval, brandissant leurs épées et criant : « VorioœrHz! Vorwœrtz! »

En même temps, une fusillade intense éclate sur la gauche, c'està-dire au sud de ce village. Gela indique que Saint-Privat est attaqué à la fois par le nord et par le sud.

C'est la 1" brigade de la garde prussienne qui se dirige vers le nord-ouest de Saint-Privat; elle se compose des !•' et 3* régiments d'infanterie de la garde et est commandée par le général-major von Kessel. Elle tient la gauche de l'attaque prussienne. En même tenips» la 2' brigade (von Medem) s'avance par le centre et la 4* (von Berger) par la droite, tandis que la 3* (colonel Knappe von Knappstedt) essaie de tourner le village par le sud.

Ces troupes, nous le répétons, marchent dans un ordre admirable, comme sur un champ de manœuvre, et ceci n'est pas une exagération. Les régiments sont formés sur deux lignes par colonnes de demibataillons ; les demi-bataillons de première ligne se sont formés en colonnes de compagnie, qui ont déployé elles-mêmes leurs pelotons de tirailleurs.

C'est dans cet ordre que s'avancent ces régiments d'élite, tambours battants. On entend le son grêle et monotone de la charge prussienne appuyé par les notes aiguës et stridentes des fifres. Nos troupes s'apprêtent à bien accueillir cette parade.

Déjà le premier rang des gardes royaux est arrivé devant les murs de clôture et va s'élancer par les brèches creusées par les obus allemands, quand tout à coup jaillit un éclair immense, suivi d'une décharge à bout' portant de plusieurs milliers de chassepots... un ouragan de balles s'abat sur les colonnes ennemies.

L'effet produit par ces feux rasants d'une violence extrême est terrible. Chaque coup porte sur ces masses compactes et sème la destruction dans les rangs.

Soldats et officiers, hommes et chevaux, décimés par cette grêle de plomb, tombent les uns sur les autres, et s'écrasent en tourbillonnant, sans savoir où fuir.

Les chassepots abattent les royaux par centaines, et plus les régiments approchent, plus ils fondent sous cette éruption volcanique.

Nos braves petits soldats, n'ayant plusieurs tirailleurs devant eux, peuvent, en conséquence, exécuter sur le glacis, qui s*étend devant eux, un feu des plus intenses et des plus violents. Hs sont serrés, à raison de moins d'un mètre par homme, derrière les murs qui les abritent, mais qui sont cependant assez bas, pour qu'on puisse tirer sur appui. Du reste, sur une grande partie de la longueur des murs, la plupart des compagnies françaises sont sur deux rangs, le premier rang tirant le genou en tarre, et le deuxième debout, par-dessus le premier.

En qudques minutes, la moitié de la première ligne d*attaquea été renversée par nos terribles chassepots. La terre est jonchée de mourants et trempée de sang ; en quelques endroits, le bourrelet des morts présente jusqu'à six cadavres d'épaisseur et de la compagnie qui forme la tète de la colonne d'attaque un seul soldai parvient à se sauver.

Avec une intrépide bravoure, à laquelle nous ne devons pas marchander nos éloges, les débris de ces bataillons avancent toujours, et leurs pertes, déjà si considérables, augmentent sans cesse, à mesure qu'ils gravissent ce chemin de carnage sillonné par les balles de nos chassepots.

Les généraux, les officiers supérieurs, les commandants de compagnie, les officiers d'ordonnance, tous sont restés à cheval, afin d'être plus à même de diriger le combat ; en un instant presque tous sont démontés; un grand nombre, frappés en même temps que leurs montures, ne se relèvent plus.

Le général von Pape, qui dirige Tattaque, a successivement deux chevaux tués sous lui ; le colonel von Roder, du 1* régiment de la garde, est mortellement frappé; le major von Notz, du 3* régiment; le major prince von Salm, du régiment Reine-Augusta, un second prince de Salm et quatre-vingt-quatorze officiers de la garde sont tués. En outre, deux généraux de brigade, quatre colonels et une grande partie des officiers supérieurs sont blessés de coups de feu.

Les survivants avancent toujours sous cette pluie de plomb, marchant dans le sang de leurs camarades et passant par-dessus les morts et les blessés, avec la ferme résolution de vaincre ou de périr.

Vains efl'orts ! sacrifices inutiles ! Le carnage continue : la garde royale, foudroyée, gagne à peine quelques mètres de terrain.

Et cependant la moitié de la distance à peine est parcourue et Tappui de la 48* brigade saxonne, qui vient d'entrer en ligne, ne fait qu'augmenter les pertes.

— Dans cette défense héroïque de notre infanterie, le 9* bataillon de chasseurs à pied et les trois bataillons du 98»» de ligne se font remarquer par leur brillante attitude.

L'un de ces bataillons, le 3*, est un bataillon d'excellents tireurs, ce qui tient beaucoup à la composition de ses officiers, tous excellents chasseurs, et à ce qu'étant détaché au Havre jusqu'à la déclaration de guerre il a exécuté, sur les plages de la Manche, des tirs de gueire spéciaux.

Dans cette première attaque, ce bataillon est engagé contre le 3« régiment d'infanterie de la garde. Ce régiment prussien perd du reste successivement tous ses officiers. Une colonne de compagnie, qui s'avance en première ligne, a le cheval de son hauptmann (capitaine) enfourché trois fois de suite par trois officiers différents.

A côté du sous-lieutenant Coumès, se tient un petit troupier qui plus tard reçut la médaille militaire pour sa belle conduite dans cette terrible journée. Ce brave garçon fait remarquer à son officier tel officier ou sous-officier allemand qu'il va « descendre »; il ajuste son coup et cet officier ou sous-officier « descend la garde ». Il crie alors, en rechargeant son arme : « Voyez, mon lieutenant, encore un de moins. »

En face de Saint-Privat, Sainte-Marie-aux-Chênes présente l'aspect d'un colossal bûcher; sur la droite, Roncourt prend également feu.

C'est après Amanvillers les deux autres villages que nos soldats voient en flammes. C'est sinistre et beau à la fois.

Dans cette héroïque défense, le 93* de ligne est très solidement dirigé par le colonel Ganzin, « le père Ganzin » ou « Mlle Placide Ganzin », comme l'appellent les troupiers. Cet officier supérieur, extraordinairement brave, est doué d'une bravoure tranquille, à rendre des points aux plus flegmatiques des héros anglais. Ce surnom de « Mlle Placide Ganzin » lui a en effet été donné, lorsqu'il commandait le 1" bataillon du 3* grenadiers de la garde, qui aborda, à la bataille de Magenta, le fameux Puonte Nuovo di Buffalora. Ce jour-là (4 juin 1859), tous les officiers montés des grenadiers mirent pied à terre, tellement la fusillade des chasseurs tyroliens était meurtrière.

Seul, le commandant Ganzin resta à cheval, en continuant à mâchonner son cigare comme d'habitude et avec cette parfaite tranquillité d'où lui vint le surnom de « Mlle Placide Ganzin »!

— Cependant, ne voulant pas faire exterminer son corps d'élite, le prince Auguste de Wurtemberg, qui surveille l'action de la hauteur à l'ouest de Sainte-Marie-aux-Chênes, ordonne de suspendre l'attaque. Le chef n'ose pourtant pas commander la retraite : elle serait humi-

liante pour Torgueil teutonique, dangereuse peut-être; la garde risquerait de perdre ses positions, d'être poursuivie, refoulée dans la campagne: ses rangs se trouvent déjà en désordre.

Le prince Auguste de Wurtemberg double la ligne des tirailleurs, la fait avancer à quatre cents pas du village^ (soit deux cent soixantequatre mètres), puis coucher à terre dans les vignes, pour offrir moins de prise. Dans cette attitude, cette ligne entretient un feu violent contre les défenseurs de Saint- Privât, pendant que la garde se remet en ordre et recule un peu en arrière, sous une grêle de balles, laissant le sol sablonneux du coteau jonché de longues traînées de cadavres.

Il faut bien maintenant attendre, pour que la garde reprenne son attaque, Teffet produit par la diversion que les Saxons vont tenter par Roncourt.

— Pendant que les troupes placées dans Saint-Privat repoussaient la première attaque de trois brigades de la garde royale, la division Levassor-Sorval(4'du6« corps: 25% 26% 28* et 70* de ligne) déployait une ténacité remarquable, en reloulant la 4* brigade de ce corps d'élite, qui voulait tourner le village par le sud.

La division Levassor-Sorval appuyait sa droite à la route de Briey et prolongeait sa gauche vers Amanvillers, où se trouvait notre 4* corps.

Comme on le sait, les Allemands, ayant établi de nouvelles batteries, avaient manœuvré, vers cinq heures du soir, avec lintention de tourner et d'envelopper notre 6« corps.

Une canonnade terrible avait précédé cette nouvelle attaque.

Pendant que les 1", 2* et 4* brigades d'infanterie de la garde prussienne se jettent sur la face ouest de Saint-Privat, la 3* brigade de ce corps d'élite se porte du bois de la Cusse sur Amanvillers, afin de tourner et de déborder Saint-Privat par le sud.

Les régiments hessois postés dans le bois de la Cusse, qui devraient appuyer cette brigade sur la gauche, ont été tellement décimés par les chassepots de notre infanterie, qu'ils se trouvent hors d'état de concourir à ce mouvement offensif.

Précédée du bataillon des tirailleurs de la garde {Schûtzen), la 3« brigade d'infanterie de la garde se met en mouvement, sous les ordres de son chef, le général Knappe von Knappstedt.

Cette brigade, qui compte encore six mille hommes, s'avance sur deux lignes, précédée par les tirailleui's, reconnaissables à leur shako

1. Le p&i allemand eit une mesure de deux pieds ou soixante-six centimètres.

•orné de l'étoile d'argent avec la devise : « Suum cuique » et au collet et parements noirs, passepoilés de rouge et à double galon jaune, de teur tunique verte.

Viennent en première ligne le 2* bataillon et les fusiliers du régiment Empereur-Alexandre (1" des grenadiers de la garde : le 1" bataillon se trouve comme soutien de l'artillerie du corps à Habonville); en seconde ligne marchent deux bataillons et demi du régiment Reine- Elisabeth (3' des grenadiers de la garde : la 1" et la 4° compagnie sont sur la Meuse), ainsi que les 2" et 3* compagnies des pionniers de la garde, en tout six bataillons.

Les grenadiers du 1" régiment portent sur leur patte d'épaule en drap blanc l'initiale A surmontée de la couronne impériale en drap rouge ; les grenadiers du 2* régiment se distinguent à leur patte d'épaule en drap jaune avec l'initiale E et la couronne royale également en drap rouge. Les i)ionniers du bataillon de la garde se reconnaissent au collet et aux parements noirs de leur tunique bleue, passepoilés de rouge et ornés d'un double galon blanc.

Cette brigade de la garde, avec ses effectifs au grand complet, -compte à elle seule plus de combattants que la division Levassor-Sorval qui lui fait face. Cette division, au contraire, décimée depuis plusieurs heures par les feux d'une formidable artillerie, est à bout de forces et de munitions.

La brigade Knappe von Knappstedt débouche d'abord de la lisière est du bois de la Cusse, qui est occupée par le 3» régiment d'infanterie de Hesse, et marche rapidement contre les hauteurs situées au nordouest d'Amanvillers.

Il nous reste heureusement encore sur ce point la batterie de mitrailleuses de la 2» division du 4" corps (5* du 1" d'artillerie) qui a conservé quelques munitions. Elle est placée en avant du 1" bataillon du 33* de ligne, à droite d'Amanvillers, et s'est tue prudemment depuis quelques instants, pour ne pas attirer sur elle tous les feux de l'ennemi.

Les Allemands ne vont s'apercevoir de la présence de cette batterie qu'après en avoir éprouvé les terribles effets.

Quelques minutes s'écoulent.

Nos soldats attendent, avec le plus grand calme, la colonne de la garde prussienne, qui s'avance en poussant des hourras assourdissants.

Quand les Teutons sont à bonne portée, la scène change : la ligne de tirailleurs du 33* de ligne, placée en avant de la 5* batterie du !•' d'ar-

m» FRANÇAIS ET ALLEMANDS

tiUerie, se replie brusquement à droite et à gauche, démasquant aiasi à TimiiPOTiste nos redoutables mitrailieusœ.

Une décharge stridente et prolongée retentit : ce sont ces eaooos à balles, qui, a^vec un ensemble remarquable, vomissent la mort dnns les rangs ennemis, lesquels vacUtent alors, en tous sens.

En même temps, cette brigade de la garde royale est accueillie saison flanc gaudie et en face par le feu roulant des chassepots de la division Levassor*SorvaI (6* corps) et sur son flanc droit par les salves de la l"* brigade de la division de Cissey (SO* bataillon de chasseurs 1*' et 6* de ligne), 4« corps, embusquée dans la traachée du chemin de fer en construction de Metz à Verdun.

Les grenadiers Alexandre et Elisabeth, malgré leurs pertes éaiomies^ se précipitent en avant avec un remarquable courage, mais viennent se briser sur les bouches de nos mitrailleuses. Hs reculent sanglants, décimés. Leur chef, le général Knappe von Eiiappstedt, est frappé â mort et vide ses étriers.

Deux régiments du IX* corps sont alors envoyés comme renfort aux grenadiers royaux.

ils éprouvent eux-mêmes le même sort que leurs devanciers. Bientôt la confusion se met dans les rangs allemands.

Le bataillon des tirailleurs de la garde, qui jusqualors a combattu en ordre dispersé, est massé en colonne et lancé contre nos positions.

Ce bataillon, bien qu^accueilli par un feu des plus violents, n'en continue pas moins l'attaque ; à ce moment, le 2r bataillon du 12* de ligne (division Tixier, du Qr corps), envoyé en renfort à la division Levassor-Sorval, accourt, conduit par le lieutenant-colonel de Sainte- Croix et le brave commandant de Brunier, s*installe dans ie chemin creux, qui conduit de Saint-Ail à Amanvillers, et de là ouvre, à moins de cent métrés de distance, un feu à volonté des plus vifs sur le bataillon des tirailleurs de la garde prussienne.

Dans cette circonstance, les tirailleurs royaux ne fureiU pas si crânes que veut bien le dire la relation prussienne (page 811). Ces hommes d'élite, devant les pertes eflroyables qu'ils éprouvent, sont pris d*une afl'reuse panique et se débandent en se sauvant vers le bois de la eusse.

Leurs officiers essaient vainement à plusieurs reprises de les entraîner : désespérés et pour sauver Thonneur du corps, ils se portent alors en avant sur une même ligne, Tépée haute, et se font tous hier ou blesser jusqu'au dernier. Ces braves officiers, au nombre de dix-sept, tombent ainsi, victimes de leur dévouement au drapeau.

sailli

Garde du corps du roi Guillaume.

C'est un enseigne à dragonne (d'argent), porte-épée fœhnrich^r qui réussit à rallier quelques hommes et à les ramener en arrière. Le bataillon des tirailleurs de la garde royale laissait sur le terrain quatre cent quarante-deux hommes et était presque anéanti. Cet enseigne fut présenté au roi de Prusse le lendemain de la bataille et reçut la croix de fer. Quelques mois plus tard, il fut tué au siège de Longwy.

1. PortC'épée reut dire dragonne dam le langage militaire des Allemands et fmnrichy enseipne (de foAn qui signifie drapeau, enseigne).

L'enseigne a en elfet comme principal insisrne distinctif une dragonne d'argent avec fils do soie à ■on épèe. L'enseigne à dragonne correspond comme fonctions, sinun comme position, à. notre adjudant de bat;«illon. Il sort le plu* souvent du corps es cadets ; c'est un aspirant-officier. Tous les officiers allemands doivent passer par ce grade, avant d'obtenir l'épaulette

Pour donc bien traduire le mot allemand portrépée fxhnrich^ il faut dire enseigne à dragonne ot non enieigne porte-épée, comme certains auteurs en France ont l'habitude de le dire.

Garnikr Frères, ûditkurs.

Devant ce désastre du bataillon des tirailleurs, les Allemands ne savent où donner de la tête ; mais cela ne dure pas longtemps : nos troupes (divisions Levassor-Sorval et de Cissey) s*élancent à Tarme blanche, attaquent les grenadiers et les tirailleurs de la garde royale, ainsi que les soldats de ligne du IX' corps, les refoulent pêle-mêle, la pointe du sabre-baïonnette dans les reins, et les rejettent dans le bois de la Cusse.

Tout le terrain parcouru par ces Allemands est jonché de cadavres à Tuniforme bleu ou vert, coiffés du casque à pointe ou du shako à Vétoile d'argent.

— Ainsi donc les quatre brigades d'infanterie de la garde prussienne ont échoué dans leur double attaque sur les faces nord, ouest et sud de Saint-Privat, et ont subi des pertes énormes.

Il faut absolument attendre, pour reprendre le mouvement offensif, que le XII* corps (saxon) soit arrivé en face de Roncourt.

En attendant, le feu de l'artillerie allemande continue avec une violence nouvelle.

Libres de leurs mouvements, les artilleurs de la garde royale et du IX' corps peuvent rapprocher leurs pièces de Saint-Privat, pour en accabler plus sûrement les défenseurs. Les batteries du X* corps viennent les seconder avec soixante bouches à feu. Bientôt rartillerie du IIP corps entre en ligne.

Les batteries de ces corps d'armée ennemis décrivent un demicercle formé par deux cent cinquante bouches à feu, du nord au sud, autour de ce malheureux village, où nos soldats sont réduits à l'inaction, maintenant que les chassepots ne peuvent plus soutenir la lutte.

« Nous avions tant de pièces de canon sur ce point, raconta plus tard un officier allemand, que nous ne savions où les mettre; elles étaient étagées. »

Trois batteries du 6' corps, nous disons bien : trois batteries (soit dix-huit canons), essaient, avec un courage surhumain, de s'établir pour répondre au feu de ces deux cent cinquante canons allemands. Ce sont : les 8* et 12' batteries du 8" d'artillerie (4 rayé, division Tixier) et la 9« batterie du 13' d'artillerie (12 rayé, réserve du 6« corps).

Ces batteries, qui se sont retirées une première fois de l'action, faute de munitions et d'hommes, pour aller se recompléter à leurs réserves, sont revenues se placer en arrière de la route de Saint-Privat à Amanvillers, afin de flanquer le premier village des deux côtés, et reprennent le feu.

Afin de ménager leurs munitions, elles tirent très lentement dans diverses positions autour de Saint-Privat.

Dans ce nouvel engagement, le lieutenant en premier Tournier, de la 8* batterie du 8* d'artillerie, est grièvement blessé. Cette batterie perd en outre un homme tué, treize blessés et treize disparus.

En quelques instants, ces trois batteries sont écrasées par les feux de l'artillerie ennemie. Il leur est impossible de se maintenir dans cette position et de soutenir indéfiniment cette lutte héroïque. D'ailleurs, les coffres des avant-trains et des caissons ne contiennent plus une gargousse.

Les batteries françaises se retirent donc du champ de bataille et vont rejoindre plusieurs autres batteries du 6* corps, qui ont pris position de soutien à Test de Saint-Privat, dans des carrières très favorablement situées, où ces batteries sont complètement abritées.

L'artillerie allemande s'avance encore, enhardie par cette retraite, afin de battre Saint-Privat à plus courte portée.

— Les bataillons de la division Levassor-Sorval (4* du 6* corps), placés au sud de ce village et couverts en avant par des compagnies déployées en tirailleurs, restent dans cette situation d'attente, sous le feu foudroyant de l'ennemi, tout l'après-midi.

En avant de cette division, se trouve un immense et magnifique glacis, qui descend en pente douce jusqu'au pied des positions occupées par les Allemands.

Ces positions, parallèles à celles de la division Levassor-Sorval. sont couronnées par les nombreuses batteries ennemies, dont le but manifeste est d'occuper et de contenir nos troupes, pendant que le vaste mouvement enveloppant des Saxons s'exécute en arrière.

Cette artillerie couvre ce mouvement, qui, cependant, fut, du commencement à la fin, très apparent pour nos soldats. De midi à six heures du soir, ceux-ci ont pu voir défiler sous leurs yeux, en arrière des batteries ennemies et parallèlement à notre ligne, les colonnes allemandes, dont on eût presque pu compter les diverses unités, se dirigeant de notre gauche vers notre droite. Et il n'est douteux pour personne, à notre 6« corps, qu'un vigoureux mouvement offensif des Allemands ne va pas manquer de se produire, dès que le mouvement enveloppant sera achevé.

Encouragée par son chef, qui a un cheval tué sous lui, la division Levassor-Sorval reste impassible sous la grêle des projectiles ennemis.

— La !'• brigade (25« et 26* de ligne) est sous les ordres du colonel

Gibon, qui, plus tard, succéda définitivement au général de Marguenat» tué le 16, à Rézonville. L'attitude de ce brave colonel est magnifique : monté sur un cheval blanc qui sert constamment de cible aux pointeurs ennemis, il se multiplie pendant toute la journée.

Cette brigade, qui a bivouaqué, la veille au soir, en avant du village de Saint-Privat, s'est déployée sur le terrain même où elle a passé la nuit, les trois bataillons du 26* de ligne sur la même ligne, ayant à leur droite les trois bataillons du 25* de ligne.

Dès midi, au moment où la canonnade a commencé à se faire entendre sur ce point, les premiers projectiles sont arrivés dans les rangs des 25*^ et 26' de ligne, dont le déploiement s'est fait aussitôt.

Ces deux régiments sont restés, nous l'avons déjà dit, pendant de longues heures et dans cette position d'attente, sous ce feu d'obus et de mitraille, pendant lequel le 26* de ligne perd un officier tué, le capitaine adjudant-major Benielli, deux autres officiers blessés et un assez grand nombre d'hommes mis hors de combat.

— Vers cinq heures et demie du soir, la 1" brigade de la division Levassor-Sorval s'est repliée, découvrant le 28* de ligne, de la brigade de Chanaleilles, placé jusqu'alors en deuxième ligne, et qui va rester seul sur cette partie du lieu de la bataille.

Malgré cet isolement, les 2* et 3« bataillons du 28* de ligne, le colonel Lamothe en tète, marchent successivement en avant.

Le 3« bataillon, avec une extrême audace, se porte, en contre-bas, dans la plaine à gauche de Saint-Privat, devant les forces qui s'accumulent devant lui et menacent de le tourner.

Le premier de tous, son chef, le commandant Lajouanie, est blessé. Le capitaine Astier le remplace à la tête du bataillon et par son sangfroid et sa brillante valeur sait conserver son ordre de bataille.

En peu de temps, ce bataillon, qui s'est posté à deux cents mètres en avant de Saint-Privat, derrière une haie bordant un chemin de défrichement, a brûlé toutes ses cartouches. Derrière ce frêle rempart, il éprouve des pertes considérables et a ses rangs fauchés par des bordées de mitraille.

Néanmoins cette vaillante troupe reste en bataille, sans munitions, afin d'en imposer à l'ennemi par son attitude énergique.

Quel triste spectacle que ce coin de la bataille, où les morts sont plus nombreux que les vivants !

Tout le long de la haie, des monceaux de cadavres sont alignés; quelques-uns ont à la bouche une écume sanglante, leur visage violacé et tuméfié est hideux à voir; le sang les a étouffés.

A genoux contre un buisson, dans la position du soldat qui apprête son arme, un doigt sur la détente, un vieux sergent à trois chevrons s'est affaissé sur lui-même, la tête soutenue par les branches; il est mort, une balle lui a traversé le cœur. A ses côtés, est étendu un souslieutenant, tout jeune encore, presque un enfant : il a les yeux fermés et le sourire sur les lèvres : un trou rond et net se dessine au milieu du front; il n'a pas souffert; c'est une belle mort.

Au milieu de plusieurs cadavres gémit un blessé : c est un tambour; il se sent mourir: « Prenez ma montre, dit-il d'une voix faible à ses camarades : vous renverrez chez moi. je ne veux pas que les Prussiens la prennent. » Une balle lui a. traversé les poumons et le sang rétouffe.

Non loin de là g\t le cadavre d'un clairon, dont la cuisse droite a été arrachée par un obus qui lui a éclaté entre les jambes, et lancée à trente pas plus loin. Un trou béant dans le sol marque la place où Tobus est tombé.

Un sapeur du même régiment est étendu la tête appuyée sur son sac , tout le corps est paralysé, depuis la tête jusqu'à la ceinture; Tépine dorsale est brisée.

« Je sens bien que je ne suis pas trop malade, la tête va bien, dit-il à un médecin. C'est drôle tout de même, je ne sens plus mes jambes. »

Ce malheureux est condamné à mourir et son cœur est plein d'espérance.

Les soldats du 28* de ligne qui ne sont pas mortellement atteints sont enlevés et transportés à Saint-Privat : à ceux qui n'ont plus que quelques heures à vivre, les médecins font un pansement provisoire et leur promettent de les enlever au prochain voyage.

— Le 2" bataillon du 28' de ligne, porté en avant par le commandant Séjourné jusque sur la ligne de feu, d'où il domine l'infanterie ennemie, a également eu à souffrir eta éprouvé despertes aussi cruelles que celles du 3« bataillon du même régiment.

C'est au moment même où, pour masquer leur mouvement sur Saint-Privat, les Allemands couvrent de leurs feux celles do nos troupes qui résistent encore.

Le 2« bataillon du 28« a effectué sa marche en avant avec un entrain et un ordre admirables, sous un feu impossible à décrire. Il parcourt ainsi un espace d'environ cinq à six cents mètres, sans laisser en arrière d'autres hommes que les tués et blessés ; mais, une fois sur la crête, il est décimé.

L'aigle du 28* de ligne tombe trois fois des mains des officiers qui la portent. Le sous-lieutenant porte-drapeau est le premier grièvement blessé, en maintenant son glorieux emblème ; le sous-lieutenant Voyé l'est ensuite, en prenant le drapeau à son tour; le lieutenant Bouchu, qui le saisit le troisième, est tué en pleine action.

Les munitions sont épuisées: les hommes se servent alors de celles qu'ils trouvent dans les cartouchières des tués et des blessés.

Là se distinguent par leur courageuse conduite : le capitaine adjudant-major Besson ; les capitaines Trosteau et Gustinioni ; les sergents Baudon, Cadalen, Carrier, Balloteau; les caporaux Fougère, Cardet ; les soldats Lescourd et Brodier.

Cependant ce bataillon est à bout de forces : l'adjudant-major est alors envoyé en arrière, pour rendre compte de la situation au colonel Lamothe ; mais, aucun secours n'arrivant et l'ennemi commençant à tourner la gauche de nos soldats, les débris du 2* bataillon du 28' de ligne doivent se replier sous un feu d'artillerie, redoublant à chaque instant d'intensité.

—Le second régiment de la brigade de Chanaleilles, le 70* de ligne, déploie la même brillante valeur que le 28' de ligne. Son chef, le colonel Henrion-Bertier, bien que blessé L'avant-veille à Rézonville, a tenu à rester à la tète de ses hommes. C'est un brave officier, qui a été blessé déjà en Crimée, où il a été mis deux fois à l'ordre du jour de l'armée.

Le 70' de ligne est placé en bataille, sa droite appuyée à la route de Sainte-Marie-aux-Chênes et abrité par une ligne de tranchées-abris qu'il a creusées le matin même de cette journée.

Trois fois le régiment sort de ces tranchées pour repousser les Allemands et trois fois il y est ramené par les feux écrasants de l'artillerie ennemie.

Le colonel Henrion-Bertier, placé en arrière du 1" bataillon auprès du commandant Berbegier, dirige l'action : le lieutenant-colonel Sautereau a étélaissé à Paris à la disposition du général Bertaux, commandant la garde mobile de la Seine, afin d'aider à l'organisation de ce dernier corps.

Vers quatre heures de l'après-midi, au moment où le 25* de ligne se replie, écrasé par les feux convergents de l'artillerie ennemie, le commandant Berbegier, un officier d'avenir s'il en fût, à peine âgé de trente-quatre ans, demande au colonel Henrion-Bertier de faire sonner la charge.

Le clairon qui en reçoit Tordre est tué au moment même où il approche de ses lèvres l'embouchure de l'instrument. Le commandant

Berbegier prend alors un clairon, se porte en avant de son bataillon et se plaçant en tète des clairons et tambours sonne lui-même la charge et entraîne les siens dans un quatrième retour offensif.

Ce bataillon (1"), une fois arrivé à bonne portée des Allemands placés près de Sainte-Marie-aux-Chènes, ouvre un feu nourri sur l'infanterie et Tartillerie ennemies.

Malheureusement, à cet instant, le commandant Berbegier, qui a mis pied à terre, est frappé en pleine poitrine par un éclat d'obus et tombe en étendant les bras. Il a été tué raide.

Le 2» bataillon du 70* a suivi de près le mouvement du l*'' bataillon et est venu bientôt prendre position à peu près sur le môme alignement derrière une haie ; là, il ouvre un feu à volonté sur les mêmes troupes. A ce moment, son commandant, M. Chambeau, est blessé très grièvement par une balle qui lui traverse les deux joues.

La l'* compagnie du 3« bataillon laissé en réserve appuie alors à la gauche du 2® bataillon et prend part à son feu.

Vers cinq heures du soir, au moment où les colonnes de la garde royale prussienne commencent leur première attaque sur Saint-Privat, les cinq dernières compagnies du 3* bataillon du 70' de ligne se portent en avant, conduites par le brave commandant Mackintosch, qui est tué au même instant.

L'instant est critique : sur les trois chefs de bataillon de ce régiment, deux sont tués et le troisième grièvement blessé.

Le plus ancien capitaine du régiment, le capitaine Hardemann (!'* compagnie, 3^ bataillon), prend alors le commandement des débris du 3" bataillon du 70*. Cet officier,, de haute stature, vient avec le plus grand sang-froid se placer au centre du régiment, s'arrête auprès du cadavre mutilé du commandant Berbegier, puis tirant son sabre, il se retourne vers le front de la troupe et d'une voix aussi calme que sur le terrain de manœuvre fait entendre le cri d'avertissement : « ... Bataillon î... »

Devant cette magnifique attitude, le capitaine adjudant-major Pozzo di Borgo, du!'' bataillon, se jette dans les bras du capitaine Hardemann et l'embrasse aux applaudissements répétés du régiment.

Les trois bataillons du 70% vigoureusement commandés, soutiennent longtemps, sans être ébranlés, le feu meurtrier des colonnes prussiennes, qui s'avancent toujours, soutenues par une artillerie formidable.

Le sous-lieutenant porte-drapeau Michel est tué, mais l'un des deux sergents de la garde de ce drapeau, un vieux sous-officier à trois

chevrons, du nom de Valdin, ramasse Taigle du 70' de ligne et la tient haute et fière. Ce brave sergent fut nommé adjudant et reçut la croix de la Légion d'honneur pour sa belle conduite durant cette bataille- La compagnie de francs-tireurs du régiment, commandée par le capitaine Eyriès, le lieutenant Garcin et le sous-lieutenant Legardeur, fait éprouver des pertes cruelles aux Allemands, mais est elle-même décimée : le lieutenant Garcin est tué raide par une balle reçue entre les deux yeux.

Citons aussi pour leur brillant courage le capitaine adjudant-major Marcou, du 2* batailloni et le lieutenant Dauxion.

Vers cinq heures et demie, le régiment, qui a complètement épuisé ses cartouches, bat lentement en retraite.

— Sous la grêle incessante des obus ennemis, le village de Saint- Privat prend feu sur plusieurs points et commence bientôt à flamboyer comme une torche funèbre.

Et, cependant, dans ces maisons qui brûlent, derrière ces murs qui croulent, au milieu des cinq mille morts français du 6* corps, nos soldats demeurent, ils tiennent encore. A peine ont-ils pu dormir quelques instants, pendant la nuit du 17 au 18, par suite des deux alertes successives qui les ont tenus près de trois heures sur pied. Ils ont marché toute la journée du 15,combattutout le 16 etimarché encore (dans les. terres labourées, cela va sans dire) tout le 17. De la journée du 18, ils n'ont ni mangé, ni bu: n'importe, ils restent.

A la suite de la première attaque infructueuse de la garde prussienne, le maréchal Canrobert a commencé à voir qu'il ne pourra tenir longtemps. Déjà le 6' corps est réduit à sa dernière ressource.

Le maréchal envoie alors, nous l'avons déjà dit, un de ses aides de camp prier le général de Ladmirault de lui donner quelques gargousses. Le brave commandant du 4* corps se conduit en bon camarade et envoie à Canrobert trois ou quatre caissons, bien que le maréchal Bazaine lui ait recommandé, au contraire, de ne pas envoyer de munitions au 6* corps et de les garder pour lui.

A ce moment, une panique que rien ne justifie vient marquer le dernier instant de cette fatale journée.

Pour dégager le champ de bataille, toutes les voitures ont été dirigées en arrière et se sont massées sur la route de Saulny, avec ordre d'en tenir la droite, pour en laisser une partie ouverte aux voitures qui doivent apporter des munitions de Metz ; mais, au moment où l'attaque de l'artillerie ennemie se prononce avec une nouvelle vigueur, des caissons sont envoyés au galop dans la direction des forts, pour

Saint-PriTat. ~ Engagement du 28* de ligne (0* corps).

en rapporter des munitions ; nos conducteurs, restés sur la route, croient à une retraite précipitée et il s'ensuit une véritable panique.

On voit alors les voitures se précipiter pèle-mèle vers Saulny seheurtant, se culbutant. Heureusement cette panique a eu lieu sur nos derrières et n*a influé en rien sur l'attitude énergique de notre 6« corps.

— La garde royale prussienne est donc arrêtée devant la position de Saint-Privat, que défend Canrobert avec si peu de forces.

Le héros de Zaatcha et d'Inkermann, s'il n'a devant lui que ces trente-sept mille hommes, les anéantira.

A partir de ce moment jusqu'à l'instant où paraîtra le XIV corps

*** GARNlSk PrÈRRS, BDITaURS lOS

(saxon), ces bataillons de la garde prussienne, bien que soutenus par tout le IIP corps de von Alvensleben II, ne font plus un pas en avant.

En vain notre artillerie, à bout de munitions et réduite au silence, a-t-elle battu en retraite !

En vain les batteries ennemies s'avancent-elles, comme toujours, aux heures suprêmes où Tinfanterie allemande ne peut tenir contre la nôtre!

Canrobert reste inébranlable. Il va donc, sans un canon, sans une mitrailleuse, soutenir Tattaque de trois corps ennemis formant une masse d*au moins cent mille hommes; et il n'a sous ses ordres, en comptant ses premières pertes, que vingt-cinq mille hommes, épuisés de fatigue, dont les cartouchières sont à peu près vides.

Pourtant il ne songe pas un seul instant à la retraite, bien que depuis le matin il ait reçu Tordre de se replier ; mais peut-on céder la victoire à Tennemi, quand c'est la lutte suprême qui est engagée?

Aussi le commandant du 6* corps donne-t-il à tous Texemple du courage et de la ténacité.

Tel un vaillant capitaine, debout sur le pont de son navire, tient tête à Forage, avec ses matelots intrépides, et attend la lame furieuse qui doit enlever tout Téquipage, tel le maréchal Canrobert ne veut céder qu'à une force irrésistible et combattra jusqu'au dernier soupir pour rhonneur et le salut de la France.

Pour nous servir d'une de ses expressions, « il n'est peut-être pas précisément M. de Turenne », mais, du moins, il accomplit à Saint- Privat son devoir de soldat jusqu'à la dernière minute.

Canrobert, exposé de parti pris à la défaite par Bazaine, se montra, dans cette journée du 18 août 1870, ce qu'il fut toujours, admirable de patriotisme sur le champ de bataille.

A la seule garde royale prussienne, il tua plus de huit mille hommes. Il faillit sauver la patrie par sa résistance acharnée. Il fut héroïque, et peut-être même jamais aussi grand que dans cette défense épique de Saînt-Privat.

— D'ailleurs, pourquoi céder avant d'avoir épuisé toutes les chances de résistance? N'y a-t-il pas un espoir : la garde? Dans la journée du 16, le 6* corps l'a vue à l'œuvre : il sait ce que valent zouaves, grenadiers, chasseurs et voltigeurs, et il attend que la garde arrive. Mais qu'elle vienne vite, car, au milieu des écroulements des maisons de Saint-Privat, le soldat ne trouve plus un abri, les. munitions manquent et la nuit approche.

Vers six heures, le repliement de la 3* brigade d'infanterie de la

garde prussienne devant Amanvillers a été assez accentué, assez précipité pour qu'on soit venu dire aux défenseurs de Sain t-Privat que les ennemis plient complètement sur notre gauche, qu'ils sont repoussés par le 4* corps et la division Levassor-Sorval et que la garde impériale va arriver pour achever la déroute.

Alors, comme dans les rangs français plusieurs hommes crient déjà qu'ils n'ont plus de cartouches et que, « plutôt que de se faire tuer sur place, sans pouvoir riposter, il faut aller à la baïonnette », les officiers crient à leurs soldats : « Tenez bon, les garçons! la garde arrive! »

Il peut se faire aussi qu'on ait aperçu la garde impériale en marche vers le champ de bataille, car à ce moment elle venait enfin de quitter le mont Saint-Quentin. Quelque officier d'ordonnance ou cavalier en correspondance a pu transmettre cette nouvelle. Mais peu importe...

Le maréchal Canrobert a eu l'idée de faire placer au débouché des bois, entre Amanvillers et Saint-Privat, des clairons qui sonnent la marche pendant plus d'une heure. « Voilà la garde! » se disent nos troupiers et l'on espère ; et, sous cette avalanche de fer qui redouble en broyant hommes et chevaux, les soldats tiennent bon. Mais le temps passe, rien ne vient

Le commandant du 6* corps a le droit de compter sur du renfort ; un peu après le début de l'action, il a envoyé au maréchal Bazaine un officier, M. de Bellegarde, pour demander à être soutenu; le commandant en chef a répondu que les grenadiers de la garde allaient venir et avec eux la réserve d'artillerie de la garde; on attend, mais rien ne paraH.

Plus tard, un second officier part de nouveau, il ne ramène, on le sait, que quatre caissons du fort de Plappe ville; le maréchal Bazaine, informé par Canrobert que le danger est immense sur la droite et urgente la nécessité d'envoyer des renforts, s'en rapporte à un soidisant billet reçu « d'un général » demeuré inconnu, qui annonce que tout va bien à la droite, et ne donne pas d'ordre.

Plus tard enfin, un nouveau message plus pressant arrive encore. Le commandant du G* corps annonce que les attaques de l'ennemi redoublent, que l'artillerie allemande a dominé la sienne à tel point qu'il ne peut plus tenir ; nulle réponse n'est faite. Le commandant en chef est tout entier à ces quelques Prussiens qu'il aperçoit dans la vallée et sur lesquels il fait tirer du Saint-Quentin.

Et pourtant Canrobert a sous ses ordres de si braves soldats, des

officiers si pleins de dévouement, qu'il pourra tenir jusqu'à huit heures <iu soir. Près de lui se presse son vaillant état-major, où le capitaine d'état-major Campionnet a remplacé le brave commandant Boussenard, blessé le 16 à Rézonville.

Les projectiles pleuvent de tous côtés sur ce groupe d'élite et le «capitaine d'état-major Aubry a son cheval blessé sous lui.

— Pendant que le temps s'écoule ainsi, les Prussiens ont tout préparé pour frapper un coup décisif; la nuit s'approche; à tout prix il faut en finir. L'infanterie de la garde royale attend, toujours immobile, la diversion de l'armée saxonne, qui apparaît déjà dans le lointain -

Il se produit alors, sur toute la ligne, comme une accalmie générale troublée seulement par le tir intermittent de rartillerie ennemie, qui ne chôme pas entièrement, alors que la nôtre a complètement suspendu son feu.

Évidemment ce silence relatif, qui s'explique aujourd'hui par la -nécessité où était la garde prussienne d'attendre que les Saxons fussent arrivés à portée de Roncourt, pour pouvoir combiner son attaque avec la leur (l'une se faisant de front et l'autre de flanc), signifie pour notre ^' corps que les bataillons allemands s'occupent de prendre leurs dernières dispositions d'attaque : nos troupes décimées les attendent de pied ferme.

Rien de plus lugubre que l'aspect, en ce moment, de la droite du champ de bataille. Les champs, les chemins, les fossés, sont remplis de corps d'hommes et de chevaux.

Au bas du plateau si disputé, de Saint-Privat à Sainte-Marie-aux- Chênes, les cadavres prussiens de la garde royale foisonnent; le sol disparaît sous les corps, les casques, les armes, les sacs abandonnés ; les fossés de la route, qui monte vers le village de Saint-Privat. en sont remplis.

Dans la première attaque, en effet, des milliers de soldats sont venus s'abriter dans l'excavation du fossé.

Vain abri ! Tombés à leur poste, les uns après les autres, ils dorment pour toujours et quelques-uns conservent encore leur position de combat.

L'immense plateau est couvert, lui aussi, de cadavres, de blessés, étendus, les uns sans connaissance, les autres semblant attendre, d'un air sombre, que la mort les délivre d'une intolérable souffrance; quelques-uns, moins grièvement blessés, se soulèvent péniblement sur le coude, et appellent d'une voix faible, avec cette éternelle prière : a A boire I » Bien des bibles ouvertes reposent à côté des cadavres.

DÉFENSE DE RONCOURT 813

Ceux-là sont morts avec une espérance : en disant adieu à la vie, ils ont salué une aurore nouvelle.

A mesure qu'on s'élève sur le plateau, vers le village de Saint- Privat, la proportion des cadavres français devient plus forte, et leur nombre croissant témoigne de l'acharnement de la lutte.

Le terrain est entièrement couvert de monceaux d'armes, de sacs de casques, de képis, de capotes.

Tel est le spectacle qu'offre ce vaste plateau ensanglanté, criblé de mitraille, piétiné par des milliers de combattants, dont un grand nombre sont maintenant renversés sans vie.

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