TRADITIONS LOGALBS SUR LA BATAILLE
Pour aller du monument au village de Borodino^ on franchit la Eolotcha : il n'y a pas de pont pour les voitures^ mais notre petit cheval de paysan descend hardiment le roide talus^ et^ tout aussi bravement^ remonte la berge opposée. Nous n'avons de l'eau que jusqu'au moyeu des roues. La Kolotcha, ce n'est que cela ! Pourtant ses berges sont par endroits beaucoup plus escarpées et plus élevées et peuvent oflFrir un obstacle sérieux.
Ses affluents sont encore moins considérables : deux d'entre eux sont remarquables par leur nom. L'un s'appelle la Guerre (Voïna), l'autre le Sanglot {Stonetz), Un troisième ruisseau, près du couvent, s'appelle la Flamme (Ognik). Les gens du pays en concluent que leur pays était réellement prédestiné à voir la terrible bataille.
Borodino est un petit village qui peut avoir 160 âmes. Il n'a qu'une seule rue qui va d'à-
*d parallèlement à la Eolotcha, puis se dée à escalader la colline pour nous conduire à jlise et au palais. L'église, au siècle derjr, était consacrée à la Nativité du Sauveur; us après la retraite de Napoléon on la dédia iaint Serge, en souvenir de Tirnage miracuise que Tarchevêque Platon envoya, du Qvent de Troïtsa, rejoindre Farmée pour ire la conduite au Français hors du terriire.
Quant au palais, c'est simplement la maison is anciens maîtres qui a pris ce titre ambitieux îpuis que Tempereur Nicolas a acheté Borono et en a fait un village de la couronne. Il a dans ce palais une espèce de petit musée i ce l'année Douze i>.
Borodino a, en outre, deux cabarets aux 6UX bouts de la rue; comme c'est aujourd'hui ifflanche, les mougiks paraissent assez émousllés. Devant la porte, des scènes curieuses.
n en est déjà aux embrassades et aux accoides dont l'ivrogne russe est si prodigue.
T. Tolytcheva, l'auteur des Récits de témoins Krl812, nous avait chargés, mon compagnon
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Georges de Novossiltsof et moi^ de visiter im vieillards de Séménofskoe^ sous la dictée des quels elle avait écrit les récits sur Borodino
L'un d'eux fut introuvable : c'était un pa] san dont la chaumière avait été occupée; 1 jour de la bataille, par Bagration. Il a racoul Taccueil qu'il reçut du commandant de I deuxième armée lorsque, revenu de sa pre mière frayeur, il se hasarda à voir ce qu'o avait fait de sa cabane. Il avait alors à pe près seize ans. Il dit au prince :
ce Si c'est un effet de ta bonté, ordonne à tt gaillards de ne pas piller ma maison. — Mo brave, répondit le prince, j'en suis fâché poi^ toi ; mais je ne puis m'en aller de ta chaumièn Si les soldats ne la pillent pas, les obus la bH leront. Ceux-ci n'écouteront point tes prièret Tu aurais aussi bien fait de ne pas revenir ici mais puisque te voilà, reste auprès de m< bagages, c'est encore le plus sûr. — Je te rc mercie beaucoup de ta bonté, reprit le paysai mais je ne puis rester ici, parce que ma femo est restée seule dans la forêt. — Tu fais biei mon ami, de t'inquiéter de ta femme. Va don
la retrouver au plus vite, ne t'airause pas, ce n'est pas l'heure de plaisanter. 3>
L'autre témoin de la grande année est une paysannedeSéniénofskoe,PraskoviaIvanovna.
Au couvent, on nous avait conté qu'elle avait plus de cent ans, mais, par son propre récit, il paraît bien qu'elle n'en a aujourd'hui que soixante-dix-neuf. Pour donner une idée des épreuves que cette guerre a imposées aux paysans russes, je reproduis ici le récit qu'elle a fait à T. Tolytcheva et qui a paru dans la Gazette de Moscou :
« Nous avons eu bien du chagrin quand la levée fut ordonnée. On rasa aussi le front à mon frère. J'en étais tout abattue, bien que je fusse déjà un^ membre séparé de la famille :
on m'avait mariée lorsque je n'avais pas encore quatorze ans; quand le Français arriva, j'avais déjà un nourrisson.
ce Avant la bataille de Borodino, l'autorité nous envoya de la farine, du pain et du biscuit pour l'armée russe. Nos greniers regorgeaient de ce pain et de ce biscuit. On venait du camp, on enlevait ces provisions et on nous donnait
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encore de la farine. Nous ne faisions que pétrir, tout en causant du Français. On disait dans le peuple qu'il marchait sur Moscou ; nous avions grand chagrin pour Moscou : mais que le Français pût arriver chez nous, cela ne nous entrait même pas dans la tête. Et que viendrait-il faire au fond des bois?
a Tout à coup nous regardons : voilà des gendarmes à cheval qui viennent mesurer nos champs et qui se mettent à écrire quelque chose. Quand nous les questionnons, ils répondent :
— Le prince Koutouzof veut donner bataille ici. Quant à vous, chrétiens, ce que vous avez de mieux à faire, c'est de partir. — Je me souviens que feu mon beau-père dit alors : — Oui, mais partir maintenant, c'est abandonner complétement sa maison. Qui sait si nous la reverrons? — Et on lui répondait: — Il s'agit bien de maison : gardons seulement notre tête sur nos épaules. Marchons tant que nos jambes pourront nous porter. Sinon, vous vous en repentirez et ne reverrez pas pour cela votre maison.
« Ainsi devisaient les paysans, et personne ne
se décidait à bouger de place. Tous espéraient au petit bonheur : Dieu aurait pitié. Et quand nos régiments parurent comme une nuée de sauterelles, comme on se tordait les bras! L'avant-garde arriva : au moins, grâce à Dieu, les nôtres ne nous feront pas de mal; mais c'est à qui déménagera au plus vite : dans toutes les chaumières un remue-ménage! Jeunes, vieux, tout le monde à l'œuvre. On ramène le bétail des champs pour le mettre à la suite de nos charrettes. Mon mari était employé à Moj aïsk ; c'est là qu'il habitait. Je restai seule au village avec le beau-père et la belle-mère et mon petit enfant. Mon beau-père dit : — Allez, et que Dieu vous conduise! Moi je garde ma maison.
Prenez la rache; mais les moutons sont de si sottes bêtes que vous les perdriez dans la bagarre : il vaut mieux les vendre à l'armée.
« Nous chargeons deux télègues; nous partons des premiers; le convoi venait après nous. Mais au détour du chemin, un Bachkyr tombe sur nous : — Donnez votre cheval ! dit-il. — Il prend le cheval par la bride, le dételle, et le voilà parti. C'était là un malheur ! Mais que
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faire ? Nous jetons nos paquets et nos effets dans une chènevière, et nous restons auprès de la charrette vide.
€ Tout à coup voici mon beau-père qui court après nous : — Nos soldats m'ont chassé, ditil; il n'y avait plus qu'à déménager. Grâce à Dieu, j*ai pu vendre six roubles nos moutons, et j'ai couru après vous.
< Nous marchons à peu près cinq verstes et nous entrons dans les bois. Nous avions fait nos préparatifs à la hâte, chargé pêle-mêle nos effets. Il fallait bien arranger tout cela, se reconnaitreun peu, et puis nous mourions de faim. Nous avions quitté la maison sans prendre le temps de manger : nous avions emmené avec nous ce que nous avions pu trouver de provisions. A peine entrés dans le bois, nous regardons : plus de vache 1 C'était vrainient malheur sur malheur. Mon beau-père dit : — Sans doute, elle sera retournée chez nous : les bêtes ont leur flair pour se retrouver. Va la chercher, Praskovia. Tu as de jeunes jambes, et par le sentier ce n'est pas loin.
« Je me mets en route; j'arrive tout droit
chez nous. Le beau-père avait raison : la Noirotte se retrouvait dans son étable. Comme j'en fus contente! Pourtant je voulus jeter lin coup d'œil dans notre chaumière; il me semblait qu'il y avait longtemps que je ne l'avais vue. J'ouvre la porte, et je vois couchés sur le plancher, côte à côte, des soldats qui se reposent.
a L'un d'eux lève la tête et dit : — Que veuxtu, fillette? — Je réponds que j'étais venue chercher notre vache, et je lui dis : — Mes amis, j'ai grand'compassion de vous. Quelles épreuves Dieu nous envoie pour nos péchés !
Qui de vous sauvera sa tête de là? — Et un autre, qui avait Tair tout résolu, prit la parole : — Celui que Dieu a désigné, celui-là s'en tirera. Pour nous, nous nous sommes préparés, nous nous sommes confessés, nous avons communié. Le moment est terrible. Aujourd'hui je suis à causer avec toi; demain peut-être un boulet m'accommodera de telle façon qu'on ne retrouvera même pas mes pauvres os.
« Je me mis à le questionner sur mon frère. — Dans quel régiment est-il? demandèrent
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les soldats. Comment Taurais-je su? On lui avait rasé le front, je n'en savais pas plus long. — Eh bien! me dirent-ils, nous ne voyons qu'un moyen : c'est que tu pries le prince Koutousof de faire un appel nominatif de toute l'armée. Mais va, belle enfant, et que Dieu te conduise ! Xous allons dormir un peu, pour la dernière fois peut-être.
« Je pris notre vache et je la poussai vers le bois. Il me souvient que nous étions partis le jeudi, et le samedi commença un bruit pareil au tonnerre : c'était un roulement continuel; la terre gémissait sous nous. Les vieux dirent alors : — C'est la bataille qui a commencé.
Il faut implorer l'aide de Dieu pour les nôtres qui meurent à cette heure.
«Nous eûmes froid jusqu'aux os, nous nous prosternâmes sur le sol, et toute la bande se mit à pleurer.
« Quand nous fûmes un peu remis, nous allâmes plus loin ; mais toujours derrière nous éclatait ce tonnerre. A la nuit il y eut un silence, et, ma foi, nous revenions voir ce qui se passait chez nous. Mais des cavaliers nous chassèrent
et nous dirent que le Français n'était pas encore parti et qu'il était toujours sur nos champs.
ce Ce que nous avions entendu, ce n'était pas encore la bataille de Borodino, car elle n'eut lieu qu'à la Saint- Vladimir. C'était la bataille de Chevardino. Vous voyez bien cette petite colline plantée d'arbres : c'est ce qu'on appelle la redoute de Chevardino. Or, le jour de la bataille de Borodino, c'est là que Bonaparte se tenait ; et de là il tirait sur la Montagne-Eouge. Où est maintenant la colonne, là était la batterie de Kaevski.
(( Nous devions aller à Rouza. Combien de temps nous marchâmes dans cette direction, je ne m'en souviens plus. Nous en approchions quand tout à coup oi\ sonne le tocsin; nous voyons le peuple courir en tout sens. Nous demandons : — Qu'est-il donc arrivé? — On nous répond : — C'est le Français qui arrive, nos cosaques accourent au galop et chassent le monde. — Nous tirons au plus vite de côté, nous traversons une prairie. Mais nous mourions de faim ; nous avions compté manger un morceau à Rouza. On n'en prit pas le temps.
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trop heureux d'échapper à rennemi. Il fallut {tousser jusqu'à Troïtsa, et Ton souffrit beaucoup.
« Les villages tout autour de nous étaient déserts; maison pouvait arracher encore quelques légumes dans les jardins. Nous n'étions pas seuls : les convois se succédaient sans fin sur la route. Je me rappelle qu'un jour nous avions ramasse quelques pommes de terre que nous taisions cuire sous la cendre. Nous étions àpeine assis autour du feu qu'une dame (une si belle dame!) accourt à nous en pleurant: — Bonnes gens, nous dit-elle, n'avez-vous pas vu une petite fille de cinq ans, avec une robe bleue?.. Cherchez-la, au nom du Ciel I Je vous donnerai pour vos peines, — et elle nous montrait un billet rouge. — Seulement courez à sa recherche.
« Nous nous précipitons pour chercher Tèufant; ce fut peine inutile. La dame alla plus loin. Sans doute elle aura trouvé sa petite fille à Tautre bout du convoi. Mais comment le savoir? Le convoi avait bien une verste de lon-
gueur.
ce II nous arriva encore autre chose. Une femme de Séménofskoe accoucha dans le bois ; et, pour comble, elle mit au monde deux jumeaux. On les enveloppa dans quelques chiffons et chacîun les porta dans ses bras, tantôt l'un, tantôt l'autre, à tour de rôle. La mère dut marcher avec le convoi, à pied parce que les voitures étaient chargées jusqu'en haut : pas moyen de s'y asseoir. On chemina ainsi deux jours. Tout à coup quelqu'un se prit h dire : — Eh bien, où donc est la mère? où est Akoulina? — Nous eûmes beau l'appeler, plus d'Akoulina. On arriva à Troïtsa, toujours pas de nouvelles. Une des nôtres, une vieille femme qui était toute compassion, se mit alors à caresser les petits : — Sans doute, dit- elle. Dieu m'envoie ces enfants. Je les nourrirai, nous ne manquons pas de vaches. — Et elle les nourrit, tantôt avec un chiffon , tantôt avec son doigt trempé dans le lait. Elle se tuait pour eux. Il y en a un qui vit encore et qui a maintenant les cheveux gris.
« On retrouva Akoulina quand on revint à Séménofskoe. Elle nous dit alors qu'elle s'était
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jointe à un autre convoi sans s'apercevoir de son erreur, et qu'elle s'était ainsi égarée.
« A Troïtsa on se logea comme on put, avec Taide des bonnes gens. Là on nous dit que le Français était à Moscou. Quelques-uns des nôtres partirent alors pour voir ce qui se passait à Séménofskoe. Je demandai à mon beau-père la permission d'aller avec eux; nous partîmes ainsi, neuf hommes et six femmes. Un jour, nous étions assis sur l'herbe, un paysan vient à nous : — Braves gens, dit-il, aidez-moi à moissonner mon blé; il est encore sur pied; personne ne pouvait le rentrer; je- suis resté seul à la maison. — Nous le suivons et nous nous mettons à l'œuvre. — Mercij nous dit-il alors. Vous travaillez pour moi : moi je vais vous préparer à dîner. — Quand nous eûmes fini la besogne : — Maintenant, dit-il, venez chez moi, et je vous régalerai à la fortune du pot.
(( Nous allons; le dîner était sur la table.
Nous avions à peine fait le signe de la croix et pris nos cuillers, que voilà les Français qui entrent. Nous jetons nos cuillers et prenons
nos jambes à notre cou. Nous en étions pour notre dîner.
« Quand nous arrivâmes dans nos pays, le cœur nous manqua. Partout les villages étaient brûlés ou saccagés, pillés jusqu'à la dernière planche. Quand nous arrivons à Klementiévo, à 15 verstes de Borodino, nous commençons à rencontrer des cadavres. Nous continuons en pleurant. Larmes de femme, sans doute; car nos hommes n'éprouvaient que de la colère.
— Voyez-vous, disaient-ils, partout la mort, la désolation! Puissent-ils, les scélérats, payer durement tout cela ! —Nous arrivons à Kliouchino, à 7 verstes de Séménofskoe. Tout y était ravagé. Où s'élevait autrefois le village, un désert. Il ne restait qu'une isba de bains, la fumée sortait de sa cheminée. Nous y allons : cinq soldats ennemis y étaient assis à boire. Nos hommes nous crièrent : — Femmes, sauvez-vous; nous avons à régler un compte avec eux. — Nous nous mîmes à courir sans regarder derrière nous; nous entendons des cris; puis nous voyons nos hommes qui arrivent : — Nous les avons tous expédiés, nous dirent-ils.
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« L'un d'eux, Antoine, — un homme si vigoureux! — est mortjl n'y a pas plus de dix ans. Avant de mourir, il se confessa, communia, fit à tous ses adieux. Nous pensions qu'il ne passerait pas la nuit; et au contraire il traîna trois jours entiers et dit à son petit-fils: — Vaska, la mort ne veut pas venir à moi avant que je n'aie purgé ma conscience entièrement. Je n'ai pas avoué au prêtre un vieux péché; et c'est ce vieux péché qui me fait souflTrir. Pourquoi avons-nous tué ces Français en ce temps-là? C'est une autre afiaire en bataille rangée : ils tirent sur nous, nous sur eux. Mais ce jour-là, ils ne nous faisaient pas de mal ; et nous avons pris leurs vies. Va, mon garçon, amène encore une fois le révérend, pour qu'il me donne l'absolution de ce péché. — Le prêtre revint et le bénit : peu de temps après, Antoine mourut (^).
(( Quand ils eurent dépêché ces Français, nous continuâmes notre route, et "plus nous allions, plus nous voyions des choses terribles;
(') Voir ci-desBus, pages 89 et 90, la touchante manifestation des mêmes scrupules.
quand nous arrivâmes enfin ici, à Séménofskoe, nos yeux se troublèrent. Il ne restait pas un fétu de notre village et partout des tas de morts.
«Nous nous asseyons et nous commençons à pleurer à sanglots. Ensuite je me mets à errer parmi ces corps : — Qui sait si mon pauvre frère n'est pas ici? — Quand il partit pour l'armée et que j'en eus tant de douleur, sans doute mon cœur sentait quïl n'en reviendrait pas.
En quel lieu Dieu lui envoya la mort, je ne sais; et peut-être bien qu'en effet il a versé son sang près du nid natal. Mais enfin je ne le trouvai pas.
« Nous nous demandions où nous passerions la nuit. Nous arrivons à la Montagne-Rouge, et alors des horreurs à ne pouvoir les raconter! A un endroit, les cadavres étaient entassés jusqu'à hauteur d'homme, et contre cet amas on en voyait d'appuyés qui étaient morts debout. Partout des jambes, des bras. La terre était inondée de sang. Nos hommes disent : — Nous allons nous faire une petite place un peu plus loin; nous sommes trop fatigués pour marcher encore. — Il y avait avec nous une jeune femme
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qui s'appelait Maria. Pendant que les hommes nous faisaient une place, je la vois qui se penche sur un mort et qui fouille dans ses poches. — Mon Dieu, Maria, lui dis-je, as-tu perdu l'esprit? C'est un péché I — Elle répondit : — Il n'en a plus besoin ; qui en héritera après lui? Et nous qui n'avons plus ni feu ni lieu.
« Nous nous couchâmes, mais je ne pus dormir de longtemps. J'étais brisée de compassion et d'eflFroi. Quand je m'éveille au matin, je vois quelque chose qui brille au soleil comme du feu. Je me lève et je vais voir. C'était un mort qui était couché là : son épaulette d'or avait été arrachée et pendait sur la poitrine. Voyez quel péché! Moi-même j'avais blâmé Maria, et maintenant j'avais envie de prendre cette épaulette! J'étends la main, mais le cœur me manque, — je n'ose pas. — Eh bien, me disaisje, quelle importance cela a-t-il? Je prends l'épaulette et c'est fini par là. — Mais à peine commençais-je à me pencher, tout à coup quelqu'un me crie : — Que fais-tu là ? Tu pilles les morts ! — C'était un cavalier qui passait près de moi. Je pensai m'évanouir de peur. Je
voulus fuir, mesjambes se dérobaient sous moi. Depuis lors, on ne m'y a plus reprise.
« Quand tout le monde fut levé, on résolut de retournera Troïtsa : les anciens nous diraient là ce qu'il fallait faire. On se remit en route. J^étaîs restée un peu en arrière des autres : je vis des pièces de cuivre et d'argent répandues à terre. Je ne crus pas que ce fût péché de les prendre, et je me trouvai avoir six roubles.
« Quand nous arrivâmes à Troïtsa et que nous racontâmes notre infortune, les anciens envoyèrent des députés à nos maîtres pour leur demander de nous venir en aide. Nous étions alors serfs des Davidof. Nos maîtres, — Dieu les ait en son royaume I — ne nous abandonnèrent pas dans le malheur, y)
Or, c'était à cette Praskovia Ivanovna que nous avions aflfaire. Nous devions lui remettre, pour la récompenser de la complaisance qu'elle avait mise à raconter ses aventures, un de ces beaux mouchoirs rouges à dessins qui font la joie du paysan russe. Elle est raisonnablement cassée pour son âge; on est obligé de parler très-haut pour se faire entendre d'elle; elle-
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même ne cause plus volontiers. Il a fallu toute la patience de T. Tolytcheva pour obtenir d'elle une narration suivie. Ses petits-enfants disent qu'elle baisse depuis quelque temps.
Voilà qui prouvé encore que T. Tolytcheva fait bien de* se hâter, si elle ne veut pas voir les récits de 1812 disparaître dans la tombe avec les narrateurs, et cette humble, mais très-curieuse source historique se perdre sans retour. Depuis la publication des Récits de témoins oculaires, il y a quatre années au plus, plusieurs des vieillards à qui nous devons les saisissants tableaux de Tincendie et de la retraite des Français sont allés rejoindre les anciens de Tannée Douze.
LES RUSSES A SÉVASTOPOL
D'APBftB LES DOCUMENTS PITBLIÉS SOUS LB8 AUSPICES DU C^SÂRÉVITCH.
Bien des événements auraient dû faire oublier Tannée 1855. La dernière guerre surtout semblerait devoir effacer de notre mémoire toutes les guerres précédentes, puisque les victoires de Crimée, d'Italie et d'oUtre-mer ont eu pour épilogue l'affaiblissement de notre puissance. Et pourtant, si quelque souvenir de notre passé militaire pouvait nous rendre confiance en nous-mêmes, ce serait assurément le siège de Sévastopol. Précisément parce que le succès a été laborieusement, longuement disputé au milieu de sanglantes péripéties, et qu'il n'y eut là de surprise pour personne, on peut dire que la victoire a été bien acquise. En Crimée, il a fallu à nos soldats tous les genres de courage contre un ennemi qui les
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avait tous : tantôt Télan impétueux du champ de bataille, tantôt la bravoure aventureuse de la guerre nocturne, tantôt la froide intrépidité de la tranchée ou la patience inébranlable à toutes les privations, aux maladies contagieuses, aux rigueurs du climat. Pendant onze mois, les deux armées ennemies sont restées en présence comme en un champ clos, s'oflFrant Tune à l'autre la revanche jusqu'au dernier moment. Ni l'intrigue, ni la famine ne sont venues faciliter notre succès. En 1870 et 1871, on a bombardé et brûlé, presque sans péril pour l'agresseur, quinze ou vingt villes françaises qui n'avaient souvent de places fortes que le nom, et qui ont tenu cependant à honorer leurs vieux remparts ; mais dans toute cette campagne de sièges combien les Allemands trouveront-ils à citer d'actions comme la prise des Ouvrages- Blancs, l'enlèvement du Mamelon- Vert ou les ^eux assauts de Malakof ?
Si cette guerre d'Orient est populaire chez nous, on conçoit qu'elle le soit bien plus encore chez les Russes, qui depuis 1855 n'ont pas eu
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de guerre européenne. Malgré les campagnes du Caucase', du Turkestan, de Khiva, « malgré tout, écrit un officier russe, ces expressions, les héros de Sévastopoly les vaillants défenseurs de Sévastopol, prennent à chaque nouvel événement militaire une signification plus haute... Beaucoup d'hommes qui ne connaissent Sévastopol que par ouï-dire, des hommes qui ont pourtant un nom et une réputation, veulent avoir été sur les bastions et se posent en défenseurs de Sévastopol. N'estce pas le cas de rappeler le mot de Plutarque : (c Le signe certain qu'une action est vraiment belle, c'est que tout le monde ressent le désir de rimiter, ou le regret de ne pas y avoir pris part ? »
Si l'honneur est grand d'avoir emporté cette forteresse, celui de s'y être maintenu si longtemps est à peine moindre. Dans ce duel héroïque, la gloire française n'ôte rien à celle des Russes : elles grandissent au contraire et s'exaltent l'une par l'autre. La ténacité des soldats du tsar fait partie intégrante de notre gloire, de même que l'ardeur et la bravoure
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souvent téméraire du fantassin français sont le rehaussement de la leur. Le souvenir de Sévastopol est en quelque sorte le patrimoine commun et indivisible des deux armées.
Tout ce qui se rapporte à la grande lutte conserve encore à Saint-Pétersbourg et à Moscou comme un intérêt d'actualité. Il y a quatre ans, le grand-duc héritier Alexandre Alexandrovitch fondait le oc Musée de Sévastopol ». On n'a pas voulu y réunir seulement des canons, des éclats de bombes, toute cette ferraille sinistre et héroïque, muets témoins sortis du sol de Crimée, exesa... scabra rubigine pila. On a fait appel aux survivants de cette épopée guerrière : chez eux comme chez nous, la plupart ont déjà pris congé du drapeau. On les a priés d'adresser au grand-duc leurs mémoires ou leur journal de siège, les lettres qu'ils écrivirent alors à leur famille, leurs impressions de bastion ou de ^bivouac. On a déclaré qu'aucun fait n'était indifierent, que toute parcelle de vérité avait son prix, et qu'on demande aux narrateurs non la perfection de la forme, mais la sincérité du récit.
LES RUSSES A SÉVASTOPOL. 181
Ces documents ont été déposés aux archives du nouveau musée ; les plus remarquables ont été livrés à l'impression ; publiés sous les auspices du grand-duc, dédiés ce à la glorieuse mémoire de tous les défenseurs de Sévastopol D, ils forment déjà trois volumes, œuvre de vingt-cinq collaborateurs (*). L'un nous fait l'histoire de la tour Malakof ou du bastion n** 4 ; un autre a rédigé les mémoires
(1) Sevastopolskii Sbomik, — Sbomtk roukopù^ predstavlennykh ego imperatorskomou vysotchestvou, gosouda- Ttou nasUédnikou Tsézarévitchou o Sevastopolskoï oborchnié Sevastopoltsami. 3 vol. in-8*, Saint-Pétef sbourg , 1872-1873.
Une revue russe, la Rottsskaïa Starina, a publié aussi une série de documents, mémoires ou correspondances sur la guerre d'Orient. — En novembre 1874, elle reproduisait un appel du grand-duc Michel, vice-roi du Caucase, aux Caucasiene, c'est-à-dire aux militaires qui ont contribué à ranger ce pays sous la domination russe. Ainsi se forment des collections précieuses pour l'histoire militaire de la Bussie. Cet exemple, autorisé en Bussie par de si hauts patronages, ne pourrait-il être suivi chez nous ? Ces publications seraient de véritables monuments à la gloire des armées françaises, utiles aux historiens de l'avenir, plus précieux et plus durables que certains arcs de triomphe.
d'un régiment ou d'un bataillon, ou bien raconté un épisode de T Aima ou de la Tchernaïa. Quelques-uns se livrent à des appréciations scientifiques sur telle ou telle opération.
Les collaborateurs* du grand-duc ont usé largement du droit de critique ou d'éloge.
Menchikof, Gortchakof, Totleben, ont leurs partisans et leurs détracteurs. Pour celui-ci, Menchikof n'a su ni prévoir le débarquement des alliés en Crimée, ni assurer par des fortifications de campagne la position de TAlma, ni renforcer à temps les remparts du côté sud, ni même envoyer au Gouvernement des rapports sincères sur la situation. Pour celui-là, au contraire, il est le sauveur de Sévastopol : en livrant dans les conditions les plus défavorables la bataille du 20 septembre, il a, du premier jour, imprimé à toute la campagne un caractère d'activité audacieuse et de lutte à outrance ; en maintenant les communications de son armée avec la ville, et en manœuvrant sur le flanc gauche des cantonnements ennemis, il a fait tout ce que Bazaine a négligé de faire sous les murs de Metz. 11 était, nous
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dit Tun, « la véritable incarnation du peuple russe armé pour la défense de la patrie » . — Nullement, nous dit un autre ; « il ne comprenait pas le soldat russe, et le soldat russe ne le comprenait pas ». On voit percer. dans ces documents les préjugés d'arme, de corps, de camaraderie, d'état-major; mais ces contradictions mêmes sont une preuve de l'impartialité avec laquelle ont été accueillies les diverses opinions.
A ces savantes dissertations, on préférera peut-être les récits où de vieux officiers racontent longuement au fils de l'empereur ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont souffert, leurs campagnes, leurs décorations, leurs blessures, leur captivité. Plusieurs ont joint à leur envoi, sans doute comme pièces justificatives, une carabine rayée ou un sabre-baïonnette, dépouilles opimes d'un highlander ou d'un zouave, dont ils font hommage au musée.
Le lecteur qui tient à connaître par le détail les travaux de l'artillerie ou du génie et toute la technique du siège devra recourir aux ouvrages spéciaux du général Totleben
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OU du maréchal Niel (*) ; mais, s'il veut se représenter la vie quotidienne du bastion, les sentiments qui animaient les défenseurs de la place, les qualités morales de l'officier et du soldat russe, il s'intéressera sûrement à ces récits sans apprêt, à ces lettres qui n'étaient écrites à l'origine que pour la famille.
Avec les narrateurs, il bivouaquera sur les hauteurs de TAlma ou d'Inkerman, s'arrêtera
(1) Niel, Siège de. Sévastopol, Journal des cypéraiions du génie, avec un atlas. Paris, 1858.
Voir aussi Siège de Sévastopol, historique du service de l'artillerie, 2 volumes iii-4* avec un atlas de 147 planches, — publié par ordre du ministre de la guerre par la maison Berger-Levrault, Paris et Strasbourg, 1859. Dans ces deux ouvrages, outre les développements techniques, on trouve de précieux renseignements, intéressants pour l'histoire générale de la guerre. Voyez par exemple, dans le tome P' du second de ces ouvrages, le chapitre sur la prise de Malakof et Tangoisse qui s'empara de l'armée quand eut lieu la première explosion ménagée par les Russes : « Malakof pouvait sauter. En prévision de cet événement, qui aurait pu changer peut-être les destins de la journée, le général de Mac-Mahon fit sortir sa première brigade et la replaça dans la place d'armes qu'elle occupait avant l'assaut, avec ordre de se jeter immédiatement dans l'entonnoir après l'explosion,
LES BUSSES A SÉVASTOPOL. 185
sur les remparts au milieu de la grêle de bombes, se blottira dans les cachettes des tirailleurs, se glissera sous les blindages et dans les bovaux de mine, suivra les blessés à Tambulânce et les morts au cimetière du Côté Nord. Les Commentaires d'un soldat y par Paul de Molènes, les Souvenirs militaires et religieux de Crimée^ par le père de Damas, nous ont familiarisés avec l'existence qu'on menait dans
si eUe avait lieu, et lui-même resta dans Touvrage avec sa deuxième brigade pour le défendre. » Voilà le plus énergique commentaire du mot fameux.
Le tome II du même ouvrage est consacré plus spécialement à la technique du siège et à Texplication des planches.
Aux récits du SevcLsiopoIakii Shomik, je joindrai quelques extraits d'un livre très-curieux, qui n'a jamais été traduit en français. Ce sont les notes d'un médecin allemand attaché à l'armée russe. Quoique Allemand, il s'inspire à notre égard des sentiments russes. Nous ne sommes plus habitués à entendre parler de nous de cette manière en langue tudesque. Ce livre est intitulé : UfUer dem Dopptladhr, Geschichte des Feldzuga in der Krim, etc. Heraosg egeben von Ferdinand Pflug, Berlin.
On pourra comparer enfin à ces récits ceux du grand littérateur russe, le comte Léon Tolstoï, récemment traduits par M. Bollinat dans le journal le Temps,
le camp français^ ils ont rendu populaires chez nous les abris de nos francs-tireurs, et la tranchée où l'on enfonçait jusqu'à mi-jambe dans la neige fondue, et le théâtre des zouaves^ et la jovialité guerrière de nos preneurs de bastions. Passons aujourd'hui dans l'autre armée, essayons de pénétrer dans l'intimité de nos ennemis d'alors ; nous pouvons bien compatir à leurs souffrances et admirer leur bravoure. Ainsi firent à cette époque les soldats français en Crimée ; à peine l'armistice fut-il proclamé qu'ils coururent en amis au camp des Busses.