CHAPITRE XXVI
La retraite sous Metz.
L'armée accumulée sur les pentes du plateau de Saint-Julien. — Retraite effectuée en bon ordre. — Les Prussiens n'osent pas poursuivre nos troupes. — La canonnade s'éteint. — Les régiments ennemis rentrent dans les villages abandonnés par nos divisions. — Allégations mensongères de Bazaine. — L'armée ralliée en arrière de la garde. — Positions des divisions Deligny et Picard. — On espère des ordres pour un retour offensif. — Conseil de guerre. — La chaleur. — Ordre à notre armée de reprendre ses anciennes positions. — Mauvaise humeur des ofâciers et des soldats. — Exclamations. — Ce n'était pas la peine de nous fture casser la gueule !... — La retraite. — « Allez-vous-en, gens de la noce... » — Un lugubre cortège. — [Retraite de la garde impériale. — Ordres de retraite. — Distribution d*eau-dt*-vie. — Les !'• et 2® batteries du régiment monté d'artillerie de la garde se portent en avant. — Retraite de la réserve générale de cavalerie. — Nouveau campement des carabiniers de la garde. — Dépérissement des chevaux. — Bourbaki inspecte les positions ennemies. — Maison fortifiée sur la route de Sarre'ouis. — Rage de nos troupes. — • Bazaine, son état-major et son escorte. — Vinvalide et le conservateur du matériel. — Retour de Bourbaki au quartier général de la Ronde. — Irritation de Bazaine contre le général de Fauvart-Bastoul. — La garde se retire la dernière.
* — Illuminations et hourras des Allemands. — Retour au Sansonnet. — Dévouement des soldats de la garde pour leurs ofSciers. — Retour de la réserve générale d'artillerie au Ban-Saint- Martin. — ytiUté des fanions. — Retour du 2« corps. — Retraite de la brigade-mixte de Lapasset. — Le 3« lanciers en extrême arrière-garde. — Retour du 3e corps. — Retour du 4« corps. — Retour du 6® corps.
La bataille, comme nous l'avons déjà dit, a été finie à onze heures. Bazaine a laissé au repos, non seulement toute la garde
impériale, mais une partie considérable des autres corps et presï^ue toute son artillerie de réserve.
Toute son armée est devant lui» faisant la meilleure contenance ; de danj^er sérieux, il n'y en a aucun et c'est s'en créer inconsidérément, que d'acculer ses lignes déployées à des obstacles infranchissables, et d'accumuler des réserves à l'entrée de défilés étroits, il suffirait, à ce moment, d'un coup de clairon, pour arrêter instantanément ce mouvement de retrfiûte et d'un simple ordre, pour reporter l'armée en avant.
La retraite s'est faite partout dans le meilleur ordre, les divisions se retirant lentement par échelons, sans que l'ennemi, dont le gros des forces n'a pas dépassé la ligue de ses retranchements, ait tenté nulle part de les inquiéter. Les troupes prussiennes, on effet, fatiguées des marches forcées qu'elles ont dû faire, pour se réunir, restent immobiles dans leurs positions. Dès que notre mouvement de retraite s'est partout dessiné, le général von Manteufïbl s'est contenté de nous envoyer des obus et de nous faire suivre par quehjues groupes de tirailleurs, puis il a cesî>é son feu. Petit à petit, la canonnade d'abord, puis la fusillade, se sont tues.
Les vergers qui entourent les villages si brillamment enlevés par nos troupes, le 31 août, étincellent maintenant de casques à pointes et de baïonnettes ; les régiments prussiens et hessois y rentrent, musique et fifres en tête, et poussent des hourras, (jui arrachent des larmes de rage à nos braves soldats, encore vaincus, par ordre du triste Bazaine, après avoir partout battu l'ennemi.
Donc les Allemands ne poursuivirent pas nos troupes, comme dit le rapport de ce traître, pour les acculer aux glacis de la place ; donc les obus de l'ennemi ne fouillaient pas les terrains en arrière des forts, invention absurde entre toutes, car les Allemands auraient dû s'exposer en plein au tir de ces forts, pour que leurs projectiles pussent arriver au delà.
Quand l'armée française s'est retrouvée dans les positions qu'elle occupait la veille, à la même heure, les Allemands n'ont plus répondu à notre feu.
Les régiments d'infanterie de hgne ont fait halte derrière les •* voltigeurs de la garde, qui sont étabhs dans une tranchée audessus de Mey et devant les grenadiers postés dans le parc de Grimont, derrière un long mur crénelé. L'artillerie de la garde est là, tout près, et l'atmée est rangée sur plusieurs Ugnes, dans la plaine qui s'étend à gauche de la route de Sarrelouis. Sur la droite, la division de dragons de Clérambault fait des évolutions, les casques et les sabres scintillent au soleil.
On espère des ordres pour un retour offensif.
Les commandants de corps d'armée passent, se rendant à "Metz, dit-on, auprès du maréchal Bazaine, pour décider si l'on se retirera dans les positions de lavant-veille, ou si l'on recommencera une nouvelle attaque. Mais, avec la consommation de munitions, qui s'est faite depuis vingt-quatre heures, avec la fatigue de l'armée, du moins des divisions qui ont donné, enfin avec la triste impression produite par notre^ retraite de la matinée, le résultat du conseil est évident à l'avance.
11 fait une chaleur horrible ; les hommes, après avoir grignoté leurs maigres provisions, s'endorment de fatigue sous un ciel de feu. Enfin, à une heure de l'après-midi, l'ordre arrive aux
commandants des corps d'armée de rentrer immédiatement
dans les campements qu'ils ont quittés le 31 août, au matin : le 2® et le 3* corps restant sur la rive droite, le 4®, le Q°, la garde et les réserves repassant la Moselle sur les ponts de Cham* bière, pour revenir sur la rive gauche.
On se met aussitôt en marche : toutes les troupes sont échelonnées en avant du fort de Saint-Julien. Les abords de ce fort sont couverts de masses considérables, dont la présence rend peu explicable le mouvement de retraite.
La mauvaise humeur des hommes est à son comble, les officiers la partagent, a Vous voyez bien, dit-on dans les rangs, qu'il ne veut pas sortir. Qu'est-il devenu depuis hier, où sont les ordres qu'il â, laissés? Et l'on nous disait que nous allions rejoindre Mac-Mahon. 11 peut nous attendre, celui-là, s'il compte surnous. »
Nos braves soldats rentrent tristes et découragés : « C'était bien la peine, s'écrieni-ils dans leur énergique langage, de se faire casser la gueule, pour prendre des positions, que l'on nous fait quitter ce matin ! »
Cette expression soldatesque résume parfaitement la situation.
La retraite sonne sur tous les points : les deux armées, ayant Fair i'agir d'accord, reploient leurs champions et leurs batteries; chacun rentre chez soi, comme gens de la noce après la fête, et vers le soir, chante, en s'en allant, le couplet de dépit :
Âlle2-vous-en, gens de U noce..»
Seulenaent, la fête est lugubre, les brancards et les cacolets encombrent la route ; les colonnes ralentissent, parfois, leur marche, afin de laisser écouler ce lamentable cortège *.