INACTION DE LA GARDE
Huit heures cinquante. — Le fort Saint- Julien commence à tirer.
Au môme instant, l'ordre est donné au général Picard de se tenir prêt sur les positions, en laissant, toutefois, à la disposition du génie, les travailleurs que la brigade Le Poitevin de la Croix a fournis pour la construction des ouvrages. Le général Le Poitevin de la Croix déploie une- partie de sa brigade, à droite de la route de Sainte-Barbe, au lieu de la déployer tout entière à gauche, comme Tordre en a été donné au général Picard.
Le général Bourbaki fait rectifier ce faux mouvement, qui a, entre autres conséquences, celle d'empêcher ces troupes d'être défilées des vues de l'ennemi venant de Poixe et de Servigny, de ne plus prendre ces troupes d'écharpe à un moment donné, enfin de masquer le feu de la batterie de 12.
Le capitaine Amphoux, de l'état-major général, vient prévenir le général Bourbaki, qu'il ait à faire enlever, des villages qu'on serait obligé d'abandonner, tout le bétail qu'ils renferment. C'est une mesure bonne en elle-même, mais qui est bien tardive. Il ne doit pas rester grand'chose dans les villages de la banlieue de Metz. On se demande, en outre, comment en battant en retraite depuis Saint- Avold, on a négligé de prendre cette précaution. Ne fallait-il pas, autant pour nous approvisionner nousmêmes, que pour en priver les Prussiens, ramener avec nous, toutes les ressources existant sur notre route ?
Ce soin n'a pas été plus pris que celui de créer des obstacles à la marche de l'ennemi, de couper les ponts ou les routes, par exemple.
Neuf heures. — Sur un nouvel ordre du maréchal Bazaine, le corps de cavalerie Desvaux commence à se placer, comme il a été dit plus haut, en avant du fort Saint Julien : la division de cavalerie de la garde, en arrière de la droite de la brigadeBrincourt, à droite de la route de Sainte-Barbe, sur le versant gauche du ravin de Mey (elle arrive la première) ; la division de Forton, en arrière de la gauche de la môme brigade de voltigeurs et des remblais occupés par cette brigade.
Les obus continuent à pleuvoir en avant du front de la garde.
Bonne humeur et confiance cependant. Tout le monde croit au succès. Un homme passe, l'homme aux mauvaises nouvelles. On l'interroge : « Ah 1 répond-il, c'est toujours la même chose. Nous perdons du terrain... Quelle pitié I » On étranglerait cet homme.
Neuf heures cinq, — Le lieutenant de chasseurs, Albert Bazaine, neveu et officier d'ordonnance du commandant en chef, apporte au général Bourbaki l'ordre de protéger notre
droite. Celui-ci prescrit au général Garnier, commandant la 2c brigade de la division Deligny (3« et 4« voltigeurs), de se tenir prêt à partir.
Neuf heures et quart, — Deux coups de canon sont tirés du fort de Queuleu.
Neuf heures vingt-cinq, — Le feu devient sensiblement moins intense. Le bruit court dans les rangs de la garde que le village' de Servigny a été occupé, hier soir, par nos troupes et que les Prussiens les ont délogées à onze heures.
Dix heures, La division de cavalerie de la garde, ainsi que celle du général de Forton, s'apprêtent à se porter en avant. Dans la prévision de ce mouvement, tous les ordres de détail ont été donnés : on a indiqué des points de repère pour la direction à suivre ; les capitaines-commandants de chaque escadron ont, à leur tour, donné quelques instructions à leurs hommes. Toutes les dispositions sont prises, tout le monde est prêt à s'élancer, mais, à ce moment même, un mouvement de retraite semble s'effectuer sur toute la ligne. Il a commencé par notre aile droite. Le soleil a, depuis quelques instants, dissipé le brouillard et l'on aperçoit parfaitement les masses d'infanterie, qui se retirent; le feu de nos batteries s'éteint successivement.
Dix heures et demie. L'ordre arrive à ces deux divisions de cavalerie de se replier. Cet ordre, qui cause à tous ces braves cavaliers d'élite un profond découragement, a été motivé par l'impossibilité où se trouve le 3« corps, qui doit servir de pivot à la conversion, de conserver sa position.
Cette charge de cavalerie, dans la phase que traversait Vaction, sous le feu concentrique des batteries s'étendant de Failly jusqu'au delà de Servigny, sur im espace sillonné de nombreuses et fortes tranchées garnies de troupes prussiennes, eût été une insigne folie ; dans de telles conditions, elle n'eut été justifiée que par les nécessités d'une retraite, pour arrêter la poursuite de l'ennemL
Le général Bourbaki se rend près de la batterie de 12, à l'extrémité des remblais où se trouve le maréchal Bazaine. Ce dernier fait hre, par ce général, le billet du maréchal Lebœuf dont nous avons déjà parlé, billet qu'il vient de recevoir et par lequel le commandant du 3© corps le prévient qu'il va battre en retraite, la 2« division du 2« corps, commandée par le général Fauvart-Bastoul, opérant elle-même sa retraite.
Le maréchal Bazaine donne, lui-même, l'ordre à toute l'armée de se replier sous Metz. En prévisiqn du besoin de protéger un mouvement général de retraite, le général Bourbaki fait.
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sur l'avis du commandant en chef, donner l'ordre au général Deligny d'assurer cette protection.
Les dispositions suivantes sont alors prises par la l'« division d'infanterie de la garde.
La l'' brigade de la !'• division (général Brincourt, 1«' et 2« voltigeurs), moins le bataillon de chasseurs à pied de la garde, est laissée avec la batterie de mitrailleuses du régiment monté d'artillerie de la garde, sur la droite, dans ses positions, entre la route de Sainte-Barbe et le fond du ravin de Vantoux, pour couvrir le mouvement en arrière du 4« corps, qui a décidément prononcé son mouvement de retraite, entre la route de Sainte-Barbe et le village de Mey.
Le bataillon de. chasseurs à pied de la garde, la 2" brigade (général Garnier, 3« et 4* voltigeurs) et les deux batteries de 4 destinées à servir d'appui aux 2« et 3« corps, sont portés entre le fond du ravin de Vantoux et la route de Sarrelouis, s'éclairant à droite, vers Borny et Grigy.
Dans ce but, le maréchal Bazaine envoie un officier supérieur de Tétat-major général, le lieutenant-colonel Nugues, à qui il fait prendre note de la substance de l'ordre. 11 ajoute en terminant : w Le général Bourbaki envoie la brigade de voltigeurs du général Garnier remplacer le général Frossard, qui doit appuyer le maréchal Lebœuf, manquant de cartouches. » Si le fait était exact, il serait facile, en tout cas, d'envoyer des munitions au commandant diï 3« corps d'armée.
Tous les officiers de l'état-major du général Bourbaki sont frappés et indignés du calme ou plutôt de l'indifférence du maréchal Bazaine, en cette circonstance: il ne laisse voir, ni sur sa physionomie, ni dans ses paroles, le moindre signe de mécontentement.
Dix heures trois quarts. Le 3° corps, poursuivi par l'artillerie prussienne, recule et cède le champ de bataille. Bazaine, qui a refusé d'envoyer au secours du maréchal Lebœuf, les troupes lui restant sous la main, s'est enfin décidé à faire appuyer le mouvement de retraite du 2« et du 3« corps par la brigade de voltigeurs du général Garnier, qui a reçu ordre d'aller se placer sur les pentes du vallon de Vallières.
Cette mesure de précaution n'a pas lieu, du reste, d'être utilisée ; la retraite se fait partout dans le meilleur ordre, les divisions se retirant par échelons déployés, sans que l'ennemi tente nulle part de les inquiéter. Ce mouvement s'exécute avec autant de précision que sur un champ de manœuvre, malgré le feu le plus vif, dirigé par l'artillerie enneaiie. Vers la gauche a lieu un engagement à la baïonnette, où les Prussiens ne brillent pas.
Le mouvement en arrière s'exécute avec le calme le plus admirable et le plus imposant. Les batteries de 12 et le canon du fort Saint-Julien protègent la retraite, sans cependant tirer beaucoup.
Dès que notre mouvement de retraite s'est partout dessiné, Tennemi cesse lui-même son feu et nos troupes peuvent s'établir dans le plus grand ordre sur les mêmes emplacements qu'elles occupaient la veille, au moment de commencer la bataille.
Certes, c'est un étrange spectacle que cette retraite ordonnée devant un ennemi, qui regarde partir nos troupes, sans leur tirer dessus; nos tirailleurs d'arrière-garde pourraient cependant causer avec les Prussiens, et du haut des maisons de Mey, le capitaine Meyret, du i''^ voltigeurs de la garde, en fait abattre quelques-uns, sans qu'un seul coup de feu réponde à ceux des soldats de sa compagnie... et les clairons sonnent la retraite ou : c Cessez le feul », quand nos hommes se demandent si la paix est faite.
II est impossible de comprendre comment le maréchal Bazaine, quel qu'ait été le but qu'il se soit proposé, en ordonnant rattaq[Qe de Sainte-Barbe, n'ait pas fait exécuter cette retraite la nuit ou dès le commencement du jour. On ne peut comprendre davantage qu'il ait renoncé à cette entreprise, sans avoir engagé ni la réserve générale de l'artillerie (trois batteries sur douze ont donné), ni la réserve générale de cavalerie, ni la garde impériale, ni môme à proprement parler le 2» corps d'armée (général Frossard, alors que le 6« corps (maréchal Canrobert) a été fort peu éprouvé et que dans le 4« corps (général Ladmirault), certains bataillons n'ont pas tiré un seul coup de fusil ( nous pourrions citer notamment le bataillon du 13" de ligne, sous les ordres du commandant Guéden),
U a ainsi perdu tout le bénéfice d'une tentative, qui paraissait devoir être sérieuse, puisqu'il disait la veille au général Bourbaki, une heure avant le commencement de l'attaque, et sur le ton le plus affirmatif : « Ce soir nous serons à Sainte-Barbe. »
Ce qui est le plus étrange, peut être, c'est d'avoir négligé d'user de toutes ses ressources en artillerie, alors que rartillerie ennemie est considérée comme supérieure à la nôtre, non sexilement au point de vue numérique, mais encore à ceux de la portée, du calibre, de la précision du tir, du mode d'éclatement des projectiles (fusées percutantes, alors que nous avons les fusées fusantes). Les obus viennent, ce jour-là du !•' septembre, tomber jusque dans le parc de Grimont.
Au moment où l'état-major du commandant en chef de la garde quitte celui du maréchal Bazaine, deux des officiers du