CHAPITRE XLII
Défense de Roncourt.
Mouvement du XII» corps (saxon) sur Roncourt. — Marche de la cavalerie saxonne. ~ Rupture du chemin de fer de Thionville. — Marche des Saxons. — A Jarny. — Occupation du bois de Ponty. — Marche sur Sainte-Marie-aux- Chônes. — Le mouvement est continué sur Roncourt. — Concentration dans le ravin de Coinville. — Le 108« régiment occupe le bois de Roncourt. — Enga genient avec les tirailleurs du !•' bataillon du 75» de ligne français. ~ Positions occupées par ce bataillon. — Le 9« de ligne à Roncourt. — Mouvements des 45« et 48* brigades d'infanterie saxonne. — Le général Bisson demande des renforts. — Envoi de la brigade Péchot et de Ja 7« compagnie du 3« régiment du génie. — Positions occupées par les deux premiers bataillons du 9« de ligne.
— Le 4e de ligne est rappelé à Saint-Privat. — Le !()• de ligne entre en action.
— Positions de la brigade B^ cquet de Sonnay. — Attaque de Roncouit par les Saxons. — Défense des !•' et 2« bataillons du 9* de ligne. — Leurs pertes en orficiers. — Le général Plombin est blessé. — Le lOa de ligne relève le 75'. — L'artillerie du 6« corps est réduite au silence. — Défense du 91' d^ ligne. — Ofriciers cités à l'ordre de ce régiment. — Mouvements de la divisio.ï de cavalerie du Barail. — Marche des Allemands. — Ai rivée du 3« chasseurs à cheval. — Sa marche pendant la bataille. — La 6» batterie du 19e d'artillerie. — Le 3e chasseurs reçoit Tordre de cliargor. — Le 2« chas-eurs à cheval appuie ce mouvement. — Le général de Bruchard conduit la charge. — Pertes du 3e chasseurs. — Un escadron du 2« chasseurs d'Afrique déployé en tirailleurs fait reculer les Saxons. — Pertes du 2® chasseurs d'Afrique et du 2» chasseurs de France. — La cavalerie du Barail se reforme en arrière de Saint-Privat. — Pertes du 9© de ligne. — La compagnie Te 8apv?ur8 du génie se dirige sur Roncourt et le trouve occupé par les Saxons. — Marche en avant du 10e de ligne. — Défense héroïque de ce régiment. — Se» pertes. — Officiers et
Foldats cités. — Retraite du 75'. — Ses pertes. — Retraite du 9Ie. — Ses pertes. — Retraite des sapeurs du génie. — Retraita des • éfenseursde RoncourL — Envoi do renforts à Saint-Privat. — Les Saxons occupant Roncourt.
La garde royale prussienne attend donc que le XII* corps (saxon) ait exécuté son mouvement tournant autour de la droite française, pour se porter elle-même de front vers Saint-Privat-la-Montagne.
On sait qu'en prévision des grandes difficultés qu'aurait à surmonter une attaque de front, exécutée sur un terrain à peine ondulé contre le village de Saint-Privat, le prince Frédéric-Charles s'est décidé à faire accomplir au XW corps un mouvement de flanc. Appuyé sur le village de Sainte-Marie-aux-Chênes, maintenant occupé par la garde royale, et soutenu par les batteries saxonnes, qui sont venues s'établir au nord de ce village, le Xll* corps (saxon) doit s'avancer par Auboué, et Montois sur Roncourt, pour y déborder la position du corps de Canrobert et l'attaquer dans son flanc droit.
La 47* brigade d'infanterie (général von Leonhardi, 24« division), qui a participé à la prise de Sainte-Marie-aux-Chènes, restera dans ce village; la 48' brigade (colonel von Schultz, 24* division) doit se joindre aux colonnes tournantes de la 23« division (lieutenant-général prince Georges de Saxe), qui, peu après cinq heures du soir, se met en marche d'Auboué sur Roncourt.
De son côté, l'artillerie saxonne prépare l'attaque de Roncourt par des feux bien dirigés.
Dans la division de cavalerie saxonne, les deux régiments de uhians n** 17 et 18 ont été laissés en observation, sur les deux routes qui conduisent à Verdun. Les deux régiments de leib-cavalerie (cavalerie du corps) sont arrivés vers quatre heures et demie sur le champ de bataille; deux escadrons sont jetés de Coinville, le long de la vallée de l'Orne, vers la vallée de la Moselle, pour couper la voie ferrée de Metz à Thionville.
1. C'est Auboué qui fut désigné par le commandant de la 23* diTÎsion, Vuno des deux dirision» d'infanterie du corps saxon, comme point de rassemblement le plus proche et le moins exposé à raction des Français. La nécessité de devoir obliquer sourent, à cause d'un terrain défavorable, At perdre beaucoup de temps aux troupes, qui prenaient leurs formations pour pouvoir tourner l'aile droite de l'ennemi. D'après le capitaine Helmuth, la distance à parcourir, qui avait été fixée par le commandemont général pour exécuter le mouvement tournant; était de 14.000 à 15.000 pas (soit 0 kîL 800 à IQ kil. 500); il fallait donc trois heures et le mouvement ne pouvait être réellement terminé que vera ail heures du soir.
L'extension donnée plus tard à cette manœuvre, près de Montois, causa encore un retard d*nae heure. Or, il faut compter 13 kilomètres du Ban-Saint-Martin à Saint-Privat-la-Montagne. ce qui, pour un corps d'armée constitué, nécessite une marche de quatre heures et demie au plus, en comptant I» temps qu'il faut pour prendre position ; il eût donc fallu que notre garda impériale »e mit en mouvement pour Vfnir renforcer notre droite dès deux heures et demie. C'était d'autant plus indiqué qu'à partir de df ux heures, il ne pouvait plus y avoir le moindre doute sur la direction du mouvement toumaat de rcnnerai, qui se trouvait suffisamment dessiné par l'attaqne de Sainte-Marie-aux-Chénet.
DEFENSE DE RONCOURT 815
Ces deux escadrons sont très retardés dans leur marche, car tous les chemins forestiers, qui conduisent vers la Moselle, ont été encombrés d'abatis par les paysans lorrains; toutefois, les cavaliers saxons peuvent accomplir leur mission ; en effet, dans la soirée, peu après la tombée de la nuit, ils parviennent aux environs de Maizières (neuf kilomètres au nord de Metz) et y coupent à la fois la voie ferrée et la ligne télégraphique de Thionville.
— Ainsi le canon ennemi tonnant sur Roncourt annonce le chemin à parcourir par le corps saxon; ainsi les colonnes s'allongent vers Auboué pour nous tourner; ainsi le but est clairement indiqué:... Et Bazaine ne lance pas encore la garde impériale que commande le valeureux Bôurbaki !
Cependant le mouvement des Saxons continue.
Les trente-sept mille hommes de ce corps vont déboucher contre la droite de Canrobert.
Nous allons décrire dans tous ses détails cette opération, qui nous fît perdre la bataille, — détails qui prouvent combien, somme toute, cette marche tournante des Saxons fut longue et combien il eût été facile à notre garde impériale, si elle avait été envoyée à temps, d'arrêter ce XIP corps, qui était harassé par une longue étape.
Prenons ce corps ennemi dès l'heure matinale où il a quitté son bivouac.
L'avant-garde de la 23* division du XIP corps (général-major von Craushaar, régiment de tirailleurs n'» 108, régiment de leib-cavalerie de la garde royale saxonne, une batterie légère et une compagnie de pionniers) s'est mise en mouvement à sept heures du matin. Une demi-heure plus tard, le gros de la division suit en deux colonnes parallèles : à droite, la 45'' brigade (colonel von Garten), avec une batterie lourde et une batterie légère ; à gauche, la 46" brigade (colonel von Montbé), avec une batterie lourde et une compagnie de pionniers.
A huit heures et demie, le gros arrive devant Jarny, où il fait une longue halte, pendant que Tavant-garde éclaire le pays à gauche de rOrne, par Labry et Hatrize vers Valleroy, et occupe Conflans sur le flanc gauche.
Des reconnaissances sont envoyées sur la rive droite de TOrne, vers Doncourt et Jouaville, et le XII* corps se relie ainsi avec la garde royale prussienne.
A onze heures et demie,- les Saxons reçoivent l'ordre de continuer leur mouvement : lavant-garde doit s'avancer, par les deux rives de rOrne, jusqu'à Moineville et Valleroy; la 45 brigade occupera Tiché-
mont et le bois de Ponty ; la 46* brigade restera en réserve, à la disposition du commandant du XII* corps, prince royal Albert de Saxe, au
nord de Jarny.
A la droite de la 45* brigade, la 24* division doit s'avancer par le château de Moncel, Jouaville et Batilly, sur Sainte-Marie-aux-Chênes.
Conformément à ces instructions, la 45'' brigade a occupé le bois de Ponty, quand, à une heure trois quarts, un officier d'ordonnance de la garde prussienne vient informer le prince Georges de Saxe, commandant de la 23* division, que le bruit d'un engagement s'entend de plus en plus, au delà de Verneville, qu'un camp français, paraissant contenir une division, se voit à Sainte-Marie-aux-Chènes (il n'y avait dans ce village que le seul 94* de ligne du colonel de Geslin) et que la l'* division de la garde a commencé à midi son mouvement de Doncourt sur Anoux-la-Grange.
On annonce en môme temps que les troupes françaises campées à Saint-Privat et à Roncourt sont en marche sur Verneville et que des détachements de notre infanterie, peu nombreux il est vrai, se sont montrés entre Batilly et Sainte-Marie-aux- Chênes.
Le prince Georges de Saxe se décide alors à abandonner le bois de Ponty et à s'avancer par Batilly sur Sainte-Marie pour assaillir, si c'est possible, le flanc droit des Français.
Toutefois, comme il faut préalablement rallier la 45* brigade, qui, pour s'assurer le bois de Ponty, a été obligée de s'étendre beaucoup, on ne peut porter tout d'abord sur Sainte-Marie-aux-Chênes que six compagnies du régiment des gr^enadiers du corps, qui se trouve en tète, et une batterie légère.
A deux heures et demie, cette batterie débouche à l'extrémité nord du bois située au nord de Batilly et ouvre son feu sur Sainte-Marie-aux Chênes, couverte à gauche par un bataillon et demi du régiment de grenadiers du corps et par des fractions du régiment des houzards rouges de la garde prussienne.
Le combat des tirailleurs contre Sainte-Marie-aux-Chônes (batail- Ion des chasseurs [Jaëger) de la garde prussienne) vient de commencer.
Quittant sa première position, trop éloignée pour la portée des pièces de 4, la batterie légère saxonne passe le ravin et recommence, à douze ou treize cents pas, un feu très efficace cette fois. Des batteries de la réserve viennent remplacer la batterie légère dans sa position primitive.
Peu après deux heures et demie, le commandant de la 23» division reçoit du commandant du XII* corps l'ordre de s'avancer par Coînville
8ap«ar du bAtaillon du génie de la garde royale prassienae.
et le bois situé est Test d'Auboué, contre la position française de Roncourt; on lui affecte, pour ce mouvement, la 46' brigade, qui a été maintenue, à la disposition du prince royal Albert de Saxe, derrière lesaillant occidental du bois de Ponty.
L'avant-garde, qui, sous les ordres du général-major von Craus-^ haar, a pris les devants le long de TOrne, a traversé cette rivière à Hatrize, et, marchant au canon, elle se dirige également par Beaumont vers Sainte-Marie-aux-Chênes.
Le 3« bataillon du régiment des tirailleurs saxons (n^ 108), qui fait partie des forces dont dispose le général von Craushaar, a tellement devancé cette arrière-garde, qu'une de ses compagnies peut prendra
*** Garmer Fbèrks. éditeurs 103
part à Taltaque de Sainte-Marie-aux-Chênes par la garde royale prussienne.
— Ainsi, de sept heures du matin à trois heures de raprès-midi, le XII* corps (saxon) a déjà fourni une longue marche et un combat contre Sainte-Marie-aux-Chènes.
Il lui faut continuer à marcher et à combattre, pour déboucher sur la droite de Canrobert, fort avant dans la soirée.
Que le lecteur suivre cet itinéraire avec attention et il restera convaincu de ce fait, que le XII* corps allemand devait être exténué en arrivant au but, et que la moindre résistance l'eût arrêté, comme il en advint pour le IP corps du général von Franzecky, à l'autre extrémité de la ligne de bataille.
Nous avons vu, en effet, au Point- du- Jour, ce dernier corps épuisé contenu par Frossard, avec la plus grande facilité.
De même, de Tartillerie et une division eussent aisément contenu ks Saxons, qui n'avaient plus de souffle en arrivant, après une marche de douze heures, sur la droite de Canrobert.
— Mais revenons à la marche des Saxons sur Roncourt.
Avant de continuer ce mouvement, il faut d'abord réunir de nouveau la 23» division, qui est très disséminée ; le ralliement a lieu à Coinville, dans le ravin qui vient se jeter dans TOrne, à Auboué ; il demande beaucoup de temps, car certaines fractions de la division se trouvent encore fort en arrière, et notre artillerie, qui a remarqué cette formation, dirige ses obus sur Coinville.
Après renlèvement de Sainte-Marie-aux-Chônes par la garde prussienne, enlèvement qui a eu lieu vers trois heures et demie du soir, le nouveau point de direction assigné à la 23» division est établi, hors des vues des Français, à Test de Grimoneau, qui se trouve sur la route Sainte-Marie- Verdun, aft sud-est d'Auboué.
Afin de protéger cette opération, les trois bataillons du régiment de tirailleurs {Schûtzen), n« 108, occupent à quatre heures et quart le bois opposé à Roncourt.
Une batterie lourde s'est établie à côté de ce bois, pour ralentir et détourner de Tinfanterie saxonne le feu violent que viennent d'ouvrir les batteries françaises placées près de Saint-Privat.
Le 3" bataillon du régiment de tirailleurs (n« 108), posté à lextrème lisière est du bois, se trouve en butte au tir incessant de tirailleurs français, embusqués à Touest de Roncourt.
Ces tirailleurs appartiennent au 1" bataillon du 75* de ligne (division Lafont de Villiers, & corps).
DÉFENSE DE RONCOURT m
Ce bataillon, placé en potence, d'après Tordre du maréchal Canro bert en personne, a conservé quatre compagnies en bataille, une cinquième en tirailleurs et la dernière dans la cour d'une maison avancée de Roncourt formant réduit et qui a été mise en état de défense par la 2* section de la 3* compagnie de sapeurs du 3» régiment du génie, sous les ordres du lieutenant Mangard.
Le feu de ce bataillon du 75« de ligne, très habilement disposé, décime les rangs des tirailleurs saxons et leur fait éprouver de grandes pertes. ,
A quatre heures, la 48* brigade d'infanterie allemande (colonel von Schulz) de la 24* division est mise à la disposition du commandant de la 23* division ; cela est d'autant plus nécessaire que la 46* brigade n'est toujours pas arrivée et qu'une attaque sur Roncourt, avec la seule Ijrigade dont dispose le prince Georges de Saxe, paraît trop dangereuse.
La 48* brigade arrive à Grimoneau à cinq heures; pour exécuter son mouvement tournant, elle doit faire usage de la route complètement abritée dans la vallée de l'Orne, jusqu'à Jœuf, puis continuer alors sur Roncourt, par les hauteurs de Montois-la-Montagne. On lui adjoint trois batteries légères de la 23" division, disponibles et qui sont remplacées à l'aile droite par des batteries delà réserve du corps. Elle est, de plus, renforcée par le 1" régiment de cavalerie. Ces troupes sont suivies de deux régiments d'infanterie et d'une batterie de la division de cavalerie.
A cinq heures trois quarts, cette colonne tournante atteint les hauteurs de Montois-la-Montagne et peut, dès lors, prendre part à l'attaque convergente sur Roncourt.
Montois, lui-même, n'a pu être occupé par les Français, vu les forces insuffisantes de notre 6'' corps ; la 48* brigade d'infanterie allemande (colonel von Schultz : i06' et 107" régiments d'infanterie; 13* bataillon de chasseurs [Jaëger) s'avance donc contre le côté nord de Roncourt et la 45* brigade (général-major von Craushaar : 1*' et 2* régiments de grenadiers du corps et régiments de tirailleurs (Schûtzen), n" 101, 102 et 108) marche contre le côté sud.
— Outre le 1" bataillon du 75" de ligne, dont nous venons de parler, Roncourt est seulement défendu par les deux premiers bataillons du 9* de ligne, qui ne comptent plus que vingt et un officiers et quatorze cents hommes environ. Ces braves gens se voient cernés par cette masse de vingt-neuf mille Saxons, appuyés par soixante-dix-huit pièces et vont avoir à résister à des forces douze fois supérieures.
Néanmoins ces trois bataillons, vaillamment conduits par le géné-
rai Bisson, qui est le premier à entraîner ses hommes, se disposent à ré^^ister de leur mieux.
— ' Dès le début de la bataille, le 9" de ligne, dont les trois bataillons sont réduits â vingt-six officiers et deux mille hommes, s'est trouvé placé en bataille entre Roncourt et Saint-Privat-la-Montagne.
Jusqu'à trois heures et demie du soir, ce régiment, déployé sur la pente du plateau, assiste à la première partie de la bataille, voyant en avant et sur sa gauche l'attaque des Allemands sur Sainte-Marie-aux- -Chênes.
Quand ce village est enlevé, le XIP corps (saxon) dépasse cette position : en même temps, TartiUeriede réserve saxonne prend position ^u nord de Sainte-Marie-aux-Chênes, vis-à-vis de Saint-Privat.
Puis, sur le versant opposé à celui occupé par le 9* de ligne, nos soldats voient défiler des masses ennemies, dont les longues colonnes leur présentent le flanc droit, tandis qu'une partie descend le ravin qui Jcs sépare d'eux et échappe ainsi à leur vue.
C'est alors que la batterie de 4 attachée au 9* de ligne veut ouvrir le feu; mais ses projectiles demeurent impuissants, vu la distance où se trouve Tennemi ; ils éclatent en l'air avant d'arriver à leur but et leur intervention n'a d'autre résultat que de faire s'arrêter plusieurs batteries saxonnes, qui délogent, en peu de temps, notre batterie et qui, pendant près de deux heures, criblent d'obus le 9* de ligne, dont les soldats restent immobiles sous ce feu dirigé avec une remarquable justesse.
A cinq heures, la position de ce régiment devient très critique. D'un -côté, sur sa droite, les 45" et 48** brigades d'infanterie saxonne continuent leur mouvement tournant et débouchent déjà de Montois: d'un autre côté, sur son front et sur sa gauche, la garde royale prussienne monte pour tenter sa première attaque, sur le plateau et le village de 5aint-Privat.
C'est alors que le général Bisson, qui n'a sous la main que les deux premiers bataillons du 9* de ligne, le 3* étant resté en réserve, envoie un de ses aides de camp, le capitaine d'état-major Avon, exposer au maréchal Canrobert qu'il est indispensable d'aller occupert Roncourt, sans quoi la position de Saint-Privat elle-même sera intenable.
Le maréchal approuve fort et met à la disposition du générai Bisson les deux régiments de la brigade Péchot (division Tixier, 4' et 10* de ligne), ainsi que la compagnie du génie de la réserve du 6* corps (7* du 3" régiment du génie, capitaine Belfort), laquelle doit gagner Roncourt par le chemin de crête.
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En attendant Tarrivée de ces renforts, le général Bisson dispose les deux premiers bataillons du 9* de ligne de la façon suivante :
Le l*** bataillon se déploie en tirailleurs, en avant et sur la droite du côté de Montois, à l'exception de la 6* compagnie, capitaine Dupleit, qui est envoyée dans les premières maisons de Roncourt et qui en utilise intelligemment les haies et les murs; pour y organiser une défense sérieuse. Le 2* bataillon reste sur le plateau entre Roncourt et Saint-Privat.
Mais, quand le général Bisson veut appeler à lui son 3* bataillon resté en réserve, il ne le trouve plus à sa place : ce bataillon a été déjà employé par ordre supérieur et est venu s'installer dans des enclos bordant le côté nord de Saint-Privat.
Cependant la brigade Péchot a filé au pas gymnastique derrière Saint-Privat et s'établit à la droite de ce village, sur le chemin de Roncourt, face aux positions occupées par Tennemi de Sainte-Marie- aux- Chênes vers Montois-la-Montagne.
Ce mouvement s'est opéré au pas gymnastique et dans le plus grand ordre, bien que sous le feu d'une vive canonnade. Mais presque aussitôt le 4" de ligne, comme nous le verrons plus loin, est rappelé à Saint-Privat, pour s'opposer à une seconde attaque de la garde prussienne, attaque qui se dessine déjà au sud du village.
Le 10* de ligne reste seul et prend vivement Tordre suivant ss>ns la direction du lieutenant-colonel Doléac.
Le !•' bataillon, commandant Gény, contournant Saint-Privat, se déploie en avant de ce village, s' abritant par des plis de terrain, des murs crénelés et des pierres de démolition. Trois compagnies du 3* bataillon se forment un peu en avant de la droite du village, à la suite du 1" bataillon, et se couvrent delà même manière. Le 2* bataillon (commandant Morin), déployé, prolonge cette ligne au centre, ayant à sa droite, vers Roncourt, les trois autres compagnies du 3« bataillon.
Enfin entre le 10* de ligne et le 9* de ligne sont établis les deux régiments de la brigade Becquet de Sonnay (division Lafont de Villiers), les 75' et 91^ de ligne : le premier à gauche s'appuyant au 10* de ligne, le second à droite au 9* de ligne.
— A six heures du soir, les Saxons se portent sur Roncourt avec une extrême résolution. Nos troupes leur tiennent tête avec une extrême vigueur.
A partir de ce moment, les deux premiers bataillons du 9* de ligne opèrent isolément, ne recevant d'ordre de personne, livrés à l'initiative de leurs chefs et n'ayant aucun secours à attendre, puisque le 9** de ligne
était, en cet endroit, la dernière rései-ve présente sur le champ do bataille.
Le 1" bataillon, commandé par le capitaine adjudant-major Targe. se déploie en tirailleurs sur une ligne partant de Roncourt, bordant la crête du ravin, qui sépare ce village de celui de Montois et se recourbant sur la gauche pour se relier aux tirailleurs des autres régiments, qui se replient sur Saint-Privat.
De cinq heures à six heures un quart, le !•' bataillon du 9" de ligne occupe cette position critique, menacé, à chaque instant, dêtre tourné sur sa droite, et a, sur un effectif de huit officiers présents :1e capitaine Sieffert tué, le capitaine Vigne, le lieutenant Tripart et le sous-lieutenant Roux, blessés.
Pendant ce temps, le 2* bataillon, commandé par le capitaine Plumejau (car le commandant de Fuschambefg a été mis hors de combat dès le début de l'action), résiste énergiquement dans la position découverte qu'il occupe.
Ce bataillon a été réduit à cinq compagnies, par suite du départ pour Metz de la 6" compagnie (capitaine Colomb d'Écotay), chargée d'escorter un convoi de prisonniers. Pour faire face à l'ennemi, qui l'attaque à la fois de front et sur sa droite, il replie en potence ses deux compagnies de droite et fait un feu terrible, jusqu'à l'épuisement de ses munitions. Sur treize officiers présents, cinq sont blessés. Ce sont : le commandant deFuschamberg; le capitaine adjudant-major Delamarre; le capitaine de Grammont; les sous-lieutenants Mellenger, de Bouzon ville et Paguet. Le sous-lieutenant porte-drapeau Marny tombe blessé, mais son aigle est aussitôt relevée par les deux sergents qui veillent sur ce dépôt sacré.
Le général Bisson, toujours au plus épais du feu, encourage ses soldats de la voix et du geste. Auprès de lui se tiennent les généraux Archinard et Plombin, le lieutenant Gantois, du 20° de ligne, officier d'ordonnance, et le capitaine d'état-major Abria.
Le général Plombin, qui a remplacé le général Maurice, que son état de santé a forcé de quitter sa brigade au camp de Chàlons, a rejoint isolément à Metz, la veille même de la bataille (2* division du €• corps), où il n'a pas trouvé d'ailleurs sa brigade, qui a été coupée de Metz à Dieulouard.
Il n'en assiste pas moins de sa personne à la bataille du 18, où il est grièvement blessé d'un éclat d'obus à la tête.
Transporté immédiatement à l'ambulance établie dans l'église de Saint-Privat, où il faillit brûler, des obus y ayant mis le feu, cet otflcier
DÉFENSE DE RONCOURT 823
général fut fait pris;onnier par les Allemands et tenu pour mort par nous jusqu^à la fin du siège.
— De son côté, le 10* de ligne, formé dans une position dominante mais découverte, a immédiatement derrière lui des batteries d'artillerie installées presque sur la crête et supportant une canonnade des plus vives.
En avant de sa droite, presque au bas du coteau, à environ huit cents mètres de distance, se trouve le l" bataillon du 75* de ligne, dont nous avons déjà parlé (division Lafontde Villiers). Ce bataillon, disposé le long d'une haie en épines et dans la cour d'une maison avancée de Roncourt formant réduit, crible, de feux de salve, un bois situé en avant et un peu sur la droite, fortement occupé par le régiment de tirailleurs saxons (n* 108) dont on aperçoit, à travers le feuillage, les shakos à longue crinière noire et les tuniques vertes à collet et parements noirs.
D'autres troupes couvrent le village de Saint-Privat, en avant de la gauche du !()• de ligne, couvertes elles-mêmes par des tirailleurs.
Entre ces tirailleurs et le 1*' bataillon du 75* de ligne, placé derrière la haie dont on vient de parler, existe un terrain très découvert, formant croupe, et non occupé sur une longueur d'environ trois cents mètres, à cause de l'impossibilité qu'il y aurait à s'y maintenir.
Le lO de ligne vient d'achever son mouvement de formation en bataille, lorsque le général Lafont de Villiers, commandant la 3* division du 6*» corps, avec l'autorisation du maréchal Canrobert, donne en personne l'ordre au commandant Morin,du 2* bataillon du 10* de ligne, d'aller relever le i**" bataillon du 75% qui a épuisé toutes ses cartouches Ce dernier bataillon, qui a recueilli les soldats du 94* de ligne en retraite de Sainte-Marie-aux-Chênes et, ne pouvant plus tenir, recule par le nord de Roncourt, traverse les bois de Bronvaux et rejoint son régiment à Saulny pendant la nuit.
Le 2^ bataillon du 10* de ligne, entraîné par le commandant Morin, a couru aussitôt à découvert sous un feu très vif d'artillerie et de mousqueterie sur la nouvelle position qui lui est assignée et y a remplacé le 1" bataillon du 75" de ligne.
Le bois occupé par le régiment de tirailleurs saxons débordant en pointe, vers la droite du bataillon, une section de la compagnie Volpajola est détachée de ce côté pour éviter toute surprise.
Le 2* bataillon du 10* de ligne soutient, dans cette position, pendant trois heures, un feu nourri de mousqueterie, partant du bois où les tirailleurs saxons se sont embusqués et dont ils n'osent sortir.
Cependant, les cartouches, que les hommes ont ménagées avec le plus grand soin, s'épuisent. Notre feu se ralentit, tandis que celui de Tennemi augmente d'intensité.
L'artillerie française, appuyée au village de Saint-Privat, en arrière des !•' et 3* bataillons, du 10* de ligne, ne tire plus. Celle qui lui est opposée devient, au contraire, puissante, terrible et couvre le terrain d'obus et de mitraille.
— Longtemps le 75* de ligne a tenu tête à Tennemi. Dès le début de Taction, deux compagnies du 3* bataillon de ce régiment ont été déployées en tirailleurs, à quinze cents mètres environ de Sainte-Marieaux-Chènes, dont elles se sont approchées jusqu'à six cents mètres. Le 2* bataillon de ce régiment en a envoyé également trois.
Ces cinq compagnies, qui ont vue sur la vallée de l'Orne, ont fait éprouver à l'ennemi des pertes très sérieuses et longtemps Font empêché de déboucher de Sainte-Marie, après que celui-ci en a eu refoulé les défenseurs.
Le terrain est très favorable pour la défense de ces cinq compagnies, qui ne reculent que lorsque les munitions leur manquent.
Il est quatre heures et demie environ: des tirailleurs du 9* de ligne les relèvent aussitôt.
— Pendant ce temps, le !•' bataillon du 91* de ligne, sous les ordres du commandant de Hay-Durand, s'apercevant que de fortes colonnes ennemies se dirigent, à la faveur des bois, de manière à tourner la droite de notre 6* corps, complètement dégarnie de troupes, opère un changement de front oblique en avant sur son peloton de droite.
Cet officier supérieur protège son mouvement, en envoyant, en tirailleurs, la 3* compagnie (lieutenant Bourdon) couvrir le front du bataillon, mouvement que ce jeune lieutenant exécute avec une extrême vigueur.
Puis, pour garantir le bataillon de toute attaque sur le flanc droit, le commandant de Hay-Durand détache la 4» et la 6* compagnie (capitaines Dupont d'Aisy et Liénard), en observation du côté du taillis situé entre Auboué et Roncourt et occupé par les Saxons.
Ces deux compagnies, ayant, chacune, Tune de leurs sections en tirailleurs et l'autre en soutien, ont reçu pour mission d'observer le fond desravins où l'ennemi concentre ses forces.
Le capitaine Liénard fait alors preuve d'une grande intrépidité et d'une non moins grande intelligence, en opérant avec sa compagnie (la 6") sur le flanc de l'ennemi.
Ses tirailleurs, bien placés pour voir le terrain, ouvrent un feu très
Saint-Privat (18 ao6t). — Dans les tranchéet-abrit du plateau de Moscou.
vif et à bonne portée sur les premières colonnes saxonnes qui semontrent, et les refoulent dans le bois.
Le capitaine Liénard se fait alors appuyer avec beaucoup d' à-propos de son soutien et sait tirer habilement parti du terrain, pour écraser Tennemi par des feux de salve bien ajustés.
Malheureusement, ce 1" bataillon du 91* est criblé d'obus et de mitraille par une batterie placée en face de lui ; Tennemi comprenant» en effet, f importance de la position occupée par lui, veut, à tout prix, en déloger les défenseurs pour pouvoir achever son mouvement tournant.
Ainsi donc, grâce au changement de front, si opportunément fait ♦♦♦ Garnier Frères, éditeurs 104
par le commandant de Hay-Durand, l'ennemi est arrêté, pendant plusieurs heures, dans le mouvement tournant qu'il exécute sur notre droite- Pendant trois heures, le !•* bataillon du 91* de ligne reste inébranlable, sous le feu terrible de Tartillerie saxonne. Le capitaine Souillât vient d'être tué à la tête de sa compagnie ; un autre capitaine est blessé, un sous-lieutenant tombe, à son tour, grièvement atteint.
La mitraille fait d'afifreux ravages dans les rangs de ce batail on, qui ne songe pas un seul instant à se replier.
De leur côté, les 2* et 3* bataillons du 92*, postés sur la droite de Saint-Privat, soutiennent, eux aussi, une lutte opiniâtre.
Citons comme s'étant le plus particulièrement distingués dans cette terrible journée du 28:
Le lieutenant-colonel Champion, le commandant de Blondeau, le capitaine Latour d'Affaure, officier d'une vigueur et d'une intelligence remarquables; le capitaine Bourroux; les lieutenants Cirard et Poix; les sous-lieutenants Gast et d'Amarzit.
Le sous-lieutenant porte-drapeau Vial, celui-là même qui a si courageusement défendu son aigle contre les uhlans, dans la soirée du 16, tombe blessé au milieu de l'action; le lieutenant Blanc relève aussitôt le drapeau du 91* et le porte bravement pendant tout le reste de la bataille.
— Pendant cette énergique défense de Roncourt par quatre régiments français, présentant à peine un effectif de huit mille hommes, contre plus de dix-huit mille Saxons, la division de cavalerie du Barail, placée entre Saint-Privat et Roncourt, accourt pour prolonger notre droite et soutenir ainsi le flanc de notre 6* corps.
Cette cavalerie, composée du 2* chasseurs d'Afrique, des 2* et 3" chasseurs de France, par des démonstrations offensives*, des charges
1. Cet démonstrations offensives de nos troupes farent des plus favorables, car elles constitaent toujours, pour celui qui se défend, une preuve manifeste de la vigueur qu'il met dans sa résistance, en ne se contentant pai de recevoir passivement les coups qu*il reçoit et en essayant, au contraire, de reprendre le rôle d'assaillant. On n'admet pas, en art militaire, une défense sans retour oifeosif. — Au reste, le lieutenant-colonel Pay , aujourd'hui général, rapporte, que « la division Lafont de Villiert, dont faisaient partie le 91* et la dirision de cavalerie du Barail, avait ét^ chargée de reprendre l'offensive ■.
Le major prussien Hoflbauer, professeur aux écoles réunies de l'artillerie et du génie à Berlin, d'sccord avec le capitaine Helmuth et la relation prussienne, dit : « Peu de temps après la prise de Sainte-Marie, de forts détachements ennemis quittaient le plateau, entre Roncourt et Saint-Privat, pour marcher contre le village de Sainte-Marie. Le colonel von Leonhardi reconnut, dans ce mouve» ^ment des troupes ennemies, un retour offensif f\\û avait pour but de reprendre le village de Sainte-Marie.
« Le combat qui s'ensuivit, au nord-est de Sainte-Mar.'e, surpassa bientôt, en violence et en pertes, celui qui avait donné lieu & la prise du villag<>. Le colonel von Leonhardi fut blessé et remplace dans le commandement de sa brigade par le colonel Elterlein. I^es Saxons, malgré toute leur' bravoure et leur dévouement, ne purent résister à la supériorité numérique de l'adversaire et furent forcés de contenir leur élan. Cependant, l«s attaques répétées de l'ennemi, dirigées surtout contre l'aile gauche, vinrent se briser tour à tour devant l'attitude inébranlable des Saxons et devant la justesse du tii de l'artillerie allemande, qui réussit & tenir les batteries ennemies en échec.
« Le général Nehroff von Holderberg se trouvait à Sainte-Marie et fut témoin da cette latta opini&tre. »
DÉFENSE DE RONCOURT 827
en fourrageurs et en ligne, aide la brigade Becquet de Sonnay et le lO de ligne, à contenir les Saxons, que le général Bisson arrête du côté de Ronçourt, avec le 9° de ligne, le seul et unique régiment de la 2« division du 6* corps arrivé à Metz.
Au début de la bataille, la division du Barail, qui se composait seulement, à ce moment, du 2* chasseurs d'Afrique et du 2* chasseurs de France, s'était établie en bataille, près des batteries en avant de Saint-Privat, faisant face à Batilly.
Bientôt, la quantité des obus, envoyés par l'artillerie allemande, a obligé ces deux régiments de cavalerie à se reporter derrière Saint- Privat; toutefois notre artillerie ne quitte pas ses positions.
Des masses énormes de troupes allemandes couvrent l'horizon : elles descendent par Auboué et se forment dans la vallée, protégées par le bois situé en avant de Ronçourt.
Sainte-Marie-aux-Chènes est évacué, après une résistance héroïque, par le 94* de ligne. Les batteries ennemies s'établissent alors sur la route de Briey. Un commencement de retraite se faisant remarquer à cet instant, le lieutenant Cazenave du 2*» chasseurs de France, et le maréchal des logis chef des Vastines, du 3* escadron du même régiment, sont envoyés en reconnaissance, le premier dans la direction de Morange, le second du côté de Ronçourt.
Ces deux reconnaissances ne signalent nullement rapproche de lennemi.
— Vers deux heures de l'après-midi, le 3* chasseurs de France rejoint la division du Barail. Dès le commencement de Faction, le colonel de Sansal, commandant ce régiment qui était campé près de la ferme de Leipsick, a reçu Tordre de quitter le 3" corps pour se porter près du général du Barail, commandant la division de cavalerie du G* corps.
Le 3* chasseurs de France doit donc parcourir toute l'étendue de notre ligne de batteries (de la ferme de Leipsick jusqu'au delà de Saint- Privat), c'est-à-dire de l'extrême gauche à Textrême droite du champ de bataille.
Ce régiment part en colonne par pelotons, essuyant, sur une distance de plus de dix kilomètres, le feu des batteries ennemies, traversant des villages que les habitants aband onnent en toute hâte, laissant de distance en distance, quelques chevaux blessés. Par le plus grand des hasards, le 3* chasseurs ne perd, pendant ce périlleux trajet, pas un seul homme.
De deux à. quatre heures, la division du Barail, qui compte alors
r828 FRANÇAIS ET ALLEMANDS
trois régiments de cavalerie, exécute des marches et des contre- Tnarches autour de Saint-Privat, extrêmement gênée dans ses mouvements par le feu meurtrier des Allemands.
De ses deux batteries divisionnaires (5' et 6* du 19" d'artillerie), la 5* a été attachée à la division Lafont de Villiers, du & corps; la 6», sous les ordres du capitaine-commandant feédarrides, est restée avec sa division et ne cesse de tirer, suivant les oscillations de la cavalerie du général du Barail.
Tantôt ses obus frappent au milieu des files profondes de l'infanterie saxonne, gagnant au pas accéléré l'épaisseur des futaies du bois de Roncourt, maudits couverts qui semblent avoir été disposés dans la plaine, tout exprès pour abriter les Allemands; tantôt cette batterie -doit donner la réponse, sans trop de désavantage, aux nombreuses batteries ennemies ; tantôt, enfin, elle doit dissuader les uhlans saxons aux flammes de lance blanches et vertes, par l'argumentation des :boltes à balles, de venir sabrer ses servants sur leurs pièces.
— Vers cinq heures et demie, les Saxons commencent à déboucher par le bois de Roncourt; à ce moment, notre artillerie faiblit et notre infanterie parait plier.
Quand les trois régiments de cavalerie du général du Barail, dont l'attitude a été magnifique depuis le commencement de la bataille, voient les colonnes du prince royal Albert de Saxe noircir les avenues ^de Roncourt, ils frémissent d'impatience, réclamant la charge à grands •cris.
Avant que ce dernier flot puisse l'assaillir, Canrobert veut tenter un effort suprême et donne l'ordre à la cavalerie du général du Barail -de débusquer les tirailleurs ennemis.
Les cinq escadrons du 3* chasseurs de France gravissent rapidement les pentes, qui les séparent des tirailleurs saxons.
Les deux premiers escadrons, sous les ordres de leur colonel, doivent être lancés en fourrageurs et soutenus par les 3% 5* et & esca- -drons, commandés par le lieutenant-colonel de Puységur.
Le 2« chasseurs de France se porte également en avant et prend position pour appuyer cette charge.
Au signal donné par le général de Bruchard, qui se précipite à la tête des deux premiers escadrons du 3» chasseurs, ceux-ci, enlevés de pied ferme par le colonel de Sansal, partent à fond de train, déployés en fourrageurs. Ils sont aussitôt accueillis par une grêle de balles.
Le général de Bruchard et son officier d'ordonnance, le lieutenant Kifferi du 3* chasseurs de France, ont leurs chevaux blessés sous eux.
DÉFENSE DE RONCOURT 829
Le lieutenant Rondard est blessé et disparaît ; le capitaine Delauzon et le lieutenant Saintotte sont mis hors de combat; le sous-lieutenant Mériotte est démonté et tombe au pouvoir de Tennemi. Les capitaines Scheurer et Lanfranchi ont leurs chevaux tués sous eux; les montures du lieutenant-colonel de Puységur et du capitaine du Couëdic sont blessées; trois hommes de troupe sont tués et treize blessés, parmi lesquels rad.iudant sous-officier de Puységur, légèrement atteint à la tête; cinq chasseurs disparaissent; cinq chevaux sont tués, trente-cinq blessés.
Mais, sans se laisser arrêter par ces pertes, les deux premiers escadrons du 3* chasseurs de France arrivent, rapides comme la foudre, sur les tirailleurs saxons, les sabrent ou les foulent aux pieds de leui's chevaux, arrêtent les colonnes ennemies et permettent ainsi à notre infanterie de se rallier.
Cependant le feu des Allemands redouble ; les deux escadrons de chasseurs, ainsi que les trois autres escadrons de leur régiment, qui ont essuyé de pied ferme un tir de mousqueterie des plus violents, tournent bride et vont se reformer derrière les hauteurs, sur les premières pentes de la vallée.
Le 2* chasseurs d'Afrique envoie alors un escadron, sous la direction du commandant Bossan, du côté de Roncourt et le déploie en tirailleurs à la hauteur de ceux de notre infanterie.
Les feux nourris des chasseurs d'Afrique, formés sur un seul rang, font taire rapidement le feu des tirailleurs saxons, mais nos « Africains *> sont également obligés de se retirer sous le tir violent de Tartillerie ennemie, ayant seulement eu un sous-officier et deux hommes blessés.
De son côté, le 2* chasseurs de France, qui s'est, comme on le sait, formé en bataille sur la droite à deux cents mètres et à hauteur de Saint-Privat pour appuyer la charge du général de Bruchard, s'est porté en avant, au galop.
A cent mètres plus loin, il trouve une ligne d'infanterie française couchée à terre et reçoit pendant quelques minutes le feu destiné à cette infanterie.
Les chasseurs Dupont et Dusseau sont blessés; plusieurs chevaux sont atteints.
Comme les deux autres régiments, le 2*^ chasseurs de France revient au pas à son point de départ.
La division du Barail, tout entière, se reforme en arrière de Saint- Privat et reçoit du maréchal Canrobert Tordre formel de se tenir prête
à charger toutes les colonnes ennemies qui tenteront de déboucher entre ce village et celui de Roncourt.
— Malgré la vigoureuse résistance de notre infanterie et de notre cavalerie, les colonnes saxonnes gagnent du terrain. De plus, l'ennemi parait recevoir, vers six heures, de nombreux renforts que Ton voit descendre sur la lisière du bois de Roncourt; en même temps de fortes colonnes, précédées de tirailleurs, marchent au pas de charge sur ce village.
A six heures et quart, la position n*est plus tenable pour les deux bataillons du 9* de ligne, qui défendent Roncourt.
Deux compagnies du 1" bataillon de ce régiment ont tous leurs officiers étendus sur le carreau. Les troupes saxonnes débordent Roncourt, franchissent le ravin, qui traverse ce village de celui de Montois-la-Moiitagne, et menacent d'envelopper complètement les débris de nos deux bataillons.
Malgré tout, ceux-ci ne se retirent que lorsque les Prussiens et les Saxons, débouchant à la fois sur le plateau de Saint-Privat, vont les envelopper. C'est alors seulement qu'ils commencent leur retraite, qui s'opère par la forêt de Jaumont, les bois de Fevès et la route de Woippy, défendue par les batteries de réserve du 6* corps.
Lel" bataillon avait perdu un officier tué et trois blessés; seize hommes tués et trente-un blessés. Le 2« comptait cinq officiers blessés, douze hommes tués et quarante-un blessés. En outre, le petit étatmajor du régiment, qui marchait avec ce dernier bataillon, avait eu un officier blessé, un homme tué et trois blessés.
Au moment où le 9* de ligne évacuait Roncourt, le capitaine d'étatmajor Avon, aide de camp du général Bisson, que celui-ci avait envoyé demander du renfort au maréchal Canrobert, arrivait vers ce village, précédant la ?• compagnie de sapeurs du 3* régiment du génie, le seul renfort dont a pu disposer le commandant du 6« corps.
Ce capitaine, dont le cheval a disparu avec son ordonnance au milieu des rues incendiées de Saint-Privat, se dirige à pied vers Roncourt, le plus rapidement qu'il peut, ayant derrière lui les sapeurs du génie.
Il marche obliquement à travers champs, pour gagner la partie la plus déclive de ce dernier village, celle qu'il s'agit d'occuper et de fortifier en toute hâte. Tandis qu'il court assez péniblement dans cette direction et comme il approche de Roncourt, il entend, au milieu du bruit intense et général de la bataille, des balles siffler tout près de ses oreilles.
DÉFENSE DE RONCOURT 831
Ces projectiles sifflent de plus en plus nombreux, à mesure qu'il s'avance. Étant seul à courir dans la plaine, il se demande ce que cela peut bien être, et, s' arrêtant, il prend sa lorgnette et la braque dans la direction de Roncourt.
Aussitôt, il reconnaît qu'il fait fonction de but mobile à l'usago d'une quantité de gaillards coiff'és d'un shako à longue crinière noire des tirailleurs saxons, postés derrière les murs du village.
Le capitaine Avon fait aussitôt demi-tour; la fusillade redouble; mais heureusement aucune balle ne vient atteindre ce brave officier, qui peut rejoindre son général.
Un instant après, la compagnie de sapeurs du génie, arrivant par le haut de Roncourt, est reçue de même et forcée de rétrograder. Les Saxons sont arrivés par un bout de ce village, en même temps que le capitaine Avon et les sapeurs du génie y arrivaient par l'autre.
— Pendant que le 9* de ligne épuisait ses dernières cartouches sur les Saxons, une situation trop avancée, partant aventurée* et le manque de munitions rendaient la situation du 2" bataillon du 10^ de ligne extrêmement critique.
Débordé sur sa droite, attaqué sur son front par les troupes ennemies, qui sortent du bois de Roncourt, ce bataillon est en outre découvert sur sa gauche de plusieurs centaines de mètres, par nos troupes de gauche, qui se replient devant les masses ennemies gravissant le plateau.
Le 2« bataillon du 10« de ligne supporte, de ce dernier côté, un feu croisé auquel il ne peut répondre que par quelques rares coups de fusil, car les cartouchières des hommes sont entièrement vides.
Quelques instants de plus et la retraite de ce bataillon est impossible !
A ce moment, le 1" bataillon et trois compagnies du 3« bataillon du 10® de ligne, qui ont reçu ordre de rester en avant de Saint-Privat et qui jusque-là n'ont pu tirer un seul coup de feu, bien qu'exposés à un tir très meurtrier d'artillerie, sont portés aussitôt en avant par le lieutenant-colonel Doléac pour faciliter la retraite du 2* bataillon, qui parait compromise.
Leur marche audacieuse à la rencontre des colonnes ennemies s'opère rapidement avec ensemble, sans hésitation. Arrivés à six cents mètres des Allemands, nos soldats exécutent plusieurs feux de salve, qui arrêtent immédiatement les assaillants et les obligent à se couvrir.
Ceux-ci, fortement appuyés par d'autres colonnes, qui accourent sur leurs derrières et les poussent en avant, tentent de reprendre leur
mouvement offensif; mais le 1*' bataillon du iO* de ligne et les trois compagnies du 3* bataillon se portent aussitôt et de nouveau à leur rencontre, s'arrêtent et font à petite distance un feu terrible, qui coupe court à la marche des Allemands. Pendant quelques instants, l'assaillant est encore tenu en échec.
En môme temps, les trois autres compagnies du 3* bataillon du lO de ligne ont été, elles aussi, portées en avant et déployées vers la droite, pour contenir Tennemi et couvrir nos positions découvertes et tournées de ce côté.
Grâce à ces mouvements, le 2« bataillon peut enfin effectuer sa retraite, faisant bonne contenance et, se défendant pied à pied, remonte le plateau découvert de Saint-Privat, en brûlant ses dernières cartouches.
Mais alors, toute nouvelle marche en avant est devenue impossil)Ie. L ennemi, très supérieur en nombre, protégé par une artillerie des plus redoutables à laquelle la nôtre ne peut plus répondre depuis longtemps, couvre nos positions d'une grêle de projectiles.
N'importe ! Le 10* de ligne lutte toujours contre les forces sans cesse croissantes de Tennemi. A cette rude journée de Saint-Privat, ce régiment, malgré les fatigues des cinq journées précédentes, montre la plus grande fermeté, ne se laissant impressionner ni par le nombre des assaillants, ni par la puissance de leur artillerie.
Citons parmi ces braves combattants ; le capitaine adjudant-major Buisson : le capitaine Jobit ; le tambour-major Deligny ; le sergentmajor Gisselberger ; le sergent-fourrier Damiens ; les sergents Boucquemont, Rohem, Guérin, Trochon, Pujol ; le caporal-clairon Béqué; le caporal Réty ; le sapeur Leroy ; les soldats Legall, Bosc, Le Floch, Bolsramé, Destz, Le Boulech, Jean-Marie.
Le lieutenant-colonel Doléac, qui commande le !()• de ligne, et le commandant Geny, du 1" bataillon, tombent blessés et restent tous les deux sur le champ de bataille, où ils sont fait prisonniers de guerre.
Le médecin-major Hanès est blessé en pansant les soldats atteints par le feu de Fennemi. Le capitaine Courvoisier est tué.
Sont encore blessés : les capitaines Rigail, Jobit, Volpajola; les lieutenants Guichard, Leclerc ; les sous-lieutenants Co ville et Baigneux.
Sont en outre tués ou blessés et restent snr le champ de bataille : le lieutenant Velsche, tué ; le capitaine Doumergue et le sous-lieutenant Gardien, atteints mortellement; le capitaine Troisrieux ; les lieunants Tessier, Varennes, de Laidet, Petot, Lapeyre, Fiejdel ; les sous-
La charge de la mort!
lieutenants Dumareix, Berthelot, blessés. Le sous-lieutenant Vlllemin est entouré et fait prisonnier, malgré sa défense désespérée.
Le village de Saint-Privat est en feu, l'ambulance du 10* de ligne, qui y est établie, n'est pas même respectée par l'ennemi et devient la proie des flammes.
Le 10* de ligne soutient la lutte jusqu'aux dernières limitesdu possible ; il a une belle et glorieuse part dans la défense des positions de droite du village de Saint-Privat, qu'il a occupées, pendant plus de trois heures, sous le feu de la plus formidable artillerie.
Cependant ces positions sont envahies peu à peu ; ce brave régl^ ment, ayant brûlé toutes ses cartouches, ne se retire qu'après épuise-
*** Gar:«iir Frbris, sditsurs. 103
ment complet des munitions, effectue sa retraite pied à pied et va se rallier en arrière de Saint-Privat.
Le commandant Morin, le seul officier resté debout, en a pris le commandement,, et les bataillons, à la fin de la journée, sont sous les ordres : le 1", du capitaine adjudant-major de Clermont ; le 2*, du capitaine adjudant-major Buisson ; le 3; du capitaine Bernard (jeune), commandant la 3' compagnie*
Le 10* de ligne a perdu dans cette rude journée : quatre officiers tués, dix-neuf blessés et un disparu. Quatre cent seize hommes de la troupe ont été mis hors de combat*
— La brigade Becquet de Sonnay (division Lafont de Villiers) n'a pas opposé, sur la droite de Saint-Privat, une résistance moins vigoureuse que les 9* et lO* de ligne.
Les 2* et S*» bataillons du 75* de ligne, après une défense acharnée en avant de Roncourt, hachés par les obus, décimés par la mitraille, auxquels ils ne peuvent répondre, sont obligés, ainsi que Ta déjà fait leur 1" bataillon, de se retirer.
Ces débris marchent en retraite, comme â Texercice, avec le drapeau déployé, en passant par l'intervalle compris entre Roncourt et Saint-Privat, et n'ont un peu de répit qu'après avoir franchi la crête-
Grâce à l'heureuse disposition du terrain sur lequel il a combattu, le 75* de ligne perd seulement quatre-vingt-dix-neuf hommes mis hors de combat. Un seul officier, le sous-lieutenant Mathieu, est tué ; le lieutenant Acquier et le sous-lieutenant Loriferne sont blessés. Le médecinmajor Judée et Taide-major Dessaux sont portés disparus.
— Le !•' bataillon du 91' de ligne a dû également se résigner à battre en retraite, aucun soutien, aucun renfort n'apparaissant. Il le fait en boti ordre, couvert par ses tirailleurs, et vient prendre position, en arrière de la crête de Saint-Privat, à gauche de ce village.
Déjà les deux autres bataillons de ce régiment, après une lutte opiniâtre et l'épuisement de leurs munitions, se sont vus contraints d'opérer le môme mouvement rétrograde, le 2* bataillon, sous la direction du capitaine Rey, en remplacement du capitaine Paganaxi, blessé.
Le 1* bataillon vient alors opérer sa jonction avec les deux autres.
Le 91* perd ce jour-là : deux officiers tués : le capitaine Souillot et le lieutenant Jaillet. Huit officiers blessés : les capitaines Paganaxi, Latour d'Affaure, Savornin; le lieutenant Mossou ; les sous-lieutenants Bonneton, Perard, Pentre ; le sous-lieutenant porte-drapeau Vial.
DÉFENSE DE RONGOURT 835
Cent quatorze hommes de la troupe sont tués, blessés ou disparus.
En outre, tous les bagages des officiers restent au pouvoir de Tennemi.
— N'oublions pas de mentionner la brillante conduite de la 2* section de la 3* compagnie de sapeurs du 3* régiment du génie (division Tixier), chargée de mettre Roncourt en état de défense. Cette section, commandée par le lieutenant Mangard, ne se retire que lorsqu'elle voit la tranchée, qu'elle occupe, débordée et près d'être tournée. Elle se replie en bon ordre, tout en continuant de combattre.
Le 94* de ligne, après sa vigoureuse défense du village de Sainte- Marîe-aux-Chênes, s'est replié sur Roncourt et se retire avec les défenseurs de ce village, dirigés par le colonel de Geslin et le lieutenantcolonel Hochstetter.
— Il faut dire qu'en évacuant Roncourt, le général Bisson a eu soin d'amuser l'ennemi par une petite arrière-garde, fournie par quelques compagnies appartenant au 10* de ligne et au 91'. Ces compagnies ont rouvert, sur tout le pourtour de ce village, un combat de tirailleurs, à la suite duquel elles laissent quelques prisonniers entre les mains de l'ennemi.
Pendant ce temps, les troupes qui ont défendu Roncourt et ses abords reculent lentement.
— Les débris du 75' de ligne se retirent, réunis à ceux du 91" et du 94" de ligne, quand, à un demi-kilomètre en arrière de cette position, ils sont arrêtés par le général Becquet de Sonnay, commandant la l" brigade de la division Lafont de Villiers (75' et 91' de ligne).
Ces trois régiments, qui viennent de la crête, reçoivent de ce général l'ordre de se former en carré avec trois faces en bataille, la quatrième devant recueillir, en colonne, tous les hommes de la 3® division du 6* corps, qui rejoindront isolément.
Ce carré doit, en outre, être prêt à repousser toutes les tentatives que pourrait faire la cavalerie prussienne, pour inquiéter la retraite du 6* corps.
Une batterie, qui n'a plus que quatre ou cinq coups à tirer par pièce, opère avec cette arrière-garde et se place près de l'embranchement situé à douze cents mètres environ au sud-ouest du château de Jaumont, sur la lisière de la forêt de ce nom.
A peine ces troupes se sont-elles formées en carré, qu'un officier d'état-major vient demander du renfort au général Becquet de Sonnay, pour le porter sur Saint-Privat. Le général envoie la moitié des troupes
groupées autour de lui ; puis, la garde, qui est annoncée, n*étant pas encore arrivée, il continue lentement son mouvement de retraite avec Fautre moitié, presque entièrement composée d*hommes du 94* de ligne, qui sont mis rapidement en ordre par le colonel de Greslin et le lieutenant colonel Hochstetter.
Cette fraction vient border la lisière de la forêt de Jaumont entre Roncourt et Saint-Privat, accompagnée par la batterie d'artillerie, la seule, qui, depuis quatre heures du soir opère au sud-ouest de Roncourt, et qui vient d'épuiser complètement sesu dernières gargousses.
En ce moment, les batteries ennemies, massées sur les hauteurs d'Auboué, tonnent sur nos derniers bataillons déployés en avant de Saint-Privat et les écrasent sous leurs obus. Ce village et celui de Roncourt, où déjà les Saxons commencent à se montrer, sont en feu.
A l'entrée des bois de Saulny, de Jaumont et de Plesnois, l'encombrement sur la route de Briey à Metz est considérable. Hommes, chevaux, fourgons, voitures, tout s'y précipite avec une grande confusion, parce que, en réalité, on ne connaît pas la ligne de retraite.
A chaque instant, les Allemands concentrent de nouvelles forces sur les hauteurs, afin de rendre la retraite de nos troupes plus difficile.
— Sur ces entrefaites, Roncourt, qui a été évacué par nos troupes, est occupé à six heures et demie par les colonnes du XIP corps (saxon). Celles-ci se mettent aussitôt en mesure de marcher sur Saint-Privat, afin d'appuyer, en flanc, l'attaque suprême que la garde royale prussienne va tenter de front sur ce village embrasé, que des fractions de notre 6" corps continuent à défendre avec toute Tobstination du désespoir.
L'action décisive s'engage. — Marche des Saxons de Roncourt sur Saint-Privat. — Forces allemandes et forces françaises. — Le 100« de ligne en réserve. — Canrobert. — Sa glorieuse conduite. — Rage de nos soldats. - Saint-Privat est attaqué de tous côtés. — Attaque des grenadiers saxons du corps contre le ^« de ligne. — Un stratagème allemand. — « Cessez le feu !» — Reprise de Tattaque. — « Pas de quartier! » — Le colonel Ganzin retient un mou\ement offensif de ses liommes. — Le sergent Fouché. — Attaque de la fa<*e ouest de Saint-Privat. — Le 4« de ligne se porte en avant — Attaque de la 4« brigado de la garde prussienne. — « Laissez-les venir ! » — L'ennemi est repoussé. — Le dernier assaut des Allemands. — Incendie du village. — L'église enflammée s'écroule. — Courage de nos soMats. —Les tringloU sons le feu. —La musique du 93« joue la Marreillaise. — « Voici la garde! » — La charge. — Un assaut très exagéré par les Allemands. — Retraite de nos troupes. — r.e 93« se retire le dernier et traverse Saint-Privat. — Perte des bagages. — Traitsde courage d'ofHcieis et de soldats du 4« de ligne. — Défense du 9« bataillon de chasseurs-
— Ses pertes. — Pertes de la 3* compagnie du 3« du génie. — Le 3* bataillon du 100« de 1 gne. — Pertes de ce régiment. — Pertes du 12« de ligne. — Officiers et soldats cités & l'ordre de ce régiment. — Pertes du 3« bataii:on du 9* de ligne. — Pertes des trois compagnies de gauche du le» bataillon du 94« de lipne.
— Défense de la division Levassor-Sorval. — Le 25« de ligne tente un retour offensif. — Le colonel Gibon et son cheval blanc. — Pertes du 25« de ligne. — Le colonel Hanrion du 26® est blessé. — Sa carrière militaire. — Pertes du 26« et du 28" de ligne. — Retraite du 70». — Ses pertes. — Les Allemands entrent dans Saint-Privat.— Mort du général von Craushaar. — Défense de la e» compagnie ou 3« bataillon du 93e. — Ses pertes. — Sa retraite. — L'ennemi suit de près. — Combat acharné dans les rues et les maisons. — Canrobert veut tenir quand même et est entraîné. — Horrible tuerie.— Dernière défense du cimetière de Saint-Privat. — Le sous-lieutenant Coumès du 93« et son détachement sur la place de l'église. — Défense dans une maison. — Blessés mis à l'abri. — Combat sur la place. — Le capitaine du génie Audier. — Sa mort. — « A la baïonnette! » — Un dernier combat. — Le sous-lieutenant Coumès est blessé, fait prisonnier et conduit à l'ambulance. — Officiers français blessés.— Un véritable charnier. — Mort du lieutenant Sageran du 93<». — Relations allemandes sur le combat intérieur dans Saint-Privat. -- Une odieuse imputation.
— Pertes du 93» de ligne. — m La bataille du désespoir ». — L'aumônier de la division Lafont de Viiliers va au-devant des Allemands, le crucifix à la main.
— Mort héroïque du sapeur Bégev du93«. — Ridicules fanfaronnades d'un jeune officier prussien dans l'ambulance française. — - Prisomiers français réunis sur la place. — Les grenadiers prussiens devant les obus. — « Saluez! Saluez donc! » — Lazzis de nos soldats. — Réflexion d'un officier français. — Borusses et Germains. — Les ruines de Saint-Privat. — L'église et le presbytère. — Cadavres dans les rues. — Le commandant Leroux. — Pas d'eau à Saint-Privat. — Relèvement des blessés. — Dévouement de nos soldats pour leurs officiers. — Le sapeur Chabas veille sur le cadavre de son capitaine. — Un loyal ennemi. — Pertes du 6» corps français. — Pertes efl*royables de la garde prussienne et des Saxons. — Le tombeau de la garde royale. — Courage des troupes du 6e corps. — Réfiexions du colonel Derrécagaix.
Comme on vient de le raconter, le XII* corps (saxon) a terminé son mouvement tournant, un peu après six heures et demie du soir et a
atteint le village de Roncourt, abandonné par nos troupes, qui se sont repliées sur la forêt de Jaumont et la route de Saulny.
La lutte décisive va éclater! A sept heures et demie, l'action générale s'engage enfin *.
Les Saxons y prennent part au nord et au nord-est. Ils complètent ainsi le projet de Frédéric-Charles d'aborder notre position de Saint- Privat sur cinq colonnes, qui ont été longtemps trop éloignées les unes des autres, pour frapper un coup décisif.
Aussitôt que nos soldats ont évacué Roncourt, une partie de la gauche de la 45* brigade d'infanterie allemande (XII* corps) a occupé cette position, tandis que la droite de cette brigade (2* et 3* bataillon du 2« régiment de grenadiers saxons du corps) se porte, sous les ordres du général von Craushaar, contre la gauche de Saint-Privat, d'où part un feu meurtrier qui décime ses rangs.
Les batteries légères attachées à la colonne tournante débouchent au sud de Roncourt et, se mettant aussitôt en ligne, ouvrent le feu, pour soutenir le mouvement offensif de la 45* brigade, qui s'apprête à fondre sur Saint-Privat.
En même temps les batteries de la 23* division et la réserve d'artillerie saxonne canonnent vigoureusement ce dernier village de sept heures un quart à sept heures trois quarts et y propagent rapidement l'incendie.
Dans la 48* brigade, deux bataillons (!•' et 2* du 107') sont également dirigés sur Saint-Privat, tandis que le reste (3* du 107% !•' et 3* du 106' et le 13* bataillon de chasseurs) reçoit Tordre d'étendre le mouvement tournant, en s'avançant entre Roncourt et Saint-Privat, pour prendre à dos Saint-Privat, qui constitue la clef de cette partie du champ de bataille.
En même temps la garde royale prussienne s'avance par l'ouest et par le sud et renouvelle l'attaque dans le même ordre que précédemment : deux brigades au sud de la route de Sainte-Marie à Saint-Privat; une brigade sur la route même.
A la gauche de la garde marchent deux brigades du X** corps (20* division). La 47* brigade (XIP corps), et la 19* division, général von Schwarzkoppen, du X* corps, forment la réserve avec la division de cavalerie Rheinbaben.
1. D'après la capitaine Halmuth, «il était sept heures trois quarts, quand an moment da répii se déclara dans les mouvements, sur toute la ligne du corps saxon et de la garde: les troupes sraient besoin da respirer, pour pouvoir donner le dernier assaut, au vi lage de Saint-Privat ». Caorobert s dit la même chose dans sa déposition du procès de Bazaine : « La bataille sommeillait, dit-il, quand, te.». Par conséquent, il pouvait bien être sept heures quand le mouvement décisif s'est prononcé.
La 46' brigade du XIP corps, retardée dans sa marche, est restée bien en arrière et se trouve seulement à Moineville, au moment où la grande attaque va commencer.
— Les incidents de la marche des Saxons sur Roncourt, sa lenteur, la prise de ce village, sont autant de faits qui, parvenus à la connaissance de Bazaine, ont dû Téclairer sur le but de l'ennemi, et témoignent de la faute volontaire, calculée, que celui-ci commet en n'envoyant point, à temps, la garde impériale au secours de Canrobert.
— Pour achever cette lutte inégale et acharnée, les Allemands ont donc enfin concentré sur Saint-Privat l'efifort de vingt-six batteries et de cent mille hommes environ.
La garde royale prussienne (trente-sept mille hommes, réduits déjà de près de sept mille, il est vrai, pendant la première attaque), le XIP corps saxon, et les trente-cinq mille hommes du X* corps, ces derniers formant réserve, s'avancent contre Saint-Privat, sous la protection de cent cinquante-six pièces de canon, qui tonnent en môme temps sur ce village. Nos braves artilleurs tiennent tête à cette formidable artillerie avec une extrême vigueur, et nos petites pièces de 4 tirent presque aussi vite que les Krupp allemands. Malheureusement, beaucoup de nos servants sont mis hors de combat et notre tir se ralentit, l'ancienne manœuvre nécessitant plus de monde que la nouvelle.
— Canrobert, pour tenir tète à ces cent mille adversaires et défendre Saint-Privat, ne dispose plus que d'une vingtaine de mille hommes environ, à savoir : le 93» (3' division) sur la face nord du village, le 4« de ligne (!'• division) sur la face ouest ; le 9* bataillon de chasseurs à pied (1" division) et trois compagnies du 94* de ligne (3« division) retranchées dans le cimetière et ses abords; le 3* bataillon du 9* de ligne (3« division); le 12* de ligne (!'• division), plus des firactions du 75' et du 91» de ligne (3* division). A gauche et au sud de Saint-Privat, se tient la 4* division : 25% 26% 2» et ?()• de ligne. '
Enfin, le 100" de ligne (1" division) a été placé en réserve, derrière le 12* de ligne, ayant à sa gauche le village de Saint-Privat et à sa droite les bois de Jaumont.
Le 1" bataillon, commandant Née-Devaux, a pris position à l'extrême droite de toute la ligne en face de Roncourt. Lors du mouvement tournant des Saxons, après avoir lutté avec acharnement, ce bataillon s'est replié lentement, en défendant pied à pied sa position, et a gagné la route de Metz par les carrières de Jaumont, profitant de tous les accidents pour retarder la marche de l'ennemi.
Le 2* bataillon, commandant Pernot, chargé de relier le !•' au 3- bataillon, a pris position en avant de Saint-Privat, sur la face nord, en profitant d'une petite élévation, qui lui donne commandement sur le terrain en avant.
Le 3* bataillon, commandant Poilloue de Saint-Mars, est resté en réserve en arrière du village.
— Trop faible en infanteri3 pour refouler Tennemi, écrasé par rartillerie dès qu'il prend l'offensive, Canrobert attend...
Il attend la garde française, et c'est le corps saxon qui parait à sa droite.
Dès que ce dernier corps est arrivé en vue, la garde prussienne a poussé des hourras, puis, reprenant courage, s'est élancée de nouveau en avant.
Nos soldats, abandonnés par Bazaine, n'ont plus qu'à mourir ! Il ne leur reste plus qu'un dernier point d'appui : le centre même de la défense. Leur artillerie est muette ; depuis huit heures, ils combattent sous une grêle de balles et de projectiles qui ont éclairci leurs rangs et mis hors de combat un grand nombre d'officiers de tous grades.
Mais Canrobert est au milieu d'eux, solide comme un roc, sur sa grande jument bai brûlé.
Ses yeux gris clairs voient tout, et, s'il commandait en chef, il ne se bornerait certes pas à visiter le plateau du fort Saint-Quentin.
Tourné, menacé de tous côtés, ce vaillant homme de guerre va encore longtemps opposer une résistance indomptable à cette armée immense qui l'enveloppe et le presse de ses cent mille baïonnettes.
Jamais peut-être, dans sa longue et glorieuse carrière militaire, même sur la brèche de Zaatcha, dans le ravin d'Inkermann ou dans les rizières de Magenta, Canrobert ne fut aussi sublime que ce jour-là. sur les décombres fumants de Saint-Privat.
Encouragés par la présence d'un tel chef, les soldats du 6* corps ne songent qu'à se battre avec acharnement et résistent avec une obstination inouïe.
D'instant en instant, leurs rangs se resserrent. A tout moment on entend des cris de : « Vive la France! Vive l'empereur! »
Presque toujours, c'est le dernier adieu d'un soldat ou d'un officier à sa patrie malheureuse !
Et pourtant, quoique bien éprouvées, nos troupes ne sont pas encore vaincues. Au milieu du grondement de la canonnade et du tumulte de la bataille, nos soldats espèrent encore. Oui, ils espèrent que la garde impériale ne sera pas immobilisée ; ils savent que Tappa-
En tirailleurs!
rition seule de ces vigoureux zouaves, grenadiers et voltigeurs peut changer la situation; mais, hélas! la garde ne vient pas, et les débris du 6* corps sont de plus en plus enveloppés dans Saint-Privat.
Alors l'inquiétude gagne les soldats de Canrobert. Depuis longtemps déjà, ils luttent vainement un contre six et maintenant ils sont sur le point de brûler leur dernière cartouche. Ils se battent encore, mais, pour le plus grand nombre, c'est avec la certitude de succomber ce jour-là.
Il se produit un moment de tristesse profonde, un moment de désespoir, qui court comme un éclair du grand au petit.
C'est à l'heure où ces braves gens se voient complètement aban-
♦♦* Gar.mer Frères, éditeurs. 106
8i2 FRANÇAIS ET ALLEMANDS
donnés à eux-mêmes, où, privés de cartouches, ils ne peuvent plus rendre aux Allemands les balles, que ces derniers leur envoient, où les artilleurs français se retirent, n'ayant même plus de gargousses pour charger leurs canons.
Déjà, nos troupes, qui ont voulu tenter un dernier mouvement offensif, ne sont même pas parvenues à joindre l'ennemi, et arrêtées par les obus et la mitraille, ont été rejetées dans Saint-Privat. On voit alors de pauvres soldats sangloter de rage, n'ayant plus une cartouche à brûler contre les Prussiens.
Et, tandis que l'ennemi fait feu de tous côtés, que le bruit de son artillerie ressemble au tocsin du dernier jour, plusieurs de nos troupiere, saisissant leur arme, désormais inutile, par le bout du canon, s'élancent vers l'ennemi et tombent foudroyés par des feux auxquels ils ne peuvent plus répondre.
— Asept heures, les débrisdu 5* corps sont gravement compromis.
Ladmirault, qui volt leur fausse position, se trouvant attaqué luimême par des forces supérieures, ne peut songer à prêter secours à Canrobert, qui demeure en prise à tous les coups des Allemands.
Saint-Privat est assailli à la fois au sud, au nord, à l'ouest. Les troupes saxonnes, qu'on a vues primitivement se diriger sur Roncourt, comprenant sans doute que nos troupes ont pris le parti de ne pas leur dteputer ce point et même de l'évacuer et que, par conséquent, il est inutile d'y amener beaucoup de forces, refluent maintenant sur le front nord de Saint-Privat.
Neuf bataillons d'infanterie saxonne marchent sur le saillant nordouest de Saint-Privat, où se tient le 93% abrité derrière les murs de clôture.
Ces bataillons se rapprochent ainsi de l'extrême gauche de la !«• brigade de la garde prussienne.
Cette masse d'infanterie comprend à la fois, intercalées ou interposées dans Tintervalle des bataillons, des compagnies de la garde prussienne, des grenadiers du corps et des fusiliers saxons.
Ces grenadiers du corps de la garde saxonne, véritables géants, portent un uniforme à peu près identique à celui de la garde prussienne, à cette différence que la patte d'épaule de leur tunique est bleue avec un large passepoil rouge.
Le 93" de ligne ouvre alors le feu, en commençant par quelques salves, qui ne tardent pas à dégénérer en un feu à volonté des plu^ nourris.
Les hommes ont, en effet, une grande difficulté à entendre lescom-
mandements dans Tinexprimable vacarme, qui se fait et auquel les constructions de Saint-Privat donnent la plus grande répercussion.
Les bataillons ennemis sont à environ sept cents ou sept cent cinquante mètres du saillant nord-ouest du village et Ton n'a pas idée de la fusillade meurtrière quMls subissent déjà.
Mais ces bataillons, sans riposter autrement que par le feu des quelques tirailleurs qui les précèdent, en marchant dans un excellent ordre (en colonnes de compagnie), précédés d'une chaîne de tirailleurs s'avançant par bonds successifs, les capitaines à cheval sur le flanc de leur compagnie, n'en poussent pas moins en avant. Ils s'avancent avec assez de rapidité vers le saillant, mais, arrivés à moins de quatre cents mètres, on les voit s'arrêter, hésiter.
Pourtant derrière eux, en les renforçant, marche le régiment des grenadiers du corps, qui se trouve, en un clin d'oeil, en ligne avec eux. Mais ces grenadiers hésitent comme les autres, ainsi que les compagnies de la garde prussienne qui tiennent la droite de cette colonne d'attaque.
Alors se passe un fait inouï. Des officiers ennemis se portent en avant des colonnes de compagnie et, ôtant leurs larges ceintures d'argent, les agitent en l'air devant le 93» de ligne : en même temps, quelques-uns lèvent leur épée la pointe en bas.
Derrière ces officiers et aussi sur la chaîne de leurs tirailleurs, des soldats mettent genou en terre et élèvent leurs ftisils, la crosse en l'air.
Nos soldats ne comprennent rien à ces signaux; cependant, voyant le feu cesser du côté des Prussiens, ils croient à une reddition : immédiatement nos officiers font sonner : « Cessez le feu ! » par tous les clairons du régiment.
Mais un feu plus violent que celui que font nos hommes à ce moment, vu surtout que beaucoup d'officiers n'ont pas résisté à la tentation de prendre un fusil, ne cesse pas instantanément.
Alors, pour faire mieux comprendre aux Français leurs intentions ou peut-être pour garantir un peu leurs hommes par une barrière improvisée, et en même temps, les mieux retenir au devoir ; sans doute aussi pour prévenir un afl'olement, une panique, qui pourrait être imminente devant une fusillade aussi meurtrière que la nôtre*, les compagnies allemandes, arrêtées sur le front de notre 93" de ligne
1. On a pensA ésralomant qas lea Allemands avaient d& arrêter cette attaque de front un peu prématurée et trop en l'air, pour donner à Vai toque de flanc de leuri colonnea débouchant par le chemin dea carrièrea de Jaumont, le tempa de m produire à la portée nécessaire pour se combiner ayej Vatt^que iê front.
forment les faisceaux, oui, les faisceaux, sovis le feu, et leurs officiers font coucher les soldats à plat ventre, en arrière de ces faisceaux que nos balles renversent, faussant les canons et brisant les crosses.
Un grand cri s'élève alors dans nos rangs : « Ne tirez plus! Cessez le feu ! Nous les tenons, ils se rendent. » Nos soldats pensent, en effet, que n'ayant plus de munitions et ne pouvant plus avancer, ces Allemands se mettent à notre discrétion.
Le feu est enfin arrêté de notre côté, mais non sans peine. Les ennemis, croyant alors que si le feu cesse, à son tour, chez nous, c'est faute de munitions, se précipitent sur leurs faisceaux en criant : Hourra ! Vorwœrtz / » et ils reprennent vivement la marche en avant, une marche qui, il faut le dire, ressemble à une charge à la baïonnette, en ordre compact.
A cette vue, nos soldats sont pris de rage. « Ce sont des traîtres, crient-ils, c'est pour nous tromper en nous amusant, pas de quartier I pas de pitié * ! », et le feu reprend avec une intensité telle que les Allemands sont obligés de s'arrêter de nouveau; mais cette fois leurs tirailleurs ripostent.
Pendant ce temps, nos hommes ramassent par terre toutes les cartouches des morts et des mourants, à qui on retourne les poches, les cartouchières et les musettes.
Le 93* de ligne tient ainsi en respect plus d^un quart d'heure encore les assaillants, qui ne sont pourtant pas à plus de trois ou quatre cents pas des Français, c'est-à-dire à une portée d'assaut.
Nos troupiers ajustent chacun de leurs coups avec un sang-froid imperturbable et combattent avec un entrain extraordinaire. Quelques tirailleurs ennemis s'étant repliés dans les intervalles de compagnie pour démasquer la charge, les hommes du 93* croient que ces Allemands tournent le dos pour battre en retraite. Beaucoup d'entre eux, impatients, sautent par-dessus les murs de clôture, qui les abritent jusqu'à hauteur de la poitrine et s'élancent à leur poursuite en criant : « A la baïonnette ! »
Les officiers ont beaucoup de peine à les arrêter. C'est surtout le colonel Ganzin qui retient cet élan, en clamant : « Restez, ne bougez pas, ne quittez pas la position. » Il avait des raisons pour cela, le brave colonel. Déjà, en efifet, il a reçu du maréchal Canrobert l'ordre de la retraite.
Toutefois, il appelle un sergent du nom de Fouché, qui est sorti
1. Quelques jours après la bataille de Saint- Prirat, il parut un ordre de l'armée du Rhin, signalaBl !•■ manœuvres ■ d<^loyaIes » de n >8 ennemis et invitant les troupes à ne plus s'7 laisser prendre.
tout récemment de Técole de tir avec un excellent numéro et lui demande : « A quelle distance sont-ils? » Ce sous-officier répond : « En prenant la hausse de deux cents ou deux cent cinquante mètres, et en tirant bas, car le terrain est incliné, tous nos coups doivent porter. »
Les commandants des bataillons crient alors : « Prenez la hausse de deux cents mètres ! » et l'on prend cette hausse (qui donne à nos soldats le bénéfice des ricochets), puis on fait un feu d'enfer.
Mais, au bout de quelques instants, les munitions du 93* sont épuisées.
Ce qui a permis à ce régiment de tenir jusque-là, ce sont d'abord les cartouches des morts et des blessés, et ensuite une aubaine inespérée qui lui est venue du 2* chasseurs d'Afrique, lequel est en position d'attente avec les 2* et 3* chasseurs de France derrière le village.
Cette aubaine, c'est un caisson dit de bataillon, comme le maréchal Niel en avait fait mettre en service un certain nombre dans les corps de troupes (pour les manœuvres d'ensemble où la campagne).
On profite de ce dernier ravitaillement pour reprendre haleine pen- "dant la distribution des cartouches qui, comme bien l'on pense, est faite très sommairement. On les jette dans les rangs par paquets, attrape qui peut, en disant : « Qui est-ce qui en veut ? »
Comme on le voit, notre infanterie, si dévouée et dont on ne peut trop redire la belle attitude, quoique se trouvant livrée à elle-même devant un ennemi dont les feux redoublent d'activité, a encore maintenu les Allemands à distance devant la face nord de Saint-Privat.
Bientôt Frédéric-Charles s'aperçoit qu'il n'a devant lui que de l'infanterie ; alors il porte ses troupes en masse compacte sur notre droite et essaye de nous tourner en passant entre Saint-Privat et la forêt de Jaumont. Déjà nos troupes, qui le matin s'étendaient près des bois de Montois, se sont rabattues vers le sud et sont à cheval sur la route de Briey. Mais les débris des troupes, qui ont défendu Roncourt et que le général Bisson a placés sur la lisière de la forêt de Jaumont, parviennent encore à arrêter cette tentative de l'ennemi.
— Au même instant de fortes colonnes de la garde prussienne marchent sur la face ouest de Saint-Privat et principalement sur le cimetière où s'est retranché le 9* bataillon de chasseurs à pied. La masse des assaillants semble devoir écraser, sous le nombre, ce bataillon ainsi que quelques fractions du 6" corps qui défendent celte partie du village.
Le maréchal Canrobert voit aussitôt le danger et donne l'ordre au général Péchot de se porter avec le 4* de ligne au secours des chas-
seurs à pied. Ce général, qui se multiplie depuis le commencement de la bataille, court à ce régiment.
Certains croient que cette brave troupe a épuisé toutes ses forces: mais, quand la charge est battue, on comprend que le régiment du colonel Vincendon est solide encore et que, sur ce point, le sort d'un'e partie de larmée française est en jeu.
A l'instant, le 4* de ligne s'élance au pas gymnastique, traverse Saînt-Privat et se répartit à la gauche du 93*, sur la face ouest, sous la direction de son jeune et vaillant colonel, qui fait garnir les clôtures d'un nouveau rang de défenseurs. En quelques minutes, le régiment a occupé tous les points susceptibles d'être défendus.
A peine le mouvement du 4* de ligne s'est-il achevé qu'un feu terrible s'engage entre l'ennemi et le 9* bataillon de chasseurs.
Une épaisse et profonde colonne de la garde royale, composée des régiments de grenadiers Empereur-François et Reine-Augusta {n** 2 et 4 : 4' brigade de la garde), s'avance au pas de charge sous les ordres du général-major von Berger.
Le -colonel Vincendon, qui est monté sur un pan de mur écroulé, afin de mieux reconnaître le terrain, aperçoit cette troupe qui se dirige droit sur le point occupé par son régiment. Du geste, il maintient ceux de ses soldats, qui s'apprêtent déjà à faire feu, en leur disant : « Laissez-les venir, nous les tenons. »
On lui obéit, et, quand les gardes royaux sont arrivés seulement à quelques mètres des murs, une fusillade d'une vivacité vertigineuse éclate sur les assaillants.
Une épaisse fumée s'amasse entre les maisons en ruine et les Allemands : des tas de morts s'amoncellent devant le village et retardent la marche des vivants.
En même temps, nos soldats regardent, quand la fumée s'élève un peu, l'effet de leurs coups de fusil. L'ennemi s'est de nouveau reculé jusqu'à trois cents mètres, pour se reformer, puis s'est couché, afin de permettre à son artillerie de redoubler ses feux.
Bientôt les grenadiers allemands se relèvent, car des brèches ont été pratiquées dans les enclos, et s'avancent au pas de charge. Ah ! si nos troupes avaient en ce moment quatre ou cinq pièces de canon bien placées, combien il leur serait facile d'écraser les assaillants et de démonter au moins une partie de leur artillerie. Mais nos soldats n'ont aucune pièce à leur disposition; aussi laissent-ils les assaillants approcher à bonne portée.
Ceux ci poursuivent leur route en redoublant de vitesse. Tout à
coup, un feu terrible de mousqueterie les accueille ; on en voit tomber des centaines, comme des châteaux de cartes.
Presque aussitôt, il se fait un grand mouvement. Les ofr.cicrs du 4* de .igné brandissent leurs sabres. Nos soldats se lèvent comme des ombres de derrière les clôtures. On n'entend qu'un immense cri. Il domine le bruit du canon ennemi, qui tonne avec force sur notre front et le 4' de ligne s'élance à la baïonnette sur les Prussiens.
C'est un vacarme épouvantable. Un coup de baïonnette n'attend pas l'autre ; on n'entend plus rien, on ne voit plus rien que des uniformes sombres couchés sur le sol.
Les coups de feu suivent ce premier effort, et la mousqueterie se remet à gronder de plus belle.
Mais déjà sur la face nord et sur la face sud de Saint-Privat, il s'élève une grande rumeur.
Ce sont des canons, des caissons, de l'infanterie, de la cavalerie qui s'avancent de toutes parts. Nous touchons au dénouement.
L'assaut final ne va pas tarder à être donné par les Allemands.
Canrobert, nous le rappelons encore, a constamment demandé du renfort au commandant en chef, qui, péniblement et comme à contrecœur, a enfin permis à la division de zouaves et grenadiers de la garde impériale de marcher. Mais ces braves gens n'arriveront pas à temps.
Canrobert sent le terrain manquer. Il a donné l'ordre de la retraite, mais on l'exécutera seulement, quand on aura disputé, pied à pied, à Tennemi les ruines ensanglantées de Saint-Privat.
Frédéric-Charles prévoit déjà la victoire mais il devra l'acheter au prix d'énormes sacrifices. Le village de Roncourt, dont les abords lui ont été si violemment disputés, il l'a laissé de côté ; il concentre toutes ses batteries sur Saint-Privat. Il appelle successivement la garde prussienne tout entière, le XIP corps (saxon) et la moitié du X«.
Les généraux allemands, les colonels, ont mis l'épée à la main, car les nôtres, réduits au désespoir, font rage.
Le rapport allemand affirme que tout le monde fit son devoir, mais la façon, dont il décrit cette mêlée suprême, fait comprendre que les officiers supérieurs furent obligés de prendre la place des sous-officiers et qu'à celte condition seule les troupes du roi Guillaume ne se débandèrent pas. a Les soldats allemands se cramponnèrent au sol : » le mot est du rapport.
En voyant tomber tant d'ennemis, les nôtres doivent se croire vainqueurs ; mais plus ils en tuent, plus il en vient, et à la fin il en vient tant, qu'il y en a' trop.
— Le prince royal de Saxe presse les régiments qui arrivent et lance la 45» brigade, puis la 20' division. Les chemins, qui conduisent de Roncourt à Saint-Privat, sont noirs de colonnes hérissées de baïonnettes. Sur nos flancs. Saxons et Prussiens de la garde, protégés par une formidable artillerie, marchent contre Saint-Privat.
D3 toutes parts, les troupes assaillantes se rallient et remettent de
DBRNIBRS ATTAQUE DBS ALLEMANDS SUE SAINT-PRIVAT (18 aoftt, Mpt h«ar«i iroti quarto du loir.)
1. Divinion du Barail. — 2. Brigade Becquet da Sonnay (3« divUion). — 3. •• bataillon de chaweora à pied. — 4. Brigade Pécbot (!'• dirision). — 5. 93« da ligne (3« difition). — 6. 9* de ligne (fr divi- ■ion). — 7. Brigade Le Roy de Daii (l" division). — 8. Brigade Gibon (4* diriùon). — ». Brigade de Cbanaleilles (4* dÏTition).
A. 45« brigade (XII* corps). — i?. 46* brigade (XII* corps). - C. 48* brigade (XIl* corps). — D, Artillerie du XII* corps. — B. 47* brigade (12* corps). — F. Bataillon des ehasseort de ta garde. ^ G. l- division de la garde. — H. 4* brigade de la garde. ~ /. 80* division. — £, ArtOlerie de la garde. — L. Artillerie da X" corps. — JT. 8* brigade de la garde et bataillon des tiraOIears de la garde.
Tordre dans leurs rangs confondus surtout devant le front nord et le nord-ouest du village. Là, en efTet, les bataillons allemands sont mélangés de compagnies de la garde prusssienne, des grenadiers du corps, de fusiliers et de la ligne (Saxons), que des changements de direction subits, des marches et contremarches, résultant de formations successives et de sens opposé, ont fort emmêlés et confondus. De leur côté, nos soldats, déjà débordés de plusieurs côtés et de plus
Charge du 4« da ligne dans les rues de Saint-Privat (18 août).
en plus acculés, tentent des efforts désespérés pour conserver tout à prix la clef de la position.
Une violente fusillade, exécutée à courte portée, prélude sur le front nord de Saint-Privat à la lutte suprême.
Pendant que les Saxons sont tenus en échec à une portée d'assaut le régiment de grenadiers n** 4 de la Reine-Augusta (4* brigade de la garde prussienne), qui a été repoussé par le 4- de ligne du colonel Vincendon, est venu se poster dans une dépression de terrain, à six cents mètres environ de Tangle nord-ouest de Saint-Privat. Le 93* de ligne ouvre sur cette troupe une vive fusillade et lui fait éprouver de nouvelles pertes.
GAnMEn Frères, éditeurs.
— Le feu combiné de rartillerie saxonne et de dix batteries prussiennes (dont huit de la garde), portées au sud de la chaussée de Metz à Verdun, ne tarde pas à témoigner de la puissance de son action sur le village encombré de troupes françaises.
Les projectiles allemands sifflent de tous côtés, s'abattent comme une grêle de fonte sur Saint-Privat, dont les murs semblent voler en éclats ; et pourtant nos tirailleurs tiennent dans leurs positions.
Les maisons s'écroulent successivement sous les coups répétés des obus, et sur plusieurs points, de hautes colonnes de fumée s'élèvent à la fois au-dessus des ruines.
Tous les toits s'eiïondrent et tombent, avec un bruit sourd, dans une fournaise ardente, car le village tout entier est enveloppé d'une immense vague de flammes.
En môme temps, Frédéric-Charles établit une nouvelle batterie de la garde prussienne sur la gauche de Saint-Privat, à très courte portée et en prend d'enfilade la rue principale. Un torrent de mitraille et d'obus balaye tout ce qu'il rencontre dans cette rue *.
Au commencement de l'action, qui s'était engagée loin du village, deux ambulances s'étaient établies dans cette localité, espérant être en sûreté et avaient recueilli successivement nos blessés.
Mais, quand l'action s'est rapprochée de Saint-Privat, la situation de ces malheureux devient excessivement critique. Un grand désordre règne à ce moment dans le village, par suite de l'encombrement des troupes, qui se retirent et qui cherchent à établir sur ce point, conmie nous l'avons dit, un nouveau centre de résistance ; dans le désordre, qui accompagne toujours une retraite, on n'a pas eu le temps d'évacuer nos blessés.
Quand la canonnade terrible des Allemands s'abat sur Saint-Privat, bien de nos soldats, transportés dans ces ambulances, sont frappés à mort parles obus ennemis.
L'une des deux ambulances est incendiée par les projectiles et on
1. D'après le major He/Tbauer, professeur aux écoles réanies de Tartillerie et do génie à Berlin, « au dernier moment, arant l'assaut, trents-denx batteries, c'est-à-dire cent quatre-fnngt-douM piiees (y compris celles qui avaient été démontées par les Français), étaient ea position : elles exéontteeat UQ feu concentrique contre le village et les batteries avoisinantes. L'action de ce feu d'artillerie était formidable. Le hameau de Jérusalem et le T.llage de Saint-Privat était en flammes : leurs constniotions massives s'écroulaient sous les coups des obus allemands, et les batteries ennemies, anéanties par ce feu écrasant, abandonnèrent en toTUte bâte ce lieu de désolation.
• Il était sept heures trois quarts, lorsque l'attaque finale, préparée si efficacement par rartillerie aUemande, allait avoir lieu.
« Le prince Auguste de Wur.'emberg, qui avait observé de Sainte-Marie la marche de l'aile gauche et l'attaque des Saxons, donna l'ordre de marcher à l'assaut.
« Le prince héritier de tiaxe venait de communiquer un ordre analogue; mais avant qu'il flit parvenu aux troupes, toute la ligne de bataille qui enveloppait Saint-Privat au nord, à l'ouest et an snicst, se mit en marche, comme un seul homme, et le porta à l'assaut. ■
est obligé de transporter, à la hâte, les blessés dans les locaux voisins ; Tautre ambulance est dans l'église, qui regorge de mourants.
Bientôt la toiture de cet édifice s'enflamme ; une épaisse fumée en remplit l'intérieur : les blessés atteints peu grièvement ou qui ont conservé Tusage de leurs membres, entre autres le colonel Hanrion, du 26* de ligne, peuvent s'en échapper, et encore quelques-uns tombent-ils asphyxiés par la vapeur acre qui se dégage de la charpente en combustion.
Mais les infortunés, que leurs membres brisés ne peuvent plus servir, voient, épouvantable agonie I cette voûte ardente suspendue sur leur tète; elle cède lentement, laissant tomber sur eux, comme autant de morsures à travers la fumée, quelques débris brûlants, avant-coureurs de sa chute ; elle s'effondre enfin pour mettre un terme à cette torture sans nom, et les cendres de ces martyrs se mêlent aux cendres de l'autel et des objets sacrés.
La plume est impuissante à traduire ces angoisses, heures d'agonie plus longues que des siècles, et Tesprit s'en détourne avec une respectueuse horreur.
Ajoutons que, lorsque les Allemands prirent possession du village, ils y trouvèrent le personnel et le matériel de ces deux ambulances, et, contrairement aux conventions de Genève, ils gardèrent personnel et matériel, que le 6« corps ne retrouva pas de toute la campagne.
— 11 faut avoir été à cette sublime défense de Saint-Privat pour juger du courage et de l'abnégation de tous nos soldats : jeunes et vieux, qui, presque sûrs de mourir, restent à leur poste, le fusil à l'épaule et le doigt sur la détente, au milieu de ce brasier incandescent, traversé par la mitraille ennemie.
Alors on comprend les victoires de la campagne de 1813, où nos jeunes conscrits, entraînés par l'exemple, égalèrent en bravoure nos plus anciens soldats.
Il faut avoir été à cette résistance héroïque du 6* corps, pour voir avec quelle ardeur les officiers prussiens essayent d'enlever de la voix et du geste, pour les précipiter sur ces terribles décombres, leurs soldats encore hésitants.
— A ce moment, se place un épisode digne d'être signalé. Les musiciens des régiments du 6* corps ont été employés pendant le combat au relèvement des blessés sur le champ de bataille, et ont aidé, conjointement avec nos intrépides tringlots (qui eux, conduisaient les mulets de cacolets et de litières, jusque sur les lignes de tirailleurs, le brûle-gueule à la bouche, calmes et impassibles sous la grêle des ,
balles ennemies) au transport de ces blessés, aux ambulances ou aux postes de secours ; en un mot, iis ont fait le service des brancardiers.
Or, quand lo chef de musique Déplace, du 93* de ligne, entend résonner la charge prussienne, qu'il croit, aux hourras qui retentissent de toutes parts, tandis que nos bataillons commencent à évacuer Saint- Privat, que cette évacuation est lo fait d'une déroute et non d'une retraite calculée, il a l'idée de réunir la plupart de ses musiciens sur la place du village. Là, jugeant qu'il doit s'efforcer de contribuer,, pour sa modeste part, au ralliement des défenseurs de Saint-Privat, ce brave chef de musique vaillamment secondé par son souç-chef Pelletier, fait jouer à ses hommes la Marseillaise, sous une grêle de projectiles.
La musique du 93" se joint donc au fracas des écroulements des maisons, au sifflement des balles et aux détonations de toutes sortes. Cela fait un effet saisissant. Les blessés se soulèvent aux sons de l'hymne patriotique, et le sentiment delà patrie, ainsi ravivé, ranime tous les courages. Quelques musiciens sont même tués ou blessOs pendant qu'ils jouent.
C'est là, il faut le reconnaître, une pensée louable â laquelle nous devons rendre hommage, que celle d'avoir invoqué, à cette heure suprême, l'hymne qui, tant de fois, a été entonné sur les champs de bataille et a conduit nos armées à la victoire.
Cet M hymne de derrière les fagots », comme l'appelait le maréchal Bugoaud dans son pittoresque langage de soldat, il ne faut pas le prodiguer, le vulgariser, si Ton veut qu'à un moment donné il fasse sauter le bouchon.
— Un instant on croit que des renforts arrivent et qu'on va reprendre ses positions : « C'est la garde 1 » disent les uns. — « C'est le combat qui va recommencer avec le 4« corps ! » prétendent les autres.
Un bruit a couru, en effet, que le 4* corps se rallie au 6^— Ce n'est rien de tout cela. Les sonneries qu'on entend du côté des carrières de Jaumont, à la lisière de la forôt, ce sont encore de nouveaux tambours et clairons, que le maréchal Canrobert, qui s'est montré, ce jour-là, solennellement calme et ferme, comme toujours, a envoyés battre et sonner la charge sous bois, pour faire croire à l'arrivée d'un renfort*.
1. Un peu plut tard, on yerr* le maréchal Canrobert faire auaai jouer la Marseillaïae au-dessus des carrières de Jaumont.
Voici en effet ce que je lis dans les notes manuscrites d'un officier du 93* de ligne :
« Pour gagner la route de Mets, il fallait, en ligne droite, passer par une grande excavation, les carrières de Jaumont. Nous les traversons ensemble, des hommes du régiment du 2* bataillon, ce qvi reste de la compagnie Corne, nous suivent. Au bout de la carrière est une prairiOt longue bande de t^re resserrée entre la route et un bois.
« Là, le maréchal Canrobert, très entouré d'offlciers, arrête tout ce qui bat en retraite. Cne
— La situation a atteint son maximum de tension dans ce long engagement à petite distance; elle est mûre désormais pour une solution.
Le jour tombe, il faut en finir. Quand les Allemands sont si nombreux qu'ils croient n'avoir plus rien à craindre, leurs chefs de corps donnent Tordre de Tassant.
Mais, avant que cet ordre soit parvenu jusqu'à la première ligne de bataille, les généraux, qui s'y trouvent, jugeant l'attaque suffisamment préparée, ont résolu eux-mêmes de l'entreprendre
Obéissant à leur signal, les bataillons prussiens et saxons fondent, aux derniers rayons du soleil couchant, sur ce boulevard de l'adversaire, si longtemps et si opiniâtrement défendu.
Sur toute la ligne allemande, les tambours battent, les clairons sonnent la charge. Les troupes, drapeaux au vent (et quelques-uns ont déjà changé de mains jusqu'à cinq fois), s'élancent sur les traces de leurs officiers et d'un commun élan, les Saxons au nord et au nordouest, la garde prussienne à Touest et au sud, atteignent à peu près en même temps les maisons de Saint-Privat en flammes.
Il y a une remarque à faire qui est essentielle. Les Allemands ont fait grand flafla de Tassant (?) de Saint-Privat, précédé d'une attaque fort laborieuse; tous leurs journaux illustrés de cette époque ont représenté les soldats de la garde royale prussienne et les Saxons escaladant à la baïonnette les murs de ce village et faisant fuir nos valeureux soldats, terrifiés devant cette soi-disant furor teiltonicusK
musique est près de la route; elle joue la Afarseillaise, des tambours battent la charge. Mais le village e3t bien pris cette fois, et milgré le maréchal, un retour offensif n'est pas dessiné. »
Je ne crois pas, comme cet officier, à un retour offensif bien intentionnel; je crois simplement qu'en faisant jouer la A/arseiUaise et battre la charge à la li&iàre du bois, Canrobert a voulu ralentir la marche en avant et surtout la poursuite éventuelle des Prussiens, en leur faisant croire à l'arrivée des renforts; il a pu aussi évidemment vouloir arrêter quelques groupas et les reformer pour jeter des -bâtons dans les roues de rassaillaot, à l'effet de le teair à distance et de pouvoir ainsi faciliter Técoulement, sur la route de Metz, des troupes du 6* corps en retraite.
Il a sans doute encore voulu, pour le principe, arrêter des soldats qui se retiraient un peu trop vite. Peut-être enfin, informé que la garde impériale approchait, a-t-il eu l'idée qu'il fallait tenir eocora et quand même, pour couvrir son front de déploiement.
Quoi qu'il en soit, si tant est, qu'à ce moment, Canrobert ait tenté un dernier retour offensif, sa tentative a avorté, car il était trop tard.
1. C'est k telles ense'gnes que beaucoup d'écrivains militaires allemands affectent même de considerer Saint-Privat comme une sorte de { osition fortifiée. .Voici, en effet, ce qu'on lit dans l'important ouvrage du major Hoffbauer :
« L'ennemi, qui s'était retranché en avant du village de Saint-Privat, fut repoussé et son feu rapide d'infanterie et d'artillerie, exécuté à des distances très rapprochées, ne parvint pas à arrêter l'élan des troupes allemandes.
« Le \illage de Saint-Privat fut envahi à la fois au nord, à Touest et au sud par les gardes saxons et prussiens. A Tintérieur du village, les troupes se battirent avec acharnement, à coups de crosse et de baïonnette. Us grenadiers n'hésitèrent même pas à lancer des pioés et de lourdes pierres. La poursuite de l'ennemi se fit aussitôt, avec beaucoup de vigueur, ET SUR CES FIERS REMPARTS (!11), qai avaient coûté tant de sang, l'on vit flotter maintenant le drapeau prussien à côté du drapeau saxon I » Au tait, considérer la défense d'un simple village, essontiellement ouvert^ entouré seulement de quelques murs de clôture et dont toutes les maisons ne sont pour ainsi dire que des granges facilement combustibles, comme celles d'une place forte; n'est«ce pas reconnaitre implicitement la vigueur et la ténacité des soldats chargés d'en disputer Toccupation.
Toutefois cette phase finale de Tattaque ne doit pas représenter à Tesprlt du lecteur ce qu'un assaut donné, par exemple, par un régiment de zouaves, ou autre, pourrait représenter. Évidemment les bons Teutons ont été dupes de leur imagination trop exaltée par un succès dû uniquement à Tineptie de Bazaine.
A Constantine^ à Zaatcha, à TAlma, à Malakoff, à Solférino, à Puebla, à Sontay, à Formose, sans remonter plus haut, il y a eu des assauts; mais ces assauts ont été donnés contre des obstacles ou des positions encore garnies de défenseurs, tandis qu'à Saînt-Privat, quand les Allemands ont donné leur assaut, c'était en réalité contre des murs de clôture (contre une enceinte extérieure si Ton veut), qui n'avaient, pour ainsi dire, plus de défenseurs, ceux-ci s'étant retirés, de propos délibéré, après avoir toutefois contenu l'attaque de l'ennemi jusqu'à ses dernières limites.
En sorte que tout cet élan, dont fait mousse la relation prussienne, s'est dépensé contre des murs ou des pierres, d'où ne partait plus aucun coup dangereux.
Ce qui le montre bien du reste, c'est, qu'étant maîtres de celte lisière extérieure du village, les Prussiens n'en ont pas eu pour cela la possession immédiate] et qu'ils ont dû mettre encore deux bonnes heures au moins, pour que leur assaut leur eût assuré l'occupation définitive de la position de Saint-Privat.
11 est pitoyable, pour des troupes si pleines d'élan, qui sont arrivées d'un bond jusqu'à l'enceinte d'une position, comme Saint-Privat {un village dont la défense n'avait pas même été organisée) et qui l'ont môme conquis presque sans coup férir, pendant la dernière période de l'attaque, c'est-à-dire l'assaut, — il est pitoyable, disons-nous, que ces troupes droguent encore deux heures, dans un village à moitié détruit et rendu intenable aux défenseurs, tant par l'incendie que par les feux d'une formidable artillerie.
— Ce qui prouve bien la vérité de ce que nous venons de dire, c'est que les Allemands reconnaissent que c'est sur les faces nord et nordouest que se produit la résistance la plus acharnée, et nous convenons, nous, que le 93» de ligne, établi sur ces points, leur a abandonné ces faces, avant même qu'ils les aient abordées. Et ce régiment a agi ainsi par ordre.
Quoi qu'il en soit, nous allons expliquer comment le 93* de ligne
1. Les étrangers, qui Tiennent encore yisiter les gorges et les épouvantables précipices défendant la position de Constantine, l'ancienne Cirta des Numides, le gouifre du Rummel, etc., ne peuvent pas croire que les Français aient pu emporter d'assaut une place, dont les Romains tt les Vandales ne
purent jamais s'emparer que par capitulation.
quitta Saint-Privat, qu'il avait le plies contribué à détendre^ avec une solidité qu'il est impossible de contester.
Ce régiment, qui a été réduit à un millier d'hommes par suite des pertes subies le 16 et le 18 (dans cette dernière journée, il a perdu neuf officiers et cinq cent dix-huit sous-offlciers et soldats mis hors de combat), — ce régiment a reçu du maréchal Canrobert Tordre de battre en retraite, mais avec cette condition qu'il devra, au préalable, tenir assez pour permettre aux régiments du 6* corps les plus rapprochés de la ligne de retraite (route de Saulny — c'est-à-dire à ceux des 1" et 4' divisions) de prendre cette ligne, en bon ordre, et sans avoir Tennemi sur leurs talons.
Le 93* continue donc la lutte avec ténacité. Pendant ce temps, mais alors seulement, en voyant que toute résistance est devenue impossible, les régiments du 6* corps effectuent leur retraite, au milieu des ruines et des décombres, de la mitraille et des obus. Et pourtant nos vaillants soldats ne reculent que pied à pied, et n'abandonnent Saint- Privat qu'au fur et à mesure des progrès de l'incendie.
Quand ces troupes se sont retirées, le colonel Ganzin, du 93% juge le moment venu de faire quitter à ce régiment son emplacement et ordonne la retraite.
Mais quelle voix, quel tonnerre pourrait se faire entendre au milieu de ce fracas épouvantable ! Et combien de nos braves ne peuvent-ils se retirer à temps, pour avoir voulu attendre encore I
Le 93* de ligne, au commandement de son colonel, dont les trois chevaux ont été tués sous lui, s'est mis en mouvement de la façon suivante : quelques tirailleurs sont laissés en position, pour masquer le mouvement, pendant que le régiment se replie par l'intérieur du village. On fait par le flanc droit pour s'en aller, mais le passage par lequel doit filer le régiment est fort étroit. On peut à peine y tenir sur deux files de front, c'est-à-dire les files dédoublées : il y a surtout une petite issue (sorte de porta ou d'ouverture barrée pratiquée dans un des murs de clôture), par où tout le monde veut passer en même temps, parce qu'en cet endroit les projectiles font furie.
Un encombrement, un entassement plutôt, se produit qui occasionne d'assez fortes pertes, car plusieurs obus tombent, à peu d'intervalle Tun de l'autre, sur cette masse humaine. Quelques pelotons se jettent à travers champs pour gagner la route de Saulny, mais le gros du régiment, avec sa tête de colonne, traverse la grande rue du village, par où les Saxons entrent en colonne, suit la rue qui mène à Jérusalem et, à hauteur de ce point (Jérusalem) change de direction à
856 FRANÇAIS ET ALLEMAJNDS
gauclie et continue sa route jusqu'au pied du Ban-Saint-Martin, au Sansonnet, où il bivouaqua jusqu'à la fin du blocus de Metz. Il fallut
qu'une partie du régiment, notamment la queue, franchit la grande rue de Saint-Privat, à la course, car, outre qu'elle était enfilée par des feux de peloton, on risquait d'être coupé par Tennemi.
Le sous-lieutenant Kussler, du 3* bataillon, parvient à faire filer
Offlcitr d'artillerie bavaroise.
une partie des bagages du régiment. Malheureusement, une partie du convoi de la 3* division (dont faisait partie le 93* de ligne), où se trouvaient d'autres bagages appartenant à ce régiment, fut enlevé par la cavalerie prussienne, parce que les convoyeurs, qui étaient des paysans, lâchèrent tout et coupèrent même les traits de leurs chevaux, pour se sauver avec eux.
Dans cette journée du 18 août, le 93» perd deux officiers tués : MM. Bareit et Sageran, lieutenants; sept officiers blessés : MM. Saint- Martin, lieutenant-colonel; Paon, chef de bataillon; Emonet, capitaine adjudant-major; Martin, capitaine; Lambert, lieutenant; Coumès et Seuret, sous lieutenants. Cinq officiers en outre (Milhau, Salomé, Bar-
*** Garkibr FRàRU, iomniRs 108
béret, Lapeyre, Couturier, capitaines) sont faits prisonniers avec six officiers blessés.
La troupe compte, comme nous Tavons déjà dit, cinq cent dix-huit hommes hors de combat*.
— - Du reste toutes les troupes du 6* corps ont rivalisé de courage et de dévouement dans cette dernière phase de la lutte.
Le 4* de ligne ne quitte la défense de Saint-Privat que sous le poids de toute la gauche ennemie et sous Taction d'un feu écrasant, en franchissant les ruines des maisons, qui croulent autour de lui et le cercle de flammes qui menace de Tengloutir.
Dans cette rude et sanglante journée, officiers et soldats du 4« de ligne ont fait leur devoir.
Le commandant Richard du 1" bataillon par son énergie, son sang-froid et sa vigueur habituelles, sait tenir son bataillon dans le plus grand ordre, jusqu'au signal de la retraite, pendant 1$ combat acharné du village.
Le capitaine adjudant-major Maurel, commandant le 2* bataillon, tente plusieurs retours offensifs au pas de charge et en tête de ses hommes, dans la rue principale de Saint-Privat sous une pluie de balles et d'obus.
Le capitaine Caillière (4* compagnie, 2* bataillon) déploie beaucoup de calme, d'entrain et de vigueur dans cette défense acharnée. Le lieutenant Hourné (3' compagnie, 2" bataillon), bien que grièvement blessé au pied, reste pendant plus de quatre heures sur le champ de bataille et ne consent à entrer à l'ambulance qu'après le combat.
Le lieutenant Demogne (l'* compagnie, 3« bataillon), est un vigoureux officier, qui dirige et maintient sa ligne dans les positions les mieux clioisies, avec le plus grand calme et une rare énergie.
Le sous-lieutenant Duban, porte-drapeau, est admirable de sangfroid, tenant le drapeau sous une pluie de balles et restant dans cette position périlleuse jusqu'au moment de la retraite. Le brave tambourmajor Ours dit Lafaveur, vigoureux soldat s'il en fût, ne quitte pas l'aigle du 4* de ligne, un instant compromise dans le village et aide à
1. Citons, comme s'étant particulièrement fait remarquer dans ce régiment, par leur brillante condu te, aussi bien pendant cette retraite que pendant toate la durée de rengagement : le capitaine Moreau, « le grand Moreau » (comme on l'appelait au 93*, parce qu'il avait devx mètrei de taille). Durant une grande partie de la bataille on vit se dresser, tel qu'un drapeau Ti?ant, au^estus de la ligne de tirailleurs, cette haute stature, qni semblait défier la tempête des projectiles; le capitaine Corne, dont l'énergique et superbe attitude au feu, contrib :a beaucoup à empocher qu'à certain moment la retraite de quelques fra<tionB du régiment ne dégénérât en débandade; enfin les capitaines adjudants-majors Emonet et Brissaud. Le premier, soldat vaillant entre les plus vaillants, eut la poitrine percée de part en part, en essayant d'entraîner son bataillon dans un retour ofTonsif ; le second, dont la poitrine avait léjà été perforé au Mexique, conduiiit son batoillon toute la journée avec un véritable étro.
DERNIÈRE DÉFENSE DE SAINT-PRIVAT 85î>
repousser le groupe des Prussiens, qui cherche à enlever Temblème d'honneur du 4* de ligne.
Signalons aussi la belle conduite du lieutenant-colonel Lombardeau; des chefs de bataillon Brocard; des capitaines Livré, Poirier^ Bernard (Joseph), Digo; des lieutenants Hourné, Riveron; des sous lieutenants Creutzer, Bonneau.
Le sergent Lacrique, bien que blessé, reste courageusement à son poste de combat et continue de servir d'exemple à ses hommes.
Le caporal Daufriche a le bras emporté, en s*élançant à la tète de ses hommes et en cherchant à les entraîner.
Le soldat Hutin va chercher et rapporte sur son dos, sous une grêle de balles et d'obus, le soldat Autissier, le doyen d*âge de sa compagnie, qui est tombé blessé, et, après l'avoir abrité, revient aussitôt faire le coup de feu.
Le soldat Louise, atteint au bras gauche par un éclat d'obus, ne daigne même pas y prendre garde, reste à son poste, et se bat avec un tel acharnement, qu'au moment de la retraite il est sur le point de rester prisonnier.
Le soldat Vogel, blessé très grièvement au bras à Rézonville, a continué son service et de nouveau se conduit très bravement à Saint- Privât, où il reçoit une seconde blessure. Il ne se décide à entrer i Fambulance que sur Tordre formel de son colonel.
L'adjudant Carbon; le sergent-major Gusté; le sergent Chippel; les caporaux Breton et Garnier; les soldats Heche, Avendre, Lutrat, Pénicaut et Laurent, toujours les premiers au feu, donnent constamment l'exemple & leurs camarades.
Peu à peu cependant, le mouvement de retraite du 4' corps s'accentue : les troupes sortent de Saint-Privat, dans toutes les directions. Les officiers du 4* de ligne, qui restent debout, rallient autour d'eux les soldats qui ont été épargnés par la mitraille.
Le brave colonel Vincendon n'abandonne ce champ de carnage qu'un des derniers.
La journée a été rude pour ces braves gens. Le 4' de ligne perd treize officiers dont six morts connus, six dont on ignore le sort et un blessé qui a pu suivre le régiment.
Les morts connus sont : les capitaines Franceschini, Latapy- Lonclas; les sous-lieutenants Four nier, Faravel, Zahner.
Les disparus sont : le capitaine Bernard d'Egbert; les lieutenants Estore, de Vidau, Mourey ; les sous-lieutenants Bourgine et de Bouteiller.
Le lieutenant Hourné a été blessé.
Le régiment perd, en outre, cinq cent cinquante hommes dont soixante morts connus, une soixantaine de blessés qu'on a pu évacuer sur Metz et quatre cent trente disparus, dont on suppose la plupart tués ou grièvement blessés
Sur la fin de la bataille, les bagages des officiers du 4' de ligne et la caisse de fonds de l'officier payeur tombent au pouvoir de Fennemi, dans les circonstances suivantes :
Le 18 au matin, par ordre du général Tixier, les voitures à bagages du régiment ont été envoyées à vide, d'abord à Plappeville, puis à Metz, pour y rassembler, si faire se peut, une journée de vivres pour toute la brigade Péchot, car depuis Tavant-veille, le 9' bataillon de chasseurs à pied et le 10* de ligne, qui forment cette brigade avec le 4' de ligne, n*ont pas vu leurs voitures.
Pendant Tabsence des voitures de ce dernier régiment, les bagages des officiers du 4" de ligne et la caisse de fonds de Tofficier payeur, ainsi que la comptabilité du corps, ont été déposés près du campement sous la garde de quelques hommes.
Les voitures, envoyées à Metz, ne sont pas encore de retour, lorsque, sur la fin de la journée, le 4« de ligne est obligé, faute d'artillerie, de céder à Tennemi le terrain sur lequel il était campé le matin. Les hommes de garde aux bagages enlèvent à la hâte quatre ou cinq cantines, qui se trouvent être celles de Tétat-major ainsi que celles contenant la comptabilité, et réussissent à trouver une voiture de paysan, qui les rapporte à Metz. Tout le reste est perdu, notamment la caisse de l'officier payeur, qui contient la somme de trois mille deux cent quinze francs trente et un centimes.
— A sept heures du soir, le 9* bataillon de chasseurs à pied résiste encore dans le cimetière de Saint-Privat, encouragé par son chef, le brave commandant Mathelin. Plusieurs assauts des Prussiens sont repoussés après de furieuses mêlées corps à corps. Tout autour des murailles noircies de ce champ de repos, gisent des monceaux de cadavres à Tuniforme sombre relevé par l'éclat du col et des poignets rouges, ornés de larges galons blancs. Sur les tombes, il est vrai, s'amoncellent aussi des tuniques bleues à passepoils jaunes et les épaulettes vertes de nos « vitriers ».
— Enfin, complètement tourné par sa droite, presque cerné, le 9» bataillon de chasseurs à pied doit se résigner à une retraite, dont l'ordre vient d'être apporté par le général Péchot lui-même.
Le bataillon perd les capitaines Delaire, Martre et le lieutenant
Favereau, qui sont tués; le commandant Mathelin; le capitaine Mariné (mort le 3 octobre suivant); le lieutenant Thérouanne; les sous-lieutenants Durand et Grandjean, le médecin-major Servent, Taide-major Jeunehomme, qui sont blessés.
Cent cinquante-six sous-officiers et chasseurs sont tués., blessés ou disparus. La caisse du corps, tout le campement et les bagages restent aux mains de l'ennemi .
La !'• section de la 3* compagnie de sapeurs du 3» régiment du génie (division Tixier), après avoir défendu à outrance le village de Saint-Privat, se retire sous les ordres du capitaine en second Lamiral, ayant perdu le capitaine en premier Audier, dont nous raconterons plus loin la mort héroïque, le sergent Guyon, deux sapeurs tués, sept blessés et six disparus.
— La ?• compagnie de sapeurs du même régiment (division Lafont de Villiers) déploie un égal courage, conduite par le capitaine en premier Belfort, et se retire une des dernières, après avoir eu quelques hommes blessés ou disparus.
— Le 3« bataillon du lOO* de ligne après avoir tenu jusqu'à la dernière extrémité dans Saint-Privat, va se joindre au 2* bataillon de ce régiment.
Dans cette journée, le lOO* de ligne perd le sous-lieutenant Descharrières, tué; le chef de bataillon Poilloue de Saint-Mars; le capitaine Belvaux; le lieutenant Girard; le sous-lieutenant Moqué blessés. Le lieutenant^colonel Hulot et le capitaine Fraise disparaissent.
La troupe compte cinq hommes tués, soixante blessés et quarantecinq disparus.
— Le colonel Lebrun, du 12" de ligne et le lieutenant de Sainte- Croix, que le général Le Roy de Dais a bientôt rejoints, ont organisé la résistance à l'entrée de Saint-Privat, du côté de Sainte-Marie-aux- Chênes,et ont réuni à leurs bataillons les débris de plusieurs régiments
Ces troupes dirigent un feu meurtier contre les assaillants jusqu'à complet épuisement de leurs cartouches et n'abandonnent Saint-Privat que vers huit heures du soir, alors que le village en feu est complètement tourné par des forces considérables.
Le colonel Lebrun, pendant cette défense opiniâtre, a eu son cheval frappé de deux balles au poitrail; celui du commandant Limayrac est tué.
Le 12* de ligne perd dans cette sanglante affaire six officiers tués : les capitaines Menet, Lerebours; le lieutenant Dinther et les souslieutenants Fleury, Desormeaux et Fillebois.
Les chefs de bataillon de Gislainet de Brunier; les capitaines Zédé, Graverand, Lafage; les lieutenants Barthélémy, Vinon, Besson, Krel, Chassin (Camille), Sabouré; les sous-liçutenants Imbert, Devailly, Plée, JulHen, Hallo, Rosée d'Infreville, de Saint-Maurice et le sergentmajor Daumas (depuis sous-lieutenant) sont blessés dans cette glcrieuse journée.
Les médecins majors de Launay et Moussu disparaissent dans la mêlée.
Soit six officiers tués, dix-huit blessés, et deux disparus. Six cent cinquante-cinq hommes de troupe sont hors de combat.
L'étendue de ces pertes témoigne assez de Topiniàtreté avec laquelle le régiment a défendu ses positions.
Se sont en outre signalés dans cette défense: le commandant Limayrac, le capitaine adjudant-major Fourquemin; les Ueutenants Picard, Abadie, Fuerbach, Pezeu; les sous-lieutenants Florent, Gouzou, Voisin, Sicre; les adjudants sous-officiers Rialland et Banès; les sergents- majors Milhe, Potingon, Delagarde, Juvenel, Combes, Belfort, Marasse, Sépult, Daumas, MarioUe, Barrière, Denizot; les sergents Dervo, Dreyfus, Ruget, Lefeuvre, Chinié, Bontoux, Ecochard; les caporaux CoUin, Clerc, Dumor, Durand; les soldats Paulze, Martin, Guilbert, Toinard, Wertz (mort de ses blessures).
-— Le 3* bataillon du 9* de ligne, commandé par le capitaine Aragon, occupait, dans des enclos au nord de Saint-Privat, des positions très fortes. Il ne les abandonne qu'après avoir épuisé ses munitions et contribué largement à la défense de ce village, dont la prise coûte tant de sang à Tarmée ennemie. Il ne se retire qu'au moment où les Prussiens de la garde royale entrent dans Saint-Privat par le côté sud et menacent de le couper de la route de Saulny.
Ce bataillon perd, ce jour-là, dix hommes tués et trente-quatre blessés.
Le médecin-major Poupelard, qui, dès le début de Faction, s'est rendu aux ambulances de Saint-Privat, est fait prisonnier pendant qu'il soigne les blessés.
Le 18, le 9* de ligne perd un officier tué, neuf blessés et cent cinquante hommes mis hors de combat.
Dans les deux journées de Rézonville et de Saint-Privat, ce régiment a eu quatorze officiers tués et vingt-trois blessés, soit trente-sept d'atteints sur cinquante-neuf présents.
Cent dix-huit sous-officiers et soldats tués et deux cent quaranteneuf blessés, soit trois cent soixante-sept sur quinze cent soîxante-
quinze présents, ce qui dorm^ une proportion de soixante-trois pour cent pour les officiers et de vingt-trois pour cent pour la troupe.
— Les trois compagnies de gauche du !•' bataillon du 94** de ligne, qui ont coopéré à la défense de Saint-Privat, y subissent des perles assez sensibles : le lieutenant Huard est tué en combattant et le capitaine Damiens tombe au pouvoir des Prussiens. Plusieurs sous-officiers et soldats y laissent également la vie ou la liberté.
Le médecin-major Bilbuyck et le capitaine Roch, qui a été attaché à Tintendance, sont pris en même temps que les ambulances établies dans ce village.
— Au moment où l'attaque générale des Allemands s'est produite sur Saint-Privat, la division Levassor-Sorval (4' du 6' corps), établie au sud de ce village, a fortement aidé à sa défense.
De nombreuses troupes d'infanterie, traversant les batteries de la garde royale, qui, à cet instant, redoublent leur feu, se portent résolument sur la division Levassor-Sorval.
Les nombreux tumulus allemands, élevés depuis aux lieux mêmes où les assaillants sont tombés, marquent aujourd'hui la place où succombèrent, en si grand nombre, ceux qui avaient résolu de faire abandonner à nos troupes leurs positions.
Tous ces tumulus se dressent dans la plaine au milieu de ce vaste glacis qui, pendant toute la journée du 18 août 1870, sépara les soldats du général Levassor-Sorval des batteries ennemies.
Les soldats allemands franchirent ce glacis avec vaillance, et leurs pertes, attestées aujourd'hui par ces innombrables tombes, disent assez la façon vigoureuse dont ils furent reçus.
La réussite du mouvement enveloppant des Saxons, qui a commencé, on le sait, à Textrême droite du 5" corps, gagne peu à peu vers la gauche et la 4" division se replie sur Saint-Privat.
— Le 2* bataillon du 25» de ligne dispute pied à pied le terrain à Tennemi, qui s'avance sur la route de Sainte-Marie-aux-Chênes à Saint- Privat jusqu'à une centaine de mètres de ce dernier village, où le bataillon ne s'abrite qu'après épuisement complet de ses cartouches.
Pendant que cette retraite s'opère, un détachement d'une centaine d'hommes environ du 25* de ligne (réunis par le commandant Philebert), ravitaillé par un caisson d'artillerie, va soutenir une batterie d'artillerie, qui essaye de se mettre en position et de tirer quelques coups. Après le départ de la batterie, les hommes du 25* de ligne, écoutant la voix de leurs chefs, se rallient autour du colonel Gibon et de leur drapeau déchiré et mis en lambeaux par la mitraille ennemie.
86i FRANÇAIS ET ALLEMANDS
Tous ces braves gens se reportent en avant et veulent tenter un retoui* offensif , en s'animant par le chant de la* Marseillaise , que les musiques des régiments jouent en ce moment. Après avoir parcouru plusieurs centaines de mètres, ils sont arrêtés dans leur mouvement par le maréchal Canrobert et le général Levassor-Sorval.
Pendant ce temps, rartillerie ennemie tire toujours très vivement et ces deux efforts successifs, pour se maintenir dans Saint-Privat, ne peuvent réussir, vu les forces toujours plus considérables qui attaquent. Le 25* de ligne, d'après Tordre du maréchal et du général Levassor- Sorval, abandonne, un des derniers, ce village et se retire dans la direction de Metz.
Dans cette journée, le colonel Gibon, qui commande provisoirement la 1" brigade de la 4* division, monté sur un cheval blanc, déjà légendaire dans les deu3^ armées, a été splendide de folle audace.
— Un de nos officiers supérieurs, qui est resté blessé à Saint-Privat, reçoit dans la soirée, à Tambulance allemande où il est soigné, la visite de nombreux officiers allemands, qui l'interrogent sur le général ou colonel, qu'ils ont aperçu toute la journée, galopant constamment au milieu des lignes de tirailleurs et dont ils ont admiré la bravoure.
C'est du colonel Gibon, dont ils veulent parler.
Le 25* de ligne perd, dans cette journée, un officier tué : le lieutenant Lescure, et quatre blessés : le capitaine adjudant-major Druillet; les capitaines Orth et Latour; le lieutenant Binechen.
Le capitaine Orth, atteint à la tète, est fait prisonnier par les Prussiens; mais il parvient à s'échapper quelques jours après pour rentrer en France.
Les capitaines Boissier (Pierre), Boissier (Auguste), Mercier; le lieutenant Robaglia sont faits prisonniers dans le village de Saint- Privat. Le médecin-major Fretin est également pris dans les ambulances.
Le régiment, en tués, blessés ou disparus, compte deux cent soixante-quatorze hommes hors de combat, sans compter les Jix-officiers mentionnés ci-dessus.
Le colonel Gibon a son cheval blessé sous lui. Le lieutenant-colonel a encore le sien tué.
— Après avoir rejeté plusieurs fois les tirailleurs ennemis au pied du glacis de Saint-Privat, le 26* de ligne suit le mouvement de retraite du 25« régiment, qui est à sa droite, et vient prendre position momentanément au village de Saint-Privat.
Ce régiment est commandé par un officier des plus énergiques, le
Daiaille de Saint-Privat (18 août). — EoRagemeol du 5* bataillon de chasaeurs à pied (division Grenier),
en avant de Montigny-la-Grange.
colonel Hanrion, à peine âgé de quarante-cinq ans. D'origine lorraine, il est né 4 Perpignan de père et mère messins.
Nommé officier à dix-neuf ans et demi au 19* léger, où son frère est lui-même sous-lieutenant, le jeune Hanrion débute par la vie de campagne en Algérie et fait, avec son régiment, les campagnes si dures de 1844 à 1848.
Chef de bataillon à trente-quatre ans au 21* de ligne, il fait avec ce régiment la campagne d'Italie, est blessé d'un coup de feu à la tête à Solférino et reçoit la croix de la Légion d'honneur. Lieutenant-colonel en 1866, il est nommé colonel du 25* de ligne, le jour même de la décla-
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ration de guerre, et prend part avec son régiment aux batailles de Rézonvllle et de Saint-Privat.
Pendant toute la journée du 18 août, le 26* de ligne éprouve les effets meurtriers d'une canonnade incessante et la fusillade, qui signale les derniers instants de la lutte, produit dans ses rangs des vides considérables.
Le colonel Hanrion est blessé au moment où la retraite se prononce, vers sept heures et demie environ. Les bataillons se retirent en bon ordre et à une allure modérée. Resté le dernier sur la ligne avec le dernier noyau de défense (dirigé par le commandant Fain), le colonel Hanrion est frappé à ce moment d'une balle, qui, prenant par le travers la paume de la main droite, en fracture les doigts.
Transporté dans Téglise de Saint-Privat, où s'installe l'ambulance, il assiste, impuissant, aux combats meurtriers, qui, dans la soirée, s'engagent dans les rues du village. Le feu, comme on le sait, s'étant déclaré dans l'église, le colonel Hanrion est du nombre de ceux qui peuvent éviter d'être brûlés et ensevelis sous les décombres de cet édifice.
Emmené prisonnier à Sainte-Marie-aux-Chênes et conduit dans les ambulances prussiennes de Doncourt-en-Jarnisy, il est, le 24 août suivant, Tobjet d'un échange avec un officier supérieur allemand et reconduit immédiatement dans Metz, qu'il lui faudra quitter une seconde fois, à la capitulation, pour aller subir à Mayence une longue et cruelle captivité.
Dans cette journée du 18 août 1870, le 26« de ligne perd deux officiers tués : le capitaine Benielli et le lieutenant Andreu, et six blessés: le colonel Hanrion; le commandant Verrier; les capitaines Avril et Riger; les lieutenants Picot et Grisard; et un disparu, le lieutenant Gilbert. Total, neuf officiers.
La troupe compte neuf hommes tués, cent trente-quatre blessés et quatre-vingt-sept disparus, total : deux cent trente,
— De son côté, le 28* de ligne, après une résistance acharnée, se replie sur Metz. Ce corps a à regretter dans cette journée vingt-cinq officiers tués ou blessés dont quatorze disparaissent et six cent cin. quante-deux sous-officiers et soldats tués ou blessés, dont quatre cent un ne reparaissent pas. Citons, parmi les officiers tués, MM. Lajouanie, Bouchui, Cattelin et Champy.
— Le 70*" de ligne, forcé à la retraite, se rallie autour de son drapeau, en arrière du village de Saint-Privat, près de la lisière de la forêt de Jaumont. A ce moment, ce régiment s'empare du contenu de
quelques voitures de munitions, qui passent, et se reporte en avant, avec un remarquable entrain.
Mais ce mouvement offensif n'aboutit pas et le régiment se replie par Saulny, jusque sous le canon de Metz, après avoir perdu, ce jourlà, six officiers tués : les commandants Berbegier et Macl^intoscli; les capitaines Fardy et Fouille; le lieutenant Garcin et le sous-lieutenant Michel.
Douze officiers du 70* sont blessés. Ce sont : MM. Chambeau, chef de bataillon; Lemasson et Compin, capitaines; Bougie, Basquin, Bordeaux, Moreau et Stenus, lieutenants; Cotillard, Vantour, Novion et Lîeutard, sous-lieutenants.
Le médecin-major Villalon disparaît dans Saint-Privat. La troupe perd cinquante-trois hommes tués, deux cent cinquante-sept blessés et cent cinquante-huit disparus. Total, quatre cent soixante- huit.
Dans cette journée, la division Levassor-Sorval avait perdu soixantedeux officiers et seize cent vingt-quatre sous-officiers et soldats tués, blessés et disparus.
— Enfin les cent mille Prussiens et Saxons abordent Saint-Privat de tous côtés. Les bataillons du prince de Saxe se précipitent à Tassaut conjointement avec les détachements prussiens du prince Auguste de Wurtemberg. A Textrôme gauche, la 4' compagnie du régiment des grenadiers du corps et la majeure partie de la 2* du 4« régiment de la garde, venue sur ce point, attaquent la face nord-est du village.
La première ligne du 107" saxon, chargeant à leur droite sous la conduite de quelques officiers encore valides, se dirige sur l'église.
Tout un bataillon du corps d'élite des grenadiers royaux de Saxo est obligé de s'engager pour enlever une habitation isolée en avant du village*, qui n'est défendue que par quelques hommes du 2* bataillon du 93* (commandant Andrieux) et quelques chasseurs du 9« bataillon, puis, après une courte pause, ce bataillon reprend son élan dans la direction de Téglise et rencontre encore une résistance désespérée,
La 1" division de la garde prussienne se porte contre les flancs ouest et sud de la position.
Les deux bataillons de la 48' brigade, qui prennent part à l'attaque par la routé de Roncourt, arrivent également devant le village, où ils éprouvent des pertes très fortes parle feu de nos artilleurs, embusqués derrière les murs étages des jardins.
Le lieutenant-colonel von Schweintz, commandant le 107* saxon, tombe sur la première ligne des tirailleurs, frappé de six balles. Les deux bataillons engagés de ce régiment perdent leurs majors et qua-
torze officiers; les pertes en hommes sont si fortes que, dans la matinée du lendemain, ces deux bataillons devront être reformés en un seul. Les drapeaux du 1" et du 2* bataillon sont rapportés de Saintr Privât, le premier par le septième homme, le second par le sixième de ceux qui s'en sont saisis, à mesure que leurs prédécesseurs sont tués ou blessés.
Cependant devant le courage sublime des derniers défenseurs de noti'e 6* corps, les hordes teutonnes s'arrêtent haletantes et hésitent de nouveau.
Il faut que le commandant de Tune des avant-gardes, le général saxon von Craushaar, se mette à la tête des grenadiers du corps et du 2*^ régiment de grenadiers saxons, pour les entraîner de nouveau. Une balle le renverse sans vie de cheval et il tombe dans les bras d'un schûtzen.
Cette fois Télan est donné, la marée tudesque entre dans les rues du village.
— A ce moment plusieurs compagnies et sections du 6* corps, qui ont tenu jusqu'au dernier moment, ne peuvent se retirer à temps et sont contraintes de rester dans Saint-Privat.
Au nombre de ces troupes la 6* compagnie du 3» bataillon du 93« de ligne, qui faisait partie — étant la compagnie de Textrème gauche — des tirailleurs laissés en arrière, pour masquer le mouvement de retraite de ce régiment. Cette compagnie est commandée par le souslieutenant Coumès. Le capitaine Mihau, contusionné, a dû quitter son poste de combat. Le lieutenant Goudet a reçu deux balles le 16, à Rézonville; le sergent-major Rossi a été tué; le sergent-fourrier Bergerot vient de recevoir une balle dans le flanc; un sergent a été mortellement frappé : un autre, Duguet, a été blessé grièvement Tavantveille, et n'a pas voulu quitter le champ de bataille; cinq caporaux sont lues et soixante-dix-sept hommes hors de combat, dont une trentaine de morts.
En un mot, des cent vingt-sept hommes que comptait la 6* du 3«, le IG au matin, quarante-un seulement restent debout au moment de l'évacuation de Saint-Privat.
Une autre compagnie, postée à l'aile droite du 93« par le commandant Andrieux du 2* bataillon, a contenu longtemps encore le débouché dos Saxons engagés sur le chemin qui, des carrières de Jaumont, conduit à Saint-Privat et a facilité ainsi l'écoulement de la majeure partie du régiment.
Le 93° ayant traversé Saint-Privat, la compagnie de l'aile droite.
laissée en tirailleurs jusqu'au dernier moment, rallie son bataillon, sur la route de Saulny, partie par le village, partie à travers champs.
Le sous-lieutenant Coumès, sachant que cette compagnie s'en est allée, veut à son tour suivre le mouvement avec les débris de la sienne et se dirige, avec ses hommes, vers Tissue où le régiment a commencé à s'écouler. Mais le passage de cette compagnie nécessite quelque teoips, car les soldats de la garde prussienne s'élancent vers le mur abandonné par le 93° de ligne, en poussant de grands cris, et les soldats de la 6*^ compagnie du 3* bataillon de ce régiment doivent encore par ci, par là, faire le coup de feu pour ralentir Télan 'des Allemands et ne pas tomber entre leurs mains.
Le sous-lieutenant Coumès fait passer ses hommes par une petite porte, se tenant à quelques pas en arrière d'eux et regardant du côté de Tennemi, qui accourt au pas de course, les officiers en tète et sabre haut. En avant de lui, derrière un autre mur faisant saillie sur la ligne des clôtures immédiates, quelques troupiers du régiment fusillent à bout portant les assaillants, dont quelques-uns ont déjà une main posée sur le mur, prêts à le franchir.
Le sous-lieutenant Coumès se demande alors s'il ne doit pas rallier ou soutenir cette petite poignée d'hommes (ils sont quatre ou cinq tout au plus). Cela retarde un peu cet officier dans son mouvement de retraite, mais il peut rejoindre cependant sa troupe à l'entrée de là place de l'Église.
Au moment où il arrive à cet endroit, des hommes de différents régiments qui ont perdu leur compagnie, ou qui en ont été coupés, viennent se rallier autour de lui. Il en forme rapidement un peloton. Mais déjà les Allemands débouchent sur la place.
Les actions partielles, qui s'engagent alors sur la lisière et dans l'intérieur du village, échappent à toute analyse exacte ; car, au milieu de Tobscurité naissante, les troupes allemandes, qui débouchent par masses, se mélangent bientôt complètement. On ne peut donc que retracer à grands traits la marche générale de ce combat des rues aux dernières lueurs du crépuscule.
Les soldats français restés dans le village sont donc coupés de leur ligne de retraite ; ils n'ont plus d'autre alternative : ou d'être pris par l'ennemi, ou de regagner cette ligne de retraite, en combattant.
— Il fait presque nuit, quand, vers huit heures du soir, les Allemands occupent Saint-Privat et arborent l'aigle noir sur une vieille tour du village. Ce \Sllage n'est plus qu'une ruine et Ton voit encore déboucher, de tous côtés, des masses d'Allemands, semblables à un
torrent qui, ayant brisé ses digues, descend furieux dans la plaine et entraîne tout dans un gouffre sans fond.
C est en vain que Canrobert se multiplie et qu'il anime par sa présence le faible rideau de tirailleurs qui couvre la retraite, en envoyant ses dernières cartouches aux envahisseurs.
L'ôpée à la main, le premier en ligne, à la tête des débris de ses troupes, le maréchal soutient le courage et donne à tous l'exemple de l'intrépidité.
Mais le torrent germanique afflue sans relâche, débordant par toutes les rues.
Une plus longue résistance devient impossible. Les Français doivent quitter le village par les issues restées libres du côté de Test. Seul, Canrobert, le brave des braves, veut tenir encore, ses aides de camp sont obligés de Tentraîner, malgré lui, loin des débris fumants, qu'il veut disputer quand môme aux Allemands.
Un instant même, le colonel Gibon du 25* de ligne, qui a pris le commandement d'un détachement d'une centaine d'hommes de son régiment, renforcé de tous ceux que leurs officiers réunissent, est obligé de revenir au village pour dégager le maréchal lui-même, qui s'est obstiné à rester le dernier à Saint-Privat courant même le danger d'être pris.
• — Une nouvelle et dernière lutte s'engage encore dans Saint-Privat entre les assaillants et les détachements français, qui s'y sont trouvés coupés de leurs régiments et essayent de se faire joui* à la baïonnette, afin de ne pas tomber entre les mains des vainqueurs.
C'est une véritable tuerie I
Les Français font une résistance magnifique : nos soldats ne cèdent, en effet, le terrain que pied à pied et maison par maison. Le désespoir surexcite leurs derniers efforts. Tandis que les régiments du 6* corps, convaincus de leur impuissance, commencent leur retraite vers les bois de Jaumont, des groupes de défenseurs s'acharnent contre les Allemands, qui les débordent de toutes parts, et combattent jusqu'à ce qu'ils soient tués bu faits prisonniers.
Alors a lieu une scène d'horreur, que la plume ne peut décrire, mais qu un artiste de génie, Alphonse de Neuville, a seul pu peindre dans son célèbre tableau : le Cimetière de Saint-Privat,
La moitié du village est en feu, comme nous Tavons déjà dit, mais nos vaillants troupiers n'en combattent pas moins avec une bravoure désespérée.
Chaque maison devient une forteresse, qu'il faut prendre d'assaut,
au prix de pertes considérables et dont souvent l'incendie seul peut venir à bout.
Chaque pan de mur, chaque parcelle de terrain, défendu, enlevé, repris encore, offre Timage de la destruction,
Les habitations isolées, la face est du village et enfin le cimetière deviennent le théâtre de combats isolés, sanglants et opiniâtres.
Saint-Privat n'est plus !
Et, au milieu de ses ruines. Français et Allemands se battent corps à corps, dans la fumée des incendies et à la clarté des flammes, que rapproche de la nuit rend déplus en plus vive. Les adversaires s'entretuent avec une rage qui tient du délire. Dans maints endroits, nos soldats, accablés, à bout de munitions, après avoir même usé le contenu des cartouchières des morts et des blessés, refusent de se rendre et luttent éperdument à coups de crosse et de baïonnette.
La voix grave du canon, le sifflement des balles et des ol)us se mêlent aux craquements des poutres embrasées, au fracas horrible des toits qui s'affaissent et des murs qui croulent, aux détonations de la mousqueterie, aux clameurs des combattants, aux plaintes et au râle des blessés : tout cela fait, des rues du village, un enfer à la fois affreux et splendide.
Les morts s'entassent toujours, formant de sinistres barricades. Jamais, peut-être, bicoque n'a été si âprement disputée ni rougie de tant de sang.
— Quelques obstinés chasseurs du 9* bataillon, presque tous blessés, dont plusieurs officiers, se sont barricadés dans le cimetière, après le départ de leurs camarades, et continuent la résistance avec la dernière énergie.
En vain l'ennemi les enveloppe-t-il de tous côtés; en vain le général von Pape, commandant la !"• division de la garde, leur donne-t-il l'assaut à la tête de tout un régiment ; en vain les maisons environnantes sont-elles tombées au pouvoir des gardes royaux, qui, saignants, le visage couvert de balafres, attendent l'arme au pied, devant les habitations enlevées, la fin de cette lutte suprême I
Les défenseurs du cimetière tiennent toujours et amoncellent les cadavres ennemis au pied des murs criblés de balles, derrière lesquels ils se sont retranchés.
Enfin, ils ne laissent approcher Tétat-major du général von Pape, que lorsqu'ils n'ont plus de munitions et que la petite église, au pied de laquelle ils luttent, va les ensevelir sous ses ruines embrasées.
Aucune détonation ne jaillit des murs du cimetière. Il n'y a plus
une seule cartouche. Les soldats de la garde royale, enhardis, s'avancent, mais lentement. Les précautions qu'ils prennent pour aborder cette poignée de chasseurs prouvent que le silence des vaincus a encore quelque chose de redoutable.
Enfin une violente pesée se produit sur le battant vermoulu de la porte du cimetière, que nos soldats ont étayée avec des pierres tombales et que plusieurs d'entre eux soutiennent en s'arc-boutant contre le sol
Sous la masse des assaillants, la porte, arrachée de ses gonds, est
projetée à Tintérieur, entraînant nos soldats dans sa chute, et livre passage aux flots des Allemands.
Ceux-ci se ruent dans le cimetière, la baïonnette en avant ou le revolver prêt à faire feu.
Là, les soldats de la garde
royale ne trouvent que des morts
et des mourants, étendus sanglants
^ au milieu des débris de croix et
de tom]3es fracassées par la mi-
. , .. . c : » . traille ennemie.
Porte du cimetière de Sainl-Fnyat.
Dans un coin, quatre officiers et deux soldats, échappés au massacre^ le front entouré de linges sanglants, le bras en écharpe, se tiennent adossés à la muraille, regardant fièrement les vainqueurs, qui s'arrêtent devant tant de vaillance et dont les officiers les saluent de l'épée.
— Le sous-lieutenant Coumès, de la 6* compagnie du 3' bataillon du 93* de ligne, qui a pu former un peloton des débris de sa compagnie et auquel se sont joints quelques soldats du 4* et du 12* de ligne, séparés de leur régiment, s'est trouvé isolé, nous l'avons déjà raconté, sur la place de TÉglise.
Voyant le village entouré, cerné de tous côtés par les masses prussiennes, dont les hourras retentissent jusque dans de petites rues adjacentes, cette poignée de combattants prend le parti de résister encore et dans tous les cas de s'ouvrir un passage, les armes à la main.
Nos soldats commencent, à cet effet, par se jeter dans une maison, d*où par les fenêtres ils tirent sur les assaillants. Mais la toiture d3 cette maison flambe; il fait une chaleur et une fumée étoufl'antes; les murs craquent et menacent de s'effondrer. On évacue d'abord le premier
Bataille de Saint-Privat. — Charge de la cavalerie saxonne repoussée par le 28* de ligne (d* oorpe)
au sud de Saint-Privat.
étage, après avoir eu toutefois la précaution de garer, du mieux qu'on peut, dans les coins ou dans les alcôves, les hommes blessés durant cette défense; on ne néglige pas déplacer quelques cruches d'eau, prises dans une cuisine, à côté des plus grièvement frappés, pour étancher leur soif.
Les assiégés parviennent alors à forcer la sortie du rez-de-chaussée, dont les soldats ennemis, ruisselants de sueur, essoufflés, cherchent à enfoncer la porte à coups de crosse, moins pour s'emparer d'une habitation dont ils n'ont que faire, que pour se mettre à l'abri des projec-' tiles, qui ne cessent de pleuvoir et d'éclater sur la place. Une véritable
Garmkr Frbrks. éditburs.
boucherie s'engage dans Fescalier, dont les marches ruissellent de sang, les uns voulant entrer, les autres voulant sortir.
Bref, nos soldats peuvent se dégager de cette fournaise et, toujours