LE CHAMP DE BATAILLE
Pour avoir une idée du champ de bataille de Borodino, nous montons au clocher du monastère. De là nous avons un panorama qui n'est pas fort étendu (le sol, mamelonné et boisé, nous dérobe assez vite l'horizon), mais qui comprend cependant toute l'étendue de terrain où opérèrent les armées. Bien que Napoléon ait donné à l'affaire le nom retentissant de bataille de la Moskova, cette rivière n'est pas visible d'ici : elle est à plusieurs kilomètres de Borodino.
Le principal accident de terrain, c'est la
rivière ou plutôt le ruisseau de la Kolotcha. Encaissée entre ses rives escarpées, de loin elle n'apparaît à Fœil que par la ligne de saules qui croissent sur ses bords, ligne tourmentée comme le cours même de la Kolotcha. Du point où nous sommes et qui fut la flèche gauche de Bagration, on peut dessiner le front de Tarmée russe au moment de la bataille.
Voici le village de Séménofskoe, à demi enfoui dans son ravin ; plus loin, le monument qui s'élève sur la Montagne-Kouge et qui marque remplacement de ce que nos historiens appellent la ce grande redoute » et de ce que les Russes appellent la ce batterie Raevski. i> Borodino, avec son église et son petit palais blanc, se voit très-distinctement malgré le rideau d'arbres qui suit le cours de la Kolotcha.
Gorki, où le feld-maréchal Koutouzof se tint pendant tout le temps de la bataille, est là, tout près d'ici ; mais il disparait tout à fait dans un repli de terrain. En arrière du front de l'armée russe, le village de Kniaskovo, dernière position occupée par nos adversaires après la prise de leurs retranchements, est
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ansi à demi ctAé par les bois. Yolià pour la rarde msse du champ de bataille.
En f*«r tout à rextrême liniite du panorama, un clocher blanc, un monastère : c'est celui de Kolotski, où coucha Napoléon : il marque la route de Smolensk, qui vient repandti« à Borodino. Cest par là que les Fran-
çjùs sont anÎTés.
Plus pt«s de nous, un tertre surmonté d'arbres et qui semble un tumulus antique : c'est celui de Chevardino, qui, dans la journée du 5, quand les Français eurent passé la Kolotcha, fat enlevé par eux après un combat acharné qui coûta aux deux armées une douzaine de mille hommes. C'est un peu à la gauche de ce tertre, et non pas sur le tertre même, comme le veulent les gens du pays, que se tint Napoléon pendant la bataille. Mais ils aiment à se figurer cette silhouette étrange, avec son petit chapeau et sa terrible lunette d'approche, debout sur ce piédestal comme sur une colonne Vendôme. De Chevardino, il voyait à merveille les flèches Bagration et la grande redoute, contre lesquelles il dirigeait
ses deux principales attaques. Quant à Borodino, il fut enlevé tout d'abord sans grande difficulté par le vice-roi d'Italie, qui se trouva dès lors fort près de Gorki, position du vieux Koutousof, et de la grande redoute, à la prise de laquelle il put coopérer.
Or, de Borodino à Chevardino, se trouvaient rangés les innombrables escadrons, bataillons, batteries de la grande armée aux vingt nations. Là-bas, le prince Eugène avec l'armée d'Italie et les contingents bavarois; au centre, Ney avec ses Wurtembergeois, Junot avec ses Westphaliens, Davoust avec ses Polonais et ses Saxons, Murât avec son immense cavalerie où les lanciers de la Vistule se mêlaient aux « hommes de fer » de la France et des Allemagnes ; en arrière, en réserve, derrière le maître, les hauts bonnets de cette garde impériale que Napoléon refusa ce jour-là de a faire démolir :o.
On vit alors en présence deux armées dont le monde ne verra jamais peut-être les pareilles. Du côté des Français, on pouvait admirer des soldats qui avaient combattu à Yalmy,
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à Jemmapes^ à Arcole^ aux Pyramides^ à Austerlitz, à Eylau^ à Somo-Sierra ; dans Farinée russe^ à côté des recrues instruites à la hâte^ des miliciens armés de piques^ on voyait des fantassins qui avaient fait les guerres de Turquie et de Pologne sous Catherine II, qui étaient descendus en Italie et qui avaient escaladé les montagnes de la Suisse avec Souvarof.
Les assaillants, c'étaient Murât, le roi de Naples, Eugène, le vice-roi dltalie, Ney, duc d'Elchingen, Davoust, prince d'Eckmiihl, Poniatowski, neveu d'un roi de Pologne, et ces généraux inséparables dans le bulletin de tant de victoires, Morand, Gudin et Priant. Les défenseurs, c'étaient un Barclay de ToUy, Allemand d'Esthonie, qui se vengea des jaloux en courant partout où la mitraille tombait le plus dru; un Bagration, qiii se fit tuer à ses flèches; un Miloradovitcb, dont on disait :
« Quand on veut suivre Miloradovitcb, il faut avoir une vie de rechange. »
D'un côté, il y avait une armée où les soldats de vingt nations n'avaient qu'un senti-
ment commun : celui de l'honneur militaire poussé à un degré presque surnaturel, la passion de la gloire, Tidolâtrie de Napoléon, une armée qui était le plus magnifique produit de l'esprit militaire. L'autre armée, plus homogène au point de vue national, — bien que l'on y remarquât à côté des fantassins russes les cavaliers bachkyrs, tatars et kalmouks, — n'était guère homogène au point de vue militaire, puisqu'elle se composait de vétérans, de conscrits, de miliciens, de paysans arrachés à leur charrue ; mais il y avait là un sentiment qui dominait tout : Texaltation ou, si l'on veut, le fanatisme patriotique et religieux, surexcité encore par les proclaiHations de l'empereur et les prédications des popes et des évêques.
Les hommes de Napoléon bravaient la mort par insouciance et par habitude du danger ; les autres la bravaient avec une sombre résolution, parce qu'ils voulaient mourir, parce que, comme le soldat de Prascovia Ivanovna dont il sera question plus loin, ils s'étaient tous préparés à mourir pour barrer aux païens
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le chemin de la ville sainte^ de la « mère Moscou 9.
Le moral de ces deux armées était porté, sous Tempire de sentiments si difiërents^ à un égal degré d'énergie : c'est ce qui explique Teffroyable tuerie de cette bataille.
l'obélisque de la grande redoute.
Afin de poursuivre notre exploration^ nous avions fait chercher une voiture au village voisin. On nous montre bientôt une charrette de bois avec de la paille. Nous demandons le cocher. « C'est moi », dit une jeune et jolie paysanne. Sur sa robe rouge, sa chemisette de toile et son collier de corail, elle avait jeté un cafetan masculin; un mouchoir sur la tête, des bottes solides, et un petit fouet constituaient son équipement.
Nous partons, et nous voilà bientôt au pied du monument. Près de là habite le gardien^ un vieux soldat, qui ouvre une barrière par-
faitement inutile, puisque personne n'enlèvera jamais son obélisque. Le tertre sur lequel le monument s'élève a perdu sa roideur ; on l'a prolongé en une longue pente douce : à ce point de vue, le sol est un peu défiguré, et Ton ne se rend plus compté des difficultés de l'attaque.
Quant au monument, c'est une haute colonne de granit, si je ne me trompe, portée sur un piédestal de fer et surmontée d'une espèce d'' ananas en fer. Sur les huit faces de la colonne autant d'inscriptions. Sur la première, l'image du Christ, avec ces mots qui rappellent le caractère religieux que les Eusses ont voulu donner à cette guerre de délivrance :
I**. « En lui est le salut. — BataiUe de Borodino. — 26 août 1812 C).
Les autres inscriptions se présentent dans Tordre suivant et sont ainsi conçues :
n*. € 1838. La patrie reconnaissante à ceux qui ont sacrifié leur vie sur le champ d'honneur : 3 généraux riuees tués, 12 blessés ; parmi les soldats, 15,000 tués, 30,000 blessés.
C) 26 août, vieux style, 7 septembre du nôtre.
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ni* •ILb ont reculé avec gloire pour vaincre plus BÛrement. Il est entré en Russie 554,000 hommes : il en est sorti 79,000.
IV*. € L*£urope a^plenré ses braves fils tombés dans les champs de Borodino. L^ennemi a eu 9 généraux tu^, 30 blessés, 20,000 hommes tués, 40,000 blessés.
V*. « France, Italie, Naples, Autriche, Bavière, Wurtemberg, Saxe, Westphalie, Prusse, Hollande, Espagne (*), Portugal, Pologne, Suisse, Confédération germanique, en tout vingt nations. Elles ont mis en ligne : infanterie, 145,000 hommes ; cavalerie, 40,000 ; canons, 1,000.
YI* € L'ambition sans bornes qui avait épuisé l'Europe s*est apaisée dans les solitudes de TOcéan. Moscou prise par Tennemi le 2 septembre 1812. Alexandre l^ entré à Paris le 19 mars 1814.
YII* € Moururent pour la patrie : les généraux Bagration, Toutchkof I«', Toutchkof IV (*), le comte Koutaîsof. — A tous les autres, gloire !
VllI*. « KoutoujBof. — Barclay de T0II7. — Bagration ('). — Les Busses ont mis en ligne : infanterie,
(*) L'Espagne doit être fort étonnée de se trouver ici, elle qui nous faisait alors une guerre acharnée. Pourtant le régiment espagnol « de Joseph-Napoléon » figura à Tattaque des flèches Bagration.
(*) Il s'agit de Nicolas et d'Alexandre Toutchkof, dont il a été question dans les pages précédentes.
(') Noms du général en chef, des généraux de la première et de la deuxième armée russe.
85,000 hommes ; cavalerie, 18,200 ; cosaques, 7,000 ; milicesy 10,000 ; canons, 640. »
Telle est la leçon d'histoire burinée sur le granit et sur le fer pour l'instruction de la postérité et des voyageurs qui s'arrêtent au pied de ce monument afin de se renseigner sur les faits qu'il doit immortaliser. Sans vouloir discuter avec cet obélisque, on doit signaler un certain esprit d'artifice qui a présidé au groupement de tous ces chiffres, et qui caractérisait la Bussie oflScielle sous Nicolas.
Par exemple, dans les inscriptions V et VIII, qui donnent la force comparative des deux armées, les chiffres sont fort inexacts. Sans parler de ceux que donne M. Thiers, voici ceux auxquels s'arrête, après mûre discussion, un historien russe, M. Bogdanovitch (*) : Rtis- *^*, infanterie, 72,000; cavalerie, 17,500; artillerie et pionniers, 14,300; cosaques, 7,000 ; milices, 10,000; canons, 640. — Français,
infanterie, 86,000; cavalerie, 28,000; artillerie et pionniers, 16,000; canons, 587.
(*) htoria otetchesivennoï votny.
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Pour le matériel surtout on comprend fort bien que les Russes^ qui n^étaient pas obligés d'opérer comme Napoléon à 800 lieues de leur pays, aient pu disposer d'un plus grand nombre de pièces, surtout de pièces de position.
La supériorité de Tarmée française ne consistait pas précisément dans le nombre des engins, mais plutôt dans la meilleure instruction des troupes. Ceux qui, après avoir traversé la moitié de la Russie, égrenant sur la route des milliers de maraudeurs, de déserteurs^ de malades, d'hommes trop faibles, étaient arrivés jusqu'à Borodino, pouvaient bien passer pour des soldats d'élite. Il y avait plus de conscrits dans F armée russe; mais il faut tenir compte de la passion qui les animait dans cette « guerre patriotique ».
Les inscriptions II et IV surtout, qui prétendent donner le chiflFre respectif des pertes, mentent comme des bulletins. Les Français auraient eu 60,000 hommes mis hors de combat, les Russes seulement 45,000. Alors on peut se demander pourquoi, après un tel succès, les seconds n'ont pas réussi à barrer aux
premiers le chemin de Moscou. M. Bogdanovitch, qui écrit en historien, évalue les pertes des armées russes dans les deux affaires de Chevardino et de Borodino à 58,000 hommes, ou plutôt 48,000, car sur ce nombre il y avait 10,000 hommes qui n'étaient que dispersés et qui se retrouvèrent ; quant aux Français, ils auraient perdu 28,000 ou 30,000 hommes.
Cette différence dans la mortalité explique comment les régiments russes ont été obligés à la fin de céder.
L'obélisque a presque raison quand il donne un chiffre si considérable de généraux tués ou blessés. Tandis que les Russes n'eurent que 4 morts et 18 blessés, les Français eurent 3 généraux de division tués, 14 blessés; plus, 9 généraux de brigade tués et 23 blessés. C'est une des batailles les plus meurtrières en généraux qu'ait données Napoléon.
Au pied du monument est un tombeau fort «impie, celui de Bagration. Quand, environ trois semaines après la bataille, il mourut de ses blessures, on rapporta son corps ici et on Tensevelit sur le champ de bataille. Dans cette
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plaine qui a dévoré tant de vies d'hommes^ oa ne voit qu'un tombeau : c'est le sien. Les autres victimes ont été ou jetées dans les fosses communes^ ou brûlées sur les grands bûchers f ). Terrible était la crise qui suivit Borodino : ni les Français, ni les Susses n'avaient le temps de songer à leurs morts. On laissa aux fossoyeurs le soin de nettoyer ce champ de bataille. Ils y mirent du temps : car lorsque, six semaines après le combat^ les Français repassèrent par Borodino, ils eurent encore le spectacle de ces horreurs.
Aujourd'hui il n'y a plus de grande redoute ; le terrain est nivelé, recouvert de broussailles de chêne : voilà soixante-quatre ans que l'herbe reverdit sur cette terre abreuvée de sang. On a peine à évoquer les scènes terribles et magnifiques de la bataille : Murât lançant, par delà le ravin de Séménofskoe, un orage de cavalerie sur les derrières de la grande redoute, Caulaincourt y pénétrant à
(*) Rostopchine écrivait qu'il avait fait brûler ou enterrer 67,000 cadavres d'hommes et 36,000 de chevaux. (Archive Voromof, t. Vin, p. 219, Moscou 1876.)
a tête de ses cuirassiers, le vice-roi d'Italie (scaladant les parapets, et, au milieu de la empête, intrépides, invulnérables, Ney, avec \on grand chapeau de maréchal. Murât, avec ;on costume de paladin et son panache qui semblait devoir attirer tous les coups.
Les Busses étaient dignes de leurs adversaires. Leur général Likatchef, impotent et [naïade, se faisait porter en litière au plus fort du danger et s'efforçait de dominer de sa voix grêle le bruit de la canonnade jusqu'au moment où il tomba entre nos mains.
La prise de la grande redoute décida du sort de la bataille. Les canons français couronnèrent la hauteur conquise, et comme Napoléon ne voulait point exposer sa garde, on s'occupa de a démolir :» à coups de canon les régiments russes repliés sur Kniaskovo et Psarevo, sur le point où se trouve aujourd'hui la gare du chemin de fer. Vaincus, ils avaient encore un air si terrible que Napoléon n'osa achever sa victoire et braver leur désespoir.
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