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CHAPITRE XVIII Reprise de Servigny

/armée s*arrôte à la nuit. — Entrain des troupes. — La fusillade s'éteint. — Les feux do joie. — Le repas après la victoire. — Illuminations à Metz. — Odeur des incendies. — Vamqueurs sur toute la ligne. — La position de Sai»ito-Baib?. — L'ombre empêche la lutte. — Une infilme calomnie de Bazaine. — Bazaine quitte le champ de bataille et revient à Metz. — Désespoir de l'armée. — Aucun ordre n'e-t donné. — Un propos significatif du colonel Boyer. — Attitude indifférente de Bazaine. — Vive discussion entre le maréchal Lebœuf et le général Frossard. — Giand désordre dans Servigny. — Régiments môles et confondus. — Le général Aymard organise la défense de Servigny. — Troupes fatiguées. — Mauvaises dispositions. — Deux compagnies seulement placées en grand'garde. — Arrivée pendant la nuit des renforts ennemis. — Les Allemands accourent vers Sainte-Barbe.

— Attaque miprévue de Servigny. — Les hourras. —Entrée des Prussi^ms dans le village. — Marche du régiment prussien d'avant-garde — Défense héroïque de quelques compagnies du 7' de ligne. — Destruction de l'état-major du régiment allemand. — - I,a l'« compagnie de grenadiers prussiens massacrée à la baïonnette. —Sortie des Allemands cachés dans les maisons de Servigny. — Pélc-:né!e de nos soldats et des cacolets. — Les rangs rompus. — Abandon- de S<*rvigny et des seize c.inons enlevés aux Allemands. — Inaction de la division de Lorencez.

— Nos troupes se replient dans les ravins à trois cents mètres du village. — La marche des régiments. — Le général de Ladmirault envoie des éclaireurs vers Servigny. — Arrivée des renforts prussiens. — L'ennemi se fortifie et élève des barricades pendant la nuit.

Ainsi la journée du 31 août a fini, sur tout notre front de bataille, par des couf s d'éclat successifs. La nuit étant venue, on're a été donné de s'arrêter. On est obligé de prendre les disv 21

positions les plus prudentes. Sur quelques points, on est nez à nez, à quelques mètres de l'ennemi, et cela sans môme s en douter.

L'armée française, bivouaquant partout sur l'arène, égale Servigny à Borny et à Rézonville. Si certains chefs ont commis (les fautes, nos troupes ont été partout pleines d'entrain et magnifiques; on s'est repris à espérer après tant de déceptions et le courage de nos braves soldats est encore exalté par les bruits favorables qui circulent.

« L'Empereur, dit-on, est à Thionville avec quatre-vingt mille hommes; il n'y a plus qu'à enfoncer les lignes ennemies, pour le rejoindre, et les deux armées réunies vont reprendre une ofTensive victorieuse. »

L'utilité du combat étant comprise, on peut attendre des succès inouïs d'une armée inspirée par la certitude de vaincre.

La fusillade, à partir de neuf heures du soir, a diminué petit à petit, cessant complètement par instants, reprenant tout à coup avec violence, puis s'est éteinte entièrement, vers dix heures.

On entend dans le lointain quehiues rares détonations et cVst tout. Les troupes, qui bivouaquent surplace, reçoivent l'ordre de faire la soup\ Les campements s'allument. La nouvelle des avantages de la journée et de la conquête de seize canons ennemis s'est répandue avec exagération et la soirée prend Taspect d'une fête. Des feux de joie illuminent les glacis de Saint-Julien et c'e^t une magie de contempler, à la lueur des étincelles et des flammes, le camp à jeun se ruant en cuisine. Vers onze heures du soir, l'armée s accroupit à table autour dos fourneaux improvisés : on dirait alors un vaste banquet en l'honneur de la victoire 1 La rosée est froide, mais Tappétit à l'avenant de l'humeur; et les coups de fourchette sont dignes des exploits de la journée. Les héros couchent encapuchonnés près des brasiers, tandis que Metz illumine et chante victoire!

Les campements prussiens restent dans la plus complète obscurité. Soûls, les incendies allumés par l'ennemi, jettent au loin une lueur intermittente sur la campagne : la fumée de la poudre se mêle à celle de la paille brûlée et prend à la gorge.

Nous sommes vainqueurs sur toute la ligne : l'ennemi a cédé; ses ouvrages avancés ont été enlevés; encore un mouvement et nous prenons Sainte-Barbe, situé à deux kilomètres de notre front. Les Prussiens ont fortifié de leur mieux ce village bâti sur le point culminant du département de la Moselle; ils y posfeNlent un vérit \ble arsenal de munitions, jusqu'à des pièces de

position. Nos compagnies d'éclaireurs sont arrivées à quelques centaines de mètres de ce bourg, mais n'étant pas soutenues, ellos n'ont pu s'en emparer. Encore un vigoureux effort : une fois Sainte-Barbe en notre pouvoir, les troupes de Metz peuvent couper en deux Tarmée allemande, ou, tout au moins, la rejeter sur la rive gauche de la Moselle. Cela nous permettrait de rétablir nos communications et de faire rentrer des vivres. Le passage forcé, nos vaillantes troupes peuvent marcher à leur guise, vers le nord ou vers Test.

Un dernier élan, une attaque générale, malgré Theure avancée, balaie nos adversaires et nous rend complètement maîtres du terrain.

Mais l'ombre est arrivée pendant cette lutte, que le maréchal Bazaine a, à dessein, commencée beaucoup Irop tard. Il salue ces ténèbres amies, dont il veut profiter. Elles vont lui servir de prétexte, comme l'orage du 2i} août dernier.

Comme toujours, ce misérable, indigne de commander k de si braves gens, insulte nos admirables troupes : « Les opérations de nuit, dit-il dans son rapport, sont d'une difficulté extrême, en présence d'un ennemi, avec de gros effectifs, comme une armée.

i< Le tempérament de nos hommes est trop impressionnable et une panique aurait eu des effets désastreux. »

Dans les lueurs du crépuscule, après être resté quelque temps vers Poixe, avec le lieutenant-colonel Regley de Kœnigseck, à la tète du 73° de ligne, il revient sur les derrières, pour donner les ordres de bivouaquer, chacun sur son terrain, rejoint la route de Sainte-Barbe, contourne deux fois une mauvaise auberge où Pon vient de se battre et retourne sur ses pas, sans dire un mot, sans laisser un ordre, reprenant la direction qui conduit au village de Saint-Julien et à Metz.

« Ah! nous sommes perdus! s*écrie-t-on de tous les côtés; ce 7i*est que trop certain, il ne veut pas sortir.,, on Vavait bien dit .»

Le maréchal continue silencieusement sa retraite, suivi de son état-major et de ses chasseurs d'escorte; la consternation r^gne dans son entourage; on sy rappelle le départ de Rézonville et la détermination qui l'a suivi : les circonstances se ressemblent et les résultats doivent être les mêmes. A la hauteur du fort Saint-Julien, Bazaine rencontre la tête de colonne de la cavalerie de réserve (divisions Desvaux et de Forton), qui termine son mouvement. Il est huit heures et demie du soir. Il arrive au village de Saint-Julien et s'y arrête, annonçant qu'il y passera la nuit. Le 1*' escadron du 2" chasseurs à cheval, qui lui sert d'escorte, va bivouaquer en arrière du fort de ce nom.

Dans cette situation, Bazaine devrait, comme tout général en chef, après une affaire, savoir où se trouvent ses différents corps d'armée, se faire rendre compte du détail des événements de la journée, des résultats obtenus, faire connaître à chaque commandant de corps les emplacements occupés par ses voisins, lui prescrire de se garder dans telles ou telles ifmites, de se maintenir sur tel ou tel point, de se préparer à attarpier telle ou telle partie de la ligne ennemie, etc..., et surtout faire connaître î\ chacun l'emplacement de son propre quartier général.

Au lieu, de prendre toutes ces dispositions, il n'env(ùe aucun ordre, ne demande aucun renseignement aux différents corps d'armée sur les événements du jour, ni sur leur situation ; rendez-vous est seulement donné à l'état-major général pour le lendemain à quatre heures du matin et tout est dit.

Des bruits fâcheux ont déjà circulé dans la journée sur l'attitude de Bazaine. Ainsi, le colonel Boyer,son aide de camp, qui ne peut monter à cheval, s'est rendu au fort Saint-Julien, où il a dit :

« Oui, le maréchal va essayer de passer ; mais il pense bien que cela ne réussira pas. »

Un autre officier de l'état-major du maréchal a colporté dans différents groupes d'officiers, ce propos qui a été vivement commenté.

Pendant l'engagement, Bazaine, qui n'a montré un certain esprit d'initiative que pour l'établissement de ses batteries, parait comme étranger à l'action engagée autour de lui. Ainsi, il ne se préoccupe point de ce qui se passe du côté du maréchal Lebœuf ; et cependant, c'est sur ce point qu'il doit porter son attention, afin de poursuivre des avantages sérieux qu'il lui appartient de rendre décisifs par l'envoi opportun des renforts. Aussi, depuis ses premiers avantages, le S'^ corps, qui forme notre aile droite^ est-il resté immobile, le maréchal Bazaine ne lui envoyant aucun ordre, feignant de l'oublier, parce que sa marche en avant serait décisive, et formerait une évolution tournante, qui cernerait la gauche des Prussiens ou déterminerait leur retraite. 11 ne demande aucim compte au maréchal Lebœuf et ne lui adresse aucun ordre.

La division de Castagny ne trouverait-elle pas là une admirable occasion de sortir de son inaction et de faire pencher la balance en faveur de nos armes? Mais rien n'est fait, ni prescrit par le commandant en clief, même pour rendre l'action des différentes divisions plus efficace, en reliant leurs mouvements, ni pour redresser les fausses directions prises par l'attaque.

Un incident auquel Bazaine ne prend pas même garde, et qui

devrait appeler pourtant l'intervention d'un commandant en ehefvSe produit dans le corps du maréchal Lebœuf. Une des divisions du corps du général Frossard (2*^), la division Fauvart- Bastoul, en a été distraite pour augmenter le corps du maréchal Lebœuf. Nous avons plus d'une fois signalé les tristes effets d'une jalousie étroite, sur les déterminations des chefs de corps, dont l'autorité est, soit contestée, soit mal définie. Or, le général Frossard, qui a vu, avec regret, une de ses-divisions mise à la disposition du maréchal Lebœuf, persiste néanmoins à donner aux officiers de sa division des ordres qui se trouvent en contradiction avec ceux du maréchal Lebœuf. Et Bazaine n'intervient en aucune façon pour mettre fin à ces tiraillements funestes : aussi demeurés inactîfs, le maréchal Lebœuf et le général Frossard passent leur temps à se disputer et à se contrarier.

Malgré ce relâchement dans l'exercice du commandenîenl, Télan de nos soldats a été tellement irrésistible, qu'ils sont restés complètement maîtres du terrain.

Quand Bazaine a quitté le champ de bataille, à l'approche de la nuit, sans donner d'ordres, l'action a paru se ralentir; les soldats se demandent ce qu'on va faire.

Le mouvement a donc, au centre, en partie réussi ; commencé trop tard, il n'a pu nous conduire qu'à Servigny. Le plus grand désordre règne dans ce village, qui a été occupé de nuit. Pour attaquer, nos troupes ont dû franchir deux ravins, des bois, des vignes ; les abords de la position ennemie sont inconnus; les régiments se sont mêlés, confondus dans ces divers assauts, et les fçénéraux sont obligés de les rallier, avant de pousser plus loin une offensive que l'obscurité rend presque impossible. Les troupes se trouvent sans instructions, tant pour organiser régulièrement la défense sur ce point, ({ue pour occuper les positions ou prendre les directions convenables. C'est ainsi qu'une charge vive, ardente et victorieuse est restée sans résultat, par la coupable désertion du commandant en chef.

Le général Aymard ne parvient qu'à graud'peine à organiser la défense de Servigny. Malheureusement les forces qui occupent ce village, sont trop faibles et exténuées de fatigue. Par une imprévoyance trop grande, on ne laisse en grand'garde, pour éclairer les abords de cette position, que deux compagnies qui se gardent fort mal. Les hommes exténués restent autour de leurs feux. Cette nuit-là, comme toujours, le commandement fait absolument défaut. L'on att Mid des ordres et des instructions qui n'arrivent pas.

Pendant ce temps, l'ennemi forçant sa marche et servi par Tobscurité, amèhe, de tous côtés, des renforts considérables sur

ses positions. Près de Malroy, les Prussiens ont deux ponts de bateaux; le grondement du canon a éveillé l'attention du prince Frédéric-Charles. Il accourt à Taide du général von ManteuflTel ; à nos avant-postes de Servigny, quelques-uns de nos soldats voient défiler devant eux des ombres noires silencieuses. Ce sont les Allemands, qui reviennent en forces importantes sur leurs pas pour assaillir le village.

Il est onze heures du soir; nos sentinelles vont donner l'alarme, quand, au même instant, des clameurs sauvages se font entendre à l'entrée de Servigny, mêlées à des hourras retentissants. Ce sont les ennemis, qui sont arrivés jusqu'aux premières maisons» sans encombre, grâce à l'obscurité^ et qui assaillent, à rimproviste, cette position si brillamment emportée quehjues heures auparavant ! Les Prussiens arrivant de Sainte-Barbe, péné?trent dans Servigny par toutes les issues* Un régiment du I*'' corps s'avance audacieusement, par la grande rue, l'arme au bras, musique en tête, enseignes déployées.

Alors ce qui reste encore des nôtres dans le village, essaye d'en disputer la possession aux Allemands. Les quelques compagnies du 7° de ligne, qui se trouvent sur la place de l'église, tandis que leur régiment se rallie et se -reforme difficilement à cause de la nuit, à cinquante pas en arrière des dernières maisons du côté de Nouilly, se jettent, l'arme basse, sur le régiment ennemi, qui forme la tête de la colonne prussienne.

Cette échauffourée de nuit est courte mais sanglante : une véritable mêlée corps à corps s'engage. Pendant quel»iues minutes, les fifres se taisent pour laisser parler la poudre et agir la baïonnette : le colonel prussien tombe, le front troué par une balle ; tout ce qui est à cheval en tête du régiment : lieutenant-coloneU majors, haupimannen (capitaines), tombent également ; une demi-douzaine de tambours roulent lourdement avec leurs caisses, sur les pavés ensanglantés de la chaussée : la première compagnie de greçiadiers est broyée, lacérée à coups de baïonnettes.

Malheureusement, les attaques de nuit nous ont toujours été funestes, le sang-froid nous abandonnant dans l'obscurité. En même temps, les Prussiens qui, en grand nombre, se sont tenus dans les maisons silencieusement cachés, après que nos troupes ont enlevé le village, s'ajoutent à Tattaque et forcent nos soldats à rétrograder, pêle-mêle avec les cacolets cjui, à ce moment, enlevaient les blessés, et dont les mulets affolés par la fusillade se précipitent au milieu de nos troupiers et ajoutent encore à la confusion, en rompant et en culbutant les rangs.

Servigny aurait dû être occupé très fortement, mais il est

abandonné à ses seuls conquérants, qui, luttant en vain contre ce formidable retour offensif des Prussiens, sont obligés de l'évacuer et d'y laisser les seize pièces de position qu'ils y ont prises.

Tout est fini : les rangs éclaircis des Allemands se resserrent, le régiment d'avant-garde reprend sa marche, les fifres l'air interrompu et, village, batteries, tout, jusqu'à nos blessés, est perdu et bien perdu pour nous. Les ennemis durent avoir de notre armée une étrange opinion, en retrouvant leurs pièces (jue nous n'avions pas même enclouées, et dans le même état où ils avaient dû les abandonner (juelques heures auparavant.

Et cependant, la 3" division du ¥ corps est à peine à quelques cinquantaines de mètres en arrière de Servigny, l'arme au pied, impatiente de combattre et ne demandant (pïà marcher.

'Les débris de nos compagnies qui occupaient le village, se replient sur leurs réserves et vont s'abriter dans les plis de terrain, à trois cents mètres en arrière; elles s'y maintiennent toute la nuit, tiraillant sans cesse avec l'ennemi, et prêtes à reprendre Tattaque le lendemain matin. La marche du l^" de ligne est battue et sonnée : la 4« compagnie du !*"■ bataillon et quelques hommes d'autres compagnies, ((ui sont restés dans Servigny, jusqu'au dernier moment, ivjoignent définitivement leur régiment.

Vers deux heures du matin, le général de Ladmirault envoie quelques éclaireurs vers Servigny ; ils sont arrêtés par une barricade (jui ferme le passage. Le village semble s(^li«leinent occupé : à la lueur des maisons (|ui brûlent, on voit des masses considérables et l'on entend la musique des régiments qui accourent. Pendant toute la nuit, les Prussiens se fortifient et élèvent partout des barricades.

CliAPITRE XIX La nuit du 31 août.

Distribution de munitions pendant la nuit du 31 août. -- Fraiolieur de la température. — Positions occupées par la division de Montaudon. — Gaité des "soldats. — Les blessés à l'auberge de V Amitié, — Cadavres fran(;ais et allemands. — Halte de l'état major du maréchal Lebœuf. — Fusillade nocturne. —Un moment désagi'éable. — Le maréchal Lebœuf et le général Changarnier passent la nuit à l'auberge de V Amitié. — Travaux de fortification à Noisseville. — Le général Clinchant refuse de fournir des travailleurs au génie. — Une faute grave. —Avant-poste de dragons.— Escadron de uhlans fusillé à Puche par le 18^ bataillon de chasseurs. — On entend le bruit dos voitures d'artillerie ennemie. — Positions de la division Metman. — Recherche des^ blessés dans les vignes. — La vallée de Vallières. — Incendie de Servigny. — Fusillade dans la nuit. — L'abbé de Meïssas secourt les blessés. — Le lieutenant Trappier mourant. — Une belle réponse. — Une lumière imprudente. — Les balles des Dreysse. — Retour à Vallières. — Positions de la division Aymard. — Un feu de bivouac. — Trait de courage du sergent-major Cazaux du 85*. —Pertes de ce régiment dans la fusillade de nuit.— La réserve d'artillerie du 3* corps. — Positions de la division de Cissey. — Le général de Ci-sey félicite le 20© bataillon de chasseurs. — Le général de Ladmirault et l'obus. — Le soldat blessé du 6« de ligne et son prisonnier. — Retour offensif des Prussiens sur Servigny. — Pertes des batteries de la division de Cissey. — Défense d'exécuter des sonneries. — Positions de la division Grenier. — Le corps du commandant Carré, du 5" batailloti de chasseurs» est transporté dans sa famille à Metz. — Le 13» de ligne à Villers-l'Orme. — Un maigre souper. — Fusillade sur la lisière des bois. — Retraite des régiments du 4^ corps. — Nouvelles positions occupées en arriére. — On entend le bruit de Tarrivée des renforts allemands. — Marche en avant de la division de Lorencez.

— Ses positions. — Marche de la brigade de dragons du 4e corps.

— Les oftîciers du 33® de ligne entendent les Allemands aux avant-postes. — Le général Pradier se retire le dernier avec sa

brigade. — La division de cavalerie de Gondrecourt en réserve.

— La division Vergé en réserv»*, avec l'artillerie du 2^ corps.

— La division Fauvart-Bastoul à Flanville. — La cavalerie du 2« corps. — Le 5" chasseurs achevai à Montigny. — Reconnaissances opérées par ce régiment. — Hofines nouvelles rapportées par le sous-lieutenant portc-éiendard Hohert. — Forces des Allemands au commencement de lu hataille. — Arrivée de l'enforts. — Ordres de marche du prince Frédéric-Charles. — Dépêche du général de Manteuffel. — Positions occupées par l'armée franrjaise, le 31 août, à dix heures du soir. — Combat d'artillerie. — Supériorité de l'artillerie allemande. — Ascendant* moral du soldat français sur le soldat prussien. — Kxamen critique de cette journée.

Pendant la nuit du 31 août au 1°' septembre, la température est très basse sur les plateaux de Saint-Julien, de Servigny et (le Noisseville. De nombreuses distributions de munitions sont faites à nos troupes : aussi la fusillade des avant-postes retentit-elle jus(|u*aux premiers rayons du jour.

Voici, du reste, quelles sont les positions occupées par les divisions des 3« et 4® corps, qui ont le plus donné dans la journée (fui vient de s'écouler, ainsi que celles où se trouvent les troupes du 2« corps qui leur servent de réserves.

— La division Monlaudon ( P" du 3° corps] s'est établie sur les divers points qu elle a enlevés à l'ennemi, à droite de notre ligne de bataille.

Le 18« bataillon de chasseurs à pied s'est arrêté en position avancée, au village de Puche, à droite de la route de Sarrebriick, et s'y fortifie.

Le 51* de ligne occupe Flanville ; le 62* Montoy, sa gauche appuyée à la route de Sarrelouis, à hauteur de Noisseville, et se reliant au 81" de ligne. Le 3« bataillon de ce dernier régiment a pris position en arrière de la ferme-brasserie de l* Amitié, sur le côté droit de la route de Sarrelouis, à hauteur également de Noisseville. Le 1" bataillon l)ivoua(|ue en arriére d'une autre ferme, située à même hauteur, sur le côté gauche de la même route. Le 2® bataillon s'est porté à cincjuante métrés en avant de la ferme-brasserie de V Amitié, se reliant à droite au 62*^ de ligne. Enfin le 95« de ligne occupe Noisseville. . Tous ces régiments ont leur front couvert par des grand'gardes. La joie est grande parmi les troupes : on chante des refrains patriotiques ; des soldats se détachent des rangs et vont casser des branches d'arbres pour alimenter leurs feux de bivouac.

A la brasserie de V Amitié^ un seul blessé prussien est couché dans une grange. Un chirurgien-major vient le panser et l'inter-

roge en allemand : « Je souffre, j'ai froid J'ai froid! » répond le moribond; il est frappé au ventre, il se plaint d'une façon lamentable et va mourir. En face de cette brasserie, il y a une cave, un jardin et une autre habitation : c'est là, qu'on s'est battu avec acharnement. On aperçoit des masses noires étendues à terre : ce sont des morts, des Allemands ; la lune éclaire cette scène lugubre de ses pâles reflets; à c6tè de ces hommes, qui gisent sans vie, un fantassin du 81 « de ligne attache, plein d'insouciance, le cheval de son colonel. A terre» un casque à pointe, tout humide de sang, troué de part en part de la balle qui a tué celui qui en était coiffé.

Un commandant s'approclifi avec une lanterne; partout des morts, rien que des morts, pas un blessé... sur le sol, des fusils brisés, des gibernes, des cartouchières, des cartouches, des sabres ; dans une chambre sont les cadavres de quatre fantassins français morts au champ d'honneur.

La nuit est tout à fait venue et, avec elle, une obscurité profonde, car un mince croissant de lune s'élève seulement à l'horizon et va bientôt disparaître. Les officiers de Tétat-major du maréchal Lebœuf sont restés, encore longtemps, immobiles à cheval, s'appelant pour se reconnaître et partageant quelques vivres pour apaiser leur faim que l'ardeur de la lutte leur a fait oublier, mais qui se réveille plus impérieuse que jamais.

Enfin, vers neuf heures du soir, le commandant du 3« corps rentre à Noisseville, où, dit-il, il veut bivouaquer. Au milieu du village, on s'arrête, sans que l'on sache pourquoi, quand, tout à coup, une détonation retentit, puis une seconde, puis d'autres, puis toute une fusillade. On entend les balles siffler autour de soi, sans trop savoir de quel cùté elles viennent. C'est un des moments les plus désagréables de la vie de campagne que celuilà où, plongées dans l'obscurité, entassées dans un village dont on ne cormait pas les débouchés, les troupes se trouvent assaillies par des balles, qui paraissent passer en tous sens. Bientôt, heureusement, la fusillade cesse.

Après avoir parlé de bivouaquer dans le village de Noisseville, le maréchal Lebceuf juge plus sage découcher à l'auberge de r Amitié et s'installe dans une chambre de cette auberge, en compagnie du général Changarnier, avec lequel il partage le lit do paille, qui garnit le plancher de cette pièce. Les officiers de l'état-major s'établissent tout à côté dans une grande tannerie, où ils trouvent des fourrages en quantité. Les ordonnances étendent sur le sol des pièces une épaisse couche de paille, où leurs chefs se couchent, après avoir fait un repas des plus sommaires. H est une heure du matin.

Pendant ce emps, le commandant du génie de la division Montaudon a reçu l'ordre de fortifier Noisseville. La 6« compagnie de sapeurs du l''^ régiment du génie, placée sous ses ordres, ne suffisant pas h la tâche, cet oCficier supérieur s'adresse au général Clinchant, qui refuse de lui fournir des travailleurs militaires, parce que, objecte-t-il, les hommes de sa brigade, déjà très fatigués par l'assaut de ce village, ont besoin de repos. De son côté, le général Vialla, commandant le génie du 3« corps» également sollicité par cet officier, n'ose prendre sur lui de mettre à sa disposition sa compagnie de réserve (4« du 1" du génie), sans un ordre supérieur.

Cette faute eut pour conséquence de permettre à l'ennemi un retour offensif sur Noisseville et Foccupation de la moitié de ce village. Le général Clinchant eut certainement tort de refuser les cent ou deux cents hommes qu'on lui demandait. Dans la j)Osition critique, où nous nous trouvions, il n'y a pas de fatigue qui tienne; il vaut mieux fatiguer les hommes que de les faire tuer : d'ailleurs, il eût pu, la besogne terminée, renvoyer en arriére les travailleurs se reiwiser.

La division de Clérambault, après avoir laissé Coincy aux mains d'un bataillon du 8i« de ligne (brigade-mixte Lapasset), s'est repliée vers Montoy, couvrant son front de groupes de cavaliers (jui se tiennent innnobiles : qu'^lques-uns de ces dragons (h)rment sur leurs chevaux, la tête penchée sur l'encohu^e; la crinière de leur casque retombe à côté de celle de leur monture.

Vers dix heures du soir, une fusillade terrible retentit soudain dans la direction de Puche,où se trouve le 18* bataillon de chasseurs à j)ied. C'est un escadron de uhlans, le(|uel, précédant une batterie (rartillerie, a tenté d'occuper ce village : mais le poste avancé de la grand'garde de nos chasseurs, placé sur la route même de Sarrebriick, reconnaît l'ennemi, le laisse s'aj)procher à bout portant, puis crible de balles hommes et chevaux; a moitié de cet escadron est couchée à terre, tandis que les survivants se retirent au triple galop, avec la batterie d'artillerie à cheval.

Une heure après, la fusillade recommence à Servigny; rien n'est lugubre comme c(»s coups de feu répercutés par l'écho dans le silence de la nuit. On sonne encore la charge : que se passet-il donc? l*uis, tout se tait.

Pendant toute la nuit, on entend des positions occupées par la division Montaudon, un grand bruit de voitures d'artillerie, de commandements de toutes sortes, annonçant, de la part de l'ennemi, des dispositions de combat pour le lendemain.

— La division Metman (3« du S'' corps) bivouaque sur le pla-

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teau de Servigny, où elle s'est reformée, vers onze heures et demie du soir, apr^^s la rei)rise du village par les Prussiens et à moins de trois cents mètres de cette position.

Le 7° de ligne passe la nuit dans les vignes, chaque bataillon déployé formant une colonne, à distance de deux cents pas entre chacun d'eux.

Le 2D« de ligne est plus à droite et dans le bas du ravin, qui sépare Nouilly de Servigny. Le oO*" et le 71* viennent se place r à gauche du 29% eu colonne par bataillons déployés.

Le 7« bataillon de chasseurs s'établit, à cinq cents mètres plus, en arrière, dans le ravin en avant de Mey.

Aussit<jt que le combat s'est arrêté, nos ambulances suivies de cacolets ont commencé à parcourir le terrain, afin d'en rele ver les blessés. Toutes les maisons, les cours, les jardins de Nouilly sont également explorés, pour n'oublier aucun dos malheureux qui peuvent s'y trouver.

A l'extrémité de ce village, la vallée de Vallières fait un brusque détour sur la gaucho; un chemin se détache dans cette dinn*tion, pour longer le ruisseau, formant un angle assez obtus avec la route, qui monte à droite, dans la direction de Noisseville. Au point de partage se détache un chemin beaucoup plus rapproché de la route que le premier; il monte du côté de Servigny. L'artillerie de la division Metmah s'engage à la nuit sur cette voie, afin de rejoindre les régiments d'infanterie, qui sont campés aux abords de ce village. - •

Dans les vignes qui bordent ce chemin, les ceps et les échalas ojit été renversés et foulés aux pieds par le passage de masses profondes. Le bruit du fer et du bronze roulant sur cette chaussée, retentit au loin. En avant, brille la flamme d'un violent incendie : c'est Servigny qui brûle. L'entrée du chemin, (|ui conduit à ce village, est barricadée par deux ou trois arbres, abattus à la hâtt» et couchés l'un sur l'autre.

Derrière cotte barricade, sont étendus de nombreux morts et mourants. Tout à coup, une fusillade assez vive éclate sur la droite. Ne seraient-ce pas, comme il arrive trop souvent, hélas î nos soldats qui tirent les uns sur les autres? Un premier coup lâché dans les ténèbres par un maladroit ou un imprudent, riposte immédiate d'un peloton, à quelque distance, et dos deux côtés, sur la fausse opinion d'une surprise de l'ennemi, la fusil- "lade crépite sur toute la ligne. Partout, à droite et à gauche de la route, dans les pièces de luzerne ou dans les vignes, retentissent de plaintifs gémissements.

Guidé par le bruit des râles, le digne abbé de Meïssas, aumônier de la division Metman, court, au milieu de l'obscurité, de

mourant en mourant, les consolant de son mieux et marchant sans relâche dans la nuit humide et froide. « Allons, mon pauvre enfant, dit le prêtre à chaque blessé qu'il rencontre, du courage! Je tâcherai de revenir ou d'envoyer de ce cùté-ci des camarades qui vous transporteront à rainbulance, où vous serez bien soignt'». En attendant je suis foret» de vous quitter : je voudrais bien pouvoir rester auprt>s de vous; mais vous entendez, il y en a d'autres que vous qui gémissent! — Oh! oui, oui, allez ; ils ont besoin de vous comme moi : qu'ils meurent aussi heureux que je vais mourir! »

De bless6 en blessé, l'abbé de Meïssas arrive à une sorte de carrefour où se dresse une croix ; autour de cet humble monument, un certain nombre de corps, la plupart prussiens, gisent pêle-mêle. Ce ne sont plus que des cadavres.

A ce moment, un soldat français sort d'une vigne voisine et s'écrie: « Ah! c'est vous, monsieur l'aumùnier! Quelle chance! Je vous ai entendu parler en français et je me suis approché pour chercher du secours. — Comment! Est-ce que vous seriez blessé? — Non, ce n'est pas moi; je n'ai rien, grâce à Dieu. Mais c'est mon pauvre lieutenant, M. Trapier, du 59^, qui est là, dans la vigne, avec une balle dans le ventre. Tenez, lentendez-vous gémir ? — Conduisez-moi à lui. » Et prêtre et soldat montent dans la vigne, dont le sol est un peu en contre-haut.

Le pauvre officier est étendu sur le dos, le pantalon rouge tout ensanglanté : « Eh bien! lieutenant, vous êtes blessé? — Ah! monsieur l'aumônier, je suis perdu! Rendez-moi, je vous prie, un dernier service. 11 y a à Paris, une dame, la comtesse R..., qui -a été une seconde mère pour moi, promettez-moi qu'en rentrant à Paris, vous irez la voir; vous lui direz qUe je suis mort en soldat et en chrétien! — Je vous le promets! » et l'aumônier tire son portefeuille et prend son crayon pour inscrire le nom et l'adresse de cette dame, mais l'obscurité est profonde : « Mon ami, demande-t-il à l'ordonnance, avez-vous une allumette? — J'ai même un bout de bougie dans mon sac- — Eh bien, éclairez-moi un moment. »

Mais, à peine le soldat vient-il d'avancer sa bougie alhimée sur l'épaule de l'abbé de Meïssas, à peine cel'û-ci a-t-il tracé une demi-ligne sur le papier, qu'une demi-douzaine de balles leur sifflent à la fois aux oreilles.

« Soufflez la bougie, » crient aussitôt le lieutenant et le prêtre. Et, en moins d'une seconde, la lumière est éteinte, et le soldat ainsi que l'aumônier sont couchés à plat ventre, s'aplatissant aussi complètement qu'il leur est possible. Bien leur en a pris.

car les premières balles sont suivies, sans interruption, d*un nombre incalculable d'autres.

C'est en avant d'eux un crépitement incessant, au-dessus d'eux le sifflement velouté de la balle du fusil Dreysse se multipliant, se répétant à n'en plus finir, comme si un millier de hannetons passaient sur leur dos, dans une course folle à travers l'atmosphère. Il en passe, il en passe; cela ne cesse pas, ni ne se ralentit.

Un quart d'heure se passe ainsi, mais un de ces quarts d'heure qui paraissent des siècles. Le lieutenant Trapier souffre atrocement; à chaque mouvement d'expiration, l'air, qui sort de ses poumons, produit un râle affreux. Noble cœur, il ne s'occupe pourtant que des autres. « Monsieur l'aumônier, dit-il à son compagnon, rasez-vous bien; elles passent bas... Pour moi... qu'il m'en arrive encore une... cela m'est égal... mon affaire est faite! »

Enfin le feu se ralentit ; puis il cesse complètement. L'aumônier dit un dernier adieu au lieutenant Trapier, comme à tant d'autres, et redescend sur le chemin. Il est onze heures et quart du soir. Tout à coup, retentit sur la gauche, la sonnerie bien connue de la division Metman. L'abbé de Meïssas se dirige dans cette direction, et en retrouve bientôt les trois batteries divisionnaires, puis, massés sur di.Térents points, plusieurs des bataillons dé cette division. On ne parle partout que delà fusillade qui vient d'avoir lieu à Servigny; elle a porté en éventail sur une très grande étendue de terrain. Des balles sont venues s'aplatir sur les canons ou leurs affûts, mais en petit nombre, à raison de la distance. Elles ne paraissent pas avoir fait de victimes sur ce point, à l'exception de quelques fantassins égarés, qui, perdus dans les vignes, où tout à l'heure encore ils demeuraient blottis, ont pris la fuite au commencement de la fusillade. Les balles couraient plus vite qu'eux et les ont renversés morts ou blessés.

Malgré cî peu de résultat matériel, les Prussiens n'ont pas dépensé en vain leur poudre et leur plomb; l'effet moral de ce retour offensif paraît désastreux. L'incjuiétude des troupes surprises par la nuit, dans des positions mal connues, en face d'un ennemi qui, reculant à neuf heures, est revenu les attaquer à onze heures, nest que trop manifeste. Plusieurs officiers expriment leurs craintes sur la façon dont les choses pourraient tourner à l'aurore.

Quelques soldats prétendent bien que la fusillade de tout à l'heure provient de Français et doit être le résultat d'une erreur. D'autres troupiers, qui ont pu étudier le sifflement des projectiles,

croient bien avoir reconnu celui de la balle du fusil Dreysse, assez différent de celui de la balle du chassepot pour qu'une oreille tant soit peu exercée ne s'y trompe pas. D'ailleurs, un capitaine mot fin à la discussion, en affirmant qu'aux premiers coups de fusil, il se trouvait à l'entrée de Servigny et qu'il a parfaitement entendu les commandements en allemand.

L'abbé de Meïssas s'engage alors dans un petit sentier, étroit et raide, tout bordé de fondrières qu'on lui dit descendre vers Nouilly, et arrive dans la vallée, où il retrouve le ruisseau de Vallières courant entre les saules.

Un chemin vert qui longe la rive droite, le conduit jusqu'à Nouilly ; là, il rencontre des soldats du train avec des cacolets arrêtés sur la route. Il les fait remettre en mouvement, après leur avoir indiqué le chemin, où doivent se trouver encore un grand nombre de blessés non relevés.

De Nouilly, l'abbé de Meïssas se dirige vers Vantoux. La i"OUte parait absolument déserte. Il traverse rapidement Vantoux, dont la population semble dormir conjme en pleine paix, et arrive enfin à Valîiéres, sans avoir fait d'autre rencontre (|ue celle de la 11*^^ compagnie de sapeurs du 1*^' régiment du génie, attachée à la division Metman, qui retourne au camp.

A l'entrée de Vallières, on aperçoit, à mam gauche, une usine installée sur le ruisseau : là sont déposés un grand nombre de blessés, soignés avec un zèle admirable par le digne curé de ce village (1).

— La division Aymard t^i" du 3" corps) a également pris position sur la déclivité du plateau de Servigny, à quatre cents mètres environ en arrière de ce village. Le 4i« de ligne se trouve môme à moins de deux cents mètres de cette position. Chaque bataillon de la division a une compagnie de grand'garde en avant.

La nuit commence à être tros fraîche. Au bord d'un petit bois, une centaine d'échalas bien secs, artistement disposés par des soldats, forment le plus coquet petit bûcher ({u'on puisse voir. Une large flamme aux vives clartés s'élève au-dessus. Le gêné rai Aymard avec tout son état-major forme un vaste cercle autour d3 ce foyer, contre lequel on a aussi couché plusieurs blessés pour que ceux-ci aient moins froid, en attendant des moyens de transport Le terrain, sur ce point, étant occupé de distance en distance par nos troupes, les blessés les plus gravement atteints sont déjà enlevés; d'autres ont été transportés dans les bivouacs. Mais l'état de ces derniers demande plutôt

(l) Journal d'un aumônier militaire^ par Tabbé de Meïssas,

quelques paroles réconfortantes, à l'occasion même un mot joyeux, que le transport immédiat ^àux ambulances.

Le 80' de ligne, qui formait larrièrergarde de la division, et dont les mouvements exécutés de nuit, à travers des champs labourés, ont demandé beaucoup de temps, est arrivé seulement sur le plateau, vers onze heures du soir.

Au moment où le 3" bataillon de ce régiment prend sa place de bataille, des cris et des hourras furieux éclatent en avant du 85'' de ligne et paraissent indiquer que les Prussiens se portent sur le village de Servigny pour le reprendre.

Dans ce doute qui ne laisse pas que d'être pénible, un sousolfîcier, le sergent-major Cazaux remplit un acte de courage et de dévouement des plus remarquables. Sur l'intention manifestée par son chef de bataillon de faire reconnaître cette troupe, Cazaux s'offre spontanément, pour remplir cette mission. Il se dirige en rampant, pour aller reconnaître la troupe, qui, à la faveur de la nuit, est venue s'établir en avant, sur le flanc du village. Arrivé à quatre pas de ce détachement, le brave sousofficier reconnaît les uniformes prussiens et revient avertir son chef de bataillon.

Une vive fusillade éclate aussitôt dans Servigny; un mouvement de recul se produit dans la première ligne ; Tennemi en profite et réoccupe vivement ce village. Le feu cesse bientôt, au bout d'un quart d'heure. Il est donc évident que Servigny, qui était faiblement occupé, vient de retomber aux mains de l'ennemi.

Quelques minutes après, une véritable grêle de balles vient s'abattre dans la direction du 85^ de ligne. Les Allemands ont, en effet, repris le village, mais n'osant le dt'j)asser, ils tirent à tout hasard, pour en balayer les abords.

Pas un coup de fusil n'est tiré de notre côté; aussi l'ennemi se figure-t-il si bien que nous avons abandonné le terrain, que l'on entend distinctement un officier allemand en faire la remarque à haute voix, en ajoutant quelques recommandations à ses hommes, entre autres, celle de tirer bas.

Dans cette fusillade nocturne, le SS*' perd un officier blessé mortellement au bas-vontre, le capitaine du Martray, et le lieutenant Tannier, atteint grièvement à la cuisse, ainsi- que-plusieurs hommes de troupe. Malgré cette échauflburée, le 85® de ligne a tenu bon; mais le 44« n'a pu se maintenir et a été forcé de battre en retraite.

— Les batteries de la réserve cVarlillerie du S® corps sont allées parquer au delà de la ferme de Bellecroix. Là, elles sont rejointes par la 7« batterie du 4« d'artillerie, qui est allée.

dans la journée, échanger ses pièces de 4 contre ({uatre pièces de 12.

— La division de Cissey (l'« du 4° corps) a reçu l'ordre, à la tombée de la nuit, de se replier un peu en arrière.

Le 20® bataillon de chasseurs à pied, après avoir soutenu une vive fusillade avec les défenseurs de Servigny, s'est rallié, après la prise de cette position, au commandant Copri (jui le porte sur la crête en arrière du ravin et, toute la nuit, reste en première ligne, à quelques pas des Prussiens.

Le 1°' de ligne se rassemble sous un bouquet de saules, ayant à sa gauche le 6<» de ligne ; en môme temps, les 2® et 3« bataillons du 57® se replient sur la ligne debataille, en arrière de Servigny. De son côté, le 73» de ligne rallie les autres régiments de la division et bivouaque sur le terrain où il s'est arrêté.

Le général de Cissey, enthousiasmé de la conduite du 20^ bataillon de chasseurs à l'attaque de Servigny, fait venir le commandant Copri, et, en présence de son état-major et des chefs de corps de la division, lui adresse les paroles les plus flatteuses. Voulant témoigner son admiration à ce bataillon d'élite, il embrasse son digne chef sur le champ de bataille, lui disant : que ne pouvant euibrasser tous les braves du bataillon, il veut au moins donner l'accolade à son chef, pour lui marquer combien il est satisfait du sang-froid, de la bravoure et de l'audace qu'a déployés le S0« bataillon à l'attaque de Servigny ; — il lui dit encore que toute l'armée a eu les yeux fixés sur le premier échelon de sa division et qu'il n'y a eu qu'une voix pour admirer les chasseurs. Il ajoute que le village de Servigny est tombé entre nos mains avec seize pièces de canon. Bref, les chasseurs reçoivent des félicitations de tout le monde ; le 20« bataillon est bien fier de toutes ces marques d'estime. A la suite de cette journée, le bataillon a été réduit à trois cent cinquante-sept hommes, officiers et soldats.

Legénéral de Ladmirault, commandant le 4« corps, après avoir parcouru deux ou trois fois sa ligne et donné ses ordres pour la nuit, fait placer par terre une couverture, se couche et, en s'étendant, se heurte à un corps dur : u il y a une pierre làdessous, dit-il, ôtez cette pierre. » C'est un obus chargé.

Un officier du 6* de ligne se trouve de garde avancée, avec quelques hommes de sa compagnie, tout près des lignes ennemies. Un peu avant onze heures du soir, il entend venir à lui deux hommes, dont l'un poussait quelques gémissements et était soutenu par son compagnon ? « Qui vive ? » crie l'officier. A la réponse accentuée du premier des deux voyageurs égarés, le lieutenant reconnaît un des soldats de son régiment, ([ui

vient de la bataille et lui demande comment il se trouve ainsi en retard.

« Dame, répond le troupier, c'est <[ue j'ai un pied, qui me refuse le service, ayant été blessé au premier feu, et puis j'amène un prisonnier... — Un prisonnier en l'état où tu es! Et où se trouve-t-il ton prisonnier ? — Le voilà, » ajoute le soldat en montrant son compagnon, grand gaillard, à la stature athlétique, coiffé du béret bleu à bandeau rouge, portant sur son dos le sac du blessé et soutenant son vainqueur dans sa marche.

« Mais, dit Toffîcier au prisonnier allemand qui parle passablement le français, comment, avant d'entrer dans nos lignes, n'avez-vous pas cherché à vous défendre ou du moins à vous dérober par la fuite à la surveillance de votre gardien?,.. Cela vous était si facile, dans l'état où il se trouve ? — Mais cet homme, qui est un annexé, répond tranquillement : v Moi, j'ai assez, pas Prussien î »

Le lieutenant indique alors au soldat attardé la direction qu'il doit prendre pour rejoindre son régiment, et il voit s'éloigner dans l'ombre, nos deux hommes, le premier traînant son pied malade comme il peut, et le second portant sur ses larges épaules les bagages du brave fantassin blessé, dont il soutient la marche.

Ce trait des plus authentiques rappelle le conscrit d'Afrique auquel son sergent ordonne d'amener un Arabe, son prisonnier, et qui répond : « Je ne peux pas, il me tient ! « Grande, en effet, fut la surprise du 6« de ligne, en voyant arriver un vrai colosse allemand, qui portait presque un blessé français, de très chétive apparence, dont il était le prisonnier et auquel il obéissait avec la docilité d'un mouton.

A onze heures du soir, recommence une furieuse mousqueterie. C'est un retour offensif des Prussiens, qui reviennent à la charge dans la nuit, et nous reprennent Servigny. Les balles sifflent comme la grêle. La division de Cissey, ne devant pas être engagée, reçoit l'ordre de se porter en arrière. Les 5«, 9« et 12« batteries du 15« d'artillerie, qui sont attachées à cette division, s'étaient portées en avant et l'avaient rejointe à quelques centaines de mètres de Servigny, afin d'être en mesure d'ouvrir le feu dès Taube. Sous la fusillade nourrie des Prussiens, elles sont obligées d'aller parquer un peu en arrière de leur première position et reçoivent l'ordre de se retirer sur Mey, qu'elles quittent à trois heures du matin, pour rentrer dans leur camp de la rive gauche de la Moselle.

Dflins cette échauffourée, la 5« batterie a perdu six chevaux

tués ; la 9% un cheval tué et le canonnier-conducteur Schoen, blessé ; la 12*, le brigadier Coulhon, blessé à la main. En outre, le brigadier-fourrier Charpin de la 5« batterie a été fait prisonnier par les Allemands dans Servigny, où il s'était aventuré au moment de l'attaque.

Au bout de trois quarts d'heure, vers minuit, la fusillade cesse. Le village de Servigny est en flammes depuis huit heures du soir. Impossible de connaître le résultat de la lutte. Les pertes de la division de Cissey sont sensibles; plusieurs officiers manquent ; bien des hommes ont dû s'égarer. Il est défendu de faire des sonneries pour les rallier, afin de ne pas attirer l'attention de rennemi.

— La, division Grenier (2« du 4* corps) a reçu, à la nuit, l'ordre de bivouaquer, sans feux, dans les positions mêmes ((u'elle occupe. .

Le capitaine de Sourde val, appelé à prendre le commandement du 5« bataillon de chasseurs à pied, par suite de la mort du commandant Carré, fait, en conséquence, remonter sur le plateau les deux compagnies de chasseurs, qui se sont avancées jusqu'auprès du village de Failly.

La mère, les sœurs et les frères du commandant Carré habitent Metz, et, depuis le 14 août précédent, sa famille n'a cessé de prodiguer les soins les plus dévoués aux officiers blessés du bataillon. Dès l'aube, le docteur Suquet se rend chez M"» Carré pour la préparer au coup terrible qui va la frapper, et quelques heures après, les sapeurs du 5« bataillon lui apportent le corps inanimé de son malheureux fils, enveloppé dans son caban. La pauvre mère ne verse pas une larme, elle reste muette devant le corps de son enfant, en tenant sa main glacée entre les siennes, comme une Spartiate à qui on vient de rapporter son fils sur un bouclier.

Le commandant Carré était à peine âgé de quarante-deux ans, il laissait derrière lui une veuve et cinq enfants, en ce moment à Lille!

Mais revenons au soir du 31 août. La nuit est venue et rend malheureusenicnt difficile le complément de ce beau succès. Le combat a cessé. Les troupes mélangées cherchent à se réunir par corps; on entend même sonner le refrain de quelques régiments.

Ayant appris que le 43® de ligne se trouve près de la rohte de Sainte-Barbe, à une centaine de mètres en arrière, le 5« bataillon de chasseurs à pied va se placer auprès de lui, pour attendre des ordres. Ce régiment, qui est longtemps resté à cent cinquante mètres de Servigny, a quitté cette position pour

3iO FRANÇAIS ET ALLEMANDS

rejoindre sa division, qui bivouaque à quinze cents mètres en arrière.

Le 98® de ligne s'est établi, formé en colonne, un peu en arrière et à droite de la brigade Véron de Bellecourt {i^ de la division Grenier), à cheval sur la route de Sainte-Barbe, ayant devant lui trois régiments de la i^ division du 4* corps, lesquels sont naturellement désorganisés et mêlés par suite de leur succès.

Le 13° de ligne est arrivé, sans pertes sérieuses, vers neuf heures du soir, au village de Villers-l'Orme, qui n'est pas défendu et a pris ses dispositions pour y bivouaquer, pendant la nuit. Il s'établit en conservant sa formation de marche, c'est-àdire les l«r et 3° bataillons en première ligne, et le 2° à cent cinquante mètres en arrière. La 1" compagnie du l''^ bataillon (capitaine Dubreuil) et la l'« du 3« (capitaine Portier) sont détachées pour les grand'gardes. Les généraux Grenier et de Bellecourt, ainsi que leurs états-majors, couchent dans le village même.

Les compagnies de partisans des régiments d'infanterie s'établissent devant ceux-ci, comme postes avancés. Officiers et soldats meurent littéralement de faim et doivent se contenter, pour tout souper, de quelques pommes de terre découvertes dans les maisons de Villers-l'Orme et cuites sous la cendre.

La distance qui sépare les combattants des deux armées est si faible, nos avant-postes touchent de si près ceux de Tennemi, que, très tard, dans la soirée, partent des coups de fusil à chaque instant.

Les Allemands, de neuf à onze heures du soir, tentent plusieurs retours offensifs, mais ils ne sortent pas des bois entre Failly et Servigny et se contentent d'ouvrir des feux de mousqueterie de la lisière de ces bois ; comme ces feux sont inoffensifs, à cause de l'obscurité, on n'y répond même pas.

Vers dix heures du soir, l'aide de camp du général Grenier apporte aux troupes de la 2« division l'ordre de se rapprocher de Villers-l'Orme. Les régiments qui entourent le 98® de ligne, commencent à se retirer en arrière et vont s'établir près de ce village.

A minuit, il ne reste plus avec le 98^ que le 33« (de la 3° division) et un bataillon du 43% et encore ces deux corps annoncent-ils l'intention de se retirer vers deux heures du matin. Le 98° va se trouver seul à deux cents mètres de l'ennemi, qu'on entend travailler à des abatis ; les premières troupes pouvant soutenir ce régiment sont maintenant au moins à un kilomètre en arrière de lui. Cependant, comme il n'a pas reçu de nou-

LA NUIT DU 31 AOUT 3it

veaux ordres, il ne suit pas le mouvement de retraite des régiments qui l'avoisinent.

Vers deux heures du matin, au moment où le dernier régiment va quitter le 98*', le général Pradier, commandant la 2« brigade de la division Grenier, fait prendre h ce régiment, à son tour, une position en arriére, à droite de la route de Sainte-Barbe. Les trois bataillons sont disposés sur trois lignes, à une centaine de mètres d'intervalle. Chaque bataillon est déployé; les bataillons se suivent dans Tordre de leurs numéros, ils appuient leur gauche à la route de Sainte-Barbe et leurs lignes sont perpendiculaires à cette route; le 1'* bataillon qui est en tète se trouve à hauteur de la chapelle de la Salette, dépendance de Villers-FOrme.

Le 43* de ligne bivouaque à hauteur du 98% mais à gauche de la route de Samte-Barbe.

Le 5« bataillon de chasseurs à pied bivouaque à droite de la chapelle de la Salette, qui s'élève à langle de la route de Sainte- Barbe et du chemin de Mey.

Vers minuit, le commandant Commerçon, du 1" bataillon du 13* de ligne, qui s'est endormi sous la tente-abri d'une de ses escouades, est réveillé par un bruit de voix formidable. Ce sont les soldats du 73* (division de Cissey) qui, relevés par un autre régiment dans la position qu'ils occupaient à droite du 13* de ligne, traversent le campement de ce régiment, pour aller s'établir auprès du 5* l)ataillon de chasseurs.

La nuit n'est troublée que par quelques feux de peloton, qui éclatent à deux reprises différentes du côté de Servigny. Dans les intervalles de silence on peut entendre les sifflets et les voix des officiers prussiens. Les corps placés en première ligne signalent, de temps en temps, que l'ennemi reçoit des renforts. Dans la plaine de Thionville on entend le roulement incessant et sinistre des voitures de l'artillerie allemande, qui, passant la Moselle aux ponts de Malroy, accourent en toute hâte sur le champ de bataille et se dirigent sur Sainte-Barbe, où se massent des renforts considérables d'infanterie. C'est de mauvais augure pour la journée de demain.

— La division de Lorencez (3* du 4* corps), placée en réserve de son corps d'armée, s'est portée en avant, malgré une canonnade des plus vives et toujours en dernière ligne, par une marche en bataille, sa gauche côtoyant presque la route qui conduit de Metz à Sainte-Barbe. 11 est sept heures du soir. A ce moment les feux cessent pour reprendre, un quart d'heure après, avec une nouvelle violence. On commence à entendre sonner la charge sur la gauche, puis de tous c/>tés, etlafusillade

s'éteint peu à peu. On est maître de la position de Servigny, ce villatre est en feu, on s'arrête.

La division de Lorencez, après avoir parcouru une distance de deux kilomètres et demi, arrive à environ cinq cents mètres de Servigny, à neuf heures du soir, et bivouaque dans cette position avec ses batteries (8", 9* et 10*' du l«f d'artillerie). La Ff^gularité et la précision, avec lesquelles la marche en bataille a été exécutée, démontrent encore une fois que la 3*^ division du 4« corps n'a rien perdu du calme et du sang-froid, dont elle a toujours été animée et dont elle a fait preuve le 18 août précédent.

La brigade de dragons du 4" corps (3« et 11* régiments), sous les ordres du colonel Huyn de Verne ville du 11» de l'arme, a appuyé ce mouvement, en se tenant à hauteur de la division de Lorencez.

Le 33» xie ligne, ses trois bataillons marchant en bataille, les uns derrière les autres et la gauche en tête, a tourné Servigny et, avec une extrême audace, à pris position en avant et à gauche de ce village dans la direction de Sainte-Barbe.

Dans cette position, les soldats des deux armées étant fort près les uns des autres, des officiers dii 33« affirment avoir entendu très distinctement les paroles suivantes dites par un Prussien à un de ses camarades : « Aujourd'hui les Français nous ont bien battus; s'ils nous poursuivent cette nuit, nous sommes perdus, mais gare à eux s'ils attendent à demain î Nous aurons notre revanche. »

Malheureusement cette position avancée est abandonnée pendant la nuit. Trois régiments, le 33*" de ligne (brigade Pajol, division do Lorencez), le 43* de ligne (brigade Véron de Beilecourt, division Grenier) et le 98« de ligne (brigade Pradier, division Grenier), se trouvaient placés en arrière de l'embranchement du chemin de Failly avec la route de Sainte-Barbe, qui est à un kilomètre de distance, au sud-ouest du village de Failly. En première ligne se tenaient le 43* et le 33*, le premier à droite et le second à gauche de cette route ; le 98* formait un deuxième échelon, à cheval sur la même route. Le 5* bataillon de chasseurs à pied (brigade Véron de Bellecourt, division Grenier) était dans le voisinage. Le 6* de ligne (1" brigade de la division de Cissoy) et le 57* de ligne (brigade de Goldberg, division de Cissey) vinrent plus tard se placer, le 6* à droite, le 57* à gauche du 98* de ligne.

Le général Pradier veut s'entendre, notamment, avec le colonel Bonne ton du 33« de ligne, pour rester en position jusqu'au jour et y attendre les événements. Le colonel Bonneton avant déclaré

qu'il partira à deux heures du matin, s'il ne reçoit d'ici là d'ordres de son général de brigade ou de son général de division, se met en route à l'heure indiquée par lui; le 43« et les autres régiments en font autant. Le général Pradier ne voulant pas rester seul, comme on l'a laissé à Amanvillers, dans la nuit du 18 au 19 août dernier, se décide à rétrograder alors avec les autres troupes jusqu'à Villers-l'Orme. C'est ainsi qu'une absence de commandement, de direction, d'ordres, détermine pendant la nuit un mouvement des plus préjudiciables à l'opération entreprise, comme au moral des soldats.

— La division de cavalerie s'est jointe, à sept heures du soir, à la colonne d'attaque chargée d'enlever le village de Servigny, assiste à la prise de ce village et passe la nuit, la bride au bras, entre le bois de Mey et Servigny. La 5® batterie du 17« d'artillerie (capitaine Cahous) a suivi tous les mouvements de cette division, à laquelle elle est attachére et parque auprès d'elle, les chevaux restant attelés aux pièces. Nos cavaliers n'apprennent que le lendemain matin la reprise de Servigny par les Prussiens. Pendant toute la nuit, ils croient que ce sont nos troupes, qui attaquent et continuent à avancer.

— Réserve d'artillerie du 4® corps. ~ Les deux batteries de 12 (lie et 12^) du 1®' d'artillerie sont réorganisées autant que possible pendant la nuit du 31 août; les 6*^ et D" batteries du 8" d'artillerie parquent le soir, en arrière dos fours à chaux, près du fort Saint-Julien.

Le 4'' corps d'armée fut cité le lendemain pour l'affaire du 31 août et le 33^ de ligne pour sa belle marche en bataille sur Servigny. Le général Changarnier, lui-même, ne put s'empêcher de témoigner toute sa satisfaction à ce vaillant régiment.

— La division Vergé (1" du 2*^ corps), placée à gauche de la route de Sarrelouis, assiste en réserve et comme spectatrice à toute l'action du 3 1 août, que l'on peut compter au nombre des plus brillants faits darmos de l'armée de Metz : elle voit nos troupes enlever avec un entrain admirable et au bruit des clairons et des tambours, sonnant et battant la charge, toutes les positions de l'ennemi; cependant, au lieu de se porter de suite en avant, comme on s'y attend, les troupes reçoivent l'ordre de bivouaquer. Le 32« de ligne est, ce jour-là, le seul régiment engagé de toute la division. A huit heures du soir, alors que les positions occupées par l'ennemi sont enlevées, ordre lui est donné de se porter en avant et d'aller se placer en arrière de la brigade Clinchant, qui occupe la ferme brasserie de V Amitié et le village de Noissevillc. Les batteries divisionnaires du général Vergé et la réserve d*artillerie du 2*> corps reçoivent, à huit heures.

Tordre do so tonir prôtos à partir, vers dix heures du soir : mais plus tard, elles reçoivent contre-ordre et gardent les positions qu elles occupent.

— La division Fauvarl-Basloul (2c du 2^ corps) est dirigée, vers six heures du soir, sur Flanville, où elle hivouaque, ses batteries divisionnaires parquées entre ce village et la route de Sarrelouis.

— La division do cavalerie du 2*' corps ne donne pas. Quelques pelotons du 12" dragons courent h gauche et à droite, au-devant des cavaliers ennemis, qu'on aperçoit.

Le 5* chasseurs achevai a été laissé, on se le rappelle, pour garder les positions do Montigny, avec trois bataillons d'infanterie détachés des S*", 77® et 97* de ligne. Une reconnaissance faite au matin, par le peloton du 5* chasseurs à cheval du souslieutenant Micard, en avant de la ligne des avant-postes, ne signale de la part de l'ennemi aucun mouvement inaccoutumé. Le colonel de Séréville, du 5® chasseurs à cheval, après avoir parcouru les avant-postes, rentre au bivouac et fait demander des ordres au général Frossard, par le sous-lieutenant porteétendard Robert.

La bataille est vivement engagée lorsque cet officier parvient à rejoindre le général Frossard : il ne lui est pas donné d'ordres, mais le général Saget, chef d'état-major général du 2* corps, lui apprend que l'armée de Mac-Mahon, réorganisée et renforcée, s'avance par Stenay et les places du Nord, au secours de Metz. Cette nouvelle, rapportée au camp de Montigny, y cause la joie la plus vive et, portée le soir même dans les grand'gardes d'infanterie, remet un peu de confiance et d'espoir dans le cœur des soldats.

D'ailleurs, jusqu'alors l'avantage de la lutte de la journée est resté aux armes françaises. Au camp de Montigny, la nuit se passe assez calme. Chacun attend le lendemain, pour connaître la tournure que va prendre la lutte, si, toutefois, elle doit se renouveler.

Tandis que la nuit interrompt le combat, il nous faut maintenant retourner en arrière, et voir ce qui se passe chez l'ennemi.

Nous avons dit que les Allemands n'avaient en ligne au début que la division de landwehr du général von Kummer, le I*" corps du général de ManteufTel, une division de cavalerie et une brigade du Vil® corps. Les lenteurs calculées du maréchal Bazaine ont, depuis vingt-quatre heures, bien amélioré la situation des Allemands.

Le prince Frédéric- Charles, averti du mouvement opéré par es Français, a donné Tordre au général Voigts-Rhetz de faire

LA NUIT DU 31 AOUT 3i5

traverser la Moselle, sur le pont jett? près d'Hauconcourt, à la 25» division dé son corps d'armre (X*). Cette division, qui compte environ douze mille hommes, n atteint le champ de bataille que vers trois heures de Taprès-midi. Quand l'attaque française a lieu, les Germains peuvent donc lui opposer environ quarante-huit mille hommes. Avec les nouveaux renforts qui arrivent encore, le total des forces allemandes ne d('»passe pas soixante-cin([ à soixante-dix mille hommes et Bazaine en a cent quarante mille.

Pendant le combat qui s'est engage vers la fin de la journée, le prince Frédt^ric-Charles a constatt'î que les Français n'ont déployé qu'une, partie des forces qu'on a vu défiler sur la rive droite de la Moselle. Tous les postes d'observation prussiens confirment le fait, dans le cours de la journée. Il en conclut que Bazaine compte continuer le combat le jour suivant, 1*' septembre. Dans cette pensée, jugeant nécessaire de renforcer la gauche du général de Manteuffel, il ordonne au général von Zastrow, par un télégramme, de diriger en toute hâte, sur ce point, trois brigades du Vil* corps d'armée. En même temps, il envoie, à sept heures et demie du soir, au général von Manstein, l'ordre suivant : « La fraction du IX« corps réunie prôs de -Ron court (18* division et artillerie du corps d'armée) se rendra, par une marche de nuit, à Sainte-Barbe, en passant par Marange et Hauconcourt et y fera sa jonction avec le général de Manteuffel. » Pendant que le prince» Frédéric-Charles se tient à Marange, le général Steinmetz s'est rendu, au sud, à Sainte-Biaise.

Ces renforts successifs porteront l'effectif de l'armée prussienne à cent vingt mille hommes, au lever du jour, le 1'^ septembre.

A onze heures du soir, le général de Manteuffel adresse au général Steinmetz le rapport suivant : « Combat terminé à la nuit complète. La position maintenue, et l'ennemi partout repoussé. Munitions complétées; demain matin, à quatre heures, nos troupes seront sous les armes. »

A dix heures du soir, après les différentes luttes de la journée, Tarmée française occupait les positions suivantes : à l'extrême droite, la division de Castagny, du 3« corps, était entre le fort Queuleu et Colombey, se reliant à la brigade Lapasset, qui occupait ce village, ainsi que celui de Coincy. La division Fauvart-Bastoul, du 2° corps, était sur la route de Sarrebriick, appuyée à Flanville ; l'autre division du 2« corps (division Vergé) s'était avancée jusqu'à la ferme de Bellecroix et y restait en réserve, avec trois régiments; son quatrième régiment (le 32') était en soutien h Noisseville.

Dans le 3« corps, la l""*» brigade de la division Montaudon occupait Montoy; Tautre (général Clinchant), Noisseville. Le?^ divisions Metman et Aymard entouraient Servigny.

Le 4« corps d'armée avait également une division devant ce village; une autre, en face de Poixe et devant le chemin de Failly; la S*', près des deux autres en réserve.

BATAILLE DE SKRVIONY (31 août 1870).

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Positions occupées par les deux armées, le 31 août, à dix heures du soir.

Le 6® corps avait sa droite en arrière de Failly et s'étendait jusqu'à la Moselle par les villages de Vany et de Ghieulles.

La garde s'était un peu avancée; la division de voltigeurs était en arrière du 4<^ corps; celle des grenadiers en avant du château de Grimont, de manière à couvrir nos réserves d'artillerie et de cavalerie, qui étaient restées autour du fort Saint- Julien.

— La journée du 31 août peut, à juste titre, être qualifiée de canonnade. C'est l'artillerie qui a joué le principal rôle, qui s'est le plus fait entendre. Au lieu d'obligerjles Prussiens à

engager leur infanterie contre la nôtre, nous soumettons notre manière de combattre à la leur. Nous combattons où ils veulent et comme ils veulent. C'est absurde. Nous devrions garder la défensive stricte sur notre front et porter sur les ailes les principaux efforts de notre artillerie et de notre infanterie.

Nous avons certes une infanterie admirable, mobile, ardente et à Toffensive impétueuse, devant laquelle les Prussiens n*ont jamais osé tenir, pour en recevoir Tattaque corps à corps et devant laquelle ils se retirent toujours quand nos tètes de colonne sont parvenues à cent cinquante ou deux cents mètres des fantassins allemands. Ce fait a été constaté par nos officiers dans tous les engagements, qui ont eu lieu jusqu'alors. 11 existe un ascendant moral énorme de notre soldat sur le soldat prussien. Notre grand tort, jusqu'à ce jour, a été de ne pas en profiter.

Nous n'avons fait, nous le répétons, qu'accepter le combat sur les positions choisies par l'ennemi et que lutter dans le sens le plus favorable à sa tactique, en lui permettant de l'employer sur une grande échelle et en annihilant la supériorité incontestable de notre infanterie sur la leur, au bénéfice de leur artillerie, qui certes est de beaucoup supérieure à la nôtre, comme portée et comme nombre. Mais il faudrait pourtant se garder de dire, comme certains de nos officiers, que celle-ci ne pourrait lutter avec elle.

Le sentiment de sa supériorité et l'emploi de quelques mouvements de terre la rendent assez tenace; son matériel est excellent; la précision du tir et la portée de ses pièces lui procurent des avantages incontestables; enfin, les officiers d'artillerie de l'armée prussienne ont soin d'espacer considérablement les pièces, dans la mise en batterie.

Comprenant en effet que leur infanterie ne saurait s'engager avec la nôtre, que couverte par des obstacles matériels, tels que bois, retranchements, etc.. que leur artillerie est, au contraire, supérieure à la nôtre, au point de vue numérique, comme à celui de la précision du tir et de la portée, les Prussiens se sont attachés, naturellement, à transformer chaque combat en une simple canonnade.

11 nous appartenait de neutraliser cette tendance. Nous avons eu le tort de ne le faire nulle part. Nous engageons nos troupes directement contre celles de l'ennemi, sur les positions mêmes choisies par lui, au lieu de nous tenir de front, sur une défensive absolue et dans un ordre très mince, d'agir avec une partie notable de nos forces sur ses ailes, d'exécuter des mouvements tournants pour l'attaquer en flanc ou à revers, de ne mettre nos pièces en batterie rju'à bonne portée, d'en réunir

sur un môme point un nombre suffisant pour éteindre le feu des batteries ennemies opposées, de ne négliger aucun moyen de mettre de bons tireurs à même d'exécuter individuellement, grâce à la portée et à la précision de notre fusil Chassepot, un feu sur le personnel et les chevaux de l'artillerie ennemie, qui les empêcherait même, parfois, de continuer leur tir, d'user du môme moyen contre leur infanterie, dont les feux cessent en général d'être meurtriers à six ou sept cents mètres, alors que notre fusil permet de produire encore, à cette distance, de bons résultats.

Indépendamment des conséquences inhérentes à tout bon mouvement tournant, il faut remarquer que les batteries prises d'écharpe et d'enfilade seront obligées de se déplacer, de manœuvrer, obligation toujours fâcheuse sur un champ de bataille, pour les troupes de toute arme, mais surtout pour une artillerie de gros calibre et encore plus pour les batteries de position, que pour les autres, puisque, si les pièces se déplacent, les épaulements en terre qui les protègent ne peuvent être transportés avec les pièces.

En un mot, nous devrions nous obstiner à rester de front sur la défensive et à agir vigoureusement sur les ailes avec toute l'agilité, toute la mobilité, toute l'adresse dont nous sommes susceptibles.

Ajoutons pour terminer cette journée du 31 août, que le 3« corps n'a pas poussé en avant, autant qu'il aurait dû le faire. La droite des troupes engagées a manqué de la sorte à la mission f|ui lui incombait tout naturellement de pousser en avant pour tourner Sainte-Barbe et faire tomber d'elle-même cette position qui était l'objectif de la journée.

Le S*" corps pouvait, d'autant mieux, opérer de la sorte, que son flanc droit pouvait être couvert en échelons, en arrière, par tout le 2° corps, par la garde entière, enfin par celle des quatre divisions de ce corps, qui avait été laissée en avant du fort de Queuleu (divi^^ion de Castagny).

Avant-poste prussien en avant de Servigny, le 1er septembre, au matin,

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