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conté longuement, minutieusemeot, n'omettant aucun des détails qui les concernent, ou
catastrophe; il fera bon accueil à ce qu'on pourrait appeler les Mémoires du peuple de Moscou.
l'arrivée de la grande armée
Les petits marchands et les femmes de popes, qui n'étalent pas admis à sonder les mystères de l'entrevue d'Erfurt ni les redoutables conséquences du blocus continental, ne se doutaient guère de l'orage qu'amassait sur leur tête le refroidissement d'Alexandre pour Talliance française. Le plus grand nombre des porteurs de toulaupes (% qui au commencement de 1812 pataugeaient dans les rues boueuses de Moscou, savaient-ils seulement ce que c'était que la confédération du Ehin et le grand-duché d'Oldenbourg ?
C'était ailleurs que dans l'échange des notes diplomatiques qu'ils puisaient le pressentiment de quelque catastrophe prochaine. La
(') Pelisses en peau de mouton.
fameuse comète de 1812 fiit pour eux un premier avertissement.
Voyons les réflexions qu'elle inspirait à Tabbesse de Diévitchi monastir (couvent des Demoiselles) et à la religieuse Antonine, Tancienne esclave des Apraxine. « Un soir que nous allions à un service commémoratif à réglise de la Décollation d^ saint Jean (*), tout à coup j'aperçois de l'autre côté de l'église comme une gerbe de flammes resplendissantes.
Je poussai un cri et faillis laisser tomber la lanterne. La mère abbesse vint à moi et me dit : — Que fais-tu ? Qu'as -tu donc? — Alors elle fit trois pas en avant, aperçut aussi le météore et resta longtemps à le contempler.
Je lui demandai : — Matouchka, quelle étoile est-ce là ? — Elle répondit : — Ce n'est pas une étoile, c'est une comète, — Je lui demandai encore : — Mais qu'est-ce qu'une comète? je n'ai jamais entendu ce mot-là. — La
(*) Dans l'enceinte de presque tous les couvents russes, outre les bâtiments d'habitation pour les moines ou les religieuses, il 7 a toujours un assez grand nombre d'églises ou de chapelles.
mère dit alors : — Ce sont des signes dans le ciel que Dieu nous envoie avant les malheurs. — Tous les soirs, cette comète flambait au ciel, et nous nous demandions toutes : — Quels malheurs nous apporte-t-elle donc? »
Bientôt dans les cellules des couvents, au Marché des Oiseaux, dans les cabarets et le& échoppes du Kitai-Gorod, le bruit commença de se répandre que Bonaparte ce conduisait contre la Russie une armée immense, comme le monde n'en avait jamais vu (*) 3>. Les vieux soldats réformés des batailles de Novi et de Zurich, les invalides d'Austerlitz, d'Eylau et
(') Les chansons populaires recueillies par M. Bezsonof , sous les auspices de la Société des Amis de la littérature russe de Moscou, nous entretiennent aussi de Bonaparte, Napoléon ou Polion:
£n ce temps-là, dans la terre française, Parut un chien d'ennemi, le roi Napoléon :
Il rassembla une armée en divers pays, etc.
" Sur la manière fantastique dont les poëtes illettrés de*
village et de régiment racontent Fincendie de Moscou,
t' la reprise de Smolensk, etc., voir ma Russie Épique,,
. étude sur les chansons héroïques de la Russie, traduites
r w (maJysées pour la première fois, Paris, Maisonneuve,. pages 349-365.
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de Friedland, pouvaient seuls donner, en connaissance de cause, quelques détails sur l'envahisseur.
La direction suivie par Napoléon ne laissa plus de doute à personne : c'était à Moscou qu'il en voulait. Pour relever les courages qui commençaient à s'abattre, on fit venir de Smolensk, qui allait être souillée par la présence des infidèles^ Ficone miraculeuse de la Vierge conductrice. On l'exposa dans la cathédrale de Saint-Michel-Archange à la vénération des croyants. L'abbesse du couvent des Demoiselles, qui était de Smolensk et qui avait pour cette image une dévotion particulière, s'empressa avec ses religieuses d'aller saluer la Protectrice, a A Saint-Michel- Archange, il y avait foule à ne pas s'y voir; sur la place même, à peine si l'on pouvait se faire jour. Il y avait surtout beaucoup de femmes, et toutes pleuraient. Quand nous commençons à nous pousser vers l'image, l'une après l'autre, à la file, on se met à regarder toutes ces religieuses dont on ne voit pas la fin. Une dame s'écria même : — Ces soutanes
devraient bien nous faire place; ce ne sont pas leurs maris, ce sont les nôtres qui vont exposer leurs têtes aux coups de fusil. »
Rostopchine n'oublia rien de son côté pour rassurer et tenir en paix la population. Ses originales proclamations s'étalèrent bientôt sur tous les murs et se trouvèrent dans toutes les mains. Il recommandait au peuple de a se défier des imbéciles et des ivrognes ; ils ont les oreilles larges et soufflent des sottises à Toreille des autres y>. Si quelqu'un s'avisait de faire réloge de Napoléon ou des Français, il ordonnait « de le saisir par le toupet et de Tamener à la police,... fût-il des plus huppés ». Après Borodino, il invita le peuple à s'armer de piques, de haches et de fourches à trois dents, « vu que le Français n'est pas plus lourd à soulever qu'une gerbe de blé » ; il promettait de se mettre à la tête de ses administrés pour livrer une bataille suprême aux Trois-Montagnes ; mais en même temps il opérait le sauvetage des trésors d'église, des archives, des caisses publiques, des collections d'objets précieux que renfermait le Palais des Armes.
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Comme le temps lui manquait pour vider l'arsenal, il résolut d'employer à ce travail les bras innombrables de la multitude. A cela^ il voyait un double avantage : mettre les armes hors de la portée de l'ennemi et dans les mains du peuple. Toutefois, avant de livrer ce vaste dépôt au pillage, il voulut sonder l'opinion. Il organisa donc une manifestation patriotique et religieuse dont un témoin oculaire a consigné la vive impression. Laissons la parole à l'archiprêtre Vassili Mikhaïlovitch, qui était à cette époque un jeune gars de seize ans.
Tout Moscou avait été convoqué au pied <le la tour d'Ivan pour entendre une allocution du vieux métropolite Platon. Une tribune élevée à la bâte était déjà décorée des icônes miraculeuses les plus en renom, ce On attendait avec une impatience croissante l'apparition du métropolite. Enfin ses chevaux noirs se montrèrent sous la porte de Saint-Nicolas. Tout le monde se découvrit. Platon se montra aux fenêtres de sa voiture et bénit le peuple de sa main tremblante. Derrière lui venait en ca-
lèche le comte Eostopchine. La foule courait derrière les équipages. Quand ils s'arrêtèrent sur la place du Miracle, le métropolite sortit de sa voiture, aidé de deux diacres qui le conduisirent, en le soutenant, à la tribune.
Le général-gouverneur se tint derrière lui.
Platon était en manteau violet et en klobouque blanche (*). La frayeur se peignait sur le^pâle visage du vieillard. Après la prière, à laquelle il prit part en qualité d'officiant, un diacre se tint debout à ses côtés pour parler en son nom, car Platon n'avait pas la force dé faire entendre sa voix. Le pasteur suppliait le peuple de ne pas s'agiter, de se soumettre à la volonté de Dieu, d'avoir confiance en ses chefs, et promettait de prier pour lui. Pendant ce discours, le métropolite pleurait. Son aspect vénérable, ses larmes, ce discours prononcé par la bouche d'un autre, agirent fortement sur la foule ; on n'entendait de toutes parts que des sanglots. — Monseigneur désire savoir,
(*) Bonnet cyUndrique à F usage du clergé régulier, noir pour les moines, blanc pour les prélats.
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continue le diacre, si vraiment il a réussi à vous persuader. Que ceux qui promettent d'obéir se mettent à genoux. — Tout le monde s'agenouilla. Le vieillard fit le signe de la croix sur toutes ces têtes inclinées devant lui ; alors le comte Rostopchine s'avança, se tourna à son tour vers la multitude et dit : — Puisque vous vous êtes soumis de si bon gré à la volonté de l'empereur et à la voix du vénérable pontife, je viens vous annoncer la faveur de Sa Majesté. Pour preuve qu'on ne vous livrera pas désarmés à Tennemi, elle vous permet de piller l'arsenal : votre salut sera dans vos mains. — Merci ! que Dieu donne au tsar de longues années ! s'écria le peuple d'une voix de tonnerre. — Mais, continua Eostopchine, on vous donne les armes à une condition : c'est que l'enlèvement se fera en bon ordre ; vous entrerez par la porte de Saint-Nicolas, vous sortirez par celle de la Trinité; je vais faire ouvrir l'arsenal. — Sur un signe du comte, sa calèche et le carrosse du métropolite s'avancèrent vers la tribune; chacun monta dans son équipage. La foule,
après avoir reconduit Platon, revint chercher les armes. Déjà l'arsenal était ouvert; on avait posé des sentinelles aux portes de Saint- Nicolas et de la Trinité. Le pillage dura plusieurs jours dans un ordre parfait ; quelquesuns prirent autant de sabres et de fusils qu'ils en pouvaient porter. Une grande partie des fusils n'avaient pas de chiens, les sabres étaient rouilles, en outre personne n'avait de poudre ; mais on ne prit pas garde à ces inconvénients. »
Rostopchine, plusieurs jours avant la bataille, avait fait placarder une proclamation oii il répondait « sur sa vie que l'ennemi n'entrerait pas à Moscou ». Même après Borodino, quand les blessés de l'armée russe encombraient déjà la capitale, il affichait un extrait du rapport de Koutouzof, où le généralissime déclarait que la bataille avait été chaude et sanglante, mais qu'il avait conservé ses positions, et que la lutte allait recommencer.
Koutouzof trompa tout le monde en cette occasion : le tsar, la nation, Rostopchine luimême. Quand le gouverneur de Moscou fut
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détrompé, son exaspération fut grande. « Ma-
jesté, écrivit-il à l'empereur Alexandre, la conduite de Koutouzof décide du sort de la capitale et de tout l'empire. » Paroles à double sens auxquelles l'événement allait donner un terrible commentaire I Déjà Rostopchine, qui jusqu'alors avait modéré le mouvement d'émigration, invitait tout le monde à partir ; lui-même suivit l'armée. Wolzogen vit avec étonnement le défilé des pompes de Moscou que le gouverneur emmenait avec lui. Rostopehine, interrogé par lui, répondit simplement : «J'ai de bonnes raisons pour cela. »
Mais combien d'habitants auxquels, dans les quartiers reculés de cette ville immense, les dernières nouvelles n'étaient point parvenues ! Ils avaient bien vu passer les débris de Koutouzof; mais était-il possible que la Russie ne fût pas victorieuse ? Pouvait-on imaginer sans impiété que Moscou, que le Kremlin, que les cendres des tsars et les reliques des saints fussent abandonnés à la merci des païens?
Pouvait-on oublier les affirmations triomphantes du gouverneur et calomnier les sen-
timents paternels d'Alexandre pour ses fidèles Moscovites ? Les pauvres gens se repaissaient des plus étranges illusions, comme il arrive toujours dans les situations désespérées. A Berlin en 1806, quand apparurent sur la route de Brandebourg les uniformes verts de la garde impériale, beaucoup de Prussiens coururent les saluer : ils croyaient que c'étaient les Suédois qui venaient à leur aide. Dans plusieurs de nos cités françaises, pendant la dernière guerre, le peuple a cru entendre de l'autre côté des lignes ennemies la marche d'une armée de secours : tantôt c'était tel ou tel général français, tantôt les Italiens ou Abd-el-Kader.
Les Moscovites s'étaient imaginé, on ne sait sur quel fondement, que c'étaient les Anglais et les Suédois qui allaient entrer dans la capitale sur les pas de l'armée russe. Le 14 septembre 1812, ils apercevaient bien, du haut Jes collines de Moscou, briller dans la plaine les casques et les baïonnettes, se déployer les étendards, et sur la route poudreuse les régiments succéder aux régiments; mais ils se
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couchèrent le soir à demi tranquilles sur leun grabats, tâchant de se persuader qu'ils pourraient le lendemain faire fête à leurs alliés. Quelques-uns furent désabusés plus tôt. Des gens accouraient effarés de la banlieue ou des quartiers occidentaux, annonçant que les soldats inconnus pillaient les maisons et donnaient la chasse aux poules : « En voilà des alliés ! »
Parmi les habitants de Moscou qui éprouvèrent le plus tardif et le plus violent désappointement fut le mari d'Hélène Alexiéevna Pokhorski; il était alors diacre d'une petite église dé la Yakimanka. C'était un homme « assez instruit, qui aimait à composer des sermons et qui au besoin savait tourner une épitaphe en vers. D'un caractère sévère, taciturne, obstiné, il se faisait redouter même de sa jeune femme. Sa confiance en son Dieu et en son tsar, dans le gouverneur de Moscou et dans tout ce qui tenait à l'administration, fut ce jour-là cruellement déçue. Plusieurs fois Hélène avait essayé de lui insinuer que Napoléon pourrait bien arriver; mais il levait dédai-
gneusement les épaules en montrant l'affiche de Kostopchine, qui contenait ces mots : « Je réponds sur ma vie... » Parole de gouverneur, c'était pour lui parole d'Évangile. Ce qui était officiel devenait article de foi.
« Un jour, raconte Hélène, j'étais assise sous ma fenêtre et je tricotais un bas. Soudain accourt la femme du sacristain. — Mère, me dit-elle, les gamins disent que Bonaparter est arrivé à la barrière de Dragomilof et à celle de Kalouga. — Je laissai tomber mon tricot, et je me mis à crier : — Dmitri Vlasiitch, entends-tu? — Mon mari était assis dans la chambre voisine et il écrivait. M'entendant crier, il demanda : — Qu'est-ce qu'il y a donc, l«\-bas ? — Il y a, répondis-je, que Bonaparte est arrivé; c'est la femme du sacristain qui le dit. — Il se mit à rire. — Quelle sotte femme tu fais ! Tu crois la femme du sacristain et tu ne veux croire le général-gouverneur.
Voici l'affiche du comte ; je te 'l'ai lue, n'estce pas ? Va donc ; tu ferais mieux de faire préparer le samovar. En attendant, laisse-moi. J'écris mon sermon.
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« J'apporte le thé. . . Tout à coup on entendî des cris dans la rue : le père diacre se mit îI la fenêtre, regarda; puis il posa sa tasse di thé sur la table. Je vis que les mains lui trem blaient et je le considérai : il était pâle comme si on l'eût enfariné. Je lui dis : — Mon bon père, qu'as-tu donc ? — Sa langue était pour ainsi dire collée au palais; il murmura seulement : — Les Français!.. — et s'assît. Je lui donnai de l'eau, et commençai à lui dire qu'il ne faut désespérer de rien, que Dieu est plein de miséricorde. Il se taisait toujours; peu à peu il revint à lui, et son- visage reprit couleur. Ensuite il se leva, saisit l'affiche de Rostopchine, la déchira en mille pièces, retourna à la fenêtre, y resta immobile, comme s'il était mort. Et moi, j'avais une telle peur que je n'osais lui adresser la parole. »
Les autres Moscovites avaient su concilier les illusions avec une certaine dose de prudence. Tout en espérant la victoire ou se préparant à recevoir des alliés, ils avaient eu soin de mettre en lieu sûr tout ce qu'ils possédaient. Ici les religieux emballaient les vases sacrés
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et les ornements de leurs églises; ils cachaient ensuite leur trésor sous la dalle de quelque chapelle ou dans l'espace compris entre la voûte et le toit, quelques-uns imaginèrent de profiter d'un enterrement pour ensevelir leurs coffres précieux sous le cercueil du mort.
Ailleurs un couple de bonnes vieilles gens soulevaient mystérieusement une des grumes, de sapin qui formaient le plancher de leur isba, creusaient un trou dans la terre, y enfouissaient leur avoir, remettaient la planche et se frottaient les mains à l'idée du bon tour qu'ils jouaient au Français. Presque tous les ménages russes ont de ces grands coffres, peints en rouge ou recouverts de plaques métalliques, comme on en voit dans les musées ou dans la maison historique des boïars Romanof. Cela sert à la fois pour s'asseoir et pour serrer les effets. La forme en est la même aujourd'hui qu'au xvi* siècle. Chacun donc y entassait son argent, sa vaisselle plate, ses images domestiques à garnitures dorées, le linge, les, fourrures, les vêtements des bons jours, les vieux habits de noce; mais les pillards — et les pillards de
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la première heure furent surtout des Russei — devaient lutter d'ingéniosité avec les paui vres gens, fureter partout, bojiileverser lei jardins, soulever les planchers, sonder lei murs, répandre de Teau sur le sol battu deî caves. L'incendie à son tour allait tromper leî espérances des propriétaires et celles des pillards.
D'autres, n'ayant confiance ni dans Moscou ni dans les Moscovites, chargeaient leurs effets sur des voitures; on déménageait dans les églises, dans les édifices de la couronne, dans les hôtels des grands, dans les isbds des pauvres. Calèches de Vienne et de Paris, télègues de paysans, lourds fourgons d'équipages, légères drochkis , roulaient comme un torrent par les rues de Moscou et s'écoulaient vers les barrières.
Cependant il n'était pas toujours facile de partir; à un certain moment, on requérait pour le service du gouvernement les chevaux et les véhicules qui se montraient dans la rue. Les gens du peuple attendaient, enfermés dans la cour de leur petite maison, avec leur
charrette tout attelée, que la nuit tombât.
S'ils craignaient pour leurs télègues la mainmise des employés, les beaux équipages avaient à compter avec les instincts démagogiques qui se manifestaient dans une partie du peuple de Moscou. Installés aux barrières, une nuée de mougiks, dedvorovies(^) sans maître, de serfs accourus des campagnes voisines, arrêtaient et visitaient les calèches. Les femmes, ils les laissaient passer ; mais ils retenaient les hommes. Alors des seigneurs se déguisèrent en femmes et dissimulèrent leurs favoris dans une mentonnière qu'on expliquait par un mal de dents.
Les scènes les plus curieuses venaient égayer le lamentable défilé de cette population. Une dame accompagnée d'un de ses parents habillé en femme arrive à la barrière. « Où allez-vous? demande la foule. — Chez nous, dans nos terres, répond la dame. — Entendez- vous ? murmure le peuple , cela saute aux yeux : ils désertent tous Moscou.
(*) Ser£s domestiques.
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On voit bien qu'ils veulent la livrer au pillage de Fennemi. — Bonnes gens, reprend la dame , vous le voyez, nous ne sommes que des femmes, nous ne pouvons être d'aucune utilité. — Eh bienl nous ne vous retenons pas, . . . laissez-nous ceux-ci, — et ils montraient le cocher et le laquais. — Mais, ditelle, je ne puis vous donner mon cocher!
Qui conduira la voiture? — Cela ne nous regarde pas , montez vous-même sur le siège.
Nous, nous gardons ces deux gaillards. — Et ils entouraient la calèche. Soudain le cocher fouetta son attelage, la foule s'ouvrit de force ; les quatre chevaux vigoureux emportèrent au galop la dame vraie et la fausse dame. »
L'incendie commença presque aussitôt après l'entrée des Français. Un fait qui a frappé tous les témoins, c'est la rapidité avec laquelle se répandit l'incendie. Au commencement, les Eusses eux-mêmes ne se doutaient pas de ce qui les attendait. Le feu éclatait ici ou là; mais n'avait-on jamais vu d'incendie à Moscou? Ils ne tardèrent pas à remarquer des
choses suspectes, ce Quand les incendies commencèrent, raconte le serf des Soïmonof, nous eûmes une belle peur. On disait que c'étaient les nôtres qui brûlaient Moscou pour en chasser Bonaparte. Est-ce vrai ? est-ce faux ? Je n'en sais rien; ce que je sais, c'est que ce sont bien eux qui mirent le feu à notre maison.
L'incendie était encore bien loin de nous lorsque tout à coup notre maison flamba à l'extérieur. Par bonheur. Ton s'en aperçut à temps, et on réussit à l'éteindre. x)
Partout les maisons embrasées s'écroulaient en faisant jaillir des tourbillons de fumée et d'étincelles; les glacières, les pièces d'eau et les puits se desséchaient sous l'action du feu. Les plaques de tôle qui recouvraient les maisons, subitement dilatées par la chaleur, s arrachaient de leurs ferrements avec une force de projection formidable et franchissaient parfois toute la largeur de la Moscova. On était perdu si l'on s'aventurait dans certaines rues : entre les deux lignes de maisons en flammes, la respiration manquait; on était aveuglé par la fumée ou les cendres, ou accablé par une
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pluie de débris. On vit de pauvres femmes s'affaisser sur le pavé brûlant et se trouver aussitôt ensevelies sous les cendres et les tisons.
« Nous tournâmes vers Saint- Jean -le - Précurseur, dit le même narrateur, mais la frayeur nous avait mis hors de nous. Les poutres embrasées roulaient au milieu de la rue ; c'était comme une pluie de flammèches; les plaques de fer dégringolaient des toits ; une chaleur à ne pas pouvoir respirer; le pavé était rouge et brûlait les pieds. Quand nous arrivâmes près de l'église Saint-Jean , le clocher était déjà en flammes : la cloche s'en arracha et tomba avec fracas auprès de nous.
Nous, les enfants, nous poussions des hurlements d'épouvante. Je ne puis vous raconter en quel état j'étais : il me sembla d'abord que la chute de cette cloche m'avait écrasé. Notre cheval prit frayeur et se mit à renifler et à faire des sauts de côté. Quelqu'un dit : — Si nous retournions? — Mon père répondit : — Non ! il vaut toujours mieux aller en avant.
En l'honneur de quel saint revenir en arrière ?
— Comment nous pûmes avancer, c'est ce qu'aujourd'hui encore je ne peux pas comprendre. »