‹ Français & AllemandsChapitre 6 sur 37 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Le mauvais temps

Pluie continue pendant quatre jours. — Dans la boue. — Campements inondés. — Soixante jours de vivres. — Une fausse nouvelle. — Le chasseur d'Afrique du 1" régiment. — Tentative projetée sur Peltre et ajournée. — Coupure armée de deux pièces sur la route de Montigny. — Campement de la division Fauvart- Bastoul. — Ferme incendiée par les Prussiens. — Canonnade ennemie sur la redoute de Saint-Privat. — Le 84» au château de Blory. — Reconnaissance du 2« escadron du 5« chasseurs achevai sur Saint-Privat. — Un faux parlemeniaire. — Une plaisanterie teutonne. —Quartier du général Metman sur la place de Vallières. — Le 20« bataillon de chasseurs à pied à Chazelles. — Le cocher Gérard b'essé. — Travaux prussiens en face du 4« corps. — Reconnaissance du 2« chasseurs d'Afrique sur le château do Ladonchamps — Chevaux arabes tués par la foudre. — Fusillade aux avant-postes du 1" voltigeurs. — Renseignements demandés au général Bourbaki par Bazaine. — Une dure appréciation de Bourbaki. — Appréciation d'un officier de la garde sur la journée du 26. — Prescriptions relatives aux parlementaires. — Construction de nouveaux pont^ de bateaux. — Cherté des denrées ô Metz. — Les litanies de Mac-Mahon. — Les wagons-hôpitaux de la place Royale. — Accident au fort Moselle. — Mort du capitaine de mobiles Lacour. — Toujours la boue. — Ouvrages exé-

suites par le 2© corps, de la Seille à la Moselle.— Le 2« chasseurs à cheval rejoint son corps d'armée. — Reconnaissance des francstireurs du 8« de ligne, sur le château de Frescaty. — Reconnaisance et fourrage de la brigade-mixte à Magny. — Canonnade du fort de Queuleu. — Positions ennemies vues du Saint-Quentin.

— Reconnaissance de la division de Cissey su rChâ tel -Saint-Germain. — Campement prussien surpris par le 2® bataillon de chasseurs. — Attaque d'une grand'garde du 2" hussards près de Sainto-Ruffine. — Le hussard Fritsch. — La lavandière et le uhlan.

— Cruautés allemandes. — Reconnaissance de la compagnie franche du 4° de ligne sur les Maxes. — Reconnaissance offensive du 2® chasseurs à cheval. — Le 25«' de ligne occupe Woippy. — Toujours la pluie. — Les jours critiques de la lune. — Voiture du service télégraphique installée au quartier général de la garde.

— Une première tentative. — Ordre pour le chargement des mulets de litière ou de cacolet. — Le commaniant du génie de la garde, mis à la disposition du 6° corps. — Ordre de réquisitionner les villages. — Les aphorismes du général ***. — Une fausse alerte au camp de Tartillerie de la garde.

27 AOUT. — Le mauvais temps persiste. Quatre jours vont s'écouler dans la tristesse, dans l'inaction et dans la boue. La pluie tombe sans discontinuer et fouette avec son bruit monotone les tentes toutes mouillées, où s'abritent nos soldats.

Cest tout au plus, si Ton peut allumer du feu pour faire la cuisine; on n'a plus un effet qui ne soit traversé. Les campements sont inondés; les canaux d'écoulement, obstrués pour la plupart par Fimprévoyance des hommes, produisent partout la stagnation des eaux ; des mesures sont prises immédiatement pour le rétablissement des canaux.

L'autorité fait insérer dans les journaux de Metz, l'avis suivant : « La ville de Metz contient des vivres pour deux cent mille hommes pendant soixante j^urs« » C'est évidemment pour le faire savoir aux Prussiens, mais si ce chiffre est exact, est-ce bien prudent? S*il ne Test pas, ce n'est point rassurant. (Ce chiffre était exact, car la ville fût rendue, soixante jours, juste après cette communication.)

Dans la soirée, au café Parisien, un chasseur d'Afrique du \^ régiment, qui s'est introduit dans Metz, met la ville en émoi. 11 apporte la nouvelle d'un grand combat livré sous les murs de' Verdun et à la suite duquel Mac-Mahon, après avoir écrasé l'ennemi, marcherait sur Metz. Il aurait tué aux Allemands trente-cinq mille faonunes, pris cinq généraux, cent cinquante pièces de canon, etc...

En faisant la part de l'exagération, cette nouvelle parait au moins prématurée et ce qui amène à y ajouter peu de foi, c'est

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que celui qui rapporte, a disparu dans la soirée. Voilà un chasseur qui semble de la famille du Tartare de Sébastopol.

2* CORPS. — Ce jour-là, le maréchal Bazaine a chargé le maréchal Lebœuf et le général Frossard, commandants des 3* et 2® corps installés sur la rive droite la Moselle, de combiner une opération sur le village de Peltre. Ce village est devenu, pour les Prussiens, la tête de leur chemin de fer de Sarrebrûck, par lequel ils communiquent avec les diverses partie de TAUemagne ; des approvisionnements considérables y ont été amassés par eux : de plus, on sait par des espions qu'il s'y trouve, en ce moment, un grand nombre de trains, chargés de vivres et de munitions venant de Forbach.

D*après le plan arrêté, le 2' corps doit attaquer Peltre, emmenant le plus de vivres possible et détruisant le reste, pendant que le 3* corps fera une démonstration, du môme côté, pour occuper Tennemi et que sa cavalerie emmènera des fourrages.

Les deux commandants, après avoir étudié ce plan, reconnaissent et signalent à Bazaine des difficultés d'exécution; peut-on tenter cette attaque partielle, sans risquer de voir l'engagement devenir général? Et, si Ton ne recule pas devant une action générale, ne vaut-il pas mieux opérer dans une autre direction, qui permettrait de percer les lignes et de gagner Châlons?

Ces graves raisons font abandonner le projet, comme le désire Bazaine.

Division Vergé. — Dès le matin, les 5« et 12" batteries du 5* d'artillerie campent à droite de la route de Montigny, entre le remblai du chemin de fer, la 5« à gauche. La 6« batterie se place en arrière des deux autres. L'infanterie de la 1" division se trouve dans les mêmes prairies que son artillerie divisionnaire. Deux pièces de la 5« batterie sont placées sur la route, derrière une coupure formée de deux épaulements, avec embrasures construites par le génie, à dix mètres l'une de l'autre, couvrant chacune la moitié de la largeur du chemin.- Il est placé près des pièces, un service de garde commandé alternativement par les lieutenants des 5* et 12* batteries.

Division Fauvart-BastouL — La 2« division est campée en dehors de la porte Serpenoise, autour du petit séminaire, dans les tranchées du chemin de fer... Elle s'y fortifie au moyen de fossés, de talus pour les tirailleurs. Les trois batteries divisionnaires sont placées à gauche de la route de Montigny, et en partie sur les terre-pleins des ateliers de la gare de Montigny.

LE xMAUVAIS TEMPS 157

Les sentinelles avancées sont dispersées dans les vignes... les Prussiens sont près de là... Une ferme, à laquelle ces derniers viennent de mettre le feu, brûle à trois cents mètres de nos avant-postes.

Pendant la nuit et dans l'après-midi du 27, l'artillerie prussienne canonne la redoute de Saint-Privat et y envoie quelques obus. Ces projectiles n'atteignent personne; à la pointe du jour, notre cavalerie étant venue enlever les fourrages, qui sont dans la ferme Bradin, les voitures, chargées trop haut, sont aperçues par Fennemi, qui leur envoie plusieurs obus, mais sans aucun dommage.

Brigade-mixte Lapassel. — liCS grand'gardes du 97« sont poussées dans un petit bois situé en avant de la ferme de Blory, dans laquelle, à plusieurs reprises, pendant la journée et notamment pendant le relevé des grand'gardes, une batterie prussienne établie sur les hauteurs de Frescaty, lance quelques obus.

A huit heures du soir, le 2« bataillon en entier de ce régiment, occupe, avec quatre compagnies, la ferme de la Horgne et, avec les deux autres, le château de la Grange-Mercier; quatre compagnies du 8i* de ligne occupent la ferme de Blory et le bois en avant, où elles relèvent les grand'gardes du 97«. Ce dernier régiment va camper plus en arrière, dans la tranchée du chemin de fer de Montigny.

Le 3* lanciers est allé bivouaquer à Montigny, près du chemin de fer et à la porte du Petit Séminaire, qui a été transformé en ambulance.

Division de Valabrègue. — Le 27, le 5« chasseurs à cheval envoie son 2« escadron à la redoute Saint-Privat, pour y monter une grand'garde de vingt-quatre heures. Cet escadron est exposé au feu d'une batterie prussienne. Le lieutenant Dieterlen opère, avec le 1" peloton de cet escadron, une reconnaissance sur Marly-sur-Seille.

3* CORPS. — La division de Castagny reporte son campement en arrière du fort de Queuleu et un peu sur sa droite, aux Prés-Puebla.

Dans la journée du 27, un capitaine de uhlans s'aventure, suivi seulement de deux hommes, jusque sous le canon du fort de Queuleu. La plus proche sentinelle s'apprête à tirer sur le téméraire Allemand et le couche déjà en joue, lorsque celui-ci agite un drapeau blanc de parlementaire, moyen commode dont abusent les Prussiens pour inspecter nos travaux et se rendre compte de nos défenses. Néanmoins la sentinelle rabat son arme :

« Je viens, dit l^officier allemand, qui est arrivé à portée de voix, sommer le fort de se rendre! » La sentinelle appelle un caporal, le caporal un officier. Pendant ce temps, le prétendu parlementaire joue de la prunelle tant qu'il peut. Arrive un délégué du commandant du fort, qui transmet la réponse que l'on sait d'avance : « Ah! vous ne voulez pas vous rendre! dit le ublan en retournant son cheval... eh bien! voilà pour vous» et de sa main libre, tout en lançant son cheval au galop, il se frappe.... Textrème bas du dos. Une volée de coups de feu lui répond. Un des deux cavaliers qui accompagnaient ce grossier Teuton, fut atteint et tomba le nez sur l'encolure de son cheval, d'où il ne put glisser à terre, ayant eu soin, comme tous les uhlans, de s'attacher par ime courroie à l'arçon de sa selle.

La division Meiman s'élabUt dans la vallée de Vallières, à cheval sur le ruisseau de ce nom, la brigade de Potier sur le flanc gauche, la brigade Arnaudeau sur le flanc droit, de façon à intercepter à l'ennemi la route qui suit le cours de ce ruisseau. Le général Metman établit son quartier général sur la gauche de la place du village de Vallières, au centre de laquelle se trouve une fontaine munie d'un lavoir, où les troupiers battent leur linge, côte à côte avec les villageoises. En face de l'église est installé Fétat-major de la 3« division du 3« corps, où se trouvent le colonel d'Orléans, les capitaines Dumas, Schasseray, de Champflour et de Labatut.

La division de dragons de ClérambauU opère un fourrage à cheval à la ferme de Borny, pendant lequel elle est fortement inquiétée par les Prussiens, qui occupent les bois des environs.

4* CORPS. — Le 27, les artilleurs du fort des Carrières donnent une nouvelle preuve de leur adresse, en envoyant à quatre mille deux cents mètres de distance, un obus au milieu d'un bataillon prussien, qui descend la côte de Saulny, et qui se disperse aussitôt.

Les 2« et 3" corps étant restés sur la rive droite de la Moselle, le 4« corps reçoit, dans la matinée, l'ordre de s'étendre sur les hauteurs de Plappeville, qui ne sont plus occupées.

La division de Cissey change de bivouac, à six heures du matin, et va occuper Longeville, Sey, Chazelles et les pentes du Saint-Quentin. Le 20« bataillon de chasseurs à pied est cantonné dans le village de Chazelles, où il arrive, vers onze heures du matin, en suivant un chemin pratiqué par le génie. Les 4« et 5« escadrons du 2° hussards sont adjoints à la division de Cissey, pour faire, avec l'infanterie de celle-ci, le service des

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grand'gardes vers Moulins-lès Metz, Sainte-Ruffine et RozérieuUes, où les Allemands envoient souvent des escouades effectuer des réquisitions de vin.

Le 27, le cocher Gérard, au service du loueur Barthélémy, quai Saint-Louis, en passant entre Moulins et la Maison- Neuve, est blessé à l'épaule par une balle partie d'un bois voisin de la route. Les Prussiens tirent aussi, le même jour, et du môme endroit, sur la voiture d'un loueur de la rue Saint- Arnoult

La division Grenier cède son camp à la division Levassor- Sorval (4* du 6« corps) et va s'installer à quatre ou cinq cents mètres plus à gauche : la brigade Véron de Bellecourt en première ligne, sur le coteau, à quelque distance en arrière de Lorry ; la brigade Pradier, en seconde ligne, dans la vallée.

A partir du 27 août, le 5*^ bataillon de chasseurs envoie chaque jour à la croisée des chemins de Saulny et de Woippy une . compagnie de grand'garde, qui détache un petit poste chargé de surveiller la vallée de Saulny et particulièrement la tuileri,e que les Allemands font souvent occuper par un poste avancé.

La route de Saulny est coupée à la croisée par une forte barricade liée à un retranchement, qui court tout le long du chemin de Lorry à Woippy. De leur côté, les Prussiens travaillent avec une très grande activité sur le coteau de Saulny. Ils font des abatis, des tranchées, et construisent plusieurs batteries à Plesnoy, à Fèves et à Sémécourt.

La division de Lorencez monte à Plappeville.

Tous ces mouvements s'exécutent par une pluie torrentielle, qui fait déborder tous les ruisseaux de ces vallons et qui rend rinstallation des troupes difficile et pénible.

6« CORPS. — Le 27 août, les troupes du maréchal Canrobert se reposent des fatigues de la veille, malgré la contrariété d'une température froide et pluvieuse. Pendant toute la journée, nos avant-postes du sud-ouest font le coup de feu avec ceux do l'ennemi et le fort Saint-Quentin tire fréquemment.

Vers huit heures, les francs-tireurs du 4« de ligne vont, comme le soir du 2i août, à la ferme de la Grange -aux -Dames pour reconnaître les avant-postes prussiens.

Le 28*^ de ligne (division Levassor-Sorval) quitte le camp du Sansonnet et s'installe près d'une source d'eau ferrugineuse appelée Bonne-Fontaine, à gauche de la route de Metz à Lorry et sous le fort Plappeville. Il s'établit perpendiculairement à cette route.

Au matin, deux escadrons du 2» chasseurs d'Afrique, ayant poussé une reconnaissance jusqu*au château de Ladonchamps, forcent un bataillon d'infanterie prussienne à s'abriter précipitamment derrière ses murailles et lui tuent plusieurs hommes.

Dans l'après-midi, un violent orage éclate près de la porte de Thion ville, au-dessus du campement de ce régiment. L'avantdernier coup de tonnerre lue raide quatre chevaux barbes, sans même blesser les hommes couchés à côté de ces animaux ; un chasseur a seulement son taconet (schako) emporté par la foudre.

Garde impériale. — Au matin, vers cinq heures et demie, quelques coups de feu se font entendre un peu en avant de la gauche du 3« bataillon du 1" voltigeurs de la garde qui a occupé pendant la nuit la ferme le Chêne. Le caporal Lefranc, de la 6» compagnie de ce bataillon, est blessé grièvement en allant reconnaître un poste prussien situé en avant de celui qu'il commande. Bientôt une compagnie du 13" de ligne est envoyée par son régiment au Chêne, afin de relever la compagnie de voltigeurs. A six heures, les 1" et 2« bataillons du i" voltigeurs sont relevés par le 28* de ligne et le 3« bataillon par le 25" de ligne. Le régiment de voltigeurs regagne son emplacement de Devant-les-Ponts et campe de Tautre côté de la route.

Dès cinq heures du matin, le capitaine de France, de Tétatmajor général de l'armée, vient réclamer au quartier général de la garde impériale une série de renseignements sur le mouvement de la veille, sur les heures de départ et celles de retour, sur les incidents de la route, etc.

Il se confirme dans l'esprit de tous les officiers que le maréchal Bazaine, dès la matinée du 26, a pris la résolution de contreinander son mouvement. En effet, l'officier chargé de faire partir les bagages, lui ayant demandé à quelle heure il conviendrait de leur faire quitter le Ban-Saint-Martin, le maréchal répondit: « Laissez-les ici provisoirement, je vous enverrai des ordres plus tard ! » C'est le pendant de la communication faite le 26, à midi et quart, par le capitaine Lemoine au général Bourbaki, de la part du maréchal Bazaine.

Le commandant de la garde, dans la désolation que lui cause la résolution du maréchal, disait la veille, tout bas, au commandant Leperche, au moment où il revenait à la Ronde et près de son quartier général : « Décidément, c'est ufie véritable coiiaille ! Il est capable d'avoir opéré, comme il l'a fait aujourd'hui, uniquement afin de pouvoir dire qu'il a tenté quelque chose î )^

Il parait que pour dissimuler aux troupes la cascade d'hier, on

doit leur dire que notre armée a été portée en avant, ce jour- là, afin d'appuyer une grande reconnaissance de cavalerie.

JLe colonel Davout d'Auerstaêdt, du 95*^ de ligne, est venu dans la matinée voir le général Bourbaki, qui Ta retenu à déjeuner.

Ce général raconte qu'au conseil de guerre de la veille, tenu au château de Grimont et où il est arrivé en retard, le maréchal Bazaine lui a dit, en présence des autres commandants des corps d'armée, que tous avaient proposé le maintien de l'armée dans le camp retranché de Metz et que, malgré l'avis émis par ses collègues, il n'avait pas hésité à maintenir le sien, qui était de percer la ligne d'investissement en marchant vers Qiâteau- Salins et en se portant, de là, sur Lunéville, Épinal, Mirecou'rt, Remiremont, etc..

« Il est bon, ajoute-t-il, de constater ces faits dès aujourd'hui afin qu'on puisse plus tard rectifier les errata volontaires ou involontaires de l'historique de la campagne actuelle. »

On assure que les forces ennemies, qui se trouvent autour de Metz sont excessivement réduites et qu'elles se composent presque exclusivement d'hommes relativement âgés. Ainsi, notre armée se laisse amuser, tromper par un véritable rideau de troupes disséminées sur une circonférence de cinquante à soixante kilomètres, et ces troupes comprennent plusieurs divisions de landwehr.

« Quelle honte ce sera pour le général en chef, dit à ce propos l'ofûcier de la garde déjà cité, quand on écrira plus tard le récit de cette campagne !

« Et dire que nous ne faisons rien pour savoir au juste ce qui en est. Il nous faut absolument sortir de cette situation; il faut, à tout prix, coûte que coûte, quitter le camp retranché de Metz, quelles que soient les nouvelles reçues du dehors, qu'il en ait été reçu ou non. En effet, si l'armée du maréchal de Mac-Mahon st à notre portée, il faudra percer la ligne d'investissement afin d'opérer notre jonction avec elle.

« Si cette armée est à Châlons ou en retraite sur Paris, il nous faudra encore sortir, afin de couper les lignes de communication des Prussiens et rétabUr nos propres communications avec l'intérieur de lar France, assurer nos réapprovisionnements de vivres et surtout ceux de munitions, recouvrer notre liberté d'allures et cesser de donner à l'Europe le triste spectacle d'une armée de cent cinquante mille hommes bloquée.

« Enfin, alors même que nous ne pourrions, ni nous réunir au maréchal de Mac-Mahon, ni couper les communications de l'ennemi, ni rétablir les nôtres, ni obtenir aucun résultat sérieux

au point de Tue de l'issue de la gaerre> alors même que nous ne pourrions que périr, il fauxlrait encore sortir, combattre l'ennemi à outrance, aiîn de sauver ce qui nous est le plus précieux, notre honneur,

a Dans de semblables conditions l'inaction constitue un acte infâme. On commence à croire que le maréchal Bazaine est «c un traître »; il ne serait sans doute pa>s fâché d'apprendre que son collègue, le maréchal de Mac-Mahon, fût battu ; il espère prd>ablement que lui, Bazaine, grandirait d'autant.

u Plus on va, plus on est convaincu qu'il nous faut percer la ligne d'investissement et que le mieux est de prendre, pour direction principale, la route de Strasbourg, par Delme et Château-Salins, pour directions secondaires, les routes de Nomény et de Dieuze, en venant rejoindre la direction principale ou s'en approchant le plus possible à un moment donné.

« Nous devrions ensuite gagner Lunéville, nous y arrêter s'il était possible, tenir les embranchements des eh^nains de fer d'Épinal et de Saint-Dié, puis aller occuper Nanc^ et Frouard, si la chose est possible, ou bien gagner Mlrecourt, Épinal, Rémiremont, etc..

« Il faudrait, en un mot, tâcher de rétablir le plus promptement possible nos communications, de façon à nous réapprovisionner facilement par Epinal, en faisant venir nos munitions de Lyon, de Bourges, ou indirectement de Paris ou de tout autre centre.

« Ce premier acte accompli, en évitant le plus possible tout engagement avec Fennemi, afin de Topérer sûrement et plus vite, nous pouiTions occuper ensuite Lunéville, Frouard et quelques ponts sur le chemin de fer de Sarrebrtick, de manière à couper, d'une manière absolue, les communications de Tenneml et livrer bataille à l'armée d'investissement de Metz, ne rien négliger pour la détruire et marcher ensuite sur Paris, afin de concourir à l'achèvement des opérations contre les armées du Prince Royal et du prince Frédéric-Charles.

« Dans ces conditions, il est très probable que la situation des Prussiens deviendrait telle, que leur retraite constituerait un désastre complet. Mettons-nous donc en mesure de concourir à cet immense service que l'armée est appelée à rendre à la France, au lieu de nous réduire à ce rôle passif auquel nous condamne le maréchal Bazaine et qui, s'il est digne de lui, ne Test assurément pas de nous. » [Ces lignes ont été écrites le 27 août 1870, au soir.)

Une dépêche, en date du 27 août, rappelle à Texécution ponctuelle de l'article 94 de l'ordonnance sur le service des armées en campagne relatif auiL parlementaires, qm se prés^itent aux

ayazU-postes. Contrairement aux prescriptions de cet article, un médecin prussien a été amené des avant-postes au grand quartier général. On n'a pas même pris la peine de lui Imnder les yeux.

28 AODT. — Vers huit heures du matin, un violent orsige éclate sur la vallée de la Moselle et dure toute la journée, ainsi que toute la soirée, sans aucune interruption. Sous ces pluies continuelles, le terrain se détrempe : nos pauvres soldats, dans la houe jusqu'aux genoux, éprouvait les plus grandes difficultés pour marcher à travers les vignes et les terres labourées où sont dressées leurs tentes.

La journée du 28 «tout est employée à certains travaux trop longtemps négligés. Le général Coffinières a reçu Tordre de remédier à la défectuosité des ponts, de manière à rendre plus faciles les communications entre les deux rives de la Moselle et à permettre une plus rapide concentration, dans le cas où l'ennemi tenterait une attaque de ce côté. Les deux ponts déjà existants sont consolidés, et on en construit un troisième. En même temps, des routes sont ouvertes pour faciliter les abords et les débouchés de ces ponts et l'on améliore les communications secondaires, qui donnent accès sur le plateau de Saint- Julien. Toutes ces précautions sont prises en vue des opérations extérieures qui pourraient être tentées.

La ville de Metz est complètement bloquée par l'ennemi et on commence à y manquer de tout. Impossible de se procurer ni œufs» ni lait, ni légumes sur le marché; les quelques œufs, que l'on peut trouver, se vendent cinq à six francs la douzaine; le sucre, un franc soixante la Uvre; les boulangers cachent le pain ; les douceurs de la vie ordinaire disparaissent graduellement; la viande de cheval fait son apparition soudaine sur l'étal des bouchers.

Aussi est-on réduit à manger des pommes de terre ou du riz, le tout sans beurre, qui coûte déjà cinq francs la livre.

On attend toujours des nouvelles de la marche offensive de Mac-Mahon sur Metz. Le héros de Frœschwiller a été transfiguré par l'opinion publique en une sorte de libérateur. On ne lui marchanderait même pas peut-être l'apothéose, s'il apparaissait, à la tête de son armée, sous les murs de la vieille cité lorraine. La verve gauloise renchérit sur ces folies de l'attente : on chante les litanies du duc de Magenta :

« Mac-Mahon^ délivre-nous des Prussiens!

<€ MaoMahùn^ déUvre-nous de la chair de cheval et du beurre à priûo (for!

« MaC'Mahon, rends-nous les gigoU et les biftecks! »

De là, (le joyeux éclats de rire, à travers cette ville de guerre, arche de salut de la France .

— On vient d'installer sur la place Royale, de nombreux wagons-hôpitaux, qui l'entourent d'une ligne noire continue et redoublée. Quelques-uns de ces wagons sont aussi rangés sur la partie disponible de TEsplanade, près de la rue des Gères. Des literies, des paillasses y sont déjà disposées et l'on peut en voir l'aménagement intérieur. Les lits sont placés dans le sens de la largeur, c'est-à-dire perpendiculairement aux parois les plus longues.

Dans la journée du 28, un regrettable accident se produit à la caserne des gardes mobiles au fort Moselle. Un sergent, en maniant pendant l'exercice son fusil qu'il oublie être chargé, en fait jouer la batterie. Le coup part et la balle atteint à l'épaule le capitaine de cette compagnie, M. Lacour. Cette blessure malheureusement est mortelle.

La soirée du 28 août est aussi triste que celle de la veille; toujours la pluie, toujours la boue, toujours l'isolement sous la toile mouillée.

2« CORPS. — Dès le 28, les troupes du général Frossard entreprennent de grands travaux pour la défense de la plaine de Montigny-lès-Metz. Bien que ces ouvrages ne soient pas utilement employés pour la défense, ils ont cependant l'avantage d'occuper les hommes et prouvent combien sont forts le courage et la discipline de cette armée éprouvée par de si cruelles épreuves. En élevant ces immenses lignes de défense, qui partent de la Grange-aux-Ormes et vont de la Seille inondée à la Moselle, le 2« corps couvre le terrain en avant de Montigny. d'une triple ligne de tranchées reliées entre elles par des chemins couverts. Un solide barrage, en effet, a été établi sur la Seille, entre la porte Mazelle et le Grand Séminaire, afin d inonder la vallée. Le résultat obtenu par ce barrage est des plus satisfaisants; la Seille s'étend depuis le pied des coUines de Queuleu jusque dans les fossés de la redoute du Pâté.

Le 28, le 4» chasseurs à cheval, qui jusqu'alors est resté à Longeville, sur la rive gauche de la Moselle, traverse Metz et rejoint la division de cavalerie de Valabrègue, qui, depuis le 26, campe sur les glacis de la lunette d' Arcon, à deux cents mètres de la gare.

Dès cinq heures du matin, une batterie prussienne établie sur le versant septentrional de la côte de Chàtel-Salnt-Blaise, envoie, de quart d'heure en quart d'heure, quelques obus dans la direction du fortin en terre de Saint-Privat, en avant de Montigny, qui laisse faire, attendant son heure pour rendre, avec

usure, ce qu'on lui adresse. Plusieurs autres batteries prussiennes établies entre Jouy et Augny tirent également sur les fermes de Bradin et de Saint-Ladre, ainsi que sur les détachements du 2« corps en marche. Cette canonnade est presque incessante pendant toute la journée et dure jusqu'à minuit environ.

Dans la matinée, les francs-tireurs du 8' de ligne poussent une reconnaissance vers le château de Frescaty qu'occupent les Prussiens, à douze cents mètres de distance, en avant de la ferme Bradin, et perdent quelques hommes tués ou blessés.

Brigade-mixte Lapassel. — Dans la nuit du 27 au 28 août, le général Lapasset a fait appeler chez lui le sous-lieutenant Bergasse, commandant le peloton des éclaireurs-volontaires du 3« lanciers, et lui a dit : « Lieutenant, vous partirez de manière à arriver au village de Magny, qui se trouve à quatre kilomètres d'ici, au point du jour. Ce village doit renfermer des approvisionnements en fourrages et il faut s'en procurer. J'envoie deux compagnies du 97" avec vous, pour faciliter vos recherches. »

Vers trois heures du matin, la petite colonne se met en marche dans le plus grand silence. En tôte, s'avancent, le fusil au poing, les vingt-cinq lanciers du lieutenant Bergasse ; viennent ensuite les 6* compagnies du 1" et du 3® bataillon du 97« de ligne, sous les ordres du capitaine Reveilhas. Après avoir franchi la Seille sur le pont du chemin de fer de Sarrebrûck et à huit cents mètres environ de Magny, l'infanterie s'arrête, pendant que les lanciers, déployés en fourrageurs, entourent le village et y pénètrent quelques minutes après le départ de cinq cents Prussiens.

Le lieutenant Bergasse, à la tête de son peloton, dépasse Magny et charge un groupe d'infanterie ennemie retranchée derrière le ruisseau de Saint-Pierre ; mais les obstacles du terrain et un feu bien nourri le forcent à la retraite. Son peloton perd un cheval tué et deux autres blessés.

Cette échaufïourée a permis aux 6« compagnies du 1®' et du 3« bataillon du 97* de ligne, que viennent de renforcer les 1", 4« et 5e compagnies du 3« bataillon de ce même régiment, d'arriver et d'occuper toutes les issues de Magny. Les 1**' et 2« escadrons du 5« dragons, sous les ordres du commandant Legendre, prennent part également à ce fourrage au sec et occupent, eux aussi, militairement, les abords de ce village.

Des perquisitions minutieuses y amènent la découverte dune grande quantité de fourrages. Toutefois, il faut se hâter : l'ennemi est revenu en forces de tous les côtés. Les l'*, 4" et 5* compagnies du 3« bataillon du 97« de ligne repoussent vivement les

Allemands, que les Tedettes des dragons fusillent à qui mieux mieux.

Pendant ce temps, le fourrage enlevé est rapidement chargé sur trente-cinq charrettes réquisitionnées ; puis, fantassins et cavaliers rentrent au camp, aux acclamations de leurs camarades.

3« CORPS. — La journée du 28 est fertile en canonnades. Dès cinq heures du matin, comme nous venons déjà de le raconter, les grandes bouches de bronze commencent à tonner tout autour de Metz. On pourrait croire à un sérieux engagement aux portes de la ville. 11 n'en est rien. Ce sont les canons des forts qui ont la parole.

Le fort de Queuleu canonne vivement des forces prussiennes, qui passent à cinq kilomètres environ de distance, et obtient de brillants résultats. Plusieurs de ces projectiles portent en plein tas des Teutons et y causent de sérieux ravages.

De son côté, le fort Saint-Julien envoie plusieurs obus de gros calibre sur Sainte-Barbe et sur des rassemblements de troupes ennemies, qu'on aperçoit autour de Malroy.

A midi, la division de Castagny se déplace un peu et établit son camp entre le cimetière de Test et le fort de Queuleu, à droite de la route de Strasbourg. Les lr<^ et 2* compagnies du 2« bataillon du 69« de ligne vont occuper le poste avancé du village de Grigy.

A la division Metman, le 7« bataillon de chasseurs à pied est également de grand' garde au village de Vantoux.

Le 4« dragons va fourrager à Bomy. Le 5" régiment de la même arme, qui a participé, de son côté, au fourrage au sec de Magny, rentre, vers quatre heures du soir, à son campement ramenant avec lui pour quatre jours de paille ou de foin.

4« CORPS. — Le capitaine adjudantHnajor Gopri du batailloii des chasseurs à pied de la garde est nommé au commandement du 20« bataillon de chasseurs à pied, en remplacement du regretté commandant de Labarrière, assctôsiné par les Allemands^ le 14 août dernier, contre le village de Mey.

De ce côté de la Moselle, les Prussiens exercent la plus sérvère surveillance et ne laissent sortir personne du village d'Ars. Du haut du Saint-Quentin, on aperçoit leurs feux de bivouac dans les bois de Vaux et le long de la route de Domot et de Novèant. Les ennemis, sans doute,, doivent travailler dans les usines des frères Karcher, à en juger par la ftimée qui sort des fenêtres de certains ateliers.

Dans la matinée, une reconnaissance d'édaireurg, e«woyée par le général de Cissey, est sur le point d» «urprendre à la

Maison -Neuve, près de Mouline, un parti de Prussiens, qui est venu pour se régaler d'eau-de-vie de France. A la vue des pantâions rouges, les Teutons fuient à toutes jambes et sont reconduits à coups de fusil jusqu'à Chàtel-Saint-Germain, qu'occupent seulement cent cinquante hommes. Si nos éciaireurs avaient été plus nombreux, ils auraient pu complètement envelopper ce village et faire prisonnière cette compagnie ennemie.

Plus à Test, le 2« bataillon de chasseurs, appartenant à la division de Lorencez, surprend, dans une reconnaissance, un bataillon allemand au bivouac, et lui enlève armes et bagages, les ennemis s'étant sauvés à rapproche des vitriers^ et ayant abandonné leurs sacs et leurs faisceaux.

Le nriême jour, une grand'garde de hussards du 2« régiment est attaquée près de Sainte-Ru ffine par une forte patrouille ennemie, qui est repoussée, mais qui a pu toutefois enlever une de nos vedettes, le hussard Fritsch : ce brave Alsacien, grâce à sa parfaite connaissance de la langue allemande et du terrain, parait se constituer prisonnier de bonne grâce ; puis, tout en amusant ses gardiens, soudain il pique des deux et s'évade sain et sauf, au milieu d'une grêle de balles, avec son cheval et ses armes.

La veille, à ce même village de Sainte-Ruffine, une pauvre femme lavait son linge dans la fontaine communale, située sur le chemin de Jussy . Tout à coup se présente un uhlan ; celui-ci met pied à terre, s'approche de la laveuse et tire un couteau : la malheureuse croit sa dernière heure venue. Le Prussien s'empare de son... savon, le coupe en deux morceaux égaux, en rend un, empoche l'autre et s'éloigne en disant : « Bonne Française, adiess ! »

Ajoutons que les Allemands ne montrent pas tous les jours la même mansuétude. Un pauvre fermier, des environs d'Ars-sur- Moselle, est sur le point d'être fusillé, parce que les ennemis ont trouvé chez lui un fusil de chasse chargé à plomb. Pendant de longues heures, ce malheureux reste sous la menace d'une mort prochaine et ne doit son salut qu'à l'intervention active et dévouée du maire et du curé de son village.

L'instituteur Gobert, de Novéant, revenant de Metz, où il était allé chercher la nomination d'un maire, est arrêté par les Allemands et garrotté si cruellement que les cordes entrent dans les chairs. Tous les chevaux de Novéant ont été enlevés par réquisition prussienne. Tous les hommes valides de ce village ont, en outre, été requis, pour se rendre sur le plateau de Gravelotte, qui est devenu im véritable charmer, et enfouissent les morts prussiens en pourriture de la journée du 16 août.

6« CORPS. — Il pleut toute la journée du 28; le terrain des campements du 6« corps, qui est gluant et bourbeux, rend toutes corvées des plus pénibles. Pourtant, ordre est donné de réunir ' tout le bois des campements en un seul tas, pour en faire des distributions régulières, qui en empêcheront le gaspillage. Un monceau considérable, provenant surtout des maisons démolies dans la zone de défense, est bientôt mis en réserve, pour être épuisé au fur et à mesure des besoins.

Dans la nuit du 27 au 28 août, les francs-tireurs du 6« corps exécutent plusieurs reconnaissances.

— Vers une heure et demie du matin, la compagnie franche du 4« de ligne (division Tixier) sort en silence de la ferme de la Grange-aux-Dames et se partage en deux sections. La première, dirigée par le capitaine Gallois, prend à droite et précédée d'éclai. reurs conduits par le sous-lieutenânt Bon'neau, elle se glisse entre la rive gauche de la Moselle et Thury. La deuxième section, commandée par le sous-lieutenant Gûnsett, prend à gauche du môme hameau, et marche à hauteur de la première section, précédée également par de petits groupes d'éclaireurs.

Ces deux sections se proposent de reconnaître et de cerner, s'il y a lieu, un avant-poste prussien, qui est venu la veille s'établir à Thury môme. Mais l'ennemi s'est retiré aux Maxes à la tombée de la nuit.

Trompé par le brouillard, le sous-lieutenant Gûnsett pousse avec sa section jusqu'au village de Maxes et se trouve, tout à coup, en face de postes importants, retranchés dans des maisons crénelées. Reçu par quelques décharges de mousqueterie restées sans effet, il revient sur ses pas, et se voit bientôt rejoint par l'autre section, qui accourt à son aide. A cinq heures, les francs- tireurs du 4*» de ligne rentrent à la Grangeaux-Dames.

— Vers deux heures du matin, les partisans du 25* de ligne (division Levassor-Sorval) sont envoyés reconnaître le château de Ladonchamps, qui se trouve à un kilomètre de nos avantpostes, sur la route de Thion ville, ainsi que la ferme de Sainte-* Agathe, située à quelques centaines de mètres, sur la gauche de ce château. Ces deux locaux sont reconnus non occupés par l'ennemi et on constate qu'ils contiennent une grande quantité de grains et de fourrages.

Cette nuit-là, la compagnie de partisans du 70* de ligne (division Levassor-Sorval) fait sa première sortie et marche dans la direction de Plappeville, sous les ordres du capitaine Eyrier et du sous-lieutenant Larig. Les francs-tireurs ont à essuyer une fusillade très vive avec les avant-postes ennemis et n'ont que

deux hommes atteints par les Allemands, auxquels Hs font subir des pertes très nombreuses.

Division du Barail, — A trois heures du matin, tous les escadrons du 2*' chasseurs à cheval, sous la conduite du colon©! Pelletier, partent pour effectuer une reconnaissance offensive entre la route de Maizières et la rive gauche de la Moselle.

Nos chasseurs s'avancent en échelons, précédés d'un rideau de tirailleurs formé de deux pelotons du 2« escadron. Le lieutenant Leplus s'est chargé d'occuper, avec son peloton, le château de Ladonchamps . Une reconnaissance envoyée sur la droite constate que le village des Petites Maxes est inoccup<?.>

Les avant-postes ennemis établis à Franclochamps et à la ferme des Grandes Tapes sont refoulés par le 2» chasseurs à cheval.

Ce régiment vient de dépasser la hauteur de Saint-Rémy et des Grandes Tapes et voit les bataillons ennemis se masser dans un bois situé en avant de son front de bataille, lorsque des éclaireurs viennent annoncer au colonel Pelletier, que l'ennemi envoie deux pièces d'artillerie et quelques compagnies d'infanterie à Saint-Rémy, pour déborder sa gauche. Les Grandes Tapes sont déjà occupées par les Allemands et une première décharge est faite sur nos éclaireurs, à trois cents mètres de distance, tant de ce dernier village que de celui de Saint-Rémy.

Les escadrons du 2" chasseurs à cheval, qui marchent en échelons, sont mis en ligne, font un demi-tour par peloton et le régiment se retire, hors de portée de cette mousqueterie, toujours couvert par la ligne des tirailleurs, qui est renforcée d'un peloton du 3« escadron. Le régiment se remet alors face en tète et continue à observer l'ennemi, dont Jes batteries restent magsées dans les bois. -

Dans cette escarmouche, les éclaireurs du 2-' chasseurs ont tué quatre uhlans et plusieurs chevaux.

Le môme jour, 28 août, vers cinq heures du matin, le 25* de ligne change de campement et va occuper le gros village de Woippy, à cinq kilomètres de Metz. Six compagnies sont placées de grand'garde au village môme et quatre compagnies du 1" bataillon occupent le cimetière sur la hauteur, en arrière de Woippy.

Le 2« bataillon s'installe dans le parc du château de Rucher. Le S'» bataillon tient Tanc'enne position du 1" bataillon, c'està-dire est placé derrière des tranchées-abris dominant les positions occupées par les deux autres bataillons.

De son côté, le 70« de ligne prend son emplacement définitif, en avant du Goupillon et en arrière des crôtes qui environnent

le château de ce nom. Devant le 70«, se place lei6« de ligne et à gauche, le 28* de ligne.

Chaque jour, deux compagnies de chacun des régiments de la division Levassor-Sorval (4« du 6« corps) vont occuper les retranchements construits entre Woippy et Lorry.

La soirée et la nuit du 28 au 29 août continuent à être pluvieuses plus encore que la journée.

GARDE IMPÉRIALE. — Il fait un tcmps aflFreux toute la journée du 28. La pluie ne cesse pas un seul instant. On est au troisième jour de la lune. On espère que les jours critiques^ dont parlait le maréchal Bugeaud {quatrième, cinquième et sixième), promettront un temps meilleur.

Une voiture du service télégraphique de Farmée est venue s'installer, vers deux heures de l'après-midi, dans la cour du quartier général du général Bourbaki. C'est la deuxième fois que cette mesure est prise. La première installation de ce genre a eu lieu, pendant que le général se trouvait installé à l'ancienne auberge du Soleil cCOr^ sur la route de Sarrebrûck, et que le maréchal Bazaine occupait le château de Bomy.

Un bureau télégraphique fixe avait dû être établi dans la maison môme occupée par le général, alors que le corps de la garde se trouvait à Courcelles-Chaussy, de façon à relier ce corps à la station de Courcelles-sur-Nied ; mais le départ de la garde pour Saint-Avold n'avait pas permis de trouver le temps nécessaire pour achever cette opération. Les esprits inquiets, chagrins, portent en ce moment les jugements les plus sévères contre l'attitude des populations et contre l'armée, reproches des plus injustes et grandement immérités.

D» moment que l'armée reste complètement inactive, que son chef (le seul coupable) lui fait jouer un rôle des plus timides, on aurait tort de compter sur des efforts supérieurs de la part des populations. On ne peut raisonnablement espérer quelque acte vigoureux de ces populations qu'autant que celles-ci seront en mesure de s'appuyer sur l'armée. Leur attitude est la conséquence forcée de celle de l'armée.

Le maréchal Ba,zaine recommande le 28 de ne pas charger de denrées alimentaires les mulets de litière ou de cacolet, le colonel du train des équipages ayant déclaré que ces mulets se blessaient, quand ils étaient chargés au départ.

Il décide également, ce même jour, que les sous-officiers et caporaux employés dans les compagnies ne seront pas remplacés, mais que ceux qui sont blessés et dont l'absence devra durer quelques mois, le seront.

Le maréchal Bazaine prescrit également au général Bouii)aki

LE xMAUVAIS TEMPS 171

de mettre son commandant du génie, le général de Villers, à la disposition du maréchal Canrobert, commandant le 6« corps d'armée (dont le commandant du génie n*a pu arriver), afin de diriger les travaux de fortification entrepris entre le fort de Plappeville et le village de Woippy, pour défendre la route de Saulny.

Ordre est aussi donné aux commandants de corps d'armée d'enlever les ressources en denrées alimentaires existant dans les villages environnants, de prendre, à cet effet, les mesures nécessaires et d'employer spécialement la cavalerie pour participer à ces opérations ou pour les couvrir.

Il sera fait des réquisitions spécialement de bestiaux et de fourrages et le prix en sera remboursé aux propriétaires.

Ces opérations ne pourront être pratiquées par la garde impériale, puisqu'elle est campée en seconde ligne, en arrière des autres corps d'armée.

Il vient de se produire ce qui est arrivé récemment à propos des renseignements à prendre, des reconnaissances à faire : il a été recommandé à la cavalerie de la garde, par ordre du maréchal Bazaine, de ne plus exécuter de reconnaissances en avant des corps campés en première ligne.

Le général Bourbaki racoûtait dans la soirée au général *** qu'il avait vu dans la journée M. de Vemeville et que ce dernier lui avait assuré que les Prussiens avaient organisé dans le château d'un de ses amis une maison mal famée, dont le personnel avait été amené d'Allemagne.

« Ah ! ils n'oublient rien, » dit aussitôt d'un air grave le général ***, et comme le général Bourbaki ajoutait que les femmes emiMilftaient le miobilier pour l'expédier dans leur pays, le général *** compléta sa pensée en ajoutant : « Cest encore de la prévoyance! »

Ce brave génércil était célèbre dans l'armée de Metz pour ses apfaorismes bizarres, qui faisaient la joie des jeunes officiers de Tétat-major du corps de la garde. C'est à lui qu'on devait ce fameux mot : « 11 faut toujours voir les choses au pire ; c'est le lœilleur moyen de ne pas se décourager. •

Vers onze heures du soir, dans la nuit du 28 au 29 août, les cris « aux armes ! » se font entendre dans le camp de l'artillerie de la garde, établi en arrière du quartier du général Bourbaki : ils y produisent un léger trouble, qui est bientôt rétabli.

Un canonnier, sans doute,, a eu le cauchemar : il n'en faut pas davantage pour causer quelque émoi.

nr^wm

Aux avant-postes, en avant da fort Saint-Quentin.

Tourmente dans la nuit du 28 août. — Triste aspect de la plaine de Metz. — Dépérissement des chevaux. — Réapparition du soleil. — Dépêche du colonel Tarnier. — Cette dépêche force Bazaine à tenter une nouvelle sortie. — Les Prussiens dans les bois. — Les uhlans — Leurs exactions. — Le vieux patriote de NoissevillG. — Une fiôre réponse. — Actes de probité de soldats du 24« de ligne. — Reconnaissance de deux escadrons du ?• dragons. — La pompe à vapeur de la Moselle. — Construction d'un radeau. — Wagons allemands roulant jusqu'à Metz. — Le 69« de ligne à Grigy. — Fourrage au sec des dragons du 3« corps à Magny. — Pavage des rues du camp du 4« de ligne. - La musique de ce régiment. — 29 août. — Le temps se remet au beau. — Déclaration d'un habitant de Lessy au quartier général de la garde. — Cloches des villages enlevées, horloges arrêtées. — La réserve générale d'artillerie de Tarmée est attachée à la garde. — Le comte Sponeck. — Son arrestation. — Sa présentation par l'interprète Wojtkiewicz. — Laissez-pas ser refusé. — Insistance du sieur Wojtkiewicz pour traverser les lignes. — Refus du grand quartier général. — Soupçons éveillés. — Wojtkiewicz surveillé. — Soldat du 60« de ligne réfugié à Metz. — Défense de la conduite de l'intendance au début de la campagne. — Un procédé plus que cavalier. — Son indifférence le maréchal, — Mauvais état des

blessés. — Le 30 août. — Belle journée. — Le temps au beau. — Ordre et contre-ordre. — Réception et envoi de dépêches. — Une lettre anonyme adressée à Bazaine. — Ordre d'attaque pour le 31 août. — Capture d'une voiture allemande par le 97« de ligne.

— Fuite des offl iers allemands. — Sarrebûck ou le coq noir de la 8« batterie du 5« d'artillerie. — Nominations au 5® bataillon de chasseurs à pied. — Le cinquième régiment d'infanterie de la division de Cissey. — Le hussard Fritsch du 2'' régiment. — Admirable présence d'esprit. — La croix du général Legrand. — Fourrage à Thury. — La garde reçoit le 30 août l'ordre de se tenir prête à marcher. — Travaux français et allemands, en avant de Woippy.

— La cavalerie à Chambière.

29 AOUT. — Le mauvais temps continue. Dans la nuit du 28 au 29 août, une véritable tourmente de vent et d'averses se déchaîne sur nos campements. La pluie tombe à torrents, fouettant sur les tentes et, traversant la toile, inonde nos malheureux soldats. Un fort orage se met de la partie et continue avec une violence croissante. Les campements, sur un sol argileux, dégénèrent promptement en bourbier. Au réveil, la plaine de Metz offre, en plein été, une teinte lugubre du plateau de Chersonèse, l'automne du siège de Sébastopol.

La boue flotte dans les rues et les hommes s 3 défendent péniblement de l'humidité ennemie. La plupart des chevaux, à la corde, ressentent les atteintes de l'intempérie de l'air et de la misère. Quelques-uns, les plus vivaces, suppléent au manque de ration, en allant libres paître dans les prés voisins ou en se nourrissant du crin de camarades efflanqués, voisins débonnaires.

Si ces avant-coureurs prématurés de la mauvaison saison duraient longtemps, l'armée se démoraliserait rapidement ; mais, vers dix heures du matin, la pluie cesse enfin et le soleil, ami du soldat, ne tarde pas à reparaître.

Ce môme jour, 29 août, Bazaine reçoit du colonel Turnier, commandant la place de Thionville, la communication suivante :

c< Dépêche venue de Thionville (commandant de place).

« Arrivée le 29 août 1870. Général Ducrot commande corps Mac-Mahon. Il doit se trouver aujourd'hui 27 à Stenay, gauche de l'armée, général Douay, à la droite, sur la Meuse.

« Se tenir prêt à marcher au premier coup de canon. >>

M Signé : Turnier. »

C'est une dépêche expédiée à Thionville par le général Du-

ne^MNi

crot, de soa camp d'Attigny, et apportée au péril de ses jours par M. Lagossi ; le colonel Tumier Ta fait aussitôt passer au maréchal par les deux émissaires Marchai et Flahaut.

Cette dépêche surprend Bazaine, au moment où il est décidé, plus que jamais, à se renfermer dans le plan arrêté à la suite de la conférence du 26 août et qui consiste, comme nousTavons vu, à n'engager aucune action décisive. Il continue à méditer sur les moyens de rester dans l'inaction. Il imagine dans ce but des sorties présentant des inconvénients sérieux; il les proposera ensuite à ses lieutenants et ceux-ci lui feront des remontrances fort naturelles.

Le maréchal renoncera alors avec empressement à ses projets ; mais il se préparera pour plus tard, par ce procédé, de prétendus moyens de justification, rejetant sur ses lieutenants toute la responsabilité.

Telle est la situation, quand Bazaine est tiré de sa torpeur p€tr la dépèche du 29 août. Dès lors l'inaction n'est plus possible.

Dans la soirée, des ordres sont donnés pour recommencer le lendemain, 30, Topération projetée, puis abandonnée le 26. Les difiTérents corps d'armée doivent se tenir prêts pour le lendemain, à midi. Quelques heures plus tard, contre-ordre est envoyé aux trouf)es.

Les Prussiens fourmillent dans lès bois autour de Metz. Voici de quelle manière nos ennemis s'y établissent. Lorsqu'un bois a été reconnu, vingt-quatre hommes choisis dans cha<iue compagnie et armés d'une espèce de sabre qui tranche d'un côté et scie de l'autre, tracent un sentier parallèle à la lisière du bois et assez étroit pour ne donner passage qu'à un seul homme de front.

Dans ce sentier, se place une ligne serrée de soldats, en môme temps que d'autres s'établissent encore plus avant et s'abritent en tirailleurs, derrière les plus gros arbres de Textrême lisière. Ces derniers seuls sont visibles pour leurs adversaires, tandis que leurs camarades écartent ou coupent les branches, qui pourraient gêner le tir de la deuxième ligne.

Le soir, les branches ainsi abattues servent à construire des baraques tressées, presque imperméables à la pluie et qui servent d'abri aux troupes. Une heure suffit à vingt hommes pour élever une hutte capable de les contenir tous.

Les uhlans, ces frelons allemands, désolent les campagnes environnantes, où ils commettent mille déprédations ; sortant par petits groupes de quatre ou cinq cavahers de la lisière des bois, ils arrivent au galop sur les fermes isolées, les masures et

l ES PRÉLIMINAIRES DE LA GRANDE SORTIE m

se font donner à manger, à boire, du tabac, et souvent môme de l'argent.

Le jour de la fausse sortie du 26, un officier de uhlans se présente inopinément, dans la soirée, devant une pauvre maison de Noisseville, suivi de quelques hommes.

Nos troupes viennent à peine de sortir du village, ou plutôt une certaine quantité de traînards, qui ont été remarqués par les Prussiens. Un vieillard fume sa pipe, tristement assis sur un banc devant la maison.

« Holài lui crie Tofficier, lève-toi et réponds! — Le vieux Lorrain se lève lentement et ôte sa pipe de la bouche. <- Où sont allés les Français qui étaient ici? lui demande l'Allemand. — Je ne sais pas. — Ah î tu ne sais pas ; tu ne veux pas dire où est Tennemi... — L'ennemi? interrompt fièrement le paysan, en toisant du regard Tofficier de uhlans, Fennemi c'est vous. »

Un coup de lance est le châtiment de cette fière réponse. Le vieux patriote est au lit, mourant, entouré des siens auxquels il ne cesse de répéter : a C'est égal, je lui ai dit son fait, au Prussien! »

2« CORPS. — Le 29 août, un ordre du 24* de ligne fait connaître l'acte de probité du soldat de première classe Moreau, appartenant à ce régiment, qui, ayant trouvé une montre en argent, s'est empressé de la remettre à l'adjudant de son bataillon.

Le surlendemain, un autre ordre du même régiment fait connaître un nouvel acte de probité accompli par les soldats Girard et Paillet qui, ayant trouvé un porte-monnaie contenant douze cents francs, le remettent au propriétaire.

Les l** et 2« escadrons du ?• dragons, sous les ordres du commandant Joleau, opèrent une reconnaissance sur les avantpostes prussiens placés en avant d'Augny et de Magny. Quelques coups de feu sont tirés par les sentinelles prussiennes embusquées sur la rive droite de la Seille.

3« CORPS. — Dans la matinée, le général Vietlla, commandant le génie du 3« corps, fait installer la pompe à vapeur, qui doit alimenter le camp de Teau qu'elle tire d'un puits, que les sapeurs creusent au bord de la Moselle. En même temps, le quartier général exige la construction d'un radeau, permettant d'aller puiser de l'eau au milieu de la rivière, bien que les deux ponts construits un peu plus haut suffisent à cet effet. Le général Vîalla envoie, pour surveiller la construction de ce radeau, son colonel, chef d'état-major, et deux capitaines. Il y vient en outre lui-même; enfin, un lieutenant s'y trouve avec ses hommes.

Avec un pareil déploiement d'officiers, le radeau est terminé à dix heures du matin.

Ce radeau, il est vrai, ne devait servir, du reste, pas à autre chose qu'au blanchissage, car la pompe donnait trop d'eau pour qu'on eût besoin d'en chercher ailleurs. Au bout de quelque temps même, il fut détruit par des maraudeurs, qui volèrent les cordages, avec lesquels on l'avait amarré.

Ce matin, un fort convoi allemand de vivres arrivait à Peltre, maintenant tête de la ligne de Sarrebrûck; un coup de tampon, trop vigoureusement appliqué, en détache quatre wagons qui, continuant leur course par l'effet du choc et de la pente, descendent tout droit à Metz, où les hommes du chemin de fer les amènent à la gare. L'un de ces wagons était chargé de riz de qualité très inférieure; le second, de biscuit grossier et plus qu'avarié; les deux autres contenaient des fûts de vin et d'eau de-vie.

Dans la soirée du 29, les quatre dernières compagnies du 2« bataillon du 69' de ligne, sont envoyées à Grigy, pour renforcer les deux premières compagnies de leur bataillon, qui occupent, depuis la veille, ce poste avancé souvent inquiété par l'ennemi et pour organiser la défense de ce village.

Ce môme jour, le 7« bataillon de chasseurs à pied (division Metman) va camper en avant de la redoute des Bordes.

Déjà, dans la nuit du 2S au 29, une compagnie du 29« de hgne (division Metman) a pris aux Prussiens, en avant de Vallières, un convoi composé de cinquante-quatre voitures de fourrages et de nombreuses têles de bétail.

Les 2« et 4« dragons reçoivent l'ordre d'opérer dans la matinée un nouveau fourrage au sec à Magny. Le colonel du Paty de Clam, du 2" dragons, reçoit le commandement de l'expédition, qui se compose de tout ce régiment, ainsi que des 1" et 3® escadrons en armes et du 4* escadron en sabre seulement et en képi, du 4« régiment.

A sept heures et demie du matin, les dragons montent à cheval et se dirigent vers Magny. Les 2« et 4« escadrons du 2« régiment, sous les ordres directs du colonel du Paty de Clam, se rendent d'abord à ce village, avec les !•' et 3« escadrons du 4* régiment, et placent des vedettes pour garder toutes les issues.

Le chemin de fer et la crête située au sud, sont explorés et occupés par le 3« escadron du 2« régiment (capitaine Blanchard).

Les Prussiens postés à la ferme de Saint-Thiébault, au sud de Magny, envoient alors de l'infanterie en avant, afin d'inquiéter notre fourrage.

Le capitaine Dubois du 5* escadron du 2« dragons, par ordre du colonel du Paty de Clam, fait alors mettre pied à terre à un peloton qu'il disperse et fait coucher comme de l'infanterie. Un peloton à cheval; dissimulé, soutient les tirailleurs. L'ennemi, croyant nos dragons soutenus par de l'infanterie, se retire alors derrière Saint-Thiébault.

Pendant que les 2«, 3* et 5« escadrons du 2* dragons, ainsi que les 1" et 3» escadrons du 4« de la môme arme, tiraillent avec l'infanterie ennemie, les deux autres escadrons de cette brigade venus seulement en sabre et en képi, chargent rapidement le fourrage trouvé dans Magny. Bientôt ils sont rejoints par les 5« et 8« dragons, ainsi que par l'intendance de cette division de cavalerie, qui viennent, à leur tour, fourrager sans être inquiétés.

L'opération se termine dans l'après-midi et la division de Clérambault regagne ses campements, emmenant avec elle quatrevingt-cinq voitures de fourrage. Tous les chevaux du 3« corps reçoivent, ce jour-là, du blé en gerbes au lieu de la paille ordinaire.

4« CORPS. — Vers cinq heures du soir, les troupes du général de Ladmirault reçoivent l'ordre de lever le camp le lendemain matin, pour retourner sur le plateau de Saint-Julien. Mais on apporte, pendant la nuit, un contre-ordre motivé par l'état des routes, qui sont impraticables à l'artillerie.

Le 29, le lieutenant-colonel Michel Ney d'Elchingen du ?• régiment de dragons, qui a été nommé colonel du 3« régiment de cette arme, prend possession de son nouveau régiment. On doit se rappeler la brillante conduite de ce jeune et vaillant officier supérieur, à la bataille du 16 août, où il a eu deux chevaux tués sous lui et le visage balafré d'un long coup de sabre, en abattant lui-même plusieurs cavaliers ennemis.

6« CORPS. — Dans la matinée, le colonel Vincendon, du 4« de ligne, ordonne de réunir des pierres en quantité, pour paver une riie de deux mètres de largeur sur le front de bandière de son régiment, une seconde de un mètre de largeur en arrière des tentes et de petites rues transversales entre ces deux premières. Cet ordre est mis rapidement à exécution.

Vers une heure de l'après-midi, on passe la revue d'effectif de ce régiment. A trois heures et demie, le 3« bataillon du ^° de ligne, qui se trouve de piquet, et les francs-tireurs du régiment, partent pour aller protéger un fourrage au hameau de Tury. Cette corvée s'effectue sans aucun événement important.

Sous l'énergique et intelligente direction de son jeune colonel, le 4« de ligne est plein d'entrain : du reste on peut juger de V i«

Fétat d'esprit de ce régiment par le programme des m(»t:eaux que joue, le 29, la musique du 4* de ligne :

Pas redotiblè Bartbu

L'cbU crevé Hervé

Aline [Mazurka] GURTNBR

Polka Strauss

Dans la nuit, le fort Saint-Quentin envoie quelques obus dans la direction des feux de bivouac de l'ennemi.

Garde impériale. — Aujourd'hui, 29 août, quatrième jour de la lune, le temps s'est remis au beau, vers dix heures du matin. C'est un bon pronostic pour le reste de la lune. Un habitant de Lessy, le sieur Bazaine (Nicolas) vient, dans la journée, trouver le général Bourbaki et lui dit qu'il désire lui donner des renseignements sur ce qui se passe du côté de ce village. 11 assure que les Prussiens enlèvent toutes les denrées possibles à Châtel- Saint-Germain, où il est allé voir son oncle hier, qu'ils entourent d'un cordon de sentinelles les maisons des deux boulangers de cette localité et empêchent les habitants de s'y pourvoir de pain.

Cet habitant ajoute que les Allemands ont enlevé le battant de la cloche de l'église, pour l'empêcher de sonner et qu'ils ont arrêté l'horloge du village. Retournant à Lessy, vers sept heures du soir, il a été arrêté sur le chemin de fer en construction par un poste d'un sergent {sergeanten) et de douze hommes. Il a essayé de passer par un chemin détourné dans les vignes, mais il est revenu sur la voie ferrée et, là, il a rencontré un factionnaire prussien, qui l'a obligé à retourner à Châtel-Saint-Germain ; il a été obligé de coucher chez son oncle. Les Prussiens ne laissent libre la communication entre Châtel-Saint-Germain et Lessy que pendant la journée.

Le général Bourbaki donne vingt francs à ce courageux citoyen et l'engage à revenir le voir.

Dans la journée, le commandant de la garde impériale reçoit Tordre suivant du maréchal Bazaine :

« J'ai décidé que la réserve générale d'artillerie de l'armée sera désormais attachée à la garde impériale et placée complètement sous votre commandement.

« Je vous prie d'assurer, en ce qui vous concerne, l'exécution de cette disposition, dont M. le général commandant l'artiUerie de l'armée est informé.

« Siffné : maréchal Bazaine. »

M. Roche, Fancien officier d^ordojinance du général Bourbaki, actuellement adjoint à l'intendance militaire à Metz, vient voir le commandant de la garde impériale. Il raconte qu'il y a en ce moment à sa connaissance, en prison, entre autres individus soupçonnés d'espionnage, un ministre protestant que Ton tient au secret et un officier se disant Suédois ou Danois, le comte de Sponek. Ce nom éveille sur-le-champ, dans Tesprit de plusieurs officiers de Tétat-major de la garde, certains souvenirs et amène le commandant Leperche à faire un rapprochement. Il se rappelle que, pendant le séjour du général Bourbaki et de sa suite à Tancienne auberge du Soleil d^Or, sur la route de Sarrebrûck, au retour du corps de la garde de Pont-à-Ghaussy, ce comte Sponek avait été présenté au général d'Auvergne, chef d'état^major du corps de la garde, avec trois de ses amis, par Finterprète de l'administration du quartier général de la garde» un certain M. Wojtkiewicz, qui se dit Poloncûs ; que ce dernier avait également voulu présenter le comte Sponek au général Bourbaki, qui n'avait pas eu le temps de le recevoir et qu'enfin, après avoir donné des renseignements recueillit par son ami sur l'armée piiissienne, il avait demandé un laissez-passer lui permettant de traverser nos avant-postes, soi-disant pour pouvoir en rapporter quelques nouveaux renseignements.

Ce laissez-passer lui avait été refusé et on l'avait engagé à en réclamer un à l'état-major général de l'armée. Or, avanthier, rinterprète Wojtkiewicz, qui connaissait sans doute l'arrestation du comte Sponek, a manifesté le désir d'aller luimême aux avant-postes, afin d'y chercher des renseignements utiles, de les dépasser au besoin et d'employer ainsi, ajoute-t-il, le temps qu'il perd actuellement ici dans une oisiveté complète.

Le général d'Auvergne lui répondit que les rapports de nos reconnaissances et de nos avant-postes suffisaient amplement; que pour rendre de réels services, il faudrait quitter son uniforme et aller voir dans le camp ennemi ce qui s'y passait* L'interprète demanda vingt-quatre heures pour réfléchir.

Le 28, au matin, cet individu vint de nouveau trouver le général Bourbaki, lui disant que son parti était pris, qu'il était décidé à traverser le camp ennemi, à se rendre à Paris, où il se procurerait des nouvelles près d'un secrétaire de l'ambassade russe, avec lequel il prétend être fort lié et qu'il se chargerait volontiers de toutes les commissions du général Bourbaki et des officiers de l'état-major de la garde. Il paraissait très désireux de partir, de se mettre en route le plus promptement possible.

Dès que M. Roche eut annoncé l'arrestation du comté Sponek, le commandant Leperche a pensé que Tinterprète pouvait bien être aussi un espion, d'autant plus pressé de partir que l'exécution de Schill, qui avait été fusillé la veille, et Tarrestationrde son ami n'étaient pas de nature à le rassurer. •

Le commandant Leperche fait aussitôt part de ses doutes et des faits sur lesquels ils sont basés, au général Bourbaki. Le général d'Auvergne et le sous-intendant militaire Sanson du quartier général, mandés à cette occasion, pensent qu'il y a au moins lieu de surveiller M. Wojtkiewicz. Le général Jarras, averti immédiatement, écrit au général d'Auvergne qu'il ne sera délivré par le maréchal Bazaine aucun permis de départ à M. Wojtkiewicz, mais que nulle preuve suffisante n'existant à sa charge, il ne croit pas utile de le faire arrêter, laissant au général Bourbaki le soin de le faire surveiller de-très près. Le prévôt du corps d'armée (le comte Ramolino, l'ami du prince Pierre Bonaparte) est chargé de le surveiller et de le faire suivre, au besoin par un gendarme, afin de l'arrêter s'il paraît jamais vouloir franchir les avant-postes.

M. Roche raconte aussi, le 29, qu'il a vu un soldat du 60« de ligne, arrivé à Metz depuis trois jours, qui lui a dit que Marsal était aux mains des Prussiens, qu'il faisait partie de la garnison de cette petite place et qu'il était parvenu, en abandonnant: sa tenue et en prenant des habits civils, à traverser la ligne ennemie pour venir jusqu'à Metz. Phalsbourg et Bitche, a ajouté ce soldat, sont encore en notre pouvoir.

On a souvent dit et l'on ne manquera pas de le répéter dans l'avenir, afin de disculper l'administration de la guerre de son extrême incurie, que l'on avait fait à • Forbach d'immenses approvisionnements de vivres, de munitions, mais qu'ils étaient tombés au pouvoir des Prussiens. C'est un moyen, comme un autre, de faire croire que l'on avait songé à préparer la guerre. Personne n'y a cru, et pour cause. Depuis quand orgapise-t-on les dépôts d'approvisionnements en avant des troupes, dans une ville ouverte, au heu de choisir dans ce but un centre situé en arrière et fortifié autant que possible?

M. Roche a affirmé qu'il avait été envoyé, le 17 juillet, en mission à Saint-Avold, par Tintendant de la 5® division, qu'il y était arrivé en môme temps que les premières troupes et qu'il n'y avait pas le moindre approvisionnement à.Saint-Avold, pas plus qu'à Forbach.

Le général Bourbaki a prévenu le maréchal Bazaine, que les distributions de viande n'étaient plus assurées dans la garde impériale que pour deux jours. On a dû, aujourd'hui 29, tuer deux porcs.

afin de compléterla distribution. Officiers et soldats Ront,d'un côté, ravis de cette situation, car ils se plaisent à penser que la faim produira sur larmée le même effet que sur les loups, qui, eux, sortent du l»oîs. Le maréchal Bazaine se trouvera forcé d'ordonner une bonne opération, et le fera malgré lui, malgré son impéritie, malgré son caractère hésitant, incertain. Tel est le jugement que notre armée portait déjà, à cette date, sur le héros du Mexique.

Dans la soirée, le général Bourbaki apprend, tout à fait par hasard, que la compagnie de zouaves, de garde chez le maréchal Bazaine depuis huit jours, n*a pas été relevée et que le maréchal a fait connaître au colonel Giraud de ce régiment, qui s'en est inquiété, que cette compagnie ne doit pas l'être. Conserver en permanence la même compagnie de garde, le faire sans prévenir personne, c'est bien là un procédé en rapport avec le genre d'esprit, le caractère si peu not, si peu militaire du maréchal Bazaine, si bien surnommé : Son Indifférence le Maréchal,

On dit que le général Decaen, blessé au combat de Borny, ne va pas bien, et est en proie à une violente fièvre, qui inquiète beaucoup ses médecins.

Le général Plombin, blessé le 18 à Saint-Privat, est très mal, assure-t-on, actuellement.

En général, sans doute, à cause de la grande agglomération des blessés à Metz, les plaies prennent un mauvais aspect (les amputations surtout).

30 AOUT. — Cinquième jour de la lune. Le temps s'éclaircit et se remet décidément au beau. Magnifique journée d'automne, sans pluie, un peu fraîche cependant. Dans la soirée le temps se couvre.

Malgré la réception de la dépèche adressée la veille de Thionville par le colonel Turnier, Bazaine n'en est pas moins résolu à rester obstinément sous Metz; néanmoins, il serait sans excuses, s'il refusait ostensiblement de se porter au secours du maréchal de Mac-Mahon. En apparence, il va simuler une sortie des plus sérieuses : mais on va voir ce misérable attirer l'attention de l'ennemi sur l'opération projetée, ordonner, contremander, finalement tout préparer pour un insuccès.

Mêmes procédés que pour la journée du 26.

Dans la matinée du 30, le bruit se répand que le maréchal B€Lzaine projette enfin une grande opération : Pofficier, qui a préparé le plan de l'affaire du 26, est de nouveau appelé par Bazaine et des renseignements lui sont demandés sur Thionville. En môme temps, vers huit heures du matin, les troupes

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reçoivent Tordre de prendre les vivres de réserve et de se tenir prêtes à marcher entre onze heures et midi, sans toutefois connaître dans cpielle direction ; celle-ci sera indiquée par des avis ultérieurs.

Mais, vers midi, le contre-ordre est donné, sans que l'on puisse trouver un motif sérieux à cet ajournement. Les troupes, néanmoins, sont averties de se tenir prêtes à marcher au premier signal et de se compléter à quatre jours de vivres.

Bazaine projette, sans doute, de renouveler encore la comédie du 26 août et de ne pas marcher du tout, mais il survient un incident.

Le 30 août, à dix heures du matin, arrive au maréchal, par la voie de Verdun, et au moyen de l'émissaire Marcherez, une répétition du télégramme qui lui était parvenu le 23 : <* VEmpereur à maréchal Bazaine. Reçu votre dépêche du 19 dernier, à Reims. Me porte dans la direction de Montmédy, serai aprèsdemain sur TAisne, d*où j'agirai selon les circonstances pour vous venir en aide. >>

Cette dépêche avait été également expédiée, le 22, par la voie de Thionville et se trouvait, depuis le 23, dans les mains du colonel Turnier. Le texte chiffré était précédé de ces mots :

« Envoyez au maréchal Bazaine la dépêche ci-après très importante. Faites-la-lui parvenir par cinq ou six émissaires dif^rents, auxquels vous remettrez les sommes nécessaires pour

accomphr leur mission. »

Malgré cette recommandation pressante» Tagent de police Flahaut ne l'apporta pas avec lui le 29 et Ton est en droit de conclure que si le colonel Turnier ne profita pas de cette occasion» c'est qu'il savait la dépêche déjà parvenue à destination par d autree voies.

Les mots : « Nous vous attendons t dans la dépêche remise le 27 par le colonel Turnier à M. LsJlemant, montrent, d'autre part, que le maréchal Bazaine connaissait, le 26, la marche de Mac-Mahon.

En rapprochant la dépêche dn maréchal de Mac-Mahon de celle du général Ducrot, transmise par le colonel Turnier, le maréchal Bazaine* devait présumer, comme il fa écrit lui-même, que Tarmée de Chàlons « se trouvait probablement, le 30, à une vingtaine de lieues de Metz, peut-être à quinze ». (Cité textuellement du Mémoire du maréchal Bazaine.)

Les informations concordantes étaient trop graves pour que Bazaine se dispensât d'agir ou de faire au moins une démons-

tratioD, qui prouvât sa bonne volonté; tout Ty contraignait : d'une part Timpossibilité d'échapper à une sommation formelle ; d'autre part, la nécessité de faire taire les murmures d'une armée devenue soupçonneuse, et que trop de circonstances disposaient à croire à la trahison.

Il n'est pas sans intérêt de reproduire, à ce sujet, une lettre wionyme que Bazaine reçut deux jours avant la bataille de Servigny et dont les copies circulèrent à Metz et parmi des officiers de Tétat-major.

Cette lettre était ainsi conçue :

« Monsieur le Maréchal,

« Permettez à un pauvre officier sous vos ordres de vous adres-^ ser très respectueusement quelques observations, car il vit avec le soldat et est plus à même de juger, de savoir ce qu'il fait et pense, que les généraux qui ne le voient qu'en passant.

« Il n'y a pas assez de discipline parmi les soldats et les sousofflciers, et les officiers n'y tiennent pas assez la main. Nos hommes pillent ; il faudrait faire des exemples très sévères, mais en présence de la troupe. Il y a beaucoup de traînards; on devrait casser les soldats de quatrième classe et les caporaux qui flânent en route. Il y a des régiments, qui laissent de dix-huit à vingt hommes par compagnie dans les camps, pour faire l'a soupe, les Jours de bataille, ce qui éloigne du combat deux cent soixante à trois cents soldats par régiment, quand trois hommes par compagnie suffiraient.

« Des ordres sévères empêcheraient chacun de s'absenter du camp et, les faisceaux formés, de s'en aller à la débandade, les uns pour voir du pays, les autres pour dérober des denrées. Depuis la journée du 18 août, les soldats doutent de leurs chefs, ils se plaignent qu'il leur manque toujours quelque chose: un jour, des munitions, un autre jour des vivres et, le plus souvent, des ordres ; ils n'ont pas assez de confiance dans leurs armes : on devrait leur faire quelques théories courtes sur l'excellent usage quHls pourraient en faire.

« Les généraux ne se font pas voir assez souvent, pourquoi ne passent-ils pas fréquemment des revues rapides? Pourquoi ne vont-ils pas dans les hôpitaux? Le soldat ne reçoit pas assez souvent de vin et d'eau-de-vie. Depuis Amanvillers, tout le monde est inquiet. On s'étonne de ne pas voir entreprendre d'opérations partielles contre Tennemi.

« Notre cavalerie ne sert à rien ; qu'on en lance une partie au dehors, pour aller Inquiéter les communications de l'ennemi. Nos 8(^atB sont trop chargés. Il y aurait lieu de faire verser leur habit en magasin. En efTet, l'armée a trop de bagages ; ils encom-

brent les chemins, entravent les marches; on pourrait sans inconvénient en réduire les deux tiers.

« Monsieur le maréchal, toute Varmée a grande confiance en vous ; pressez-vous de lui donner une victoire. Elle est prête à vous seconder. Penses à la France l Pensez à votre gloire t »

La première expédition de Timportante dépêche de FEmpereur

au maréchal Bazaine, dépêche arrivée à Metz le 23 août, avait

déterminé ce dernier à la fausse attaque du 26, pendant laquelle

il avait fait décider, par un conseil de guerre, que notre princi-

j pale armée ne se battrait plus, qu'elle laisserait les autres

\ forces du pays soutenir, comme elles pourraient, une lutte mor-

• telle contre les envahisseurs.

Mais, après la lettre que nous venons de citer, lettre qui fut connue de tous, après le duplicata de la dépèche du 23, en face des colères de Tarmée et afin de n'être pas accusé par son collègue d'une négligence préméditée, il fallait que le canon tonnât et qu'on fit encore une nouvelle démonstration, quitte à tout préparer, pour que ce fût en vain. Ainsi fut fait.

Si Bazaine avait su qu'à ce moment l'Empire était au bord du gouffre, il s'en serait abstenu. Son programme allait s'accomplir.

Le 29, au matin, comnje nous l'avons déjà dit, il avait annoncé un mouvement, puis il avait retiré ses ordres à midi. Le 30, à huit heures du soir, il prend un parti définitif; on attaquera le lendemain dès six heures. Mais comme il ne prévoit pas la fin si peu éloignée du régime impérial, comme il veut laisser aux Prussiens le temps d'abattre Napoléon III, il prend ses mesures pour faire échouer la nouvelle sortie.

2« CORPS. — La journée du 30 août est employée par les troupes de la division Vergé à rectifier leurs campements : le 76* de ligne surtout établit trois grand'gardes au delà du chemin de fer, devant le front de sa division : la 1" à gauche, sur la route de Nancy ; la 2« entre cette route et la Moselle ; la 3*, appuyée à cette rivière. Par la suite, ces postes furent fortifiés au moyen de tranchées-abris, qui se reliaient avec la ferme Bradin et la redoute de Saint-Privat,

Un brillant coup de main est opéré ce jour-là par le 97« de ligne (brigade-mixte Lapasset). Quatre compagnies du 3" bataillon de ce régiment (l^s 2«, 3% 4* et 6«), sous les ordres du commandant Pierron, ont été envoyées de nouveau 4 Magny, pour y enlever encore une trentaine de voitures de fourrage. Pendant cette opération, la 6« compagnie du 3« bataillon, laissée en observation à l'entrée du village, s'étant portée en avant,

voit venir à elle une voiture de maître attelée de deux chevaux et escortée par quatre uhians.

Le capitaine commandant cette compagnie donne Tordre de laisser avancer cet équipage, afin de s'en emparer ; mais notre avant-garde s'étant trop pressée -de tirer, donne l'éveil. De la voiture sortent aussitôt quatre officiers supérieurs allemands, qui, s'accrochent d'une main à celle des uhians, et de l'autre au porte-manteau des selles, so font entraîner par eux au galop et évitent les coups de feu qui leur sont tirés. La voiture qu'ils abandonnèrent contenait un revolver chargé,une carte allemande de la France et une casquette portant la cocarde prussienne ; cette voiture fut amenée au général Lapasset, qui la fit vendre aux enchères, avec ses deux chevaux, ainsi que leurs harnais. Cette prise rapporta ainsi cinq cents francs à partager entre les quatre compagnies du 97«, ayant pris part à cette opération.

En ce moment, la 8** batterie du 5" d'artillerie, attachée à la division Fauvart-Bastoul, possède un ravissant petit coq noir, qui est universellement connu des soldats du 2« corps. Le 2 août, jour de la prise de Sarrebrûck, cet intéressant volatillo, placé dans une boite, sur un des caissons de la batterie, chantait la victoire, hélas ! bien passagère, de nos armes et picotait le soir l'avoine prussienne.

Le 6 août, à Spickeren, la 8« batterie, restée la dernière sur le champ de bataille, protège jusqu'à huit heures du soir, c'est-àdire jusqu'à son dernier obus, la retraite de nos troupes.

Le 16 août, à Rézonville, c'est encore la 8* batterie qui engage Faction. Le soir, quand vint l'heure de la soupe, il fut question de manger le malheureux coq et on alla le chercher : il chantait la victoire, dans sa caisse traversée par une balle. Le capitaine Benoist, l'intrépide chef de la batterie, le couvrit de sa protection, lui donna le nom de Spickeren, et dès lors le brave petit coq devint l'enfant gâté de l'artillerie du 2« corps.

3« CORPS.— Dans la matinée, les troupes ont reçu l'avis d'être prêtes à partir à midi, pour une destination inconnue. Cependant, à onze heures, un contre -ordre arrive et prescrit de rester, mais de se tenir prêt aussi à lever le camp. Le général Vialla, commandant le génie du 3« corps, rencontre, à cet instant, le général Ghangarnier, qui lui confirme ce contreordre et lui répète le mot connu : « Ordres, contre-ordres, désordre ! »

Dans la soirée, on parle vaguement de partir dans la nuit. Le môme jour, vers trois heures du matin, un caporal du 2* bataillon du 69« de ligne, en embuscade au delà-de Origy, où campe son bataillon, s'avance pour reconnaître les abords du bois voisin

de ce village. Interpellé par un qui vive? et un avance à Vordre, prononcés en bon français par une sentinelle, dont il ne peut reconnaître l'uniforme, il fait quelques pas dans la direction de la voix et reçoit, à bout portant, le coup de feu de ce factionnaire, qui n'est autre qu'un Prussien. Mais deux soldats qui accompagnaient le caporal, ripostent aussitôt et couchent à terre ce misérable traître, vengeant ainsi l'assassinat de leur chef.

4« CORPS. — Pendant la journée du 30 août, arrivent au b"" bataillon de cliasseurs à pied, le héros de la défense, au 14 août, du bois de Mey, les lettres d'avis des nominations faites J pour remplir les vacances, qui existent dans le cadre des com-

pagnies.

Par arrêté du 24 août :

M. Chabert, capitaine au 5« bataillon de chasseurs à pied, est nommé commandant du d*" bataillon de chasseurs. M. de Traversay est nommé capitaine à la l'^' compagnie du 5« bataillon, en remplacement de M. Humbert tué à 1 ennemi. M. Villa est nommé sous-lieutenant à la 3« compagnie de ce même bataillon, en remplacement de M. Doraenech tué à 1 ennemi.

Le sergent-major Lambert, blessé grièvement le 18 août, et amputé quelques jours après, est nommé sous-lieutenant au 5o bataillon, ainsi que le sergent-fourrier Mariani, qui est aussi retenu à l'ambulance par une blessure.

Le 5« bataillon reçoit, en outre, comme heutenant de la 1" compagnie, M, Bernault, venu des sous-lieutenants du 14« bataillon, dont une compagnie fait partie de la brigade-mixte Lapeusset.

Ce 5« bataillon perd l'adjudant Lamm, le sergent-major Sibeud, blessé le 18 août et amputé, le sergent-major Vemey etlesei^ent Louvel de Monceaux, qui sont nommés sous-lieutenants dans d'autres corps.

Ces nominations entraînent une forte promotion de sous-officiers et de caporaux, d'autajit plus que ceux qui semblent devoir être retenus longtemps à l'ambulance, sont mis à la suite et remf^acés.

Le 2* hussards, tout entier, rejoint, le 30 août, à Longeville, les 4* et 5* escadrons de son régiment, déjà détachés à la division de Gissey; il est adjoint à cette division jusqu'à la fin de la campagne et concourt, avec elle, au service des grand'gardes à cheval d'abord, et ensuite à pied, à mesuré que les chevaux disparaîtront. Le général de Cissey apprécia beaucoup, dsuis la suite, les services rendus par le 2« hussards, qu'il appelait le cinquième régiment d*infanterie de sa division.

Ce même jour du 30 août, le général de Cissey se fait présenter le brave hussard Fritsch, du ^ hussards, dont nous avons d^à

raconté le trait de courageux sang-froid, dans la reconnaissance tentée, le 28 août, par la grand'garde dont il faisait partie. Ce vaillant Alsacien s'étant aventuré seul trop en avant, fut tout à coup entouré à Timproviste par un peloton de uhlans. L'officier allemand qui les commande, tue le cheval du hussard d'un coup ' de revolver ; Fritsch roule à terre avec sa monture. Comme il se relève, les uhlans se jettent sur lui, la lance en arrêt, et vont le larder de coups, quand, avec un admirable sang-froid, il leur crie en allemand: « Comment, vous feriez du mal à un pays? »

Les ennemis se mettent alors à rire et le confient à quatre des leurs, qui, tournant bride, se mettent en devoir de conduire leur prisonnier à leur campement. Fritsch, qui connaît admirablement la contrée, ne cherche qu'un prét.^xte pour s'échapper de leurs mains. Son sabre lui a été laissé. Tout à coup, un des uhlans s'aperçoit que le hussard possède encore cette arme et lui ordonne de la lui remettre.

Fritsch tire aussitôt ce sabre du fourreau : « Tiens, le voilà! » s'écrie-l-il, et il le plonge jusqu'à la garde dans le ventre du uhlan sans défiance. Celui-ci vide les étriers et tombe dans la poussière. Fritsch bondit sur le cheval de son ennemi, se bat comme un lion avec ses autres gardiens, les blesse tous les .4roia et revient fièrement au camp, sur la monture de celui qu'il a tué.

Le général de Cissey remit vingt francs à ce brave Alsacien qui était tout joyeux, mais quand il lui promit qu'il aurait la médaille, Fritsch se mit à pleurer de joie.

Le 80 août, le chimrgien-major Bernard, du 3* chasseurs à cheval, remet au général de Gondrecourt, commandant la division de cavalerie du 4« corps, la croix de commandeur du brave général Legrand, l'ancien chef de cette division, tombé glorieusement le 16 août, sur le plateau d'Yron. On se souvient qu'ai^rès les charges de notre cavalerie» un chasseur du 3« régiment, dont les escadrons étaient rangés en bataille, à quelques pas du combat, attendant l'ordre de charger, recueillit sur le terrain de Faction le malheureux général qui était mortellement blessé.

Le docteur Bernard accourut aussitôt et, descendant de cheval sous le feu de l'ennemi, s'efforça de donner les premiers soins au général. Dévouement inutile : frappé d'un coup de sabre à la tôte, la poitrine traversée par une balle, qui était venue se loger dans la région du cœur, le général L^egfrand put à peine articuler qnelcpies paroles : « Mon Dieu, mon Dieu, que je souffirel... » et il expira dans les bras de M. Bernard, qui recueiUit alors la croix de conunandeur de ce vaillant soldat et la remit plus tard

au général de Gondrecottrt, afin qu'elle pût être envoyée à sa famille.

6« CORPS. — Le 30 août, au point du jour, deux bataillons de la brigade Péchot (division Tixier), le 1" bataillon du 4* de ligne et le 2» bataillon du 10* de ligne (commandant Morin) prennent les armes et partent, à quatre heures du matin, avec de nombreux cavaliers de la division du Barail, sous le commandement du général Péchot. Chaque bataillon est précédé de la compagnie de francs- tireurs de son régiment.

Ces troupes se portent à Thury, pour protéger, comme la veille, une corvée de fourrage. Les francs-tireurs des deux régiments échangent avec l'ennemi quelques coups de feu lointains. La corvée s'achève, sans accident, vers dix heures; tout le fourrage existant dans cette ferme de Thury (environ soixante-dix voitures) est enlevé.

Dans la soirée, vers quatre heures, le 2« bataillon du 4« de ligne part, à son tour, et protège une corvée semblable, quoique moins importante et rentre au camp à six heures et demie.

Ce même jour, le commandant Deschènes, du 10® de ligne, meurt des blessures reçues à Longeville, le 15 août.

Garde impériale. — A huit heures trois quarts du matin, un télégramme du maréchal Bazaine prescrit aux troupes de la garde de se tenir prêtes à faire mouvement de midi à une heure et de distribuer sur-le-champ les approvisionnements contenus dans les magasins du corps d'armée. Il vaudrait tout autant que le maréchal ait réuni ses commandants de corps d'armée, pour les prévenir de cç mouvement, leur communiquer son plan, leur faire connaître ses intentions. Le bien du service Texigerait ainsi. Son système de méfiance est déplorable. Du moment qu'il en adopte un semblable, il devrait bien être assez prévoyant, pour donner en temps opportun les ordres de détail. Bazaine n'aurait-il pas dû prescrire par exemple que les distributions fussent faites, le 30, au réveil.

A dix heures et demie, le général Bourbaki reçoit un télégramme du commandant en chef, annonçant qu'il ne sera pa« fait de mouvement,. mais que l'on doit continuer les distributions. C'est à n'y rien comprendre.

Les ordres à perpétuité, suivis de contre-ordres, ne peuvent enfanter que le désordre.

Appelle-t-on cela commander?

A midi et demi, troisième télégramme de Bazaine.

« Afin d'être en mesure de se mettre en mouvement au premier ordre, y est-il dit, on devra passer une revue de santé dans les corps et dans les petits dépôts, afin de laisser à Metz tous

les malingres et de faire sortir des petits dépôts les hommes redevenus valides. »

Il est recommandé encore de mettre en distribution les réserves des corps et de réduire les bagages au strict nécessaire.

« Tout, dit le maréchal Bazaine, devra être exécuté aujourd'hui môme. »

Le général Bourbaki répond à ce dernier télégramme par un autre, dans lequel il prie le maréchal Bazaine, vu Teffectif si faible de la garde et Tadjonction de la totalité de la réserve générale\le Tartillerie de Tarmée, de mettre à sa disposition, en cas de départ, une brigade d'infanterie de ligne, afin de protéger, d'une façon efficace, cette énorme masse de voitures.

Le maréchal Bazaine répond, le jour même, au commandant de la garde, en lui faisant connaître qu'il est impossible, quant à présent, de satisfaire au désir exprimé par lui de recevoir dans la garde un contingent de cinq hommes (au lieu de deux) par compagnie d'infanterie.

En raison des nécessités actuelles, le maréchal Bazaine décide que les officiers blessés assez grièvement, pour que leur absence doive se proloi;ger plusieurs mois, seront mis à la suite et remplacés dans leur grade. C'est une très bonne mesure, sans laquelle les corps n'auraient plus que des échantillons de cadres.

Le général de Villers, commandant le génie de la garde et mis momentanément à la disposition du maréchal Canrobert, fait connaître les travaux auxquels il vient de se livrer pour défendre Woippy et le terrain avoisinant ce village. Il raconte que les Prussiens travaillent beaucoup, se tiennent sur une défensive des plus prudentes et coupent toutes les routes, exactement comme s'ils ne devaient plus jamsds s'en servir. Sur une étendue de deux kilomètres environ de longueur, les Allemands ont réuni une forte ligne d'abatis.

Vers six heures du soir, la division de cavalerie de la garde change d'emplacement de bivouac dans l'île Chambière. Les régiments, sans monter à cheval, conduisent les chevaux en main et les étabhssent à la corde,.à trois cents mètres ea avant et sur la gauche des points qu'ils ont quittés. On fait des distributions de vivres et Tordre est donné de faire la soupe pendant la nuit, de façon que les hommes puissent la manger au réveil ; on s'attend à un mouvement de toute l'armée pour le lendemain.

A dix heures dix du soir, le général Bourbaki reçoit Tordre du mouvement à exécuter le lendemain 31 août.

Cet ordre est à peu près le même que celui du S^. Nous aurons trois ponts sur chacun des bras de la Moselle (au lieu de deux).

Les 4« et 6* corps opéreront leurs mouvements successivement et non simultanément, afin de ne pas renouveler la confusion du 26 août.

Cette fois, on n'a pets oublié de prescrire remploi d'officiers d'état-major, pour parer à tous les inconvénients qui peuvent se présenter, surtout aux passages dçs ponts.

L'armée lève ses campements. — Objectif de l'attaque. — Bazaine ne veut pas percer. — Plan perfide. — Trahison. — L'armée de Châlons abandonnée. — Orires de mouvement de Tarmée de Metz, pour le 31 août. — Mouvements identiques au 26. — La journée de Va-t'en z'y voir. — Une répétition générale. — Les ponts de la Moselle. — Retards dans la marche de l'armée. — Un curieux document. — Le bulletin de renseignements du 30 août au soir. — Défaut de précautions. — Les équipages de ponts laissés à Metz. — La pluie a ce- se. — Le brouillard. — Les trois jours critiques — Gaîté de l'armée. — On attend Mac-Mahon. — Situation critique du duc de Magenta. — Interversion des rôles des deux armées. — Position critique des troupes de Steinmetz. — Jalousie de Bazaine. — Confiance des soldats.— La baïonnette.— La furia francese, — A cinq heures et demie du matin, les premiers coups de canon sont tirés. — Positions de la division de Monlaudon. — La division de Castagny en avant de Queuleu. — Halte de la division Metman dans le ravin de Vallières. — Les états-majors. — La division Aymard. — La division de dr.igons de Clérambault. — Vue des villages ennemis. — Marche du 2« corps. — Le général Frossard à la ferme cîe Bellecroix. — Troupes laissées sur les positions de Montigny. — La brigademixte à Colombey. — Marche (!u 4« corps. — Arrivée du 6« escadron du 7« hussards. — Marche du 20« bataillon de chasseurs. — L'artillerie de la division de Cissey. — Le 64« de ligne reste sur la rive gauche de la Moselle. — La division Grenier à cheval sur la route de Sainte-Barbe. — Positions du 5» bataillon de chasseurs, du 43© et du 13* de ligne. — La division de Lorencez. — Arrivée du 6« corps. — La division Tixier. — Le 9« de ligne et le 10« chasseurs à cheval, en face de Ladonchamps. — Les 3« et 4° divisions du &^ corps sur les pentes de la Moselle. — Marche de la diviSion du Barail. — Marche de l'infanterie 'de la garde. — Retards au passage des ponts de la Moselle. — La division Deligny débouche sur la rive droite de la Moselle. — Le général Bourbaki inspecte les position ennemies. — Mouvements des Prussiens. — Positions

des divisions d'infanterie de la garde. — Temps magnifique. — On attend. — Attaque-t-on? — Arrivée de la réserve générale d*artillerie et du corps de cavalerie de réserve. — Retards du 4« corps. — Fautes commises par l'état-major générai du maréchal Bazaine.

Le 31 août, dès quatre heures du matin, les campements sont levés et toute l'armée se dispose à se concentrer sur le plateau» en avant du fort Saint-Julien, à peu près sur les mômes emplacements que les 14 et 26 août précédents. 11 s'agit d'essayer de percer la ligne d'investissement et de se porter sur Thionville, puis ensuite de gagner Montmédy, où doit, de son côté, se rendre l'armée commandée par le maréchal de Mac-Mahon. L'objectif de l'attaque est Sainte-Barbe, village situé entre les routes de Sarrelouis et de Bouzonville, et dont les approches sont défendues par les villages de Noisseville, de Servigny et de Poixe, où les Prussiens ont établi de nombreuses tranchées et des batteries de position.

L'étude des dispositions arrêtées pour cette sortie, qui doit être décisive, montrera si le commandant en chef de l'armée de Metz a vraiment la volonté de s'éloigner de la place.

Le maréchal Bazaine — chose étrange! — a choisi comme terrain de combat, juste le côté opposé à celui par lequel arrive Mac-Mahon. En livrant la bataille de Servigny, sur la rive droite de la Moselle, le 31 août, Bazaine a prétendu que son projet était, si l'attaque eût réussi, de gagner Thionville par Bettlainville et K-édange, avec les 3% 4- et 6« corps, faisant filer la garde impériale et le 2* corps par la route de Malroy, tout en gardant pied sur la rive gauche, en cas de besoin. Mais, du moment qu'il était résolu de ne pas qu-itter le camp retranché, la diversion en faveur de Mac-Mahon se présentait-elle avec un caractère sérieux ? Si Bazaine méditait vraiment une marche sur Thionville, pourquoi n'a-t-il pas, dans ses indications, dessiné plus nettement ce plan ? Il est certain que Bazaine, aussi peu soucieux d'une diversion utile que d'une retraite par Thionville, voulut seulement avoir l'air de faire quelque chose.

Si l'attaque avait eu pour objet de rompre les lignes ennemies, Bazaine aurait, au moins, disposé ses forces pour une vigoureuse offensive; et il eût essayé de surprendre un des points de cette ligne, ayant la concentration des renforts ennemis. Loin de là, Bazaine se refusa d'engager l'action de bonne heure et prit toutes ses dispositions, pour laisser aux Prussiens le temps de réunir la plus grande partie de leurs forces sur le point où il massait ses troupes.

La réussite de son plan exigeait Toffensive et il se tint sur une défensive sans but. En présence de tels faits, la trahison est prouvée. Cest, du reste, Bazaine, dans son mémoire justificatif, qui s'est chargé de trancher la question contre lui-même.

« Comme je tenais à attirer le gros de Tennemi sur la rive droite, dit-il dans son livre intitulé : V Armée du Rhiriy je ne devais pas engager Faction de trop bonne heure ; je voulais, au contraire, donner à Tadversaire le temps d'engager une partie de ses troupes de la rive gauche sur la rive droite. Le gros des forces prussiennes, une fois sur la rive droite, Tarmée de la Meuse avait toute facilité pour approcher ! »

Est-ce assez étrange ? Peut-on aussi audacieusement avouer cette énormité stratégique ? — Il est cerné ! — On vient à son secours, et il ne pense qu'à se battre du côté opposé à celui d'où vient le secours ! Mais cette jonction de l'armée de Mac-Mahon faite ainsi sous Metz n'eut abouti qu'à enfermer Mac-Mahon avec Bazaine dans le cercle d'investissement.

Le commandant en chef de l'armée de Metz pensait, en outre, éviter une attaque de flanc de la part des troupes de la rive gauche, « qui, sans cela, pouvaient descendre la Moselle, parallèlement à moi, et, peut-être même, me gagner de vitesse avec des forces suffisantes pour m'inquiéter sérieusement. Enfin, j'évitais la route, qui suit le fond de la vallée, dominée par des hauteurs, au pouvoir de l'armée allemande sur les deux rives * ».

Devant le conseil de guerre de Trianon, le maréchal Bazaine a fourni une autre explication, qui permet de conclure que l'intention du général n'est pas de pousser l'opération à fond : «... Je ne voulais pas trop me lancer, osa-t-il déclarer, et je voulais pouvoir revenir du côté, où on pouvait avoir besoin de moi.»

En un mot, et pour parler net, le maréchal, fidèle à sa tactique habituelle, ne prenait à l'action générale qu'une part très secondaire ; il se contentait de livrer bataille, sous le canon même de la place, laissant à l'armée du maréchal Mac-Mahon, que l'on croyait peu éloignée, tous les hasards, tous les dangers de l'entreprise.

Du reste, le résultat du plan de Bazaine fut tel qu^on devait l'attendre et tel sans doute que Bazaine l'avait prévu. Aussi, ne réussit-il, ni à dégarnir complètement la rive gauche, ni à pratiquer une trouée vers Thion ville. Le prince Frédéric-Charles, déjouant ses calculs, resta sur la rive gauche de la Moselle, avec les !!• et IIP corps, pendant toute la journée du 31 août,

]. Bazaine : V Armée du Jlhin.

sachant que la III" et la IV* armée prussienne devaient ôtre aux prises avec Mac-Mahon, et prêt à marcher au premier ordre.

— Le 30 août, à huit heures du soir, les ordres de mouvement ont été envoyés par Bazaine, pour être exécutés le lendemain, à six heures du matin. Nous croyons intéressant, pour nos lecteurs, de donner, inextenso^ cet ordre de mouvement, afin de mieux faciliter la description de la bataille, qui allait s'engager dans la soirée :

« Le 3" corps laissera une division devant Metz : M. le maréchal Lebœuf la désignera : elle prendra position en avant du fort de Queuleu, près du village de Grigy, poussant ses compagnies de partisans vers Mercy, Ars-Laquenexy et même Aubigny, si on le peut. Elle fera également éclairer la route de Strasbourg..

« Les trois autres divisions du 3« corps, sa cavalerie et son artillerie, s'établiront ^n arrière de Noisseville, la droite refusée sur la route de Sarrelouis, la gauche sur la hauteur entre Mey et Nouilly, vers la cote 245. Ces divisions commenceront leur mouvement de bonne heure, pour dégager rapidement le terrain et ne pas gêner le débouché des autres corps. Les bagages, ainsi que les services administratifs, se réuniront sur le terrain même des campements actuels, et attendront des ordres; ils ne feront aucun mouvement sur aucune route, afin de ne pas obstruer le passage des autres corps.

« Le 4« corps se place en avant de la ferme de Griment, à environ dix-huit cents mètres et perpendiculairement à la route de Sainte-Barbe, la droite, un peu en avant du village de Mey, près de la cote 245, en se reliant au 3« corps, la gauche, à environ douze cents mètres en'arrière du village de Villers-l'Orme, la cavalerie en avant des lignes d'infanterie. Le 4« corps partira de ses bivouacs en une ou plusieurs colonnes, de manière à arriver aux ponts de la Moselle, à six heures du matin, au plus tard. Il exécutera son passage sur les troia ponts à la fois, et, .après avoir franchi la rivière, il prendra pour se rendre à sa position : !• la route de Sainte-Barbe par Saint-Julien ; 2<» la route du ravin par Vallières, Vantoux et Mey ; 3*» la traverse, qui, du mouUn de Saint-JuHen monte au fort, mais par laquelle on ne fera passer aucune voiture. Tous les bagages devront aller se masser à Ghambière, mais ils ne commenceront leur mouvement, que lorsque toutes les troupes de l'armée auront passé les ponts, ainsi que les bagages de l'état-major général.

-tt Le 6" corps s'établira en avant du bois de Grimont, en arrière de Villers-rOrme, sa droite à hauteur de la gauche du 4« corps et refusant sa gauche jusqu'à la cote 216, à gauche de

la route dé Bouzon ville : la cavaierie se placera en ayant des lignes de Tinfanterie.

« Le 6" corps commencera son mouvement, de manière à suivre, sans interruption, celui du 4* corps, sur les trois ponts de la Moselle. Après le passage de la rivière, il se rendra à sa position : l"" par la route de Bouzonviile ; 2^ par la traverse de Saint-Julien, par laquelle on ne fera passer aucune voiture ; les bagages et services administratifs du 6« corps devront aller se grouper à Chambière, mais ils ne commenceront leur mouvement, que lorsque les bagages du 4' corps aoiront passé les ponts.

« Les divisions de cavalerie des 3« et 2'' corps se placeront sur le flanc droit de leur corps, éclairant bien tout vers la droite.

« Les batteries de réserve et les compagnies du génie suivront leurs corps et prendront position derrière la seconde ligne de chacun d eux.

« La garde, la réserve d'artillerie de l'armée et le corps de réserve de cavalerie prendront position entre le fort Saint- Julien et le bois de Grimont, à cheval sur la route de Bouzonviile, la gauche en arrière de la ferme de Chàtillon, la droite vers la gauche du 2» corps. Les réserves de cavalerie et d'artillerie pourront se placer à la droite du fort Saint-Julien, en laissant la route complètement libre. La garde passera -par les trois ponts de Chambière, à la suite du 6« corps; elle sera suivie par la réserve générale, puis par le corps de réserve de cavalerie. Pour se rendre à leur position, après le passage de la rivière, ils prendront les deux routes indiquées plus haut par le 6« corps. Les bagages et les services administratifs de la garde et de la réserve générale d'artillerie se rendront à Chambière, mais seulement après que ceux du 6" corps auront passé.

« Le corps de réserve de cavalerie campé à Chambière prendra les dispositions nécessaires pour ne pas gêner la circulation sur les ponts des deux bras de la Moselle.

11 Le grand quartier général de l'armée sera au village de Saint-Julien. Les services qui en déj>endent et tous les bagages se rendront à Gliambiôre, après (jue toutes les troupes auront passé. Ils iront se masser près des ponts du petit bras de la Moselle, en tête de tous les autres bagages, et y attendront des ordres.

« Les officiers de l'état-major général se trouveront à l'entrée des ponts de la Moselle, pour indiquer aux tètes de colonnes, les directions qu'elles ont à suivre, éviter l'encombrement des débouchés et y remédier promptement, s'il s'en produit. Chcu^ue

corps d'armée enverra à l'avance aux ponts, un officier d'étatmajor divisionnaire, pour y concourir au rapide écoulementdes troupes.

« Chaque corps d'armée se servira des trois ponts, chacun de ces corps ne s'y engagera donc, que, lorsque le corps précédent sera complètement écoulé. Il est probable que la tête du 6« corps pourra se présenter aux ponts, vers sept heures et quart, la garde, vers huit heures et demie, et la réserve générale d'artillerie, vers neuf heures et quart.

« Le corps de réserve de cavalerie ne pourra ainsi commencer son mouvement que vers dix heures. Ces heures ne sont qu'approximatives. Chaque commandant de corps se fera rendre compte du degré d'avancement du mouvement du corps, qui le précède, et prendra ses mesures en conséquence.

« Lés bagages ne devront pas se presser d'approcher des ponts et auront le plus grand soin de ne pas en occuper les abords, ni les routes qui y conduisent. On interdira absolument tout mouvement quelconque en sens inverse de celui des colonnes. La gendarmerie s'y opposera énergiquement.

u En quittant ses lignes, le6« corps laissera pour les garder, un régiment d'infanterie et un régiment de cavalerie légère. Le 2* corps agira de même et le 4« corps ne laissera qu'un régiment d'infanterie seulement. ^

« Les troupes gardant les lignes devront se faire voir et la cavalerie opérera de nombreuses reconnaissances, de manière à faire croire à l'ennemi que ces lignes sont toujours occupées. Les régiments laissés à la garde des lignes ne rejoindront leurs corps d'armée, que lorsqu'ils en recevront Tordre.

« Dès que les corps d'armée auront pris les positions indiquées, ils feront faire le café.

. « P. -S. — La division du 3* corps, qui doit occuper les positions en avant de Queuleu, étant destinée à rentrer dans Metz, pour en compléter la garnison, M. le maréchal, commandant ce corps, voudra bien faire connaître, le plus tôt possible, au maréchal commandant en chef, celle qu'il aura désignée.

« Les corps d'armée, dans leurs positions nouvelles, se placeront sur deux lignes.

« Les compagnies légères du train (cacolets et litières) marcheront avec les troupes. »

Malheureusement, comme on le voit, aucune modification essentielle n'a été apportée à cet ordre de marche, tel qu'il a été tracé le 26 août précédent, cette fameuse journée surnommée par les troupiers : « Va-Ven jz'y voir! » ; même dispositif sur le terrain, mêmes positions à occuper, mêmes routes à suivre.

mêmes opérations à exécuter ; il n'y a quelques différences que dans ritinéraire.

L'expérience faite n'a servi à rien, on ne comprend pas davantage rintérêt quMl y a à surprendre Tennemi, ni à lui dérober, pendant la nuit, une partie de notre mouvement ; on a vu les retards qui se sont produits et qui sont inhérents à l'itinéraire adopté et on ne le modifie qu*imparfaitement.

Comme la première fois, nos colonnes doivent gagner le plateau de Saint-Julien, s'y déployer et marcher contre le village de Sainte-Barbe, situé au pied d'un mamelon, d'où partent des crêtes irradiées dans tous les sens ; une de ces arêtes s'allonge vers le nord, si bien que des régiments en marche doivent occuper Téminence centrale, pour aller à Thionville. Comme la première fois, le maréchal Lebœuf doit tenir la droite avec le 3» corps, le général de Ladmirault former le centre avec le 4«, le maréchal Canrobert l'aile gauche avec le 6«.

Comme la première fois, également, la brigade-mixte Lapasset est chargée d'observer au midi les troupes prussiennes vers Ars- Laquenexy. La garde impériale et le 2« corps vont composer une seconde ligne de bataille; la réserve d'artillerie doit stationner à gauche du fort Bellecroix, derrière le fort Saint-Julien, à plus de cinq kilomètres du front d'attaque.

Comme pendant les journées de Rézonville et de Saint-Privat, la tactique du maréchal Bazaine a pour but principal de faire écraser son aile droite. C'est le premier capitaine, depuis l'origine de l'histoire, qui n'a jamais aspiré qu'à être battu. Et, dans ses plans artificieux il ne montre même pas d'invention.

Par ordre du maréchal, les deux ponts jetés sur la Moselle ont été consolidés ; on en a bâti un troisième et on a amélioré les chemins, vaines précautions : on ne songe même pas à utiliser les deux ponts de la ville. Ainsi quoiqu'il y ait trois ponls et des routes améliorées à leur sortie, l'ordre de marche prescrit ne présente pas moins ce grave inconvénient, qu'on y arrive que par une seule route et que les troupes doivent s'engager dans la même direction sur un seul débouché, de sorte que la marche sera aussi longue le 31 août que le 26 précédent.

L'attaffue doit avoir lieu sur tous les points, les manœuvres doivent être exactement pareilles, la journée du 26 semble n'avoir été que la répétition générale de la feinte bataille, qui va se jouer. L'ennemi, de cette façon, peut se mettre en garde, contrarier tous nos mouvements, amener Teflectif nécessaire pour repousser nos troupes et les accabler au besoin.

On est censé avoir calculé d'avance le temps rigoureusement nécessaire pour le passage des divers corps, et, d'après ces

calculs, toutes les troupes doivent être en positioîi vers midi au plus tard, mais, comme toujours, des causes de retard difficfles à prévoir, font que la réserve générale de Tartillerie de Tarraée, placée sous les ordres du général Bourbaki, n'arrive en position qu'à six heures du soir et le corps de cavalerie du général Des vaux, à neuf heures seulement

Quant aux éifui pages de ponts, il n'est pas même prescrit de lés emmener, de telle sorte que si l'armée avait poussé de l'avant, elle n'aurait eu, pour repasser sur la rive gauche, que le pont de Thionville.

Enfîn> toutes les dispositions, dont l'expérience de la démonstration du 26 août a fait reconnaître les inconvénients et les périls, ont été de nouveau prescrites, comme si, par la répétition des mêmes manœuvres et par l'occupation des mêmes ix)ints, on avait en vue le même résultat.

Mais l'ingénieux maréchal ne se doute pas (jue tout, absolument tout, va favoriser cette sortie et qu'une mauvaise volonté prodigieuse empêchera seule nos colonnes de traverser les lignes prussiennes et notre armée entière de gagner la pleine campagne, aussi aisément qu'un gamin franchit une haie.

Quand on écrira l'histoire de cette campagne de Metz, au point de vue strictement technique, on laissera peut-être dans l'ombre, tout à fait ignoré, un rapprochement susceptible cependant de jeter un jour très grand sur la conduite tenue par le maréchal Bazaine, sur le mobile de ses décisions et de ses actes. Nous nous faisons un devoir de le mentionner ici et nous espérons qu'il sera un document des plus sérieux pour ceux qui chercheront à découvrir la vérité, en examinant à fond la ténébreuse conduite de l'homme du Mexique.

Pendant toute la durée du blocus de Metz, un bulletin de renseignements, émanant de Tétat-major général de l'armée, était adressé chaque soir aux commandants de corps d'armée. Ce bulletin faisait connaître ce (lue l'on avait pu découvrir sur la situation et sur les mouvements de l'ennemi.

Or, celui du 30 août au soir signalait peu de monde sur la partie de la rive droite de la Moselle comprise entre Jouy et Sainte-Barbe ; il signalait au contraire la présence de troupes prussiennes très nombreuses entre Sabite-Barbe et la partie de la Moselle se trouvant en avant de Metz.

On lit, en effet, dans le bulletin de renseignements du 30 août 1870, au soir ce qui suit :

« Plusieurs corps d'infanterie entre Sainte-Barbe et Vrémy.

« Grand parc d'artillerie au-dessus de Poixe.

« Infanterie entre Failly, Villers-rOrme et Vany.

« A Rupigny, de la cavalerie.

« Entre Charly et Sanry-lès-Vig^% de rartillerie.

« Arbres abattus sur la route de Bouzonville, à partir de la cote 200. Une tranchée part de ce point, à droite et à gauche.

« Épaulement en cours d*exécution appuyé à la route de Chîeulles à Malroy, à gauche de Bouzonville.

« Épaulement pour une batterie de six pièces en arrière et à droite de Malroy, près de la limite sud d'une prairie. Un autre renseignement signale une redoute en avant de Malroy. N'estce pas la même indication? »

Comprend-on, dans de semblables conditions, que le maréchal Bazaine ait songé à choisir Sainte-Barbe, comme point d'attaque» soit pour écraser une partie de l'armée ennemie, soit pour percer la ligne d'investissement ?

Ce sera la condamnation éternelle du maréchal Bazaine. Jamais, sur ce point, il ne lui a été possible d'expli(iuer son étrange conduite. Ce rapprochement entre les renseignements donnés et le parti pris par le commandant en chef, pèsera de tout son poids sur lui, plus encore que toutes les mauvaises dispositions ordonnées pour la concentration de nos forces et pour l'attaque des positions ennemies.

Toutes les fautes étant commises, on devait néanmoins réussir. Ce qui aurait permis d'obtenir un succès réel, décisif, c'eût été de faire juste l'inverse de ce qui a été fait. On- a fait le principal effort -par le centre et il eût fallu, ouïe faire par notre aile droite, ou par nos deux ailes. Les obstacles les plus sérieux se seraient trouvés tournés de la sorte et l'ennemi aurait pu être rejeté sur la Moselle, dont les ponts auraient été facilement coupés.

— Le 31 août, vers cinq heures du matin, cent (juarante mille hommes de choix, la fleur de tous nos contingents, se préparent donc à sortir de Metz.

La pluie heureusement a cessé, le baromètre monte. On est au sixième jour de la lune : brouillard au lever du soleil; le temps s'éclaircit un peu dans la matinée. Les trois jours critiques (quatrième, cinquième, et sixième) ayant été assez beaux, il y a lieu d'espérer, d'après la théorie du maréchal Bugeaud, que le reste de la lune ne laissera rien à désirer et que nous pouvons espérer une série de beaux jours.

Cette fois encore, l'armée commence son mouvement, le sourire sur les lèvres et la joie dans le cœur.

Bien que l'état-major n'ait communiqué ce secret à personne^ on a appris, quand même, l'arrivée d'un émissaire de Mac- Mahon : d'après les bruits en circulation,' la difficulté de faire

mouvoir son immense armée a seule retardé la venue du sauveur. Aussi, l'oreille attentive, sonde-t-on Timmensité silencieuse. Avec quels hourras se prépare-t-on à accueillir la première salve du canon de Mac-Mahon! Avec quels transports se propose-t-on de fêter cette armée libératrice I...

Si grandes sont Panxiété de tous et Tardeur de l'attente, qu'un rien fait événement : aperçoit-on, dans le lointain, quelques vapeurs errantes sur le fond de Thorizon, aussitôt on y voit des signaux et on murmure parce que Ton n'y répond pas.

Hélas, ce même jour, Mac-Mahon, dont nos braves soldats attendent leur salut, se trouve dans une position plus critique et plus désespérée que celle de l'armée de Metz. Battu la veille à Beaumont et à Mouzon, il a été rejeté sur Sedan et marche à une perte inévitable. Par un incroyable concours de circonstances, les rôles ont été, pour ainsi dire, intervertis; l'armée de secours se trouve être l'armée réellement en détresse, et l'armée soi-disant en détresse, peut, à son gré, se faire armée de secours. Mac-Mahon ne peut plus sauver Bazaine, mais Bazaine peut encore, peut-être, sauver Mac-Mahon. 11 ne faut pour cela que de l'énergie; au lieu d'expectative, de l'initiative; au lieu d'attendre sa délivrance, aller au-devant avec résolution et courage. La ligne d'investissement, très affaiblie par suite du mouvement opéré sur TOrne par le prince Frédéric-Charles, est facile à rompre.

La position désavantageuse des troupes de Steinmetz — partie sur la rive droite de la Moselle, partie sur la rive gauche — nous permet de les écraser en détail, les unes après les autres, à mesure qu'elles entreront en ligne. Un effort sur leur droite, sur les deux ailes à la fois, et le cercle de fer est à jamais rompu.

Malheureusement, les lauriers du duc de Magenta empêchent Bazaine de dormir. Tant que son rival reste au premier plan, il se sent relégué au deuxième, lui l'ambitieux, le prétendant éconduit. Déjà, à cette époque, il cherche à se consoler de la perte du trône du Mexique, par l'espoir d'une régence, et semble avoir pris pour devise : « Tout pour moi et par moi » î »

Mac-Mahon triomphant, acclamé, deviendra l'idole du pays, comme il est déjà celle de l'armée : c'est la ruine de ses rêves de gloire et de fortune, à lui Bazaine.

Heureusement pour l'armée du Rhin, le 30 août 1870, elle ne sait rien des trames ourdies contre son honneur. Elle est rayonnante d'entrain et de gaieté.

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