CHAPITRE XLV
Bourbaki protège la retraite.
Bazaine donne l'ordre à la garde de marcher.— l\ est trop tard. — Le !• corps est tourné sur le flanc droit.— BeUe défense des 3« et 4« batteries du 17« d'artillerie.
— « La garde î où est la garde ?» — La division de voltigeurs est env yée à Châtel-Saint-Germain. — La division de eaval rie Desvaux reste sur le pfateau de Plappevilie. — Reconnaissance du général Bourbaki, le 18 août au matin. - Rencontre du maréchal Bazaine et du capitaine de Beaumonf. — Un ordre incroyable. — « La journée est flniel!! » — La division de grenadiers est portée au Gros-Chêne avec son artillerie. —Marche en avant des guides de la gjrde.
— Le capitaine de la To ir-du-Pin est envoyé au général Bourbaki. — Le com. mandant Pesines. — La division de grenadiers se porte au secours du 4« corps.
— Les zouaves partent en avant. — Dans le bois des R4ppes. — La panique des convoyeurs du 4» corps. — Les grenadiers et les zouaves débouchent du bois. — La cavalerie légère du 4» corps s >us le feu de Tennemi. — Arrivée de la garde. — La chargel — Bourbaki apparaît — Ses paroles. — L'artillerie de la garde ouvre le t'eu. —Arrivée des quatre batteries de la réserve dVtillerie de la garde. — Feu à la prolonge. — La marche de l'ennemi est arrêtée. -
OiTensive à la baïonnette des zouaves de la garde. — Pertes des 3« et 4« batte, ries du régiment d'artillerie montée de la garde et des 3« et 4« batteries du 17« d'artillerie. — La rctr.«ite. — Les batteries retraversent le défilé des Rappe't. — Retraite des zouaves, des grenadiers et des guides dé la garde. -^ Le peloton de guides du lieuten^mt Boyer va const-iter Toccupatioii de Saint- Privât par les Allemands. — Évasion du sous-iieu tenant Coumés du 03* de ligne. — Dans Sali»t-Privat. — Sortie de Tambulance. — Poursuite des soldats prussiens. — Sur la route d'Amanviller-. — Les chants des soldats ennemis. — « Gelodt, Getodtl » — Rencontra des zouaves de la garde, puis d 'S grenadiers. — Un ami. — Un beau coup à faire. — « Allon?-y I » — Pas d'ordre. — La retraite sur Woippy. • Fautes des Allemands à Siint-Privat, — La peur des revenants, -— Un excellent stratagème. —Fatigue de la cavalerie allemande. ^ Conséquences d'un retour offensif de la garde impériale.
Tandis que Canrobert déployait ainsi le plus ardent courage à Saint-Privat, Bazaine enfin, et à contre-cœur, se décidait, vers six heures du soir, à donner Tordre à la garde innpériale de marcher en avant.
A ce moment suprême, il est trop tard ; aucun espoir ne reste de garantir notre aile droite. On ne peut plus sauver que Thonneur de nos armes.
Ladmirault, découvert sur son flanc droit, ne peut empocher le succès de Tennemi. Déjà il a subi des pertes sanglantes. Maîtres de Saint-Privat, les Allemands placent leur artillerie sur les hauteurs de ce village et concentrent leur feu sur Amanvillers.
Le 4^ corps français est donc pris de flanc par les batteries du XIP corps (saxon) et de la garde royale, tandis que celles des IIP, IX* et X* corps le pressent de front.
Cependant le général de Ladmirault tient encore, mais sa situation devient plus critique d'instant en instant. L'ennemi menace surtout sa droite, découverte entièrement par la retraite du 6* corps et exposée par la trouée qui s'est formée entre les deux villages de Saint-Privat et d'Amanvillers.
Une forte colonne de Prussiens va se jeter dans cette trouée, mais & ce même moment le lieutenant-colonel d'artillerie Delatle lance, dans cette direction, deux batteries à cheval (3* et 4« du 17» d'artillerie) sous les ordres du chef d'escadron Bobet et des capitaines-commandants Limbourg et Loire.
Ces deux batteries suivent au grand trot la route de Briey à Metz r;u'encombrent les fuyards, les voitures et les convois.
La S" batterie tient la tête et, en arrivant sur cette route, la première pièce doit forcer le passage; elle jette même dans le fossé une voiture qui obstrue la voie.
Cette batterie se met en position sur la droite de la route ; la 4*
prefMl position sur la gauche, à environ six cents mètres de la tranchée du chemin de fer en consiruction de Metz à Verdun.
Toutefois cette réserve est bien précaire.
« Et la garde? la g^arde? » disent nos soldats, « que faitrelle? Pourquoi ne voit-on pas la garde ? »
. Il est sept heures et demie : le jour commence à baisser. Nos batteries sont démontées ou silencieuses-
On est acculé à une espèce de carrière, à un escarpement dans lequel sont blotties, pêle-mêle, des voitures d'ambulance, de bagages et du train des équipages.
Cependant la garde impériale s'avance à mar<die forcée sur la route de Saulny.
Ce jour-là, Bazaine Ta laissée absolument sans instructions, abandonnée à elle-même.
Cela semble inouï, invraisemblable, impossible !
C'est pourtant la réalité, l'exactitude même.
Toute la matinée l'infanterie de cet admirable corps est restée l'arme au pied à Châtel-Saint-Germain et au eol de Lessy, .tandis qifê sa cavalerie (général Desvaux) se tient perchée tout en haut de Plappeville.
Le général en chef a disposé, dès la veille, de cette cavalerie et, dès le matin, de la division de voltigeurs, répartie concm^e il suit : la 1" brigade, sous les ordres du général Brincourt, à Châtel-SâintrGermain, pour soutenir le 3* corps ; la 2* brigade, sous les ordres du général Deligny, est maintenue sur le Saint-Quentin, par suite de cette crainte d'une attaque sur les derrières de la gauche de l'armée, attaque dont les feux croisés de la place et du fort Saint^uentin rendraient le succès invraisemblable ; la division de grenadiers demeure seule disponible.
En présence de ces dispositions, le général Bourbaki fait observer au maréchal Bazaine qu'ainsi morcelée, la garde ne sera plus en mesure de produire les résultats sérieux qu'on est en droit d'attendre d'elle, tant en raison des éléments qu'elle renferme qu'à cause de sa constitution en corps d'armée.
L'artillerie de réserve de la garde, composée de quatre batteries» et la réserve générale, forte de douze batteries, en tout quatre-vingtseize bouches à feu, dont plusieurs du calibre de douze, sont massées au Saint-Quentin,
— Dans la matinée du 18, d'après un rapport du général Bourbaki, en date du 21 août, le commandant du corps de la garde avait reçu
Tordre du maréchal Bazaine de se tenir prêt à marcher et l'autorisation de mettre ses troupes en mouvement quand il le jugerait convenable.
Ainsi donc, pendant tout cet après-midi, le maréchal Bazaine
est averti à plusieurs reprises du danger qui grossit vers la droite de son armée, de la situation plus que critique du maréchal Canrobert, de Tinsuffisance de son artillerie, de la pénurie de munitions qui le force à ralentir son feu dès le début du combat. Non seulement, il ne se porte pas de sa personnie sur le point menacé, pour y diriger, au besoin, ses réserves, mais encore il abandonne, à l'initiative du général BourbaliL, le soin de mettre la division de grenadiers de la garde en mouvement et laisse sur le Saint-Quentin quatre-vingt-seize bouches à feu absolument inutiles ! Le général Bourbaici, on se le rappelle, dès le commencement de la bataille, s'est porté sur la route de Saulny, accompagné feeulement de son aide de camp, le commandant Leperche, et de quelques dragons de l'impératrice.
Vers trois heures de l'après-midi, le capitaine de Beaumont, des dragons de Timpératrice, commandant l'escadron d'escorte du général Bourbaki, étant en reconnaissance, afin de retrouver son chef et, en même temps, dans le but de s'assurer des progrès que les Allemands ont pu faire sur la rive gauche de la Moselle, rencontre le maréchal Bazaine sur la route d'AmanvîlIers.
Le maréchal, apprenant que cet officier appartient à 1 etat-major du général Bourbaki, l'arrête et lui prescrit d'aller dire à son supérieur* « de rentrer avec ses divisions de la garde et de prévenir le maréchnl Canrobert qu'il ne Tappuie plus. »
Le capitaine de Beaumont, frappé et ému de la gravité de cet ordre, demande à le répéter, pour s'assurer qu'il Ta bien compris ; mais à peine a-t-il commencé qu'un officier de la suite du maréchal Bazaine l'interrompt en lui disant :
« C'est inutile ! c'est bien cela ! »
Le maréchal lui-même ajoute aussitôt :
« Oui, les Prussiens ont voulu nous tâter, mais !a journée est finie ! »
Ainsi, à ce moment, tandis que les lignes d'Amanvillers sont le théâtre d'une des plus grandes batailles de ce siècle, le commandant en chef de l'armée française, se tenant à quelques kilomètres en arrière considère comme une simple escarmouche la lutte opiniâtre et sanglante, dont l'issue va décider de tout le reste de la campagne et du sort de l'armée.
L ordre donné par le maréchal Bazaine nest pas exécuté, car Bourbaki, comprenant que la lutte prend de grandes proportions, prend la responsabilité *, en Tabsence de tout ordre direct, d'appeler à lui sa division de grenadiers et de la porter au Gros-Chêne, à droite de l'armée.
Vers trois heures de Taprès-midi, les zouaves et les grenadiers de la garde, qui, depuis onze heures et demie du matin, entendent sur une étendue de plusieurs lieues, le canon tonner avec autant de violence qu'à Rézonville, reçoivent l'ordre de prendre les armes. Leur artillerie divisionnaire attelle rapidement ses pièces, et, vingt minutes après, se met en route pour Amanvillers avec l'infanterie du général Picard : seulement chaque batterie n'a pu atteler que quatre pièces.
La 2* division de la garde s'arrête pendant une heure environ au Gros-Chêne, à deux kilomètres de Plappeville et à trois kilomètres du champ de bataille.
Le régiment des guides est monté également à cheval, laissant au camp ses tentes et ses bagages, et s'est rendu sur le lieu du combat» en suivant la division Picard à laquelle il est attaché.
Un moment après l'arrivée de cette division au Gros-Chêne, le général Bourbaki se porte un peu en avant, dans la direction de Saint- Privât, et attend.
A six heures et quart arrive auprès de lui le capitaine d'étatrmajor de la Tour-du-Pin, envoyé par le général de Ladmirault pour informer le commandant de la garde que les troupes françaises sont accablées de fatigue, qu'il en est de même des troupes ennemies et que l'intervention de troupes fraîches décidera assurément de la victoire.
Le général Bourbalci montre au capitaine de la Tour-du-Pin des masses ennemies exécutant un mouvement tournant, sur la gauche de nos positions, dans la vallée de la Moselle.
« La position que j'occupe, dit-jl, est des plus importantes ; je ne puis bouger ainsi, sans recevoir aucun ordre. »
Quelques minutes après, un nouvel officier de l'état-major du général de Ladmirault, le commandant Pesmes, arrive avec une lettre du commandant du 4* corps et du maréchal Canrobert. Cette lettre doit être des plus pressantes.
Le général Bourbaki prend aussitôt le parti de se mettre en marche
1. A cett« époque (1870) l'ordonnance sur le service en campagne (Titre XIII, Intiruction iommairê tur les combats), s'exprimait ainsi :
« ...Un général cnnimaniant une aile ou une réseroe^ et n'ayant même poiat d'ordre, ne doit pas hésiter à eoga^^er ta responsabiliié pour exécuter tels mouYements ou manœuTtes qu'il juge de natu.e à pouToir assurer ou décider de la victoire. •
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BOURBAKl PROTEGE LA RETRAITE 911
avec ses zouaves et ses grenadiers et appelle à lui l'artillerie de réserve de la garde, restée au Saint-Quentin.
— Mais Bourbaki arrivera trop tard. Les Prussiens ont déjà complètement opéré leur manœuvre de flanc sur notre droite et Canrobert plie devant leur écrasante supériorité numérique.
Les zouaves et le 1" grenadiers partent les premiers, suivis par les trois batteries divisionnaires; le 2« et le 3* grenadiers, dont les eiTectifs ont été plus que décimés par suite de la bataille du 16, fermant la marche.
Après un instant de halte, à l'entrée du défilé formé par la route à travers le bois des Rappes, la colonne s'y engage, les zouaves en formant la tète.
Mais bientôt cette tête de colonne tombe au milieu d'une panique épouvantable : des centaines de voitures du 4* corps, des convoyeurs, des fuyards égarés, des chevaux lâchés, des mulets ayant encore sur le dos des blessés, qui hurlent de douleur, tout cela court pêle-mêle et cherche à gagner Metz.
Les zouaves et les grenadiers, ainsi que les trois batteries ae la garde, sont arrêtés, refoulés et obligés de revenir sur leurs pas.
Ces soldats de la garde se rangent paisiblement en bataille, à peu de distance du défilé, et les batteries se mettent en position à quatre cents mètres environ en arrière.
« Qu'est-il donc arrivé? » se demandent ces braves gens, qui, à chaque instant, s'attendent à être attaqués.
Lorsque cette cohue, dont les cris sont bien faits pour démoraliser les troupes les plus solides, s'est écoulée, le général Bourbaki se met à la tête des zouaves, les enlève de la voix et du geste et, les faisant déployer en tirailleurs, franchit rapidement le bois des Rappes.
— A ce moment, les soldats du 4* corps sont à bout de forces. Les ennemis s'avancent de tous côtés, en poussant de formidables
hourras.
La brigade de cavalerie légère {H"" et ?• hussards), que commande le colonel d'état-major Campenon, recule jusqu'à la lisière du bois des Rappes.
Tout à coup, se font entendre les trompettes de l'artillerie de la garde et les clairons de l'infanterie : « La garde I c'est la garde ! c'est la garde l » On reprend confiance. On veut encore espérer. On a tant de peine à croire à la défaite 1
Les tambours de la garde arrivent au pas de course, battant la charge. Les clairons leur répondent. En ce moment- l'ennemi se mon-
trant trop entreprenant, les zouaves se jettent en tirailleurs, en avant de la brigade de nos hussards.
Le général Bourbaki lui-même apparaît. Il regarde le champ de bataille et voit où en sont les choses. On aurait mieux fait de lui dire la vérité, car c'est risquer les zouaves et les grenadiers, qui ne sont pas alors appuyés par l'artillerie.
«c Comment, s'écrie-t-il, on m'appelle et <m bat eu retraite !» — et, se tournant vers le capitaine de la Tour-du-Pin, qui l'accompagne, il ajoute : — « Cest mal ce que vous avez fait là, capitaine, vous m'avez promis une victoire et vous m'amenez au milieu d'une défaite. »
En même temps, on déblaie la route et les trois batteries de la division Picard débouchent du bois au grand trot. On est tout étonné, en arrivant à l'autre extrémité de ce bois, do ne pas voir l'ennemi, qu'on s'attendait à y trouver : il faut gravir un petit mamelon, à quinze cents mètres plus loin, avant d'apercevoir le feu des pièces allemandes.
Maintenant il est trop tard pour rein^endre l'offensive dans l'oaibre croissante.
Les batteries de la garde, lancées en avant, se déploient cependant sur la hauteur et braquent la gueule de leurs canons sur Saint- Privât.
Les 3' et 4' batteries du régiment monté de la garde ouvrent aussitôt le feu de leurs pièces et tirent quelques salves, qui empêchent les Allemands de continuer leur marche. La batterie de mitrailleuses (6*) ayant été laissée en réserve à la sortie du défilé, avec le régiment des guides, les 3* et 4* batteries n'ont que huit pièces de 4 à opposer à la puissante artillerie ennemie.
En même temps, les grenadiers, arrivant au pas de charge, se déploient à droite et à gauche de ces deux batteries, mais c'est là une précaution tardive et superflue, car les Allemands n'osent point dépasser les dernières maisons de Saint-Privat.
De son côté, le général de Ladmirault place lui-même en batterie, dans une admirable position, à gauche de la route et à peu près à hauteur de la route d'Amanvillers, les 3" et 4* batteries du 17» d'artillerie.
Ces deux batteries, établies en arrière du petit bois qui traverse le chemin d'Amanvillers à Lorry, ouvrent un feu à volonté des plus vifs contre des colonnes prussiennes, qui font mine de sortir du village de Saint-Privat, que les troupes du 6® corps ont été forcées d'abandonner.
Moment très court d'arrêt et d'hésitation de la part de l'ennemi- Puis l'attaque reprend furieuse : les batteries prussiennes nous font
Bataille â» Saint-Prifct (18 août). — ChargA da 3« chasaeurs à cheval antre Saiat-Privat et Roncourt.
bien voir qu'elles ne sont pas, comme nos batteries, à court de munitions.
La retraite de notre aile droite se prononce, s'accentue, se précipite. Le 6» corps est débordé. La nuit est venue et, de toutes parts, d'iir.menses incendies, qui dévorent les villages autour desquels on s'est battu, s'élèvent à l'horizon.
A sept heures quarante minutes, la réserve d'artillerie de la garde arrftg à toute vitesse et, s'établissant à gauche des trois batteries de la division Picard, leur apporte un utile soutien.
A onze heures du soir, les quatre batteries à cheval de la réserve d'artillerie de la garde, qui, jusqu'à ce moment, sont restées à leur
*** GaRNISR FRiRBS, ÉDITEURS. It5
bivouac du Saint-Quentin, ont reçu l'ordre de se porter le plus rapidement possible dans la direction de Saint-Privat.
Ces batteries montent aussitôt à cheval, et, après avoir défilé devant le maréchal Bazaine, traversent, au grand trot, une vaste plaine couverte de convois débandés, dont les voitures fuient dans toutes les directions.
Les batteries reprennent la route pour passer le défilé du Gros- Chône, situé dans un petit bois occupé par de Tinfanierie, débouchent de ce bois, tournent à angle droit et, se déployant en bataille sur la droite, vont se placer en avant de la division de grenadiers, appuyée à l'angle du bois, à quelques centaines de mètres en avant et à droite du défilé.
Les 5« et 6* batteries, chef d'escadron Dejean, sont retenues auprès des grenadiers, pour remplacer les batteries divisionnaires du régiment monté de la garde, batteries qui sont déjà sur le terrain, et que le général Pé de Arros, commandant rartîllerie de la garde, a emmenées en arrivant à leur hauteur.
Les 3* et *• batteries, chef d'escadron de Montfort, prennent position en face du village d'Aman villers, qui est en flammes, et à gauche des trois batteries montées de la garde du lieutenant-colonel Dennecey de Cévilly,et font feu jusqu'à la nuit noire, tirant par-dessus le village sur les batteries prussiennes, qui leur répondent.
En même temps, ces batteries, ainsi qu'une batterie de 12 de la ligne, qui n'a plus que quelques coups à envoyer, contrebattent également d'autres batteries ennemies, placées devant elles et à droite d'Amanvillers.
Les 3* et 4* batteries du régiment à cheval de la garde sont tellement en l'air, à douze cents mètres au moins des troupes de soutien (zouaves et grenadiers de la garde) restées avec le général Bourbaid, que tout le temps le feu a lieu à la prolonge.
La nuit étant arrivée, comme des tirailleurs ennemis se montrent à moins de six cents mètres sur la droite d**, la ligne d'artillerie, appuyée à des bois faiblement occupés par deux compagnies de zouaves de la garde, qu'on a envoyées au secours de cette artillerie, la section de droite des batteries montées reçoit Tordre de tirer à mitraille et le général Pé de Arros fait mettre également à la prolonge et ordonne un feu en retraite pour les batteries, à deux cents mètres.
Ce redoublement inopiné de feu de l'artillerie, à la droite du 4« corps, fait sans doute supposer à l'ennemi qu un renfort puissant est entré en ligne. Il arrête sa marche et cesse graduellement son feu.
En même temps, les zouaves de la garde sont lancés à la baïon^ nette sur les Allemands, qui disparaissent et ne reviennent que trois quarts d'heure après.
Quant aux !•' et 3» bataillons du !•' grenadiers, ils sont déployés en arrière des batteries, appuyés par la cavalerie du 4* corps, et dès lors, ils se trouvent en mesure de protéger la retraite. Dans cette action, ce régiment compte seulement quatre hommes blessés.
C'est à peine si le feu a duré une heure, et, cependant, la 3* batterie de la garde placée au centre du régiment monté a éprouvé presque autant de pertes que dans la journée du 16; les chevaux des deux lieutenants Magron et Marie sont tués. Cette batterie compte un homme tué, cinq blessés; quatre chevaux tués et sept blessés. La 4* batterie du régiment monté n'a eu que doux hommes et deux chevaux blessés.
La 3» batterie du !?• d'artillerie, de son côté, a eu six hommes blessés; un cheval tué et neuf blessés; elle a tiré treize cent vingtquatre charges.
La 4' batterie du môme régiment compte, pour sa part, huit hommes blessés; cinq chevaux tués et sept blessés, elle a consommé huit cent soixante-seize projectiles.
D'après les documents recueillis depuis, le résultat de cette canonnade fut très meurtrier pour les Allemands; non seulement, elle arrêta le mouvement tournant que ceux-ci faisaient contre nous, mais le 4* corps eut encore l'avantage de protéger la retraite du 6».
Le général de Ladmirault, notamment, adressa le lendemain les félicitations les plus chaleureuses au lieuteiiant-colonel Delatte.
— La nuit est venue interrompre le feu, qui cesse bientôt après sur toute la ligne. Le champ de bataille est devenu silencieux.
Les troupes sont épuisées et n'ont presque plus de munitions. Le 6* corps fait sa retraite par la route de Briey sur Saulny et Woippy.
Le général Bourbaki, voyant qu'il n'y a plus rien à faire pour le moment et que les troupes, qui étaient à sa droite et à sa gauche, ont pris position en arrière, exécute Tordre qu'il a reçu depuis longtemps de Bazaine et ordonne à la garde de retourner à son bivouac du plateau de Plappeville.
Les deux batteries du régiment à cheval de la garde, les deux batteries du régiment monté, les deux batteries du iT d'artillerie se retirent peu à peu, sans bruit, protégées par les zouaves et les grenadiers, repassent le défilé, et rallient les 5» et 6« batteries du régiment à cheval de la garde, ainsi que la 6« batterie (mitrailleuses du régiment monté), puis elles se rabattent sur Lorry pour rejoindre les réserves et le parc.
La 3* batterie du régiment à cheval de la garde se retire la dernière, et, après avoir retraversé le défilé, elle se déploie, à trois cents mètres en arrière, pour en surveiller le débouché. Environ une heure après, elle reçoit l'ordre d'aller rejoindre les autres batteries, qui sont rentrées, vers onze heures et demie, avec Tinfanterie, dans leur campement du Saint-Quentin.
-- Quant au régiment des guides, il a d'abord, comme on le sait, été engagé lui-même en partie dans le chemin qui, traversant des bois, descend dans la vallée vers Amanvillers, mais il a bientôt reçu Tordre de faire demi-tour et s'est mis en bataille en arrière.
Trop rapproché du bois et trop exposé aux feux de rartillerie ennemie, il fait encore un demi-tour par pelotons, pour aller se former en bataille plus en arrière et attendre des ordres.
Le combat se termine sans que Ton ait eu besoin de ce régiment, qui rentre à son bivouac de Plappeville à onze heures du soir.
Le 1" peloton du 1" escadron, fort de vingt-cinq hommes, sous les ordres du lieutenant en 1*' Boyer et du sous-lieutenant de La Mestrie, a été détaché dans la soirée et envoyé en reconnaissance aux villages de Saulny et de Woippy. Cette reconnaissance ne donne lieu à aucune observation particulière, n'ayant trouvé d'ennemi, ni dans l'un, ni dans l'autre de ces deux villages.
Dans sa marche, au delà de Woippy, sur Saint-Privat, ce peloton, ayant rencontré de nombreux chariots courant en débandade sur la route en pente qui conduit vers Metz, parvient, grâce à la fermeté des hommes et des officiers, à rétablir le bon ordre dans ce convoi.
Pendant que ce peloton rentre de sa mission, un ordre du général Bourbaki, apporté par un maréchal des logis, lui enjoint de se rendre ù Saint-Privat.
Dans sa route, le lieutenant Boyer rencontre M. de Lantivy de Trédion, officier supérieur d'état-major, qui rengage à faire demi-tour, attendu que ce village se trouve occupé par les Prussiens. Le lieutenant Boyer, après s'être assuré de l'occupation de Saint-Privat, fait faire demi-tour à sa troupe et rentre au bivouac par le village de Lorry.
— Au moment où les zouaves et les grenadiers de la division Picard faisaient demi-tour pour regagner leur bivouac de Plappeville, ils furent rejoints par un jeune officier blessé, le sous-lieutenant Coumès, du 93* de ligne, lequel, fait prisonnier pendant le combat dans les rues de Saint-Privat, venait de s'échapper des mains des Allemands, après maintes péripéties.
Vers la fin de la journée, les ennemis avaient réuni, contre une muraille, dans une rue adjacente à la place de TÉglise, un certain nombre d'officiers français, entré au^es le colonel Hanrion du 26» de ligne, et de soldats, la plupart blessés et faits prisonniers, après une résistance désespérée dans l'intérieur du village.
Profitant d'un moment d'isolement, de bagarre et de fumée, le sous-lieutenant Coumès réussit à quitter ses compagnons de captivité, sans être aperçu des grenadiers prussiens d'escorte; mais cet officier ne sait pas trop de quel côté se diriger. Il erre, quelques instants, à l'aventure, puis la présence d'esprit lui revenant, il s'arme d'un blessé français, qui a la jambe brisée et geint sur le pas d'un corridor dans une ruelle.
Hissant, comme il peut, sur son dos, ce malheureux, qui se cramponne des deux mains, Coumès le porte à l'ambulance où lui-môme a déjà été conduit. Cette ambulance, dont il connaît à peu près les issues, doit, en effet, lui servir de point d'orientation ou de repère.
De là, par une petite porte non gardée, le jeune officier ressort dans une rue, ramasse un sabre d'officier et, profitant de la confusion et aussi de la fumée, quoique l'incendie du village (joint à celui de Sainte-Marie -aux-Chênes) éclaire la campagne comme en plein jour, il se dirige d'abord vers l'endroit où son régiment (le 93») s'est battu.
De cet endroit, il contourne la face occidentale du village, où il entend encore le bruit de la lutte dans les maisons (il est, à ce moment, entre neuf heures et neuf heures et demie) et, après avoir rencontré quelques obstacles, tels qu'une poursuite par des soldats ennemis, .auxquels il échappe par la rapidité de sa course, Coumès se perd dans la nuit entre la route de Sainte-Marie-aux-Chênes et le chemin d'Amanvillers.
Cependant, bien qu'échappé momentanément des mains des Allemands, l'officier français ne sait où porter ses pas.
Le chemin qui conduit de Saint-Privat à Amanvillers, et contre lequel il se trouve, est, à ce moment, couvert de troupes prussiennes se dirigeant sur Saint-Privat.
Pendant près d'une demi-heure, il lui faut entendre les chants de guerre ou de triomphe des colonnes ennemies entrant dans ce village, chants entrecoupés de hourras sauvages.
Coumès s'étend alors sur le sol, très fatigué d'ailleurs et par la lutte de cette rude journée et par la perte de son sang.
Deux ou trois fois, pour ne pas être repris, il est obligé de faire le mort; une fois, deux soldats prussiens le retournent, — il retient sa
respiration, — et, après l'avoir assez examiné, se retirent en disant : « Getodt, Getodtl (Mort, Mort!). »
Bientôt il tombe dans une sorte d'assoupissement, lorsque, tout à coup, il entend sur sa gauche des sonneries de clairon françaises.
Profitant alors d'une certaine solution de continuité qui se forme sur le chemin d'Amanvillers, entre deux grandes colonnes prussiennes, il franchit d'un bond le chemin, et se dirige, en courant (en zig-zag pour tromper la poursuite) du côté où il entend les sonneries.
II aboutit sur la route de Saulny , au moment où passent les zouaves de la garde, qui, arrivés trop tard, comme on Fa vu, sur le champ de bataille, s'en retournent vers l'emplacement de leurs bivouacs du matin.
Les zouaves le reconnaissent aussitôt pour un officier français; un sergent s'approche et lui demande : « Vous êtes blessé, mon lieu, tenant? — Oui. — Voulez-vous accepter mon bras pour vous soutenir? — Volontiers. »
A son tour, Coumès interroge: t D'où venez-vous? Avez-vous donné? — Non, mon lieutenant, nous sommes arrivés trop tard. — Avez-vous quelque chose à boire, j'ai une soif du diable? — J'ai de l'absinthe avec de l'eau dans mon bidon. — Donnez-m'en donc, je vous prie. » Le blessé en boit quelques gorgées et» ainsi réconforté, fait route avec les zouaves jusque près de Saulny.
' Là, il aperçoit sur un petit chemin vicinal perpendiculaire à la route, à droite, une troupe à brandebourgs blancs et épaulettes rouges (toute notre infanterie a constamment combattu en épaulettes à l'armée de Metz).
C'est un bataillon du 3* grenadiers de la garde, que Coumès connaît particulièrement, l'ayant fréquenté au Mont-Valérien, quand luimême était en garnison à Paris.
Le 3* grenadiers attend que les zouaves aient passé pour s'encolonner à leur suite. Ces derniers marchent habituellement en queue de la division; or, on marchait en ce moment la gauche en tête, puisqu'on avait fait demi- tour pour rentrer à Metz.
Le sous-lieutenant Coumès s'approche du petit chemin où il a aperçu les uniformes à brandebourgs blancs et demande : « Vous êtes bien du 3« grenadiers? — Quelqu'un répond : Oui! — M. Déliot (un sous-lieutenant), demande de nouveau l'officier, ne serait-il pas là, par hasard? — Me voici, répond une voix, qu'il reconnaît pour celle de Déliot, qui est-ce qui demande après moi? — C'est moi, Coumès. —Ah! c'est toi, mon vieux, et que fais-tu ici? Tu vas venir avec nous. »
BOURBAKI PROTÈGE LA RETRAITE DlO
Le sous-lieutenant du 93* de ligne prend donc congé du sergent de zouaves de la garde et aussitôt il est entouré par un groupe d'officiers de grenadiers, qui le questionnent :
« Vous êtes touché? Il parait que ça a chauffé au 6* corps? D'où venez-vous? C'est bien Saint-Privat, qui brûle là-bas? Quel dommage qu'on nous ait fait partir si tard ! etc.. etc.. »
Coumès leur dit qu'à moins de trois kilomètres du point où ils sont à ce moment, il a vu une masse d'artillerie ennemie remontant tranquillement d'Amanvillers vers Saint-Privat; qu'on tient encore dans le brasier de ce dernier village et que, s'ils veulent, il les guidera de ce côté-là, et que l'on peut, en s'emparant, à la faveur de la nuit, de toute cette artillerie, déterminer une panique complète chez les Prussiens.
Tous ceux qui l'entourent s'écrient : « Allons-y I » On en fait part au capitaine commandant ce bataillon, qui dit : « Quel beau coup pour la garde! Mais il faut un ordre du général de brigade. »
Bref, on se met en marche et on arrive au Ban-Saint-Martin, vers minuit. Là, le sous-lieutenant Coumès est pansé, et, le lendemain matin, 19 août, il se met en quête de son régiment, qu'après bien des pérégrinations et de malencontreuses indications, il peut rejoindre seulement le 20 août au soir.
Le colonel du 93* ayant rendu compte de l'évasion de cet officier, un capitaine d'état-major vient, dans la matinée du 21, le chercher pour le conduire au maréchal Canrobert, mais il ne voit pas le maréchal : il est conduit au général Henry, chef d'état-major du 6* corps, qui a reçu, le 18, un éclat d'obus au genou.
Cet officier supérieur est étendu sur un petit lit de campagne et interroge Coumès sur les noms, les numéros des régiments prussiens qu'il a pu voir, sur la résistance qui a suivi la retraite du 6^ corps, la direction prise par les Allemands au-dessus de Saint-Privat, etc., etc.
Du quartier général du 6' corps, le sous-lieutenant évadé fut mandé à celui de la 3* division, où il fut également questionné par le général Lafont de Villiers et le colonel Piquemalle, chef d'état major de la division, celui-là même qui fut tué à la Commune, lors de l'entrée des troupes françaises dans Paris.
Parmi les questions qui lui furent surtout posées, il y a lieu de remarquer celle-ci : « Vous avez dû voir beaucoup de cavalerie, sur les neuf heures, entre Saint-Priva/ st Amanvillers et aussi sur la roule d'Étain, entre Saint-Privat et Saulny? Avez-vous retenu quelques uniformes, des numéros de régiment, etc.?» Et grande fut la su prise aux deux quartiers généraux que nous venons de citer, quand notre
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officier du 93* déclara qu'il n'avait pas vu ni rencontré un seul cavalier ennemi dans cette direction. Le chef d'état-major de la 3* division du 6* corps exprima môme l'avis que, si une force un peu entreprenante de cavalerie était tombée sur Woippy à cette heure-là, le 6' corps eût été fort bouleversé, peut-être même dispersé, et une grande partie de son artillerie et de ses convois serait devenue sa proie.
— Ainsi donc de l'ensemble détaillé des événements qui se passèrent à notre droite, il résulte que Tennemi n'osa pas faire la poursuite des débris de notre 6* corps.
A propos de poursuite on trouve dans le très important ouvrage du major Hoffbaûer (qui a eu le sum7num des documents officiels allemands à sa disposition) l'aveu suivant, dépouillé d'artifice, que nous recommandons à nos lecteurs.
« Les Français sont d'accord à déclarer que la retraite du 6* corps par Woippy dans la vallée de la Moselle* et celle du A* corps vers le plateau de Plappeville se firent en grand désordre et que, si un faible détachement de troupes allemandes se fût présenté à Woippy, le 6« corps eût été complètement détruit et une partie de son matériel enlevée.
« Le prince Frédéric-Charles, voulant profiter des avantages remportés par son armée, avait donné, en effet, Tordre au prince royal de Saxe d'envoyer de l'infanterie dans la vallée de la Moselle.
« Mais, à ce moment^ ce de7^ier n'était pas sûr de ses siœcès à Saint'Privat (d'après le capitaine Helmuth).
a Après la prise de ce village, la poursuite dut être abandonnée pour plusieurs motifs : l'obscurité qui favorisait la retraite de Tennemi et cachait sa marche ; de nombreuses forces ennemies toutes fraîches qui occupaient une position d'arrière-garde près du bois de Jaumont et couvraient la retraite; enfin, l'épuisement des troupes, qui étaient sur pied depuis cinq heures du matin et qui avaient été engagées, en partie, pendant neuf heures, dans un combat sanglant.
« Il est vrai que la 46* brigade, abstraction faite des fatigues d'une longue marche, était encore intacte et avait été dirigée au nord-est de Saint-Privat; mais en présence du feu violent qui eut lieu au flanc gauche, dans le bois de Jaumont, et qui se prolongea jusque dans la nuit, le prince royal de Saxe ne pouvait pas abandonner les dernières troupes fraîches qu'il avait à sa disposition. »
I. Il n'y avait plui ni bataillons, ni régiments, ni dlTisions, mais des amas d'hommes, da cbeTaus et de Toitures, qui représentaient, dans le plateau de la Moselle, le 6* corps et, sur le platrau de Plsppeville, le 4*. « (Note du major Hoffbaûer.)
Bataill» d« Saint-Prirat (18 août). — Retour offenaif du 9* de ligne sur la droite de Saint-Privat.
Les Allemands avouent donc eux-mêmes :
!• Qu'ils ont eu peur des revenants dans Tobscurité, quoiqu'à leur estime, Tarmée en retraite qui leur avait été opposée eût été facile à dérouter entièrement, en raison du désordre apporté dans ses éléments constitutifs par les événements de la journée.
2« Qu'ils ont donné dans le stratagème des sonneries et fanfares de*' Canrobert, en prenant la brigade Péchot, chargée de couvrir la retraite du 6* corps, pour une arrière-garde formidable.
3** Qu'ils étaient fatigués et qu'ils ont craint de faire crever quelques chevaux de leur cavalerie, en leur faisant accomplir douze à quinze kilomètres de plus jusqu'à Metz, où ils eussent dû arriver avant nous. ^* Garnibr Frères, éditeurs. 116
4* Enfin que, même maîtres de Saint-Privat, ils ne se croyaient pas encore sûrs du succès, ce qui prouve bien que, si la garde impériale, arrivée sur le champ de bataille à sept heures et demie du soir, avait fait un vigoureux retour offensif, Tarmée prussienne était culbutée sur les bois de la Cusse, des Génivaux et, par conséquent, complètement perdue.