‹ Français et russes: Moscou et Sévastopol, 1812-1854Chapitre 28 sur 51 · LE MONASTÈRE DE BORODINO · texte numérisé non relu

LE MONASTÈRE DE BORODINO

Pour aller au monastère, il faut traverser le village de Séménofskoe. C'est bientôt fait, car il ne se compose que d'une rue. A droite de cette rue, assez large, sont les maisons proprement dites; à gauche, un tas de petites huttes de bois ou de clayonnage, qui sont les dépendances. Le sapin des maisons d'habitation est de meilleure qualité, le châssis de leurs petites fenêtres a été mis en couleur ; mais le

toit n'en est pas plus élégant que celui des étables à pourceaux ou des remises à fagots.

Il se compose d'un chaume ébouriffé, sur lequel on a posé, pour le défendre du vent, des perches noueuses, tordues, jetées pêle-mêle, au hasard. Çà et là des tas de paille ou de foin, où se vautrent les gamins du village.

Tout cela me fait Teffet d'une boîte d'allumettes : la première étincelle tombant sur ce sapin, sur ce chaume, sur cette paille, desséchés et surchauffés par le soleil d'août, suffira pour tout enflammer. On comprend alors pourquoi un si grand nombre de villages russes éclairèrent le passage de la Grande Armée et la retraite de l'armée russe. Un obus n'est même pas nécessaire : il suffit qu'un grognard ait secoué là son brû/e-gtieule.

Il y a trois ans, en octobre, le village a brûlé tout entier ; et cette fois Napoléon et la Grande Armée en étaient bien innocents. Ce sont des accidents qui ne comptent pas: quand tout est fini, on va couper quelques arbres dans la forêt, on relève les isbas de sapin, on refait les toits de chaume, et c'est à reconi-

mencer. On prétend que la Russie tout entière prend feu tous les sept ans.

Séménofskoe n'est même pas indiqué dans le grand Dictionnaire géographique de F empire russe (1). Un poteau placé à l'entrée du village indique qu'il renferme neuf dvori (feux ou maisons) et 46 âmes : 46 âmes de paysans mâles, bien entendu; les femmes ne comptaient pas dans la statistique russe. Mais ce poteau est vieux, Séménofskoe s'est agrandi depuis : il compte maintenant douze feux.

Les cartes topographiques indiquent qu'il est construit sur la Séménovka, laquelle coule au fond du ravin et se grossit de la Kamenka, la pierreuse. J'ai vu le ravin, qui est assez profond, mais non le ruisseau : peut-être n'était-il pas en fonds ce jour-là.

Nous suivons la rue du village : de grosses gaillardes en mouchoirs rouges, solidement bottées ou les pieds nus, nous regardent et rient comme font les paysans en tout pays, sans savoir pourquoi. Un gamin nous demande si

(1) Publié par M. P. Séménof, au nom de la Société géographique de Russie.

nous n'aurions pas besoin de quelque chose.

Nous le remercions avec d'autant plus d'efiusion que ce quelque chose se composerait, tout au plus, d'un peu de pain noir.

Nous arrivons au couvent, dont nous distinguons maintenant la disposition.. Comme tous les couvents russes, il est entouré d'une muraille et renferme plusieurs églises.

En dehors de l'enceinte, il y a une gostinitsa, une hôtellerie pour les pèlerins, proprement servie par trois religieuses, qui semblent enchantées de voir des hôtes. Deux ou trois chambres sont garnies de divans : dans l'une d'elles, un portrait de Napoléon, — une lithographie russe apparemment. Voilà bi«n a l'homme fatal » qui a imprimé si profondément sur cette terre sa trace sanglante. Il est là, avec un air encore plus fatal et plus sinistre qu'ailleurs, avec son petit chapeau, sa redingote grise, dont le vent du pôle semble fouetter les pans, cherchant à se réchauflfer à un feu de bivouac, tandis que l'ouragan du nord fait craquer et ployer sur sa tête les branches des sapins.

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Une religieuse consent à nous faire les honneurs du couvent. Sa complaisance est à toute épreuve ; avec sa robe noire, son voile noir, son bonnet noir pointu, elle est partout devant nous, ouvrant et fermant d'innombrables portes. Elle tient à ne rien nous laisser perdre; nous avons bien de la peine à nous tirer du réfectoire, de la boulangerie, de la cuisine, etc.

De bonnes filles, ces religieuses : en voilà qui aident les mougiks à atteler leurs chevaux et qui mettent la main à la besogne, comme des garçons.

Notre guide nous raconte comment le sol qui porte le couvent est saturé d'ossements humains. Quand on creusa les fondations de la grande église, on en mit au jour un grand nombre. A des napoléons d'or qui s'y trouvaient mêlés, on reconnut que des Français avaient été ensevelis pêle-mêle avec les Russes sur le terrain qu'ils s'étaient si ardemment disputé.

Gomme nous nous étonnions qu'on n'eût pas recueilli dans une sorte de petit musée les objets trouvés dans les fouilles, on nous conduisit

chez Fabbesse^ qui nous reçut avec beaucoup de courtoisie. Elle avait bien quelques-unes de ces reliques, mais en petit nombre : des croix de Saint-Georges, des boutons d'uniformes, des balles, de la mitraille.

On parla des morts qui reposent sous les églises du couvent, de ces ossements qu'on avait exhumés. L'abbesse nous dit qu'on les avait ensevelis ensemble et que, sans distinction d'orthodoxes ou de non-orthodoxes, on avait dit sur tous les prières des trépassés. « Ne sont-ils pas tous chrétiens ? disait-elle, et le couvent n'est-il pas institué pour tous ? » Mot touchant inspiré par une piété sans fanatisme. Mais on peut regretter que. sur les corps de tant de braves fils de la Gaule il ne s'élève pas un seul monument. Les morts de Sébastopol sont plus heureux : ils reposent en terre russe dans un cimetière français. Ceux de 1812, on les a oubliés dans le nord lointain. Et pourtant un simple obélisque sur ce sol redevenu ami nous honorerait en eux et serait avec nos ennemis d'alors comme un gage de réconciliation.

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La religieuse qui nous servait de guide, tant en cheminant, causait. Elle nous racontait comment, une nuit, des brigands voulurent escalader le monustère ; mais quand ils furent en haut des murs, ils virent dans l'enceinte une telle multitude de guerriers qu'ils faillirent tomber à la renverse. Si tous ceux qui dorment ici reformaient leurs rangs, ils feraient en effet une terrible garnison I

C'est ici que se trouvaient ces trois petites redoutes qu'on appelait « les flèches de Bagration » et qui depuis le début de la bataille jusqu'au milieu de la journée furent quatre fois prises et reprises. Contre elles tonnèrent cent deux canons français; contre elles le maréchal Davoust, les généraux Compans et Friant conduisirent les colonnes qui se heurtèrent aux baïonnettes des grenadiers Voronzof. Contre elles le roi de Naples, Murât, lança ses uhians polonais, ses dragons wurtembérgeois.

Il y eut, tant Tacharnement fut grand, une véritable boucherie de généraux: c'est ici que Compans fut renversé d'un biscaïen, que Davoust tomba sous son cheval, que Planzonne

tut tué. Du côté des Eusses^ presque tous les chefs furent atteints, et le prince Bagration, qui commandait leur seconde armée, fut blessé mortellement.

C'est sur une de ces trois flèches que s'élève le temple funéraire consacré à la mémoire du général-major Toutchkof. De toutes les églises que renferme le couvent, ce n'est ni la grande église aux cinq coupoles, ni celle de la Trapéza, récemment bâtie contre les murailles du monastère, qui excitent le plus d'intérêt. C'est ce petit naos que soutiennent quatre colonnes à la grecque, au pied desquelles sont des trépieds antiques. Telle était la tyrannie du mauvais goût du temps : la douleur la plus sincère était obligée d'en passer par ces colonnes et par ces trépieds et de revêtir ces formes païennes.

Cette- église étant un monument funèbre, tout à l'intérieur est sévère et nu. Sur les murs ni ornements ni images. L'iconostase est en bronze. A droite, une croix de marbre blanc avec inscription : ce Souviens-toi, Seigneur, dans ton royaume, d'Alexandre mort dans le

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combat. » Dans ce sanctuaire consacré à sa mémoire, Alexandre Toutchkof n'a pas de tombe : son corps n'a pu être retrouvé. A gauche, deux dalles entourées d'une grille de fer recouvrent le corps de Margarita Mikhaïlovna, la veuve du général, première abbesse du couvent, et de son fils mort à seize ans. L'image du Christ qui orne Téglise est celle qui appartenait au régiment dé Revel, à la tête duquel Toutchkof mourut sur la redoute.

Hors du temple, derrière l'autel, s'élève un bouleau avec cette inscription : ce Sur cette batterie fut tué Alexandre Alexiévitch Toutchkof le 26 août (style russe) 1812. » Quant à la redoute que surmonte le monument, elle a été conservée en partie. Mais ses parapets, son gabionnage que foudroyèrent cent canons français, ont disparu ; plus tard, elle a été rasée à moitié de sa hauteur primitive. Le terre-plein qui entoure la petite église est consacré à la sépulture des sœurs : ces pauvres filles reposent ainsi dans une terre trempée du sang des braves.

Quant aux deux autres redoutes. Tune existe encore sous la forme d'un tertre planté

d'arbres; l'autre, à ce qu'on m'a dit, se trouvait où est maintenant Thôtellerie.

Après la chapelle funéraire, il faut aller à la cellule qu'a occupée Margarita Mikhaïlovna.

Ce n'était d'abord qu'un petit bâtiment provisoire, une maison de garde, dans laquelle la veuve de Toutchkof s'installait quelquefois avec son fils pour surveiller les travaux de la chapelle. Elle devint son habitation particulière.

Cette cellule, consacrée par la présence de la fondatrice du monastère, a été conservée dans son état primitif. Elle est pleine de souvenirs : on y retrouve à la fois l'épouse et la mère malheureuse, et la femme du monde qui a renoncé à tout pour se consacrer à la prière. (Jes fauteuils, ces meubles, ce sont ceux qui ornaient le cabinet de Toutchkof; cette petite armoire renferme les jouets du fils bien-aimé ; c'est avec cette icône que le général, avant de partir pour la fatale campagne, bénit sa femme et son enfant. Ces lettres, précieusement conservées par la piété des sœurs, ce sont celles que l'abbesse échangea avec les siens,

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avec son ami l'archevêque Philarète, avec l'es membres de la famille impériale. Deux miniatures représentent le père et le fils, une autre M"'' Toutchkof en costume d'abbesse. Au réfectoire dn couvent, on retrouve leurs trois portraits à Thuile.

Et ce qui frappe dans ces portraits, c'est la différence d'âge que le temps a mise entre ces physionomies. Le général est en costume militaire, avec le haut collet brodé qui monte jusqu'au menton. La figure est douce, l'œil bleu, la bouche bien dessinée, comme les bouches du xviii* siècle. C'est joli, c'est gracieux; c'est le portrait d'un homme jeune, comme le ^furent presque tous les héros de cet âge épique. Le portrait de l'abbesse fait contraste. On dirait qu'elle ait voulu s'enlaidir et se vieillir à plaisir. Ce noir costume, ces draperies sévères, ces bandeaux qui cachent le front et les joues et ne laissent plus saillir qu'un visage ridé, bistré, ravagé par l'âge et les austérités, ces yeux rougis par la vieillesse ou par les larmes, produisent une vive impression.

Cette jeune veuve est devenue une vieille

femme^ tandis que son mari est resté jeune^ éternellement jeune. Par une étrange abnégation^ il semble qu'elle n'ait plus voulu être que Taïeule du bien-aimé.

Ces trois portraits, celui du brillant général, de la religieuse décrépite, de Tenfant pâle et souffreteux, racontent une de ces tragédies de famille comme celles que les batailles laissent après elles. Mais l'histoire de Toutchkof a un attrait particulier, à la fois romanesque et mystique. J'en emprunte quelques traits à une récente publication de Tolytcheva (*) ; — une femme seule a pu raconter avec un sentiment si profond et si délicat une de ces infortunes sans mesure que la cruelle guerre trouve moyen de rendre presque banales.

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