PLAJI DU VILLAGE DE SAINT- PRIVAT ET DE SES ABORDS
groupés, s'avancent de quelques pas dans la direction ce 1 église : mais à ce moment-là, pressés, fusillés de tous côtés, toutes les maisons flambant, ils ne savent plus où aller.
Toutefois, l'instinct appelle ces obstinés combattants vers les jar-
dins et clôtures où ils ont déjà combattu, parce qu'au moins ils y trouveront de l'air et peut-être aussi une échappée vers la campagne, où, à la faveur de Tobscurité, il sera plus facile de se tirer d'affaire.
Mais ces jardins et ces clôtures sont envahis ; Tennemi commence même à en déboucher sur le centre du village. Force est à nos soldats de rester en cet enfer.
Réunis de nouveau dans une encoignure de la place, soustraits & l'attention générale par un chariot à grandes ridelles et quelques cadavres de chevaux, qui forment un amoncellement près d'eux, ces braves gens se consultent une minute et tous peasent alors, qu'en contribuant à retenir les efforts de l'ennemi sur la résistance du village, ils concourent à faciliter la retraite de leurs régiments. En conséquence, tous décident, d'un commun accord, de combattre jusqu'à la dernière extrémité.
A ce moment, ils sont rejoints par un capitaine du génie suivi d'un sergent et de quelques sapeurs, qui cherchent à se frayer un chemin à travers les rues embrasées de Saint-Privat.
C'est le capitaine Audier, commandant la 3* compagnie de sapeurs du 3« régiment du génie, attachée à la division Tixier.
Cet officier, à la tête de la !'• section de sa compagnie, a longtemps défendu à outrance la tranchée, que ses sapeurs ont établie sur la droite du village. Voyant le soleil à son déclin et nos régiments en retraite, il commande de battre en retraite pour se replier sur Metz, par la route de Saint-Privat.
Audier, qui marche à la gauche de sa section, et qui ne se résout pas sans peine à cette retraite, s'arrête, quand il est arrivé à l'entrée de Saint-Privat. La compagnie traverse ce village, et bientôt le capitaine se trouve seul avec le sergent Guyon et une poignée de sapeurs
L'ennemi s'avance rapidement pour s'emparer de la position. Un feu bien entretenu en défend l'approche. Après une heure d'une lutte plus qu'inégale, le capitaine Audier se replie sur la place avec les quelques hommes que la mort a épargnés, et là rencontre la troupe du sous-lieutenant Coumès, à laquelle il se joint.
Ces derniers défenseurs de Saint-Privat se mettent alors en bataille sur deux rangs, contre une maison située au sud-est de l'église et dont la muraille est déjà criblée de balles, de manière à enfiler les débouchés des jardins du nord sur le centre du village.
Ce groupe de Français se compose de trente à quarante hommes dont six officiers. Tous attendent pendant quelques instants, immobiles, la baïonnette croisée, le fusil chargé, l'œil fixé sur le débouché
des jardins d'où ils sont venus et où en entend rapproche bruyante des assaillants.
Entre temps, le sous-lieutenant Coumès du 93* de ligne, avisant le capitaine du génie Audier, se dirige vers celui-ci et lui dit : « Mon capitaine, vous êtes ici Tofficier le plus élevé en grade, nous nous mettons à votre disposition. — Vous avez plus que moi l'habitude de votre arme, répond le capitaine, gardez le commandement. » Et il se place à la droite de cette poignée d'hommes. Là, il rajuste tranquillement son lorgnon sur le nez, et, armé de son revolver, il attend quelques instants ainsi que ses compagnons le dernier assaut de Tennemi.
Enfin, voilà les Prussiens qui débouchent des jardins : « Attention! » crie le sous-lieutenant Coumès, mais avant qu'il ait le temps de commander « feul » une décharge à bout portant dans la cohue ennemie — c'est en effet une véritable cohue — en fait rouler quelques-uns par terre, et le feu continue entre les Allemands et nos soldats tant que ces derniers possèdent encore des cartouches.
Le capitaine Audier a commencé avec son revolver un tir ajusté : il vise avec le plus grand soin, tout en criant aux nôtres : « Courage, mes amis, courage! » Bientôt une balle frappe dans le flanc droit ce courageux officier, qui chancelle. Le sergent Guyon, de sa compagnie, se précipite vers lui, le reçoit dans ses bras, mais, au même instant, ce sous-officier est atteint, lui aussi, d'un coup de feu, qui le tue sur le coup. Tous deux roulent à terre. Le capitaine Audier tombe sur les pieds du sapeur Chabas; son sang coule à flots et ruisselle sur les guêtres blanches du soldat.
Cependant il peut encore prononcer plusieurs fois, distinctement, « Mon Dieu! Ma femme, ma chère femme! » L'ambulance n'est pas éloignée. Le sapeur Chabas y transporte aussitôt son chef, aidé d'un soldat du 12* de ligne.
Cette ambulance est remplie de blessés. Les deux soldats réussissent néanmoins à se frayer un passage quand une balle, traversant la croisée, vient frapper un jeune capitaine qu'un médecin est en train de panser.
Une forte panique se produit aussitôt. Tous les blessés, qui ont encore conservé quelques forces, essayent de se sauver en se traînant vers la porte.
Le sapeur Chabas et le soldat du 12» de ligne sont eux aussi sortis de cette ambulance, emportant leur précieux fardeau. Avisant à quelques pas de là une maison abandonnée, ils en enfoncent la porte, déposent le mourant sur un lit et restent pour le garder quand même.
— Pendant ce temps, trois autres officiers du détachement français sont également tombés, frappés à mort. L'un d'eux, un sous-lieutenant, est si horriblement défiguré et haché par un éclat d'obus que le sous-lieutenant Coumès lui Jette sur le visage un manteau roulé en sautoir, comme le portaient alors tous nos officiers.
Le sous-lieutenant Coumès, le chassepot à là main, continue à diriger la défense de sa poignée de soldats, ayant à ses côtés le souslieutenant Seuret, l'adjudant de Faucher, et le sergent Lartigue, tous Irois appartenant au 93* de ligne *.
Les Français sont bientôt réduits à une quinzaine d'hommes
Les soldats prussiens de la garde royale les entourent de tous côtés, en poussant des hourras féroces, tout en se tenant à distance. A cette vue,le sous-lieutenant Coumès s'écrie : « La baïonnette est l'arme des Français, à la baïonnette! »
Ces braves gens s'élancent alors, la baïonnette baissée, dans la direction des jardins, espérant se faire jour à l'arme blanche. En eff'et les premiers groupes prussiens qu'ils rencontrent sont bousculés et nos troupiers atteignent le mur de clôture, quand, à ce moment, plusieurs d'entre eux reçoivent des coups de feu.
Coumès, au même instant, reçoit sur le bras droit une balle qui lui fait tomber son fusil des mains.
Comme il se baisse pour le ramasser de la main gauche, deux soldats prussiens sautent sur lui et le conduisent à Tambulance installée au nord-est de Téglise.
Des fenêtres de cette ambulance (un rez-de-chaussée d'auberge), les médecins et nos blessés ont suivi, avec une morne anxiété, la dernière résistance de cet héroïque détachement.
Sur six officiers de cette équipée, quatre, dont le capitaine Audier, ont été tués ; les sous-lieutenants Seuret et Coumès sont blessés.
Ce dernier, escorté par les deux grenadiers de la garde royale qui l'ont fait prisonnier, entre dans l'ambulance où le médecin chef lui serre chaleureusement la main gauche en lui disant : « Vous avez fait votre devoir. »
Pendant qu'on le panse, le lieutenant-colonel Saint-Martin du 93* de ligne et son propre chef de bataillon (3'), M. Paon, tous deux blessés dans un retour ofl'ensif et qui se trouvent étendus par terre sur de la paille, essayent de se redresser, pour accueillir leur jeune camarade.
1. Dca deux antres adjudants sous-ofdciers du 93** MM. Ganzin et Aubcaquier (2* et 3^ bataillon':\ le premier avait déjà été bles>é l'avaat'Veille à Uézonville, où il se fti remarquer par sa brarmire et toa sang froid; le second s'é'ait également disiingué dans cette journée, où il eut le poignet fracassé par un éclat d'obus.
Le commandant Paon avait déjà été blessé le 4 juin 1859, à la bataille de Magenta, où il avait été laissé pour mort.
Là aussi se trouvent le sergent-fourrier Bergerot, de la compagnie du sous-lieutenant Coumès (6' du 3"), le flanc droit percé d un coup de feu *, et le sergent-major Morel avec une balle au poignet. Le lieutenant-colonel Saint-Martin tend la main au jeune sous-lieutenant et lui dit tristement : « C'est dur d'être pris ainsi. »
Dans une grange, en face réglise, grange qui a été transformée aussi en ambulance, git le capitaine adjudant-major Émonet, du 93*, la poitrine traversée de part en part par une balle; un vrai lion que cet officier-là '.
Dans une pièce à côté, le sous-lieutenant Seuret, blessé, est en train d*apostropher, furieux, un officier prussien, parce qu'un soldat allemand, faisant semblant de lui porter secours, vient de lui voler sa montre.
Il y a là aussi le lieutenant Lambert, le poignet fracassé ; le très grand, Timmense capitaine Martin est aussi blessé.
Près de la fenêtre de la première ambulance se trouve assis par terre et la chemise rabattue jusqu'à la ceinture, le lieutenant Bareit avec le sein gauche percé d'une balle. Lui aussi, il a suivi des yeux les péripéties de la dernière lutte, et on le voit sourire mélancoliquement à ses voisins, avec un signe de tète qui semble un adieu. Le soir même, en efl'et, il n'existait plus.
Cette ambulance est un vrai charnier; la sueur, le sang, l'acide phénique composent une odeur à la fois fétide et grisante. On y manque d'eau, de charpie, de linge, de tout enfin.
Un blessé arrive-t-il? Il est obligé de gagner une table où se font les pansements, en marchant sur les bras et jambes brisés, tellement on y est entassé, soulevant ainsi des hurlements de douleur et des cris de colère.
Un mouchoir, un pan de votre chemise, c'est tout le pansement.
— Sur la place de l'Église de Saint-Privat, au moment de la dernfère résistance du détachement du 93* de ligne, est tombé aussi
1. Le 8ous-ofâcier Bergerot s'évada d'Âllemagae, ou il avait été interné «près la gaérisen de ca blessure, et fit partie de l'armée de l'Est.
2. Le capitaine Émonet fut évacué dans une ambulance de N«acy. Il était fort malade, répsté incurable.
Un jbour les médecins prussiens lui offrirent de lui faire donaer un sauf-condnit poor le faire envoyer é Belfort (sa ville natale) ou ailleurs, à Nice, par exemple, s'il le préférait, mais à une condition, c'est qu'il signerait, ne tût-ce que pour la forjne, un engagemeot de ne pas resservir contre rAlIemaçne, s'il venait à reeouvrer la santé ou la validité au cours de la campagne.
I^ capitaine Émon«t se leva furieux, mit les médecins allemands là la portjB, reflisant leurs soins et déclarant qu'on pouvait le fairn crever {sic')^ mais que jamais il ne se déshonorerait en souscrivant un pareil engagemeot.
DERNIÈRE DÉFENSE DE SAINT-PRIVAT 8Tî)
Victime de son courage le lieutenant Sageran de ce régiment, un très vaillant officier, d'une des meilleures familles de Nantes qui a fourni plusieurs officiers, dont un lieutenant de vaisseau, mort à l'ennemi.
En voyant un gros de Prussiens qui débouchaient par une petite rue sur la place, le lieutenant Sageran, fou de rage, se tourne vers le sous-lieutenant Seuret en s'écriant : « Ça va trop mal, je vais me faire tuer I » A quoi ce dernier répond : « Sageran, pas de bêtises ! »
Mais, déjà, le lieutenant, à la tète d'une poignée de soldats de sa compagnie, s'est jeté sur les casques à pointe, et croise le fer avec un officier prussien; mais un de ses hommes le voyant ainsi aux prises tue l'Allemand d'une balle en pleine poitrine. L'ennemi riposte par une décharge générale. Sageran tombe frappé de plusieurs balles dont une lui casse l'épine dorsale.
Échangé quelques jours après, il vint mourir à l'ambulance établie au grand séminaire de Metz, à Montigny.
— Comme on le voit, le combat n'est pas encore terminé dans rintérieur de Saint-Privat.
« Le capitaine d'Esbeclc à la tête de la 5" compagnie, dit la relation prussienne, parvient cependant à forcer l'entrée d'une cour intérieure, d'où, bien qu'atteint de plusieurs blessures, il emporte les maisons adjacentes.
« LA 8« COMPAGNIE EST DEUX FOIS REPOUSSÉE DANS SON ATTAQUE, Un
troisième élan ramène enfin dans le village. Les autres compagnies s'ouvrent également un passage de HAUTE LUTTE.
« L'ennemi, successivement refoulé de maison en maison, concentre ses derniers eff'orts dans la défense du cimetière, qui est enlevé à son tour, après une fusillade acharnée... » Puis plus loin : « Le feu delà défense leur inflige (aux Prussiens) aussi des pertes sérieuses. Le bataillon de fusiliers du 1" régiment de la garde royale en venait à un court engagement corps à corps, etc.. »
« Posté à côté de l'église en flammes, le général von Pape, dit encore la relation prussienne, assignait leurs rôles aux troupe^ allemandes, qui débouchaient de toutes les directions sur ce point. Le combat, en effet, continuait encore en maints endroits, mais la résistance était vaincue EN PRINCIPE et déjà, dans quelques maisons, les défenseurs, voyant que toute issue leur était fermée, commençaient à mettre bas les armes. »
La relation prussienne ajoute en note : « Le 2'' bataillon du 101« régiment d'infanterie (saxon) faisait ainsi plus de deux cents prisonniers : les officiers français tendaient leurs sabres par les fenêtres!!!.., »
Ceci mérite explication : Quelques soldais français, notamment d 3S hommes de la réserve des classes 1863 et 1864 (dont l'éducation militaire était nulle et qui n'avaient, par conséquent, aucune notion sur le degré de résistance que doit faire un soldat dans les circonstances, s; extraordinaires pour eux, où ils se trouvaient) — quelques-uns de C3S soldats, disons-nous, ont pu tendre leur fusil à Tennemi, se trouvant acculés ou à bout de cartouches. Mais, quant aux officiers, NOUS AFFIRMONS de la façon la plus catégorique, et cela d'après les déclarations de nombreux témoins présents à cette dernière défense dans le village de Saint-Privat, que les Prussiens font ici erreur (?) par suite d'une sorte d'illusion d'optique.
Voici ce qui s'est passé :
Les blessés, qui arrivaient ou étaient conduits aux ambulances, étaient en général fort surexcités : alors, soit crainte de leur voir tirer des coups de feu par les fenêtres, soit autre raison, soit surtout dans le but de mieux assurer la sauvegarde de leurs blessés entassés de la façon la plus pitoyable, sans pansements pour la plupart, en empêchant qu'au milieu du siège de tant de maisons on ne prît celles d'ambulance (que rien d'ailleurs ne distinguait des autres) pour des maisons où la résistance continuait, nos médecins exigeaient que les blessés, en entrant, fussent désarmés et ils obligeaient, par exemple, les officiers à jeter leurs sabres par les fenêtres du rez-de-chaussée, ou à les passer par ces ouvertures à des infirmiers qui les recueillaient.
D'ailleurs, nos officiers étaient alors fort peu pourvus de réglementation et d'idées sur le service hospitalier en campagne.
C'est ainsi que, dans la grande ambulance de Saint-Privat, on entendit des officiers français blessés demander :
« Est-ce qu'ils (les Prussiens) vont-iious faire prisonniers ici?
— Mais non, leur fut-il répondu par d'autres, cela ne se fait pas ; ils n'en ont pas le droit, ici c'est neutre!!! >-
Et de fait cette dernière assertion fut prononcée avec tant d'assurance par des officiers, dont quelques-uns portaient les médailles de Crimée et d'Italie, que tous crurent qu'il en serait ainsi. Pourtant on n'aurait pas dû s'y tromper, car déjà dos sentinelles étaient placées à toutes les issues de l'ambulance. C'étaient des grenadiers de la garde prussienne.
C'est ce fait d'officiers français allongeant leurs sabres par les fenêtres de l'ambulance, qui a pu tromper les Prussiens sur sa signification. Ils l'ont pris pour un signe de reddition de la part de nos officiers.
--/ù^Pr
Fantassin bavarois.
La relation prussienne dit encore : « Afin d'assurer la possession du village contre toute éventualité, on se préoccupait surtout d'en garder promptement et aussi régulièrement que possible la lisière orientale, en même temps que, dans l'intérieur, on s'efforçait de remettre de Tordre parmi les bataillons confondus et d'arracher aux flammes les blessés français laissés dans plusieurs bâtiments. »
Nous devons à la vérité de témoigner de l'esprit d'humanité dont firent preuve, en cette circonstance, les soldats prussiens. Ils s'employaient généreusement à relever et à transporter nos blessés. C'est qu'il est vrai, c'étaient des troupes d'élite que ces soldats de la garde prussienne, qui, partant, savaient apprécier le courage malheureux et
♦♦* GAnMKR Fbères, éditeurs. 111
à qui la discipline militaire avait inculqué des principes de générosité.
Ainsi donc, à huit heures du soir, le vainqueur, si cruellement éprouvé, se trouve en possession incontestée de cette clef de 1^ position défendue avec tant d'acharnement par notre 6* corps. Près de deux mille prisonniers, la plupart blessés, sont aux mains des Allemands, ce qui signifie clairement que ces deux mille hommes ont eu affaire, au dernier acte de la lutte, à deux corps d'armée: la garde royale et le XII« corps (saxon).
Beaucoup de ces prisonniers ont été faits dans les maisons où, après avoir épuisé leurs dernières cartouches, cernés de toutes parts, enfumés par Tincendie, ils ont été dans l'impossibilité de résister plus longtemps. Quelques-uns Tout été en tombant dans des enclos ou des impasses, où ils se sont trouvés acculés et finalement coupés de toute issue.
Ainsi sont pris un certain nombre d'officiers non blessés. Parmi les officiers non blessés du 93* de ligne, faits prisonniers dans le village, citons : les capitaines Barberet, Couturier, Salomé, Milau et le souslieutenant Proth, ce qui, avec les officiers blessés, élève au chiffre de douze (dont deux évadés ultérieurement: les sous-lieutenants Coumès et Proth*) le nombre des officiers du 93' de ligne faits prisonniers dans l'intérieur du village de Saint-Privat, savoir :
Le lieutenant-colonel ; un chef de bataillon ; cinq capitaines de compagnie ; un capitaine adjudant-major et trois sous-lieutenants. Le chef de bataillon et l'adjudant-major étaient ceux du 3« bataillon. (Le lieutenant-colonel Saint-Martin est mort depuis général de brigade, après avoir été colonel du régiment des sapeurs-pompiers de la ville de Paris.)
Ajoutons que tous les officiers du 93% blessés à Saint-Privat, le furent par des balles.
Dans le but d'éviter l'encombrement dans le village en flammes, où les obus allemands n'avaient d'ailleurs pas cessé de tomber môme pendant l'assaut, ajoute encore la relation prussienne, quelques-uns des
1. Le sous-lieutenant Proth, fait prisonnier, s'évada de Sainto-Marie-aux-Chénes; il connaissait bien le pays, un de ses frères étant alors premier adjoint au maire de Metz. Il était du reste Lorrain: mais il tut repris à Pont-à-Mou$son, où il faillit être passé par les armes. C'est pendant quon atteadait l'arrivée du peloton d'exécution, qu'il farvint de nouveau à se sauver par ui.e porte derob'e, avec la connivence d'un habitant qui le recoun'jf.
Il alla à la première arméa des Vosges, ou il fut offi ier d'ordonnance du général Cambriels. Il commanda ensuite It^ bataillon ou lépon des mobiles des Deux-Sèvres, avec lesquels il fit part-e de l'armée de l'Est, avec le grade de chef do bal a. lion au titre auxiliaire. Il fut remis lieutenant par la commission de la revision des grades.
H faut cr<i e cependant qu'il se conduisit bi<-n à l'armée de l'Est, p .isqu'au mois de mai I$71, le général Bourbaki, qui commandait alors à Lyon, étjnt venu visiter le 03* de ligne en garnison à Saint-Étienne, demanda à voir le lieutenant Proth qu'il complimenta devant tout le corps d'ofdciers, en lui serrant chaleureasement la main.
régiments prussiens et saxons, qui y avaient déjà pénétré, en étaient sortis et allaient s'établir au dehors.
Cependant, comme le combat se prolonge toujours sur plusieurs points et que rien n'exclut encore la possibilité d'une tentative des Français pour réoccuper Saint-Privat *, le général von Pape (commandant la l'* division de la garde royale), sent la nécessité d'avoir sous la main une réserve fraîche et compacte à joindre à ses troupes, épuisées par les suprêmes efforts de leurs attaques. Il choisit à cet effet le régiment des fusiliers de la garde.
A ce moment-là, on peut considérer Saint-Privat comme définitivement pris par les Prussiens. Ce sentiment est chez tous les derniers défenseurs du villa ce.
Alors la rage, le désespoir s'emparent de tous ceux qui tiennent encore une arme. On ne peut se résoudre à laisser un village français, comblé de cadavres de nos soldats, aux mains de l'ennemi.
La lutte semble reprendre avec furie dans les rues et dans les maisons, où l'on entend s'entre-croiser les hurlements des combattants, au milieu desquels on distingue, parmi les cliquetis et les écroulements, des imprécations allemandes et des jurons français.
On dirait, parmoments, d'une émeute ou d'une batterie de mineurs, un jour de grève, dans quelque cabaret.
C'est un craquement général, un fracas impossible à décrire.
De toutes les fenêtres, de tous les soupiraux de caves partent des coups de fusil, mais, il faut bien le dire, beaucoup sont tirés peu intelligemment. On voit par exemple un soldat fermer brusquement une porte — le temps de recharger son fusil— puis l'ouvrir non moins brusquement et lâcher son coup dans le tas, souvent sans avoir visé. C'est qu'il a aperçu un groupe de Prussiens et que, dans son imagination, il ne voit plus que cela. Cependant ce groupe a pu se déplacer et, en son lieu, il peut retrouver un groupe de Français. Mais c'est, comme on l'a dit, « la bataille du désespoir » et le désespoir ne raisonne pas.
Il faut rendre cette justice aux Prussiens de la garde royale qu'ils s'emploient humainement, ainsi que nous l'avons déjà raconté, au sauvetage des blessés entassés sous des maisons ou dans l'église, tous locaux en flammes qui menacent de s'effondrer d'un instant à l'autre.
On entend un grésillement sinistre et inoubliable sous une canon-
1. 8i la gardé impériale était arrirée à ce moment, c'en était fait des Prussiens !!!....
88i FRANÇAIS ET ALLEMANDS
nade dont les détonations répercutées parles murailles ressemblent à des explosions de poudrières.
Aussi, craignant, sans doute, cfue ce sauvetage ne soit compromis par les coups de feu, qui se croisent sur la place dans tous les sens, ou désirant seulement interposer dans ces circonstances un ministère de paix, Taumônier de la 3* division du &" corps sort au-devant des assaillants, armé seulement de paroles de paix. On le voit revêtu d'un surplis taché de sang, un crucifix à la main, debout sur les marches de l'église, couvertes de blessés et de mourants, et montrant le signe de la miséricorde, essayer d'arrêter TelTusion du sang. Il n'arrête rien. A ses côtés tombent deux soldats qui Tont accompagné en manière d'escorte.
D'autre part, un médecin s'avance alors de l'ambulance située sur la place de l'Église, accompagné aussi de deux soldats, et agitant un mouchoir blanc, pour dire que des balles sont venues achever des blessés dans son ambulance, les deux soldats tombent raides morts à peine ont-ils franchi le seuil de l'ambulance et le médecin est obligé d'y rentrer au plus vite.
Du reste, deux ou trois médecins sont atteints ou disparaissent dans cette dernière défense de Saint-Privat, entre autres le docteur Thurel, médecin aide-major du 93* de ligne.
L'aspect du combat intérieur qui se livre à ce moment dans le village est solennel et terriblement imposant.
Tout à coup, d'une maison de la place de l'Église, se précipite un sapeur du OB*^ de ligne du nom de Bégey, qu'on appelait au régiment « Darberousse », parce qu'il avait la barbe rouge.
Des grenadiers prussiens l'entourent aussitôt et le désarment à l'improviste.
Le sapeur se débat comme un lion, arrache un de leurs fusils et d'un coup de crosse fait rouler un Prussien par terre. Mais presque aussitôt le malheureux Bégey est renversé et lardé de coups de baïonnette.
Au môme moment entrent dans l'ambulance, où ont été conduits la plupart de nos officiers blessés, un capitaine et un lieutenant prussiens. Ce dernier, un tout jeune homme, gesticule très haut, brandis sant son sabre, le fourreau traînant et dit à nos officiers d'un ton menaçant :
« Messieurs, si la résistance il [sic) continue, nous massacrons tous vos blessés! »
Cette grotesque apostrophe est accueillie par des huées et, comme
on dit à Saint-Cyr, « on pique un peloton »au Prussien: <« Allons doncl on en a vu d'autres foudres de guerre que toi ! »
L'autre officier ennemi, plus calme, plus raisonnable, s'aperçoit qu'auprès des vieilles moustaches, comme il y en a bon nombre dans Tambulance, cette menace ne peut être prise que pour une fanfaronnade et celui qui l'a faite pour un blanc-bec ; aussi s'empresse-t-il de reprendre: « Que tous ceux qui peuvent marcher sortent de lambulance. » Puis il parlemente avec le médecin-chef.
Une cinquantaine d'officiers et de soldats assez légèrement atteints sortent de l'ambulance. Les Prussiens les font ranger sur la place de l'Église, contre un mur, gardés par une haie do grenadiers royaux
Les prisonniers français sont mornes et, il faut l'avouer, ils ont conscience d'avoir été vaincus.
Cependant les obus ne discontinuent pas de pleuvoir, tout autour ou près de nos compatriotes *.
A chaque projectile qui éclate, on voit alors ces grands gaillards de grenadiers prussiens s'écarter vivement sans vergogne et courber plus que la tète pour éviter les éclats.
Ces salutations rendent la gaieté à nos troupiers qui ne se privent pas de se venger de leur situation par des lazzis: « Saluez ! saluez ! ces obus sont des vôtres! — On se salue entre pays! Prends garde, tu vas te dévisser la boule, tu vas perdre ton paratonnerre', etc. », et à ces quolibets s'ajoutent de moqueurs éclats de rire.
La scène est des plus typiques: d'un coté, nos petits soldats, secs, nerveux, se redressant autant qu'ils le peuvent, les bras croisés sur la poitrine, le sourire railleur aux lèvres. De l'autre, au contraire, les grands grenadiers prussiens, véritables colosses, qjii, à chaque détonation, avec l'instinct de la brute, saluent très bas et s'aplatissent le long des murs.
A cette vue un oflicier du 93% M. Couturier, ne peut s'empêcher de s'écrier:
« IleinI si les rôles étaient renversés; si c'étaient nos grenadiers
1. Dans l'important ouvrage du major IIofTbaûer, professeur aux écoles réunies de l'artillerie et du génie à Berlio, ou lit:
(t L'inranterio (allemande), qni avait donné une si grande preuve de sa bravoure et do son courage, « venait à peine de s'emparer de Saint-Privat ec d'occuper les hauteurs environnante», lorsque des « pariios de la grande masse d'artillerie alleman )e pénétrèrent dans le village pour en assurer la «• possession et pour so tenir prêtes A d'autres événements. C'est lA. que se formi peu à peu la dernière » grande batterie qui 8'<^tendait depuis \\ forêt de J.mmont, par Sainl-Privat, jusqu'au bois de la Cussa, « et dans laq'ielle 38 BATTElllES (?^ PIÈCES) so trouvaient terrées les unes contre les autres. ■
?. I<e troupier français voulait sans dou e dire par \h. que, si le grenadier pruss'en lai«SBit choir sa lèie en se baissant trop, celui-ci ne serait plus proié^é par te paratonnerre, c'est-à-dire par la pointo de son casque.
de la garde qui les garderaient, est-ce que vous croyez qu'ils se défileraient ainsi? — J'en doute, » lui répond un camarade.
Les grenadiers prussiens maugréaient, menaçaient, furieux de leurs propres venettes.Mais, en sommé, ces joyeux lazzis ne donnèrent lieu à aucun acte de brutalité de leur part, on doit le reconnaître. Nous ajouterons que nous ne prétendons nullement, par ce trait pourtant caractéristique, infirmer dans l'esprit du lecteur Tincontestable valeur que montra la garde prussienne dans Vattaque de Saint-Privat.
On avait sans doute enseigné à ces troupes d'élite comme chez nous:
« Que la générosité honore le courage : que les prisonniers de guerre ne doivent jamais être insultés, maltraités, ni dépouillés, que chacun d'eux est traité avec les égards dus à son rang. »
(Article 200 du règlement sur le service des armées en campagne.)
Au reste, il ne nous revient pas que la garde prussienne ait commis des excès pendant la guerre franco-allemande.
On n'en peut pas dire autant des autres corps d'armée. Ainsi pour ne citer, en ce moment, qu un seul fait, nous avons entendu attester, non seulement par des sous-officiers et des soldats, mais aussi par des officiers, que, le 16 août, des cavaliers prussiens de von Bredow, en repassant vers Flavigny, avaient frappé de coups de lance ou de coups de sabre plusieurs de nos blessés gisant à terre.
Une chose qui frappa beaucoup nos troupiers prisonniers à Saint- Privat, c'est la différence profonde des types prussien et saxon, deux races d'ailleurs éloignées l'une de l'autre par leurs origines : les Prussiens, plutôt secs et anguleux que gros, plutôt brunâtres ou roux que blonds, nez russe ou slave, cou long, pommettes assez saillantes, petits yeux généralement bruns, mains noueuses, épaules bien détachées de l'encolure, formes du bassin fortement accusées. et très grands pieds.
Nos soldats remarquèrent la vivacité relative de leurs mouvements de corps, la souplesse de leurs articulations, leur démarche enlevée.
Les Saxons, au contraire, leur parurent plus blancs de peau, plus blonds, avec des yeux plus bleus, des formes plus massives, d'une allure plus calme, plus tranquille, d'un regard plus clair, plus doux, plus franc; ils n'avaient pas les pommettes du visage aussi marquées que les Prussiens, qui semblent avoir conservé de leur antique origine asiatique un reste de prognathisme.
C'est que le Prussien, ou Borusse, est un Mongol, mélangé légère-
ment de Slave. Il a gardé la taille élevée et la férocité du Mongol et a pris un peu de la vivacité du Slave.
Les premiers Mongols, qui passèrent par les pays slaves, s'unirent à des femmes slaves et c'est de ces croisements que descendaient les Borusses.
Le Prussien, au moins le soldat, a conservé toute la malpropreté corporelle du Mongol.
« Ils puent comme des rats morts, à vous tourner le cœur î » disaient nos paysans. — Ils avaient en outre gardé des races mongoles riiabitude de s oindre, môme la barbe, de corps gras (graisse, huile ou pommade), qui ne tardaient pas à rancer et à sentir mauvais
Les Saxons, au contraire, qui sont des descendants des Germains, en avaient la beauté et l'air bonhomme.
— Mais revenons à Taspect lamentable qu'offrait le village de Saint-Privat, dans la soirée du 18 août 1870, après son enlèvement par les troupes de Frédéric-Charles.
Saint-Privat n'est plus qu'un monceau de ruines fumantes.
Voici le presbytère effondré, saccagé. Sous des débris de meubles et de livres, quelques lambeaux dores attestent que les ornements sacerdotaux n'ont pas même été respectés.
Cest la loi de la guerre, et, pris d'assaut, le malheureux village a été pillé à la lueur des flammes.
Non loin de là, des décombres noircis, et d'où s'élèvent encore des nuages de fumée pailletée d'étincelles, marquent la place où s'élevait l'église.
Les rues regorgent de cadavres que les Prussiens ont rangés au plus vite le long des murailles afin de rétablir la circulation pour leur artillerie.
Deux soldats de la ligne sont endormis d'un sommeil si profond qu'il faut les secouer par le bras pour les éveiller, ils ont tous deux les pieds emportés par un éclat d'obus. A quelques pas un artilleur français, traversé par une balle, tient encore l'écouvillon de sa main crispée.
Plus loin un sapeur est étendu, le visage contre terre, des camarades prisonniers le retournent, il est mort. Sa montre est encore sur lui, sujet d'étonnement pour nos troupiers, car les soldats prussiens, attachés aux ambulances, ne se font pas scrupule d'enlever la primeur des dépouilles aux maraudeurs qui n'attendent que la nuit pour envaliir ce champ de carnage.
Dans les maisons et les granges restées debout, des centaines de
blessés sont entassés et exhalent leur dernier soupir ; les blessures aux jambes ci aux bras sont do beaucoup les plus nombreuses.
Dans une grange, à l'entrée de laquelle est étendu le cadavre d'un capitaine du 9*" bataillon de chasseurs à pied, sont empilés une vingtaine d'artilleurs français, tous frappés par des éclats d'obus.
De nombreux blessés de notre infanterie gisent pêle-mêle dans une étable basse, infecte et sombre. Contre une clôture aux planches disjointes, sur un lit de paille à moitié pourrie, est assis un chef de bataillon de la ligne, M. Leroux; il a reçu trois blessures, dont Tune est très probablement mortelle; la balle s'est logée dans le bas-ventro.
D'une voix forme et vibrante il s'adresse à un médecin :
« Docteur, dit-il, ayez la bonté de panser ma blessure. Dieu merci! je la sens peu grave, j'ai toute ma force et j'en réchapperai; mais je peux dire que je reviens de loin. — Ah! c'eût été dur de mourir, voyezvous; j'ai les deux plus beaux enfants qu'on puisse voir... » et son mâle visage s'illuminait de tendresse à cette si douce pensée.
Contre cet officier supérieur est étendu un jeune capitaine du 9* bataillon de chasseurs à pied, également frappé au ventre par une balle. Ce blessé n'a pas conscience de son état: il parle, il s'agite, il existe; encore quarante-huit heures et cette tète intelligente et fine qu'il relève avec fierté, cette tête sur laquelle on lit l'espérance et l'amour de la vie, frappera lourdement le fond de quelque fosse ignorée.
Dans la rue, contre un portail enfoncé et crible de balles, un soldat allemand touche à sa dernière heure. C'est un Saxon, sa tête jeune et blonde repose sur une bible entr'ouverte ; un frémissement convulsif agite la mâchoire inférieure; un rictus douloureux tord la bouche et les lèvres d'où s'exhale un faible soupir; la lutte est finie, il ne souffre plus!
Dans une ambulance, un aumônier français s'approche d'un soldat qui l'a fait appeler, se penche vers lui, l'interroge, le console et reçoit la confession que le mourant lui fait à voix basse. Un autre aumônier recueille les lettres des blessés qui toutes sont remises décachetées aux officiers allemands, et où il ne doit être question que de l'état de la santé.
Tous les blessés finançais et allemands, consrmiés par la fièvre, sont horriblement altérés. Or, l'eau manque à Saint-Privat; les chaleurs d'un été exceptionnellement soc ont tari les puits sur ce sommet sans arbres; seule, au milieu du village, une mare puante, à l'eau verdâtre, dans laquelle croupissent des cadavres d'hommes et de chevaux,
Bataille de Saint-Privat (18 août). - A bras en avant I
miroite aux lueurs rougeàtres de Tincendie. Vainqueurs et vaincus, valides et blessés, chacun meurt de soif dans ce village en feu.
Des médecins français, munis du brassard, se sont divisés en deux groupes, occupant chacun une maison transformée en ambulance. Ils sont là une trentaine environ dans Saint-Privat, sous les ordres de deux fonctionnaires de l'intendance. Us sont fort découragés ; tous les éléments de secours leur manquent à la fois et, bien qu'ils ne soient pas prisonniers, les communications avec Metz leur sont provisoirement interdites en raison des mouvements militaires qu'exécutent de toutes parts les armées allemandes.
De leur côte, les médecins allemands ne peuvent eux-mêmes *** Garnier Frères, EDITEURS. 112
suffire aux besoins de leurs propres blessés, tant le nombre en est considérable.
Cependant, grâce à ractivité de tous, à la fin de la journée, la plupart des blessés tombés dans le village sont enlevés et transportés dans les ambulances.
— Il est onze heures du soir! Le silence s'est rétabli peu à peu, les deux armées sont épuisées; les morts sont étendus dans une boue visqueuse et sanglante ; et la lueur effrayante des incendies continue à éclairer Taspect du champ de bataille et la vue de cet horrible carnage.
— Parmi les nombreux traits de courage qui marquèrent cette belle défense de Saint-Privat, nous raconterons lacté suivant qui montre combien est grand le dévouement et rattachement de nos soldats envers leurs officiers.
On se rappelle qu'au moment où la première colonne prussienne avait débouché sur la place de Saint-Privat, le capitaine du génie Audier avait été mortellement frappé en tenant tête à Tennemi avec une poignée de combattants de toutes armes, et que le sapeur Chabas, aidé d'un soldat du 12* de ligne, avait, après de nombreuses péripéties, transporté cet officier sur le lit d'une maison abandonnée.
Là, les deux braves troupiers essayèrent de ranimer le mourant. Le « lignard », qui avait encore un peu d'eau-de-vie dans son petit bidon, en versa quelques gouttes dans un quart, mais le capitaine ne put rien prendre.
Ce soldat va alors chercher un médecin, mais, arrivé sur le seuil de la porte, il ne voit que des Prussiens; l'ambulance où il s'était d'abord dirigé avec le sapeur, pour déposer le blessé, est en flammes; partout, on n'entend que des coups de feu et les cris déchirants des blessés.
Le capitaine Audier ne peut parler; son œil mourant est fixé sur ces deux soldats si dévoués comme pour leur dire un dernier adieu. Bientôt ce n'est plus qu'un cadavre.
Déjà, depuis quelques instants, les échos retentissent des cHants de guerre ou des chansons de route, entonnés par les colonnes prussiennes ou saxonnes sur les routes qui mènent à Saint-Privat. On entend une voix qui chante un couplet, puis un tonnerre d'autres reprenant en chœur le refrain. Ils chantent d'ailleurs fort bien, avec beaucoup d'ensemble et de méthode. Mais ces chants de triomphe sont bien faits pour serrer cruellement le cœur des Français et vous mettent la rage au ventre.
Il peut être entre dix et onze heures du soir, les derniers coups de feu se font entendre. Les musiques prussiennes se mettent à jouer et semblent insulter au malheur de nos pauvres soldats blessés et prisonniers.
J.e sapeur Chabas et son compagnon, appuyés sur leur fusil, passent la nuit auprès du cadavre de leur capitaine, éclairés par les gerbes de feu qui s'élèvent des maisons voisines.
Au point du jour, un lieutenant prussien, suivi de quatre hommes, entre par la porte restée entr'ouverte et dit aux deux soldats, en mauvais français, qu'ils sont prisonniers.
Le sapeur Chabas montre du doigt le cadavre du capitaine Audier et raconte en peu de mots ce qui s est passé : « C'est très bien ! répond l'officier ennemi; vous êtes deux braves gens ! »
Puis il s'approche du lit, détache une petite sacoche que le capitaine avait à ses côtés, l'ouvre, en verse le contenu sur le rebord de la croisée, compte l'or et les billets de banque et dit àMiaute voix : « Quinze cent quatre-vingt-quatre francs et quelques centimes ! » Il prend aussi l'épée et le revolver du mort, après avoir demandé au sapeur Chabas l'adresse de la veuve de Tofflcier français, en promettant de tout lui envoyer.
Cet officier allemand, qui se nommait von Verkmeister, lieutenant au 4" régiment de la garde royale, tint fidèlement sa promesse.
— Dans cette défense de Saint-Privat, une des pages les plus glorieuses de notre histoire militaire, si riche cependant en faits de cette nature, les soldats du maréchal Canrobert avaient été, ainsi que leur digne chef, admirables de calme et de fermeté. Ils s'étaient battus dans la proportion de un contre quatre, pendant huit heures et presque sans artillerie.
Notre 6' corps avait supporté des pertes sensibles et comptait sur un efl'ectif de vingt-six mille neuf cent cinquante-deux hommes : trois généraux blessés (les généraux Henry, chef d'état-major, Plombin (2« division) et Colin (2* brigade, 3' division), deux cent treize officiers et quatre mille huit cent quatre-vingt-trois sous-officiers et soldats *.
Une consolation pour nos soldats, c'était l'effroyable carnage qu'ils avaient fait de leurs ennemis.
i. Le 6* corps, on se le rappelle, comptait, après Rézonrille : un général tué, deux cent deux sousofficiers, cinq mille cinq cent quarante-huit hommes hors de combat pour un effectif de trente-un mille trente-deux hommes ; ce chiffre joint aux pertes de Saint-Privat (trois généraux blessés, deux cent treize officiers et quatre mille huit cent quatre-vingt-trois hommes), donne pour ces deux affaires: quatre généraux, quatre cent quatorze officiers et dix mille quatre cent trente et un sous-officiers et soldats tués ou blessés, pour on corps d'armée d'un effectif moyen de vingt-neuf mille hommes, soit plus dm on sur trois.
Le général saxon von Craushaar était tué, les généraux prussiens von Pape, von Medem et von Blumenthal étaient blessés.
La garde royale prussienne avait notamment éprouvé des pertes affreuses : elle laissait étendus sur le sol trois cent quinze officiers et sept mille sept cent quatre-vingt-cinq hommes {plus de huit mille tués ou blessés! »
Certains de ces régiments d'élite avaient été décimés d'une façon effrayante.
Le bataillon des schûtzen (tirailleurs
de la garde) 170 offîciere et 442 hommes
Le 1" régiment de la garde 41 (!) — 1 .022 —
Le 2« régiment — 40 — 1.032 —
Le 3« régiment — 39 — 1.052 —
Le régiment de grenadiers (empereur François) 39 — 1.018 —
Quant aux Saxons, qui avaient aussi attaqué le maréchal Canrobert, leur intervention leur coûtait quatre-vingt-neuf officiers et dixhuit cent soixante-deux hommes. Ce n'était pas moins de dix mille soixante et un Allemands couchés devant les positions que les Français avaient occupées ou dans les rues de Saint-Privat (quatre cent quatorze officiers et neuf mille six cent quarante-sept sous-officiers et soldats).
Ainsi donc les pertes des Allemands sur ce point étaient de 11, 5 pour 100, et celles de notre 6* corps de 18 pour 100.
Comme on le voit, les chiffres que nous avons donnés ci-dessus, d'après les historiens allemands, prouvent que cette journée du 18 août 1870 avait été des plus meurtrières pour Tennemi. Le vieux roi Guillaume n'exagérait rien, lorsque, dans sa dépèche à la reine Augusta, il disait que : « les prairies entre Sainte-Marie-aux-Chênes et Saint-Privat peuvent être regardées comme « le tombeau de la garde royale ».
Jamais troupes abandonnées de leur général en chef, laissées sans ordres, sans secours pendant une longue bataille, ne s'étaient mieux défendues que nos soldats du 6" corps, ce jour-là K
1. Le capitaine de Tartillerle belge Bodenhorst, qai a tradait Touvrage du major HoffbaQer, a fait suivre sa traduction de Tappréciatioa suivante, qui est celle de tous les officiers étrangers au courant des faits do la guerre franco -allemande :
« En terminant cette conclusion, nous ne pourons nous empêcher de rendre hommage aa courage, • à Fintrépidité et au dévouement de cette malheureuse armée française que la fortune semblait aroir « abandonnée! Sa conduite admirable dans les batailles de Borny, de Vioaville et de Saint-Prival « mérite lei plus grands éloges. Si le plan de la dernière bataille et, en général, celui des combats précA-
Si la garde impériale tout entière, si les cent vingt canons de 12, restés innmobiles dans leur parc, étaient venus les soutenir, les Prussiens non seulement n'auraient obtenu aucun avantage, mais au contraire auraient subi une effroyable défaite, rejetés qu'ils eussent été sur les fourrés des bois de la Cusse, d'Auboué, de Doseuillons et des Génivaux où ils auraient été en outre obligés d'abandonner toute leur artillerie.
i'^u reste, la position de nos autres corps d'armée dans le bois des Génivaux, pendant toute la journée, permettait de couper en deux l'armée allemande.
« En résumé, dit le très érudit colonel Derrécagaix, dans son Htstoire de la guerre moderne , le combat avait été assez honorable pour que nos régiments eussent le droit d'être fiers de leur défense. Quand on est vaincu dans ces conditions, on peut triompher, à son tour, dans d'autres occasions I
« Le souvenir de cette lutte restera donc gravé dans nos annales et c'est avec un sentiment de satisfaction légitime, avec fierté même, que l'illustre maréchal Canrobert, comme ses compagnons d'armes, peuvent dire aujourd'hui qu'ils étaient le 18 août 1870 parmi les combattants de Saint-Privat. »
A bientôt dix-neuf années de distance, tout ce qui, en France, porte encore dans la poitrine un cœur de soldat, se consolera en lisant ce jugement bien digne d'un homme de guerre.
Certes, les hommes de l'ancienne armée avaient commis bien des insouciances, bien des vanités ; ils avaient lourdement sommeille sur des lauriers, qui pourtant n'avaient pas été conquis sans difficulté ; mais, malgré tout cela, il y avait une chose que ne méritaient pas ces braves gens, c'était le malheur d'être commandés par cet être à Tàme de boue qui s'appelait Bazaine et dont l'histoire d'ailleurs a déjà fait justice î
« dents aT aient été mieux organisés, si les meâures de sûreté n'eusseut pas été défectueuses, enfin si le ■ général m chef n'avait pa? été guidé par des idées fatales, t7 est certain que Tarmée française serait « sortie Tirtori' use de toutes ces batailles et qu'elle n'eût jamais été soumise à la rude épreuve d'une « capHulatioa! »
89i FRANÇAIS ET ALLEMANDS