CHAPITRE XXIV Opérations du A^ corps
Inaction des 4e et 6« corps. — Arrivée des renforts ennemis. — Instructions vagues de Bazaine. — Positions du 4e corps, le i»' sep tembre au matin. — La division de Cissey relevée par la division de Lorencez. — Le brouillard arrête la fusillade des avant-postes.
— Engigement de la lutte du côté de Noisseville. — Le 4« corps se tient prêt à prendre Tofifensive. — Le brouillard se dissipe à huit heures du matin. — Feu des batteries ennemies. — Marche en bataille du 6« corps. — Retraite des batteries des divisions de Gissey et Grenier et des batteries de la réserve du 4« corps. ~ Lutte énergique des batteries de la division de Lorencez (8«, 9« et iO*» du !•' d'artillerie). — Pertes de la 10« batterie. — Mort du lieutenant le Pommeiiec du !•' d'artillerie. — La division de Lorencez abritée dans les vignes, à droite de la route de Sainte- Barbe. — Le 2« bataillon de chasseurs dans le bois de Nouilly. — Les francs- tireurs messins attachés au i5« de ligne. — Officiers distingués du 15e de ligne. — Perles du 33« et du 65« de ligne. — Le 20« bataillon de chasseurs à pied au bois de Mey. — Le 2« bataillon du !•' de ligne élève des barricades dans le village de Mey.
— La brigade de Goldberg en réserve. — Le i3« de ligne à Villersrorme. — Le 5« bataillon de chasseurs à pied, soutien d'artillerie.
— Positions des autres corps de la division Grenier. — Retraite de la division Fauvart-Bastoul et du 3« corps. — Villers-rOrme point de mire de Tartillerie ennemie. — Défense de deux fermes situées en avant de ce village. — Belle conduite du commandant Commer(,'on du 13« de ligne. — Le !«' bataillon du i3« de ligne évacue Villers-rOrme. — Dans le chemin creux. — Tir des obus ennemis sur la chapelle de la Salette. — Belle attitude du général Grenier. — Vieillard et femme blessés par les projectiles ennemis.
— Officiers, sous-officiers et soldats distingués du 43« de ligne. — Lutte du6« corps appuyé par le fort Saint-Julien. — La division de Lorencez perd du terrain. — Nouvelles données par un capitaine d'état-major. — Retraite du 6« corps. — Le 4« corps reste découvert sur ses aileS. — Retraite de ce corps d'armée. — La division Grenier protège la retraite. — La division de Cissey prend position en arrière de Mey. — Retraite de la division de
Lorencez. — Retraite du 13* de ligne. — « Via dolorosa! » — Pertes du 13e (le ligne. — Les ol)us dans le bois de Grimont. — Le 98« de ligne bat en retraite le dernier. — Pertes de ce régiment. — Les derniers obus de la journée. — Incendie des villages. — Retraite de la division de cavalerie du 4® corps sur les glacis du fort Saint- Julien. — Bazaine fait avancer la garde impériale. — Allocution du général de Cissey au 20* bataillon de chasseurs à pied.
Si roifensive avait été vraiment dans la pensée du maréchal Bazaine, pourquoi ne pas ordonner au 4'' et au 6* corps de prendre à la lutte une part plus sérieuse? Ces six divisions demeurèrent en ligne à la gauche du 3» corps, sans agir. Le maréchal Canrobert et le général de Ladmirault se bornèrent à engager quelques tirailleurs, et leur inaction motivée, sans nul doute, par Tordre du matin, permit aux Prussiens de jeter toutes leurs forces sur le 3° corps privé d'une de ses divisions.
Comme on le sait déjà, Tennemi, prévoyant la continuation de la lutte pour le lendemain, a fait venir de nouvelles troupes pendant la nuit du 31 août. Dans notre armée, au contraire, on n'a rien changé aux dispositions de la veille. L'ordre est toujours d*enlevèr Sainte-Barbe, regardé comme la clef des positions ennemies de ce côté de la ligne d'investissement; mais les instructions vagues, envoyées dès l'aube par Bazaine à ses lieutenants, laissent penser à une retraite. 11 y est dit : « Si Tennemi s'est Accru, on se maintiendra dans les positions du 3J, afin de revenir ensuite sous le canon des forts. »
Au point du jour, toutes les troupes du 4« corps sont sur pied et sont maintenues dans leurs positions en avant de Poixe et de Servigny. La division de Lorencez (3«) va relever en premièro ligne, la division Cissey (i»^), dont quelques corps, le 20« chasseurs, entre autres, ont beaucoup souffert la veille. Cette dernière division passe en réserve.
Vers quatre heures du matin, la fusillade commence, sur plusieurs points à la fois, sur le front de la division de Lorencez, mais elle est bientôt ralentie, puis interrompue complètement par un épais brouillard, qui s'élève de la vallée de la Moselle et s'étend, pendant plusieurs heures, sur toute la campagne. Vers six heures du matin, le canon, les mitrailleuses et la fusillade se font entendre, sur la droite, vers Noisseville; le 3« corps est aux prises avec les Prussiens qui, cette fois, ont pris l'offensive et, grâce à leurs renforts avantageusement placés, menacent notre flanc droit et nos derrières.
Cette canonnade est le prélude de la reprise de la bataille sur toute la ligne, mais avec des chances moins favorables que la
veille. Tous nos efforts tendent à garder nos positions, aucun mouvement en avant n'étant pour le moment possible.
Sept heures du matin. Le brouillard est toujours si épais sur le plateau de Servigny, qu'il est impossible de distinguer l'ensemble du champ de bataille. On n*avajice nulle part. Le 4® corps, toujours prêt à prononcer son attaque de front, n'a pjtô encore pu la commencer. On entend toujours, dans le brouillard, le canon et la fusillade sur la droite.
Le brouillard se maintient jusqu'à huit heures du matin, sur les positions occupées par le 4« corps ; aucim coup de feu n'a été encore échangé de ce côté ; mais à peine ce voile de vapeurs s'est-il dissipé, que les batteries ennemies, prises la veille au soir à Servigny et reprises pendant la nuit, se démasquent également devant le 4« corps et tirent sur tout le terrain, en avant d'elles.
On reconnaît que les Prussiens ont habilement profité de la nuit et de l'interruption du feu causée par le brouillard, pour gagner du terrain, pour tourner ou reprendre, sans coup férir, une partie des positions dont nos troupes se sont emparées la veille. Les retranchements ont été augmentés dans les deux villages de Poixe et de Servigny, comme sur tout le terrain qui les environne, et ils paraissent occupés par une artillerie considérablement renforcée. Le nombre de leurs bataillons semble avoir doublé pendant la nuit.
Sur la gauche de Ladmirault, dans les bas-fonds, à gauche de la route de Sainte-Barbe, on voit un spectacle imposant : tout le 6e corps s'avance, précédé d'une nuée de tirailleurs, mais sans tirer un seul coup de fusil ou de canon.
Une attaque de front ne peut plus avoir aucune chance de réussir, dans de pareilles conditions : le maréchal Bazaine prescrit au général de Ladmirault d'attendre la coopération du 3« corps, si elle doit se produire.
Aussi, le 4» corps ne prononce-t-il pas sérieusement son attaque contre les retranchements de Poixe et de Servigny, et se bome-t-il à soutenir un feu violent d'artillerie. Les Prussiens ont établi, en avant de leurs pièces de position, de nombreuses batteries de campagne, qui font feu sur l'artillerie du 4« corps et sur les tirailleurs. Aucun combat de mousqueterie n'est livré au centre de notre ligne, et notre artillerie répond avec calme, tout en ménageant ses munitions.
Comme toujoiu-s, à peine opposons-nous quelques batteries aux nombreuses pièces prussiennes, qui tirent avec rage et couvrent d'obus tout le front du 4® corps.
Les trois batteries divisionnaires du général de Cisscy se sont
retirées vers Mey, au point du jour, et ne sont pas engagées. La réserve de la 5« batterie du 14« d'artillerie placée derrière le bois de Mey, a un canonnier-conducteur légèrement blessé par un éclat d'obus.
Les trois batteries divisionnaires du général Grenier se sont également repliées de bon matin, à intervalle, serrées, entourées, pressées par l'infanterie de leur division, qui forme cinq ou six lignes, les unes sur les autres.
Les six batteries de la réserve d'artillerie du 4« corps prennent un instant position, mais elles n'ont pas occasion de faire teu.
Seules, les trois batteries de la division de Lorencez (8», 9« et 10« du !<»' régiment d'artillerie) tiennent tête à TartiUerie allemande.
La 10« batterie, capitaine Desveaux, se met en batterie à gauche de la route de Sainte-Barbe, près de la petite chapelle de la Salette, contre le chemin descendant à VilIers-l'Ormo. Elle tire à travers les arbres de la route sur ces batteries, qu'une crête intermédiaire lui cache complètement; celles-ci répondent à son feu, sans produire d'effets; mais, deux nouvelles batteries allemandes ne tardent pas à s'établir à deux mille mètres en avant, du même côté de la route que notre 10« batterie; leur tir est long à se régler; toutefois après une heure environ d'un tir acharné, elles finissent par mettre hors de combat assez d'hommes de cette batterie, pour gêner le service des 3« et 5« pièces, qui perdent un servant tué et treize blessés; mais les pièces voisines se dédoublent et le feu n'est pas interrompu.
La 8° batterie, capitaine Guérin, armée de mitrailleuses, a pris position vers huit heures du matin, à droite de la route de Sainte-Barbe, un peu en arrière delà batterie Desveaux ; le brouillard est encore si intense, qu'on ne sait pas sur quoi pointer; il couvre les positions de Servigny, dont cette batterie est située à plus de deux mille mètres, distance peu favorable au tir des canons à balles. Quelques obus ennemis viennent éclater au milieu de cette batterie, tuent le lieutenant en premier Le Pommellec, ainsi qu'un servant, et blessent deux hommes.
Le capitaine Guérin, conformément à ses instructions spéciales, change alors de position et se porte rapidement sur la hauteur, en avant du bois de Mey, où se trouve le commandant de l'artillerie de la division de Lorencez. Celui-ci ne juge pas à propos que la batterie ouvre son feu à cette distance et la retient en réserve.
La 9« batterie, capitaine Baritot, qui est tenue en réserve, a,
OPÉRATIONS DU 4c CORPS 405
presque à la fin du combat, un homme blessé par un éclat d'obus.
Vers huit heures et demie du matin, la position de ces trois batteries étant jugée inutilement dangereuse, celles-ci reçoivent l'ordre de renoncer à la lutte avec Tartillerie prussienne et de se retirer.
Les batteries allemandes redoublent alors leur feu sur les divisions d'infanterie du 4° corps et principalement sur la division de Lorencez, qui a remplacé, en première ligne, la division de Cissey, dans ses positions de la veille au soir.
Cette division, placée à droite de la route de Sainte-Barbe, maintient ses lignes devant Poixe et Servigny, malgré la violente canonnade des Allemands, mais elle ne peut gagner du terrain. Les soldats du général de Lorencez sont placés dans les vignes de manière à les abriter, le mieux possible, des coups de Tartillerie ennemie
Le 2« bataillon de chasseurs à pied s'est d'abord établi au nord d'un bois, qui se trouve au nord-est de Nouilly et qu'occupe le 20« bataillon de chasseurs; mais, au départ de ce dernier, le 2* bataillon de la môme arme le remplace dans cette position : les 1", 3® et 4« compagnies sont placées en tirailleurs sur la lisière orientale du bois ; les trois autres compagnies sont dans l'intérieur.
L'ennemi dirige sur le bois un feu violent d'artillerie, qui n'atteint personne : son infanterie s'approche à environ cinq cents mètres, de façon à permettre d'échanger quelques coups de fusil avec elle, mais elle ne juge pas à propos de s'avancer davantage.
Dans cet engagement, le 2« bataillon de chasseurs à pied a le médecin-major de 2« classe, Champenois, et cinq hommes blessés.
Le 15« de ligne se fait remarquer par son calme et son sangfroid sous la grêle des obus prussiens. Citons pour leur belle conduite : le chef de bataillon Bonnet; les capitaines Roslin, Legeay, Giraud, Jaclot; les lieutenants Bourguignon et de Couësbouc. Un certain nombre de francs-tireurs messins, répondant à l'appel du général Coffinières de Nordeck, commandant supérieur de la place, ont été incorporés à une* compagnie de tirailleurs du 15" de ligne, qui, ce matin -là, s'est déployée près du chemin de Villers-l'Orme. Ces braves jeunes gens restent, pendant plusieurs heures, exposés au feu de l'ennemi et font preuve d'un rare sang-froid.
Le 33« de ligne, de son côté, éprouve des pertes assez cruelles : le capitaine Montoy tué ; le capitaine Renaud, blessé mortellement et une centaine d'hommes mis hors de combat.
Le 54* et le 65« de ligne ont pris leur place de bataille à cheval, sur la route de Sainte-Barbe et restent, pendant quatre heures et demie, exposés au feu le plus violent de l'artillerie ennemie, sans brûler une seule cartouche.
Le 54« n'éprouve aucune perte ce jour-là ; le 65« compte une quinzaine d'hommes tués ou blessés.
— La division de Cissey, qui a été relevée dès l'aube par la division de Lorencez, a repris ses positions de la veille entre Mey et la route de Sainte-Barbe.
Le 20« bataillon de chasseurs est chargé de défendre le bois de Mey, devant lequel sont déployées les 5« et 6° compagnies. A ce moment, le capitaine Cugnier, qui remplit les fonctions de capitaine adjudant-major, reçoit à l'épaule droite un éclat d'obus, qui lui fait une forte contusion.
Le !•' de ligne, qui a rétrogradé avec toute la division à hauteur du village de Mey, détache le 2« bataillon pour la défense de cette position, où il élève à la hâte quelques barricades.
Le 57* et le73'' sont placés en deuxième ligne de la division et en forment la réserve.
Pendant toute la matinée, la division de Gissey reste spectatrice de la lutle et est exposée aux projectiles ennemis, bien qu'en seconde ligne.
— La division Grenier est restée en réserve à Villers-l'Ormo. Le colonel Lion, du 13« de ligne, a fait occuper ce village par les !•' et 2* bataillons de son régiment, et a déployé le 3« en avant. A neuf heures du matin, ce dernier bataillon est relevé par le 2* et va se placer en colonne en arrière de Villers-l'Orme, dans un champ entouré d'une haie vive.
Le 43« de ligne a repris également sa place de la veille, en arrière de ce village. Cette fois-ci, il est tout entier en réserve derrière le 13® de ligne.
Le 5« bataillon de chasseurs à pied, désigné pour faire Toffice de soutien des batteries établies derrière Tépaulement de Villers-l'Orme, à droite de la route de Sainte-Barbe, s'est placé, à gauche des pièces, sur le versant du coteau.
Le 98* de ligne est passé du côté gauche de la route de Sainte- Barbe, en gardant sa disposition en colonne par bataillon à l'autre; la droite des bataillons est appuyée à la route, leur direction perpendiculaire à cette route ; leur gauche plonge dans un vallon où manœuvrent des troupes du 6« corps. Le 1*' bataillon de ce régiment, formant tête de colonne, se trouve à cent mètres, face à Villers-l'Orme. Il a devant lui et disposé de la même façon, le 43« de ligne, qui fait partie de la l'* brigade : entre les deux régiments, une batterie d'artillerie a pris position.
Vers dix heures, la fusillade et la canonnade redoublent dans la direction du village de Noisse ville, où le 3« corps se trouve aux prises avec la majeure partie des forces allemandes, sans que Bazaine ne fasse rien pour le dégager.
— Le général Fauvart-Bastoul, à l'extrême droite, écrasé par Tartillerie et la mousqueteries ennemies, malgré ses vigoureux efforts, commence à battre en retraite; le 3» corps découvert va bientôt être forcé de rétrograder et de laisser l'ennemi reprendre possession de Noisseville et de l'auberge de V Amitié. Le plan de la sortie va complètement échouer.
Le terrain occupé par le 13« de ligne devient, à ce moment, le point de mire des batteries prussiennes. Le malheureux village de Villers-l'Orme est criblé d'obus qui, par un hasard heureux, font plus de mal aux maisons qu'aux hommes. Le commandant Commerçon continue, néanmoins, à se mamtenir énergiquement dans cette position, avec le !•' bataillon de ce régiment.
A trois cents mètres en avant se trouvent deux petites fermes, séparées de la route de Sainte-Barbe et entourées de jardins clos de murs. Le général Grenier prescrit au commandant Commerçon d'y envoyer deux compagnies (capitaines Dubreuil et Bourguignon), qui s'y portent au pas de course, sous une grêle d'obus. Ces positions, excellentes contre de l'infanterie, sont inutiles, même dangereuses contre de rartillerie,à laquelle elles servent de cible.
Bientôt les deux fermes s'effondrent sous les obus, et nos braves soldats y sont plus exposés qu'en rase campagne. Aussi, le général Grenier prescrit- il au commandant Commerçon de rappeler les deux compagnies. Cet officier supérieur, n'ayant pas son capitaine adjudant-major sous sa main, exécute lui-même l'ordre du général et, suivi d'un seul clairon, se dirige encourant vers les deux fermes à moitié démolies. Les deux compagnies reviennent également au pas de course, afin de s'abriter dans le village, n'ayant qu'un seul soldat légèrement blessé. Décidément les obus prussiens font plus de bruit que de mal.
Le général Grenier, remarquant alors que le capitaine Bourguignon porte sur sa tunique les médailles de Crimée et d'Italie, S€ms la Légion d'honneur, ordonne au commandant Commerçon de porter cet officier pour la décoration, ordre qui fut exécuté avec plaisir et qui eut un excellent résultat.
La position devenant intenable dans le village même, le commandant Commerçon déploie son bataillon en entier dans un chemin creux, large de deux mètres et demi environ, qui part de la route de Sainte -Barbe et dessert le village de Villersl'Orme ainsi que ses dépendances. Là, le 1«' bataillon du 13« de
ligne s^ trouve complètement défilé des projectiles ennemis. Le flanc droit de ce chemin creux s'élève à pic du côté de Fennemi. Après deux mètres de hauteur, il est soutenu par une haie vive assez épaisse. Le flanc gauche de ce chemin est beaucoup moins élevé.
Le commandant Commerçon a pris position au centre de son bataillon, juste au-dessous de la chapelle de la Salette, petit édifice de forme carrée, surmonté d'un clocheton, auquel pend extérieurement une petite cloche. Cette chapelle est naturellement la cible de Tennemi, et chaque obus qui la frappe, tout en brisant un morceau de la maçonnerie, arrache comme une plainte douloureuse à la petite cloche. De nombreux obus vont s'enfoncer, sans éclater, dans le talus opposé du chemin.
Le général Grenier, impassible, se promène en haut, près de la chapelle, et le commandant Commerçon fume tranquillement des cigarettes au-dessous. De temps en temps, cet officier supérieur monte sur la berge et va causer avec le général, puis il redescend la rampe touff'ue, pour rejoindre son bataillon.
Dans une de ces ascensions, ces deux officiers voient un spectacle lamentable. Un vieillard et une jeune femme sortent des maisons du village ; Thomme a le bras cassé par un éclat d'obus et la femme, avec une impudeur héroïque, leur montre silencieusement son ventre ensanglanté et troué par une balle I — Pauvres gens I Quel secours leur donner, si ce n*est le conseil d'aller à Metz se faire soigner dans quelque ambulance. Un soldat tombe... C'est bien ; il a fait son devoir; mais un vieillard et une jeune femme, victimes innocentes d'une guerre entamée sans cause sérieuse et conduite... c'est afl*reuxl
L'émotion du général et du commandant est indescriptible. Tous deux se regardent en silence... Enfin, le général s'adresse à son compagnon :
« Commandant, lui dit-il, vous êtes proposé pour le grade de lieutenant-colonel et je viens d'apprendre que vous êtes nommé. Je vais vous mettre à l'ordre de la division pour votre belle conduite pendant toute cette campagne. »
De son côté, le 43» de ligne, placé en réserve, en arrière du 13» de ligne, est, lui aussi, le point de mire des batteries ennemies. Le général Pradier, voyant la pluie d'obus qui tombe dans les rangs de ce régiment et ^ne voulant pas sacrifier inutilement la vie de ses soldats, donne l'ordre de se porter en avant. Placé immédiatement derrière Villers-lOrme, le 43* de ligne est défilé des feux de l'ennemi et il attend là de nouveaux ordres.
Dans cette affaire, il n'a heureusement que quelques hommes blessés. Ce jour-là, se signalent, dans ce brave régiment, par
leur courageuse attitude sous le feu de Tennemi : le commandant de Chérisey ; les capitaines Robin et Pilland ; les lieutenants Pépin, Bourguet et Eck ; les sous-lieutenants Laferrière et Girard ; le médecin-major de 1'® classe Ving ; les sergents-majors Serra, Grand et Mauné; les sergents Brumas, Roch, Portalis, Bos, Bastélica, Chancel et Giroux ; le caporal Boignô ; les soldats Gauly, Mansuit, Batligny, Pélissier et Mauné.
De la position occupée par la division Grenier, on domine les , villages de Chieulles et de Vany, en avant desquels le 6« corps essaye de continuer le mouvement de la veille. L'ennemi est revenu occuper pendant la nuit les tranchées qui défendent l'approche de Failly.
Les tirailleurs disputent longtemps le terrain; mais, malgré Fappui que leur donne la grosse artillerie du fort Saint-Julien, les pièces de campagne du 6^ corps ne peuvent lutter contre les fortes batteries de position, qui garnissent la ligne de Chailly, Failly et Sainte-Barbe.
La division de Lorencez, engagée devant Poixe et Servigny, perd peu à peu du terrain. Les batteries ennemies de Servigny tirent toujours avec une extrême vigueur.
Le combat consistant uniquement pour nos troupes, à recevoir des obus, se maintient à peu près stationnaire jusqu'à onze heures du matin.
Onze heures. Un capitaine d'état-major passe au galop, dans le chemin creux de Villers-rOrme,où se trouve abrité le 1®' bataillon du 13* de ligne, et dit aux officiers de ce bataillon : « Tout va bien. » — Juste, à ce moment, le 3* corps, à la grande surprise de tous, se met en retraite, et, sous une grêle d'obus, s'éloigne de l'ennemi par échelons et dans l'ordre le plus parfait : les autres corps ne tardent pas à suivre son mouvement. Le 6» corps, dont l'artillerie est en partie démontée, commence, lui aussi, à se rapprocher de Metz, tout en refoulant par des feux de salve, l'ennemi qui tente de le suivre.
Le 4* corps est laissé à découvert sur ses ailes par cette double retraite. L'artillerie ennemie, qui battait de ses feux les troupes du 6* corps, joint alors son tir à celui supporté déjà par le 4« corps. Les troupes qui se trouvent à la droite de celui-ci, sont également en retraite, car, de la droite, de nouvelles batteries ouvrent leur feu sur les régiments du général de Ladmirault.
La retraite du 4» corps est, à son tour, nécessaire : il faut rentrer sous Metz. Tant d'efforts doivent rester stériles. Le général de Ladmirault, voyant ce qui se passe, donne, à son tour, Tordre de se retirer aux i^ et 3« divisions de son corps d'armée. La 2» division doit former l'arrière-garde et soutenir la retraite.
Cette retraite est exécutée à onze heures et demie et en échelons, jusque sous les forts. Le fort Saint- Julien et nos batteries de 12 de la réserve générale d'artillerie de l'armée de Metz, tirent à toute volée, pour protéger le mouvement rétrograde des troupes jusqu'à ce que celles-ci aient repris les positions, qu'elles occupaient la veille avant l'attaque.
Les divisions de Lorencez et de Cissey opèrent leur retraite dans le meilleur ordre.
Le 20» bataillon de chasseurs se forme en colonne serrée, entre le bois et le village de Mey ; quelques obus éclatent sur la lisière. Une batterie de mitrailleuses vient se placer en avant de ce bois et contient les Prussiens qui, vers midi, rentrent dans leurs lignes.
A ce moment, la l"* division du 4® corps, sur l'ordre de son chef, le général de Cissey, prend position sur le plateau, en arrière de Mey, à droite de Saint-Juhen. Dans sa marche rétrograde, la division rencontre l'artillerie de la garde en batterie et les chasseurs à cheval de la garde ; contre le fort, on aperçoit les nombreux escadrons des généraux Desvaux et de Forton.
De son cAté, le 2« bataillon de chasseurs reste en position sur la lisière orientale d'un bois, situé au nord-est de Nouilly jusqu'à ce que la division de Lorencez ait entièrement quitté le champ de bataille. Ce bataillon reçoit alors l'ordre d'avoir à se retirer à son tour, ce qu'il fait en laissant sa 1" compagnie en tirailleurs, pour servir d'extrême arrière-garde et couvrir sa retraite. Cette retraite se fait en bon ordre ; elle est, du reste, heureusement protégée par le feu des forts ; de plus, elle est dissimulée en partie par des accidents de terrain.
La 1" brigade (15* et 33» de ligne), commandée par le général Pajol, prend position près du bois de Grimont et y reste jusqu'à une heure, sous le feu des batteries prussiennes.
La 2" brigade (54« et 65* de ligne) couvre la retraite, sous les ordres du général Berger. Ce mouvement s'exécute avec un ensemble admirable, en bataillons déployés, avec toute la précision du champ de manœuvre.
Dès que les généraux de Cissey et de Lorencez ont dépassé Villers-l'Orme, le général Grenier commence son mouvement, en faisant évacuer le village et dirige ses troupes sur le fort Saint- Julien.
Le 13« de ligne, ses bataillons déployés, se retire sur le bois de Grimont et, marchant sur la crête de la colline, il est bientôt aperçu par les batteries, qui, pendant ce trajet de deux kilomètres, l'accompagnent de leurs obus. Jamais, peut-être, autant de projectiles ne sont tombés sur un régiment. Cepen-
dant, par un hasard providentiel, peu d'hommes sont atteints, mais ceux qui étaient présents gardèrent longtemps le souvenir de cette route, baptisée, avec esprit, par eux : « Via dolorosa ! »
Les pertes du 13' de ligne, qui n'a guère eu, ce jour-là, fju'à souffrir des feux de rartilJerie sont heureusement faibles. Un capitaine, M. Lizon, est blessé et trente et un hommes sont mis hors de combat.
Une fois le régiment entré dans le bois de Grimont, de grands pins arrêtent Teffet des éclats des obus ennemis. On dirait des volées de bécasses, fuyant à travers les branches. A un moment, le commandant Commerçon descend de cheval. Presque aussitôt un éclat d'obus brise Tarçon de la selle et contusionne son cheval qui s'enfuit au galop. Cet animal s'arrête bientôt et revient à la voix de son maître, qui l'a échappé belle. Si cet officier n'avait pas mis pied à terre, il aurait eu infailhblement les reins cassés. Un éclat du même projectile fracasse la jambe de devant du cheval d*un officier supérieur d'état-major, qui est également descendu de sa monture. Là pauvre bête affamée continue de brouter les grandes herbes du bois, en marchant péniblement sur les trois pieds, qui lui restent valides ; le quatrième pend en Tair. Les bêtes sont plus fortes ou moins sensibles que les hommes.
En somme, malgré tout ce fracas, le 13« de ligne qui a été l'un des régiments les plus exposés au feu des batteries ennemies, ne compte, comme on Ta vu, que des pertes plus que légères.
Le 98« de hgne a battu en retraite, le dernier de la division Grenier, et, par conséquent du ¥ corps : d'abord, il a laissé traverser ses lignes par le 43<^ déjà en retraite, et couvert par une ligne de tirailleurs, ainsi que par des soldats de différents régiments qui le suivent. Cette mesure est prise pour éviter le désordre, qui pourrait naître d*un mélange d'hommes de différents corps.
Le 98" de ligne exécute ensuite sa retraite en ordre et sans pertes. Cette marche rétrograde est protégée par un feu bien nourri des pièces de 12 de notre réserve générale d'artillerie, qui se sont établies dans une batterie en terre près et en avant du château de Grimont. Les trois bataillons du régiment sont placés sur les glacis du fort Saint-Julien. Dans cette journée, le 98" perd sept hommes tués, un disparu, un officier et quarante-neuf hommes blessés.
Vers une heure de l'après-midi, le feu se ralentit ; à une heure et demie sont tirés, de part et d'autre, les derniers coups de canon, de ce combat de deux jours, qui s'appelera la bataille
4i2 FRANÇAIS ET ALLEMANDS
de Servigny. Seuls, les forts lancent encore quelques projectiles. Bientôt le canon cesse de se faire entendre, mais on voit des tourbillons de flammes et de fumée s'élever au-dessus des villages incendiés par les obus.
— Par suite de la reprise de Servigny par les Prussiens,pendant la nuit du 31 août, la division de cavalerie du 4" corps, qui était venue camper près de ce village, avec la 5® batterie du 17* d'artillerie, a été obligée, dès l'aube, de rétrograder et est venue se réfugier sous le canon du fort Saint-Julien, où elle reprend la position qu'elle occupait la veille.
Le maréchal Bazaine, placé près du château de Grimont, avec son état-major, a fait avancer la garde impériale pour couvrir le mouvement de retraite de l'armée, mais l'ennemi ne semble pas disposé à s'engager sur le plateau, comme il l'a fait le 14 août dernier. Cette première tentative lui a, sans aucun doute, coûté trop cher, pour qu'il songe à la renouveler aujourd'hui.
A deux heures, la division de Gissey s'établit en arrière, près d'un petit chemin descendant, à travers les vignes, sur Vallières.
L^, le général de Cissey vient au-devant du brave commandant Copri, du 20» bataillon de chasseurs à pied, et lui dit que le général de Ladmirault lui a témoigné toute sa satisfaction pour la valeur que la 1"* division du 4© corps a déployée à l'attaque de Servigny, et particulièrement pour le 20« bataillon de chasseurs, qui formait le premier échelon et dont la conduite a fait l'admiration de toute l'armée.
Cette communication, transmise au bataillon par le commandant, est accueillie par les cris enthousiastes de : Vive V Empereur!