‹ Français et russes: Moscou et Sévastopol, 1812-1854Chapitre 29 sur 51 · LA VEUVE DE BORODINO · texte numérisé non relu

LA VEUVE DE BORODINO

Margarita Mikhaïlovna, fille de Michel Narychkine et de Barbara Volkonski, était à

(1) Spasêo-Borodiruki monastyr i ego osnovatélfdtsa Moscou, 1874.

seize ans une enfant d'imagination et d'esprit vifs, curieuse des livres et du monde, adorée de sa mère bien qu'elle ne fût point | une fille unique, et qui venait de faire auprès d'elle son entrée dans le monde. De haute taille, fort bien faite, de traits peu réguliers, mais d'une beauté spirituelle, avec des yeux vifs et un teint d'une blancheur éclatante, elle eut dans le monde tous les succès que peut souhaiter la vanité féminine.

Par malheur, on se hâta un peu trop de la marier, et dans son inexpérience elle accepta ce qu'on lui proposa. Le mariage fut malheureux. L'homme était un. de ces caractères comme en enfantait une époque intermédiaire entre la civilisation nouvelle et la barbarie antique, et qui inspiraient aux pessimistes occidentaux cette dure sentence « que les Russes étaient pourris avant d'être mûrs ».

Pour être plus libre dans ses désordres, il signifia cyniquement à sa femme qu'elle eût à se considérer elle-même comme libre de sa personne. Si mal protégée, elle pouvait se perdre ; un amour vrai la sauva. Celui qu'elle

aima était une des connaissances de son mari^ Alexandre Alexiévitch Toiitchkof. Quand le divorcej provoqué enfin par ses parents, eut rompu des liens odieux, Toutchkof demanda sa main. Les Narychkine étaient trop effrayés de leur première expérience matrimoniale ; ils refusèrent.

Le prétendant éconduit fit preuve alors d'une constance et d'une fidélité comme on n'en trouvait plus que chez les Amadis de notre BibliotAèque blem. Il voyagea, mais le chagrin d'amour voyagea avec lui. Du lointain Occident, il écrivait des lettres passionnées, que la . vieille abbesse devait plus tard conserver longtemps dans sa cellule. Il lui adressait des vers dans ce goût :

Qui tient mon cœur et qui Tagite C'est la charmante Marguerite.

Des années se passèrent : leur flamme fidèle (comment pourrais-je ne pas parler le langage du temps?) reçut enfin sa récompense.

Les Narychkine donnèrent leur consentement.

C'était un vrai mariage d'amour : les époux

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ne se quittèrent plus. Quand Toutchkof partit pour Texpédition de Finlande, sa femme voulut raccompagner. Nul danger, nulle fatigue ne la rebuta. Elle coucha sous la tente ou dans les cabanes des paysans finnois. <t Plus d'une fois, dit son biographe, il lui arriva de se déguiser en ordonnance, de cacher sous la casquette militaire ses longues tresses blondes et de suivre son mari sur un cheval de régiment. 3>

Son âme de feu se dépensait à soulager les blessés, les malades, les soldats indigents, les paysans foulés par la guerre. Le temps corrigea ce qu'il y avait de romanesque et d'exubérant dans cette passion.

Elle avait perdu un premier enfant, elle en nourrissait un second. Quand arriva 1812 et que son mari se rendit à l'armée, elle dut se résigner cette fois, dans cette guerre sérieuse contre un Napoléon, à se séparer de lui et à se rendre chez ses parents de Moscou. Pourtant, comme les régiments de Toutchkof étaient cantonnés à Minsk, les deux époux purent faire route quelque temps ensemble avant de

se séparer. Ils n'étaient accompagnés que d'une Française^ M°* Bouvier, gouvernante de l'enfant ; elle fut la meilleure amie de ceux que la guerre française allait rendre si malheu- • reux. La dernière nuit, toute la compagnie coucha sur le plancher d'une cabane. Cette nuit-là, il arriva à M"® Toutchkof une chose étrange.

« Margarita Mikhaïlovna, dit son biographe, fatiguée d'une longue route, s'endormit promptement. Alors elle eut un songe. Elle vit suspendu devant elle un tableau sur lequel elle lut, tracés en lettres de sang et en langue française, ces six mots : Ton sort se décidera à Borodino ! — De grosses gouttes de sang se détachaient des lettres et ruisselaient sur le papier. La malheureuse femme poussa un cri et se leva en sursaut.

a Son mari et M"" Bouvier, réveillés par ce cri, coururent à elle. Elle était pâle et tremblait comme la feuille. — Où est Borodino ? dit-elle à son mari . quand elle put respirer. On te tuera à Borodino ! — Borodino ?

répéta Toutchkof, c'est la première fois que

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j'entends ce nom. — Et en effet le petit village de Borodino était alors inconnu.

ce Margarita Mikhaïlovna raconta son rêve.

Toutchkof et M"* Bouvier s'efforcèrent de la rassurer. Borodino n'existait pas, n'avait jamais existé, et d'ailleurs le songe ne disait pas qu'Alexandre y serait tué. L'interprétation de Marguerite était donc purement arbitraire. — Tout le mal vient, ajouta enfin le mari, de ce que tu as les nerfs un peu surexcités. Recouche-toi, pour Tamour de Dieu, et tâche de dormir. — Son sang-froid la calma un peu.

« La fatigue triompha de ce qui lui restait de terreur; elle se recoucha et s'endormit.

Mais le même songe se renouvela; une seconde fois, elle revit la fatale inscription; elle revit ces gouttes de sang qui lentement, l'une après l'autre, se détachaient des lettres et ruisselaient sur le papier. De plus, elle vit cette fois, debout autour du tableau, trois personnages : un prêtre, son frère Cyrille Naryclikine, et enfin son père, qui tenait dans ses bras le petit Nicolas, son enfant. Elle s'éveilla

ghâmp de bataille de borodino. 129

en proie à une telle agitation, que cette fois Alexandre fut sérieusement eflfrayé. A toutes ses paroles elle ne répondait que par des sanglots ou par cette question : <r Où est Borodino ? i> Il finit par lui proposer d'examiner les cvtes d'état-major et de se convaincre par elle-même qu'on n'y trouvait pas de Borodino. Il envoya aussitôt réveiller un de ses officiers d'ordonnance et lui demanda la carte. L'officier, surpris d'une demande aussi extraordinaire à pareille heure, l'apporta lui-même.

Toutchkof la déploya, peut-être non sans un sentiment secret d'appréhension, et l'étendit sur la table. Tout le monde se mit à chercher le nom fatal ; personne ne le trouva.

« Si Borodino existe réellement, dit Toutchkof en se tournant vers sa femme, à en juger par son nom il ne peut être qu'en Italie. Or, il est bien peu probable que les hostilités soient transportées là-bas; tu peux donc te rassurer. »

Elle ne se rassura point. Le maudit songe la poursuivait; c'est dans un désespoir affreux qu'elle se sépara de son mari. Toutch-

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kof Fembrassa^ la bénit pour la dernière fois^ elle et son fils, et, debout sur la grande route, contempla longuement la berline qui les emportait, jusqu'à ce qu'elle eût disparu à ses yeux.

Il écrivait souvent à sa femme, qui s'était établie dans une petite ville de district, Kinechma, afin d'être plus à portée de recevoir ses lettres. Elle attendait les jours de poste avec une fiévreuse anxiété.

Arriva le l^^ septembre {*), c'était le jour de sa fête. Elle entendit la messe et, revenue de l'église, se mit à sa table de travail; toute pensive, elle appuya sa tête dans ses mains, réfléchissant. Tout à coup elle entendit son père qui l'appelait. Elle pensa d'abord qu'il était revenu de la campagne pour passer ce

jour avec sa fille; elle leva la tête Devant

elle était le prêtre ; à côté de lui son père, qui tenait le petit Nicolas dans ses bras. Tous les détails terribles de son rêve se représentèrent aussitôt à sa mémoire ; il ne manquait que

(*) 13 septembre de notre style, six jours après la bataîUe.

son frère Narychkine pour achever le tableau. « Et Cyrille? » s'écria-t-elle d'une voix éclatante. Il se montra sur le seuil. « Tué!....

mon mari! » murmura-t-elle, et elle tomba sans connaissance. Quand elle revint à elle, son père et son frère la soutenaient. « On a donné la bataille près de Borodîno », lui dit Cyrille à travers ses larmes.

Ce ne fut pas le seul drame qui terrifia cette famille. En arrière des redoutes Bagration, dans les bois d'Outitza, un combat s'était engagé entre les Polonais de Poniatowski et le corps de Nicolas Toutchkof ; celui-ci fut blessé mortellement. Un autre frère, Paul, avait été blessé et fait prisonnier à Smolensk.

Il fallait préparer leur vieille mère, Héléna, à tant d'affreuses nouvelles. Ses filles lui racontèrent que des bruits inquiétants circulaient, qu'on avait donné la bataille près de Moscou, qu'il fallait attendre Tarrivée d'Alexis qui, sans doute, devait tout savoir. Elle écouta silencieusement, sans hâter la cruelle explication. Enfin une de ses filles lui dit : <f Mère, voici mon frère Alexis qui est re-

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venu. D 11 entra^ et Héléna^ sans lui donnei le temps de Tembrasser, arrêta sur lui un regard pénétrant et lui dit : ce La vérité 1 où est Nicolas ? y> Nicolas était de tous ses fils celui qu'elle préférait, ce II est blessé, reprit Alexis, très-dangereusement blessé. y> Elle pâlit terriblement et répéta : a La vérité 1 . • . est-il vivant?» Pas de réponse, ce Et Paul? demandât-elle après un instant de silence. — Il a été fait prisonnier à Smolensk; il est blessé. — Et Alexandre? — Tué! » dit Alexis d'une voix qu'on entendit à peine.

Il se fit un silence de mort ; puis les pleurs éclatèrent. Seule, la vieille mère ne pleurait pas. On la vit tout à coup se lever lentement de son fauteuil ; mais elle n'eut pas la force de marcher^ elle tomba à genoux à la place même où elle se trouvait. Les assistants entendirent ces mots prononcés d'une voix sourde : ce Que ta sainte volonté soit faite I » Puis on la vit étendre les mains autour d'elle, comme si elle cherchait quelque chose à tâtons, ce Soutenezmoi, dit-elle enfin; je ne vois plus! » Tous se précipitèrent pour la soutenir ; elle sere-

dressa et dit d'une voix plus ferme : ce Je suis aveugle, grâce à Dieu; — je n'ai plus personne à regarder. »

Quelques années après, l'impératrice lui envoya un célèbre oculiste; Héléna ne lui permit même pas de regarder ses yeux, ce Veuillez exprimer toute ma reconnaissance à Sa Majesté, mais je ne regrette pas la perte de la vue. Je n'ai plus personne à regarder », ditelle encore.

Peu de jours après la fatale nouvelle, la veuve d'Alexandre Toutchkof partit pour le champ de bataille de Borodino, encore couvert de presque tous ses morts. Un ami des Narychkine lui avait remis un plan de la bataille; on savait approximativement le point où Toutchkof était tombé. Un soldat du régiment de Revel avait raconté qu'un boulet lui avait enlevé les deux bras, que, comme on l'emportait de la batterie, un autre boulet lui avait cassé les deux jambes, et un troisième broyé la poitrine. On l'avait laissé là.

Elle arriva dans cette plaine qu'empestaient trente ou quarante mille cadavres et dont les

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horreurs^ après la bataille^ avaient étonné Napoléon lui-même. La ' nuit tombait. On voyait flamber les bûchers sur lesquels on s'était décidé à brûler les morts, faute de pouvoir les ensevelir, et desquels s'exhalait une fumée lourde et infecte qui restait suspendue dans cet air chargé d'exhalaisons.

Elle était accompagnée seulement d'un moine du monastère voisin, qui fit une prière pour tous ces morts; d'une main il jetait sur eux l'eau bénite, de l'autre il promenait sa lanterne sur leurs visages décomposés. Elle aussi se penchait sur eux, les retournait, dans l'horrible espérance de retrouver parmi eux le corps du bien-aimé. Son énergie la soutint dans cette recherche qui resta infructueuse; mais à peine eut-elle franchi la porte de la chaumière où l'attendait M*"^ Bouvier, qu'elle tomba sans connaissance.

Longtemps on craignit pour sa vie, pour sa raison. Par une froide soirée de novembre, elle dit à sa compagne : « Et qui nous garantit que ce soldat a dit la vérité ? S'e7 avait été tué, j'aurais retrouvé son corps : ne les ai-je

pas tous regardés ? Son frère Paul a bien été pris; sûrement lui aussi est prisonnier. — Hélas ! pas d'illusions, lui disait en pleurant la Française ; s'il était prisonnier, on le saurait. — Et moi je vous dis qu'il est prisonnier... Peut-être même a-t-il réussi à s'échapper... Bien sûr il viendra ici... Qui sait? il n'est peut-être pas bien loin. Il faut le chercher. . . seule. . . la nuit 1 .. »

Cette nuit-là M"^ Bouvier entra dans la chambre de M"* Toutchkof : elle était vide.

EflOrayée, elle mit sur pied toute la maison. On suivit sa piste dans la forêt aux lambeaux de son voile de crêpe accrochés aux buissons. On la retrouva, et non satos peine on la ramena chez elle. Sa seule consolation, qui devint chaque jour plus efficace, c'était que son fils en grandissant ressemblait, disait-elle, à son père. Elle le dit à la vieille mère de Toutchkof : alors l'aveugle prit l'enfant sur ses genoux, l'embrassa, et, pour la première fois peut-être, pleura.

L'enfant grandit, mais la tristesse constante de sa mère influait sur lui. Dans la pe-

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tite miniature qui orne la chambre de Tabbesse^ il a un sérieux mélancolique qui n'est pas de son âge. Il grandissait au milieu de ces souvenirs, sur ce champ de bataille de Borodino, auprès de cette redoute où son père était mort, et ou sa mère passait de longues journées à tracer des plans, à diriger la construction de la chapelle funéraire. Un jour, elle prît une pelle, fit un trou en terre et y planta un jeune arbre. L'enfant soutenait de ses petites mains la plante, pendant que sa mère, tout en larihes, rejetait la terre sur les racines.

A seize ans, il mourut. Sa mère était, pour ainsi dire, veuve pour la seconde fois ; pour la seconde fois elle toyait mourir le bien-aimc dans cet enfant en qui les traits du bien-aimé revivaient.

Sa douleur fut extrême. Un jour qu'elle faisait visite à l'archevêque de Moscou, Philarète, elle y trouva une femme en deuil avec trois enfants. Quand ils furent sortis, Philarète dit à Margarita : cTC'est aussi une veuve de Borodino et ce sont ses orphelins. — Trois fils! s'écria-t-elle. Et à moi on m'a tout

pris... Pourquoi? » Il la regarda (Sévèrement et répondit : « Sans doute elle a mieux mérité, par plus de résignation que vous, la miséricorde divine. i>

Elle ne répondit pas; mais, étouffant ses sanglots, elle sortit précipitamment. Le vieillard se reprocha d'avoir été trop dur, se fit annoncer chez elle : a Je vous ai dit des paroles cruelles, Margarita Mikhaïlovna; je suis venu vous demander pardon. y> Ce fut l'origine d'une sincère amitié entre la pauvre veuve et le vieux prêtre.

Philarète ne fut pas étranger à la. direction religieuse que prirent les regrets, les préoccupations de M*"' Toutchkof. Elle s'attacha à cette église qu'elle avait fondée et où maintenant reposait son fils à l'ombre de la mémoire paternelle.

Elle fixa d'autres existences autour de la sienne. Un jour, un vieillard de soixante-dix ans vint à cette chapelle funèbre. Il avait perdu tous ses fils à Bbrodino. Maintenant il était seul et passait sa vie aux pèlerinages. Il revenait de Jérusalem; au retour, il avait

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voulu s'afirêter dans cette église où chaqae jour on prie pour « les guerriers tombés en ce lieu même d. Elle lui offrit de s'établir ici, de s'associer au culte qu'elle y rendait aux chers défunts. Il accepta.

Un autre jour, revenant de Moscou, elle vit une pauvre femme que son ivrogne de mari avait chassée de chez lui avec ses trois filles. Elle écrivit à Yispravnik et obtint qu'on lui confiât ces pauvres enfants, qui furent heureuses d'échanger la paix de cette solitude contre la misère et les mauvais traitements paternels.

M°' Bouvier, la gouvernante du petit Nicolas, et une femme de chambre allemande avaient refusé de la quitter. Celle-ci, qui était luthérienne, passa à Torthodoxie et plus tard se fit religieuse. La Française garda sa confession ; mais la sollicitude avec laquelle elle entretenait dans une église orthodoxe la lampe qui brûlait sur la tombe de Nicolas n'en était que plus touchante.

Peu à peu cette pieuse retraite prit figure de monastère. M"' Toutchkof finit par accepter

la petite consécration, puis la grande consécration^ avec le titre d'abbesse. Sa communauté compta bientôt près de deux cents personnes. Il fallut construire de nouvelles églises, de nouveaux bâtiments, s'occuper de l'éducation des novices, qui étaient souvent des paysannes à peine dégrossies.

Tous ces soins occupaient cette activité extrême qui, chez M"® Toutchkof, avait sur- . vécu à son bonheur. Elle apportait dans l'exercice de ses fonctions de supérieure une bonté qui tempérait sa vivacité naturelle, une indulgence qu'elle devait à l'expérience de la vie et que des religieuses de profession ne peuvent pas ressentir au même degré.

La femme du monde se révélait encore en elle par les goûts artistiques : elle avait formé un chœur de nonnes qui eut bientôt, par la justesse et la beauté de son chant, une grande réputation en Russie. Mais rien ne pouvait la distraire longtemps de la pensée des morts.

Rentrée dans sa cellule, rendue à elle-même, elle relisait les lettres d'amour, les vers galants que lui avait adressés le héros défunt,

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elle revoyait les jouets de son fils. Le cheval du petit Nicolas vieillit auprès de ces tombes; les sœurs l'avaient appelé Favori, et jusqu'à son dernier jour il courait çà et là^ prenant le pain qu'on lui tendait par les fenêtres des cellules. Quand il tomba de vieillesse^ Tabbesse pleura.

Chaque matin^ elle descendait dans le caveau où était son fils et y restait près d'une heure. Un jour, comme elle tardait à remonter, on y courut et on la trouva étendue sans mouvement. L'archevêque lui fit des reproches amicaux. Il demanda que ces jouets^ qui mêlaient trop de souvenirs humains à ses méditations pieuses^ fussent détruits. Elle obtint une transaction : on mit dans un coffi*e les uniformes de son mari, la tasse où il aimait à prendre le thé, le portefeuille avec les lettres, les jouets de Nicolas, et tout cela fut relégué au fond d'un corridor.

Vingt-six ans après la grande invasion, l'empereur Nicolas vint faire la dédicace du monument de Borodino (1838). Ce jour il y eut de grandes manœuvres, et la plaine^ si-

lencieuse depuis si longtemps^ retentit, comme au jour fatal, des cris de guerre et de la canonnade.

Le passé lugubre sembla revivre un moment pour la vieille abbesse : elle ne put résister à rémotion que lui causait cette résurrection. Elle tomba malade. L'empereur, qui l'avait en vénération, vint la visiter, prit entre ses mains sa main amaigrie et s'entretint longtemps avec elle. Au dernier moment, il lui demanda quelle grâce il pourrait lui accorder, ce La grâce de mon frère » , réponditelle. Un Narychkine avait été compromis dans la tentative de 1825 et subissait depuis quatorze ans l'exil en Sibérie. L'empereur laissa retomber la main, devint sombre et demanda du temps pour réfléchir. Quelques jours après, elle apprit que son frère était libre.

Cependant elle se faisait vieille : avec l'âge venaient les infirmités ; sa haute taille s'était courbée; sa crosse d' abbesse lui était devenue nécessaire pour faire quelques pas. Elle se prépara à mourir ; mais, dans ce moment suprême, l'amante reparut dans la religieuse.

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Une des sœurs en qui elle avait une confiance particulière fut chargée de lui apporter le fameux portefeuille, oc Son cœur s'est-il ému dans son sein de vieille femme à la vue de ces lettres, de ces vers qui lui parlaient de sa jeunesse évanouie, de son bonheur, de son amour perdu? Sa main ridée eut-elle un tremblement quand elle les jeta dans les flammes? Nul ne l'a su. » (Tolytcheva.)

Ses dernières paroles furent : « Aimez-vous les uns les autres, vivez en paix », et elle recommanda à ses sœurs deux de ses protégés dont elle n'avait pu exaucer les prières.

Ainsi mourut cette femme qui, suivant les paroles de l'empereur Nicolas, « avait pris l'initiative sur lui en élevant à Borodino un monument immortel » .

Son œuvre, en effet, lui a survécu et lui survivra, malgré la pénurie des revenus du couvent, malgré les reproches que T. Tolytcheva croit devoir adresser à ses concitoyens trop indifférents, qui laissent les sœurs recourir à la mendicité pour l'entretien de leurs autels et de leurs malades.

OC Et pourtant, dit l'écrivain, le nom de Borodîno est lié d'un lien indissoluble aux souvenirs de famille de chacun de nous. A qui ce nom ne rappelle-t-il point le toit paternel et ses années d'enfance, ces années où nous avons entendu tant de récits sur la Grande-Bataille? Involontairement on se demande ce qu'auraient pensé les guerriers de Vannée Douze, ces guerriers qui, par milliers, versèrent leur sang pour le salut de Moscou, s'ils avaient pu prévoir qu'à Moscou l'on oublierait si vite le temple élevé sur leurs ossements. j>

En contemplant le portrait de Margarita Mikhaïlovna décrépite et retenant à peine de ses mains hydropiques sa crosse d'abbesse, comment ne pas songer à cette tragique et touchante destinée ? Est-ce là cette jeune fille heureuse qui était l'orgueil des salons de la capitale? Est-ce là cette amante qui soupira pendant tant d'années après la consécration de son amour ? Est-ce là l'épouse romanesque qui parcourait la Finlande déguisée en ordonnance, « cachant sous la casquette mi-

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litaire ses longues tresses blondes d ? Cette nuit terrible d'octobre où elle retourna les cadavres de la grande redoute^ les douleurs de la mère^ les austérités de la religieuse^ l'âge implacable^ ont tout détruit en elle. — Des ) souvenirs de <ic l'année Douze »^ ce portrait de I Tabbesse Mélania n'est pas le moins émouvani |

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