XXX PRÉFACE
c'est peut-être dans Thistoire des guerres entre les deux nations, plus encore que dans rkîstoire de leurs alliances éphémères, qu'on peut puiser des motifs de confiance en l'avenir.
La Russie, qui a réalisé tant de progrès économiques et sociaux depuis quinze ans, la Russie, que Témancipation des serfs, la création d'assemblées délibérantes dans les communes, dans les arrondissements et dans les provinces, la réforme de la justice et des tribunaux, rinstitution du jury, le développement de l'instruction et des sciences, ont rattachée plus étroitement encore à la famille européenne, y tiendra chaque jour une place plus grande, non comme une ennemie de la France, mais comme sa puissante alliée dans l'œuvre de pacification, de justice internationale et de progrès.
Nancy, novembre 1876.
MOSCOU
ET SÉV^STOPOL
> D*APRàs liBS TÉMOIONAOES MOSCOVITES.
T. Tolyteheva, Ratkazy Otehevidtsef o DvUnadtsatom Qodié [Rieitê d* témoinê oculaire» sur Vannée 1812), Moscon, 1872 et 1873.
Lorsque Ton contemple de la terrasse du Kremlin ou de la tour d'Ivan le panorama de Moscou, on a peine à croire tout ce que racontent les historiens du grand incendie de 1812. Comment imaginer que ces centaines d'églises et de monuments qui sont la parure de la sainte mère Moscou ne soient pas l'ouvrage des siècles ? Ils paraissent bien loin de nous, ces jours terribles où l'embrasement de la grande ville illuminait à trente lieues à la
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ronde, à la distance qui sépare Orléans de Paris, les campagnes russes, et guidait dans les ténèbres, comme un météore sinistre, la marche des armées russes et françaises ! Les trois cinquièmes des maisons et la moitié des temples furent alors détruits. Aujourd'hui cependant, de quelque côté qu'on se tourne, c'est cent, deux cents églises qu'on embrasse d'un coup d'œil, une infinité de clochers, une voie lactée de coupoles.
Un peintre qui, avec sa toile devant les yeux, n'aurait besoin que de quelques traits de son pinceau pour figurer une flèche ou un dôme laisserait tomber ses bras de fatigue avant d'égaler un tel modèle. La réalité est plus prodigue que ne le serait la fantaisie. Ce sont les bourgeois et les paysans de Moscou qui ont ainsi enluminé leur capitale, et qui ont fait, avec la pierre, la brique et l'or, mieux que n'eût rêvé l'imagination d'un conteur des Mille et une Nuits.
Et dans cette multiplicité, quelle variété !
Telle église est surmontée d'une flèche, comme les cathédrales des bords du Rhin, telle autre
s'est parée d'une kolokolnia qui s'effile en minaret arabe, ou d'une tour xviii* siècle qui rappelle les clochers de Saint-Sulpice. Tantôt le dôme s'aplatit comme un bouclier et fait songer à Sainte-Sophie, tantôt il s'arrondit en demi-sphère comme celui des Invalides, ou se resserre à sa base pour former une bulbe métallique. Les coupoles sont parfois isolées, plus souvent elles s'enflent les unes au-dessus des autres, comme une houle de vagues dorées, et d'une croix à l'autre se balancent^ comme des lianes, les chaînons de cuivre et d'argent. De ces coupoles, les unes avec leur revêtement d'or étincellent aux rayons du soleil, d'autres brillent de l'éclat plus modeste de rétain ou de l'argent, ou bien affectent le rouge éclatant, le vert d'émeraude, le bleu de ciel parsemé d'étoiles d'or.
Lorsque la nuit commence à descendre et que les maisons disparaissent déjà dans l'ombre du soir, les derniers rayons du soleil couchant viennent tomber sur les croix de tous ces temples comme sur des cimes de glaciers alpestres ; elles paraissent comme suspendues
Il n'y a pas soixante ans qu'amis et ennemis pleuraient sur les ruines d'Ilion ; la capitale des tsars est aujourd'hui plus belle, plus vaste^ deux fois plus peuplée qu'au moment de l'invasion napoléonienne. Elle a changé aussi de caractère; c'est une population en partie toute difiërente qui l'habite. Avant Kostopchine, Moscou était surtout une ville nobiliaire ; suivant l'antique usage, les seigneurs russes désertaient pour la saison d'hiver leurs résidences de la campagne; ils venaient, avec quantité de chevaux et des centaines de serviteurs, s'établir dans leurs résidences de la ville. Au milieu de vastes cours, d'étangs et de jardins s'élevait l'habitation du barine; tout autour de la maison, des écuries, des étables, des magasii\s, des logis pour les valets, femmes de chambre, palefreniers, piqueurs, portiers, pour toute une horde de domestiques qui ne servaient à rien. Le luxe consistait précisément dans cette profusion de serviteurs inutiles. La maison du seigneur était quelquefois en brique, plus rarement en pierre,, ordinairement en bois artistement découpé et
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ouvragé; elle était recouverte d'une toiture en feuilles de cuivre ou de fer, peintes en rouge ou en vert ; les magasins étaient souvent en pierre à cause des incendies; les autres constructions en bois plus ou moins dégrossi. La noblesse russe ne s'était pas encore accoutumée à considérer Pétersbourg tout à fait comme la capitale ; elle s'obstinait à venir tous les hivers tenir sa cour dans la « mère des villes russes » .
L'ineendie de 1812 a rompu les traditions.
La noblesse, ne voulant ou ne pouvant pas reconstruire tous ses hôtels, a loué ou vendu le terrain aux bourgeois; l'industrie, prodigieusement développée depuis soixante ans, en a pris possession. Voilà comment Moscou a perdu cette population flottante de seigneurs et de serfs, qui s'élevait à plus de 100,000 âmes, et comment de ville nobiliaire elle est devenue ville industrielle, la capitale de la grande région manufacturière qui porte son nom.
C'est donc une cité nouvelle qui est sortie des cendres de 1812; mais cette année glo-
rieuse et funèbre, dans laquelle Moscou, comme deux cents ans auparavant, à l'époque de l'invasion polonaise, a vu le salut de la Russie acheté par sa propre ruine, ne pouvait manquer de laisser son empreinte sur les monuments. A chaque pas, dans le Kremlin ou dans la ville, on se trouve en présence de quelque souvenir de la guerre patriotique.
A l'extrémité de la grande rue de Tver, la rue impériale de Moscou, s'élève, a cette barrière de la ville qui vit Napoléon sortir de sa conquête pour n'y plus rentrer, la Porte Triomphale : c'est par elle qu'Alexandre II, au lendemain de Sévastopol, a fait son entrée solennelle pour le couronnement. Non loin du Kremlin, on voit resplendir les coupoles dorées d'une église aux proportions colossales, bâtie de marbre et de pierre, à la décoration de laquelle travaillent depuis des années les premiers artistes de la Kussie, et qui ne sera peut-être pas livrée au culte avant plusieurs années; on parle d'une dépense de .10 millions de roubles (près de 40 millions de francs). Comme Saint-Isaac de Pétersbourg, elle do-
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mine de haut toas les temples du monde grécorusse, qui sont, comme on sait, de. proportions fort exiguës. Elle devait s'élever d'abord sur une de ces collines du haut desquelles Napoléon contempla la resplendissante capitale et s'écria : « Enfin ! » quand déjà le destin avait dit : « Trop tard ! » Cette église est destinée à remercier le ciel des victoires de 1812, 1813 et 1814; elle est dédiée au Christ libérateur . Sur la fameuse place Bouge, près de la tribune de pierre du haut de laquelle Ivan le Terrible haranguait son peuple, se dresse le monument de bronze des deux libérateurs du XVII* siècle, avec cette inscription : a Au bourgeois Minine et au prince Pojarski la Eussie reconnaissante ». Le bas-relief nous montre les sacrifices de la nation orthodoxe pour la libération de la patrie, les vieux pères qui amènent leurs fils, les femmes, avec leur noble et pittoresque costume national, qui les fait ressembler à des matrones romaines, apportant leurs bijoux et leurs parures; mais c'est à rinvasion française de 1812 que les vainqueurs de l'invasion polonaise de 1612 doi-
Tent leiir statue, inaugurée six ans après la retraite des Français.
Pénétrez dans ce Kremlin que Napoléon a voulu faire sauter, et auquel d'intelligentes restaurations ont rendu son premier caractère : si vous visitez l'église de TAnnonciation, on vous dira que les Français ont installé leurs chevaux sur son pavé d'agate ; si vous allez à l'Assomption, on vous montrera les trésors qui à leur approche furent portés en lieu sûr ; si vous levez les yeux vers le sommet de la tour d'Ivan, vous vous souviendrez que la croix en fut renversée par les envahisseurs et que ses débris les plus précieux furent retrouvés dans les bagages de la Grande Armée.
La porte de Saint-Nicolas, ornée de l'image de ce vengeur des parjures, et où l'on amenait autrefois les plaideurs prêter leur serment, présente une inscription commémorative :.elle rappelle le miracle qui en 1812 préserva cette porte. La tour qui la surmonte fut fendue de haut en bas ; mais la fissure s'arrêta au point même où se trouve V icône. L'explosion d'une masse énorme de poudre ne réussit à briser ni
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le verre qui recouvre Timage, ni le cristal de la lampe qui brûle suspendue devant elle.
Le long des murs de l'arsenal sont empilés les canons enlevés aux troupes françaises ainsi qu'à nos alliés; il y a 365 canons pris aux Français, 189 aux Autrichiens, 123 aux Prussiens, 70 aux Italiens, 40 aux Napolitains, d'autres aux Bavarois, Saxons, Polonais, Espagnols. Les uns sont ornés de TN impériale, les autres du chiflfre de tel ou tel roi de la confédération du Rhin, ou de tel ou tel grand feudataire de Tempire napoléonien.
Tout ce bronze est entassé là, verdissant sous la pluie, muet témoignage de Pimmense désastre, tragique épave de ce qui fut la Grande Armée.
Au Palais des Armes, autres trophées : le lit de camp où Napoléon se débattait contre Pinsomnie et les funestes pressentiments, Tépée d'honneur que la ville de Paris offrit en 1814 au gouverneur Sacken, etc. Ainsi tous ces souvenirs, tous ces monuments, la Porte Triomphale, le temple du Christ libérateur, les murailles, les églises et les tours du Krem-
lin, tout porté la même date, le millésime de cette ^nnée 1812 qui vit se briser la plus grande fortune militaire des temps modernes.
En continuant à célébrer un anniversaire glorieux, celui de la délivrance, la Russie a-telle conservé les ressentiments patriotiques qui ranimèrent à cette époque ? Suffit-il aux Russes d'avoir été à Paris après avoir vu les Français à Moscou, ou bien leur haine est-elle de celles qui ne se laissent ni assouvir par la vengeance, ni apprivoiser parle temps? Il est bon de rappeler qu'en 1814 le tsar Alexandre fut le moins acharné de nos ennemis, tandis que la Prusse se montrait déjà un des plus âpres à la proie et au sang.
Aujourd'hui, dans le Kremlin restauré, le nom même de Napoléon a cessé d'exciter les colères. Dans ce même palais impérial qui s'élève sur les ruines de l'ancien, brûlé par ses ordres, l'homme de 1812 est reçu presque comme un hôte; son buste de marbre se dresse, couronné de lauriers, dans les appartements des tsars, monument de ses éphémères alliances avec Paul ou Alexandre I". Pour la déco-
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ration intérieure, on semble affectionner les tableaux qui rappellent la grande lutte, et c'est à des mains françaises qu'on a laissé le soin de les peindre. L'une de ces toiles représente Napoléon traversant l'incendie de Moscou; il s'avance à cheval, la main dans le gilet, le visage illuminé de reflets rougeâtres, sombre et pensif, se sentant en face de son mauvais génie. Il retient son cheval, qui bronche et qui flaire de ses narines frémissantes une poudre embrasée. Sur rhorizon enflammé comme par une aurore boréale se dessinent les hauts tricornes de ses maréchaux et de ses généraux. Un autre tableau, d'inspiration évidemment toute française, et qui a dû figurer dans quelqu'une de nos expositions, nous montre, en un coin de la plaine couverte de neige, semée de débris, un groupe de soldats français arrêtés au pied d'un arbre, et, de leurs dertiières cartouches, protégeant des blessés et des femmes contre une bande de cosaques,
..... Effrayants, ténébreux, Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves, Horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves.
Ordinairement la mémoire du peuple est plus tenace que celle des grands. S'il y a parmi les mougiks de Moscou quelqu'un des survivants de 1812, quel souvenir a-t-il gardé de Vannée terrible? quel sentiment peut-il nourrir encore au sujet de « Timpie Français D, de « Teffronté Goliath », comme nous appelait alors F archevêque Platon ? Quelles images repassent dans sa vieille tête lorsque, penché sur sa grande barbe blanche, ramassé dans sa fourrure de peau de mouton, il se raconte éternellement à lui-même l'histoire de ses premières années ?
Un de mes amis de Russie, avec qui je m'entretenais sur la terrasse du Kremlin de ce lointain passé, me signala une série d'articles qui avaient récemment paru dans la Gazette de Moscou: c'étaient précisément des « récits de témoins oculaires sur l'année 1812 ?). Une dame russe, qui écrit sous le pseudonyme de Tolytcheva (M"® Catherine de Novossiltsof ) , les avait recueillis de la bouche des vieillards. Elle venait justement de les réunir en deux brochures qu'elle
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voulut bien mettre à ma disposition. Les mémoires russes sur l'incendie de Moscou sont peu nombreux; les gens qui savaient tenir une plume étaient partis. On doit savoir gré à l'écrivain moscovite de s'être attaché à sauver de l'oubli ces précieuses parcelles d'histoire. Il fallait se hâter : comme elle le dit très-bien, a le nombre de ceux qui assistèrent à la prise de Moscou par les Français est aujourd'hui bien restreint, et bientôt il ne restera probablement plus un seul témoin d'événements qui constituent la plus dramatique et la plus glorieuse page de notre histoire. »
La majeure partie de ces témoins appartient au petit peuple, ce Sur 240^000 habitants, nous dit Rostopchine, il ne resta que 12,000 ou 15,000 hommes, qui étaient ou des bourgeois ou des étrangers ou des gens de la lie du peuple, mais personne de marque, soit de la noblesse, soit du clergé, soit des marchands. » Les personnages dont T. Tolytcheva a bien voulu se constituer Je secrétaire pour la rédaction de leurs souvenirs sont donc pour la plupart de pauvres gens qui assurément n'au-
raient jamais eu l'idée d'écrire leurs mémoires: c'est la religieuse Antonine, ancienne serve des Apraxine, c'est le petit marchand André Alexiéef, c'est la petite marchande Alexandra Alexievna Nazarof, c'est le vieux Vassili Ermolaévitch, ancien serf de la famille Soïmonof, la femme de pope Marie Stépanovna, la femme de diacre Hélène Alexievna ; ce sont de vieux prêtres, de vieux moines, de vieilles religieuses. Il a fallu en aller chercher au moins quatre ou cinq à l'hospice. Le plus fort contingent est fourni par les couvents, où d'autres narrateurs ou narratrices ont trouvé également un asile pour leur tête blanchie. Quelquefois leur mémoire s'est affaiTblie; alors ce sont leurs enfants ou petits-enfants qui viennent compléter ou rectifier, par les récits plus précis qu'ils ont entendus autrefois, leurs récits un peu confus d'aujourd'hui.
T. Tolytcheva a tenu à laisser au langage de ces braves gens son allure populaire, ses phrases courtes et hachées, ses images pittoresques, sa profusion d'expressions proverbiales ou d'invocations religieuses. Ils ont