CHAPITRE XLIV
Retraite du 6« corps.
Évacuntion de Saint- Privât. — Relraile par échelon. — La cavalerie du Barall, le 94* et le 100« de lipne à Tarrière-garde. — La brigade Péchot. — Marche en bon ordre (^e l'infanterie et de la cavalerie. — Le 9« bataillon de chasseurs, le 4» et le 12« de ligne arrêtent les escadrons allemands. — Canrobert et le tirailleur. — « Le 100« de ligne laisserait-il enlever un maréchal de France? » — Panique des convoyeurs du 6® corps. — La colline des carrières de la Croix. — Les batteries du 6« corps prennent position sur cette colline. — Les 6« et T batteries du i3« d'artiilerio. — Une nouvelle canonnade s'engage. — Notre artillerie décime les misses allemandes. — La division prussienne c*e von Ktheinbachen est refoulée. — Énergie de nos artilleurs. — Le lieutenantcolonel de Montluisant. — Calme de nos troupes. — Aspect du combat d'artillerie à la nuit. — Incendie des villages. — Cessation du feu. — Pertes de notre artillerie. — Le 9i« protège la retraite de rîirLillerie, avec le 3« escadron du 3« chas-eurs. — Marche dans l'obscurité. — Ralliement des hommes é.irarés.
— Les horreurs de la guerre. — Fuite des paysans de la contrée. — Illusions d'optique. — Insigne faiblesse de la cavalerie allemande, le 18. — Fatigues de la marche. — Le sommeil. — Échos du 18. — Félonie des Allemands. — Inhumanité des bra'icîiruiers ennemis. — Les « sbires de Bismarck ». — « L'as-tu vu ? ». — De Plesnois au fort Moselle. — A Woippy. — Un sommeil de plomb.
— Concentration de l'armée française dans la camp retranché de Metz.
Quand les débris du 6« corps ont évacué Saint-Privat et ses abords, rennemi ne les a poursuivis qu'avec sa mitraille ; il n'a pas même tenté, par un. sentiment de p^^udence, qu'on peut trouver exagéré, de leur faire une conduite à la baïonnette ou à la lance dans les reins ; il s'est arrêté à ce village, sans tenter aucun effort sérieux pour inquiéter notre retraite.
Saint-Privat-la-Montagne n'est plus qu'un immense brasier. Les feux de Tartillerie et de la mousqueterie allemandes, partant de la demicirconférence formée par les ennemis autour de cette position, se réunissent et se croisent sur ce malheureux village.
Écrasé par ces feux concentriques, le 6* corps, après avoir épuisé ses munitions, n'ayant pas de réserve en arrière de lui et après avoir résisté pendant plus de dix heures aux efforts d'un ennemi sans cesse renforcé par des troupes fraîches, le 6" corps, disons-nous, a été forcé d'évacuer le village en feu de Saint-Privat, qui n'est plus tenable, et de
battre en retraite vers Metz, par la forêt de Jaumont et la route de Saulny.
Déjà, nos batteries ont abandonné la partie, les coffres vides ; les escadrons de la division du Barail rétrogradent, sauf le 5° escadron du 2* chasseurs, qui, sous les ordres du commandant Pinochet, est envoyé en avant pour soutenir l'extrême arrière-garde.
Les lignes de tirailleurs, ne se sentant plus soutenues par l'artillerie, se recourbent en arrière ; de leur côté, les batteries allemandes n'étant plus maîtrisées, avancent de toutes parts en fulminants échelons. Heureusement les nombreux projectiles ennemis éclatent peu dans les terres labourées, qui se trouvent en arrière de Saint-Privat.
La retraite s'effectue par échelon au centre, la droite appuyée par les mouvements de la cavalerie du général du Barail, par le 94% ce brave régiment qui s'est maintenu seul à Sainte-Marie-aux-Chênes, et par le lOO de ligne, posté au bord des talus sur la lisière des bois des Fèves et de Saulny.
Le 3* bataillon de ce régiment est venu se joindre au 2«. Ils sont divisés par demi-bataillons et formés en échelons pour protéger la retraite, qui s'exécute avec beaucoup d'ordre.
Le général Pécliot, avec le 9° bataillon de chasseurs et des bataillons du 4" et du 12° de ligne, tient l'arrière garde.
Au sortir de Saint-Privat, ce général a promptement rallié les débris de sa brigade dans les carrières voisines ainsi que dans les ravins qui précèdent la forêt de Jaumont et en a formé un solide noyau, auquel viennent se joindre de nombreux soldats égarés et coupés de leurs régiments.
La retraite se fait en bon ordre, à une allure très lente : l'arrièregarde suit à regret, avec calme, le flot de troupes de toutes armes qui s'engouffre à l'entrée de la route de Saulny, en arrière du village de Saint-Privat, sous les éclats des obus allemands.
La chaussée de la route est envahie par l'infanterie ; la cavalerie marche sur les accotements.
Le 2° chasseurs d'Afrique suit, à gauche, la lisière de la forêt de Jaumont ; les 2° et 3° chasseurs de France longent à droite, celle du bois de Saulny.
Arrivés auprès de l'auberge de Marcngo, située au bas de la côte de Saint-Privat, les chasseurs de France font halte, s'adossant à cette maison, et attendent que l'infanterie se soit écoulée devant eux pour la suivre à leur tour. A cette cavalerie s'est jointe la brigade de dragons du 4* corps.
Un moment la cavalerie saxonne et les escadrons du lieutenant général baron von Reinbabenfontmine de vouloirharcelernotreretratte, mais ils sont aussitôt arrêtés par les soldats du général Péchot, qui brûlent ainsi leurs dernières cartouches.
— Canrobert, l'héroïque soldat, est resté près de nos tirailleurs, tout à fait à l'extrême arrière-garde, dirigeant lui-même la retraite des débris de son corps d'armée. Il est presque seul, car il est tombé tant de braves à ses côtés î
Cette noble et vaillante flgui*e est abattue. Des balles ont troué sa selle et ses habits. Il est triste et sombre et semble marcher sans regarder.
Tout à coup son attention est attirée par un vieux troupier qui tiraille encore :
« Que fais- tu là, mon brave ? lui dit Canrobert. -— Monsieur le maréchal, répond le tirailleur, c'est une dernière salve que je tire en rhonneur de la France. »
A un certain moment, Canrobeit s'est arrêté pour voir défiler le lOO* de ligne sur la route de Saulny. Or, tandis qu'il cause tranquillement avec le colonel Grémion, derrière le dernier bataillon de ce régiment, un moment d'émotion se produit. On reçoit des balles dans le dos et le bruit court que les Prussiens arrivent en masse sur les derrières de la colonne.
Le maréchal Canrobert se redresse alors sur ses étriers dorés et s'écrie d'une voix vibrante, s'adressant aux soldats qui marchent devant lui :
« Le lOO* de ligne laisserait-il enlever un maréchal de France ?
— Non, monsieur le maréchal, non ! — répondent tous ces braves gens.
— Eh bien, alors, ajoute Canrobert avec un geste superbe, tous les Prussiens du monde peuvent venir, je ne risque rien ! » Et il reprend tranquillement sa conversation avec le colonel.
— Cependant, après son succès définitif de Saint-Privat, Frédéric- Charles, certain que désormais le général en chef français ne pourra l'inquiéter, avec la garde impériale, car la nuit arrive ef la distance à parcourir par elle est trop grande, pousse vigoureusement en avant son corps de bataille, afin de compléter sa victoire. Une forte colonne allemande marche sur Jérusalem, dans le but de couper la retraite à notre 6* c:)rps.
A ce moment beaucoup d'hommes ont pris les devants et présentent, dans le fond, à Hentonnoir que forme le terrain à l'entrée de la
Bataille de SaîDt-Prfrat (18 août). — J^s zoaaves de la garde pr«BaiU pocitien pour protéger la retraite de la division de Cissej (4« corps).
route de Saulny dans les bois, une masse compacte. Mais tous les corps, hâtons-nous de le dire, sont encore représentés par de solides éléments, réunis autour de leurs officiers et de leurs drapeaux, qui reculent lentement, en continuant le feu.
A cette heure tardive du coucher du soleil, ce coin du champ de bataille offre un tableau affligeant. Des convoyeurs, interprétant, comme Tindice d'un revers, le reploiement successif et prudent qu'exécutent les colonnes du 6* corps, se dirigent au galop sur Metz. Dans leur course affolée, ils entraînent quelques restes«de compagnies sans chefs, qui, ayant brûlé leur dernière amorce, croient avoir rempli leur tâche.
♦** Garther Frères, éditeurs. 113
Cette cohue de voitures et de piôtons s'accroît, en avançant, d une foule de traînards, de cette lie de poltrons et de lâches, qui souille les plus vaillantes armées, de la multitude des mercantis (marchands) et de quelques braves gens de bonne foi s imaginant que tout espoir est perdu ; bientôt cette débâcle de comparses prend les proportions d'un vaste sauve-qui-peut.
En vain des officiers, le revolver au poing, barrent la chaussée et rappellent les égarés à la raison, les peureux au sentiment de leur dignité.
En vain, des rangs de ceux qui, au voisinage, tiennent tête à Tennemî, s'élèvent mille voix de crieurs émus annonçant aux fuyards rarrivée de la garde impériale. Vainement enfin, retentissent, comme un cri de triomphe, ces mots : « La garde arrive I Vive la garde ! » dont le nom seul semble devoir relever le succès sur Tunique point où il demeure incertain. Les exhortations ne réussissent pas mieux gue la force, et le flot, de plus en plus rapide et houleux, des fourgons, des fantassins, roule vers la ville.
La situation commence à devenir critique. Il ne reste plus d'autre parti que celui de masquer en la protégeant cette sorte de déroute partielle.
— Au sud de la route de Briey à Metz, le terrain se relève brusquement jusqu'à une altitude supérieure d'una trentaine de mètres à celle de Saint-Privat, à quinze cents mètres environ en arrière de ce village et à l'entrée des bois de Saulny, dont elle défend les débouchés. Cette hauteur est connue dans le pays sous le nom de colline des carrières de la Croix.
C'est sa crête que viennent couronner dix batteries du 6* corps que le maréchal Canrobert a gardées comme dernière réserve. Huit de ces batteries (5% 7% 8* et 12* du 8* régiment ; 5% 6* et 7* du 14* et 6» du 19*) sont armées de canons de 4. Deux seulement, les 9* et 10* batteries du 13^ d'artillerie, ont des pièces de 12.
Ces batteries ont accouru s'étager sur cette colline, avecun entrain des plus remarquables, bien que les hommes aient marché et combattu depuis six jours consécutifs, n'ayant touché qu'une ration de viande dans la nuit du 17 au 18 et daux jours de pain, de sucre et de caféqu ils ont apportés du camp de Chàlons.
L'etTort de ces dix batteries va être secondé par celui de deux batteries de 12 (6» et 7^ du Î3' d'artillerie) de la réserve générale, sous les ordres du chef d'escadron de Contamhie, des capitaines-commandauts de Reynaud et Bellorger.
Vers quatre heures et demie du soir ces deux batteries, qui étaient parquées à Plappeville, ont reçu Tordre d'atteler et de se porter vers la droite de larmée française (6* corps) sous la direction du chef d'escadron de Contamine, leur commandant supérieur. Elles se dirigent rapidement par le bois de Lorry et Amanvillers sur Saint-Privat-la- Montagne, afin de soutenir la retraite des troupes du maréchal Canrobert.
Ces deux batteries prennent position, à trois ou quatre cents mètres à gauche de la route de Briey à Mctz,sur la crête et à hauteur de Saint- Privât, et ouvrent le feu sur des batteries prussiennes établies en avant de Sainte-Marie-aux-Chênes.
En prise de presque tous côtés aux innombrables batteries ennemies, elles tiennent pendant une demi-heure, changeant deux fois de position et tirant à peu près dix-huit coups par pièce. Quand il ne reste plus autour de ses canons que quelques tirailleurs, le chef d'escadron de Contamine ordonne la retraite.
Les deux batteries traversent la route d'Amanvillers, se mettant successivement en position, et leur commandant supérieur les arrête définitivement, à quinze cents mètres en arrière de Saint-Privat. Là, elles se trouvent en ligne sur le versant du coteau situé au-dessus des carrières d'Amanvillers ou de la Croix, avec les 9^ et 10" batteries de leur régiment.
Deux autres batteries de ce même 13* régiment d'artillerie, les !!• et 12% capitaines-commandants Audoy et Zœger (réserve générale), ont été envoyées prendre position à deux ou trois cents mètres en avant des glacis de droite du fort des Carrières: une section de chaque batterie devra battre le débouché de la route de Briey, la deuxième les hauteurs du bois de Vigneullcs, la troisième la route d'Amanvillers ; mais vers neuf heures du soir, ces deux batteries reviennent à leur campement, sans avoir tiré un seul coup de canon.
— Cependant, ravitaillées en partie par l'arrivée de quelques munitions, les l)attenes du G« corps, sous la direction du lieutenant-colonel de Montluisant, çt appuyées par les deux batteries de 12 de la réserve générale, s'apprêtent à tenir tète à l'artillerie allemande.
Dicnlôt la canonnade reprend de plus belle: les projectiles français sifflent par-dessus la vallée, dans la direction de Sainte-Marie-aux- Chùiicset de Saint-Ail, par où débouchcnt,avec leur artillerie, les tètes des colonnes allcnianclcs.
l/artillcric du G*" corps, qui n'a plus que r|uelqucs obus à envoyer, s'est adossée au bois de Saulny, vis-à-vis Saint-Privat ; elle a reçu
Tordre de tirer à outrance et fait fou, tantôt sur les colonnes d^attaque de la garde prussienne et des Saxons, qui ont déjà abordé le plateau et veulent s'emparer de Saint-Pri vat, tantôt sur les batteries allemandes, qui couronnent les hauteurs à droite et à gauche de ce village et qui tirent sur notre troupe en pleine retraite vers Saulny.
En même temps Tartillerie de la garde impériale et plusieurs batteries du 4* corps se sont établies au-dessus de la route de Châtel, en face d'Amanvillers. Nous raconterons dans le chapitre suivant Faction énergique de ces batteries- Cette artillerie ouvre un feu des plus violents sur les masses ennemies qu'elle voit s'avancer de tous côtés sur Saint-Privat et leur fait subir des pertes cruellesv Chacun se surpassant à Foeuvre parmi ces auxiliaires de la dernière heure, les détonations S6 succèdent les unes aux autres avec une rapidité vertigineuse.
Une telle intervention, aussi brusque qulnattendue^ intimide et arrête net les Prussiens dans leur mouvement offensif; îa division de von Ktheinbachen, qui a reçu Tordre de se jeter sur nos troupes, ne peut s'avancer et est refoulée.
Pendant ce temps, nos bataillons se reformeq! à hauteur de notre artillerie, à Tentrée du défilé que traverse îa route de Briey, et continuent tranquillement leur retraite sur Metz.
La plupart de nos régiments ont conservé un ordre parfait, notamment le 4*, le 98% le M* et le 100» de ligne, ainsi que les régiments de cavalerie de la division du Bararl, qui, formés en ligne, attendent pour passer que Tinfanterie se soit écoulée.
On peut dire que cette dernière et énergique action de nos braves artilleurs a préservé le 6* corps d'un véritable désastre. La gloire de cette manoeuvre très habile et très heureuse revient entièrement à son auteur, le lieutenant-colonel de Montluisant. Si, en effet, Tennemi était arrivé sur la face de Saint-Privat qui domine Tentonnoir dont nous venons de parler et dans lequel s'entassaient les troupes, et s'il avait, de là, ouvert son feu sur cet entonnoir, c'eût été un massacre et une débandade épouvantables- Or, il n'a pas été tiré un seul coup de feu sur ces masses, tandis que la canonnade continuait encore.
La scène, à ce moment, était des plus saisissantes.
C'était le soir d'un beau jour ; le soleil était près de Thorizon ; le
paysage pittoresque et gracieux contrastait avec le spectacle qui s'y
déroulait, et cependant c'était pour nos troupes un calme relatif: elles
se sentaient protégées par cette avalanche de fer qui passait au-dessus
de leurs têtes, à l'adresse de rennemi, dont l'artillerie s'était tue, au moment où son infanterie s'approchait du village de Saint-Privat, afin de ne pas l'atteindre.
Cette précaution valait à nos soldats en retraite de n'être pas atteints non plus.
La nuit, d'ailleurs, commençait à envelopper de ses ténèbres la vallée et les collines.
A mesure que Tombre augmente, le spectacle devient de plus en plus imposant et terrible: sur une étendue de deux ou trois lieues, les feux se croisent sous un ciel obscur, les détonations du canon et le grincement des mitrailleuses du 4® corps se correspondent en un roulement ininterrompu.
Il fait nuit noire et le combat dure toujours.
L'action semble se concentrer sur deux points extrêmes : Saint- Privat et Amanvillers ; au centre les feux se ralentissent.
On discern^, d'après les éclairs, chaque déplacementdes batteries; la nuit est sombre ; les feux prussiens redoublent et convergent sur plusieurs points : Saint-Privat, Amanvillers, Moscou, le Point-du- Jour, etc.
Bientôt une flamme s'élève, une autre lui succède, puis plusieiH-s autres ; bientôt tous les villages et fermes de la contrée sont en feu; le ciel s'éclaire sous les rayons de ces immenses brasiers, au-dessus desquels se déroulent, en gigantesques spirales, des tourbillons d'étincelles et de fumée lumineuse.
Enfin les dernières volées de mitraille traversent l'espace. L'obscurité et Tépuisement des munitions obligent toutes les batteries à cesser le feu.
Huit heures et demie sonnent au clocher de Châtel-Saint-Germain, les canons se taisent ; seul, l'incendie dévore paisiblement sa proie. La bataille est finie sur la droite, sauf dans le village de Saint-Privat, où l'on combat encore au milieu des flammes jusqu'à neuf heures du soir.
Peu à peu, toutes nos troupes se sont engagées dans la forêt et, la nuit venue, peuvent gagner tranquillement, par Saulny et Woippy, les glacis de Metz.
Nos artilleurs, posant enfin leurs écouvillons depuis neuf heures en branle, défilent tristement à la queue du convoi, qui tumultueusement s'allonge de Saint-Privat à la porte de France.
— Nos batteries n'ont éprouvé aucune perte dans ce dernier enga-
gement : du reste, celles de la journée avaient été assez minimes, si on en Juge par le tableau suivant :
ARTILLEURS TUâS BLESSÉS
C» batterie {1S« (rartillerie)
5» — (8- d'artillerie)
?• — (14« d'nrtillcrîe)
C« — (13« d'artillerie)
lO» - -
La vigoureuse contenance du 94^ de ligne dans sa défense de Saintc-Marie-aux-Cliênes, où il a infligé à la garde prussienne de si rudes pertes, son prompt ralliement à Roncourt, enfin sa brillante attitude en se retirant de ce village, lont fait remarquer des meilleurs juges et lui valent, à la fin de la journée, Thonncur d'être chargé par le maréchal Canrobcrt de protéger la retraite de l'artillerie et de tout le convoi du G* corps, dont la plus grande partie des convoyeurs ont abondonné leurs attelages. Le 3* escadron du 3* chasseurs de France est également resté, dans ce but, à Tcxtrôme arrière-garde.
Tout en s'acquittant de la mission, aussi glorieuse que délicate, qui vient de lui être confiée, le 94^ s'est imposé la tâche de faire rejoindre tous les traînards et de recueillir tous les hommes égarés de leui*s corps, qui se sont répandus dans les couverts avoisinant la route.
L'obscurité est complète. Le tonnerre de la bataille ne réveille plus les échos. Un calme profond a succédé môme au fracas teirible de la journée.
Nos colonnes longues et étroites se portent, par la nuit la plus obscure, dans la direction de Woippy, sur une route insuffisante, dans laquelle les difTércnts corps sont plusieurs fois coupés. Des fractions de troupes s'égarent môme.
Tous les chemins sont trop peu larges pour ces masses, qui se prcssrnt ; et, en marcliant dans les ténèbres, tantôt sur la route, tantôl sui' do petits sentiers, on se licurto, à chaque pas, à des tas de débris, où l'on butte contre des voitures renversées.
La nuit sombre n'est éclairée, de loinen loin, quepar la clarté des
hameaux en flammes brûlant à la ronde, et qui aide à retrouver les blessés et à guider les compagnies momentanément égarées.
Le spectacle, fiu*on entrevoit alors sur les bords de la route, contribueàaugmenterla tristesse delà situation et serre fortement le cœur: partout, dans les fossés, des chariots renversés ; les bagages semant les champs ; les chevaux, écloppés, sans maîtres. A l'entour Tincendie, propagateur de la misère.
De loin en loin, des familles de paysans en fuite : les femmes chargées d'enfants et dehardes, les hommes courbés sous les dépouilles de leurs chaumières, les vieillards eux-mèmas pleurant à chaudes larmes! Toutes les horreurs de la guerre couvrent la route de leur hideuse réalité!
A l'extrême arrière-garde, pendant les haltes multiples que le 9i* est obligé de faire, afin de permettre l'écoulement de tous les convois, les hommes et les officiers tournent en arrière leurs regards attristés par les incendies de Sainte-Marie-aux-Chênes, de Roncourt, de Saint- Privat, d'Amanvillers, etc.
Quel soulagement pour nos troupes, si on avait pu leur faire savoir qu'à la môme heure environ, une véritable panique s emparait de leurs adversaires et que nos régiments de la garde avaient contenu et arrêté Tennemi.
Mais l'ignorance la plus cruelle des événements de la journée redouble les perplexités de nos soldats, plus encore peutrêtre que les illusions d'optique inévitables par l'obscurité du soir.
Dans la pénombre de Thorizon, on aperçoit, non loin sur la chaussée, s'agitant, comme avant de charger, des escadrons que les meilleurs yeux de notre arrière-garde s'apprêtent à prendre pour des uhlans.
Soit que la cessation des bruits de combat justifie la crainte d'un insuccès final, soit que l'extrême lassitude de la journée rende les plus froids impressionnables, le bruit d'un dan ger imminent s'accrédite parmi nos soldats et tous s'acheminent vers Metz processionnellement, persuadés qu3 les coureurs ennem is ne tarderont pas à leur taillerdes croupières, résignés à leur sort, comme desgensqui ont fait leur devoir.
A la vérité, si un parti ennemi se fût à l'aventure jeté sur les (races du 6* corps, il aurait pris sans efTort le plus beau butin de la campagne : immense matériel d'artillerie et d'administration, myriades d'hommes et de chevaux ; car ceux qui auraient voulu se défendre, n'auraient pu môme dans la presse ni dégainer ni croiser la baïonnette.
Autant la cavalerie allemande s'est montrée, le 16 août 1870, entre-
prenante, bonne éclaireuse et audacieuse, autant, le 18 août 1870, elle a été d'une insigne faiblesse.
Il s'agissait pour l'année allemande d'agir contre notre aile droite, puisqu'on coupait ainsi nos communications et que notre gauclie s'appuyait aux fortlflcations de Metz ; mais il fallait, pour assurer cette action, bien reconnaitre l'extrémité de notre droite^ ou plus simplement le point d'appui qui la constituait.
Or, c'était à la cavalerie allemande à éclaircir ce point ; bous croyons qu'elle ne sut y parvenir que très tardivemeiil;,oe qui fit eagager prématurément et écraser, par suite, l'attaque de Tinfanterie prussienne.
Cette même cavalerie teutonne ne sut pas non plus ou n'osa pas se lancer, carrément et à fond, à la poursuite de notre &• corps, dès que celui-ci fut obligé de se mettre en retraite. Lorsque, accablé, ce corps d'armée se replia sur les bois de Saulny, une cavalerie audacieuse eût pu nous infliger un désastre, malgré même le feu viol-ent des cent huit pièces d'artillerie, qui, sous la protection de la division de grenadiers du général Picard, avaient pris position entre la ferme de Marengo et les carrières d'Amanvillers, pour contenir l'armée assaillante.
Mais revenons à notre 6* corps.
Cette marche nocturne, qu'il effectue, est des plus fatigantes. Cependant, après les premiers kilomètres parcourus, l'émotion des masses s'apaise ; les plus surexcités cessent de regarder convulsivement en arrière, pour voir si Tainemi ne vient pas encore sur leurs pas.
On se convainc que, si les Allemands négligent l'occasion d'une prise extraordinaire, cela prouve de leur part que leur armée a dû souffrir à l'excès, et que Saint-Privat sera une contre-partie, fort insuffisante, de Rézonville.
Toute chance de péril disparue, mais sous l'empire des sentiments qu'inspire la fatigue d'une marche nocturne, après trois jours de labeurs sans pareils à la guerre, chacun se laisse aller à l'amertume de la situation ! Les plus vigoureux sont à bout de forces. Les cavaliers s'accroupissent sur leurs fontes servant d'oreillers; les fantassins sommeillent, tout en marchant, et, aux fréquents à-coup des colonnes, vont donner du nez dans le sac des camarades qui les précèdent.
Quelques soldats, encore éveillés, causent des tristes choses de la guerre, des ambulances en feu, de la félonie de certaines troupes allemandes qui, dans l'action, ont levé la crosse en l'air, comme en signe de reddition, à l'approche des baïonnettes françaises, puis ont tiré sur
Bataille de Saipt-Prlrat (18 aodt). — L'artillerie de la garde soutient la retraite da 0* corpi.
les nôtres à bout portant I El les conteurs font à ce propos, au nom de tous, le serment d'être désormais impitoyables pour les chiens d'Allemands.
Ces échos du 18 août relatent aussi la brutalité des brancardiers ennemis foulant aux pieds nos blessés, pour ramasser les victimes prussiennes, et la sauvagerie des soldats « sbires de Bismarck » (sic), assassinant les prisonniers désarmés.
Çà et là des rieurs, interprètes de Tétonnement général, se demandent pourquoi le maréchal Bazaine n'a pas été aperçu sur le champ de bataille : « Hé I Vas-tu vu? n crient-ils aux camarades, et ces mots
♦♦♦ GaRNIBR frères, ÉDITIUR8. 114
allaient devenir le sobriquet par lequel nos troupiers désignèrent Bazaine, pendant le blocus de Metz.
Mais peu à peu ces dernières rumeurs de bavardage s'éteignent, grâce surtout à la lenteur de la marche rétrograde, qui engourdit à leur tour les plus éveillés, et, avant minuit un quart, le 6* corps présente du Plénois au fort Moselle le singulier phénomène d'une troupe qui, bètes et gens, se meut sans avoir la perception de la vie.
Tout le monde est à bout d'efforts, lorsqu'on atteint enfin le village de Woippy, qui se trouve à deux kilomètres au nord-ouest de Metzt sous la protection des forts de cette place.
Les hommes bestialement s'endorment par terre, en mâchant du biscuit, les chevaux, sans pâture depuis vingt-quatre heures, se mangent entre eux les queues et les crinières. Le jour commence à poindre ; on a donc mis près de douze heures pour faire quatre lieues.
Dans la journée du 19, comme nous le verrons tout à l'heure, l'armée entière du maréchal Bazaine vient s'établir dans le camp retranché autour de Metz.