LA POPULATION MOSCOVITE
Tels étaient les hommes que le destin, un beau jour, avait amenés à six cents lieues de la frontière de France, dans la capitale semiasiatique des Ivans, et qui, d'abord enivrés de gloire et de joie guerrière, mouraient déjà de faim et de froid sur leurs lauriers intacts.
Passons à l'autre espèce de misérables que renfermait Moscou, et qui partageaient avec les Français toutes leurs privations sans avoir savouré d'abord Tambroisie du triomphe. Après les vainqueurs, les vaincus, qui achetaient si cher à ce moment la revanche si prochaine.
On a mis en doute que Napoléon ait réellement voulu soulever les serfs contre les nobles, comme il soulevait déjà les Polonais contre les Russes. Lui-même s'en défend dans son allocution au Sénat français du 20 décembre 1 81*2. (( J'aurais pu armer la plus grande partie de, sa population contre elle-même (la Russie). Un grand nombre de villages l'ont demande; mais,
lorsque j'ai connu l'abrutissement de cette classe nombreuse du peuple russe, je me suis refusé à cette mesure, qui aurait voué à la mort, à la dévastation et aux plus horribles supplices bien des familles. »
11 y avait songé pourtant, comme on le voit par sa lettre au prince Etfgène, du 5 août 1812 : a Si cette révolte des paysans avait lieu dans l'ancienne Russie, cela pourrait être considéré comme une chose très-avantageuse dont nous tirerions bon parti... Donnez-moi des renseignements là-dessus, et faites-moi connaître quelle espèce de décret et de proclamation on pourrait faire pour exciter la révolte des paysans dans la Russie et se les rallier*. »
Quoi qu'il en soit , dans ces vastes espaces de la Russie , où les nouvelles vraies et plus encore les nouvelles fausses se répandent avec
(*) Voyez ce que dit Hazthausen [Études sur la Eusik) des raskolniks, qui reconnurent dans Napoléon une sorte de Messie et lui eiivoyèrent une députation vêtue de blanc. Gouvion Saint-Cyr raconte que les paysans at< taqoaient déjà les petits détachements de troupes russes, et qu'ils amenèrent un jour à son quartier général de Polotsk 30 dragons russes qu'ils avaient faits prisonniers.
82 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.
une si merveilleuse rapidité, on commençait à s'entretenir, dans les isbas de sapin au toit de chaume, de ce tsar des Français qui apportait aux paysans la liberté. La fermentation était grande dans une partie des campagnes, et peu s'en fallut que la guerre d'invasion ne se compliquât d'u\ie guerre servile. Wolzogen a remarqué que a l'enthousiasme des paysans russes pour la liberté ne laissait pas d'avoir quelque affinité avec celui des monstres révolutionnaires qui ont conduit Louis XVI à l'échafaud; c'était une tendance singulière à faire le mal pour le mal et une haine féroce contre la noblesse. »
Voici ce que nous raconte sur les paysans du haut Volga la fille de l'intendant du baron Korffà Edimonovo: a Nos paysans étaient riches; on comptait pour un seul enclos jusqu'à cinq ou six chevaux. Mon père ordonna que chacun eût à tenir prêt un cheval et ui^e télègue pour emmener ce qui appartenait au maître, ainsi que les vieillards et les enfants, pour le cas où Napoléon viendrait de notre côté. Les paysans écoutèrent, se séparèrent et
n'en firent qu'à leur tête. Le même jour, comme j'allais me promener dans le village, je les entendais causer entre eux. — Comment !
nous irions préparer des chevaux pour les effets du maître ! Bonaparte vient pour nous donner la liberté, nous ne voulons plus avoir de maîtres. — J'eus grand' peur pour mon père; je pensais que si les paysans se révoltaient contre le barine, ils ne ménageraient pas l'intendant... Bientôt le bruit se répandit que l'ennemi pillait Moscou et les campagnes environnantes, qu'il n'épargnait même pas les églises, et que cependant on ne proclamait pas la liberté des paysans. Alors ils commencèrent <n soupçonner qu'on les avait trompés, et ils s'enfuirent dans la forêt avec leur bétail et tout ce qu'ils possédaient. »
C'est ainsi que, grâce aux réquisitions de l'autorité militaire et aux excès des traînards de la Grande Armée, le désert s'était fait devant Napoléon. Plus de bétail, plus de provisions; Thabitant en fuite, campé avec les femmes et les enfants au plus épais de la forêt, — ceux <iue l'on parvenait à saisir, irrités et muets.
84 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.
Peu à peu une sorte de résistance s'organisa dans les villages : les éclaireurs et les maraudeurs étaient reçus à coups de fourche ou à coups de fusil, et le paysan ne faisait point de quartier.
<c Les ennemis se montraient presque chaque jour dans notre village (Bogorodsk), raconte la femme de pope, Maria Stépanovna.
Dès qu'on les apercevait, on courait aux armes dans tout le pays; nos cosaques les chargeaient avec leurs longs sabres et leurs pistolets, et derrière les cosaques couraient les paysans, qui avec des haches, qui avec des fourches. Après chaque affaire, on amenait une dizaine de prisonniers et souvent plus, que Ton noyait dans la Protka qui coule près du village, ou bien on les fusillait dans la prairie. Les malheureux passaient sous nos fenêtres; ma mère et moi, nous ne savions où nous cacher pour ne pas entendre leurs cris et les coups de feu. Mon pauvre mari, Ivan Demidovitch,. devenait tout pâle; la i&èvre Tempoignait , ses dents claquaient. Il était si compatissant I
a Un jour, les cosaques amenèrent quelques prisonniers et les enfermèrent dans une remise en pierre. — Ils sont trop peu, disaient-ils; ce n'est pas la peine de s*y mettre pour eux. Aux premiers que nous prendrons, on les fusillera ou on les noiera tous ensemble. — Cette remise avait une fenêtre garnie de barreaux de fer. Les paysans allaient regarder les prisonniers et leur donnaient du pain et des œufs cuits. On ne voulait pas qu'ils souffrissent de la faim en attendant la mort. Lorsque les ennemis faisaient irruption, il semblait qu'on les aurait bien pendus de sa propre main ; lorsqu'ils étaient prisonniers, toute votre colère tombait.
« Un jour que je leur portais à manger, je vis à la fenêtre un jeune homme, — si jeune!
Il avait le front appuyé aux barreaux ; les larmes coulaient de ses yeux, ruisselaient sur ses joues. Moi-même je me mis à pleurer, et encore aujourd'hui je ne puis me souvenir de lui sans que le cœur me défaille. Je lui glissai des lepecheks par les barreaux , et je m'enfuis sans regarder derrière moi. Tout à
86 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.
coup arriva un ordre de rautoiité : tous les prisonniers qu'on ferait à Tavenir, on ne devait plus les mettre à mort ^ mais les diriger sur Ealouga. Comme on en fut content ! »
A Moscou, à partir de la tentative faite par quelques hommes du peuple pour défendre le Kremlin , les troupes d'occupation ne rencontrèrent plus aucune résistance. Les plus exaltés des Moscovites devinrent des incendiaires et tombèrent entre les mains terribles de nos patrouilles. Toutefois il se commit plus d'un attentat contre les soldats isolés. Tel pillard qui s'était hasardé dans quelqu'une des caves oii les indigènes trouvaient un abri, n'en sortait plus.
La petite marchande Anna Grigoriévna, de l'hospice Chérémétief , a toute une théorie sur la question, a Mon père était resté seul dans notre cave avec moi et avec les femmes.
Le malheur voulut qu'un soldat ennemi forçât la porte. Il avait sur l'épaule un énorme gourdin; il le brandit de la main gauche, et de l'autre saisit mon père à la gorge. Je me précipitai sur le brigand, j'empoignai son
gourdin et l'attrapai lui-même 'par la nuque. Il tomba; alors tout le monde se jeta sur lui; on lui fit son affaire en un instant, et on le traîna dans l'étang. Dans cet étang et dans les deux puits, nous avons jeté pas mal de ces hôtes non invités. Ils arrivaient parfois quatre ou cinq. Ils fouillaient partout, nous ne bougions pas; ils voyaient bien d'eux-mêmes qu'il n'y avait rien à prendre. Mais s'ils s'avisaient de vouloir nous faire du mal, on savait les mettre à la raison : pas un ne sortait vivant. Cela faisait mal au cœur, mais avant teuton tient à sa peau. Si, après les avoir battus, on les avait relâchés, vous sentez bien qu'ils seraient partis furieux et seraient revenus en bande pour nous exterminer tous jusqu'au dernier. Donc pas de pitié; à mort!
« Je me souviens qu'un jour le marchand Zaroubine vint nous trouver; les ennemis logeaient chez lui et demandaient s'il n'y avait pas moyen d'avoir du poisson. Zaroubine savait que dans notre étang, celui de la générale Kisselef, il y avait des carassins. Il dit à mon I>ère : — N'y a-t-il pas moyen de jeter mon
88 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.
filet dans votre étang? — Pas de permission à demander, répondit mon père, l'étang n'est pas à nous; mais que vas-tu prendre dans ton filet , Grégoire Nikitich ? Un carassin , — ou un troupier? »
Pourtant beaucoup de Moscovites qui compatissaient aux misères de nos soldats parce qu'ils les partageaient, et en qui le patriotisme blessé n'avait pas étouffe tout sentiment d'humanité, répugnaient à ces égorgements.
Les meurtriers n'étaient pas toujours des gens des basses classes du peuple; c'étaient parfois des hommes d'une condition fort supérieure à celle des mougiks, qui se vengeaient de la conquête par le guet-apens.
ce Dieu me permit vers ce temps, raconte André Alexiéef, de voir un grand péché.
J'allai un jour de grand matin au Champ des Demoiselles; je voulais voir si je ne trouverais p^s par là quelques provisions dans les caves. En face de cette maison qui appartient aujourd'hui à M. Maltsof , un homme sortit de la maison du marchand Barykof, A voir son costume , ce devait être un bourgeois. Dans
le champ était un Français qui l'appela en lui disant : Alo ! Je me cachai au plus vite dans Tangle d'un mur en planches pour éviter qu'il ne m'appelât aussi, et je regardai. Le Français cria encore : Alo ! Le bourgeois répondit : Alo ! lui fit signe de la main et de la tête pour l'engager à le suivre, et rentra dans la maison.
Je vois que le Russe court au puits et en montre le fond d'un geste. Le soldat s'approche et se penche; mais le notre l'empoigne de ses deux mains et le précipite. J'entendis crier le Français, et j'éprouvai un saisissement terrible. Je restai, pour ainsi dire, cloué sur la place. Le nôtre ressort de la porte, m'aperçoit, et, s' arrêtant près de moi : — Eh bien ! me dit-il, tu as vu ? Ça fait toujours un de moins. — Pourquoi Tas-tu fait périr ? répondis-je ; quel mal t'avait-il fait? — Il me regarda dans le blanc des yeux et mè dit : — Sans doute ils ne t'ont pas pris ta femme, et aucun des tiens ne sert de cible à leurs balles, et tu n'as pas vu nos temples encombrés de chevaux crevés ? — Eh bien ! Dieu les punira pour leurs profanations, et contre leurs balles
90 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.
nous avons des balles ; mais il n'est pas permis de tuer un innocent^ un homme désarmé.
— Il ne répondit rien, et s'en alla d'un autre côté. Quant à moi^ je ne sais comment je pus me traîner jusqu'à la maison. Je ne fermai pas l'œil de la nuit; j'entendais toujours les cris du Français au fond du puits. »
Il y en avait de bons et de mauvais parmi ces gens du peuple. La populace de Moscou avait été de tous temps adonnée à Tivrognerie, à la fainéantise,. à la mendicité, au vol, au brigandage ; on peut le voir par les récits des voyageurs et les oukazes de Pierre le Grand. Elle était peut-être la plus vile et la plus dépravée des populaces de grande ville.
Avant révacuation dé Moscou par les Russes, ses excès faisaient trembler les honnêtes gens , même les honnêtes gens du servage et de la domesticité.
a Un peu avant l'entrée des Français, raconte le serf des Soïmonof, on avait donné Tordre dans les cabarets de la couronne de répandre tous les tonneaux d'eau-de-vie. Les gens du peuple se jetèrent sur la vodka et
en burent jusqu'à tomber ivres-morts. L'eaude-vie coulait par ruisseaux dans les rues ; ils léchaient les pierres et les pavés de bois.
C'étaient des cris, des batailles ! Quels profits pouvaient-ils retirer des châtiments que Dieu nous envoyait pour nos péchés quand ils commettaient de telles abominations, les païens? J'étais encore trop jeune pour comprendre ces choses-là; mais j'entendais mou pauvre père dire en les regardant : Bien sûr, les derniers jours sont arrivés; nous ne pourrons sauver nos têtes pécheresses. »
Le vrai peuple de Moscou , dans ces cruelles circonstances, fit preuve de qualités morales dignes d'admiration. De pauvres mougiks, apprenant la défaite des Russes, déclaraient que leur place n'était plus dans une ville qu'allait souiller la présence de l'ennemi, et abandonnant leur chaumière à l'incendie, leur misérable avoir au pillage, ils s'en allaient sur les grandes routes , à la grâce de Dieu^ disposés à marcher a tant que leurs yeux verraient devant eux » .
D'autres, fuyant devant les flammes, em-
92 MOSCOU ET SÉYASTOPOL.
portant leurs parents sur les épaules, n'éprouvaient qu'un sentiment dans leur ruine totale: celui d'une résignation absolue aux volontés d'en haut.
On admire les vieux sénateurs romains qui, assis sur leurs chaises curules, attendirent avec intrépidité les coups de l'ennemi : des femmes de simple condition, à Moscou, égalèrent ces demi-dieux de l'aristocratie latine par la sérénité auguste de leur mort volontaire.
« Quand notre propriétaire Poliakof fut prêt à partir, raconte la vieille Anna Grigoriévna, sa mère lui dit : — Pars avec ta femme; moi, je reste ici ; j'ai passé ma vie dans cette maison; je ne veux pas en sortir. — Il se mit à la supplier, se jeta à ses pieds. La bonne femme répondait toujours : — J'aime mieux mourir que de partir. — Il vit qu'il n'y avait rien à faire, et s'en alla avec sa femme. .. Quand à notre tour nous fûmes prêts, nous courûmes chez la vieille Poliakof. Elle était debout devant son armoire à icônes, et allumait une lampe devant les images. Elle s'était habillée comme pour une noce, tout en blanaet«ur la
tête un mouchoir blanc. Nous lui disons : — Que faites-vous là, grand mère? Ne savez- vous pas que le feu est à la maison ? Nous allons ramasser au plus vite vos effets, et nous partirons sous la garde de Dieu : nous sommes venus vous chercher. — Elle répondit : — Je vous remercie, mes pigeons, de ne m' avoir pas oubliée; mais j'ai passé ma vie dans cette maison^ et je ne veux pas en sortir. Quand j'ai vu qu'elle brûlait, j'ai revêtu ma chemise de noces et je me suis habillée pour mes funérailles. Je vais me mettre à genoux : quand la mort viendra, elle me trouvera en prière ; je suis prête. — Nous voulûmes lui faire entendre raison : — Pourquoi donc allait-elle au-devant d'une mort si cruelle, quand le Seigneur lui envoyait du secours pour la sauver ? — Je ne brûlerai pas, répondit-elle; je serai étouffée avant que le feu ne m'atteigne. Partez, il n'est que temps, la maison est pleine de fumée. Allez, et que Dieu vous conduise 1 — Nous l'embrassâmes en sanglotant. Elle nous donna à tous sa bénédiction, et ses yeux se mouillèrent de larmes. — Pardonnez, dit-elle.
94 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.
à une pauvre pécheresse les torts qu'elle a pu avoir envers vous, et si vous revoyez les miens, portez-leur mon dernier adieu. — Nous nous prosternons devant elle comme devant une défunte, et nous partons. La chambre était déjà pleine d'une épaisse fumée. »
Les survivants étaient encore plus à plaindre. Nous n'avons guère à nous mettre en frais d'imagination pour nous figurer ce que pouvait bien être l'existence des 20,000 ou 80,000 habitants de Moscou réduits à végéter parmi ces vastes ruines. A Strasbourg, à Mézières, à Verdun, à Thion ville, à Longwy, on sait ce que c'est que de vivre dans les caves et les maisons ruinées, au milieu des privations, des angoisses et des fausses nouvelles, tandis que la tempête de feu sévit au dehors.
Des Russes de 1812, beaucoup s'en allaient camper sur les bords de la Moskova, dans la prairie Orlof, voyant sur le pont de Crimée défiler les bataillons innombrables de leurs ennemis et contemplant l'effondrement de leur cité. Ils étaient là, femmes, enfants, vieillards, à peine vêtus de ce qu'ils avaient pu arracher
aux flammes et aux pillards, couchant sur la terre détrempée, sans défense cofltre les brouillards du fleuve ou la fraîcheur des nuits d'octobre.
On y voyait des dames du monde soudainement enlevées à leur opulence et confondues dans cette multitude. L'incendie avait dévasté leur hôtel, les soldats avaient pris leur voiture, leurs serviteurs avaient fui; elles se trouvaient seules, malades quelquefois, récemment accouchées, plus misérables que les femmes de mougiks parce qu'elles n'avaient pas l'habitude de la misère ; mais le malheur commun anéantissait les distinctions du rang pour ne laisser subsister que les sentiments de fraternité humaine et de pitié miséricordieuse. Les pauvres s'émouvaient des souffrances des riches, et la noble femme, naguère dédaigneuse •ie toute parure qui ne venait pas en droite ligne de Paris, acceptait avec reconnaissance W pauvre mouchoir de laine dont se dépouillait pour elle quelque serve compatissante, ou 1h crasseuse touloupe de peau de mouton qu'un Hiougik étendait sur ses membres frissonnants.
96 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.
Les églises servaient d'asile au plus grand nombre : elles échappaient très-souvent à Tincendie, car elles sont habituellement construites en pierre et isolées dans un enclos.
C'était là qu'on se réfugiait par bandes et par familles entières, chacun s'arrangeant de son mieux dans un coin. On couchait les uns à côté des autres sur le pavé. Ce qu on avait, on le partageait en frères. Dans cette immense destruction de propriétés, qui pouvait encore songer au tien et.au mien ?
Les hommes allaient rôder par les potagers, par les caves à demi effondrées, par les marchés abandonnés. Sous les décombres fumants, on retrouvait parfois une balle de thé, du sucre un peu roussi, de la farine agglomérée par Teau et solidifiée par Tincendie ; on prenait tout sans scrupule. Les femmes accueillaient ces trouvailles par des cris de joie ; avec des samovars rencontrés n'importe où, elles cuisinaient de leur mieux.
Parfois, au milieu de tous ces samovars allumés et de tous ces gens couchés sur les marches de l'autel, le prêtre, avec l'autorisation
de quelque officier étranger, célébrait l'office. Le chant liturgique et le son de la cloche consolaient un peu les infortunés. Dans ces temples dévastés, de ces cœurs attristés, quelles prières ardentes ne devaient pas s'élever vers le ciel ! Tandis que les sentinelles françaises montaient la garde aux portes de Téglise, on demandait à la Protectrice la délivrance de la patrie moscovite et le triomphe définitif de l'orthodoxie.
Un fabricant de cercueils, en quittant la Polianka, avait laissé sa boutique ouverte et fit à ceux qui restaient ces adieux sinistres : d Je n'emporte pas ma marchandise, j'en fais hommage à notre mère Moscou. On en aura terriblement besoin. Prenez mes cercueils, chrétiens orthodoxes. Puissiez- vous y reposer avec la paix de Dieu I »
La prophétie ne pouvait manquer de se réaliser. Les frayeurs, le chagrin, la faim, le froid, moissonnèrent largement dans ces débris de population.
A Moscou, comme dans Paris assiégé, les faibles, les petits enfants, ne purent supporter le fardeau devenu écrasant d'une
98 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.
telle existence. Elle est l'histoire de bien des mères^ russes ou françaises^ en 1812 ou en 1871, celle que nous raconte une pauvre femme de pope, Hélène Alexiévna Pokhorski :
« Mon lait avait tari, et j'avais beaucoup de mal avec mon petit enfant. Il criait sans relâche, le pauvre mignon : mes bras s'étaient épuisés à le bercer. Je lui faisais cuire du kacha, ou je faisais amollir des craquelins dans l'eau bouillante; mais il demandait toujours le sein.- Toutes les journées que le bon Dieu avait faites, on se fatiguait à le promener ; on espérait reposer un peu la nuit, mais toute la nuit il criait. Son petit corps était tout enflé, et déjà je priais Dieu de le retirer à lui. Pour moi-même, ce n'était pas une joie que ^de vivre... Il languit encore cinq jours et mourut. Je ne fus pas très-désolée de sa mort : Dieu ait son âme I Évidemment il n'était pas né pour le bonheur. Mon mari dit simplement : — Il a la meilleure part, il vaudrait mieux pour nous être avec lui. — Il s'en alla à la Polianka, y prit un cercueil dans le magasin abandonné, et pria le pope d'enseve-
lir Tenfant. Je le lavai, je lui mis une petite chemise bien propre.... mais quand je le plaçai dans le cercueil, mon cœur se brisa et mes larmes coulèrent. »
Nos soldats, devant ces misères des vaincus, pouvaient avoir la consolation de se dire qu'elles n'étaient pas leur œuvre. Notre occupation n'en pesait pas moins lourdement sur cette ville ruinée. Les habitants éprouvèrent an soulagement quand ils purent pressentir notre prochain départ. La joie et aussi la haine se donnèrent carrière quand par le pont et le gué de Crimée commencèrent à s'écouler nos régiments. Triste défilé, qui promettait déjà une bien triste retraite !
« Tous les Français, raconte un témoin, avaient Tair de véritables mendiants ; nousmêmes, les mougiks, nous n'étions pas plus mal vêtus. Derrière eux venaient les canons, les fourgons, les voitures avec les femmes. Etaient-ce leurs femmes ou leurs maîtresses ? Dieu est maintenant seul à le savoir. Une d'elles était montée sur une télègue, et conduisait elle-même. La télègue était chargée à
100 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.
verser. Des soldats passèrent le gué à cheval : la mamzelle s'avisa de les suivre, mais elle dévia sur le côté, tomba dans un endroit rapide, et le cheval se mit à tournoyer. Les soldats avaient continué leur chemin. La mamzelle criait bien de toutes ses forces. Plusieurs gaillards des nôtres entrèrent dans le gué, la poussèrent dans Teau, prirent le cheval par la bride, ramenèrent la voiture sur le bord et vinrent tout d'un trot à FOstojenka. — Pour toi, mamzelle, disaient-ils, que tort bon ami vienne donc te sauver ! »
Moscou n'était pas au bout de ses épreuves.
Un corps français resté au Kremlin entretenait les craintes des habitants. Pourquoi ne partait-il pas avec les autres? On le sut bientôt. Tous les récits sont empreints de la vive terreur qui s'empara des Moscovites quand retentit dans la nuit cette triple explosion qui brisa les tours et les murs du Kremlin, anéantit le palais impérial, fendit de haut en bas la tour d'Ivan le Grand, fit trembler toutes les maisons de la ville, à tel point que
8 dormeurs, éveillés en sursaut, sentaient
la terre ce bondir sous eux comme un animal vivant » .
Terribles adieux que laissa derrière lui Napoléon, vengeance barbare qui lui mérita Fanathème du poëte et la malédiction qui s'éleva
.... Du EremUn, qu'il brûla sans remords !
Suivrons-nous dans sa retraite la Grande Armée? Tous les mémoires du temps sont remplis de cruautés commises contre les prisonniers français. Je ne trouve pas dans nos récits de scènes aussi effroyables ; quelquefois, les prisonniers français sont secourus, consolés par les paysans russes, qui leur apportent de la nourriture chaude et de l'eaude-vie, et refusent d'accepter leur argent.
Surtout j'y trouve un sentiment de compassion émue pour ces malheureuses victimes de T ambition napoléonienne.
On m'a communiqué récemment des souvenirs de famille remontant à 1812. Je leur emprunte Fanecdote suivante qui est assez caractéristique :
m M°* de Novossiltsof habitait à cette époque
i02 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.
une de ses terres du gouvernement de Smolensk. Toutes les communications avec Moscou étaient coupées. On savait seulement que la ville sainte avait brûlé, et Ton était convaincu que les auteurs de l'incendie, c'étaient les Français. L'habile calomnie de Rostopchine faisait son chemin. On ignorait d'ailleurs que la Grande Armée fût déjà en déroute. Un paysan ayant aperçu dans les environs quelques uniformes fraDçais, donna l'alarme, et tout le village, armé de haches, de fourches et de bâtons, vint se ranger sous les fenêtres de la maison seigneuriale. M™* de Novossiltsof s'effraya des conséquences que pouvait entraîner cette folle tentative de résistance : elle descendit pour parler à ces hommes, et leur représenta qu'ils n'auraient pas beau jeu contre des troupes bien armées et qu'il valait mieux les recevoir de bonne grâce. Les paysans exaspérés, enragés par les nouvelles qu'on avait reçues de l'incendie, répondirent qu'ils périraient plutôt jusqu'au dernier que de se rendre sans défense. Les î'rançais approchaient; grande fut la surprise des campagnards. Ils attendaient des
soldats armés jusqu'aux dents, des victorieuk. Ils se trouvaient en présence de misérables, à peine vêtus, mourant de faim, tellement exténués qu'ils étaient forcés de s'asseoir au bord du chemin, demandant seulement \Klèb!
du pain ! C'était peut-être le seul mot russe qu'ils connaissaient. Les paysans furent comme atterrés en présence de cette infortune : toute leur fureur tomba ; ils se retirèrent la tête baissée et revinrent bientôt apportant du pain, des œufs, ce qu'ils avaient. Beaucoup d'entre eux gardaient cependant rancune à ces malheureux de l'incendie de Moscou, et c'est avec une colère contenue qu'ils leur disaient en leui» tendant du pain : — Tiens ! mais ce n'est pas pour toi, c'est au nom de Dieu que je te donne ceci! »
La religion ne pouvait manquer de mêler ses légendes au souvenir de la guerre de délivrance. On sait que l'image de saint Serge accompagna l'armée russe, poussant devant elle les débris de la Grande Armée jusqu'à la frontière. Des traditions, également recueillies par T. Tolytcheva, nous montrent Tinter-
104 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.
ventîoQ directe de ce fondateur de Troïtsa contre l'ennemi de la Russie.
a Dès que Bonaparte se fut installé au Kremlin, il se promit d'aller jusqu'au couvent de Saint-Serge. Il monta sur la tour d'Ivan le Grand pour examiner la route de Troïtsa. Elle était déserte et s'étendait devant lui comme un ruban, et il n'eut pas de peine à reconnaître la sainte habitation : — J'irai là, dit-il à haute voix ; on a amassé là beaucoup de richesses, beaucoup d'argent et d'or, et de pierres précieuses. Tout cela est à moi; la route est libre; le tsar de Russie rassemble son armée d'un autre côté, et, par ici, il n'y a pas un soldat, on ne voit pas briller une baïonnette.
a Tout à coup il voit sortir des portes du monastère un vieillard à cheveux blancs, eu habit de religieux, une croix dans la main.
Derrière lui marche une armée sans nombre.
Pour elle la route est trop étroite ; toutes les campagnes voisines en sont couvertes. Et le vieillard s'avance à sa tête, et tout à coup il lève les yeux et montre à Bonaparte sa croix
d'or. Et Bonaparte fut tellement épouvanté qu'il pensa tomber du haut de la tour d'Ivan (*).
Suivant une seconde tradition, Napoléon trois fois de suite dirigea son armée sur le monastère et parvint jusqu'aux portes deTroïtsa. Tout à coup une forêt touffue se dressa devant lui. Une panique s'empara de ses troupes qui deux fois s'enfuirent sur Moscou. A la troisième fois, il résolut, à tout prix, de se frayer un chemin dans cette forêt; mais il s'y égara, erratrois jours entiers et ne put qu'àgrand'peine regagner la route de Moscou.
Une autre de ces légendes nous représente Napoléon, comme les héros du cycle troyen, poursuivi à son retour d'Ilion en flammes, non par le glaive des hommes, mais par le courroux des dieux,. souflSeté par la main des saints, comme Ajax par le trident de Neptune.
« Bonaparte savait qu'au monastère du Miracle reposaient les reliques de saint Alexis le
(*) Voir mon Étude sur le monastère de Troïtsa dans la Revue politique de février 1873. Une inscription commémorative raconte en eflfet que Troïtsa, par la protection du ciel, fut préservé de l'incendie et du pillage.
J06 MOSCOU ET SÉVASTOPOL,
métropolite, et il se dit : — Les Russes Tont enseveli dans sa chasuble de pontife, et cette chasuble est toute garnie de pierres précieuses; sur sa mitre resplendit une telle profusion de diamants que, si j'en vends seulement la moitié, je pourrai payer la solde de mon armée entière; l'autre moitié, je remporterai en France pour en émerveiller le monde. — Il alla au monastère du Miracle, rompit le sceau d'or qui fermait le cercueil du bienheureux et en souleva le couvercle. 11 vit alors le grand saint couché dans ses ornements pontificaux ; les diamants et les pierres de toute sorte resplendissaient sur sa chasuble et sur sa mitre. Bonaparte fut saisi de joie ; mais à peine eât-il porté sur cette mitre sa main sacrilège,... le saint se leva du cercueil et le regarda d'un œil courroucé : — Comment as-tu bien osé troubler le sommeil d'un vieillard ? Pour ton attentat. Dieu te réserve un terrible châtinient. C'est ta perte que tu es venu chercher dans Moscou aux coupoles dorées. Tu as amené ici des centaines de mille hommes; tu sèmeras de leurs cada-
vres les campagnes russes. Toi-même, tu mourras daus une île lointaine^ aux confins de la terre, sur la mer Océan. — Alors il le souffleta, puis se recoucha dans son cercueil, et le couvercle de la bière se referma de luimême. Bonaparte tomba privé de sentiment.
Longtemps il resta couché comme un cadavre.
Quand il revint à lui, il rassembla, son armée et demanda : — Combien êtes- vous? — Ils répondirent : — Un million et demi d'hommes ; les Russes ne font pas la cinquième partie de notre nombre. — Et Bonaparte leur dit : — Les Russes ont une autre force contre laquelle nous ne pouvons prévaloir. Rien à faire ici ! En route 1 — Mais combien d'entre eux arrivèrent dans la patrie ? Ils semèrent de leurs cadavres les campagnes russes, suivant la parole du saint, et Bonaparte mourut dans une île lointaine, aux confins de la terre, sur là mer Océan. »