ET LE MONASTÈRE DE BORODINO
De Moscou à la station de Borodino, il y a environ 114 verstes: trois ou quatre heures de chemin de fer. Quand le train s'arrête et qu'on entend crier Borodino! les récits que nous ont faits dans notre jeunesse les survivants de l'expédition de 1812, toutes les scènes tragiques de cette prodigieuse campagne, Thistoire quelque peu mêlée de légende, les redoutes enlevées par la grosse cavalerie, tout vous revient alors à la mémoire, et ce nom de Borodino retentit à l'oreille comme avec un accompagnement de lointaine canonnade.
On descend : Visba de la station est, comme souvent en Russie, assez loin du village. C'est une maisonnette en bois d'assez pauvre apparence, perdue au milieu d'une solitude. Pour-
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tant il 7 a non loin de là une autre isba sur le seuil de laquelle une nichée de gamins tout déguenillés se roulent au soleil. On nous avait dit que nous y trouverions des •chevaux ; il n*y en a pas, et d'ailleurs il n'y en a pas besoin. Le couvent et le champ de bataille de Borodino sont à une demi-heure seulement.
Un grand gaillard, à cheveux roux ébouriffés, à chemise rouge, les pieds nus, qui passait parla avec d'autres paysans, consent à porter notre bagage, c'est-à-dire notre déjeuner, et nous voilà en route.
Nous traversons un bois de bouleaux ; puis un chemin de sable blanchâtre nous conduit par d'immenses champs de seigle. Où nous sommes, il n'y a pour ainsi dire pas d'horizon ; tout autour de nous des bois, des replis de terrain. On se trouve dans une véritable solitude ; et pourtant c'est ici que commence le champ clos où se heurtèrent, il y a soixante-quatre ans, la grande armée napoléonienne et la dernière armée des Busses !
La petite plaine où nous cheminons se trouvait sur les derrières de l'armée russe et était
occupée par ses réserves. Elle est aujourd'hui si paisible^ elle a si peu de pittoresque, si peu d'allures tragiques, elle est, pour tout dire, si prosaïque, qu'on a peine à la repeupler de ces souvenirs terribles.
On se laisse aller à jouir de ce calme, de ce bon soleil d'automne qui essaye de mûrir ce froment du nord.
Tout à coup, à notre droite, sans que rien nous prépare à cette apparition, se dresse une église orthodoxe, toute bigarrée, avec ses cinq dômes d'étain. Rien que ces altières coupoles, rien que ces vives couleurs éclatant au milieu de cette campagne décolorée, vous avertissent qu'ici il y a eu quelque chose. C'est la grande église du couvent fondé par M"® Toutchkof sur l'emplacement des trois petites redoutes Bagration, où, dans la matinée du 7 septembre 1812, se porta d'abord le fort du combat.
En face de nous émerge d'un profond ravin un petit village de bois et de chaume, à la teinte uniforme de sépia : c'est le village de Séménofskoe. Il était presque au centre de la I)osition russe et il fut brûlé à ras du sol dès
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les débuts de la bataille. A droite et en avant, derrière un bouquet de bois, sur une espèce de mamelon, s'élève une haute et sombre colonne qui marque remplacement de la <ic grande ( redoute », le nœud de toute la position. Beaucoup plus à droite, on voit apparaître dans un fouillis d'arbres le clocher d'une petite église : c'est le village de Borodino. Or, le couvent, le village de Séménofskoe, la grande redoute, le village de Borodino, marquèrent, dans la journée du 7, le front de l'armée russe.