‹ Français et russes: Moscou et Sévastopol, 1812-1854Chapitre 25 sur 51 · LES FRANÇAIS ET LEURS ALLIÉS A MOSCOU · texte numérisé non relu

LES FRANÇAIS ET LEURS ALLIÉS A MOSCOU

Cependant les Français étaient entrés dans Moscou. Le premier mot de Napoléon à Mortier, qu'il nomma gouverneur de la ville^ ftit celui-ci : « Surtout point de pillage 1 vous m'en répondez sur votre tête. Défendez Moscou envers et contre tous. 3> Le sentiment qui dominait alors parmi les soldats , c'était l'orgueil de la victoire , la contemplation de leur propre conquête, le désir de se concilier l'admiration du monde et le respect des vaincus ; bientôt ce point d'honneur tomba. Exaspérés par la façon dont ils se voyaient reçus à Moscou, furieux de ce qu'ils appelaient le vandalisme des Russes, mis en danger par l'incendie et les explosions, ils suivirent l'impulsion et l'exemple.

Les 100,000 hommes qui firent leur entrée

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à Moscou étaient pourtant des troupes d'élite; mais ils arrivaient affamés au terme de leur aventureuse expédition. Les premiers jours, on les voyait rôder par la ville, cherchant un morceau de pain et un peu de vin. L'incendie ne leur avait laissé que de précaires ressources dans les celliers des maisons et dans les sous-sols des marchés. Ces provisions s'épuisèrent bientôt, et la Grande Armée sentit la fiiim. Les chiens, qui étaient revenus en grand nombre se lamenter sur les ruines des maisons de leurs maîtres, furent bientôt traqués comme un gibier de prix. Les uniformes tombaient déjà en lambeaux, et le climat russe commençait à faire sentir ses rigueurs. Peut-on faire un crime à de pauvres soldats, mal vêtus et mourant de faim , d'avoir arraché à d'autres un morceau de pain, de l'argent, du linge ou une peau de mouton ? Point d'intendance qui pût leur distribuer des vivres; il fallait prendre ou périr. Que les armées qui, dans des circonstances infiniment meilleures, ont su conserver les mains nettes, leur jettent la première pierre !

Une armée ne s'abstient de pillage et de maraude que lorsqu'elle est contenue par une forte discipline et que chaque soldat se trouve sous Tœil de ses chefs. C'est un résultat qu'il eût été facile d'obtenir si Moscou fût restée intacte. Napoléon se fût établi au Kremlin, les généraux dans les hôtels des nobles, les soldats dans les casernes ou dans les maisons des particuliers ; on eût pu maintenir Tordre dans les chambrées, et les caporaux d'ordinaire eussent régulièrement pourvu à l'entretien des hommes. L'incendie de Moscou mit les troupes françaises dans une situation bien différente. Napoléon était obligé de se retirer au parc de Pétrovski avec une partie de son état-major; les commandants se logèrent où ils purent, les soldats se dispersèrent parmi les ruines. La surveillance devenait impossible. Tout ce que pouvaient, faire les chefs, c'était d'ordonner un certain nombre d'appels par jour, de consigner rigoureusement les hommes pour la nuit, de protéger les habitations qui se trouvaient dans un certain rayon de leur quartier , de répri-

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mer les actes de pillage qui se passaient sous leurs yeux.

Ce devoir , les témoignages du peuple russe constatent unanimement qu'ils le remplirent.

« Quand nous arrivâmes au pont de la Taousa, raconte Vassili Ermolaévitch , un soldat prit à ma mère son mouchoir de dessus la tête et se mit à fouiller dans notre télègue. Ma mère poussa un cri d'eflFroi : heureusement pour elle, un officier vint à passer. Était-ce un colonel ou quelque autre? En tout cas, c'était un chef, car il cria aussitôt après le soldat, attrapa le fouet qui était tombé sur le pavé et lui en donna une volée. Il lui reprit le mouchoir, le rendit à ma mère, puis, en agitant la main, nous dit : — AU! — Nous le saluâmes tous , et nous poursuivîmes notre chemin. t>

En définitive, les hommes étaient abandonnés à eux-mêmes; il faut reconnaître que dans un tel relâchement de la discipline , sous le coup d'une telle déception causée par l'incendie , parmi tant de provocations d'une population au moins en partie hostile , ils ont en

somme montré des ménagements et de Thilmanité pour les vaincus. L'exemple du pillage leur avait été malheureusement donné par les nationaux eux-mêmes, qui, aussitôt après le départ de Koutouzof, avaient commencé à dévaliser les hôtels des grands, ce Les domestiques serfs, dit Wolzogen, se mettaient à incendier les maisons de leurs propres maîtres afin de les saccager avec plus de facilité. y>

D'ailleurs, au milieu de ces actes que la néœssité rend excusables , il y a une distinction à faire entre les diverses nations qui constituaient la Grande Armée. Elle ne se composait que pour moitié de Français : au Kremlin , outre la garde impériale , se trouvaient notamment des Prussiens; dans les quartiers compris entre les routes de Saint- Pétersbourg et de Smolensk était établie Farmée du prince Eugène, formée surtout dltaliens et de Bavarois ; entre les routes de Smolensk et de Kalouga, Davout, qui avait sous ses ordres les Polonais, les Saxons» les Westphaliens ; entre celles de Eiazan et de

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Wladimir, Ney, qui avait des régiments wurtembergeois, etc.

Il y avait là des Illyriens, des Croates, des Dalmates, des Portugais, des Espagnols, des Napolitains, des Autrichiens, des Hessois, des Mecklembourgeois, des Badois, des Allemands de Berg et des villes hanséatiques (*).

Le témoignage du général de Wolzogen, alors présent à Moscou, mérite d'être reproduit. «Je dois, dit-il, rendre hommage à la vérité et déclarer que, de tous les peuples qui composaient l'armée d'invasion, les Français se montrèrent les moins acharnés au pillage. La justice seule m'arrache cet aveu, car j'ai sucé avec le lait, pendant la guerre de Sept ans, la haine des Français, et je n'ai jamais pu les souffrir. Ils ne dérobaient rien que pour satisfaire aux nécessités de la vie et ne prenaient en général ni or, ni argent, ni

(*) Voir dans V Itinéraire de V Empereur Napoléon pendant la campagne de 1812, par le baron Denniée, Paris, 1842, p. 183, la récapitulation de l'effectif de la Grande Armée, avec indication des nationalités, au 1^' juin 1812 : 355,193 Français et 322,167 étrangers.

bijoux, pas même des montres^ à moins qu'ils ne fussent pressés par le besoin. Il n'en était pas de même des Bavarois et des Polonais, qui ne laissaient rien après eux , s'emparaient des objets de la plus petite valeur et détruisaient tout. Les Wurtembergeois ne tardèrent pas à les imiter; ce furent eux qui imaginèrent de déterrer les cadavres (*) ; faisant le mal pour le seul plaisir du mal/ ils brisaient ce qu'ils ne pouvaient emporter et dont ils n'espéraient pas de débit ... Les Français ne commettaient point de dégâts inutiles. Leur politesse se manifestait au milieu même de leurs excès, et souvent elle présentait de bizarres contrastes...' Je déclare, pour rendre hommage à la vérité, que personne n'a reproché soit aux généraux, soit aux maréchaux, soit k Buonaparle lui-même, d'ayoir détourné la moindre chose pour leur compte personnel. > «

Les Allemands de la confédération du Rhin, à la bravoure desquels les bulletins impériaux

(*) n s'agît probablement d'une tentative de profanation sur les tombeaux des tsars à Saint-Michel- Archange.

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savent rendre hommage, ne pouvaient cependant être aussi soucieux que les Français de l'honneur de la Grande Armée. Les Bavarois et les Wurtembergeois, contre lesquels Wolzogen porte ici témoignage, ont, dans toutes les campagnes de TEmpire, donné lieu aux mêmes plaintes. En tous pays, ce sont eux surtout qui se sont rendus coupables des excès que les armées allemandes, y compris les Bavarois et les Wurtembergeois, viennent de nous rendre au centuple. Dans les campagnes de 1806 et de 1807, ils dévastèrent tous les pays où les conduisit Jérôme Napoléon : la Thuringe, le royaume de Saxe, la Silésie prussienne, la Pologne (*). En 1809, les Bavarois méritent, par leurs pillages et leurs cruautés, les plus sanglants reproches de leurs propres généraux et des historiens allemands.

En 1812, dans la marche de la Grande Armée à travers la Prusse, la Pologne et la Eussie, on suit pour ainsi dire à la trace nos

(*) Voir dans mon Allemagne sous Napoléon J*', Paris, Didier, le chapitre intitulé : Nos Alliés de la confédération du Bhin dans la guerre de Prusse (1806-1807).

auxiliaires tudésques. A Thorn déjà, Napoléon ordonnait à Berthier de signifier à Davout que a la terreur et la désolation sont en Pologne par la conduite des Wurtembergeois, qu'il est tenu de mettre un terme à cette manière de faire, qu'il fasse mettre à Tordre le mécontentement de Sa Majesté contre les Wurtembergeois, et qu'il prenne les mesures les plus promptes pour que le pays ne soit pas dévasté, sans quoi nous allons nous trouver comme en Portugal*. » Ils avaient pourtant à leur tête le prince royal de Wurtemberg. Les remontrances n'y font rien. De Gumbinnen, Xapoléon adresse une lettre irritée à Davout : « J'ai supprimé la brigade wurtembergeoise et l'ai mise à l'ordre de l'armée, c'est-à-dire de l'Europe. J'ai fait écrire au prince royal qu'il courait risque d'avoir les plus graves désagréments s'il n'y mettait ordre ; mais de votre côté tâchez d'arrêter un des pillards pour l'envoyer au prévôt de l'armée, qui le fera fusiller. » Et plus d'une fois, au milieu du sac de Moscou, on entendra dire : ce Eh !

laissez donc ce bourgeois !.. Ce sont pourtant

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ces diables de Wurtembergeois ! » (Domergue.) Napoléon recevait aussi de fâcheux rapports sur les Bavarois ; on le voit par les mémoires de Gouvion Saint-Cyr.

Les habitants des campagnes russes, en se reportant à cette terrible époque, sont naturellement disposés à charger de tous ces désordres le nom français. Pouvaient-ils distinguer entre les idiomes et les uniformes des quatorze peuples qui marchaient sous T aigle impériale ? « On ne peut dire le contraire, racontent les habitants d'un village-fort maltraité par les maraudeurs, nous n'avons pas conservé d'eux un bon souvenir. Quelques-uns de ceux qui étaient restés à Moscou nous disaient que les Français étaient très-bons ; mais comment savoir si ceux qui nous pillaient étaient Français ou non ? Pour nous, ils étaient tous des Français, et rien que des Français. »

Au contraire, la distinction entre les fils de la vieille Gaule et les autres soldats de la Grande Armée revient constamment dans les récits des citadins, qui étaient mieux en position de se renseigner. « La première fois qu'ils

vinrent chez moi, raconte le petit marchand André Alexiéef, ils examinèrent la chambre et allèrent tout droit à l'image de la Protectrice, Ils lui enlevèrent son auréole et sa garniture d'argent. La mère leur fit des salutations et les pria d'épargner la sainte icône ; mais eux, ils poussèrent des cris et levèrent leurs sabres sur moi quand j'essayai aussi de les fléchir. Quant à mes pauvres petites sœurs, elles furent si eflfrayées qu'elles se sauvèrent et allèrent se cacher dans la cour. Seulement ce n'étaient .pas, ceux-là, de vrais Français. Les vrais Français, comme ils étaient bons ! Lorsqu il en venait, nous les reconnaissions tout de suite à leur parler et à leurs manières ; alors nous n'avions pas peur, parce que nous savions qu'ils avaient une conscience ; mais de leurs alliés, que Dieu nous garde I Nous les avions surnommés bezpardonnoe voïsko (l'armée sans merci), parce qu'avec eux rien n'y faisait, ni prières, ni larmes ; on disait même dans le peuple qu'ils étaient à l'épreuve des balles et que le diable les protégeait. Quand ce n'était pas en actions, c'était en paroles qu'ils

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VOUS outrageaient. On ne comprenait pas a qu'ils disaient, mais on sentait bien que c'étaient des insultes. Les Français ne se permettaient jamais de ces injures gratuites. »

c La Loubianka et les Miasnitskaïa, dit un autre témoin, étaient occupées par de vram Français, comme on les appelait dans le peuple. Nous n'en avons pas gardé un mauvais souvenir ; au contraire, presque tous les gens de ce temps-là assurent qu'ils se distinguaient de leurs alliés par leur bonté d'âme et leur douceur de cœur. On n'avait pas peur d'eux. »

On trouve également dans ces récits des témoignages honorables pour les Polonais, notamment pour un de leurs chefs qu'on appelle Zader, et qui logea au Diévltcài monastir. C'était, au dire des religieuses, ce un homme qui craignait le péché » , et qui protégeait de son mieux la parure de leurs églises. Nos alliés de la Vistule, en leur qualité de Slaves, n'avaient pas de peine à se faire entendre des Russes, et, quand on peut s'expliquer, on est plus disposé à se bien traiter.

Nos Français, comme ces Gaulois de l'an-

tiquité qui tiraient la barbe aux. sénateurs romains, se laissaient parfois aller à leur curiosité et à leur pétulance naturelle ; sans le vouloir, il leur arrivait de froisser les sentiments religieux des Moscovites ; il suffisait d'un mot ou d'une larme pour les ramener à de meilleurs sentiments.

ce Deux Français, raconte encore André Alexiéef, vinrent un jour chez moi. Le dîner n'avait rien de luxueux : de misérables choux que la maman avait fait bouillir, et des beignets d'orge cuits par elle ; mais nos hôtes ne se firent pas prier. Ils commençaient à souffrir, toutes leurs provisions étaient épuisées. Puis ils s'approchèrent de l'icône, dirent entre eux je ne sais quoi, et se mirent à rire en la montrant. L'un d'eux tira son sabre, et frappa la tsarine des cieux à l'œil droit. Aussitôt je me signai, je levai les mains au ciel, je leur montrai que c'était notre icône, que c'était devant elle que nous faisions notre prière. La mère pleurait amèrement. Ils me regardèrent, puis regardèrent la bonne femme, et, quand ils virent qu'elle pleurait, ils dirent : Pardone! et s'en

allèrent. Voilà ce que j'appelle de la conscience. »

Comment nos pauvres soldats, venus à Moscou du fond de la Bretagne et de TAuvergne, auraient-ils pu se rendre compte des sacrilèges qu'ils commettaient tous les jours dans les églises grecques ? Plus d'une fois on les vit suivre avec une vive curiosité la longue et dramatique liturgie orthodoxe. Ils se comportaient décemment, le shako à la main, dévorant des yeux ce spectacle inconnu, ces promenades répétées du prêtre par les portes de V iconostase^ se poussant seulement du coude et échangeant de temps à autre des sourires et des chuchotements ; mais, quand ils trouvaient l'église déserte, ils y faisaient leur ménage comme dans une maison ordinaire.

Les Moscovites eux-mêmes s'étaient réfugiés après l'incendie dans les temples de pierre qui avaient échappé au désastre. Qui songerait à reprocher aux malheureux vainqueurs, pas plus qu'aux malheureux vaincus, cette profanation involontaire?

e: Ils se couchaient dans le sanctuaire, nous

dit une religieuse, ils mangeaient sur l'autel. Dans l'église de l'hôpital, il y avait une grande icône, représentant les apparitions de la mère de Dieu, peinte sur bois et sans garniture ; une de nos vieilles l'avait achetée de ses propres deniers et en avait fait don à l'église (*; . LesTrançais l'avaient détachée de la muraille et s'en servaient en guise de table. Quand la donatrice vît qu'ils mettaient leurs shakos et qu'ils déposaient leurs sabres sur son icône^. elle se mit à crier : — Boje mot! Boje mot! (Mon Dieu! mon Dieu! ), qu'ont-ils fait, les païens ! — Us l'entendirent, mais je ne sais s'ils comprirent. Ce que je sais, c'est qu'ils se mirent à la contrefaire; depuis ce jour, chaque fois qu'ils la rencontraient, ils s'amusaient à crier : Bozi mo! Bozi mo! Nous étions extrêmement affligées de voir qu'ils n'avaient aucun respect pour nos églises, et notre père aumônier nous disait: — Quel respect voulez-vous qu'ils aient pour des églises changées en habitations ? S'ils pèchent par ignorance. Dieu leur par-

(') Cette image existe encore : en 1874 on me Ta fait remarquer au Diévitckt Monastir.

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donnera^ car ils n'ont pas profané volontairement les choses saintes. »

Dans tous ces récits, on voit bien les soldats de 1812 débarrasser les sanctuaires orthodoxes de leurs ornements superflus, fouiller dans les coffres et les tiroirs de meubles, échanger leurs vieilles bottes contre les chaussures dont ils dépouillaient parfois Thabitant, retrouver ce qui n'était pas perdu, s'asseoir à des tables cil ils n'étaient pas invités ; mais on ne parle pas de violences à Tégard des femmes. Plus d'une fois sans doute ils installèrent avec eux, même dans les cellules que de respectables religieuses avaient dû leur céder, ou de bonnes amies qu'ils avaient amenées d'Allemagne, ou des beautés faciles recueillies dans les rues de Moscou, ou de jolies modistes et actrices françaises recrutées au Pont-des-Maréchaux. Ces mamzelles^ comme les appellent nos récits, scandalisaient les vieilles nonnes et intriguaient très-fort les jeunes. Celles-ci étudiaient curieusement par la fenêtre de leurs cellules cette espèce inconnue de femmes; mais les vieilles, quand elles jetaient par hasard les

yeux du côté où les Français avaient leurs quartiers, crachaient de dégoût, et se retiraient les larmes aux yeux, murmurant des prières.

On sait que Napoléon était impitoyable pour certains attentats. Un témoin russe, cité par Domergue, rapport^ que deux soldats français, arrêtés pour un crime de ce genre, furent immédiatement traduits devant un conseil de guerre et fusillés une demi-heure après.

« Un matin, ajoute le narrateur, je vis quelques soldats qui entraînaient des jeunes filles dans l'angle d'une église... Quelque douteux que fôt le succès de ma démarche, je m'approchai néanmoins pour faire entendre raison à ces furieux ; mais quel fut mon étonnement !

Ils dépouillaient tout simplement ces villageoises de leurs chaussures, et cela avec toute la décence conven&ble. Elles riaient en s'en allant et disaient : — Si nous avions su que ce fût pour nos voïloks* nous les aurions donnés de bonne volonté. »

On eut d'abord partout une peur extrême des Français. Les serfs de la maison Vsévolojski, par exemple, laissés seuls à la garde de

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rhôtel, s'étaient empressés, après une délibération en règle, de prendre des pioches et des pelles; ils allèrent creuser dans le jardin des espèces de terriers où ils cachèrent leurs femmes et leurs enfants. Les Français en arrivant ne trouvèrent que des hommes, tout à fait comme dans les Dragons de Villars. La nuit, les pauvres domestiques se glissaient comme des ombres dans le jardin, partant à leurs familles, qui les attendaient dans les angoisses et les larmes, de grandes terrines pleines de soupe et d'autres provisions. Quelques jours leur suffirent pour s'assurer que les Français ce ne faisaient de mal à personne y>.

Dans le récit de l'occupation du Diévitchi Monastir par les Français, on voit quelles terreurs inspire aux pauvres religieuses la première apparition des soldats ennemis :

ce Quand, du haut des murs du couvent, nous regardâmes dans le Champ-des-Demoiselles qui retentissait de clameurs, nous faillîmes mourir de peur. Devant la porte du monastère, une masse de soldats. Il devait y en avoir tout un régiment et ils traînaient

deux canons. Nous le voyons bien, notre perte est certaine. L'une pleure, l'autre se jette à genoux et prie. Au même instant accourt un de nos gardiens ; il crie : — Père aumônier ! Mère trésorière ! ordonnez d'ouvrir la porte au plus tôt : un Français a dressé une échelle à l'extérieur de la muraille, il est descendu ici le long d'une corde. Il agite les bras et fait signe que si l'on n'ouvre pas, ils vont enfoncer à coups de canon. Le voilà, le païen; il vient derrière moi. — Notre père aumônier dit : — Ouvrez de suite 1 — On alla chercher les clefs, et la trésorière ordonna à toutes les jeunes religieuses de courir au plus vite à la cellule de la mère abbesse et de s'y enfermer. Pendant que tout était en l'air chez nous, accourt un autre garde, — on l'appelait Théodore : — Qu'on me donne un épieu ! Je vais leur courir sus comme à des ours. Quand je n'en tuerais qu'un ! — Le père lui dit : — Ne t'en avise pas I Tu attirerais sur nous de plus grands malheurs. Attendons ce que Dieu nous réserve.

« Nous courûmes toutes à la cellule de la

mère igoumène.f Pendant ce temps, on ouvrait les portes, et trois des ennemis entrèrent.

L'archiprêtre les reçut, assisté de la trésorière et de deux vieilles religieuses. Il leur demanda en latin ce qu'ils voulaient. Celui qui les commandait (on l'appelait Zader) voulut savoir qui habitait ici. — C'est ici un monastère, dit le père, et il n'y habite que des religieuses ; moi, je suis le prêtre du couvent.

— Zader lui dit : — Votre couvent avec ses tours ressemble à une forteresse, pan pastor (*) ,

— et dans la suite il l'appela toujours pan pastor, — et nous nous disposions à le canonner ; il est heureux que vous ayez ouvert la porte. — Il ordonna qu'on lui fît visiter le monastère. Le père, la trésor ière et les deux vieilles religieuses le conduisirent tout visiter.

ce Les ennemis examinèrent le monastère et sortirent. Le père les reconduisit, revint vers nous et nous dit : — Ils veulent loger un régiment dans le monastère. On ne peut savoir à quelles épreuves le Seigneur nous destine.

(*) Monsieur le pasteur.

La mort peut nous assaillir à Timproviste. Ne faut-il pas nous munir des sacrements ? — Nous voulons bien, père, lui répondons-nous; et alors à la volonté de Dieu ! — Bien ! dit-il. Toutefois, nous ne pouvons faire maintenant la cérémonie ; mais que chacune de vous lise en particulier l'office et se mette en prières ; demain je dirai la messe à Féglise principale. (( Il se retira et nous nous préparâmes.

C'était un moment terrible, car chacune de nous pensait que, pour la dernière fois peutêtre, le Seigneur nous permettait de participer aux saints mystères. Nous entendîmes matines à la cathédrale. Après Toffice, le père s'avança vers nous et dit : — Les moments sont précieux; je n'ai pas le temps maintenant de vous entendre toutes en confession ; mais confessez vous-mêmes vos péchés devant le Seigneur !

11 accueillera votre repentir et moi je. prierai avec vous.

< Il se mit à genoux devant la Porte Royale (*), et nous toutes derrière lui. Dans

(') On sait que le chœur d'une église russe est séparé

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l'église on n'entendait que des sanglots. Après sa prière, il se leva, se tourna vers nous, étendit sa bénédiction sur nous toutes en disant :

— Vos péchés vous sont remis ; allez en paix.

— Puis il nous ordonna de nous réunir dans réglise de l'hôpital, dédiée à saint Âmbroise de Milan. C'est là qu'il voulait célébrer la messe, parce que cette église est petite et basse, et que si les ennemis venaient au monastère pendant la liturgie, il était probable qu'ils iraient d'abord aux autres temples, qui attiraient plutôt les regards. Il faisait sombre dans l'église; il ne brûlait de cierges que ce qui était indispensable, et pendant cette messe il s'éleva sans doute vers Dieu moins de prières et d'oraisons que de larmes. Nous communiâmes toutes et nous sortîmes de l'église avec les yeux rougis par les pleurs. »

Dans les couvents surtout, les vieilles religieuses tremblaient pour la vertu de leurs

de la nef par une sorte de muraille ou de cloison, surchargée d'images, qu'on appelle Viconostdse et dans laquelle s'ouvrent trois portes : celle du milieu s'appelle la Porte Royale.

jeunes sœurs. Ces dernières ne leur rendaient pas la tâche facile. Partagées entre la terreur et la curiosité, elles se pressaient aux fenêtres des cellules où on les avait enfermées, ou grimpaient sur les toits pour apercevoir les uniformes et les épaulettes. Écoutons la confes^on d'une jeune curieuse de 1812, aujourd'hui r octogénaire Antonine :

« On nous avait toutes entassées dans la même chambre, et par les petites fenêtres nous voyions les trois officiers passer et repasser avec notre aumônier, notre trésorière et deux vieilles religieuses. Puis ils allèrent de l'autre côté de réglise; là on ne pouvait vraiment plus les voir. Nous fûmes prises d'une envie démesurée de regarder ce qu'ils faisaient là. Nous nous décidons à sortir et à regarder ; nous ouvrons la porte, nous nous avançons à la queue-au-loup, l'une derrière Tautre. Une des vieilles- nous aperçoit et court à nous. C'était une bonne personne, mais comme elle était grondeuse ! — Ou allez-vous? s'écria-t-elle. Voulez-vous bien rentrer 1 Et tout de suite I Ah I vous êtes friandes de regarder les militaires ?

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Voyez les eflFrontées ! voyez comme ^Ues ont le teint allumé ! Vous devriez plutôt être pâles d'épouvante ! — Nous lui répondons : — Permettez, Axinia Nikitichna ! comment ne pas avoir les joues rouges ? Nous sommes serrées comme des harengs dans une caque. On ne peut vraiment plus respirer. Quand on trépasserait, on ne pourrait pâlir ici. — Mais elle nous rabroua encore plus, et nous enferma de nouveau dans la cellule. »

On inventait toute sorte de stratagèmes pour dérober aux regards profanes les minois des jeunes novices. Le Français, né malin, n'avait garde de s'y laisser prendre.

Quelquefois on essayait de les dissimuler dans quelque coin. « Au commencement, raconte Tune d'elles, nous les fuyions. Les jeunes surtout se cachaient d'eux. Nous étions une fois trois novices avec la trésorière Sara Nikolaévna, et, comme nous regardions par la fenêtre, nous vîmes le capitaine qui demeurait chez nous se diriger de notre côté... Ordinairement, quand il venait, nous toutes, les jeunes, nous nous cachions n'importe où; mais

cette fois pas moyen de s'enfuir... Sara Nikolaévna enleva aussitôt une planche du plancher ; il y avait là un caveau. Elle nous ordonna de nous y blottir. J'y entrai la première, une autre trouva place à la rigueur; mais la troisième n'y put jamais entrer.., Sara Nikolaévna lui mit aussitôt sur la tête son bonnet noir et lui couvrit le visage du voile noir. Le capitaine, au moment de passer, se douta de quelque chose. Il alla tout droit à elle, leva le voile, sourit et dit qu'elle était fort jolie. Par malheur, il y avait là un gamin de douze ans, , fils d'un gardien, qui bêtement se mit à dire : — Il y en a deux autres là-dessous qui sont encore plus jolies. — Et il montrait le plancher!... Sara Nikolaévna racontait plus tard qu'elle avait pensé mourir de peur; mais, grâce à Dieu, le Français ne comprit pas et passa son chemin. j>

Les anciennes imaginaient encore de cacher le visage et la chevelure des jeunes sous des linges tachés de sang, pour faire croire qu'elles étaient blessées, et lorsqu'une idée de ce genre venait à germer dans quelqu'une de ces vieilles

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têtes^ ce trait de génie semblait suffire à tous les cas. Alors on enveloppait de chiffons la figure de toutes les religieuses de dix-huit à trente-cinq ans. Les Français ne manquaient pas de trouver suspecte une épidémie qui se manifestait avec des caractères si particuliers. Moitié curiosité, moitié taquinerie, ils voulaient voir.

« Au commencement^ dit un autre témoin, quand les Français vinrent chez nous, les vieilles religieuses tinrent conseil au sujet des jeunes : elles résolurent de les coucher dans un lit, comme si elles eussent été malades. Ma mère coucha donc ma sœur et lui entoura la tête de mouchoirs, si bien qu'on ne lui voyait plus que le nez et les yeux. On étouffait dans la cellule ; ma pauvre sœur se mourait d'ennui. — Mère, disait-elle, permets au moins que je m'asseye près de la fenêtre. On ne me verra pas. — Ma mère répondait : -r- Dieu t'en préserve I Eeste couchée. Ils sont venus pour examiner les cellules ; bien sûr qu'ils entreront ici. Aie soin de fermer les yeux. — Au même moment, ils arrivèrent et se mirent à

egarder partout... Ils vinrent près de ma œur. Ma mère leur dit : — Elle bobo ! bobo !

h ! — et porta la main à sa tête pour leur aire entendre que ma sœur était sans conlaissance. Us se mirent à rire et dirent entre îux je ne sais quoi. Il y avait par hasard chez ions une religieuse qui comprenait le français, [uoiqu'elle fût de basse naissance ; mais elle ivait longtemps demeuré chez son maître.

SUe dit tout bas à ma sœur : — Attention, tfarie ! S'ils viennent te taquiner, ne bouge pas. Ils disent que c'est sans doute une farce lu'on leur fait, et que toutes les jeunes religieuses sont comme cela. — Un des Français ùpprocha en effet, et fit mine d'enlever les mouchoirs qui enveloppaient la tête de ma sœur. Elle resta immobile, comme si elle ne se fût aperçue de rien. Ma mère s'inclina levant eux et les pria de ne pas déranger une malade. Je ne sais s'ils la cturent vraiment, mais ils sortirent. »

Nicétas, dans son récit de la prise de Constantinople par les croisés de 1204, raconte que, fuyant avec sa femme et sa fille, il eut

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soin de barbouiller leurs visages de boue e1 de poussière, afin de cacher aux guerriers latins une dangereuse beauté. La même idée vint à l'esprit de nos duègnes de couvent.

« On avait imaginé aussi de barbouiller- de suie quelques-unes des jeunes. Un jour, de vieilles religieuses allèrent à la cave aux provisions et prirent avec elles trois de ces novices qui avaient le visage mâchuré, pour ne pas les laisser seules à la maison. Comme elles traversaient la cour, elles rencontrèrent dee Français qui les entourèrent, regardèrent les jeunes filles et se mirent à rire. Alors les vieilles commencèrent à cracher, pour leurs faire entendre que ces nonnes étaient sales et dégoûtantes. Il y avait là une cuve d'eau:

Tun des soldats courut chercher de Teau plein un puisoir et fit signe aux novices de se laver. Elles prirent peur et voulurent fuir. Les Français les rattrapèrent et se mirent en devoir de les débarbouiller. Les fillettes criaient, les vieilles criaient, et les Français riaient aux éclats. Quand ils les eurent bien lavées, ils commencèrent à leur faire des saints, pour

donnera comprendre combien ils les trouvaient belles. Ils ne leur faisaient aucun mal, et (lisaient toujours : — Jolie fille ! jolie fille! — Depuis ce temps, chaque fois qu'ils les rencontraient, ils riaient et faisaient des signes pour montrer comment elles étaient alors barbouillées. »

Il fallut peu de temps pour que les religieuses, comme les serves de la maison Vsévolojski, se rassurassent sur les intentions des conquérants. Les mamzelles à part, c'étaient des hôtes assez commodes. Les officiers vivaient en très-bonne intelligence avec les popes : ils finissaient par se faire comprendre d'eux en échangeant quelques mots de latin. Les aumôniers demandaient ordinairement la permission de recommencer à célébrer les oflSces pour les religieuses : leur demande était accueillie très-courtoisement; on leur accordait des sentinelles pour la durée de ToASce ; nos officiers fournissaient même de leur table le vin nécessaire pour la célébration de la messe orthodoxe.

Les simples soldats faisaient aussi (en tout honneur, bien entendu) bon ménage avec les

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nonnes. La première frayeur avait si bien disparu que quelques-unes s'amusaient à exercer leur patience. « Il y avait chez nous, dit une narratrice, une religieuse qui, toutes les fois qu'elle les rencontrait , les injuriait en face. Mais eux ne disaient rien. Un jour , elle alla au puits chercher de Teau ; un Français survint et voulut Taider à monter le seau.

Comme elle rari*angeal — Crois-tu, lui ditelle, que nous allons boire l'eau qu'auront touchée tes mains païennes? Va-t'en, maudit ! ou je vais te donner une douche. — Elle lui montrait le poing, et attrapait le seau à deux mains pour le lui verser sur la tête. Un autre se serait fâché; mais lui, il rit et s'en alla. »

Les religieuses condescendaient parfois à faire leur pain, à leur cuire des lepecheks, à raccommoder leurs vêtejnents, « et les Français payaient si bien I pas besoin de faire de prix avec eux ; on savait qu'ils étaient justes. » Il survenait parfois aussi de la brouille dans le ménage. « Il y avait chez nous une religieuse d'un certain âge. Depuis quelques an-

nées, elle avait perdu Tesprit, mais sa folie était paisible. Elle ne faisait de mal à personne, si bien que la mère igoumène (la supérieure) la gardait. Ceux qui ne la connaissaient pas ne pouvaient soupçonner qu'elle fat en démence; elle parlait si raisonnablement quelquefois I Les Français Tavaient prise en affection. Les autres religieuses les fuyaient; elle au contraire parut enchantée de les voir. Elle les accompagna dans tout le monastère, les conduisit dans toutes les églises, s'assit à la place réservée à la supérieure, leur dit

qu elle était Tigoumène et cent autres

contes; puis elle se mettait à chanter et à rire. Eux ne comprenaient pas ce qu'elle disait et sans doute ne savaient pas qu'elle n'avait plus sa tête à elle; ils l'aimaient pour sa bonne humeur. Elle riait, et ils riaient. Tout le monde tremblait qu'elle ne leur montrât le grrenier où étaient cachés les vases sacrés . . . I>ieu eut pitié de nous.

« Un Français apporta un jour une pièce d'étoffe et demanda si on ne pouvait pas lui en faire un pantalon. On appela la folle :

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elle dit qu'elle le ferait vite et bien. Le Français fut enchanté,, et apporta un pantalon pour modèle. Elle le prit en disant : — Demain, moussié, ce sera prêt. — Dès qu'il eut tourné le dos , elle prit le pantalon et la pièce d'étoffe, les coupa en menus morceaux qu'elle cacha. Le lendemain arriva le Français; elle lui apporta ce tas de chiffons tout en riant à mourir. L'autre prit fort mal la chose; il pensa sans doute qu'elle avait voulu se moquer de lui, et la battit d'importance. Depuis ils se raccommodèrent ; elle ne lui tint pas rancune, et continua, comme par le passé, à babiller et à rire avec les autres.

Les gens du peuple se louent également du caractère humain et ouvert de nos soldats.

Ceux-ci prenaient sans scrupule leurs provisions, mais il arriva souvent qu'ils les nourrissaient des leurs. Quelquefois ils les mettaient en réquisition pour les conduire à un marché ou porter des fardeaux; mais ils partageaient volontiers avec eux le fruit de leurs recherches. .

€ Mes Français, raconte un réquisitionné, le marchand Glotof, sondaient, sondaient toujours dans tout le Marché aux Oiseaux , et ne trouvaient rien. Ils ne purent prendre que ce qui était en vue. Ils mirent la main sur un petit baril de vodka (eau-de-vie), et nous remplîmes un sac de diverses provisions. Ils dirent alors : Alo ! (*) et je me mis à porter derrière eux toutes ces provisions . . . Pendant que nous marchions, ils parlaient tous de Bonaparte.

Ils montraient leur front et me faisaient signe que Napoléon... oh! oh! c'est-à-dire que Napoléon avait beaucoup dans la tête. Moi, j'allais toujours, et je pensais: — Quand il aurait plusieurs cervelles dans le crâne, avec quoi vous donnera-t-il à manger? Nos provisions tirent à leur fin , et je ne vois pas ce que vous avez apporté avec vous. Ce n'est pas avec sa tête qu'il vous nourrira. — Quand je leur eus porté leurs provisions, ils me donnerent, du sac même, un grand morceau de

(*) Alo ! revient souvent dans ces souvenirs. La langue russe n'a pas de son pour reproduire la prononciation nasale de allons.

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poisson salé ; ils me cassèrent du sucre , me versèrent du thé et m'offrirent de Teaude-vie. »

(( Une autre fois je leur portai des provisions à la Trinité, au Zouboff, chez le général Merlin, î^ous entrons ; ils étaient attablés, une grande compagnie. Pas de nappe sur la table, mais beaucoup de vins, beaucoup de plats.

On ne versait pas le vin dans les petits verres, mais dans les grands. La conversation était vive et bruyante : ce sont de si gais compagnons ! Quand nous entrâmes, ils se mirent à défaire le sac pourvoir ce que j'avais apporté. Il y avait là un esturgeon sec, du caviar pressé, vraiment délicieux. Ils me remercièrent beaucoup, et Tun d'eux me frappa sur Tépaule et se mit à couper T esturgeon et le caviar pour m'en donner. Moi, je leur fis des salutations, et je leur dis que j'avais peur qu'on ne m'enlevât en route leurs cadeaux. C'est ce qui arrivait très-souvent : vous aviez mis la main sur quelque chose de bon, vous le portiez à la maison, et en chemin de braves gens vous l'enlevaient. Ils se prirent à rire, et me don-

nèrent deux soldats pour m'escorter jusque chez moi. »

L'archiprêtre Polianski cite le trait suivant d'un oflScier français : « La femme d'un marchand qui avait son commerce au Marché des Orfèvres était sur le point d'accoucher quand les Français s'emparèrent de Moscou. Son mari mit toutes les marchandises dans une grande caisse, qu'il porta dans le jardin, avec l'intention de l'enfouir dans la terre; mais il n'en eut pas le temps. Les incendies commencèrent ; leur maison brûla une des premières. La jeune femme eut une telle frayeur qu'elle commença à ressentir les premières douleurs de Tenfantement. On put sauver un lit de plumes et un oreiller ; on les plaça sur la caisse qui se trouvait dans des broussailles et la pauvre femme accoucha dans le jardin. Cependant la maison voisine brûla également ; il n'en resta qu'une seule cl^ambre, ou plutôt un magasin du rez-de-chaussée; des voûtes massives l'avait protégé contre l'incendie. Un général ou un colonel français vint s'y établir avec deux soldats. De la fenêtre il vit cette

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femme malade et ce nouveau-né couchés à la belle étoile et envoya un interprète savoir par quel hasard *ils se trouvaient là. Celui qui servait d'interprète était un jeune garçon qui avait appris le métier de tailleur dans un magasin étranger et qui pouvait baragouiner un peu de français.

« Quand il eut fait la commission et rendu la réponse, le Français vint voir la malade et lui proposa de venir loger chez lui ; on partaserait la chambre en deux au moven d'un

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paravent. Le marchand et sa femme le remercièrent beaucoup ; cependant ils n'acceptèrent pas la proposition, parce qu'ils ne pouvaient se décider à laisser au pillage la caisse où était cachée leur fortune. Le Français insista et ajouta, les larmes aux yeux, qu'il avait aussi une jeune femme en couches et un nouveauné. Après qu'il se fut éloigné, la marchande dit à son mari : — Tu vois comme il est bon ; disons-lui notre secret; peut-être qu'il nous aidera à sauver notre avoir. — Il suivit ce conseil, alla trouver le Français et lui exposa l'affaire. Après avoir écouté, le Français ré-

poridit : — Je vous donnerai un de mes soldats, je puis vous répondre de lui. Il vous aidera à enfouir en terre votre fortune. Il faudra attendre la nuit. — Le marchand, après l'avoir bien remercié, se procura deux bêches et quand tout fut tranquille dans le voisinage, on creusa une fosse, on y déposa le coffre ; toutefois la marchande pria son mari d'en retirer d'abord un service d'argent, qu'elle voulait offrir à leur protecteur. Le Français accepta seulement un petit pot au lait, disant qu'il le conserverait en souvenir d'eux. Il refusa le reste. « On partagea la chambre en deux parties; Je marchand s'installa dans une des moitiés avec sa femme et son enfant. Quand le nourrisson criait la nuit, la mère avait peur qu'il n'ennuyât le bon-Français; mais celui-ci s'étant aperçu de ses inquiétudes s'efforça constamment de la rassurer, assurant que lorsqu'on avait de petits enfants on n'était pas ennuyé des cris d'un nourrisson. Jusqu'au départ de Xapoléon, le Français conserva ce logement.

Il recevait souvent la visite de ses camarades, dont la famille du marchand parle aussi avec

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de grands éloges. Souvent la jeune femme les régalait d'excellents lepecheks ; ils les mangeaient de grand appétit et lui disaient:

Merci, madame. »

Ce malheureux, qui pensait avec émotion à sa jeune femme et à son nouveau-né/ combien a-t-il réussi à faire d'étapes sur la sinistre route du retour ?

Lès soldats aussi adoraient les enfants. Ils dévalisaient pour eux les boutiques des confiseurs et des fabricants de jouets, arrachaient à l'incendie des gâteaux, des fruits, des poupées, seréjouîssaient delà joie de leurs jeunes hôtes et s'amusaient avec eux pomme s'ils eussent été de leur âge. C'est un mot qui revient sans cesse dans ces Técits : ce Vraiment, c'étaient de bons enfants \ : »

On conçoit que dans ces narrations il soit bien rare de rencontrer un nom propre. Le mougik ou la pauvre religieuse voyait un bel uniforme, des épaulettes à torsades d'or, un grand sabre, un haut tricorne. Ils se disaient : (c Sûrement, c'est un général. » Mais quel général? Peu leur importait. Que pouvaient

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bien leur rappeler les noms de Davout, de Ney, d'Eugène, de Murât, à eux qui ne con-»

naissaient ni Auerstaedt, ni Elchingen, ni le Raab, ni Prentzlaw?

Pourtant sur ce fond mobile de la Grande Armée se détachent parfois quelques figures historiques qui ont laissé des traits plus précis dans la mémoire du peuple de Moscou.

C'est le brave et honnête Caulaincourt, le frère du héros tué à la Moscova, qui prend sous sa protection une troupe de pauvres Russes que harcelaient des pillards, ce Tout à coup, raconte Anna Grigoriévna, nous voyons venir à nous un régiment. . En tête chevauchait le commandant. Il avait Tair si brave I Près de lui marchait un des nôtres : le Français l'avait pris pour servir d'interprète... Le commandant cria après nos voleurs, qui s'enfuirent, et l'interprète nous dit : — C'est un général, un personnage très-considérable. Il vous ordonne de le suivre; il vous défendra de toute insulte. — On nous dit son nom, et je m'en souviens encore: oh l'appelait Colnicour...

Vraiment, c'était un bien brave homme. Dieu

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veuille le recevoir dans son royaume, si par hasard il n'est plus de ce monde. Il entendit Tenfant qui criait dans les bras de ma tante, et lui envoya des craquelins. »

C'est le baron Taulet, un des fonctionnaires que Napoléon avait installés à Moscou. Il protégea aussi les malheureux habitants, mais, en sa qualité d'agent civil, plus timidement que les chefs militaires. On reconnaissait son hôtel à la multitude des gens qui étaient venus chercher un asile dans son voisinage. Un jour, tout un couvent de femmes reçut l'hospitalité dans son logis.

Dans un autre récit, il semble bien qu'il s'agit du général Compans, l'intrépide lieutenant de D a vont, qui tâchait de se rétablir, sous le toit des Vsévolojski, d'une blessure de biscaïen reçue à Borodino. Il y a, je dois l'avouer, une histoire de pendule à son avoir; mais il est plusieurs manières de prendre.

« Pendant le séjour des Français dans la maison Vsévolojski, on y vit paraître un de leurs compatriotes, blessé, le général Campan. Il habitait la chambre à coucher du maître et

contemplait avec admiration une pendule anglaise qui se trouvait sur la cheminée. — Tudieu ! quel bijou que cette pendule ! — répétait-il souvent. Lorsqu'il reçut Tordre de quitter -Moscou, il appela Tun des serviteurs et lui dit : — Vous direz au maître de céans qu'usant du droit de conquérant je lui enlève cette pendule, et comme je ne me soucie pas de la prendre gratis, je lui laisse mon cheval en échange. C'est une belle jument dont il n'aura qu'à se louer, bien qu'elle soit blessée comme moi. — Vsévolojski donna plus tard à cette jument le nom de 3/""® Campan, et lorsqu'elle fut guérie de sa blessure, il l'envoya dans son haras et apprécia fort sa progéniture. » Si tous ceux de nos vainqueurs qui ont tenu à emporter en Prusse des souvenirs de France avaient imité le général Compans, nous ne serions pas embarrassés pour remonter notre cavalerie.

Lui aussi, <c l'homme du destin », apparaît dans un de ces récits aux yeux troublés d'une pauvre religieuse. « A cette époque. Napoléon lui-même vint chez nous. On m'avait envoyée

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à la vacherie chercher du lait. Je vais, je reviens avec ma jatte de lait, et je vois que nos Français sont tous en l'air, que tous courent aux portes. J'en arrêtai un que je connaissais, et je lui demandai : — Qu'y a-t-il donc, motissiéf — Il se contenta de me faire signe de la main, et continua son chemin. Tout à coup, à la porte du couvent, je vois entrer sur un cheval gris un militaire replet et d'un air si imposant ! 11 était coiffé d'un tricorne. Ce n'est qu'après que nous sûmes que c'était Bonaparte. Il y avait derrière lui une suite nombreuse : tous des généraux, sans doute. »

Nos témoins oculaires insistent, avec plus d'énergie peut-être que les mémoires déjà publiés, sur le dénûment extrême où se trouvait l'armée de Napoléon après un mois de séjour à Moscou. Avant même les terribles épreuves qui l'attendaient dans sa retraite, on pouvait déjà la considérer comme perdue. Dans les premiers jours, quand nos soldats s^affublaient de robes de femmes ou de chasubles, lorsqu'ils se coiffaient coquettement d'un kakochnik ou pontificalement d'une klobouque, c'était une

fantaisie de vainqueurs^ un divertissement de joyeux soldats; mais bientôt une mantille, î]])e soutane, un voile de religieuse, devinrent chose précieuse, et on ne riait plus quand on en couvrait ses membres grelottants sous Tuniforme en lambeaux;

« Les généraux de Napoléon, raconte un témoin, passaient souvent les régiments en revue près des étangs du Kremlin . Dans les pre- ' mières revues, les troupes marchaient fièrement, allègres etétincelantes; bientôt toutefois elles commencèrent à dépérir avec une rapidité surprenante. Les soldats se réunissaient à appel du tambour, sales, déchirés, en bottes )ercées, et leur nombre diminuait à vue d'œil. in quelques semaines, ils se trouvaient réduits u dernier point de la misère. Mourants de îim, en haillons,, en loques, ils erraient dans ^s rues, cherchant un peu de nourriture. »

« Us étaient vêtus comme en carnaval, dit u autre, mais ils n'avaient pas le cœur à la &Dse. D

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