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CHAPITRE IV

Avant la sortie du 26 août

L'averse du 23 août. — Une dépêche de Bazaine. — Le 22 août, Mac-Mahon envoie une dépêche à Metz. — Un agent de police de Thionville apporte cette dépêche. — Le maréchal Bazaine reçoit l'émissaire. — Le colonel f^ewal. — Sa conversation avec Bazaine. — Une singulière réponse. — Après-demain, nous verrons! — Bazaine combine la perte de Mac-Mahon. — Bazaine nie avoir reçu cette dépêche le 23 août. — Une dépêche du colonel Turnier. — Dès preuves irréfutables. — Paroles du colonel Lewal au colonel d'Andlau. — Les témoins. — Ordres du commandant en chef pour réduire les bagages des corps. — Les Allemands coupent la conduite des eaux de Gorze. — Les approvisionnements de farine de M. Bouchotte. — Arrivée d'un convoi de blessés français. — Une ambulance française prisonnière à la ferme de Mogador. — Indignes traitements infligés par les Prussiens au docteur anglais Ward. — Départ des blessés pour Metz. — A travers champs. — A la nuit. — En vue des avant-postes. —Courageux dévouement de Tabbé Baron, aumônier supérieur du 2« corps.

— Entrée des blessés à Metz. — Au poste du Palais de Justice. — Le 23 août. — Défense des positions de Montigny-lès-Metz. — Reconnaissance du général Aymard sur la route de Bouzonville.

— Reconnaissance des 2«, 3<» et lO» chasseurs à cheval. — Le sousofflcier Vernadet, du 2« chasseurs à cheval. — Feux de nuit du Saint-Quentin. — Les carabiniers de la garde changent de bivouac. — Demande de renseignements au général Bourbaki.

— Aspect des rues de Metz. — Les gardes nationaux. — Les remparts et leur armement. — ^goïsme et indifférence de Bazaine envers les blessés. — Trop de bienveillance envers les prisonniers allemands. — Les deux officiers badois au café du Chrand Balcon, — Le 2« corps reforme ses compagnies de partisans. — Allocation du général Lapasset au peloton d'éclaireurs du 3* lanciers. — Sortie de nuii des éclaireurs des divisions de Montaudon et de Castagny sur la Grange-aux-Bois. — Fourrage de la division Aymar d à Villôrs-rOrme. — Belle conduite du dragon Jean- Marie Bars du 3»» régiment à Rèzonville. — Les compagnies d*éclaireurs volontaires du 6« corps. — Leurs officiers. — Leur but.

— Le colonel Hanrion, du 26« de ligne, est échangé et rentre à Metz. — Réduction des rations de viande et de fourrage. — Dépêche de Bazaine du 25 août, — Réunion de la division de Forton à la division Desvaux. — Le conseil de guerre du Ban-Saint- Martin. — L'ordre de départ — Avant-postes de dragons du 3e corps. — Au fort Saint^ulien. — Le colonel Protclie. — Les Allemands prennent possession de la redoute abandonnée de Saint-Privat-lès-Metz. — Le lieutenant-colonel Goybet du 4« dragons est blessé par une chute de cheval. — Les petits dépôts. — Reconnaissance de nuit des francs-tireurs du 4» de ligne. — Pluie.

— Le régiment des guides est détaché de la division Desvaux.— La cavalerie de la garde à Pile Chambiôre. — Animation des rues de Metz. — Le général Bourbaki au fort de Queuleu. — Emploi de la farine par les soldats. — La garde impériale reçoit l'ordre de départ. — Son itinéraire. — Positions à prendre le lendemain. — Joie de l'armée.

23 Août. —Au point da jour, une violente averse s'abat sur la vallée de la Moselle. Le ciel, chargé de gros nuages sombres, est à la pluie. Depuis le matui jusqu'à trois heures de Taprès-midi, il fait un temps affreux.

Tandis que la France épuise toutes ses ressources dans Tespoir de dégager Bazaine, qui s'est fait bloquer volontairement et n'a nulle intention de quitter son repaire du Ban-Saint- Martîn, tandis qu'un ministère, aveuglé par les craintes d'une révolution à Paris, pousse Mac-Mahon et l'Empereur vers le gouffre de Sedan, que fait à Metz le conspirateur obstiné? Il attend les événements et continue à mystifier ses troupes, avec une audace et une perfidie sans pareilles. Cent quatre-vingt mille hommes sont joués comme des enfants par le misérable chargé de leur salut et du salut de la France 1

A cette date du 23 août, Bazaine expédie à TEmpereur une nouvelle dépèche aussi peu explicite que les précédentes, mais qui parvient toutefois à destination, elle porte :

« Les derniers renseignements indiquent un mouvement du gros des forces ennemies, et il ne resterait à cheval sur les deux rives de la Moselle que les armées du prince Frédéric- Charles et du général Steinmetz.

« Des témoins oculaires affirment avoir vu des équipages de ponts entre Ars et Gravelotte. Si les nouvelles ci-dessus se confirment, je pourrai entreprendre la marche que j'avais indiquée précédemment par les forteresses du Nord, afin de ne rien compromettre.

« Nos batteries ont été réorganisées et réapprovisionnées» ainsi que Tinfànterie. L'armement de la place de Metz est presque complet, et j'y laisserai une division, car les travaux de Saint-Julien et de Queuleu sont loin d'être terminés. L'état moral et sanitaire des troupes laisse moins à désirer. Nos pertes ont été si considérables dans ces derniers combats, que les cadres sont très affaiblis. J'y pourvoirai autant que possible. »

Cette dépèche du 23 semble indiquer, de la part de Bazaine, l'intention de se préparer de nouveau à marcher. Bazaine a nié qu'il eût été poussé à cette initiative, par aucune communication du maréchal de Mac-Mahon, l'informant qu'il était déjà en marche pour venir le soutenir. S'il faut l'en croire, il y aurait été seulement déterminé par les indications qu'il aurait recueillies sur les dispositions de l'armée ennemie et sur son effectif.

En faisant cette déclaration, Bazaine mentait avec la plus rare impudence et sans le moindre respect pour son bâton de maréchal de France î

Le 22 août, en effet, après avoir reçu la lettre fatale, qui décidait sa marche vers le nord, le chef de l'armée de Châlons, expédiait ces télégrammes :

Le maréchal de Mac-Mcihon au général commandant à Verdun.

Aa commandant supérieur de Montmédy,

Au maire de Longuyon,

« Envoyez au maréchal Bazaine la dépèche très importante que voici : faites-la lui porter par cinq ou six courriers auxquels

VOUS payerez, pour remplir cette mission, les sommes nécessaires, quelque élevées qu'elles puissent être :

« MaC'Mahon à Bazaine^

« Reçu votre dépêche du 19, Je suis à Reims : je marche dans la direction de Montmédy. Je serais après-demain sur TAisne, d*où j'opérerai, suivant les circonstances, pour vous venir en aide, »

Le lendemain, 23, un agent de police de ThionvilUe, homme leste, adroit et intelligent, qui a déjà offert plusieurs fois de traverser les lignes prussiennes, pénètre, en effet, dans Metz cerné par les hordes allemandes et, dans l'après-midi, remet cette dépèche, roulée en cigarette, à un des officiers les plus remarquables du grand état-major, le colonel Lewal, aujourd'hui ancien commandant de corps d'armée et ancien ministre de la guerre.

Cet officier supérieur apporte aussitôt cette dépêche et comme d'habitude au maréchal Bazaine, lui demandant s'il n'a rien à envoyer par le courrier. Celui-ci lui répond que non et de conserver l'homme. Le colonel Lewal salue pour se retirer, lorsque le maréchal lui dit :

« Attendez, nous allons voir ce que dit cette dépèche. » Il l'ouvre et la lit tout haut; on connaît sa contenance. A ce moment, le colonel, qui connaît à peu près la position des armées ennemies, est frappé du danger que court l'armée de Châlons, pouvant être attaquée de flanc par des forces supérieures et s'écrie :

« Mais, monsieur le maréchal, il n'y a pas de temps à perdre? il faut partir de suite ! n

Le maréchal réplique :

« Tout de suite ! Tout de suite ! c'est bien tôt.

« Je veux dire demain, ajoute le colonel.

« Après-demain, nous verrons », dit Bazaine; puis il allègue des nécessités de ravitaillement en vivres et en munitions, qui doivent prendre assez de temps. Le colonel insiste pour que ces opérations soient menées très rapidement, s' efforçant de faire ressortir l'urgence du départ; puis il demande au maréchal de vouloir bien supprimer, d'une manière complète, tous les bagages.

« Une discussion s'engage à ce sujet, et le maréchal Bazaine dit à son interlocuteur à la fln de l'entretien :

« Jo vous ferai appeler, quand il y aura lieu d'étudier le mouvement de sortie.

— Le plus tôt sera le mieux, croyez-moi, » reprend le colonel Lewal. Et il sort joyeux de la bonne nouvelle qu'il vient d'apprendre, car c'est un honnête homme, qui a le cœur bien français.

Après- demain notis verrons ! Quelle parole ! Le maréchal mentait : « Je serai après-demain sur TAisne, »> c'est-à-dire le 25, la dépèche ayant été reçue le 23.

Mac-Mahon, ce jour-là, comptait sans doute camper à la tombée de la nuit, autour de Vouziers ou d'Attigny, et il occupa effectivement ce môme soir les deux endroits. Ils sont situés à douze lieues de Montmédy, ce qui veut dire à deux fortes étapes, en Éulmettant que l'armée pût suivre le chemin Je plus court. Alors, Mac-Mahon aurait atteint Montmédy le 27, lieu de rendez-vous indiqué par le maréchal Bazaine lui-même, dans sa missive du 19. Voilà ce que le raisonnement, la logique pure indiquait, les lenteurs de Mac-Mahon, depuis le 25, échappant au calcul des probabilités.

Donc, il fallait faire de suprêmes efforts pour parvenir à Montmédy, en même temps que l'armée de secours. Sinon, elle se trouverait bloquée entre les bandes du prince de Saxe, de Frédéric-Guillaume et de Frédéric Charles, sans aucun espoir de salut.

Bazaine le comprenait bien et il s'en réjouissait, puisque son plan exigeait l'anéantissement de nos dernières forces régulières. Et l'on va voir quels artifices il combina, pour rendre leur perte infaillible.

En songeant à quitter Metz tout au plus le 26, il ne pouvait ignorer que le premier jour serait occupé par une sanglante bataille, qui retiendrait ses troupes sur place, de sorte que leur marche commencerait seulement le lendemain. Il leur faudrait ensuite franchir vingt-cinq lieues : huit de Metz à Thionville, dix-sept de Thionville à Montmédy, en tout quatre étapes; avec les chances les plus favorables, elles n'atteindraient donc le lieu du rendez-vous que le 30, tandis que Mac-Mahon y serait parvenu le 27 ou le 28. Et alors, Bazaine n'eût trouvé à Montmédy que les restes de l'armée de Chàlons, des cadavres et des blessés. Peut-être même ne serait-elle pas arrivée jusque-là, ayant été détruite auparavant. Alors, pourquoi chercher à la rejoindre? 11 fallait, sans doute, ménager l'opinion, abuser l'armée du Rhin ; mais, pour obtenir ce résultat, un vain simulacre de départ suffisait. Le maréchal allait prendre ses mesures en conséquence.

Plus tard, Bazaine a nié que la dépèche du 23 loi eût été remise à cette date: il a osé soutenir que le cojonel Lewal ooaÂHidait le 23 avec le 29, joar où est arrivée une dépêche du général Ducrot. Mais x^usieurs flaits infirment cette déclaratkm de Thorome de Metz. Ainsi le 27, le colonel Tumier, cotnmandant de Thion ville, adressait assez facilement des courriers à Metz et indiquait exactement, par Tavis suivant, la position de Tannée du maréchal de Mac-Mahon.

« ?7 ot 28 août.

« Général Ducrot commande corps Mac-Mahon et doit se trouver aujourd'hui, 27, à 8tenay, gauche de l'année ; se tenir prêt à marcher au premier coup de canon.

« TUBMIER. »

Peut-en admettre que le colonel Tumier n^aît pas profité, en adressant la dépôche du 27, de l'occasion si naturelle de rappeler la dépèche du 23, s'il n'avait été persuadé qu'elle fût parvenue à Metz ?

Il y a plus, lo colonel précise, dans des termes qui ne laissent aucun doute : il ne peut confondre le 23 avec le 29, par cette raison que le 27, il a parlé de l'arrivée de cette dépêclie à plusieurs témoins, entre autres au colonel d'Andlau. Le 26, en efifôt, après que Tordre eût été donné à l'armée, qui était passée sur la rive droite de la Moselle, de regagner ses cantonnements*, et comme les officiers de l'état-major général désappointés de ce qui se passait, exprimaient leurs sentiments en termes assez vîfe, le colonel Levral, causant avec le colonel d'Andîau, Ini dit:

ic Tout crfa est bien ptvts triste que vous ne le pensez, car le maréchal sait par une dépêche reçue le 23, que le maréchal de Mac-Mahon e^ en route pour venir à lui. v>

Qninze jours plus tard, il parla de farrivée de cette dépêche aumaréchfd Canrobert, qui se refusa alîBolumcnt à croire à cette ncravelle.

La confidence faite a» colonel d'Andlau suffit à elle sewle, povtr réfuter toutes les dénégations de Bazaine; est alors le colonel Lewal aurait été ofeligé, te 26, de deviner qull arriverait le 29 xme dépêche.

Le messager, qui a. «R)orté oeftte dépêche, allégua le maréchal Bazaine, est demeuré inconnu ; mais combien sont morts obscurément de ces généreux citoyens, qui avaient accepté cette

dangereuse mission de transmettre Jes dépêches entre les chefe d'armée? D'ailleurs, si le porteur n'a pu être retrouvé, il a été vu, tout au moins, dans le bureau même du maréchal, le 23, à la date indiquée par le colonel Lewal, par un firanc-tireur, qui devint plus tard officier, le sous-lieutenant Mouth, et qui profita des indications de cet émissaire pour sortir à son tour de Metz. Outre les dépêches dont Bazaine n'a pu nier la réception, plusieurs autres lui furent adressées par diverses voies. De nombreux émissaires furent dirigés vers Metz par l'Impératrice et le ministre de la guerre; il en fut envoyé de différents points de la ligne des Ârdennes par le général Dejean, par l'intendant général Wolff, par l'intendant de Prével, par le commandant Magnan, parle capitaine d'état-major Vasseur.

Ainsi donc, la dépêche du maréchal de Mac-Mahon, reçue le 23, resta sans réponse et Bazaine cessa absolument de corresi)ondre avec son collègue.

Mais, quels que soient ses plans cachés, le commandant en chef ne peut rester complètement immobile et étaler un désir absolu d'inaction. Il affecte, en conséquence, des velléités mensongères. Le 23, aussitôt après avoir reçu la dépèche de Mac- Mahon, il ordonne de faire réduire les bagages le plus possible et de ne laisser aux compagnies, ainsi qu'aux escadrons, que ce qui leur est strictement nécessaire, en raison des mouvements mêmes que Varmée peut être appelée à faire. Il prescrit en outre aux officiers de n'avoir plus qu'une cantine pour deux et de n'emmener avec eux aucun cheval de main. Le nombre des voitures de chaque régiment est porté de sept à trois. On crée dans chaque corps un dépôt à Metz, où Ton verse l'excédent des bagages.

Le 23 août, la ville de Metz éprouve une première privation : celle de l'eau. Des espions ayant fait connaître aux Allemands l'existence de la conduite des eaux de Gorze, ceux-ci s'empressent de la rompre. Cette conduite est barricadée dans la vallée de la Mance, à l'ouest d'Ars et à Vaux, après que les eaux en ont été détournées. Le château d^eauy vaste réservoir destiné à recevoir celles-ci, est dès lors complètement à sec. Ce monument d'utilité publique, terminé en 1866 et situé tout en haut de la ville, près de la rue des Récollets, est surmonté d'une tour assez élevée, terminée par une lanterne octogonale, qui peut servir d'observatoire.

Nous verrons plus loin que cette conduite servit plus d'une fois aux émissaires, qui voulaient pénétrer dans la place ou scHTtir de Metz.

A partir de cette date du 23, les Messins n'eurent plus que

Teau de la Moselle, distribuée au moyen d'une pompe à feu, et sur la rive gauche de cette rivière les sources limpides de Sey et de Plappeville,

A cette époque, on sait qu il existe dans les magasins de Metz des rations pour environ deux cent mille hommes, pendant deux mois. Le froment et la farine sont surtout abondants, grâce aux nombreuses provisions qu'a faites un industriel de Metz bien connu, M. Bouchotte, pour son commerce avec la Bavière rhénane et le Luxembourg.

Cette ressource était inespérée et grâce à elle, notre armée put tenir deux mois, dans ses positions, car les ressources en vivres n'étaient pas abondantes et déjà cette pénurie avait fait adopter une mesure efficace, celle de ne donner à chaque partie prenante qu'une seule ration de vivres.

En campagne, on le sait, les officiers, suivant leur grade, ont deux, trois ou un plus grand nombre de rations. Le maréchal de France en a vingt-quatre, parce qu'il doit avoir des domestiques civils à nourrir. Durant le blocus de Metz, chaque officier ne reçut, comme le soldat, qu'une seule ration.

Le 23, à trois heures du matin, arrive à Metz un convoi de deux cent onze blessés français] de la journée du 16 août, que les Prussiens viennent de renvoyer dans nos lignes. Ces vaillants mutilés avaient été transportés, le soir même de la bataille de Rézonville, dans la ferme de Mogador située contre Gravelotte, et qui avait été transformée en ambulance.

Le 17, à sept heures du matin, un capitaine de houzards de Ziethen se présenta à cette ambulance et donna l'ordre de l'évacuer, les Prussiens ayant intérêt à s'emparer de la ferme, à cause de sa position stratégique : cet officier fait monter ses compatriotes dans les voitures de l'ambulance française et renvoie ensuite celles-ci, sous escorte, pour permettre à nos blessés d'être transportés à l'ambulance de Vionville. Là, nos malheureux soldats, après avoir été descendus des voitures avec une révoltante brutalité par les hommes du sieur Eischstadt, capitaine de place de cette localité, passent cinq jours de souffrances, soignés avec le dernier dévouement par le chirurgienmajor, docteur Poudet, et par un médecin anglais, le docteur Ward. Ce dernier est frappé et brutaliséjpar des officiers prussiens, en se rendant à Gorze chercher du linge pour nos blessés ; un Allemand lui prend son cheval. D'autres officiers lui manifestent, il est vrai, leurs regrets de ces actes indignes et lui ofl^rent à dîner, mais M. Ward refuse le repas comme les excuses, se réservant de porter à la connaissance de son gouvernement et du monde civilisé, la conduite des Allemands, qui osent mal-

traiter et voler un Anglais*, citoyen d'une nation neutre, accomplissant une mission cVhumanité et couvert par la convention de Genève.

Toutefois, le lundi 22 août, on annonce leur départ pour Metz à nos pauvres blessés de Vionville et, après leur chargement dans les voitures de Tambu lance et une attente de trois heures, on se met en marche, sous la conduite du baron von Czettritz, lieutenant au !•' régiment de dragons de Brandebourg. Après une halte prolongée à Gravelotte, le convoi quitte la grande route et se dirige vers Ars-sur-Moselle. Là, on le fait sortir du chemin, pour le faire monter sur un champ plus élevé; il est impossible de décrire les cris et la souffrance de nos blessés secoués et bousculés dans tous les sens par les fossés et la voie ferrée, que l'on fait franchir aux voitures.

Enfin, le convoi fait halte et demeure immobile pendant deux heures sous la garde des dragons prussiens. On attend la tombée de la nuit, et, quand l'obscurité est complète, les voitures refranchissent le fossé et la voie ferrée, pour reprendre la route*et tra-' verser le camp prussien. Arrivé aux avant-postes, le lieutenant von Czettritz arrête le convoi. 11 s'agit de franchir Tespaco qui sépare les premières lignes prussiennes et françaises. Il est minuit. On doit en outre aborder les avant-postes français et leur faire accepter l'annonce de l'arrivée d'un convoi de deux cent onze malades français, avec doux ambulances et leur personnel, en tout près de soixante voitures.

On comprend tout le danger qui attend celui qu'on va charger de cette mission périlleuse. Sans attendre que qui que ce soit fût désigné, le digne abbé Baron, aumônier supérieur du 2« corps, s'avance alors et offre de S3 charger de ce message. C'est avec un vif sentiment d'admiration et aussi de frayeur, qu'on le voit, armé d'une lanterne, s'avancer sur la route, marcher hardiment en avant, puis enfin disparaître au loin. Tous les cœurs le suivent attentifs, au moindre bruit, redoutant quelque coup de feu, mais rassurés cependant de n'entendre aucune détonation.

Une heure se passe dans cette terrible attente : enfin, on entend le clairon français répondre au trompette allemand, qui précède le convoi.

La mission du digne aumônier supérieur du 2« corps est accomplie avec succès. Les voitures se remettent alors en marche et bientôt l'abbé Baron apparaît avec sa lanterne, suivi d'un officier et de quelques soldats français du 55« de ligne. Tout le monde acclame chaleureusement le digne prêtre : les dragons prussiens eux-mêmes sont remplis d'admiration et

leur chef, le baron von Czettritz, serre la main d(\ Tabbé Baron, le complimente avec cordialité et le remercie.

Toutefois entré à Metz, le convoi se dirige vers Fambulance du Palais de Justice, devant laquelle il arrive à trois heures du matin. Malheureusement cette ambulance est encombrée. Que faire à une heure aussi avancée de la nuit ? Heureusement le poste de la garde nationale, situé en cet endroit, a été témoin de l'arrivée du convoi et de l'embarras des docteurs ; aussitôt ces braves gardes civiques évacuent leur corps de garde, y installent les blessés, et s'empressent, avec le concours et d'après les indications d'une excellente sœur de charité^ de leur donner les premiers soins. Cet acte d'humanité se passe de tout commentaire.

2« corps. — A partir du 23 août, tous les corps fournissent de nombreux travailleurs, pour établir des tranchées-abris r^iant les forts.

On forme, par chaque brigade, sauf dans la garde, une compagnie dlnftmterie et un peloton à cheval d'éclaireurs volont€tlres.

Le l" bataillon du 40« de ligne, qui fournissait jusqu^alors le service du fbrt Moselle, remonte au fort Plappeville et y rejoint les deux autres bataillons de ce régiment. Un bat€dllon du 40^, relevé chaque jour, fournit trois compagnies de grand'garde en avant de ce fort, entre le village de Lorry à droite, et le ravin qui conduit à Lessy à gauche. Les postes avancés de ces grand*gardes échangent journellement des coups de fusil avec ceux de Tennemi et fréquemment des hommes blessés sont ramenés au fort.

Néanmoins, l'ennemi ne paraît jusqu'à présent vouloir tenter aucune attaque. Le canon du fort le tient d'ailleurs à distcmce respectueuse. Les trois compagnies disponibles du bataillon de service se tiennent en alerte au fort, prêtes à renforcer les grand'gardes en cas de besoin. Les deux autres bataillcois fournissent incessamment tous leurs hommes disponibles au rude travail de l'achèvement du fort.

Le 2a, la division de cavalerie de Valabrègue exécute un fourrage à Sey et à Chazelles. Cette opération 4 laquelle prennent part des escadrons du 4« chasseurs à cheval et de la brigade de dragons Bachelier, sous la protection des 5« et G° escadrons du 5« chasseurs à (Aeval, commandés par le lieutenantcolonel d*Agoult, réussit admirablement.

3« fiorps. — Le temps s'est mis au froid et à la phûe. Le mardi 28 se passe, de même que les journées précédentes, dans un calme profbnd.

Du 23 au 25, Iô 2f corpe orgaaiee la défense des positions de M^HiUgny-lès-Metz. La ligne de Pont-à-Moosson est coupée et on solide retranchement est élevé entre la gare» qui est mise en état de défense et l*embranchement de la ligne de Thionville. Partout on creuse des tranchées-abris. On construit une forte batterie située à droite du chemin de fer et s'appuyant sur ce dernier. Toutefois, on néglige de se maintenir dans la redoute à peine ébauchée de Saint-Privat.

L'ennemi, établi à neuf cents mètresde ces positions» échange journellement quelques coups de feu avec les grandgardes.

A la date du 23 août, par ordre du maréchal commandant en chef, il est formé, dans chaque brigade d'infanterie, une compagnie déciaireurs volontaires.

Le 62<* de ligne fournit, outre son contingent de volontaires, le capitaine Moulis conunandant la compagnie et le lieutenant Bi^iau.

Le capitaine de Cantillon, le sous-lieutenant Caiendini, et cinquante-cinq volontaires du 69* de ligne, entrent dans la composition de la compagnie d'éclaireurs de la 2^ brigade de la 2» division du 3« corps.

A trois heures du matin, une reconnaissance est opérée sous les ordres du général Aymard, sur la route de Bouzonville avec la 1" brigade de la 4^ division du S» corps. Le ll«bataillon de chasseurs àpied va prendre position avec Tartillerie, en avant de la ferme de ChâtiUon, détachant les l'^* et 3* compagnies du bataillon en tirailleurs, dans les vignes qui bordent la rive droite de la Moselle. Ces tiradlleurs s'avancent jusqu^à cinq cents mètres au delà de la ferme, pendant que Tennemi replie ses avant*postes et se forme en bataille à gauche de Mabroy. La reconnaissance terminée, nos troupes rentrent dans leurs campements vers sept heures du matin.

4» corps. — La distribution de la viande de cheval commence au 4* corps. Le sel va manquer. Les rations de foin sont supprifaiées. On se demande par quel miracle d'industrie, les soldats des !*• et 2* divisions de ce corps d'armée peuvent vivre sans bidons, sans marmites, sans sacs et continuer à se bien porter sans couverture et sans tente-skbri. C'est dans de semblables circonstances que Ton retrouve toutes les qualités françaises. Elles suppléent heureusement à tout. Cependemt les effets de cuisine des compagnies augmentent à vue d*œil, les uns officiellement livrés par les comptables du campement, les autres dénichés çà et là, à droite, à gauche, dans les fossés dés routes ou dans les siUons des vignes. Les cartouches sont en bon état. On peut reconomencer la lutte.

6* corps. — Les travaux de défense continuent, les tranchéesabris sont perfectionnées, les batteries en terre achevées. Dans la journée, le Saint-Quentin lance, à plusieurs reprises, des obus de 24 à Fennemi, lorsque celui-ci essaie d'établir ou de fortifier ses positions.

La 12« batterie du 8« d'artillerie construit, pendant les journées du 23 au 25, les batteries du Sansonnet et du Goupillon, battant la plaine et les débouchés de Woippy.

L'ennemi est toujours aux Petites-Tapes; il parait occuper Saint-Rémy avec une division, ce qui a rapproché les avantpostes de nos troupes établis à Woippy et les a amenés à échanger des coups de fusil.

Entre Woippy et Saulny, sur la côte dominant la route au nord, il y a un épaulement, des tranchées-abris et une ligne en crémaillère. Dans la matinée, les deux petits bois de Saulny et de Woippy sont évacués par les Prussiens, ainsi que les tranchées-abris faites sur cette côte. L'ennemi occupe Vigneulles.

Dans la soirée de la veille, on a remarqué beaucoup de feux au-dessus du bois de Plesnois.

Le commandant Donnât, du 10«chasseurs à cheval, est envoyé en reconnaissance avec deux escadrons de son régiment, vers cinq heures du matin, dans la plaine de Thion ville, entre Ladonchamps et la Moselle. Cet officier supérieur déploie un escadron en tirailleurs et un en réserve et échange avec les uhlans quelques coups de fusil. Cette reconnaissance s'arrête naturellement à gauche, à hauteur du château de Ladonchamps, occupé par l'infanterie ennemie à laquelle on ne peut prêter le flanc sans danger; à droite, on peut encore s'avancer jusqu'à hauteur des Maxes. Dans cette reconnaissance, un chasseur du nom de Lepart est blessé et le sous-lieutenant de Préval a son cheval atteint à l'encolure par une balle.

A midi, les 3" et 4<» escadrons du 2« chasseurs à cheval partent aux avant-postes de la Maison-Rouge, sur la route de Maizières, pour y relever deux escadrons du 3« chasseurs à cheval. Les vedettes du 3e escadron sont placées à sept cents mètres du château de Ladonchamps, dont le jardin est toujours occupé par les tirailleurs ennemis. De la maison du garde-barrière du chemin de fer de Thionville partent quelques coups de feu. Le 3' escadron soutient les éclaireurs du 4«. On aperçoit sur les hauteurs, du côté de Malroy, l'emplacement d'un vaste campement. La rive droite de la Moselle est parcourue par un détachement du 2« chasseurs à cheval.

Ce détachement, sous les ordres du lieutenant Rouvray, a reçu l'ordre de partir vers une heure de l'après-midi, pour opérer

une reconnaissance, en avant du fort Saint- Julien, dans la direction de Malroy.

Ce peloton se rend à ce fort, en traversant Metz et le village de Saint- Julien. Sa mission est surtout de reconnaître la rive droite de la Moselle. Quelques éclaireurs sont envoyés en avant; Tun d'eux, en se repliant, est chargé par un dragon prussien; le cheval de ce dernier s'emporte, et, malgré les efforts de son cava- Her pour le retenir, arrive ventre à terre sur la troupe de soutien. Le maréchal des logis Vernadet s'avance au pas, attend tranquillement le dragon ennemi et le traverse de part en part d'un vigoureux coup de pointe.

Quelques coups de fusil partent, à ce moment, des vignes de Malroy et du village de Chieulles. Le peloton, dans sa reconnaissance, entoure le bois de Grimont et reste en vue de la Maison-Blanche, sur la route de Sainte-Barbe et du village de Mey. Il signale la présence de deux grands camps, Tun à Malroy, l'autre à Sainte-Barbe.

Un peloton du 3" chasseurs à cheval, commandé par le lieutenant de Lapérouse, opère également une autre reconnaissance sur la rive droite de la Moselle. Il engage une légère escarmouche avec des tirailleurs ennemis. Cette reconnaissance, ainsi que les précédentes, constate, qu'à chaque instant, l'ennemi rétrécit le cercle, qui doit nous étreindre et continue sans relâche ses travaux de défense.

Pendant la nuit du 23, trois ou quatre détonations partent du Saint-Quentin, qui tire sur la flamme des feux des bivouacs ennemis.

Garde impériale, — Entre quatre et cinq heures du matin une vive fusillade se fait entendre; elle paraît être exécutée du côté de Lessy.

Dans la matinée, le général Desvaux, commandant la cavalerie de la garde, vient lui-même faire changer l'emplacement du bivouac des carabiniers. On recule les chevaux et les tentes de cinquante mètres environ. Cette opération a pour inconvénient de faire échanger à ce régiment un emplacement sec pour un terrain humide et boueux.

Vers onze heures et demie, le capitaine Foucher, de l'état major général, vient réclamer au général Bourbaki de nombreux renseignements, avec ordre d'attendre la réponse aux différentes questions posées.

Il faut espérer, d'après la nature des renseignements demandés, d'après la hâte que l'on paraît avoir à les posséder, que l'armée ne tardera pas à se mettre en route. Dieu veuille qu'il en soit ainsi, car tout relard semble préjudi-

ciable au point de vue des opérations mômes et à celui du moral de l'armée.

Le capitaine Foucher doit attendre pendant cinq heures ces renseignements et ne retourne au grand quartier général qu'à quatre heures et demie du soir.

D'après le bulletin de renseignements du grand quartier général. parvenu à onze heures du soir, il semble probable que les Prussiens réduisent le nombre des troupes, dont ils disposent devant Metz et qu'ils en dirigent une partie sur Verdun.

24 AOUT. — Depuis, quelques jours, Metz a repris, sinon sa physionomie habituelle, du moins un aspect plus calme ; la ville troublée et bruyante est redevenue à peu près silencieuse ; les longues files de voitures, de transports, de eacolets, ont cessé de circuler, et la multitude encombrante des paysans s'est peu à peu écoulée ; tout rentre dans l'ordre et s'organise pour la défense. Çà et là un soldat blessé se promène ou fume devant la maison qui Ta recueilli ; ailleurs, une escouade vient renouveler sa batterie de cuisine trouée par les balles ou perdue sur les plateau» de Gravelotte ou d'Amanvillers ; plus loin, un fantassin, triomphalement juché sur un grand cheval de cuirassier prussien, croise une estafette qui court au galop porter des ordres et des dépêches. Au milieu de ce va-et-vient, placez, de loin en loin, un convoi qui passe avec son escorte, ajoutez-y une compagnie de gardes mobiles marchant en bon ordre ou un misérable espion, conduit à la place, au milieu des huées . de la foule et on aura à peu près l'aspect des rues de Metz pendant le jour.

A six heures du soir, le tambour bat, le clairon sonn^ : de toutes les maisons sortent les gardes nationaux en blouse, en casquette, la giberne au dos, le fusil sur l'épaule et la baïonnette au côté. L'enceinte entière de la ville a été répartie entre les cinq bataillons de la garde nationale. Des postes solides y ont été distribués de place en place, des sentinelles nombreuses surveillent les abords, toutes prêtes à avertir leurs camarades à la moindre alerte ; chaque homme connaît le lieu qu'il doit occuper et défendre en cas de combat ; rien n'a été négligé de tout ce qui peut mettre l'enceinte à l'abri d'une surprise.

Partout où l'ennemi peut parvenir, Ton a disposé une nombreuse artillerie ; des pièces de 12 protègent les flancs des bastions avancés et les immenses pièces de 24, abritées sous d'épais revêtements de maçonnerie recouverts de terre, allongent leur bouche de bronze par des embrasures formées de gabions et de sacs à terre. Tout à côté, sont empilés les boulets, les boîtes à mitraille, les gargousses ; dans de petits magasins

AVANT LA Sortie du 26 août 83

placés à couvert du feu de Tennemi sont les munitions de réserve, les grenades, les fusées et ces innombr€j)les outils que réclame le maniement des pièces de position.

Ce n'est pas pour la première fois que l'ennemi parait devant les murailles messines : pendant tout le moyen âge, Metz, ville libre, a lutté contre les ducs de Lorraine et est restée libre malgré tous leurs efforts ; en 1444, un ennemi plus redoutable a attaqué la fière cité : c'est Charles VII, roi de France, et les Messins obligent le vainqueur des Anglais à lever le siège ; en 1552, c'est devant ces murailles, que vient se briser toute la puissance du vieil empereur Charles-Quint; en 1815, enfin, non seulement Metz repousse l'ennemi, mais après la paix, quand Paris est occupé, quand la France est écrasée, sans tcoupes régulières, presque sans munitions, la vieille cité lorraine ne permet pas aux Alliés de franchir ses portes.

Pendant que la population de Metz déploie un admirable dévouement et est prête à tous les sacrifices pour sauver l'honneur de la ville, le commandant en chef de l'armée du Rhin est invisible pour tous, habitants et soldats. Renfermé dans son quartier général, jamais il ne passe une revue. L'égoîsme et la sécheresse cruelle de cet homme se montrent à nu dans l'indifférence qu'il affecte pour ces milliers de malheureux tombés blessés sur les champs de bataille, victimes du devoir et de la discipline et sacrifiées à des calculs ambitieux, dans lesquels la pensée du salut public n'entre pour rien, '

Jamais Bazaine ne se dérange pour faire la moindre visite à ces nombreux blessés, qui encombrent les hôpitaux. Jamais il ne cherche à adoucir leurs maux ; jamais il ne songe à avoir pour eux ces paroles consolantes et affectueuses, témoignages d'intérêt, qui, répétées de bouche en bouche, resserrent les liens entre le chef et ses soldats et sont pour celui qui souffre un précieux soulagement.

Ainsi n'agissent pas les commandants décorps, les généraux, les officiers de tous grades, qui témoignent à leurs subordonnés un intérêt de tous les instants. Leurs soins, leurs égards, leurs rapports incessants avec les troupes, ont pour effet de conserver la discipline dans des circonstances douloureuses et difficiles. Vaillante dans les combats, résignée dans les privations, constamment prête à tous les efforts comme à tous les sacrifices, cettç noble armée de Metz méritait un sort meilleur que celui que lui infligèrent la coupable insouciance et les intrigues égoïstes de son chef!

Si Bazaine montre une telle dureté pour les siens, il fait preuve, au contraire, envers les prisonniers prussiens qui

entrent dans Metz, d'une bienveillance trop significative et use à leur égard de procédés que le seul sentiment d'humanité ne peut justifier.

Ces prisonniers sont assez souvent des déserteurs, des fuyards, comme il s'en rencontre dans presque toutes les armées ; mais quelques-uns ont été pris les armes à la main et les facilités de circulation qu'on leur accorde, ont le grave inconvénient d'entretenir les moyens d'espionnage.

Deux officiers badois sont pris, le 27 juillet, on doit se le rappeler, aux environs de Niederbroon, pendant qu'ils coupent les lignes télégraphiques.

A leur arrivée à Metz, la foule que les gendarmes ont peine à contenir, assiège les abords de la gare. On s'attend à les voir conduire à la prison militaire ; mais non, on les dirige à l'hôtel de VEurope, où ils prennent place à table, après avoir quitté l'uniforme prussien pour revêtir des habits civils ; dans la soirée on peut voir ces deux officiers au café du Grand Balcon, L'un d'eux porte au nez une cicatrice, qui le rend parfaitement reconnaissable ; aussi est-il bientôt entouré par la foule, qui entend se charger elle-même de le mener à la prison militaire. Mais les agents qui pullulent dans Metz, interviennent pour protéger les deux Badois, les font évader par une porte dérobée et mettent fin à l'agitation de la rue, par l'arrestation de quelques citoyens.

Le 24 aoOt, le maréchal Bazaine prescrit au général Coffinières de rejeter deux ponts sur chacun des bras de la Moselle, formant l'Ile Chambière, en aval de la ville, et avec les ressources locales, afin de ménager le matériel de l'armée.

Dans l'après-midi, neuf cents prisonniers allemands sont échangés aux avant-postes. Les nôtres nous seront remis dans quelques jours.

2« corps, — Les nouvelles exactes du dehors font absolument défaut; le bruit court que Mac-Mahon aurait remporté une grande victoire. On ne dit pas où ; les Prussiens auraient fait des pertes énormes; le typhus régnerait parmi leurs soldats. Si tout cela pouvait être vrai ! Mais hélas ! aucune nouvelle officielle ne vient confirmer tous ces bruits.

L'infanterie du 2» corps reconstitue ses sections de partisans, qui ont rendu de si utiles services avant la bataille de Spickeren et qui ont été dissoutes pendant la retraite sur Metz. Le lieutenant Ferry est mis à la tête de la section fournie par le 8« de ligne : le capitaine Marchand, du même régiment, reçoit le commandement de la compagnie des partisans de la 2^ division du 2« corps, forte de près de cent cinquante hommes.

La section du 76- de ligne est placée sous les ordres du lieutenant Lapierre et forte de vingt hommes. Le capitaine Daily du 8l« reçoit le commandement des partisans de la brigade-mixte liapasset.

Ces partisans ont pour mission de faire le service d'éclaireurs en avant de nos grand 'gard es ; ils rendent d'importants services pendant la durée du blocus.

Le 24, dans une reconnaissance, les éclaireurs du 5« chasseurs à cheval tuent un officier supérieur, un uhlan et ramènent un prisonnier blessé. Jusqu'à cette date, le service dï'claireurs de la cavalerie du 2* corps avait été fait uniquement par le 5« chasseurs à cheval et quelques dragons du 7« régiment. A partir de ce jour, il est organisé dans toute la division de cavalerie de Valabrè^ue et le service se fait dès lors par brigade.

Le 3® lanciers a créé, lui aussi, un peloton d'éclaireurs volontaires, fort de vingt-quatre hommes, sous les ordres du souslieutenant Bergasse. Ce peloton doit opérer exclusivement d'après les ordres du général Lapasset. Celui-ci le passe en revue le 24 et lui donne ses instructions.

« Vous allez avoir constamment la mort en perspective, leur dit- il en terminant. Si cela vous plaît, restez auprès de moi ; sinon, rentrez au régiment ! — Un cri spontané d'adhésion se fait entendre et le général ajoute: — « Très bien, mes enfants, je vous remercie du sacrifice que vous êtes prêts à faire ; je vous en remercie en mon nom d'abord et surtout au nom de la France, que vous avez à défendre. »

Afin de les rendre plus lestes, le général Lapasset leur fait laisser au camp les schapski^ les lances et les épaulettes, leur donne comme coiffure le bonnet de police et les arme de cartouchières d'infanterie avec des chassepots. Le soir même, les lanciers sont familiarisés avec leur nouvelle arme, qui doit leur servir deux jours après.

3« corps. — La ferme de la Horgne est mise en état de défense par les travailleurs du 15<* bataillon de chasseurs à pied.

La grand'garde du 90» de ligne, placée à la ferme Bradin, engage une vive fusillade avec une reconnaissance prussienne et a trois hommes blessés.

Dans la matinée, un chef d'escadron d'état-major vient du quartier général au camp du génie, demander si on pourrait lui procurer des masses ; il explique avec trop peu de mystère, et sans paraître s'apercevoir que des soldats Técoutent, que le soir on doit aller surprendre des batteries ennemies établies à la Grange-aux-Bois et détériorer les pièces. On lui donne trois masses. A minuit, les deux compagnies d'éclaiœurs volontaires.

des 1" et 2« divisions du 3f corps, partent du fort de Queuleu, ayant à leur tête leurs officiers et les généraux Montaudon et de Castagny. On s'avance dans le plus profond silence, lorsqu'on rencontre une sentinelle allemande qui crie: « Werdà? » On tient alors conseil, et sur l'avis des généraux, on s'en revient au corps, attendu que l'ennemi est sur ses gardes.

Pendant cette môme nuit du 24 au 25, Tordre arrive au camp de la division Aymard d'exécuter un fourrage au village de Villers-rOrme, sur la route de Sainte-Barbe. Cette opération doit être tentée par les partisans de cette division commandés par le lieutenant-colonel Thomas du 60« de ligne et protégés par la ire brigade sous les ordres du général de Brauer (!!• bataillon de chasseurs à pied, 44* et 60» de ligne). En même temps^ la 1" batterie du 17« d'artillerie et deux régiments de dragons de la division de Clérambault s'avanceront, par la route de Bouzonville sur Malroy, afin d'appuyer le mouvement de l'infanterie.

L'ordre de départ a été donné pour deux heures et demie du matin. On attend jusqu'à quatre heures. Enfin, un capitaine d'état-major arrive pour servir.de guide. La reconnaissance se dirige du côté de Saint-Julien. Arrivée à ce village, l'infanterie, prenant la route à droite du fort, s'avance sur Villers-l'Orme, tandis que la cavalerie et l'artillerie, tournant à gauche, s'engagent au grand trot sur la route de Bouzonville. La batterie, qui a seulement emmené ses pièces et ses avant-trains, sans les caissons, est intercalée entre les deux régiments de dragons, dont les cavaliers sont partis en selle nue.

A hauteur de Chieulles, une demi-batterie se porte sur le coteau à gauche de la route pour surveiller Malroy, l'autre demi-batterie à droite pour observer Charly. La cavalerie se déploie en échelons dans la plaine et sur la route. On aperçoit les Prussiens à environ quinze cents mètres. Les tirailleurs ennemis se portent en avant de Malroy et engagent la fusillade.

Pendant ce temps, sur la route de Sainte-Barbe, les partisans de la division Aymard, après avoir culbuté, à la baïonnette, les avant-postes ennemis, entrent dans Villers-l'Orme et en ramènent quatre-vingts voitures de fourrage et d'approvisionnements de toutes sortes.

Le but de la reconnaissance est atteint ; le maréchal Lebœuf, accompagné du général Changarnier, donne l'ordre de se retirer. L'infanterie revient au camp à neuf heures, accompagnée de la cavalerie et de l'artillerie, qui ont également fait demi-tour.

Cette opération, qui fait le plus grand honneur aux habiles dispositions prises par le lieutenant-colonel Thomas, ne coûta

aucune perte de notre côté et nous procura un utile ravitaillement*

4' corps, — Le 2* bataillon de chasseurs prend la grand'garde de Lorry.

On signale l'admirable conduite d'un brave soldat de la division de cavalerie du 4« corps. C'était à la bataille de Rézonville, pendant le grand choc de cavalerie, qui a illustré cette journée. Un cavalier du 3« dragons, nommé Jean-Marie Bars, est au plus épais de la mêlée ; son casque est renversé par une vigoureuse estocade. Il reçoit successivement cinq coups de sabre sur la tête et continue à combattre avec rage. Sa pointe acérée perce les poitrines, le poitrail de son cheval fait des trouées dans les rangs ennemis, comme un coin dans un arbre. Enfin, un éclat d'obus emporte un étrier, déchire le cuir du pantalon et, frôlant le ventre du cheval, lui fait exécuter un prodigieux écart, qui désarçonne son cavalier.

Bars tombe et se relève; il est démonté, il peut quitter le champ de bataille et gagner l'ambulance. Il n'y songe pas un seul instant. Aveuglé par le sang qui coule de ses cinq blessures, d'un geste du coude il s'essuie le front, jette ses cartouches devant lui et, un genou en terre, il tire sur les ennemis à sa portée. Plusieurs fois, il est chargé par eux, et, toujours, il démonte et tue son adversaire. Parfois, il tire dans le tas et cela dure pendant une heure et demie. Dans cette journée, ce vaillant dragon a bien descendu à lui seul une douzaine de Prussiens! Le 2i, il quitte l'ambulance à peine guéri et rejoint son régiment, brûlant de recommencer la lutte. Il peut mourir maintenant, sa mort est vengée d'avance î

6* corps, — Le maréchal Canrobert fait former, dans chaque régiment d'infanterie de son corps d'armée, une compagnie d'éclaireurs volontaires composée d'hommes choisis parmi les soldats les plus actifs, les plus dévoués et, en même temps, parmi les meilleurs tireurs du régiment. Ces francs-tireurs ont pour rôle :

!• De pousser des reconnaissances pendant la nuit, bien loin en avant des sentinelles avancées.

2*> D'éclairer les bois, les fourrés et tout obstacle, qui peut favoriser une surprise.

3* D'occuper sur le front et sur les flancs des lignes de bataille les positions les plus avantageuses, pour utiliser leur sang-froid et la précision de leur tir.

4<» De suppléer, au besoin, à l'insuffisance de notre artillerie, en s'avançant sur l'ennemi, jusqu'à portée'de nos chassepots et en démontant les servants de ses batteries.

Voici, à peu près complète, la liste des noms des officiers, commandant les compagnies de partisans du 6" corps :

1" division, — 4° de ligne : Gallois, capitaine ; Gimsett et Bonneau, sous-lieutenants ; Lallier, Mugnier, Lecadre et Picaton, sergents. — 10« de ligne : Roques, capitaine; Roussel, lieutenant; Bréville, sous-lieutenant. — 12« de ligne : Zédé, capitaine; Pezeu, lieutenant; Sicre, sous-lieutenant. — lOO® de ligne : Mutel, Choussy et Dor, lieutenants.

2» division. — 0* de ligne : de Morineau aîné, lieutenant ; Curie, sous-lieutenant.

3« division, — 9l« de ligne : Gérard et Aubert, lieutenants. — 94« de ligne: Rousselle, capitaine; Barre et Durand, sous-lieutenants (dix sous-officiers, vingt-cinq caporaux et quatre-vingtquinze hommes).

4« division, — 25» de ligne: Faucon, capitaine; Ninck, lieutenant; Desourteaux, sous-lieutenant. — 26e de ligne : Masset, capitaine; Maillard, lieutenant; Fiot, sous-lieutenant. — 28c de ligne : Deliard, lieutenant; Desheulles, sous-lieutenant. — 70« de ligne: Eyrier, capitaine; Dauxion, lieutenant; Lang, sous-lieutenant.

Dans la journée du 24, le colonel Hanrion, commandant le 26« de ligne, qui a été gHèvement blessé à la main, le 18 août, et est tombé au pouvoir des Allemands, dans Tambulance de Saint-Privat où il se trouvait, est échangé et rentre dans Metz.

Le commandant d'Aubigny, du 26* de ligne, est nommé lieutenant-colonel du lO* de ligne.

Versquatre heures et demie du matin, le commandant Pinochet, avec les 3« et 4« escadrons du 2« chasseurs à cheval, va occuper les avant-postes dans la plaine de Ladonchamps et sur la droite de la Moselle. Les éclaireurs essuient quelques coups de feu, sans éprouver la moindre perte.

Le 2« chasseurs à cheval rapproche son campement de la porte de Thionville et s'établit entre le 3« chasseurs à sa gauche et le 10« chasseurs à sa droite.

A partir de minuit, le fort du Saint-Quentin trouble le silence de la nuit par de fréquentes détonations.

Garde impériale, — Le terrain où campent les troupes est complètement détrempé par les pluies de la veille. Les rations de viande sont réduites de quatre cent cinquante à deux cent cinquante grammes.

. On distribue, pendant quelques jours, comme nous Tavons déjà dit, de la farine en remplacement de pain, vu l'impossibilité dans laquelle on se trouve de faire du pain pour toute Tarmée. Cette mesure ne dure pas longtemps. Les foins com-

mencent à manquer pour les chevaux. Au lieu de trois voitures par bataillon, il n'en est plus accordé que deux.

Les deux batteries du régiment à cheval de lartillerie de la garde impériale, attachées à la division de cavalerie du général Desvaux, vont, avec cette division, campera l'île Chambière.

Le capitaine de Nigre est attaché au général Bourbaki, en qualité de deuxième aide de camp.

M. de Gargau, qui habite Metz, raconte avoir vu, dans la journée, un paysan qui aurait, paraît-il, servi de guide au baron Larrey venu de l'extérieur en mission à Metz, en traversant sans encombre les lignes ennemies.

Le passage du corps Lebœuf sur la rive droite et la construction de ponts sur la Moselle, du coté de Chambière, concourent, avec cette nouvelle, à nous donner quelques espérances.

« Si par malheur, écrit à cette date l'officier de la garde que nous avons déjà cité, l'ennemi parvenait, en ne laissant devant nous qu'un rideau de troupes, à diriger toutes ses forces contre le maréchal de Mac-Mahon et à faire subir à ce dernier un échec, toute la responsabilité de ce fait tomberait sur le maréchal Bazaine, qui mériterait alors d'être fusillé sans pitié. »

25 AOUT. — Bazaine adresse encore, ce jour-là, à l'Empereur, la dépêche suivante :

« Pour dégager la place de Metz, j'ai échangé les blessés prussiens contre les nôtres et j'ai renvoyé neuf cents prisonniers contre pareil nombre des nôtres. Les forces ennemies ne sont pas modifiées depuis ma dernière dépêche. Malgré toutes les recherches possibles et en utilisant tout, nous n'avons pu compléter tous les coffres de batteries pour canons de 4. »

En manifestant des inquiétudes relativement à l'état des munitions, Bazaine trompe évidemment l'Empereur, car il est déjà rassuré sur ce point, comme nous l'avons vu, par un rapport du général Soleille, qui annonce la reconstitution des approvisionnements en munitions.

Cependant, le 25 août, la ^cène s'anime. Jusqu'à cette date, depuis le 18, les opérations de guerre se sont réduites à des incidents: reconnaissances où quelques cavaliers se sont balafrés, alertes sans raison, canonnades des forts contre des troupes relevant la garde des ouvrages ennemis. L'inertie s'est accentuée : les camps et les cantonnements ont été organisés, comme si l'armée devait rester indéfiniment sous Metz.

Déjà, le 24, on a eu un échantillon de ce que seront les camps fin septembre ou octobre, quand les pluies seront de longue durée; toutes les tentes sont par terre, aucun piquet ne pouvant tenir dans cette terre grasse ; les hommes sont dans la

boue, comme leurs officiers ; du reste, pas une plainte ; quels braves gens !

Metz regorge de troupes ; on vient de mettre en sûreté tout le matériel du chemin de fer et Ton voit apparaître sur les remparts les pièces de 12 et de 24 ; chose bizarre, on a fait sauter un pont, qui n'a rien à redouter de Tennemi, et qui, au contraire, ne peut être utile qu'à nos troupes : les Prussiens ont dû bien rire, en nous voyant faire ainsi leurs affaires.

Toutefois, on apprend, le 25, que la division de cavalerie de réserve commandée par le général de Forton et celle de la garde sont réunies sous les ordres dû général Desvaux, pour former un corps de cavalerie, indice certain de grandes opérations de guerre; en même temps, Tartillerie du 6« corps est réorganisée, comme elle aurait dû l'être depuis longtemps, avec un parc et des batteries de réserve.

Ces mesures préparatoires surexcitent les esprits ; on comprend qu'on est à la veille de grands événements. Ce jour-là, 25 août, du matin au soir, if passe et repasse dans la plaine des cortèges d'état-major, des plantons affairés, etc....

Cependant, le conseil de guerre est assemblé au grand quartier général du Ban-Saint-Martin. Le soldat conclut de ce mouvement inaccoutumé que l'armée de Mac-Mahon doit approcher, que le moment est peut-être venu de frapper un grand coup. Les souvenirs de Borny, de Rézonville et de Saint-Privat donnent à tous une confiance absolue. On attend l'ordre de mouvement, l'heure du départ ; chacun cherche à deviner les dispositions qui seront prises pour le combat, ou les moyens qui seront employés pour l'éviter.

Enfin l'ordre est donné de s'apprêter pour le lendemain à une sortie générale. Un rayon d'espérance égayé les camps.

Mais, hélas ! toutes ces apparences de préliminaires belliqueux sont une feinte, une ruse et un mensonge ; ils doivent aboutir, le lendemain même, à la plus coupable mystification.

20 corps, — Dans la journée, les partisans volontaires du 55* de ligne opèrent, avec le concours des éclaireurs de la division de cavalerie, des reconnaissances sur Moulins-lès-Metz et Sainte- Ruffine.

Le 76« fournit une corvée de cinq cents hommes pour travailler au fort Saint-Quentin; il faut se hâter, en effet, pour achever les forts de Metz, lesquels, bien que commencés depuis dix-huit mois, sont à peine en état, en ce moment, de résister aune atta- -que de vive force.

S*» corps, — Depuis que le 3« corps est venu établir ses campements en avant des forts de Saint-Julien et de Queuleu, les

Prussiens ont sensiblement reculé de ce côté, car les grand'gardes de ce corps d'armée se sont avancées sur la route de Boulay, plus loin que la maison du brasseur Hitter occupée encore hier par un avant-poste allemand. Un bataillon du 7® de ligne (division Metman) est posté sur la droite du village de Vantoux, au delà de Vallières.

Dans la journée du 25, deux chirurgiens militaires ennemis amènent à. un petit poste de notre infanterie, éteibli sur la route de Boulay, une quarantaine de nos blessés et ajoutent qu'ils ont été obligés d'en conserver une dizaine d'autres, trop gravement atteints, pour être transportables. Les chirurgiens allemands attendent à ce poste qu'on leur rende leurs voitures, qui sont allées à Metz pour décharger nos blessés.

Les ordres les plus sévères ont été donnés pour empêcher qui que ce soit de dépasser les avant-postes, ainsi que le cordon des sentinelles avancées. Ce cordon, en avant du fort de Bellecroix, est formé, à droite et à gauche de la route de Sarrelouis, par des dragons de la division de Clérambault, postég en vedette de distance en distance : ils sont tous là, immobiles, regardant du côté de Tennemi, le fusil au poing; mais, à partir de leur ligne, la route et les champs semblent absolument déserts, bien que des bois peu distants puissent cacher bien du monde.

Le fort Saint-Julien, qui appuie la gauche du 3® corps, n'est pas encore en état, mais il peut déjà résister à une attaque de vive force de l'ennemi. Le lieutenant-colonel Prolche du 13® d'artillerie, un vaillant Lorrain s'il en fut et un des officiers les plus distingués de son arme, en a le commandement. Malheureusement, le nombre des grosses pièces dont il dispose est des plus restreints ; cinq de 24 seulement : trois en batterie du côté de Test, deux du côté du nord ; l'approvisionnement se borne à soixante coups par bouche à feu ; on ne pourra arriver à cent qu'avec bien du mal.

Du haut des batteries, on aperçoit, avec la lunette d'approche, à cinq ou six kilomètres de distance, deux camps prussiens, l'un au nord à Malroy, tout au bord de la Moselle, Tautre au nordest du côté de Servigny; la force de chacun parait de cinq à six mille hommes.

Le 25, vers quatre heures du matin, les éclaireurs ennemis entrent dans le hameau de Saint-Privat-Iès-Motz et mettent le feu à deux fermes. Ils sont suivis par une forte colonne d'infanterie, qui prend possession de la redoute abandonnée de Saint-Privat, vers neuf heures. Aucun ordre n'est donné pour repousser celte reconnaissance, malgré la présence du général de Castagny, lors de la prise de la redoute par les Allemands.

Cependant la brigade Duplessis (69« et 90° de ligne) prend les armes. Quelques bons tireurs envoient des balles dans les rangs ennemis. Les Allemands engagent alors une assez vive fusillade avec les deux compagnies du 90* de grand'garde à la ferme Bradin, mais, se trouvant dans une position critique, ils se retirent par petits groupes, après avoir déployé une batterie de huit pièces. Dans cette escarmouche, un homme du 90® est blessé mortellement et trois autres sont atteints plus ou moins grièvement.

Le matin du 25 août, le 5« escadron du 4« dragons est envoyé en grand'garde sur la route de Malroy. Le lieutenant-colonel Goybet, de ce régiment, commandé de visite aux avant-postes, fait une chute de cheval et est ramené assez grièvement blessé. Ce jour là, l'ordre arrive à la division de dragons du général de Clérambault de réduire les bagages. Les colis supprimés son t envoyés au petit dépôt, que chaque régiment de l'armée s'est formé à Metz. On sait, en effet, que le blocus est complet, depuis le 20, et l'on veut probablement alléger les corps en cas d'une percée.

6® corp*.— Le 25 août, à huit heures du soir, les francs- tireurs du 4« de ligne reçoivent l'ordre de se porter à la Grange-aux- ' Dames, sur la Moselle, et de reconnaître, avant le jour, la rivo gauche jusqu'aux avant-postes prussiens. Les francs-tireurs partent aussitôt et s'établissent à la Grange-aux-Dames, où se trouvent quatre compagnies du 9« bataillon de chasseurs à pied.

A une heure du matin, le sous-lieutenant Bonneau opère, avec vingt .francs-tireurs, la reconnaissance ordonnée. Il part de la ferme de la Grange-aux-Dames, soutenu par une demi-section du 9» bataillon de chasseurs. Il arrive à Thury, fait fouiller ce hameau et le petit bois voisin et continue sa route vers les Maxes, en se tenant à mi-chemin entre la rive gauche de la Moselle et les bois qui entourent ces deux fermes. Ses éclaireurs explorent la rive, les bois et les Maxes. Là, il recueille des renseignements sur l'ennemi; ses éclaireurs lui apprennent que l'ennemi a ses avant-postes à Ladonchamps, Saint-Rémy et Franclochamps. Bientôt, une fusillade partie de la rive droite de la Moselle, au sud de Malroy, lui apprend directement que l'ennemi occupe ce village; mais il sait aussi qu'il n'y a pas de ponts de bateaux à cet endroit et que ceux-ci se trouvent beaucoup plus en aval de la Moselle.

A cinq heures du matin, la petite reconnaissance rentre à peu près par le même chemin, à la Grange-aux-Dames. Pendant toute la journée du 25, le Saint-Quentin tire ou fait sauter des

mines. La démolition continue activement dans la zone de défense.

Garde impériale. — Il a plu presque toute la nuit 4u 24 au 25; au matin, le temps est humide; le soleil se montre pendant quelques instants, puis le ciel se couvre de nuages.

A onze heures et demie, le général Bourbaki reçoit une lettre du maréchal Bazaine l'informant qu'il est formé un corps de cavalerie composé des divisions Desvaux (de la garde) et de Forton, sous le nom de réserve générale de la cavalerte de l'armée du Rhin, sous les ordres du général Desvaux ; que les divisions resteront constituées telles qu'elles le sont et que la division Desvaux ira s'installer avant la nuit dans l'Ile Chambière avec la division de Forton; qu'il sera toutefois distrait de la division Desvaux, le régiment des guides de la garde pour le service suivant : le l**' escadron sera attaché à la division de grenadiers ; le 2« à la division de voltigeurs ; le 3« et le 4« feront le service de Tétat-major général de la garde, dont le capitaine Desmazes est nommé vaguemestre général; qu'enfin ces deux divisions (cavalerie) conserveront chacune leurs deux batteries d'artillerie à cheval.

En conséquence, le régiment des chasseurs à cheval de la garde cesse d'être attaché à la division de voltigeurs et va rejoindre la division Des vaux.

Cette mesure semble étrange à plus d'un point de vue. Si la • nécessité de constituer un corps de cavalerie est reconnue, pourquoi, en effet, ne pas en puiser les éléments uniquement dans les deux divisions de cavalerie constituant la réserve générale de l'armée du Rhin (duBarail et de Forton).

Le général Bourbaki écrit au maréchal qu'il fait exécuter ses ordres, mais qu'il désire savoir nettement, si la division Desvaux est ou non distraite de son commandement.

Dans ce dernier cas, il lui fait remarquer que la garde impériale est, de tous les corps d'armée, le plus faible comme nombre d'éléments dont il se compose et comme effectif de ces mômes éléments (les engagements du 16 et du 18 août ont réduit ce corps d'élite de l'effectif de mille sept officiers et vingt mille neuf cent trente-sept hommes à celui de huit cent soixante officiers et dix-sept mille six cent quatre-vingtquinze hommes) ; qu'en outre la garde a le 3" bataillon du 3« grenadiers et le 5« escadron du régiment des guides en moins, depuis le départ de l'Empereur ; qu'enfin, à toutes ces causes d'infériorité, il convient d'ajouter celle résultant du nombre des batteries de réserve, qui sont au nombre de quatre au lieu de celui de six ou de huit comme les autres

corps d'armée et celle constituée par l'absence de pièces du calibre 12.

Quelle crue soit la décision prise, il importe que le commandant en chef soit mis en demeure de se prononcer nettement, de façon qu'il n'y ait aucune ambiguïté et que la responsabilité, au jour donné, appartienne clairement à qui de droit.

Comment comprendre une réserve d'armée sans cavalerie t Bazaine répond par une gasconnade à la lettre du général Bourbaki :

« C'est, dit il, dans une lettre émanant de son cabinet, pour donner plus de consistance à la réserve de cavalerie, qu'il a adjoint la division de Forton à la division de la garde.

« Cette réserve est donc sous vos ordres, écrit-il à Bourbaki, et doit manœuvrer avec vous, sauf les missions spéciales, qui pourront lui être confiées, mais en passant toujours par votre intermédiaire. Il en sera de même de Fartillerie de réserve du général Canu qui, en grande partie, restera attachée à la réserve générale de l'infanterie et de la cavalerie. »

Ces dispositions évidemment n'ont été prises qu'à la suite de la réclamation faite le matin même parle commandant de la garde. Elles émanent du cabinet du maréchal et non de l'étatmajor général. On verra, par la suite, dans quelles limites les assurances données seront tenues.

Dans la journée, la division de cavalerie de îa garde quitte le Ban-Saint-Martin et va s^'établir dans l'île Chambière, près des ambulances. La division de Forton est campée derrière la division Desvaux, sous les arbres du Polygone.

Le général Bourbaki va, dans l'après-midi, visiter le fort de Queuleu, afin de se rendre compte de l'importance de cet ouvrage et de la configuration du terrain avoisinant, par lequel l'armée pourrait peut-être déboucher un de ces jours.

Il est accompagné du général de Villers et de plusieurs officiers. L'état-major traverse la ville de Metz, au milieu des encombrements provenant des allées et venues de toute nature (voitures de bagages, voitures de cantinîères, wagons, chevaux, blessés, etc.). Les portes y sont occupées par des francs-tireurs en blouses jaunes.

L'aspect de la ville, on le conçoit, est tout particulier ; l'animation la plus grande règne partout: habitants, officiers, soldats de tout corps et de toutes armes vont et viennent dans tous les sens. Ici, l'on voit des gens affairés, qui semblent venir de la campagne, en ramenant avec eux leur mobilier ; là, ce sont des ouvriers, qui travaillent à l'établissement de palanques en avant de quelques parties de la fortification : d'autres

opèrent des retenues d'eau ; plus loin, on voit mettre des pièces en batterie, construire des» embrasures. La plupart des arbres du glacis du fort Moselle et de la partie avoisinante du Ban-Saint-Martin sont coupés. L'inondation de la Seille est tendue.

Le général Bourbaki est reçu au fort de Queuleu par le colonel Merlin du génie ; les vues de ce fort s'étendent au loin, le relief est considérable; les travaux ont été poussés activement. Le nombre des pièces de canons en position sur les remparts est de cent. L'approvisionnement est déjà suffisant : on le complète chaque jour. Ce qui fait défaut ce sont les bras pour exécuter les terrassements et les canonniers pour le service des pièces. Il y en a à peine lin par pièce. Les officiers d'artillerie font aussi grandement défaut ^ les gardes mobiles rendent les services dont ils sont susceptibles. Le général parcourt le terre-plein de l'immense cavalier, qui doit permettre aux défenseurs de battre, au loin, le terrain occupé par l'ennemi. On aperçoit les différents points sur lesquels ce dernier est établi, campe et se fortifie, la route que suivent ses convois venant de Peltre, etc.

En avant du fort, se trouve une ferme distante de huit à neuf cents mètres environ, qui est visitée, de temps à autre, par les Allemands. Ces derniers, grâce à notre longanimité (on pourrait employer une autre expression), se permettent d'y venir assez souvent ; ils montent dans un petit kiosque, face au fort, et, pour mieux voir, ouvrent la persienne d'une fenêtre. On se garde bien de les déranger.

On dirait que l'armée française est atteinte de paralysie. On la donne belle aux Prussiens; on leur permet tout; on néglige toutes les petites opérations de la guerre, toutes les ruses, toutes les taquineries, qui inquiètent, qui fatiguent ceux qui en sont l'objet et qui entretiennent, au contraire, le moral de ceux chargés de les pratiquer.

Une corvée française faisait, dans l'après-midi du 25, du fourrage à la ferme en question; une trentaine de tirailleurs couvraient cette opération. Quelques Prussiens observèrent ce travail tout le temps qu'il dura et à très faible distance. A peine la corvée s'acheminait-olle vers le fort, que los Prussiens se rapprochèrent et finirent par gagner, au nombre de trois, un chemin bordé d'arbres, longeant la ferme ; ils ne se * sont pas trouvés à certains moments à plus de trois ou quatre cents mètres de nos tirailleurs et cela sans courir le moindre danger!

11 aurait été cependant bien facile de les faire tomber dans un

piège. On aurait pu faire entrer dans la ferme en les dissimulant une dizaine de tirailleurs ; la «orvée rentrant avec son calme habituel, les Prussiens auraient eu toute assurance et n'auraient pas manqué d'y entrer à leur tour. Ceùt été alors la chose la plus simple de les prendre comme dans une souricière et de les tuer bel et bien, sans faire le moindre bruit, sans un seul coup de fusil. Quelques leçons de cette nature suffiraient certainement pour rendre les Prussiens plus prudents.

On distribue de la farine aux soldats, au lieu d'une demi-ration de pain ou de biscuit. Chacun s'ingénie pour faire un bon emploi de cette farine : les uns font du pain ou des galettes, d'autres des sortes de beignets, en versant la pâte dans du lard fondu ; d'autres encore trouvent d'autres moyens d'utiliser leur farine ; mais il vaudrait mieux ne pas se trouver dans l'obligation de la leur faire distribuer.

L'ordre du maréchal Bazaine de faire un mouvement demain matin, 26, à la pointe du jour, arrive seulement le 25, à dix heures trois quarts du soir au quartier général de la garde impériale. Cette nouvelle cause une grande joie. Enfin, l'armée va donc quitter Metz, passer sur la rive droite de la Moselle, sortir de son état de catalepsie. Aux termes de cet ordre, la garde impériale doit, en passant par deux ponts jetés sur le bras gauche de la Moselle, un pou en aval du chemin, qui, partant de la porte Chambière, longe le terrain affecté précédemment à lécole de pyrotechnie, arriver dans l'ile Chambière et sortir de cette île au moyen de deux autres ponts jetés sur le bras droit de la Moselle, un peu en aval du pont suspendu.

L'armée doit prendre position de la route de Sarrelouis (en un point situé un peu en arrière du village de Noisseville) aux pentes qui descendent vers la Moselle (en un point situé à l'ouest de Chieulles) le front se tenant en arrière des villages de ChieuUes, Vany et Nouilly. Cette position est réservée aux 3% 4" et 6« corps. Le 2*^ corps et la garde impériale formeront une deuxième ligne, à dix-huit cents mètres environ, en arrière de la première, la droite appuyée à la ferme de Bellecroix (en arrière de la bifurcation des routes de Sarrelouis et de Sarrebrûck), la gauche s'étendant jusqu'aux hauteurs qui descendent vers la Moselle, en arrière de la ferme de Ghàtillon. Une division du 3® corps (désignée par le maréchal Lebœuf) s'établira en avant du fort de Queuleu, près du village de Grigy, poussant ses compagnies de partisans vers Mercy-le-Haut, Ars-Laquenexy et, s'il est.possible, Aubigny. Un rideau de troupes sera laissé sur les emplacements occupés actuellement, juscju'à ce que le mouvement soit terminé.

Quoique ces dispositions semblent pronostiquer un mouvement vers Thionvilie et non vers Château-Salins, quoiqu'il eût été préférable de les ordonner ce matin, afin d'être en mesure de les exécuter ce soir dès rentrée de la nuit, tout le monde est heureux. Enfin, on va donc sortir de la pénible situation qui jusque-là était iniposée.

Le ch&teau de Orimont et le fort Saint^uIieD.

Bazaine forcé de prendre l'offensive. — La trahison se prépare. — Bazaine préfère opérer sur la rive gauche delà Moselle. —Dangers d'opérer de ce côté. — Étude d'un plan d'opérations sur la rive droite. — Le s cinq routes à suivre. — Huit jours de torpeur I — Ordre de marche pour le 26. — Entrevue du maréchal Bazaine et des généraux Cofflnières et Soleille. — La diane.— Le ciel nuageux.

— Joie et confiance de l'armée. — On attend Mac-Mahon. — Les ponts de bateaux de la Moselle. — Mauvaise construction. —Encombrement des ponts et de la rampe de Saint-Julien. — Marche du 20 corps. — La brigade-mixte à Pavant-garde. —Engagement des éclaireursdu 3« lanciers. — Positions de la brigade-mixte. — Le champ de bataille du 14 août. — Cadavres déterrés. — Positions du 2« corps en réserve. — Marche du 3» corps. — Dragons en éclaireurs. — Le 3« bataillon du 51« occupe Noisseville.

— Le colonel Delbecque, du 5lc, est blessé. —La division Metman dans le ravin de Vallières. — L'abbé de Meïssas. — Halte de la division. — Épaves de la bataille de Borny. — La division Aymard en avant de Mey. — La division de Castagny à l'extrême droite.

— Marche du 4» corps sous la pluie. — Positions du 4« corps. — Marche du 6« corps. — Engagement des francs- tireurs de la

dhrisioo Tixier. — Les partisan* de la diTision Lafont de Villiers.

— La division de cavalerie du Baraii est arrôiée par Tartillerie ennemie, en avant de Malroy. —Gaieté de la garde au départ. — Les voitures de vivres. — Retards dans la marche, — Aux ponts,

— Confùsioa et enoombremeot. — Absence des officiers de i'étatniaior géoéraL — Arrivée de Bazaioe. — De nouveaux ordres, — Un mauvais présage. — Au TQwaège du iEort Moselle. -- Temps affreux. — Un terrain occupé. — Attente de la réserve de cavalerie à Chambière.

Diaprés toutes les dépêches qull avait envoyées à Mac- Mahon et à l'Empereur, le maréchal Bazaine se trouvait engagé à tenter une marche vers le nord. Toute£ais, il comptait éluder kl nécessité de la faire. 11 avait laissé compléter Tinvestissement dans l'espoir de ne pas recevoir Taccusé de réception de ses dépèches ; c'est ainsi que s'explique son incroyable inaction pour rétablir le chemin de iîer de Thionville et le garder à sa disposition pendant quelques jours.

Le maréchal compte que Tennemi interceptera tous les courliers. Dès lors pour ne pas marcher contre les Allemands, Bazaine prétextera de ce qu'il ignore si Mac-Mahon vient an secours de Metz, si rannée de Châkiis se retire sous Paris ou se dirige de son côté.

Il colorera ainsi son inaction, gagnera du temps, laissera écraser Mac-Mahon.

Mais la dépêche arrivée le 23 août ne permet pas à Bsusaîne de feindre l'ignorance. Mac-Mahon répond. Mac-Mabon marche sur Metz. liac-Mab(m se dévoue au salut de Bazaioe et annonce sa résolution.

Plus tard, Bazaiin; niera avoir reçu cette dépêche ; mais les témoignages formel et précis des colonels Lewal et d'Andlau ne laissent aucun doute sur ce point.

En recevant cette dépêche indiquant un mouvement du maiédial de Mac-Mahon sur la Meuse, dépêche qu'il a oonmiuniquée au colonel Lewal, Bazaine a été surpris désagréablement et n^ême contrarié dans ses plans secrets, mais il ne peut plus se dispenser d'agir ; il doit, au moins, mémager certaines apparences et paraître tenter une diversion en faveur de son collègue.

D'un autre côté, Bazaine est forcé de tenir compte de ropinion de son armée, qcû s'attend, de jour en jour, à refprenâre «a marche vfTS l'intérieur. U est nécessaire de faire du moins le sinnilacre d'attaquer l'eraiomi, quitte à prendre des mesures pour que cet effort simulé édioue. Aussi, edlons-nous Tmr ie maréchal prendre les mesures les plus propres à faire manquer le mt^uvement.

Puisque Bazaine semble résolu à briser par un violent effort le cercle militaire qui Tinvestit, la première question est de savoir sur quel point il s'ouvrira un passage.

Le commandant en chef de Tarmôe du Rhin a chargé le colonel Lewal d'étudier un projet d'opérations et un ensemble d'ordres, d'après des bases générales qu'il lui indique.

Le colonel Lewal est d'avis de tenter l'opération sur la rive droite ; mais telle ne parait pas être la pensée du maréchal, qui

arrière Tespacc nécessaire pour opérer de nouveau leur jonction.

De plus, la rive droite est occupée par Tennemi, moins fortement peutrôtre, mais il suffit de quelques batteries pour venir croiser leurs feux avec celles de la rive gauche, jeter le désordre dans les colonnes et entraver la marche. Ce projet n*a de chance de réussite, qu*à la condition d'être maître à l'avance des hauteurs, dont la possession assurera la sécurité de la vallée ; c'est alors le débouché de la route de Briey et le plateau de Saint-Privat à reprendre ; si l'on réussit, le mouvement par la vallée n'a plus de raison d'être ; il ne peut qu'allonger la marche, nécessiter le passage d'une rivière près de son confluent et nous écarter de l'objectif qu'il faut atteindre.

Le maréchal doit comprendre alors toute la gravité de la faute qu'il a commise, en abandonnant les positions que le 2* et le 3* corps ont su lui conserver dans la journée du 18. Il ne peut s'empêcher de reconnaître la justesse des observations, qui lui ont été présentées; ne voulant pas tenter l'opération sur Saint-Privat, il abandonne son premier projet et se décide à en faire étudier un autre par la rive droite.

Ici, du moins, l'espace est vaste, l'armée peut se déployer facilement ; la ligne prussienne une fois percée, de nombreuses routes conduisent vers le nord et permettent de gagner facilement Thionville, sans avoir de passage de rivière à exécuter; on est en droit de supposer qu'en agissant avec vigueur et rapidité sur un point, on aura facilement raison d'un ennemi, qui ne peut être en forces sur toute l'étendue de l'immense circonférence qu'il a à défendre (plus de cinquante kilomètres).

Cette base une fois admise, il y a des idées qui se présentent naturellement à l'esprit : les troupes peuvent, au sortir du camp retranché, se déployer en arc de cercle de la Moselle à la route de Sarrebrûck; elles trouvent devant elles cinq débouchés, qui leur permettent de se mouvoir à l'aise et d'éviter tout encombrement, jusqu'au moment où elles seront obligées de combattre.

Ce sont la route de Thionville par Argancy et lUange, le long de la Moselle ; celle de Bouzon ville, qui se dirige sur la même rive par Bettlainville et Kédange, en obliquant sensiblement à l'est; le chemin de Sainte-Barbe, et enfin les deux routes de Sarrelouis et de Sarrebrûck. Les quatre premières peuvent être destinées à l'infanterie, la cinquième réservée au corps de cavalerie.

L'opération ainsi conduite exige la prise de la position de Sainte-Barbe, qui est fortement occupée et solidement appuyée

celle que Tannée ûrançaise devait suivre. On aurait ainsi donné le change aux Prussi«D«, on les aurait troublés, dôeoneertés, La garnison de Metz, jusque-là immobile ei inutile, pouvait exécuter cette diversioft.

Cette diversion n*eut pas lieu; le jplBXi logique et habile, que nous venons de décrire, ne ftit pas, comme on Ta vu, adopté par le maréchal Bazaine, au moine dans son ensemble. Il Tôtriqua, de manière à en détruire les avantages.

Quant au corps de cavalerie, dont le rôle semblait bien tracé, le maréchal le paralysa, en le r^éguant en dernière ligne, der* rîère l'énorme masse de troupes, qu'il allait accumuler sur le plateau du fort Saint-Julien.

Que pourrait £airo toute cette cavalerie dans cette position ? Riaa. C'est ce que voulait Bazaine. Quoi qu'il en soit, il fut arrêté qu'on sortirait le lendemain, 2(i, de l'inaction oà l'armée languissait depuis huit jours. Huit jours de torpeur en de si graves circonstances l

— Ces dispositions sont définitivement adoptées dans la journée du 25, mais elles ne sont copiées et envoyées aux commandants des corps d'armée qu'à dix heures du soir, afin de prévenir les indiscrétions et de dérober nos desseins aux nombreux espions que nous avons autour de nous.

Les troupes doivent se n^iettre en marche à la pointe du jom% vers quatre heures du matin, dans les 2», 3«, 4« et 6« corps et essayer de déboucher sur les plateaux situés en avant du fort Saint-Julien. Du reste, voici la teneur de cet ordre de mouvement :

« Le 3* corps laissera une division d'infanterie à Meta, M. le maréchal Lebœuf la désignera. Elle prendra position en avant du fort de Queuleu, près du village de Grigy, poussant ses compagnies de partisans vers Mercy, Ars-Laquenexy et même Aubigny, si on le peut. Elle fera également éclairer la route de Strasbourg; les trois autres divisions du Z* corps, sa cavalerie et son artillerie, s'établiront en arrière du village de Noisseville, la droite sur la route de Sarrelouis, la gauche sur la baateur entre Mey et NouiUy vers la cote 245. La division de Montaudon (l'*), qui est à Queîileu, commencera son mouvement de très bonne heure, pour arriver en position en même tempa que les autres; elle évitera de se rapprocher de la ville, pour ne pas gêner le débouché des autres corps. Ses bagages se réuniront à ceux de la diviinon de cavalerie de Glérambault sur les glacis du fort Gisors, en dégageant les routes. Les bagages des divisions Aymard et Metman (4« et 3«) et les services administratifs resteront massés près du moulin de Saint-Julien» eu lais6«at les routes absolument libres.

u Le ^^ corps se placera en avant de la ferme de Grimont, à environ dix-huit cents mètres, perpendiculairement à la route de Sainte-Barbe, la droite un peu en avant du village de Mey, près de la cote 245, en se reliant au S** corps, la gauche à environ douze cents mètres en anière de Villers-FOrme. Le 4" corps s'entendra avec le ô«, de manière à ne pas suivre les mêmes routes, à prendre le pont d'amont de File Chambière et à monter à la ferme de Grimont, par le chemin de traverse qui part du moulin de Saint-Julien, de façon à ne pas gêner le mouvement du 6« corps. La cavalerie du 4"* corps se placera en avant et les bagages du corps se réuniront à Chambière, où ils attendront des ordres.

« Le 6« corps s'établira en avant du bois de Grimont, en arrière de Villers-rOrme, sa droite à hauteur de la gauche du 4« corps, mais refusant sa gauche jusqu'à la cote 216, à gauche de la route de Bouzonville. Sa cavalerie se placera en avant et les bagages du corps se réuniront à Chambière.

« Le 6* corps s'entendra avec le i*» pour la route à suivre, Jusqu'à la Moselle et prendra, au-dessous de la ville, le pont d'aval à travers Chambière, le pont d'amont étant réservé au 4« corps.

« Le 2« corps s'établira en deuxième hgne, derrière le 3* corps; sa droite à la ferme Bellecroix, la gauche sur les hauteurs de la rive droite du ravin de Vantoux. Il entrera en ville par la porte de France, sortira par la porte des Allemands et suivra la route de Sarrelouis pour se rendre à sa position.

<c Les bagages se rendront à Chambière, quand le passage du 4« et du 6* corps ainsi que de la garde sera terminé.

« Les divisions de cavalerie du 3« et du 2» corps se tiendront sur le flanc droit de leur corps, éclairant bien toute la droite.

« Les réserves d'artillerie et les compagnies du génie suivront leur corps et prendront position derrière la deuxième ligne de chacun de ces corps.

« La garde, le corps de réserve de cavalerie et la réserve d'artillerie de l'armée, prendront position entre le fort Saint-Julien et le bois de Grimont, à cheval sur la route de Bouzonville, la gauche en arrière de Chàtillon, la droite vers la gauche du 2« corps.

« Les réserves d'artillerie et de cavalerie se placeront à droite du fort Saint-Julien, en laissant la route complètement libre. La garde, le corps de réserve de cavalerie et la réserve d'artillerie de l'armée passeront par les ponts de Chambière à la suite du 4« et du 6® corps ; ils surveilleront la marche de ces corps, pour savoir à quel moment ils devront eux-mêmes se

mettre en route, ce qui ne pourra guère avoir lieu, avant sept heures et demie du matin.

(t En attendant son départ, le corps de réserve de cavalerie, campé à Chambière, se rangera de manière à ne pas gêner la circulation entre les ponts.

« Le grand quartier général de l'armée sera au village de Saint-Julien ; tous les services qui en dépendent et tous les bagages se rendront à Chambière, où ils attendront des ordres.

« En quittant ses lignes, le 6« corps y laissera pour les garder un régiment d'infanterie et un régiment de cavalerie légère. Le 2« corps agira de môme; le 4* ne laissera qu'un régiment d'infanterie et la division du 3^ corps qui est à Montigny,y laissera un bataillon.

<i Les troupes laissées à la garde des lignes devront se faire voir et la cavalerie opérer de très nombreuses reconnaissances, de manière à laisser croire à l'ennemi que ces lignes sont toujours occupées. M. le général commandant militaire de Metz donnera avis de ces dispositions aux commandants des forts détachés. »

Le détail du service dans les corps d'armée devait régler les heures de départ de chaque division, pour éviter les affluences de troupes aux abords des ponts. Comme on le voit, dans cet ordre de mouvement, le commandant en chef n'indiquait ainsi que le premier dispositif à prendre ; il se réservait de donner ses instructions, sur le terrain, pour la marche comme pour le combat.

Dans l'après-midi du 25, deux officiers supérieurs, le général Coffinières, commandant du génie et gouverneur militaire de la place, et le général Soleille, commandant de l'artillerie, se sont présentés au Ban-Saint-Martin chez le maréchal, après s'être concertés ensemble. Ils venaient, disent-ils, protester, contre le dessein d'abandonner Metz. On ne sait pas quels arguments ils ont fait valoir dans cet entretien, mais comme ils les reproduiront le 26, dans le conseil de guerre tenu au château de Grijnaont, on peut avec certitude les indiquer.

Le général Coffinières a dû répéter l'opinion qu'il a déjà émise devant l'Empereur et soutenir de nouveau qu'il faut rester dans Metz et opérer alentour, en prenant la place pour point d'appui. Ce système aurait eu quelques avantages, si on lavait mis en pratique, si on avait harcelé nuit et jour les Prussiens: mais rester dans la ville sans rien faire, engourdir et endormir les troupes, de quelle utilité cela pouvait-il être? Le général Coffinières a été nommé gouverneur de Metz; on a mis sous ses

ordres la division de Laveaucoupet (3* du 2« corps), en y adjoignant d'autres forces et quatre mille gardes nationaux, on Ivâ a constitué une garnison de vingl^cinq mille hommes. Contrairement à révidence et à ce qu*ont affirmé plus tard les écrivains militaires allemands, il prétend ne pouvoir ni terminer les fortiôcations, qui n'ont besoin que de travaux complémentaires, ni défendre la place, s il n'est aidé, soutenu par toute l'armée du Rhin.

Le général Soleille lui donne la réplique ; oubliant son rapport du 22, où il a fait une description si rassurante de l'armement et de l'état des munitions, il affecte de trembler pour le sort de nos troupes, si elles abandonnent le camp retr€Uiché; il femt de croire que deux batailles videraient les caissons, épuiseraient tous les approvisionnements et qu'alors, nos soldats, ayant entre les mains des armes inutiles, se trouveraient à la merci des Prussiens. Et il omet de rappeler le convoi de munitions qui les attend à Thion ville, et qui remplacerait largement celles doaEit on aurait fait usage.

Les idées soutenues par les généraux Cofftnières et Soleilie concordent admirablement avec les projets de Bazaine. 11 semble ne point les adopter cependant ; il conserve en apparence les mêmes intentions que le matin, fait copier et expédier aux chefs de corps, à dix heures du soir, comme nous l'avons déjà dit, les ordres nécessaires pour l'exécution du plan arrêté. Les troupes doivent se mettre en marche aux premières heures du jour.

Si Bazaine avait eu vraiment l'intention de culbuter les Prussiens pour s'ouvrir un passage, il eût mis ses corps en i-oute pendant la nuit, afin de surprendre les Allemands aux premiers rayons du jour ; les attacpier subitement et à l'improvistc était d'une importance capitale, puisqu'on les empochait ainsi de concentrer leurs forces éparpillées sur une ligne circulaire de cinquante kilomètres. Ne voulant, à aucun prix, abandonner la ville et secourir l'armée de Chàlons, le rusé capitaine a seulement prescrit de partir le matin.

La nuit se passe dans l'attente des évèaements du lendemain : la diane se fait entendi*e avant le lever du soleil : les tentes sont ï^ées, les sacs chargés et, au petit jour, nos colonnes se dirigent sur les points de passage de la Mosd^le, qui M ont été indiqués.

Le ciel est nuageux : la journée parait devxnr être brumeuse : le soldat n'en a pas mioins bouclé son sac avec joie, sifflant entre ses dents et regardant d'un air narquois les groupes d'of • iiders discutant des plans d'attaque. Effilant son sabro^

baSonnette avec une lime ou au moyen d'un morceau de brique^ le fantassin se félicite, dans son argot, de pouvoir à son gpré, cette fois, jouer de la fourchette. Nos larves troupiers, qui ne connaissent pas les arrière-pensées de Bazaine, éprouvent la joie la plus vive : enfin ils vont affronter ces Prussiens, qui se permettent do les investir.

La confiance dans les chefs n*est pas encore perdue : ces trois grandes batailles de Bomy, de RézonviUe et de Saint^Privat ont montré que Tunique supériorité de nos adversaires provenait seulement de leur artillerie. On ne désespère pas de les vaincre: « Nous marcherons sur les batteries et nous les enlèverons à la baïonnette », disent les soldats. — « Nous en aurons bientôt fini avec ces Allemande, » ajoutent les officiers. Et tout le monde, les yeux tournés vers le nord, espère l'arrivée de l'armée de Ghàlons.

L'armée de Metz, en effet, n'est pas seulement prête à tout par sentiment du devoir ; elle a un pressentiment fort juste des événements qui se préparent loin d'elle. Dans son impatience d'apprendre enfin la jonction avec les forces de Mac-Mahon, elle a accepté comme vraies de vagues rumeurs. Ainsi le bruit s'est répandu dans les rangs, que les coureurs de Mac-Mahon ont paru du côté de Briey, et, sur cette fausse donnée, toutes les imaginations sont en travail.

Hélas ! comme l'héroïne du conte de Barbe-Bleue, l'armée de Metz attend en vain le sauveur et peut dire, avec sœur Anne : « Rien que l'horizon qui verdoie et la route qui poudroie ! »

N'importe, on regarde toujours et toujours on espère. Certes, si jamais armée a cru marcher au combat et est partie de bon cœur, c'est bien celle de Metz dans la matinée du 26 août. Et cependant, toute cette mise en scène ne doit avoir pour résultat qu'une ridicule promenade militaire, qui n'aboutira (ju'au l^us triste désappointement et aura pour seul résultat la perte d'une bonne partie de nos illusions.

Ce départ de notre armée fait d'autant plus croire que Bazaine veut passer quand même, c'est que chaque corps emmène avec lui ses bagages et tout son personnel d'intendants et de payeurs.

Tous les corps d'armée ont leurs positions indiquées : Sainte- Barbe semble être l'objectif que Ton doit s'efl*orcer d'atteindre. Chose étrange, cependant, le maréchal Bazaine qui vient de faire l'expérience du 14 et qui doit savoir à quoi s'en tenir sur la nécessité de multiplier les moyens de passage, a négligé de prescrire d'emporter un équipage de pont, de telle sorte qu'en cas de succès. Tannée se verrait réduite à défiler sur l'unique

pont de Thionville et donnerait le temps aux troupes allemandes, surprises par une attaque imprévue suivie d'une marche rapide, de- rejoindre et de combattre.

Quoique déterminé à ne rien faire, à ne pas même paraître au milieu des soldats, Bazaine laisse exécuter le mouvement en avant.

Le général Coffinières a reçu, le 24 août. Tordre de jeter deux ponts sur la Moselle, pour le passage des troupes. G*est d'autant plus nécessaire, que les ponts provisoires construits pour la retraite de l'armée, ayant été sans motifs repliés le 15 août, dès le lendemain du passage de l'armée, par ordre de ce même génércd, il a fallu en improviser de nouveaux. 11 est évidemment indispensable que ces ponts aient la solidité suffisante pour supporter tout ce qui constitue les troupes : hommes, chevaux, artillerie, tout l'attirail de guerre en un mot. Celui d'amont est construit en effet lavec la solidité requise ;* pour le second, on emploie de vieux chevalets, afin de ménager le matériel neuf de X armée. Pourquoi ménager ce matériel? Dans quelle circonstance plus importante peut- on en faire usage ?

En outre, on a négligé d'ouvrir aux abords de ces ponts, des routes distinctes pour chaque colonne, ce qui détruit en grande partie l'avantage résultant de la construction de plusieurs ponts. Aussi le passage de la Moselle s*opérera-t-il avec la plus grande lenteur! A part le 2" corps, qui traverse la ville et prend par le pont des Morts, et le 3« corps déjà établi sur la rive droite, toute l'armée doit passer sur ces ponts provisoires.

Le 4« corps arrive au premier pont et s'y engage ; le 6* corps se présente devant celui d'aval ; on lui annonce que le tabUer ne peut supporter ni les chevaux, ni l'îurtiilerie ; les fantassins passent : les canons, les caissons, les prolonges et la cavalerie sont obligés de faire un détour considérable pour aller franchir l'autre pont. De là un retard fâcheux, que la moindi*e surveillance eût prévenu.

Ainsi le 13 août, le maréchal a retardé de vingt-quatre heures la retraite de l'armée, afin de pouvoir effectuer son passage par huit ponts à la fois, et le 26^ alors qu'il en a encore quatre à sa disposition, il n'en emploie que trois, dont l'un, construit à la hâte, ne peut servir qu'à lïnfanterie. On n'utilise pas le pont Tiffroy, ce qui retarde d'autant le passage.

Après avoir traversé le premier bras de la Moselle, les 4« et 6« corps, ainsi que la garde, viennent se mcisser au Polygone, avant de franchir le second bras.

Pour monter des ponts sur le plateau de Saint-Julien, où doit gronder la bataille, on pourrait suivre plusieurs routes; une

seule est indiquée aux soldats; ils s'y pressent, ils s'y foulent et s'entassent sur Tunique rampe du village de Saint-Julien. Un encombrement énorme se produit, et cependant tous les bagages, tous lés impedimenta ont été laissés à Chambière; il n'y a sur cette route que l'infanterie, l'artillerie et la cavalerie. Le mouvement des trois corps d'armée, par cette seule voie, est tellement lent, que le défilé de ces troupes commencé à cinq heures du matin, n'est terminé qu'à trois heures de l'après-midi. Jamais les défenseurs d'un grand peuple n'ont été mystifiés avec tant d'audace.

2« CORPS. — L'ordre a été donné de lever le camp à trois heures du matin et de se mettre en marche une heure après. Les bagages réunis doivent, aussitôt après le départ des troupes, se rendre dans l'Ile Chambière, pour y attendre de nouveaux ordres.

Un bataillon par brigade doit rester dans les lignes afin de cacher ce mouvement à l'ennemi. En conséquence, les deux premiers bataillons du 55* de ligne vont relever le 3« bataillon de chasseurs à pied et le Z2^ de ligne dans leurs positions de Sey et de Chazelles et couvrent ainsi Longeville-lès-Metz. Le 4« chasseurs à cheval, qui reste également dans son campement, détache des pelotons de grand'garde à Moulins-lès-Metz.

A quatre heures du matin, le 2« corps se met en mouvement.

La brigade-mixte Lapasset a l'honneur, ce jour-là, d'être en tète de l'Éurmée de Metz. Le peloton d'éclaircurs du 3« lanciers, sous les ordi*es du sous-lieutenant Bergasse» forme l'extrême avant-garde.

La brigade mixte entre dans Metz par la porte de France, passe la Moselle sur le pont des Morts, sort de la ville par la porte des Allemands et s'engage sur la route de Sarrelouis.

Le général Lapasset donne aussitôt l'ordre au sous-lieutenant Bei^asse de se porter au grand trot avec ses éclaireurs du côté de la ferme de Bellecroix et du hameau de Vantoux. A son approche, l'ennemi abandonne la ferme et va s'embusquer dans les vignes aux abords de la route : une vive fusillade s'engage alors entre les deux partis et ne se termine que par la retraite simultanée des Prussiens, suivie bientôt d'un retour offensif par un corps assez nombreux d'infanterie et de cavalerie.

Entraînés par leur ardeur, les éclaireurs se trouvent sérieusement menacés, lorsque la 2« compagnie du 14« bataillon de chasseurs, qui, au bruit de la fusillade, a précipité sa marche, débouche au pas de course, sous les oi*dres du lieutenant Mauprety , et vient heureusement prêter main forte aux lanciers. Le 3« corps se portant alors en avant, le peloton d'éclaircurs reçoit

Tordre de se replier sar la ferme de Bellecroix, que doit occuper la brigade-mixte. Un cheval seulCTaent a été blessé dans cette légère escan»)Qche.

La brigade-mixte prend alors position en deuxième ligne, entre le village de Vantoux et la ferme de Bellecroix. Le l** batailkm du S4« de ligne est établi dans cette ferme, qu*il met en état de dôlense; les ^ et 3^ bataillons de ce régiment, avec la 3* compagnie du 9" bataillon du 97* de ligne sous les ordres du capitaine Ailard, sont, dans la matinée, dirigés sur la route de Sarrebrûck, pour prendre position dans les bois de Golombey. Après avoir tiradllé pendant quelque temps avec Tennemi, nos soMats s'emparent du château de ce nom, où se trouve installée une tEmbulance prussienne. Dans cet engagement, le sous-lieutenant Clerc de la 6* compagnie du 2« bataillon du 84* est blessé ainsi que quatre hommes du mômo bataillon et sontJnstaHés tous les cinq dans l'ambulance ennemie du château de Golombey.

En parcourant cette partie du champ de bataille du \A août, nos sc^dats ont eu un horrible spectacle. Les cadavres des victimes de cette journée avaient été â peine recouverts d'un peu de terre; ée sorte que. les ^uies aidant, tout cela est sorti de terre : bras, jambes, tètes, CTest hideux. Et quelle o<feur !

Division Verçé. — Le mouvement deoettc division, qui a pris le même chemin que la bdgade-mîxte, s'est effectué avec becûicoup de confusion. La traversée de la ville a été fort longue. A trois kilomètres de Metz, la division Vergé vient se former en bataille sur la gauche de la route de Sarrelouis.

La première brigade {S^ bataillon de chasseurs, 32< de ligne et V bataillon du 55^ et la 12« batterie du 5« d'artillerie, prennent le chemin de Vantoux, traversent ce hameau et se déploient â gauche du ravin. Le 3« bataillon du 55« occupe le moulin de Mey. La deuxième brigade suit la route impériale jusqu'à la ferme de Beiiecroix et là va se déployer entre le ra\Tn de Vantottx et la route, le 77« de ligne appuyant sa gauche au ruisseau de ce nom et le 76« de ligne aj'^nt sa droite à la ferme de Bellecroix. Derrière cette brigade, restent en bataille les 5« et 6« batteries du 5« d'artillerie.

La division Vergé est en posilâon vers i>euf heures du matin. L'emieœi tire quatre à cinq coups de canon, pendant qu'elle se place. Le fort Saint-Julien répond à ce feu et force les Allemands à so taire.

La division Fauvart-Btutoul s'est déployée en cokmne par brigade, derrière la 2* brigade de la division Vergé, les batteries derrière (7«, 8« et 9« batteries du 5« d'artillerie^ Enfin la réserve

d'artaierie (!()• et !!• batteries da 5* régiment, 6» et 10* du 15% ?• et 8« da 17») en derrière ligne, en avant éa diemin de Vantoux et avec elle les réserves diviskunaires.

Dwision de ValaJbnrègue. — La divtsicm de cavaleriie du 2« corps a qvîtté son l>ivooac à quatre heures du matin. L« 5" chasseurs à dievml forme momentanément brigade avec le ^ lanciers en tète de son corps d'armée. Vient ensuite la br^ade da dragons (t« général BaÂeliCT (?• et 1!^ régiments).

La perspective dHme nouvelle bataille réjouit les soldats : cette fois on passera sur le ventre aux Prussiens; on sortira par n'importe quel côté. Bientôt le fort SaintJulien fait parler ses canons; les avant-postes des deux armées tiraiiient entre eux» sur presque toute la ligne.

Lé 5« chasseurs à cheval, laissant le 3* lanciers près de la ferme de BeUecroix, s'avance hardiment au delà de cette position; en arrière à une grande distance, aux BOTdes, se rangent les dragons de la brigade Badkelîer et de la division de dèrambauU.

Les partisans du *• chasseyars parcourent déjà le front de l'armée, dans le but de reconnaître les positions prussiennes- Mais Tennemi n'a là que des grand'gardes et des postes avancé» peu con^érables. Quelques coups de feu sont tirés, de part ç^ d'autre, sans causer aucun mal; phisîeurs uhlans viennent même caracoler à quelques centaines de mètres du régiuïent

On ftiit reconnaître par un peloton du l** escadron, «mis les ordres du sous-lieutenant Delanneau, le village de Bomy» situé à la droite du champ de bataille et que l'ennemi n'occupe pas.

Pîus tard, les partisans soutenus par le «• «scadron sous les ordres du commandant de Cliabrillan et par deux compagnies d'infanterie de la brigade-mixte, font replier les petits postes prussiens et gardent leurs positions jusqfu'à la nmX tombante.

Ainsi, dès dix heures du matin, toutes les troupes du 2« corps oTit occupé leurs positions, servant de réserve au 3» corps placé devant elles. Vers onïe heures, l'ennemi envoie quelques obus qui n'atteignent personne; on ne répond pas.

S» COBPS. — Le 3» corps d'armée, campé depuis le 23 août air la rive droite de la Moselle, occupe sans <îOwp férir k plateau du Saint-Julien, jusqu'au ravin de VaHières.

La division de dragcms du gènèrcU de CîérambauU monte à cheval à quatre heures et demie du matin, pour prendre position en avant du fbrtin des Bordes. Les divisions d'infanterie de ce corps d'armée prennent les armes et occupent sucoes^vement les crêtes, en avant du ruisseau de Vallières, qui sépare en deux le champ de bataille do Bomy.

Le 5« escadron du 2« drcigons forme l'avant-garde de la brigade de Maubranches (£• et 4* dragons). Le 4« peloton de cet escadron, sous les ordres du lieutenant Chigot, est déployé en tirailleurs en avant de Bellecroix et de la route de Sarrebrûck pour répondre au feu des Prussiens. Les deux régiments du général de Maubranches partent alors au trot, en avant des Bordes, en ayant à leur droite la division d'infanterie de Castagny à Grigy. Le 2« dragons file droit sur Borny et le 4« sur Bellecroix, Au même instant, les avant-postes allemands se replient, après un quart d'heure de fusillade, en voyant déboucher les têtes de colonnes de Tinfanterie du 3® corps.

La brigade de Maubranches se forme alors par échelons, puis on met pied à terre et on attend. A gauche des dragons, passent des masses énormes d'infanterie, en colonne par bataillon.

Division Montaudon. — A quatre heures du matin, cette division s'est mise en route pour la ferme Bellecroix et y arrive à six heures. Le 18« bataillon de chasseurs à pied se porte en avant et prend position entre Lauvallier et Montoy, les l** et 6* compagnies en tirailleurs pour couvrir le flanc droit et le front du bataillon. Ces deux compagnies tiraillent avec les avant-pOstes ennemis.

Le 3« bataillon du 51« de ligne occupe en tirailleurs le village de Noisseville, où l'ennemi ne juge pas à propos de nous attendre. Les Prussiens ont établi dans ce village une ambulance fort bien tenue, dans laquelle sont soignés deux ou trois cents blessés. Ce bataillon étend sur la droite ses tirailleurs jusqu*à la route de Sarrelouis.

Les deux autres bataillons du 51* de ligne s*établissent, partie en tirailleurs, partie en réserve, à la droite du hameau de Lauvallier et en arrière du ruisseau de Vallières.

En plaçant une compagnie en position sur la route de Sarrelouis, non loin de Noisseville, le colonel Delbecque, du 51» de ligne, est blessé d*un coup de feu à la cuisse droite, et le même projectile atteint son cheval sous lui. La blessure de cet officier supérieur, qui a déjà versé son sang devant Sébastopol et à Magenta, ne présente heureusement aucune gravité. Dans le courant de la journée, le 51" a un homme tué et un autre blessé.

A gauche du 5i« se trouve le 62«. Ce dernier régiment est disposé sur une ligne de bataille, en colonne par peloton, la droite appuyée à la route de Sarrelouis; bientôt le 62« échelonne ses trois bataillons à cent pas, Taile gauche en avant et marche dans cet ordre, dans la .Jrection de Noisseville; il franchit le ravin de Lauvallier, à gauche de ce point, et se masse, avec les 5», 6« et 8* batteries du 4« d'artiUerie, dans un petit ravin qui

descend vers Noisseville. Il est huitJieures du matin. Les troupes font le café sur place.

Le 8i«, de son côté, est placé en bataille, par bataillon en colonne, face aux villages de Noisseville et de^Lauvallier, sur le terrain qui s'étend entre la route de Sarrelouis à droite et le ravin de Nouilly à gauche.

Le 95* de ligne occupe le village de Noisseville.

Dioision Metman, — Cette division (3«), qui a été chargée d'occuper le village de Nouilly en avant de Vantoux, a commencé son mouvement à quatre heures du matin, la droite en tête. Le 7« bataillon de chasseurs à pied, qui forme Tavant-garde de la division Metman, refoule rapidement devant lui les avant-postes prussiens.

Les régiments du général Metman s'acheminent 'en rangs serrés sur la route de Vallières et de Vantoux, au fond du ravin où coule le ruisseau de Vallières. Le digne abbé de Meïssas, aumônier de la 3« division, passe en trottant le long du flanc d'un bataillon d'infanterie en marche.

« Tiens, qu'est-ce que c'est que ce curé-là? crie un soldat. — Mon ami, répond le brave ecclésiastique, c'est un prêtre qui va avec vous à la bataille, afin d'être plus près pour vous relever, si vous tombez. >> Les officiers saluent, les soldats ne disent plus rien.

On arrive à Vallières, où Ton rallie un bataillon du 71«, qui a été placé de grand'garde, depuis la veille, dans ce village pour le couvrir ainsi que celui de Vantoux, dont les fours sont mis en œuvre par l'intendance pour les besoins de l'armée.

Vers midi, la division Metman arrive à Nouilly, qu'elle trouve abandonné depuis la veille par les Prussiens. Le 7* de ligne s'y arrête et y reçoit quelques obus. 11 est couvert en avant par deux compagnies, la 5* et la 6« du 3« bataillon, déployées en tirailleurs.

A droite, un peu en arrière de Noisseville, le 29« s'étend jusqu'à Lauvallier; à gauche sur les pentes en avant de Mey, la 2* brigade. Le 71« occupe, près du moulin de la Tour, le ravin de Lauvallier. A droite, le 59* s'avance jusqu'à proximité de Ja Maison-Blanche.

Le 7« bataillon de chasseurs a pris position en arrière de Nouilly. L'ennemi a replié précipitamment ses avant-postes devant la division Metman, laissant entre nos mains des vivres, des armes et des munitions. Il dirige sur nos têtes de colonnes le feu de ses batteries de Noisseville, dont les projectiles vont atteindre les troupes qui suivent la brigade Amaudeau (2«). Les Allemands iLt'midés par cette démonstration du 3« corps aban-

donnent toutes leurs positions avancées, entre autres Noisseville, où la division Montaudon entre aussitôt, retirent leur artillerie et la canonnade cesse.

Deux chasseurs du 7» bataillon ont été blessés peu grièvement par des éclats d'obus et sont transportés à l'ambulance que Ton vient d'installer à Vallières.

Au delà de Vantoux, dans les prés qai font face au chemin de Mey, le long du ruisseau de Vallières, se trouve Tartillerie de la division Metman (5«, 6« et 7* batteries du 11* d'artillerie); les officiers s'attendent à recevoir bientôt des obus.

Le gros de la division est un peu plus loin que Tartillerie, en avant du moulin du Goupillon. Dans les prés, qui sont à droite de la route, entre ce moulin et le village de Nouilly, le général Amaudeau s'est couché sur Therbe, suivant la coutume africaine. Le 59« de ligne est sur la rive gauche du ruisseau, le 71*' sur la droite ; le premier de ces deux régiments a eu un homme tué par les obus qu'ont lancés les Prussiens en se retirant. Mais leur feu n'a pas continué; comme on n'a pas encore ouvert le nôtre, tout est calme pour le moment,

A cent mètres en avant de cette brigade se tient le général Metman, entouré de son état-major et reconnaissable à son fanion jaune.

La 3* division, qui apris position, face à Noisseville, se trouve sur un coin du champ de bataille de Bomy : voici des fosses pleines de Prussiens. Nos soldats trouvent à côté d'elles des casques à pointe, quelques effets d'équipement et jusqu'à un revolver. Un peu plus loin, on rencontre de véritables monceaux de ces coiffures prussiennes avec des sabres et des fourniments, à côté de grandes buttes où sont enterrés pèle-mèle les morts de la journée du 14 août.

Division Aymard, — Cette division prend les armes à quatre heures du matin et quitte son campement à cinq heures. Le !!• bataillon de chasseurs à pied, qui forme Tavant-garde, dépasse le village de Mey, où il laisse une comp€ignie en réserve et s'établit dans le bois du même nom, en s'éclairant à sept cents mètres en avant de ce bois par la 4« compagnie déployée en tirailleurs.

A huit heures la division Aymard se déploie à droite et en avant du village de Mey, la 1" brigade (général de Brauer, 44* et 60« de h'gne), en première ligne ; les 80« et 85« de ligne (2« brigade : général Sanglé-Ferrier) appuyant leur gauche à ce village, la droite vers le moulin du Goupillon.

Les tirailleurs de la 1" brigade ainsi que la 4« compagnie du 11« bataillon de chasseurs refoulent les petits postes ennemis

surNouilly, pendant que ceux de la division Metman les chassent devant eux au delà de Lauvallier et vers Montoy. Une batterie ennemie tire de Servigny deux obus qui éclatent du côté de l'auberge de Bellecroix et se replie.

— La réserve if artillerie (7« et 10* batteries du 4« d'artilerie, 11» et 12« du 11«; l**, 2% 3« et 4« du 17«) ainsi que la réserve du génie du 3* corps se mettent en marche à sept heures du matin et suivent le ravin de Vallières. Cette longue colonne marche régulièrement et dans un ordre excellent, sans se fatiguer par des temps d'arrêt et des à-coups. Elle traverse Vallières, puis Vantoux et, à neuf heures et demie, elle s'arrête dans une petite prairie, à la sortie de ce village, au tournant de la route de Mey. Là, on trouve les traces d'un campement ennemi. Les hommes font le café, et, en voyant que les ordres n'arrivent pas, les officiers eux-mêmes se mettent à déjeuner.

— La division de Castagny (2« du 3« corps) a été chargée d'opérer une diversion à Textrême droite de notre ligne de bataille, en menaçant le flanc gauche des Prussiens.

A quatre heures du matin, cette division lève le camp et quitte ses positions du Sablon et de Montigny, à la garde desquelles est laissé le 3« bataillon du 90« avec les deux compagnies franches de la division. Celle-ci se dirige d'fitbord sur Metz ; puis, en suivant un chemin extérieur longeant les glacis de la place, elle traverse la Seille, dont l'inondation est déjà très étendue et gagne la route de Strasbourg qu'elle suit jusqu'à trois kilomètres de la ville. En cet endroit, la colonne change de direction à gauche, à hauteur du fort de Queuleu, et fait halte.

La !'• compagnie du 15* bataillon de chasseurs soutenue par la 4« est désignée pour enlever le village de Grigy, occupé pctr des tirailleurs prussiens. Cette attaque, vivement menée, réussit, sans que le bataillon ait seulement un homme blessé. En même temps des Compagnies du 19« de ligne enlèvent les bois et les habitations en avant.

Vers neuf heures, la ligne de bataille de la division de Castagny est établie dans la pleune située entre le villetge de Bomy à gauche et la ferme de la Haute-Bévoye à droite. — Le 69» de ligne occupe cette ferme; à sa gauche, les 1" et 2* bataillons du 90« de ligne se mettent en bataille. A gauche de ce régiment, la 1" brigade est également déployée. Le 15* bataillon de chasseurs s'établit dans le village de Grigy ; le lO» et le 41» de ligne occupent les bois voisins. Le 2* bataillon du 4i« est poussé en avant du bois de Bomy et échange quelques coups de feu avec l'ennemi.

A onze heures, la division de Castagny campe dans cette

il6 FRANÇAIS ET ALLEMANDS

position et ne prend pas part autrement à la grande reconnaissance soi-disant offensive effectuée à l'est de Metz.

4* Corps. — Dans la soirée du 25 août, le corps d'armée du général de Ladmirault, comme tous les corps campés sur la rive gauche de la Moselle, a reçu Tordre de se mettre en mouvement le lendemain matin, à cinq heures, pour aller passer cette rivière aux ponts de Chambière et monter ensuite sur le plateau de Saint-Julien.

La pluie tombe une partie de la nuit ; aussi, lorsque les troupes se mettent en route, les chemins sont en mauvais état. Les deux ponts de bateaux jetés sur la Moselle se trouvent en nombre insuffisant pour toutes les colonnes de troupes, qui débouchent à Chambière par des chemins différents. En outre, un seul de ces ponts est en état de porter les voitures et les chevaux, ce qui ralentit singulièrement la marche des troupes et fait durer le passage beaucoup plus lontemps qu'on ne l'avait prévu.

La division de Cissey quitte, au point du jour, le plateau de Plappeville et, malgré un temps pluvieux, se met gaiement en marche. L'encombrement qui règne aux abords des ponts de bateaux force la colonne à s'allonger. Après avoir passé la Moselle, cette division s engage dans le ravin de Vallières, traverse ce village et celui de Vantoux et gravit à gauche les hauteurs qui couronnent Mey. Le 20« bataillon de chasseurs forme Tavant-garde. Sur ces entrefaites, deux obus prussiens viennent éclater au beau miKeu d'un régiment d'infanterie formé en colonne à droite de ce bataillon et tuent ou blessent quelques hommes.

A onze heures, la division de Cissey prend position entre le village de Mey à droite et la route de Sainte-Barbe à gauche, sur le terrain même occupé par elle le soir de la bataille de Bomy et à proximité de l'ennemi. Le 57« de ligne s'établit à la ferme de Grimont, et le 20* bataillon de chasseurs dans le vill€ige de Mey, où il a combattu le 14 août. Contre ce village, prennent position les trois batteries divisionnaires (5«, 9» et 12« du 15« d'artillerie).

Mey est désert, les grand'gardes prussiennes viennent de l'abÉindonner. Des dispositions de combat sont prises. Du haut du belvédère de ce village, on aperçoit les masses ennemies à Servigny et à Sainte-Barbe.

La division Grenier passant sur la rive droite de la Moselle, le 98* de ligne est désigné pour garder la position sur la rive gauche. 11 est établi, dès six heures du matin, à une batterie élevée sur la crête de Plappeville, en arrière de son bivouac : le 1»' bataillon garde la batterie; le 2** a pris .position à droite,

dans les vignes, face à Woippy et à la vallée de la Moselle; le 3« se tient en réserve derrière le second.

Pendant ce temps, le gros de la division s'est mis en marche vers la Moselle ; une première fois, les troupes du général Grenier sont forcées de s'arrêter au passage à niveau de la gare de Devant-les-Ponts, pour laisser défiler l'artillerie de la garde, dont le mouvement est déjà commencé. En arrivant à Chambièrc, on trouve l'accès des ponts obstrué par des régiments du 6* corps, qui attendent le moment où ils pourront passer.

La pluie menaçante depuis le matin recommence à tomber. Il est plus de deux heures de l'après-midi, quand le 5« bataillon de chasseurs à pied, qui forme la tète de colonne, peut enfin traverser la Moselle et gravir la rampe de Saint-Julien. Arrivée sur le plateau, la 1" brigade, sous les ordres du général Véron de Bellecourt (5« bataillon de chasseurs, i3« et 43« de ligne), va prendre position en avant du fort Saint-Julien, dans le voisinage de Mey, et y reste longtemps l'arme au pied. Quant au 64«, qui représente la brigade Pradier, le second régiment de cette brigade, le 98*, étant resté à la gîurde du camp, ce régiment a été retardé dans sa marche par le défilé du 6« corps dans l'Ile Chambière et obligé d'attendre aux abords des ponts de bateaux.

La pluie ne cesse de tomber et contrarie les mouvements de l'artillerie divisionnaire (5% 6« et ?• batteries du 1" régiment), qui s'embourbe dans les champs, où elle a pris position, sur la droite de la division Grenier.

Près du bois de Mey, on remarque un grand nombre de tertres fraîchement remués indiquant les sépultures des soldats tués à l'affaire du 14 août. On entend tirailler mollement du côté de Charly et de Villers-l'Orme; partout ailleurs règne un calme complet.

Enfin, vers quatre heures, le 64« de ligne débouche sur le plateau de Saint-Julien et va occuper la position qui lui a été assignée derrière le château de Grimont, situé à six kilomètres de Plappeville. Pour parcourir cette minime distance, il a fallu au 64* de ligne, vu les encombrements, près de onze heures.

Division de Lorencez. — Au point du jour, les tentes sont abattues, les sacs faits, les bagages chargés et, vers six heures du matin, la 3« division du 4» corps se met en marche sur Metz, traverse la Moselle sur les ponts de bateaux de File Chambière et remonte les pentes du Saint-Julien. Le 2* bataillon de chasseurs marche en tète de la colonne.

Vers ime heure de l'après-midi, la division de Lorencez vient prendre position sur le plateau de Saint-Julien, en avant du fort de ce nom et près du château de Grimont. A droite, sont les

3« et 2« corps, et plus à gauche le 6". En face est Tannée ennemie^ qui occupe Sainte-Barbe et son plateau dont elle a fait un vaste camp retranché et plus en avant Servigny , Nouilly et Noisseville, Ces deux derniers villages ont été évacués par les Allemands devant le mouvement offensif de notre 3« corps.

Le 2« bataillon de chasseurs est établi dans le bois de Grimont : la 4« compagnie, sur la lisière de ce bois, au nord; les 5® et 6« dans l'intérieur; la 3« en soutien de Tartillerie; les l'* et 2* en tirailleurs, en avant vers Villers-rOrme.

Le 15« de ligne est placé dans le même bois et en avant du ehàteau de Grimont, le 33* de ligne, dans le parc de ce château.

Le 54« est, par bataillons déployés, en avant des fours à chaux, sa gauche touchant à la route de Samte-Barbe. Le 65* est établi perpendiculairement à cette même route.

Les trois batteries divisionnaires (8% 9« et 10« du 1«' d* artillerie) ont pris position en avant du fort Saint-Julien : la batterie Guérin (8") à droite de la route de Bouzonville; la batterie Baritot (9«), face à VilIers-l'Orme ; la batterie Desveaux (10« — canons à balles) va prendre position à côté de la batterie Baritot.

La réserve cC artillerie du 4« corps (il* et 12« batteries du !•' d*ar. tillerie; 6« et 9« du 8« ; 5« et 6* du 17«) est partie, à cinq heures du matin, suivant le mouvement du 4« corps. Les bagages sont laissés au Polygone. Les six batteries passent la journée à droite du fort Samt-Julien.

La division de cavalerie du 4« corps a reçu, le 25 au soir, son ordre de départ. L'armée doit prendre les armes à deux heures du matin, et passer la Moselle, l/allégresse est générale. On n'entend que ces mots : « On va percer! On va percer! »

La division part au petit jour, sous les ordres du général de Gondrecourt; le colonel d'état-major Campenon commande la brigade légère (2« et ?« hussards).

La matinée est brumeuse et triste. Interminable passage de la Moselle sur deux ponts de bateaux. On traverse enfin l'Ile de Chambière. 11 est déjà midi, quand la division de cavalerie, avec ses deux batteries divisionnaires (5« et 6« du 17» d'artillerie) prend position, en première ligne, sur le plateau, en avant du fort Saint-Julien, entre le village de Mey et le château de Grimont.

6" CORPS. — A trois heures du matin, le 3* chasseurs â cheval, appuyé par le 9« de ligne, est envoyé du côté delà route de Thionville, rive gauche de la Moselle. 11 disperse en tiraill^irs plusieurs pelotons entre le village de Woippy, le château de Ladonchamps et la ferme de Thury jusqu'à la Moselle»

Pendant ce temps, le 6« corps se met en mouvement et passe

la Moselle sur les deux ponts de bateaux de File Chambière.

Division Tixier, — A quatre heures du matin, les troupes de la 1" division du 6« corps sont prévenues de faire le café et de se tenir prêtes à partir. A cinq heures, on est sous les armes. On part à six heures et demie pour franchir la Moselle. Arrivée sur la rive droite, la division prend la route de Bouzonville par Kédange, qui se dirige au nord-est et presque parallèlement à la Moselle. Les régiments traversent le village de Saint-Julien et passent sous le fort de ce nom, en le laissant à droite. A la ferme de Chàtillon, on fait une halte d'une demi-heure environ, puis, passant par le château de Grimont, la division Tixier prend la route de Bouzonville par Burtoncourt et se forme en bataille, face au nord-est.

Le 9* bataillon de chasseurs à pied est ét£d)h à quinze cents mètres en avant du château de Grimont. Le 4® de ligne s'est formé en bataille en avant de la lisière nord-est du bois de Grimont, perpendiculairement à la route de Bouzonville. Le 10« de ligne, sous les ordres du commandant Morin, est formé, à quelques centaines de mètres du château de Grimont, par bataillon en colonne, par division à demi distance, à intervalle de déploiement, sur le chemin allant à Sainte-Barbe, sa gauche appuyée au bois et ayant devant lui le 4« de ligne déployé, face au village de Villers-l'Orme. Vers onze heures cet or Ire de bataille est modifié et la l'* brigade va prendre position un peu au delà du bois de Grimont, face au village de Vany. En seconde ligne se trouvent le 12« et le 100* de ligne.

Au commencement de la journée, vers neuf heures et demie, les trois compagnies de gauche du 1«' bataillon du 4* de ligne sont envoyées en avant du front de bataille, dans le bois qui précède d'environ trois cents mètres la ligne du 10" régiment d'infanterie et qui s'adosse au village de Chieulles. A onze heures, ces trois compagnies sont relevées par trois compagnies du iO» de ligne et rejoignent leur bataillon.

Les francs-tireurs du 4« de ligne sont à six cents mètres en avant de leur régiment sur la lisière du bois, qui s'étend vers Villers-l'Orme. Ils détachent en avant de petits groupes d'éclaireurs, qui vont en rampant jusqu'à Villers même. L'un d'eux tue deux vedettes prussiennes ; les autres font fuir par leurs feux plusieurs pelotons de cavalerie. A midi, l'on fait le café et Ton bivouaque ainsi jusqu'au soir, sur la ligne de bataille, sans qu'aucun ordre soit donné pour prendre un repos bien nécessaire. La compagnie de francs-tireurs du 10^ de ligne, déployée à quelques centaines de mètres en avant de son régiment, échange quelques coups de fusil sans résultat avec les

avant-postes ennemis. Les Allemands se montrent le moins possible.

Dans cet engagement de tirailleurs, seul des régiments de la i" division, le 12« de ligne perd un homme tué et un caporal blessé.

La division Lafant de Villiers prend position à midi, sous le fort Saint-Julien, dans Tordre suivant : La 1" brigade (général Becquet de Sonnay) à la droite de la route de Bouzonville, le 75» de ligne en avant du bois de Grimont, face à Malroy ; à sa gauche le 91« de ligne. La 2« brigade a pris position à gauche de la même route, le OB'» devant la ferme de Ghâtillon ; le 94«, en seconde ligne, a été placé dans les tranchées-abris creusées à gauche de cette ferme.

Les trois batteries divisionnaires {5«, 6* et ?• du 14« d'artillerie) ont pris position entre la route de Bouzonville et le bois de Grimont.

Dans la journée, les quatre compagnies de partisans de la division Lafont de Villiers, appuyées par le 3« bataillon du 94* de ligne, poussent une reconnaissance à travers les vignobles, qui s'étendent en avant de Malroy. La compagnie de partisans du 75* de ligne est déployée en tirailleurs, le long des coteaux qui bordent la Moselle, Arrivés en face de ce village qui est fortement occupé par Tennemî, les partisans engagent une violente fusillade avec les Allemands. Cette mousquetorie dure de une heure à trois heures de l'après-midi ; les Prussiens essaient de refouler leurs adversaires, qui sont bien postés dans les vignes; aussi sont-ils obligés de se retirer dans leurs tranchées, devant la fusillade des partisans de la 3« division, et après avoir éprouvé des pertes sérieuses. Seule, la compagnie de psu'tisans du 75' de ligne a perdu sept hommes, dont un sergent tué.

Division Levassor-SorvaL — Le 25« de ligne prend position sur la gauche d'un bois, qui se trouve en avant du château de Grimont. Le régiment, prolongeant ensuite le bois, s'étend sur la droite, finit par en faire le tour, passe au château de Grimont et revient derrière le bois, après avoir tourné autour. Le 26« de ligne prend position, sans bouger, en arrière du bois de Grimont.

Le 28« de ligne se déploie à droite et à gauche de la route de Thion ville ; le 70«, placé en avant de la ferme de Ghâtillon, occupe l'espace compris entre la route et la Moselle.

L'artillerie divisionnaire, composée de la i2« batterie du 8« d'artillerie et des 7« et 8« batteries du 18% a suivi le mouvement des troupes et reste tout le jour en bataille sur le glacis du fort Saint-Juhen, sans tirer un seul obus.

La division de cavalerie du Baraîl (2« et 10* chasseurs à cheval, 2« chasseurs d'Afrique), suivant ia trace du 6« corps, escalade, par la route de Bouzonville, les hauteurs de Saint-Julien; ses deux batteries à cheval raccompagnent. Cette division essaye de se déployer à Tavant-garde vers Chieulles; mais les batteries prussiennes, se mettant à tonner à Malroy, Tx^bligent à s'arrêter. En cet endroit, les escadrons se trouvant trop exposés en pure perte, sans espoir de rendre service, puisque aucune troupe ennemie ne se montre et qu'on n'a en face que des retranchements, on poste toute cette cavalerie derrière le bois de Grimont, dès neuf heures du matin.

Après avoir servi à dissimuler à Tennemi le nxouvement de passage du 6« corps sur la rive droite de la Moselle, le 3« chasseurs à cheval traverse lui-même Tlle Chambière à midi et vient se placer en avant du fort Saint-Julien.

Le 9* de ligne, qui a coopéré aux premiers mouvements du 3* chasseurs à cheval, s'est mis également en marche avec ce régiment à la suite du 6« corps pour passer la Moselle et prend position assez tard deiTière le bois attenant au château de Grimont. Ce même jour, le commandant Horcat du 94« est nommé lieutenant-colonel du 9« de ligne.

La Garde impériale^ dès cinq heures du matin, est prête à se mettre en marche. La plus vive gaieté règne dans les rangs, en prévision des futurs événements de la journée. Le temps est couvert et un peu menaçant. Le général Bourbaki fait donner Tordre aux troupes de préparer le café, dès qu'elles seront arrivées en position, mais de ne pas dresser les tentes ; les chevaux resteront sellés; on pourra en débrider la moitié seulement à la fois. Les troupes sont pourvues de vivres jusqu'au 28 août inclusivement; elles iront à Metz chercher d'autres vivres, dès que les rues ne seront plus encombrées.

Les voitures du train emportent avec elles : — un jour de lard, — un jour trois quarts de biscuit, — huit jours de vivres de campagne, — un jour d'eau-de-vie et un jour d'avoine.

Le général Bourbaki, à défaut de voitures disponibles (chaque régiment ne possède plus maintenant que huit voitures au lieu de onze), prescrit de mettre seize cacolets à la disposition de chacune des divisions d'infanterie, pour porter les sacs des hommes fatigués.

Le départ des corps appelés à franchir les ponts avant la ' garde, est considérablement retardé. On ignore si la cause de ce retard est imputable au maréchal Canrobert et au général de Ladmirault; elle pourrait bien l'être à l'heure à laquelle les ordres ont été donnés.

Il faut que Bazaine sache exiger Texécution rigoureuse de ses volontés ; mais encore faut-il que ses volontés soient exécutables et il ne doit rien négliger pour les rendre telles. On prévient le général Bourbaki que les 4« et 6* corps comptent retirer leurs grand'gardes, dès qu'ils auront passé les ponts de Chambière, au lieu d'attendre pour cela que toute la garde les ait franchis. L'ordre donné cependant est clair, mais il aurait dû être explicite.

Avant la niise en route des troupes, le commandant de la garde et son état-major se rendent près des ponts, afin d'y attendre les tètes de colonne.

On remarque avec étonnement que deux ponts seulement ont été établis. Celui d'amont est un pont de bateaux propre au passage de troupes de toutes armes ; celui d'aval, distant de cinquante mètres environ du premier, est un pont de chevalets sur lequel l'infanterie et la cavalerie seules peuvent passer.

Un officier de l'état-major général de la garde, envoyé en reconnaissance, vient rendre compte au général Bourbaki que les deux autres ponts (ceux du bras droit) sont disposés de teUe sorte que la colonne d'artillerie est obligée de se croiser avec colle d'infanterie et de cavalerie, pour prendre à la sortie leurs chemins respectifs.

C'est là un des points sur lesquels on devrait bien fixer Tattention des officiers appelés à combiner des mouvements de troupes et à rédiger les ordres qui y sont relatifs. Il faut que, pendant leur trajet, comme au début, comme à la fin, les diverses colonnes soient toujours tenues du même côté les unes par rapport aux autres. Les croisements causent des ennuis, des conflits, des embarras, des retards de toute sorte. 11 convient de les éviter à tout prix.

Le service des ponts de Chambière est très mal fait. A part cinq ou six artilleurs, qui se tiennent à l'entrée et à la sortie, on ne voit que deux gardes d'artillerie et un gendarme ; pas de personnel pour les réparations ; pas de personnel pour veiller à l'ordre du passage. Ne serait-ce pas le cas ou jamais de faire monter à cheval les officiers de l'état-major général de l'armée, au lieu de les mettre en mouvement pour porter une lettre ou pour demander des renseignements insignifiants, comme cela se passe ordinairement.

Un officier de l'état-major général, bien au courant des ordres donnés, en connaissant l'esprit et la lettre, ayant le caractère de délégué de Tunique chef de l'armée, peut seul parer à tout, empocher le désordre, les retards qui se produisent, s'opposer au passage des bagages, si Tordre en est donné, à Tinterversiçn des

tours de passage des troupes, modifier partiellement cet ordre, si telle circonstance fait que la mesure soit avantageuse, par exemple quand les troupes qui doivent passer sont en retard et qu'il s'en trouve d'autres dans le voisinage, prêtes à passer, empocher les troupes de s'arrêter au delà des ponts, d'y stationner en obstruant le passage.

Le 26, par suite de Tabsence de tout officier de Tétat-major général, ces divers inconvénients se présentent. Des bagages sont passés avant des troupes d'artillerie, et, quand le général Bourbaki envoie un officier de son état-major pour faire cesser cet état de chose, le gendarme, préposé à la surveillance des ponts, déclare quUl agit d'après les ordres formels de son commandant de corps d'armée à lui transnais parle prévôt du corps. Quand donc le chef d'état-major général comprendra-t-il qu'on n'a rien fait, tant qu'on s'est contenté de donner des ordres, de couvrir d'écritures de nombreuses feuilles de papier et qu'on ne surveille pas l'exécution ponctuelle de ces mêmes ordres?

Après avoir mangé sur le pouce une partie de l'approvisionnement d'une sacoche, emportée sur un cheval de main faute de bagages, en attendant patiemment leur tour de passage, les officiers de l'état-major de la garde constatent que le pont d'aval est entièrement libre et qu'il n'y a ni infanterie, ni cavalerie dans le voisinage. Ces officiers montent alors à cheval, le général Bourbaki envoie l'un d'entre eux à la division des grenadiers et des zouaves du général Picard, appelée à prendre la tête de la colonne.

Au bout de quelques instants, le général Bourbaki rencontre, dans le voisinage de la gare de Thionville, le maréchal Bazaine suivi des cinquante et quelques officiers de l'état-major général, (|ui rendraient bien plus de services, en se trouvant au débouché des ponts et des routes, qu'en accompagn^ant le maréchal et formant ainsi une escorte inutile. Le maréchal prévient le général Bourbaki qu'il réunira les commandetnts de corps d'armée à son quartier général de Saint-Juhen, dès leur arrivée.

Il est alors environ midi. L'état-major de la garde a quitté le maréchal depuis dix minutes à peine, lorsque le capitaine Lemoine, de l'état-major général, vient prévenir le général Bourbaki de ne pas continuer son mouvement, si les troupes n'ont p€U3 encore passé le pont et d'attendre de nouveaux ordres.

Le général Bourbaki manifeste son étonnement à l'officier, en lui disant: « De nouveaux ordres ? Et si je n'en reçois pas? » Tout ceci est singulier. La pluie (\m a commencé à tomber vers onze heures et demie dispose peu à la gaieté ; les retards éprou-

vés, les paroles du maréchal, tout est de nature à attrister. I^ général Bourbaki prend le parti d'entrer dans Metz par la porte de France et de gagner le manège du fort Moselle, où lui et ses officiers se mettent à l'abri et prennent quelque repos, en se couchant sur des sacs d'avoine dont ce bâtiment est rempli.

Le général Bourbaki dit au commandant Leperche : « Voici de mauvais présages ; le maréchal Bazaine réunit les commandants de corps d'armée, il me fait dire de ne plus bouger, si je n'ai pas engagé ma tète de colonne. Avez-vous remarqué comme tout le monde paraissait triste dans cet état-major général? Le colonel Lewal, en particulier, avait le visage atterré. Je crains que le maréchal n'ait de mauvaises nouvelles à nous annoncer, par exemple, un insuccès de Mac-Mahon ou quelque autre déboire. »

Le commandant répond que cela lui parait improbable ; que le maréchal de Mac-Mahon saura être prudent, ne pas accepter la lutte avec des forces trop supérieures en nombre, mais qu'il avoue ne rien comprendre à ce qui se passe.

Le général Bourbaki et son état-major ne tardent pas à reprendre leur route, en passant par le pont de Thionville, longent le quartier d'artillerie et les remparts, puis, passant par la porte des Allemands et la gorge du fort Bellecroix, gagnent la route de Saint-Julien. Sur la plus grande partie du parcours, ils ont trouvé des embarras considérables de bagages, de voitures de toute sorte, de troupes d'administration ou autres en mouvement, puis des bagages du 3* corps allant en sens inverse des autres, ce qui complique au possible les mouvements et produit des enchevêtrements déplorables.

On cherche en vain le maréchal Bazaine à Saint- Julien : comme toujours il a changé d'avis, et chemin faisant, le général Bourbaki apprend que le commandant en chef se trouve au château de Grimont. Le temps est devenu affreux ; ime pluie torrentielle inonde la vallée de la Moselle et est accompagnée d'un vent à tout rompre. Le général Bourbaki est fort surpris en constatant que l'emplacement réservé à la garde, en arrière de la ferme de Châtillon et entre le fort Saint-Julien et le bois de Grimont, est occupé par d'autres troupes. Cette inexécution des ordres donnés cause un certain désagrément au général et constitue pour son état-major un mauvais présage.

Cependant l'infanterie de la garde a été obligée de subir dans sa marche des retards considérables. Le réveil a été sonné dans ses campements dès trois heures du matin, ordre a été donné de se tenir prêt à partir à cinq heures, mais la 2« division (zouaves et grenadiers) qui marche en tète, ne peut commencer

son mouvement cfuc vers midi, par une pluie battante. Les six batteries des deux divisions prennent place entre les deux brigades de la 2« division.

Remarquons ici que, ne profitant nullement de ce qui s'est passé précédemment, les ordres ont encore été donnés, le 26, de manière à déranger les troupes neuf heures trop tôt; ce qui fait qu'avant de partir les hommes sont très fatigués et trempés par la pluie, dont ils n'ont pu se garantir, les tentes étant levées.

Par suite de Tencombrement résulant surtout du petit nombre de ponts jetés sur la Moselle et du manque d'ordre de direction, la tète de la division Picard (zouaves et grenadiers) ne pourra déboucher sur le plateau de Saint-Julien, que vers quatre heures du soir.

La cavalerie de la garde, de son côté, a levé son camp, avant le jour, à deux heures du matin ; on selle les chevaux, on se met en selle. La division de cavalerie de la garde est massée contre les ambulances de Tîle Chambière, la division de cavalerie de réserve du général de Forton se range non loin de là sous de hauts platanes et peupliers. L'armée entière, infanterie, artillerie et cavalerie, défile devant ces deux divisions Desvaux et de Forton, depuis le point du jour, et passe les deux bras de la Moselle sur deux ponts de bateaux : toutes ces troupes vont prendre leurs positions de combat sur les hauteurs de Saint- Julien et de Queuleu.

La réserve générale d'artillerie a suivi le mouvement de l'armée et est venue se mettre en bataille sur les glacis du fort Saint-Julien.

En obsorration.

Encombrement des U'oupes sur le plateau de Saint-Julien. — Les positions ennemies. — Routes encombrées. — Marche du 2« corps.

— Occupation de Nouilly et de Noisseville par le 3« corps. — Retraite des avant-postes ennemis. — On attend. — Les rangs sont rompus. — Préparation du café. — La bourrasque de midi.

— La pluie persiste. — Nos soldats sous la pluie. — On attend vainement le signal de Taction. — Démarche des généraux Cofflnières et Soleille auprès de Bazaine. — Le prétexte de retraite trouvé. — Bazaine quitte le Ban-Saint-Martin. — Son état-major. — Son arrivée au château de Griment. — Convocation du conseil de guerre. — Aspect des abords du château de Griment. — Les états-majors. — Une réponse typique. — Bazaine ouvre le conseil. — Ses déclarations. — Déclarations mensongères. — Le général Soleille insiste pour rester à Metz. — Avis identique du général Cofflnières. — Le général Frossard. — Les maréchaux Canrobert et Lebœuf. — On ne parle pas de Tarmée de Châlons. — Avis émis par les commandants de corps d'ar-

méc d^attendre sous Metz.— Une funeste décision. — Arrivée de Bourbaki. — Son caractère chevaleresque. — Nouvelle séance. — Avis de bourbaki qu'il faut percer à tout prix. — Le commandant de la gaivie se range à l'avis exprimé par les autres chefs de corps. — Bourbaki quitte la séance et donne l'ordre de la retraite à la garde. — Résolutions prises à cette conférence. — Excuse inadmisible du mauvais temps. — Un ordre significatif.

— La dépêche de Bazaine du 26 août. — Ordre de retraite. — Le général Picard reçoit l'ordre de rétrograder. — Les soldats dans la boue. — La retraite sur la rampe de Saint-Julien. — Incendie de la ferme de Saint-Ladre. — Retraite de la division Vergé. — Retraite des divisions du 3* corps. — Le général Metman et son état-major, pendant la pluie, au moulin de Goupillon.

— Les pommes de terre et le pain enlevés aux Prussiens. — Autour du feu — Retraite du 4© corps. — Passage de la Moselle. Le 64e de ligne reçoit l'ordre d'attaquer Peltre. — Contre-ordre. — La division de cavalerie de Gondrecourt sous la pluie. — Les marmitons de Bazaine. — La retraite à travers Metz. — Destruction des villas de la banlieue de Metz. — Marche du G» corps dans la nuit. — Les à-coups.— Confusion extrême. — Débandade des troupes. — Retraite de la garde sous la pluie. — Le pain détrempé sur les sacs et perdu. — Retour à la Ronde. — Une nuit glaciale. — Le 2« escadron des guides à Woippy. — Une singulière position. — Inaction de la cavalerie. — Remarque de M. Vandevelde. —Douleur des habitants de Metz. — La journée des Pas- Perdus ou des Dupes. — Trahison î

— L'armée, cependant, a fini par se masser entre les forts de Queuleu, Saint-Julien et la ferme de Châtillon. Los divisions sont déployées et peuvent ouvrir le feu, en poussant quelque peu leurs avant-postes. Notre ligne de bataille est alors très visible à rennemi qui, de l'autre côté du ravin de Lauvallier, peut très bien se rendre compte de notre position. On est en lace de Servigny, où Ton aperçoit des batteries prussiennes et derrière lequel on distingue, de temps à autre, le clocher de Sainte-Barbe à travers les éclaircies du brouillard.

D'après les dispositions que nous avons fait connaître, Bazaine a accumulé toutes les réserves sur un seul point, le plateau de Saint-Julien et autour de ce fort, au lieu de prendre une position qid eût pu lui permettre de se développer. Or, comme il n'y a qu'une seule route qui conduise directement des ponts sur le plateau, et qu'on a négligé d'indiquer aux soldats les autres voies parallèles qu'ils auraient pu suivre, il en résulte un énorme encombrement sur la môme direction. La marche est tellement lente, que les premières troupes des 4« et 6« corps ainsi que de la garde, ne se sont pas trouvées en position avant dix heures du matin, sauf les 2* et 3« corps ; et ce mouvement qu'on eq[)érait terminer à midi, continuera encore à trois heures, à

rissue du conseil de guerre, au moment où l'ordre sera donné de retourner dans les bivouacs.

Les premières troupes, cependant, qui ont pris position, parais.sent s'engager avec résolution.

Le 2« corps, commandé par le général Frossard, s'est mis en marche à trois heures du mathi et s'est trouvé à six heures sur les positions, qui lui ont été indiquées en deuxième ligne, derrière le 3« corps. Sans perdre de temps, le général Frossard a occupé le village de Golombey, d'où il a délogé les avantpostes ennemis.

Enfin vers dix heures, l'ordre arrive au 3« corps, qui vient de prendre position en avant du 2% de se porter en avant, sur la route de Sainte-Barbe. Les bois sont occupés par les Prussiens ; après quelques coups de fusil échangés entre nos tirailleurs et les avant-postes ennemis, les troupes du maréchal Lebœuf s'emparent de Noîsseville, sans coup férir. Quelques détonations partent alors de Servigny; on croit voir là le prélude d'une action générale; puis tout rentre dans le silence. On peut juger, à ce propos, combien les chefs allemands mettent desoin dans leur service : leur^ pièces sont si bien pointées, que les obus arrivent juste aux points difficiles à traverser, même quand ces points sont cachés par des maisons ou des plis de terrain : c'est matière à réflexion pour nos officiers, qui n'ont pas de cartes.

Les avant-postes ennemis se sont retirés dans les villages et derrière leurs batteries; ils viennent de donner l'éveil. Les Allemands, qui, des hauteurs de la rive gauche de la Moselle, ont suivi tous nos mouvements, se portent, en toute hâte, au point menacé et se préparent à l'attaque. Le gros de leurs forces est encore massé sur les plateaux de l'Orne, en sorte qu'il n'y a devant nous qu'un simple cordon de troupes, qu'on traverserait sans difficulté.

C'est ainsi que les avant-postes du 3« corps, comme nous venons de le raconter, qui ont été portés un peu en avant, n'ont trouvé personne à Nouilly, à Noisseville, à Golombey, positions dont la prise devra nous coûter tant de sang, quelques jours après.

Mais nous, que faisons nous après l'occupation de ces premières positions?

Dès que la ligne de bataille s'est avancée sur ces positions des troupes allemandes, le mouvement s'est brusquem3nt arrêté.

Chaque général a dérobé ses colonnes à la vue des artilleurs prussiens et attend, La situation parait bonne et favorable^à

notre marche en avant, mais le sol commence à être détrempé. Depuis le matin, plusieurs averses sont tombées.

Néanmoins le temps est beau, et on ne s'explique pas pourquoi ce mouvement, commencé si bien, n'aboutit qu'à une halte oisive.

Une heure, deux heures se passent : qu'attend-on? Aucun ordre de Bazaine n'arrive, aucune nouvelle ne circule, on fait cependant des conjectures : les plus tristes soupçons sont éveillés. On ne doute plus de Tavortement de la tentative de sortie, quand, pour faire prendre patience aux troupiers, on les autorise à faire le café. Les rangs sont rompus, les fusils et les sacs déposés à terre; on va chercher du bois et de l'eau. Un bon nombre de soldats allument leurs pipes, mettent les mains dans leurs poches et, groupés autour du feu qui flambe sous les marmites, s'interrogent les uns les autres.

Certains amateurs cherchent des reliques du combat livré le 14. On dirait une halte pendant les grandes manœuvres du camp de Châlons.

L'armée tout entière n'offre bientôt plus qu'une immense foule en désordre. Les officiers, décourstgés eux-mêmes, font peu de chose pour éviter cette confusion. Cependant d'énormes feux pétillent, la fumée du bois vert monte dans le ciel en larges panaches, qui ne laissent aucun doute à l'ennemi sur la position et le nombre de nos différents corps.

Tel est au milieu d'une guerre périlleuse, acharnée, le maintien de l'armée française devant d'implacables ennemis.

Vers midi, une violente bourrasque suivie d'une pluie torrentielle, s'abat sur le plateau de Saint-Julien ; au bout d'une heure, elle cesse et le soleil reparaît dans tout son éclat. Un quart d'heure plus tard, nouvelle bourrasque : cette fois, la pluie persiste avec une extrême violence et inonde la campagne.

Nos pauvres soldats, qui ont plié leurs tentes dès le matin, restent pendant quinze heures, debout derrière les faisceaux, sous ces averses et se morfondent, prêtant l'oreille aux rares coups de fusil, qui retentissent, çà et là, dans les champs, souhaitant bonne portée au trop petit nombre d'obus que les forts d'alentour envoient par-dessus leurs têtes, à l'ennemi, caché derrière ses parapets. Tous ces braves gens sont furieux et disent qu'ils préféreraient cogner pour se réchauffer. Sous ce déluge, on allume laborieusement quelques petits feux et nos soldats restent là, accroupis mélancoliquement dans la boue autour de ces misérables foyers. On est déjà bien loin de la joie et de l'espérance du matin.

L'armée attend en vain le signal de l'action. Malheureuse-

ment on restera jusqu'au soir sur le qui-vive, à la merci des ondées.

Pendant que nos pauvres troupiers débouchaient vers dix heures du matin sur le plateau de Saint-Julien, le traître Bazaine se livrait à une douce nonchalance dans sa villa du Ban-Saint-Martin. Déjà dans la matinée, les généraux Soleille et Coffinières sont revenus au quartier général et ont présenté au maréchal une note signée par eux et par une troisième personne, où ils protestent d'avance contre toute résolution d'abandonner Metz. S'il persiste dîtns son opinion, ils déclarent lui laisser toute la responsabilité des malheurs qui pourront survenir.

Étrange démarche, puisqu'on réalité, ils sont d'accord. Elle ne parait pas suffisante, et, im peu plus tard, quand toutes les troupes marchent déjà vers l'ennemi, le général Coffinières se présente encore une fois devant le maréchal Bazaine et réitère ses objurgations de la veille.

Bien que le nîaréchal ait formé, depuis le 16, au plus tard, le projet de ne pas quitter la ville et n'ait pas même le désir de combattre ce jour-là, il parait enfin céder aux arguments^de son prétendu contradicteur. Il décide qu'il en appellera à un conseil de guerre, qui examinera la question et certain d'avance que son opinion prévaudra, il contremande dès huit heures du matin les mesures, qui lui sont personnelles, maintient la garde de son quartier général, fait absmdonner le chai^ement de ses bagages et annonce à son entourage qu'il reviendra au Ban- Saint-Martin.

Cependant, il faut un prétexte pour assembler ce conseil de guerre et ordonner à notre vaillante armée de battre en retraite. Tout à coup, il aperçoit les nuages qu'un vent de sud -ouest amène en masses obscures. Enfin la pluie tombe, augmente, inonde la campagne ; c'est une averse, une bourrasque, une tempête. Le maréchal va donc avoir un prétexte pour ne pas se battre.

A onze heures et demie, le commandant en chef de l'armée du Rhin monte à cheval, suivi de tout son état-major et escorté seulement d^un maréchal des logis et de quelques cavaliers du 1« escadron du 2* chasseurs à cheval. Au moment où il passe la Moselle avec son cortège, des torrents d'eau fondent sur la troupe galonnée ; elle monte lentement vers les hauteurs de Saint-Julien. Que va-t-elle y faire ? Elle les traverse, pour se rendre, au pied du fort, dans le château de Grimont, où le maréchal a convoqué un grand conseil de guerre et qui est soigneusement gardé par le 60» de ligne.

Néanmoins, les graves propos tenus par le maréchal Bazaine à son entourage dans la matinée, se sont déjà répandus dans l'armée. Les esprits perspicaces, qui les soupçonnent déjà, veulent en douter encore ; mais les mesures mêmes prises pour Tattaque indiquent Fintention de ne rien faire ou au moins Tirrésolution.

Les yeux sont fixés sur la route que doivent suivre Bazaine et son état-major pour se rendre sur le champ de Faction ; les heures s'écoulent sans qu'on voie rien venir. Enfin, un long murmure se fait entendre, répété de colonne en colonne, quand on aperçoit le maréchal gravirles hauteurs de Saint-Julien, pour se diriger vers le château de Grimont. Il est midi.

Bazaine a donné rendez-vous, en cet endroit, aux commandants des corps d'armée et aux chefs de service. Ceux-ci arrivent successivement, à l'exception du général Bourbaki, qui préside en ce moment au passage de la garde. On ne l'attend pas et la séance commence.

La scène est étrange et présente un aspect fatal avec ce château isolé de Grimont, défoncé, déchiqueté et déjà mis en état de défense ; les volets sont fermés ; les murs des jardins sont couronnés de sacs à terre et crénelés ; les fenêtres sont également remplies de ces sacs jusqu'à la hauteur nécessaire ; des tranchées sont faites autour du château ; le magnifique bois de Grimont est rasé en avant de cette construction ; tous les arbres sont abattus sur une assez grande étendue. Il ne reste {dus rien, en un mot, de cette charmante propriété.

Une foule d'officiers silencieux, serrés les uns contre les autres et tournant le dos à l'ouragan, stationnent aux abords, attendant leurs chefs.

Rien de plus triste que ces chefs de corps insouciants ou découragés ; ces états-majors inquiets et défaits, errant dans les salles basses ou campés dans les cuisines.

Pendant que le conseil est tenu, quelques coups de fusil sont échangés entre nos avant-postes et les tirailleurs ennemis. Rien de sérieux ne semble devoir être tenté de part et d'autre.

Le résultat de cette fameuse conférence va être ce que Bazaine en attend: l'ajournement de toute opération décisive ; en la provoquant, Bazaine n'a qu'un but : paraître céder aux instances de ses chefs de corps, pour attendre la solution des événements militaires qui se passent à Tintérieur. Napoléon I" l'a dit avec raison:

« Les conseils de guerre, en pareille circonstance, ne servent qu'à faire prévaloir Topinion la plus pusillanime. »

Avant de continuer le récit de ce conseil de guerre, citons, en

passant, un mot qui donnora une- idée de Tétat de certains esprits.

Pendant que Tétat-major du général Bourbaki se trouvait dans le jardin du château de Grimont, le commandant Leperche demanda à un officier de Tétat-major général de l'armée pourquoi les 3«, 4« et 6« corps n'avaient pas occupé les emplacements, qui leur avaient été affectés par l'ordre de mouvement, emplacements qui se trouvaient de dix-huit cents à deux mille mètres environ de ceux sur lesquels ces corps s'étaient arrêtés.

« C'est sans doute, répondit le plus sérieusement du monde cet officier, parce que ces positions sont occupées par Tennemi et qu'il faudrait alors donner l'ordre de les attaquer I >> Si les raisons de ce genre ont cours à Tétat-major général, il faudra renoncer à exécuter tout mouvement ou bien demander un laissez-passer aux Prussiens chaque fois qu'on éprouvera quelque velléité de locomotion!

Cependant le conseil de guerre est commencé. Bazaine expose la situation, le projet qu'il a eu de rompre les lignes d'investissement, mais que l'orage qui vient d'éclater, avec une extrême violence, force momentanément à abandonner. Il annonce à ses lieutenants qu'il a profité de cette circonstance pour les conseiller relativement à une communication qu'il a reçue le matin même des généraux Soleille et Coffînières; mais il ne dit pas un mot du rapport que le commandant de l'artillerie lui a adressé le 22, pour constater l'abondance des munitions, il ne dit pas un mot de la dépêche de Mac-Mahon reçue par lui le 23.

Ainsi, quand la France s'épuise dans le but de le secourir, de le dégager, quand il a provoqué lui-même ce périlleux et suprême effort en annonçant au maréchal de Mac-Mahon un dessein fictif, quand il a la certitude que le second ban de nos troupes marche vers le nord, poursuivi par deux grandes armées, c'est-à-dire se traîne vers la ruine, la défaite et la captivité, uniquement afin de lui venir en aide, quand la nation haletante et frémissante cherche à prévoir, si enfin on lui rendra une liberté dont il ne veut pas, il annonce tranquillement son projet de rester immobile et cache à ses subordonnés la position tragique où sa duplicité entraîne l'armée de Châlons.

« Mon intention, ajoute Bazaine, dans ce conseil de guerre de Grimont, était de quitter Metz, de percer la ligne ennemie et de gagner Château-Salins. Afin de tromper Tennerai, j'ai massé le gros de l'armée du côté opposé, me proposant de ne laisser ensuite qu'un rideau, derrière lequel toutes les troupes auraient opéré le mouvement leur permettant de se porter sur Château-

Salins, mais que ce parti lui a paru si grave dans les circonstances actuelles, qu'il n'a pu en dormir toute la nuit et qu'il a cru devoir provoquer les observations des commandants de corps d'armée et des chefs de service et leur demander leur avis. »

Sur l'invitation du maréchal, le général Soleille prend le premier la parole :

« La situation actuelle de l'armée du Rhin, dit-il, est analogue à celle de l'armée française en 1814. A cette époque, en effet, l'armée alliée avait dépassé Verdun et marchait sur Paris, comme le fait aujourd'hui l'armée allemande.

« L'empereur Napoléon I" eut la pensée de réunir les garnisons des places du nord,- de se jeter sur la frontière, sur les communications de l'ennemi, pendant que l'armée envahissante irait se heurter contre les travaux de défense, qu'il avait ordonné d'exécuter autour de Paris.

« Mais Paris n'était pas fortifié, les places du nord étaient d'ailleurs dégarnies de troupes; le plan de l'Empereur ne put être réalisé.

a Aujourd'hui l'ensemble de ce plan d'opération est très exécutable. Paris est pourvu d'une double enceinte de forts détachés et de fronts bastionnés, et la présence de l'armée du Rhin, sous les murs de Metz, à la frontière, on peut le dire, précisément à portée des communications de l'armée prussienne, doit singulièrement inquiéter l'ennemi.

a L'armée du Rhin a donc un rôle immense à jouer, et ce rôle, militaire aujourd'hui, peut devenir et deviendra, certainement, politique. Metz est, en effet, non seulement une grande place de guerre, mais aussi et surtout la capitale de la Lorraine. En admettant une série de revers pour nos armes et l'obligation pour le gouvernement de traiter avec la Prusse, la possession de Metz, la présence de l'armée dans le camp retranché que nous occupons, pèserait d'un poids immense dans les décisions à intervenir et sauvegarderait vraisemblablement à la France la possession de la Lorraine.

u II ne faut pas se dissimuler, en outre, que l'armée n'a de munitions d'artillerie que pour une bataille et qu'il est impossible de la réapprovisionner avec les ressources de la place. Risquer un combat pour percer les lignes ennemies et entreprendre une marche pour rallier Paris ou tout autre point, ce serait s'exposer à user des munitions, à se trouver désarmé au milieu des armées prussiennes, qui s'acharneraient après nous comme une meute après un cerf et à compromettre le sort de cette armée.

« En restant, au contraire, dans les lignes que nous occupons, nous maintenons Tarmée intacte avec tous ses moyens d'action, nous menaçons constamment les communications de Tarmée ennemie, qui peut éprouver un échec et se trouver obligée à battre en retraite, ou à se replier sur sa ligne d'opérations.

« Nous pouvons changer en désastre un mouvement rétrograde des Prussiens et nous conservons au pays une garantie puissante dans tous les cas. L'armée ne restera pas inactive pour cela; elle pourra faire de fréquentes pointes sur le périmètre des lignes ennemies, qui n'a pas moms de cinquante à soixante kilomètres; elle frappera des coups sensibles, l'inquiétera et pourra même bouleverser ses travaux, couper ses convoie et intercepter ses commimications.

« Ces mouvements entretiendront son moral, la tiendront en haleine et seront même favorables à Fétat sanitaire. »

Comment concilier ces appréciations avec les déclarations antérieures? Comment, par exemple, le général Soleille exprimet-il un tel découragement, alors que le 22 il a fait connaître que l'armée est complètement réapprovisionnée? Entre le 22 et le 26, il ne s'est produit qu'un fait de nature ^ augmenter la confiance : la découverte toute fortuite de quatre millions de cartouches à la gare.

Cependant la conférence continue. On entend le général Cofflnières. Ce dernier partage l'avis du général Soleille et déclare que la place et les forts ne sont pas dans un état défensif suffisant et ne pourraient supporter une attaque régulière qu'un nombre de jours fort limité, que l'armée doit rester sous Metz. Il indique les lignes qu'elle doit occuper sur les deux rives de la Moselle et les travaux qu'elle doit exécuter pour y être solidement établie.

A ces affirmations pessimistes, Bazaine ne songe pas, tant ces indications répondent à ses plus chers désirs, à opposer la parole du maréchal Lebœuf, qui a demandé à être chargé de la défense de Metz et a répondu, après un examen attentif, des fortifications et de la conservation de la ville.

Les déclarations si graves des généraux Soleille et Coffinîères ne soulèvent pas une réclamation. Comment chercher à sortir, en effet, si l'on est exposé à manquer de munitions?

Le général Frossard, appelé à prendre la parole après le général Coffinières, se range à l'avis exprimé par le général SoleUle.

« L'armée du Rhin, dit-il, par suite des événements accomplis, et il ne veut pas étendre cette opinion à l'armée entière, est bien plus propre à la défensive qu'à Toffensive.

« Il règne dans cette armée une sorte d'épuisement, pour ne

pas dire de découragement, qu'il est aisé de reconnaître, sauf dans le corps de la garde, v

Le maréchal Canrobert prend la parole après le commandant du 2« corps, et approuve entièrement la déclaration des généraux Soleille et Frossard, en ce qui concerne la nécessité de ne point compromettre Tannée par im mouvement offensif. Mais il y met une restriction.

« Le moral de l'armée, dit-il, ne sera maintenu, Farmée ne vivra, môme moralement, qu'à la condition de ne point rester inerte. Frappons des coups de tous les côtés, donnons des coups de griffes partout et incessamment.

« Sortir de Metz pour s'allonger dans Fintérieur du paya avec ces colonnes immenses de bagages, de vivres, d'artillerie que nous entraînons à notre suite et sur une seule ligne, est chose impossible.

« La conclusion est qu'il faut rester sous Metz, fatiguer Fennemi, le frapper partout et, si l'on se décide à sortir, laisser tous les impedimenta, »

S'il est incontestable que la déclaration Soleille sur Fétat des munitions dût produire une forte impression sur les esprits, c'est surtout à l'égard du général de Ladmirault, qui s'exprime en ces termes :

« Il est impossible d'entreprendre une affaire de longue haleine, car, à la première journée, on sera usé faute de munitions. »

Le maréchal Lebœuf, qui prend la parole après lui, paraît surtout g^dé par l'intérêt qu'il a à dégager sa responsaJbilité. Il expose tout d'abord, en termes très vifs, qu'il n'est pas responsable de la situation faite à Farmée du Rhin. Il a supporté jusqu'à ce jour le poids des accusations lancées contre son administration, mais il déclare qu'il n'a été ni consulté, ni écouté, lorsqu'il disait qu'un camp retranché comme Metz était uniquement fait pour permettre de constituer, à son abri, une armée forte et prête à répondre aux exigences d'une situation que pouvait créer l'initiative de l'ennemi. On ne Fa point consulté, on ne Fa point écouté, et la dissémination de l'armée sur la frontière n'est point son œuvre. Il voulait la concentrer, au début de la campagne, au lieu de la déployer, comme elle Fa été sur la frontière. »

Pas une fois le nom du maréchal de Mac-Mahon n'a été prononcé, pas un renseignement sur Farmée de Chàlons n'a été transmis au conseil. Appelés à se prononcer sur des résolutions aussi graves, les chefs de corps manquent des éléments les plus importants. Si le maréchal Bazaine réclame vraiment un avis sérieux et motivé, il devrait mettre ses lieutenants en état

de prononcer en toute connaissance de cause, et, cependant, il ne leur dit pas un mot des nombreuses dépêches échangées, des engagements pris.

c A cette conférence, a déclaré dans Tenquête du procès de Trianon, le vaillant Canrobert, il ne fut pas question de l'armée du maréchal de Mac-Mahon; pour moi, cette armée n'existait pas. Si nous avions su que cette armée marchait vers nous, bien que convaincus que cette armée n'en fût pas une, nous aurions dit au commandant en chef : Marchons sur la tête, s'il le faut, mais marchons! »

« Il n'a été question, dit le maréchal Lebœuf, de Tarmée que Ton était en train de constituer à Châlons que comme d'une éventualité grave, mais dans le présent oiseuse. Je crois que le 26j on a manqué une occasion favorable de sortir du camp retranché de Metz. »

Que conclure de ce silence sur les opérations de l'armée de Châlons,. sinon que Bazaine n'avait d'autre but que la destruction de cette armée? Étrange conduite, à coup sur! Car le règlement n'autorise pas le général en chef à s'abriter derrière les décisions d'un conseil de guerre; ce sont des avis qu'il reçoit, rien de plus, mais son pouvoir demeure entier, et entière aussi sa responsabilité.

Les commandants des corps d'armée et les chefs des armes spéciales, qui assistent à cette conférence de Grimont, dans les circonstances telles qu'on vient de les leur présenter, émettent, .en conséquence, l'avis qu'il y a lieu de renoncer momentanément à toute entreprise et que l'armée doit rester sous Metz, parce que sa présence maintient devant cette place deux cent mille ennemis, qu'elle donne le temps à la France d'organiser la résistance, aux armées en formation de se constituer et qu'en cas de retraite de l'ennemi, elle le harcèlera, si elle ne peut lui infliger une défaite décisive. Quant à la ville de Metz, dit le procès-verbal de cette conférence rédigé par le général Boyer, elle a besoin de la présence de l'armée pour terminer les forts, leur armement, les défenses extérieures du corps de place, et il est reconnu que celle-ci ne peut tenir plus de quinze jours, sans la protection de l'armée.

Malheureusement, les autorités civiles et militaires de cette place n'ont pas pris de dispositions quand il en était temps encore, pour faire rentrer dans son enceinte toutes les ressources en vivres et en fourrages des cantons voisins et augmenter ainsi les approvisionnements en prévision d'un long blocus. Ces autorités n'ont pas fait non plus sortir de la ville les bouches inutiles, les étrangers qui peuvent être nuisibles par leurs rela-

tions nationales. Les sages dispositions prescrites par les règlements militaires sont négligées pour ne pas inquiéter la population.

Notre armée va donc se trouver réduite, dès le début, aux faibles approvisionnements des magasins de Metz et des villages sur lesquels elle étend son action.

Il est, en outre, convenu dans la réunion du 26 que, pour soutenir le moral des troupes, on fera des coups de main pour harceler l'ennemi et augmenter nos ressources.

Nous verrons par la suite, qu'au lieu de fatiguer Tennemi par des sorties incessantes, l'armée n'opéra que les trois sorties de Sei*vigny, de Peltre et de Ladonchamps et qu'elle se consuma dans l'oisiveté la plus complète.!» Personne n'a cru qu'en restant sous Metz, a dit le général Frossard, il s'agissait d'une résolîition définitive; si Ton nous avait dit : « Nous allons rentrer dans le camp retranché et nous n'en sortirons plus, » il se serait élevé assurément de nombreuses protestations.

Ainsi dans cette conférence de Grimont, nos généraux, sans le savoir, car on leur a caché la situation militaire de la France, décident que notre principale armée laissera deux cent quarante mille Germains envelopper, massacrer et faire prisonnières les troupes de Mac-Mahon. C'est donc pour cela qu'on concentre à Metz l'élite de nos régiments.

Il est deux heures. L'odieux programme vient d'être adopté, quand le général Bourbaki entre dans la pièce, où s'est réuni le conseil.

Bazaine craint son ardeur chevaleresque et a été charmé de son absence; pourtant il faut bien qu'il lui demande son avis, après l'avoir mis, dit-il, au courant de la situation, bien qu'une décision vienne d'être prise.

« Son intention, ajoute le maréchal, était de percer la ligne ennemie et de gagner Château-Salins, mais que l'avis des chefs de corps, ayant été contraire à ce projet, l'y a fait renoncer. )>

Avec l'ardeur qu'on lui connaît, le héros du ravin d'Inkermann déclare que son avis personnel n'est autre que celui qu'il a déjà eu l'occasion d'émettre en sa présence, qu'il faut sortir de Metz au plus vite et à tout prix, choisir la meilleure direction pour pouvoir éviter un engagement sérieux, par conséquent prendi'e les routes de Strasbourg (par Château-Salins) et de Dieuze, gagner vers l'FiSt autant que possible, marcher jusqu'à Lunéville ou même Épinal, au besoin, de façon à couper les communications de Tennemietà rétablir les nôtres avec l'intérieur de la France, par suite avec Paris; que c'est une nécessité au point de vue des opérations militaires mêmes et au point de vue de leffet

moral, qu'aucun autre parti ne lui semble susceptible d'être adopté.

Le général Coffînières lui répond qu'il faut tout sacrifier pour défendre Metz, que là est l'intérêt de l'armée et de la France. Le général Soleille objecte que l'armée possède à peine de munitions pour suffire à un seul engagement sérieux. De son côté, le général Frossard répète que toutes les troupes sont démoralisées, sauf la garde, qu'elles ne sont pas capables de soutenir un nouveau choc en rase campagne et que nous compromettrons, par suite, notre situation.

Le maréchal Bazaine demande au général Bourbaki, si ces observations ne modifient pas sa manière de voir. Ce dernier répond qu'elles ne la modifient en aucune façon, mais que le maréchal ayant approuvé l'avis émis par les autres commandants de corps d'armée, il ne lui reste plus qu'à s'incliner et à se conformer aux ordres qu'il lui donnera, pour exécuter le plan contraire à celui quil aurait désiré voir adopter.

Puis, sans ajouter un mot, le brave général baisse la tête et, avec une expression de dépit bien manifeste, quitte la chambre du conseil. Il est trois heures. Le général sort du château et, appelant le commandant Leperche, lui dit d'un ton qui trahit sa mauvaise humeur : « Allez prévenir le général d'Auvergne qu'il ait à donner l'ordre à toute la garde et à la résen^e générale d'artillerie de retourner sur-le-champ occuper ses campements du matin. »

Après le départ du général Bourbaki, le maréchal Bazaine consulte de nouveau l'assemblée; il lui demande si l'on ne doit pas tenter un coup de main sur les positions de l'ennemi. On lui montre le sombre aspect du ciel, qui continue à épancher des torrents d'eau. La pluie diluvienne et persistante a détrempé profondément le sol : on juge qu'il vaut mieux camper dans la fange des anciens bivouacs de Metz, que dans la boue des terrains qu'on pourrait enlever aux assiégeants. Toutefois, il est décidé que les jours suivants on entreprendra, sans sortir de Metz, quelques opérations pour harceler l'ennemL

Telles sont les résolutions prises dans la conférence du 26, qui marqua le point de départ décisif du blocus de Metz.

Trois mots semblent devoir répondre à toutes les questions adressées à propos de cette conférence : Ne rien faire. Mais, si l'on avait commencé la lutte au point du jour, elle aurait pu être terminée avant la pluie.

En efi'et, l'excuse tirée du mauvais temps est inadmissible, car, d'une part, il était plus fatigant et plus malsain pour les troupes de rester immobiles, exposées aux averses et aux rafales

d'un vent impétueux, les pieds dans la boue, que de marcher en avant, et Touragan était encore plus défavorable à Tennemi qu'à nous. Les soldats étaient pleins d'ardeur; on n'a pas su, on n'a pas voulu en profiter.

Quant aux raisons tirées de la nécessité pour la place de retenir l'armée autour de ses murs, elles n'existaient donc pas avant le 26, puisqu'on avait soi-disant essayé de percer les lignes ennemies et que, cinq jours plus tard, on allait le tenter encore une fois, avec aussi peu de succès.

Et c'était pour une semblable comédie, pour prendre un parti, le 25 août au soir, en prendre un contraire le lendemain matin, pour ne donner le contre-ordre que dans l'après-midi, que l'on avait fait quitter à une armée entière ses bivouacs, qu'on Texposait à une pluie intense et, qu'après des fatigues réelles, on la faisait rentrer dans ses positions primitives, sur un terrain détrempé par la pluie et qui ne l'aurait pas été, grâce aux tentes^ s'il n'avait été opéré aucun déplacement pendant la journée.

Le maréchal Bazaine était bien résolu à ne pas poursuivre son opération, puisqu'il faisait dire par le capitaine Lemoine, dès midi, au général Bourbaki, qu'il eût à suspendre son mouvement et à attendre de nouveaux ordres, si ses troupes n'avaient pas encore passé la Moselle.

A la suite de ce conseil de Grimont, Bazaine adressa au ministre de la guerre la dépêche suivante: « Toujours sous Metz avec munitions d'artillerie pour un combat seulement. Impossible de forcer les lignes ennemies; dans ces conditions, l'armé reste derrière ses positions retranchées. — Aucune nouvelle de Paris, ni de l'esprit national. Urgence d'en avoir; agirai efficacement, si mouvement offensif à l'intérieur force l'ennemi à battre en retraite. »

On n'a pas, croyons-nous, attaché, jusqu'ici, à cette dépèche l'importance qu'elle mérite. Dans le débat de Trianon, elle n'a été citée que comme mémoire, et cependant, si nous ne nous trompons, en même temps qu'elle est l'explication — ne pas confondre avec justification, — de la conduite du maréchal, elle est la preuve la plus évidente que la marche de l'armée de Metz est connue à Châlons.

D'après les déjièches antérieurement reçues, le maréchal de Mac-Mahon ne peut suivre en effet que deux plans: ou se rabattre sur Paris, ou marcher sur Metz. La première hypothèse ne permet pas d'espérer une retraite des Prussiens; il faut donc que le maréchal Bazaine soit instruit du mouvement sur Mcaitmédy ou le considère tout au moins comme très probable, pour

qu'il puisse admettre la possibilité d'une retraite éventuelle de l'ennemi.

Ainsi, cette armée de Metz, si vigoureuse, qui a si bravement donné à Borny, à Rézonville, à Saint-Privat, est, de par la volonté de son chef, réduite à ce rôle secondaire, humiliant de poursuivre les Prussiens vaincus!

Et cette tâche, à coup sûr difficile, de triompher des Allemands, le maréchal Bazaine en abandonne le lourd fardeau à des régiments de marche, à des réservistes mal organisés, imparfaitement pourvus !

Cette dépêche, presque ignorée, est donc pour nous la preuve que le maréchal Bazaine était informé de la marche de Farmée de Châlons.

Hâtons-nous de le dire aussi : il n'est pas, dans notre histoire militaire, douloureuse quelquefois, glorieuse le plus souvent, une aussi triste page, une telle preuve de coupable faiblesse!

Quant à Topinion exprimée par Bazaine que Ton ne pouvait percer ce jour-là, elle est formellement démentie par le témoignage des chefs de corps.

Dans Touvrage du capitaine Gœtze, nous relevons ce passage : « Les travaux d'investissement étaient, le 26, encore fort peu avancés, et Tajournement de l'attaque fut tout à l'avantage de l'armée de blocus. »

— Quand l'armée reçut Tordre de quitter le plateau du Saint- Julien, quelques troupes du 4® et du 6« corps étaient seules arrivées sur leurs positions; la réserve générale d'artillerie et la 2« division d'infanterie de la garde en gravissaient les pentes, fouettées par une pluie battante, qui ne discontinuait pas depuis trois heures. Ce corps d'élite avait déftlé le dernier sur les ponts de l'Ile Chambière.

Au moment où les zouaves de la garde arrivent sur le terrain situé en arrière du fort Saint-Julien, le général Bourbaki donne lui-même au général Picard, l'ordre de rétrograder et de faire reprendre à sa division ses campements du matin. Le général Picard regarde quelques instants, sans mot dire, le général Bourbaki, paraissant ne pouvoir en croire ses oreilles. Il demeure ébahi. Il faut avouer qu'on ne pouvait guère s'attendre à pareille chose.

A ce moment, une éclaircie se fait dans le ciel brumeux : un rayon de soleil glisse au-dessus des nuages, mais presque aussitôt le temps se couvre et les averses reprennent avec une nouvelle violence, pour ne pas s'arrêter de toute la nuit.

Le reste de l'armée doit suivre ce mouvement de la garde, qui dure jusqu'au jour, de sorte que les malheureux soldats, qui

tenaient le matin la tête de la colonne, ne peuvent replanter leurs tentes que vingt-quatre heures après.

Le mouvement de retraite n'a pas mieux été réglé que la marche en avant; le défaut d'ordre et d'indications produit les plus déplorables embarras. La colonne est interminable ; toutes les troupes, presque en môme temps, arrivent aux abords de la rampe qui descend par le village de Saint-Julien, vers l'Ile Chambière.

Les pièces et les caissons, qui font demi-tour, immobilisent pendant longtemps, sous de violentes rafales, et dans des lacs de fange, les colonnes d Infanterie ainsi que le matériel, qui les suit. Les soldats, trempés, ruisselants, mouillés jusqu'aux os, la rage au cœur, pataugent dans la boue et avancent avec une lenteur désespérante.

2** Corps. — Les troupes du général Frossard avaient pris position, vers neuf heures du matin. Les hommes font aussitôt le café. La pluie commence à tomber très abondante, vers midi et ne s'arrête qu'à de rares intervalles, pour reprendre de nouveau. Vers deux heures, éclate un orage, qui est bientôt suivi d'une averse torrentielle; le terrain, d'une nature argileuse, est complètement détrempé, au point qu'il paraît difficile de marcher dans cette boue et d'y faire passer l'artillerie.

Bientôt, à travers la pluie qui estompe de ses vapeurs le fond verdâtre de la campagne, on voit s'élever sur la droite d'épais tourbillons de fumée noirâtre. C'est la ferme de Saint-Ladre, située dans le haut Sablon, à laquelle les ennemis viennent de mettre le feu. Les incendiaires teutons se sont glssés près des bâtiments de cette ferme et Tont enflammé, non sans avoir essuyé les coups de fusil de nos postes avancés, qui leur ont tué plusieurs hommes.

Après six ou sept heures d'attente, vers quatre heures, le 2« corps reçoit l'ordre de se rendre à Montigny-lès-Metz. Le mouvement s'exécute très lentement, la gauche en tête et commence par la réserve d'artillerie, qui est suivie de la 2« division (général Fauvart-Bastoul).

La division Vergé (l") suit la 2« division. Cette marche est encore plus pénible que les précédentes. Bientôt la nuit arrive, très brumeuse et très froide ; les chemins boueux sont encombrés par vme foule de soldats débandés, appartenant à tous les régiments.

Cette division, pour un motif ignoré et faute de renseignements, traverse, avec une extrême lenteur, la ville remplie de troupes et de voitures. Après avoir traversé Vallières et suivi la route de Metz, elle entre, à huit heures du soir, par la porte

des Allemands, pour sortir par la porte Serpenoise . L'avenue et la porte Serpenoise sont occupées sur la moitié de leur longueur par des wagons, que la Ck)mpagnie du chemin de fer de TEst fait rentrer en ville. Des convois de voitures que Tintendance envoie du Ban-Saint-Martin à Montigny occupent l'autre moitié.

L'artillerie de la 1" division, obligée d*attendre que le terrain soit dégagé, n'arrive à Montigny qu'à onze heures et demie du soir et s'arrête sur la route jusqu'au jour.

Les régiments du général Vergé s'étendent sur une ligne parallèle au chemin de fer, depuis la route jusq[u'à la Moselle. Le terrain sur lequel sont établies toutes ces troupes, est formé par des prairies marécageuses en partie inondées par les pluies de la veille.

Le 1" bataillon du 76® (brigade Jolivet), coupé dans sa marche du reste du régiment, bivouaque sur la route de Montigny et y passe la nuit, mêlé avec de la cavalerie. Le lendemain matin, ce bataillon rejoint les deux autres, qui sont campés depuis une heure de la nuit, à la sortie du village de Montigny, sur la droite de la route de Nancy, et abrités par le remblai du chemin de fer. Ce !•' bataillon est placé en grand'garde; quatre compagnies occupent la ferme Bradin, les deux autres la lunette des Ateliers, près du fort de Saint-Privat. Ces deux ouvrages sont à peine ébauchés.

Le 3« bataillon du 55« de ligne, ^uî est venu camper à minuit en avant de Montigny, près du 76% est également rejoint, dans cette position, le lendemain matin, par les deux premiers bataillons de son régiment, qui sont restés, en observation à Sey et à Chazelles, pendant toute la journée du 26.

La division Fauvart-Bastoul, qui a suivi un chemin bien plus direct que la l'« division, en traversant l'inondation de la Seille sur un pont de pilotis, en avant du front de la porte Mazelle, vient camper, vers neuf heures du soir, avec ses trois batteries, à droite de la route de Nancy et des dernières maisons de Montigny, dans les prairies qui s'étendent jusqu'au bras mort de la Moselle, à cinq cents mètres environ du remblai du chemin de fer de Thionville.

La réserve d'artillerie, qui a été escortée par la division Fauvart-Bastoul, est installée tout entière, à neuf heures du soir également, sur les glacis près de la gare, appelés glacis de Montigny.

Division de cavalerie de Vàlabrègue, — Durant la journée, les cavaliers de cette division ont supporté, la bride au bras, les violentes ondées, accompagnées de bourrasques et de rafales qui les fouettent en plein visage. Le terrain hors des routes est

mou; la cavalerie et l'artillerie n*y pourraient marcher; Tinfîmterie même aurait de la peine à s'y engager.

Ordre est donné le soir de se retirer sur les glacis des fortifications au sud de la ville. La cavalerie entre dans Metz par la porte des Allemands, en sort par la porte Saint-Thiébault et vient à Montigny, camper sur les glacis de la lunette d'Arçon, face au sud : le 5<» chasseurs à cheval, la droite à la route de Nancy, la gauche au 12* dragons. En seconde ligne, le S" lanciers et le ?• dragons.

L'installation du bivouac de la division de Valabrègue a lieu à dix heures du soir, dans un terrain détrempé par les pluies de la journée.

Le 4« chasseurs à cheval, qui est resté sur la rive gauche, à Longeville, afin d'appuyer les deux bataillons du 55" de ligne, laissés à la garde des anciennes positions du 2« corps, ayant eu fcon campement complètement submergé, s'établit sur la promenade du Ban-Saint-Martin , non loin de la porte de France, le long du chemin de fer de Thionville.

Brigade-mixte Lapasset, — Cette brigade, qui, le matin môme, formait Tavant-garde du 2« corps, en couvre la retraite dans la soirée. A cinq heures, elle quitte Colombey et commence à défiler pour rentrer à Metz. Le sous-lieutenant Clerc du 84« de ligne, qui a été blessé aux avant-postes, est laissé aux soins des médecins allemands de Tambulance du château de Colombey, où il avait été transporté avec quatre hommes de son bataillon, atteints à ses côtés. Toute la journée, nos pauvres troupiers ont été fatigués et trempés sans résultat, et ce qu'il y a de fâcheux c'est que les vivres de réserve ont été en grande partie perdus par suite de cette pluie torrentielle ; en outre , les hommes, constamment en route, ce jour-là, ont beaucoup gaspillé en grignotant leurs biscuits.

Dans la soirée, la brigade-mixte s'établit à Montigny, dans les tranchées du chemin de fer, prés de ce village. La 7" batterie du 2« d'artillerie ainsi que la 2» compagnie du 14^ bataillon de chasseurs, qui sert de soutien à cette batterie, sont chargées de la défense de la lunette de la Horgne, en avant du village du Sablon.

3« Corps. — Vers quatre heures et demie, le maréchal Lebœuf est revenu de Grimont et, appelant auprès de lui ses divisionnaires, leur dit qu'on a reconnu à l'unanimité qu'il faut retourner au camp; « qu'il leur expliquera cela plus tard ». Ces braves officiers sont consternés et rejoignent leurs troupes.

Division Montaudon, — Après avoir occupé les positions que Ton avait voulu prendre et presque sans coup férir, à cinq heures

et demie du soir, la division Montaudon se replie, vers sept heures du soir, à travers les terres détrempées par les orages de la journée et vient camper près de la ferme de Belletange, en arrière de la route de Grigy à Borny. Le 18° bataillon de chasseurs occupe cette ferme.

Le 62«, ayant auprès de lui le 51«, campe parallèlement au chemin qui conduit à là ferme Bellecroix, la droite appuyée à la route de Strasbourg.

A huit heures du soir, le 81« de ligne vient camper à cinq cents mètres du village des Bordes, en colonne par bataillon, face à Test, ayant droit devant lui le village de Borny.

A la nuit, les !«' et 3* bataillons exécutent par échelons, sous les ordres du général Clinchant, une retraite qui n'est pas inquiétée. Ils rentrent les derniers vers onze heures au nouveau campement de leur brigade, près du fort Bellecroix.

La division Metman est restée dans sa position avancée de Nouilly et de Lauvallier, de midi à quatre heures du soir. Dès son arrivée elle a été surprise par une pluie d'orage, qui devient en peu de temps d une intensité désespérante. Les abris sont rares et peuvent servir seulement à quelques privilégiés. Le général Metman entre dans le bâtiment môme du moulin de Goupillon, avec son chef d'état-major, le colonel d'Orléans, les capitaines d'état-major Dumas, Schasseray, de Champflour et de Labatut, le colonel de Férussac du 71« de ligne, des officiers et des soldats de ce régiment. Les Prussiens se trouvaient encore, le matin même, dans ce moulin; ils ont décampé à notre approche, mais ils ont tout dévasté.

Dans une petite salle enfumée, dont les murs sont ornés de nombreuses images d'Épinal jaunies par le temps, ils ont laissé quelques branchages secs avec une marmite de fonte pleine de pommes de terre et d'eau. Évidemment ce sont les préparatifs de leur déjeuner; les petits soldats du 71 « en font leur diner et ces pommes de terre, mangées môme sans sel et sans pain, leur semblent d'autant meilleures qu'elles sont prises sur l'ennemi.

Les Prussiens ont bien laissé un morceau de leur pain ; mais il est affreusement noir, et l'odeur en est aigre, au point que l'on se demande comment des hommes peuvent manger cela. Il est vrai que deux mois après, nous eussions été trop heureux d'avoir cette substance fermentée à nous mettre sous la dent. On trouve également dans ce moulin des cartouches de fusil Dreyse que nos soldats s'amusent à disséquer pour les comparer à celles du chassepot.

Dans la petite salle où se tiennent les officiers, on active le feu, et les tuniques se mettent à sécher, si bien que les assistants

se perdent dans des nuages de vapeur fumante. La pluie continue à fouetter contre ce qui reste de vitres et à pénétrer dans la salle par les ouvertures de ce que les Prussiens ont cassé.

A quatre heures de Taprès-midi, la division Metman reçoit Tordre d'occuper de nouveau sa position de la veille, près de Saint-Julien ; à six heures, les régiments reprennent le chemin de leurs campements.

La mcwche est longue et pénible. Le 7« régiment de ligne, entre autres, rentre seulement au camp à une heure du matin.

Le ?• bataillon de chasseurs à pied, qui est d'arrière-garde, ne regagne son bivouac qu'à deux heures du matin.

Ainsi finit une journée qui, répondant à ce que promettait son début, devait nous voir traverser les lignes qui nous séparaient du reste de la France.

La division Aymard rentre également dans ses positions de la veille, en avant du fort Saint-Julien, vers neuf heures et demie du soir. Le 11* bataillon de chasseurs à pied, chargé de couvrir la retraite de cette division, n'arrive au bivouac que vers minuit.

Les escadrons de dragons de la division de ClérambauU sont restés immobiles toute la journée, les pieds dans la boue et la bride en main jusqu'à six heures du soir, sous une véritable trombe d*eau. Enfin, à ce moment, arrive Tordre de regagner Tancien bivouac. La division revient par la route de Borny, ignorant complètement quel a été le but de ce grand déploiement de troupes.

La division de Caslagny, qui a occupé Grigy à Textrème droite, afin de tenter une diversion contre le flanc gauche de Tennemi, reçoit Tordre de rétrograder, vers sept heures du soir, et va camper en arrière du fort de Queuleu à droite de la route de Strasbourg, aux alentours du grand cimetière de Test.

Le 15* bataillon de chasseurs campe près de ce cimetière, ayant le 19* de ligne à sa gauche et le OO* de ligne à sa droite, ce dernier régiment en arrière de la gorge du fort de Queuleu.

Le 41* et le 69* de ligne établissent leurs bivouacs, à trois cents mètres en avant.

Les tentes sont dressées, vers huit heures du soir, sous une pluie battante qui n'a presque pas, d'ailleurs, cessé de tomber pendant toute la journée.

Le 3« bataillon du 90*, resté à Montighy, rallie le régiment vers dix heures du soir.

4» CORPS. — A peine quelques coups de feu ont-ils été échangés dans la journée. Au moment de la retraite, le passage de nombreuses colonnes d'artillerie produit un tel désordre, que la

majeure partie des troupes du général de Ladmirault ne peuvent rentrer dans leur ancien campement que le 27, à six heures du matin, après être restées vingt-six heures sous les armes et avoir reçu l'averse pendant dix-huit heures.

Division de Cissey, — A cinq heures trois quarts du soir, le général de Cissey est passé devant le village de Mey autour duquel sont massées les troupes de sa division et leur apprend qu'elles vont aller reprendre leurs positions respectives sur la rive gauche de la Moselle. Cette division revient sur ses pas et repasse lentement la Moselle. La 1" brigade (20® bataillon de chasseurs, 1" et 6« de ligne) étabUt son bivouac, à onze heures, autour de Longeville, sur la route d'Ars, et occupe, à l'entréede co village, le terrain compris entre la route et la chaussée du chemin de fer.

La 2û brigade (57« et 73« de ligne) revient occuper, vers deux heures du matin, son campement de la veille.

Les trois batteries divisionnaires parquent à l'entrée de Longeville, où, par suite de l'encombrement des routes, elles n'ont pu arriver qu'à minuit.

Division Grenier, — A cinq heures, on a apporté Tordre à la 2» division de retourner au Coupillon, sur la rive gauche de la Moselle. Cette division regagne, en conséquence, les ponts de la Moselle, qui sont très encombrés. Le pont de bateaux sur lequel le général Grenier s'engage, suivi de ses troupes, se trouve un peu court et pas trop solide. On le traverse lentement sur deux files doublées.

Après une procession peu militaire dans le pataugeage des inondations, la brigade Véron de Bellecourt (5« bataillon de chasseurs à pied, 13* et 43® de ligne) peut dresser ses tentes, vers neuf heures du soir, sur les emplacements qu'elle occupait la veille au milieu des vignes. Les trois batteries divisionnaires sont arrivées avec la 1" brigade. Le 98« de ligne, qui est resté pendant toute la journée sur la rive gauche, en face de Woippy, revient s'établir à son bivouac de Plappeville.

Le mauvais temps et les impedimenta de la marche ont empêché toute cuisine, les hommes en sont réduits à grignoter le biscuit de l'intendance.

Le 64" de ligne de la brigade Pradier ne rentre au camp qu'à deux heures du matin. A peine ce régiment a-t-il allumé ses feux, qu'il reçoit Tordre de se tenir prêt à partir : le maréchal Bazaine, afin, paraît-il, de ne pas laisser l'armée sous une impression pénible, a résolu de tenter un coup de main sur Peltre, où les Prussiens possèdent, dit-on, de grands approvisionnements. Le contre-ordre arrive heureusement, avant la

levée du bivouac, et c'est presque un bonheur, car la pluie, qui tombe à torrents, créerait au 64» de très grandes difficultés.

La division Aymard s'est mise en marche, à sept heures du soir, afin d'aller réoccuper ses anciens campements entre Lorry et Tignomont. Cette division, dans sa marche, est coup(:^e par les convois : les régiments arrivent sf'^parément occuper leurs anciens bivouacs. Le 54» de ligne n'arrive à son camp qu à quatre heures du matin et le 15« de ligne à huit heures du matin»

La division de cavalerie de Gondrecourt a longtemps attendu sous la pluie, les hommes couverts du grand manteau blanc et immobiles à la tête de leurs chevaux.

— On sait qu'un conseil de guerre s'est tenu au château de Griment. Vers quatre heures, on voit revenir, encapuchonnés, silencieux et mornes sous la pluie, le maréchal Lebœuf et le général de Ladmirault. Des officiers du 2* hussards arrêtent un capitaine d*état-major. Celui-ci leur r<^?pond en riant : « Mais on ne se battra pas aujourd'hui. Bazaine n'a pas déménagé son quartier général. Ses marmitons sont encore au Ban-Saint-Martin. »

Cinq minutes après, arrive Tordre à la division de cavalerie de rentrer dans les anciens bivouacs. La désolation est extrême. Les régiments de hussards et de dragons reviennent sous une pluie battante et, au lieu de passer les ponts de la Moselle, traversent Metz. La ville est sombre et lugubre. Officiers et soldats espèrent retrouver les nombreuses maisonnettes, où ils se sont abrités la nuit précédente, d'autant plus (jue l'emplacement de leur nouveau bivouac est inondé par l'orage de la journée. Hélas ! ce matin même le génie a attaqué ces constructions. Presque tous les toits sont déjà enlevés. 11 ne reste plus une tulie, les pièces sont à ciel ouvert et reçoivent abondamment la pluie.

Partout des charrettes stationnent devant les portes, et les habitants tout en larmes, sont en train de faire charger leurs meubles sur ces charrettes.

6* CORPS. — Vers six heures du soir, les troupes du maréchal Canrobert ont reçu Tordre de repasser les ponts de Chanibière et de rentrer dans les campements qu'elles occupaient depuis quelques jours sur la rive gauche. Mais malheureusement on fait partir, à peu près en même temps, toutes les divisions du 4« et du 6« corps; aussi, dès le commencement de ce mouvement, les champs qui précèdent la ferme de Chàtillon sont couverts de masses profondes, formées par les hommes du 6« corps. La nuit arrive bien avant que le mouvement de retraite puisse se prononcer ; nos soldats attendent, debout, depuis sept heures du soir jusqu'à dix heures, le moment d'avancer à leur tour.

148 FIIANÇAIS ET ALLEMANDS

Vers dix heures du soir, ce moment paraît arrivé, mais les troupes, n'ayant qu'une seule route pour effectuer leur retraite, sont soumises à une suite interminable d'à-coups, pendant lesquels on fait dix pas toutes les trois minutes. Les ponts qui sont au bas de la rampe de Saint-Julien, deviennent inabordables; Tartillerie et les voitures s'entassent dans Tobscurité. Les régiments se coupent mutuellement; le 25* de ligne, malgré la bonne volonté des hommes à rester avec leurs chefs, est tout dispersé, et ce n'est que par petits détachements et en s'appelant à la voix, que les hommes peuvent rejoindre le campement.

La division Tixier^ après quatre heures mortelles de cette marche écœurante, au milieu d'une nuit humide et froide, peut enfin arriver à son campement vers deux heures du matin, exténuée de fatigue et de faim. Et pourtant cinq kilomètres seulement ont été parcourus.

La division Lafont de Villiers rentre à son tour, vers deux heures et demie du matin, dans son camp en face de Woippy. Son arlillerie parque à Devant les-Ponts.

La division Levassor-Sorval arrive la dernière à son ancien bivouac, vers trois heures du matin. C'est une marche bien pénible, bien irritante pour la troupe, qui ne peut comprendre qu'on Tabandonne, ainsi, à elle-même et qu'on ne se donne pas la peine d'assurer sa marche.

Le 94* de ligne de la division Lafont de Villiers a encore la mission de former Textrôme arrière-garde de toute l'armée. Ce régiment passe la nuit entière à attendre que toutes les troupes aient défilé. II rentre alors à son ancien campement, dans la matinée du 27; les hommes sont mouillés jusqu'aux os.

Le commandant Horcat, du 94» de ligne, est nommé lieutenantcolonel au 9« de ligne et le capitaine de Clermont-Tonnerre, du iO« de ligne, est nommé chef de bataillon au 94«, en remplacement du commandant d' Amfreville disparu. Le capitaine Anouilh, du 9J *, est nommé chef de bataillon en remplacement du commandant Horcat.

La division de cavalerie du Barail a passé toute la journée en présence de l'ennemi, sans qu'un seul coup de canon ait été tiré ni d'un cAté ni de Tautre et sous une pluie affreuse, qui doit rendre la retraite encore plus pénible. Elle ne commence qu'à la nuit, mais les mouvements sont si longs que la veillée entière suffit à peine pour parcourir la lieue qu'on mesure de Grimont à l'ancien campement sur la rive gauche. La division du Barail rentre à ce bivouac, exténuée de fatigue mais surtout dépitée de cette inaction mystérieuse.

I e 3« régiment de chasseurs à cheval, qui fournit encore l'ar-

rière -garde, n'est de retour à son camp que le 27, à sept heures du matin, les hommes ayant ainsi passé plus de vingt-huit heures à cheval.

Garde impériale. — Après la conférence du château de Grimont, le général Bourhaki, en regagnant Saint-Julien, a remarr|ué des mouvements d'infanterie et d'artillerie ennemis; il en fait aussitôt prévenir le maréchal Bazaine, pensant qu'une attaque de la part des Allemands peut être exécutée, d'un instant à l'autre, et produire des résultats d'autant plus regrettables que les troupes françaises en position sont mal placées, mal gardées, entassées les unes sur les autres, occupant les pentes des terrains, susceptibles d'être battues par le feu de l'ennemi. La fusillade devient, en effet, plus vive quelques instants après et le canon se fait entendre à diverses reprises. On sut plus tard que c'étaient des compagnies franches du 6« corps, qui avaient poussé une vive reconnaissance sur Malroy.

A ces détonations, le général Bourhaki s'est arrêté un moment dans une maison du village de Saint-Julien : mais il n'est pas peu surpris, en voyant, à ce moment, le maréchal Bazaine descendre la grande rue de ce village et se diriger vers Metz, avec tout son état-major. Il est quatre heures. Ce serait, semble-t-il, le cas où jamais de rester !

Le général Bourhaki attend, à Saint-Julien, le passage des troupes de la garde engagées sur la route et devant rentrer dans leurs campements. Les batteries d'artillerie reviennent sur leurs pas. La pluie ne cesse pas d'inonder les pauvres troupiers, victimes de la déplorable décision de Bazaine. il est pénible d'assister au mouvement rétrograde exécuté dans de semblables conditions et de voir détériorer le pain que chaque soldat porte sur son sac. On se demande pourquoi l'on ne songe pas à délivrer à chaque homme, en campagne, un sac de toile cirée analogue à ceux employés pour la conservation des éponges de toilette.

Dans certains corps, on a eu le bon esprit, en versant les schakos, de conserver les coiffes et de les employer à garantir le pain des effets de la pluie. On dirait d'ailleurs que l'administration ne se doute ni qu'il puisse pleuvoir, ni que le pain puisse être détérioré par la pluie.

Le général Bourhaki rentre, en passant le pont suspendu du bras droit de la Moselle ; il a essayé déjà de passer par le pont de l'Hôpital, mais cela lui a été impossible, une coupure ayant été pratiquée pour supprimer la communication du Polygone avec le pont. Le commandant de la garde, suivi de son étatmajor, gagne le pont de bateaux et rejoint à la Ronde, la pro-

priété du baron Dufour, qu'il a quittée le matin môme, avec l'espoir de n'y jamais revenir.

La division des zouaves et des grenadiers du général Picard s'est trouvée en route presque toute la journée. Le !«' escadron du régiment des guides, qui lui est attaché, est resté neuf heures en selle, sous des torrents d'eau, pour faire quatre kilomètres. Ce n'est qu'à neuf heures du soir, que cette division se retrouve installée dans son campement.

La division de voltigeurs, arrêtée par des voitures de bagages et une foule d'impedimenta qui passent avant les troupes combattantes, est encore dans le polygone Chambière, et le 3® bataillon du 1" voltigeurs de la garde, qui ferme la marche, vient seulement de s'engager sur le pont de bateaux, lorsque arrive l'ordre de faire demi- tour et de regagner les campements que l'on a quittés le matin.

Dans cette marche rétrograde, le désordre est à son comble. C'est à qui passera le premier et coupera la colonne, pour regagner plus tôt son gîte. La 1" division (voltigeurs) peut rejoindre son campement avant la nuit close; mais là, elle reçoit l'ordre d'ïUler occuper les avant-postes, en attendant le retour du 4« corps chargé de reprendre ses anciens campements, et d'occuper Longeville abandonné par le corps Frossard {2*'), qui reste sur la rive droite avec le corps Lebœuf (3*).

Le 1" voltigeurs, arrivé au chemin de fer de Thionville, a tourné à gauche, afin de remplacer le 98^ de ligne dans une ligne de tranchées établie entre Lorry et Woippy. Les l*^' et 2*^ bataillons se <léploient dans ces tranchées, la droite appuyée à une batterie. Le S** bataillon est envoyé en grand'garde, pour occuper en avant les hauteurs que couronne la ferme le Chêne, mise en état de défense. La S*' compagnie de ce bataillon est placée d'extrême avancée. Le général Brincourt, commandant la 1** brigade de la division Deligny, ne peut donner de renseignements sur l'ennemi aux officiers dç ce bataillon, il ne sait même pas si celui-ci se trouve en première ligne et ne vient pas s'en assurer. Malgré tout, ce bataillon prend les plus grandes précautions.

La nuit est très froide, la pluie a cessé, mais le terrain est très mouillé, la nuit se passe sans incident... On voit, p^idant toute cette longue veillée, arriver sur le fort PlappeviUe des troupes de ligne qui reprennent leurs positions.

Le 2« escadron des guides, détaché à la division de Toltigeors, a été envoyé à Woippy, pour fouiller ce village et aurait pu y faire prisonniers une quinzaine de cavaliers prussiens, s'il s'était avancé avec plus de rapidité.

I/ORAGE. - LA RETUAITK 151

La division des grenadiers se trouve aussi en première ligne, par suite d un changement de front : on l'assure du moins. Un peloton du 1*' escadron des guides est charge d'aller se placer en grand garde. Le général d'Auvergne, chef d etat-major de la garde, conduit ces pauvres cavaliers trempés et affamés et les poste dans une grande plaine labourée, sans aucun abri, à deux kilomètres à la ronde, en recommandant à l'officier, le souslieutenant Grimblot de veiller attentivement. Celui-ci aurait préféré dîner, mais l'estomac n'a rien à voir aux questions de service. Les guides resserrent leurs ceinturons; des vedettes sont posées le fusil sur la cuisse ; on leur recommande d'autant plus la vigilance, que l'on aperçoit quelques feux en avant.

Une heure se passe et la pluie tombe toujours, lorsqu'un maréchal des logis, qui a été relever ses cavaliers, revient et dit à son officier : « Je ne sais ce que cela veut dire, mon lieutenant» mais des soldats de ligne passent à chaque instant. »

La chose parait étrange au sous-lieutenant Grimblot, qui y court lui-même; il interroge deux fantassins qui cheminent le dos courbé sous leurs sacs ruisselants et apprend que depuis deux heures, il éclaire, suivant toutes les règles prescrites par le service en campagne... les marmites d'une division française l Il avait devant lui tout le 4« corps.

Personne n'en savait rien, pas plus le général d'Auvergne que les autres...

La réserve de cavalerie, composée de la division de Forton et de la division de la garde Desvaux, s'est tenue prête à mont^ à cheval dès cinq heures du matin, pour suivre le mouvement de l'infanterie, qui passe de la rive gauche sur la rive droite de la Moselle, en traversant l'île Chambière. — Cette masse de cavalerie, pendant toute la journée, assiste à ce défilé, la bride au bras. La pluie tombe à torrents, de violentes bourrasques se succèdent, sans interruption, jusqu'à la chute du jour.

Alors un mouvement rétrc^rade s'opère; toutes les troupes qui ont traversé l'île Chambière depuis le matin, reviennent sur leurs pas. La division Desvaux est alors portée vers les arbres, sous lesquels est restée campée la division de Forton. Cette première division, après avoir reçu la pluie toute la journée, établit son bivouac sur la route, dans un pied d'eau et de boue. Le mouvement rétrograde de l'armée continue toute la nuit, soos une pluie persistante.

— Le lendemain de cette comédie du 26 août, Bazaine faisait répandre le bruit par son entourage, que notre armée avait remporté on grand avantage, en restant immobile : les Prus- ^ens avaient refusé la bataUle que nous leur offrions.

152 FHANÇAIS ET ALLEMANDS

Suceôs au moins contestable, car si les Prussiens refusaient le combat, c'est qu'ils ne se sentaient pas en force pour l'affronter, et c'était une raison de plus pour percer leurs lignes et rompre le blocus à son début, en volant vers l'armée de Mac- Mahon, par Briey, comme le maréchal en avait manifesté l'intention dans sa dépèche à l'Empereur.

Mais telle n'était pas l'intention du commandant en chef, et l'irritation des troupes augmentait de jour en jour, car elles se voyaient immobilisées, tandis qu'on laissait à Tennemi le temps de se fortifier autour de nous.

11 était cependant facile alors au maréchal de rompre le cercle de fer, qui l'enserrait, car, ainsi que le remarque judicieusement M. Vandevelde, qui a pu être mal renseigné, mais qui, dans tous les cas, est homme du métier, quand on se trouve dans un camp retranché, dont le cercle d'investissement a plus de soixante kilomètres, qu'on a pour soi l'initiative de l'attaque et l'avantage de la mobilité et qu'on dispose d'une armée mobile de plus de cent cinquante mille braves, on doit non seulement savoir ne pas se laisser enfermer, on ne se contente môme pas de se faire jour à travers les lignes ennemies, mais on doit faire payer cher à son adversaire, la téméraire entreprise de vouloir bloquer une position de quinze lieues de tour, dont une armée mobile de cent cinquante mille hommes occupe le centre.

Cette promenade militaire du 26 n'eut d'autre résultat que de gâcher les vivres de campagne distribués la veille et de faire perdre aux soldats une partie de leur équipement et de leur matériel. Les paysans se ruèrent dans les endroits occupés par nos troupiers et y firent une ample récolte de bois à brûler, de bidons, de marmites, de brosses et d ustensiles de toute sorte, que ceux qui s'en allaient avec l'espoir de ne plus revenir, avaient jetés, çà et là, pour être plus légers.

Une partie des troupes , l'oreille basse, le ventre vide, sans avoir brûlé une amorce,était rentrée le soir dan^ ses campements fort tard. La l"^* division du 2« corps avait traversé Metz. La ville était sombre et lugubre. Les habitants regardaient passer nos pauvres soldats, tristes, accablés, couverts de boue, mouillés jusqu'aux os. Tout le monde avait l'air de les prendre en pitié. On n'osait même pas leur demander d'où ils venaient, ce qui s'était passé. On voyait bien que ces rudes combattants de Rézonville et de Saint-Privat n'avaient rien fait et qu'ils revenaient navrés d'une course inutile.

L'aulre fraction de l'armée de Metz, — c'était la plus nombreuse, — harassée de fatigue, la rage au cœur, passa la nuit BOUS une pluie battante, le long des routes, couchée dans les

fossés, sur les tas de pierres ou dans la boue. La queue ne rejoignit pas ses bivouacs, avant le milieu de la journée suivante.

L'organisation avait été déplorable. Aux embranchements des routes, au passage des ponts, partout où la présence de jalonneurs eût été nécessaire, indispensable même, on les avait vainement cherchés.

Dans les camps, où la vérité ne manque jamais de se faire jour, on appela cette folle tentative, combinée astucieusement par Bazaine pour obtenir un vote, qui sanctionnait son plan de de conduite : la Journée des Dupes. Cette bataille manquée du 26, fut également baptisée : la Bataille des Pas-Perdus ; d'eiutres l'appelèrent la Journée de V Espoir perdu; d'autres encore la Fausse sortie.

Ces souffrances inutiles produisirent le plus déplorable effet sur le moral des troupes et l'autorité des chefs en fut plus amoindrie, qu'elle ne Teût été par un combat malheureux, mais glorieusement disputé.

L'infâme comédie était jouée.

L'armée était dupée. Le dupeur ayant atteint son but, les troupes demeurèrent immobiles pendant quatre jours. Et l'armée de Châlons poursuivait sa course vers le nord, marchait à la délivrance de Bazaine! Pendant qu'on la trahissait dun côté, on la poussait, de l'autre, dans le piège que lui avait tendu le triste héros du Mexiqu?.

Y a t il un mot à ajouter? Ce chapitre n'est-il pas complet? La trame de celte comédie du 26 août n'est-elle pas mise à jour? Est-il un seul lecteur de celte œuvre qui, après ces citations fouillant à fond la question, se déclare insuffisamment convaincu?

Nous n'avons plus, au-dessous de cette page de l'histoire du siège de Metz, qu'à écrire, comme au bas de toutes les autres :

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