‹ Français et russes: Moscou et Sévastopol, 1812-1854Chapitre 37 sur 51 · LES DÉFENSEURS DE SÉVASTOPOL · texte numérisé non relu

LES DÉFENSEURS DE SÉVASTOPOL

Nous avons vu à quel orage de fer on était exposé sur les bastions de Sévastopol. On se faisait pourtant un point d'tonneur de ne pas déserter le bastion aux heures de danger, fûton libre de tout service. Le major d'artillerie Démianovski, en proie à la fièvre, s'obstinait à rester à son poste. « Pourquoi n'allez- vous pas à l'hôpital? lui demandaient ses camarades, émus de ses soufirances. — Écoutez, répondaitil, quand j'aurai attrapé une blessure, jïrai me faire guérir à la fois et de la fièvre et de la blessure. »

Un autre, — c'était au dernier jour de Sévastopol, — déclare à ses soldats qu'il y a deux chemins pour se porter contre les assaillants : l'un plus abrité et plus long, l'autre plus court, mais sur lequel tombent les projectiles ce aussi nombreux que les pois un jour de récolte dans la Petite-Kussie. — Il n'y a pas à choisir,

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ajoute-t-il, allons par le plus court dégager nos camarades. » Les soldats répondent par une acclamation ; il en tombe en route un bon tiers, le reste arrive à temps pour sauver un bastion.

Un capitaine s'amusait parfois à se coucher sur le parapet les deux j ambes en l'air, criant : « Allons 1 va pour la pension entière ! » Pendant la durée du siège, malgré cent autres folies de ce genre, il n'eut pas une égratignure.

Bien n'était plus propre à confirmer le soldat dans ses idées fatalistes. Considérant que de tels téméraires étaient épargnés, et que des gens prudents étaient quelquefois tués dans leurs abris, sous de solides blindages, il se persuadait de plus en plus que « l'homme destiné à mourir dans son lit n'est pas tué en bataille » .

Les officiers supérieurs payaient intrépidement d'exemple. C'est ainsi que tant de généraux comme Khroulef furent blessés aux remparts et que sur les ouvrages Malakof tombèrent successivement les trois amiraux Kornilof, Istomine et Nakhimof.

Nakhimof surtout, qui tomba le dernier, avait eu le temps de se faire à Sévastopol une

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popularité inouïe; dans la flotte même, sa réputation datait de loin. En 1822, il avait fait le tour du monde avec Lazaref, en 1828 assisté à la bataille de Navarin, puis conquis tous ses grades dans les croisières de la Baltique, de r Archipel, du littoral caucasien, enfin il avait anéanti en 1853 Tescadre turque à Sinope.

Quand les alliés arrivèrent en Crimée, il aurait voulu, avant de couler sa flotte, honorer sa ruine par une dernière bataille, même inégale. La confiance qu'il inspirait aux marins gagna bientôt les troupes déterre. Plus que personne il sut enraciner dans le cœur des soldats cette conviction, que Sévastopol n'était pas une forteresse que l'on pût rendre, et qu'il fallait sur place vaincre ou mourir. Où il se montrait, il créait comme une contagion de dévouement. Il n'exhortait pas les troupes au courage, à l'intrépidité; il se contentait de prouver qu'être héroïque était facile, et qu'il n'y avait même pas moyen d'être autrement. Soit hasard, soit parti pris, c'était dans les endroits les plus découverts qu'il s'arrêtait le plus volontiers pour recevoir des rapports ou donner ses

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ordres. Si on lui faisait remarquer qu'il s'ex- l posait^ il répondait de son ton brusque : ce Ne dites donc pas de bêtises; croyez-vous qu'ils iront pointer le canon contre un homme isolé ! ^ Un commandant de bastion vint lui annoncer ; la construction d'une nouvelle batterie anglaise par laquelle on serait pris à revers, a Mauvaise 1 affaire I » répondit-il, et en manière de consolation il ajouta : a Du reste, ne vous tourmentez pas ; vous savez bien que nous resterons tous ici. » Quand il voyait un nouveau- venu s'incliner au sifflement des balles : « Qu'avezvous donc à me saluer? » demandait-il d'un ton goguenard. La construction d'un pont de bateaux sur la rade l'irrita profondément :

rendre la retraite possible, à ses yeux c'était une trahison.

oc Un jour, raconte le colonel de génie Bulmerincq,- on vint m'éveiller dans mon blindage et me dire que X amiral me demandait. Je sortis aussitôt; je vis un amiral qui m'était inconnu et qui me demanda si je connaissais le chemin de la redoute Schwartz, me priant de l'y conduire par le plus court. Je sortis par le flanc

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droit du bastion; l'amiral, avec une suite peu nombreuse, venait après moi. Au lieu de continuer par le mur extérieur, je tournai par derrière les batteries. Ce mur extérieur ne venait pas jusqu'à hauteur d'homme ; je trouvais peu sage d'amener l'amiral et sa suite sous le feu des tirailleurs français. Tout à coup il m'appela d'une voix éclatante : — Ah çà ! me dit-il, où me conduisez- vous ? — Je lui exposai mes raisons. — Jeune homme, répondit-il, vous êtes excusable parce que vous ne savez pas encore qui vous conduisez.

Je m'appelle Nakhimof, et je ji'entends pas qu'on me cache dans des trous... Veuillez passer par le mur extérieur. — Nous y passâmes en effet; un des. marins de la suite de l'amiral fut tué raide d'une balle de carabine. Une fusillade bien nourrie nous fit ainsi la conduite jusqu'à la redoute. L'amiral alors m'emprunta ma lunette, examina longuement les approches ennemies en me demandant souvent mon avis, après quoi, se tournant vers moi, il me tendit gracieusement la main, me fit décliner mon nom et me dit : — Main-

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tenant nous voilà des connaissances ; nous ne nous querellerons plus. »

Chaque jour, on voyait un vieux, en uniforme d'oflScier de marine, avec de grosses épaulettes, une cravache à la main, monté sur un cheval cosaque et accompagné d'un cosaque pour toute escorte. Il allait ainsi, le pantalon sans sous-pieds remontant jusqu'aux genoux et laissant voir son caleçon et ses tirants de bottes, sa casquette enfoncée sur la nuque, ses cheveux gris fouettés en avant des tempes.

Au pied d'un bastion, il mettait pied à terre et commençait sa tournée. A son apparition, les hommes se sentaient plus braves; on chargeait, on refoulait avec plus d'entrain, et un nom courait de bouche en bouche le long des banquettes : Paul Stépano vitch ! On ne l'appelait en effet ni amiral, ni Excellence, ni Nakhimof; on lui donnait son prénom et celui de son père : Paul, fils de Stéphane. Les visages des vieux marins s'illuminaient, et le plus hardi d'entre eux, son écouvillon à la main, s'écriait : ce Bonjour, Paul Stépanovitch !

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cela va-t-il bien aujourd'hui ? — Très-bien,

Gradka^ comme tu le vois ! répondait de bonne humeur Tamiral en poursuivant sa route. — Est-ce qu'on oublierait Sinope ? disait-il à un autre. — Oublier I Faites excuse, Paul Stépanovitch ; pas de danger ! Le Turc en est encore à se frotter les reins. » Et ainsi la tournée continuait. Elle continua jusqu'au moment où, le 10 juin, une balle traversa la tête de l'amiral^ laissant deux trous sanglants à sa casquette.

Ces exemples n'étaient pas perdus pour les soldats. D'eux aussi, l'archevêque de Moscou, Innocent, pouvait dire qu'il ce était venu visiter les défenseurs de Sévastopol, non pour les instruire, mais pour apprendre d'eux le courage, l'intrépidité, la patience au milieu des épreuves » . Souvent, dans les attaques de nuit, on ne pouvait les rappeler à temps de la tranchée ennemie ; ils restaient sourds , aux signaux, à la voix des chefs/ au clairon qui sonnait la retraite. Un jour, on imagina de leur envoyer le moine-prêtre Jeanine, ^ui se jeta dans la mêlée un crucifix à la main.

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Il ne parvint qu'à grand'peine à les ramener ; encore reçut-il lui-même deux blessures légères, et la partie supérieure de la croix fut emportée.

Il y avait d'humbles corvées militaires qui présentaient souvent plus de dangers que la bataille. « Que de fois, raconte Rosine, en me rendant aux fortifications, il m'arriva de rencontrer les équipages qui apportaient aux bastions l'eau, la poudre et les projectiles ! Habitué au spectacle de la mort, ces convois me semblaient plus effrayants que la mort même. Ces hommes du train étaient vraiment des héros. Il fallait voir avec quelle adresse, quel dévouement ils venaient au secours les uns des autres lorsque, effrayés par les bombes, les chevaux s'abattaient, se cabraient, se jetaient de côté, brisant les roues et les

essieux. Avec une incroyable dextérité, ces convoyeurs calmaient les animaux effarouchés, coupaient les traits d'attelage, relevaient les voitures renversées ; avec la même insoucielise prévoyance, on les voyait sauter sur les tonneaux de poudre qui menaçaient de faire

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explosion à la première grenade qui tomberait sur eux. »

Le soldat russe a toujours été religieux. Or il ne faut pas méconnaître la puissance morale de la religion orthodoxe (*). On l'accuse d'attacher une trop grande importance aux pratiques extérieures; elle n'en inspire pas moins à ses adhérents assez de confiance en un monde supérieur pour leur faire supporter sans trouble les plus redoutables épreuves de l'existence. Nous avons vu que chaque bastion avait son icône : celle du Sauveur, à l'angle saillant du bastion du Mât, était célèbre dans toute l'armée et dans toute la Russie ; placée au point en apparence le plus exposé de l'enceinte, les projectiles et les éclats de bombe l'avaient respectée. Beaucoup d'oflSciers sont de vrais croyants. Après le récit d'un succès, ils ne manquent pas d'en faire hommage ce à la mère de Dieu et aux saints qui intercèdent pour la terre russe » . Plusieurs attribuent leur salut à une icône, présent de leur mère ou

(*) Voyez, dans la Bévue des Deux^Mondès du !•' mars, VEglise russe, par M. A. Leroy-Beaulieu.

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de leur marraine, qu*ils portaient sur la poitrine.

Voici un récit fortement empreint de surnaturel : € J'étais couché depuis une demiheure dans le blindage^ lorsque tout à coup, à ma gauche^ là où se trouvait Ticône de la marine devant laquelle brûlait une lampe, j'entends une voix qui m'appelle par mon nom. Je me lève, je vais de ce côté, je n'y vois que des marins endormis sur leur lit. Au même instant, à l'endroit précis où j'étais couché tout à l'heure, tombe une bombe de 200 kilogrammes; elle fait explosion, brise la porte du blindage et tue plusieurs marins. Ainsi donc une force incompréhensible m'avait écarté de l'endroit fatal. Par la miséricorde de Dieu, j'étais sain et sauf, et tous admiraient comme le Seigneur m'avait préservé. » La croix qui surmontait l'église de rhôpital inspirait aux soldats une confiance particulière ; elle avait survécu à tant de canonnades! Chaque jour, passant devant l'église et voyant la croix encore debout, ils se signaient joyeusement : « Tant qu'elle y

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sera, disaient-ils, tout ira bien. » Lors du dernier bombardement, elle fut emportée avec le cloclier : ce Frères, murmuraient-ils, maintenant cela va mal. » C'était en effet le présage de la catastrophe prochaine.

Ces braves gens n^étaient pas inaccessibles à certaines idées superstitieuses. Le médecin allemand rapporte que le 27 février 1855, Tenduit de chaux sur lequel était inscrit, à la façade du palais du gouverneur, le nom de l'empereur Nicolas, tomba tout à coup dans la rue, sans que rien eût donné lieu à cet accident. Toutes les troupes en furent affectées comme d'un fâcheux présage. Pour expier ce prodige, comme auraient dit les Romains, on eut recours comme eux à Fintervention des prêtres; le clergé ordonna un jeûne de plusieurs jours pour détourner le danger qui semblait menacer la ville. Ce n'était pas Sévastopol qui était menacé : quatre jours après, l'empereur Nicolas expirait à Saint-Pétersbourg.

Le soldat russe est gai par moments ; mais sa gaité différait de celle du zouave, de l'en-

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fant de Paris. Sévastopol ne paraît pas avoir > eu de théâtre où débutaient des ingénues à tous crins. En revanche, le paysan, le soldat, de la Moscovie et de FOukraine, a conservé le ' trésor inestimable des poésies et des contes populaires. A Silistrie, une partie des hommes creusaient la tranchée, tandis que les autres <ic chantaient des chan'sons qu'accompagnait le tambour ». On faisait son métier de brave sur un rhythme héroïque, en écoutant les exploits des vaillants d'autrefois, les bogatyrs de la sainte Russie {}).

Au bastion, dans les blindages, comme à la veillée des villages, il était bien rare qu'un conteur ne réunît pas autour de lui un cercle d'auditeurs. Il disait surtout l'histoire du soldat ivrogne, fainéant, joueur, mauvais sujet, mais qui, malgré tout cela, était un brave et digne garçon qui après sa mort trouva moyen de surprendre l'entrée du ciel.

Si un obus tombait dans la marmite au gruau, on se consolait du dîner compromis

(*) Voir ma Russie épique. Voir ci-dessus, page 203. — Ralston, Russian Folke-Tales, Londres, 1875.

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avec des calembours : il y avait si rarement occasion de rire dans ce sombre Sévastopol I Les soldats avaient trouvé des mots divertissants pour tous les projectiles que Tartillerie alliée leur envoyait si libéralement. Le boulet s'appelait un choucas ^ un paquet de grenades une escouade, les projectiles de plomb, à l'aide desquels les Anglais essayaient de défoncer les blindages,, les lourdauds de Lancastre, les bombes qui en ricochant sen\blaient galoper, laissant traîner derrière elles comme une queue lumineuse, des étalons, etc. Un Anglais, pour les soldats russes, était toujours un milord; ils ne tarissaient pas en plaisanteries sur le costume étrange des highlanders. ce Voyezvous les drôles d'hommes ? s'écriaient-ils ; il paraît que la reine n'avait pas assez de drap pour leur faire des pantalons ! » Les zouaves ne furent d'abord pour eux qu'une variété de Turcs. Il se forma chez lès Russes une bizarre légende sur le nègre blanc qui n'avait qu'un œil et qui, après avoir servi dans l'armée de Pharaon , avait passé la mer pour assiéger Sévastopol : souvenirs incohérents des impré-

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cations bibliques que leurs prêtres avaient lancées contre nous ! Quelquefois ils se divertissaient^ pour chasser l'ennui et « amuser le Français », à lancer un cerf-volant avec une caricature de Turc ou de zouave.

Les moins occupés recherchaient les balles ennemies, que Ton refondait pour nous les renvoyer. L'administration leur payait un rouble par kilogramme de plomb. Il se forma bientôt une compagnie de hardis spéculateurs ; on voyait des fantassins russes avec leurs grosses bottes, leurs casquettes .plates et leurs grandes capotes grises , rôder audacieusement le long des fossés, ramassant les balles qu'on tirait sur eux, riant et causant, <k comme s'ils eussent récolté des pommes de terre dans le champ paternel » . Un groupe de ces glaneurs de balles fit preuve de tant de sang-froid et de bonne humeur que les Français arrêtèrent la fusillade et de la tranchée leur envoyèrent une salve d'applaudissements.

En général, les rapports entre officiers et soldats étaient faciles et affectueux, a Nous les aimions, ces braves gens, — nous dit un

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défenseur de Malakof, Drachenfels, — nous ne faisions qu'un avec' eux. Pouvait-il en être autrement quand nous mangions la même nourtiture, couchions à côté d'eux sur la même plate-forme, et qu'eux-mêmes, voyant l'horreur de notre situation, ressentaient comme nous la même douleur amère de l'issue du siège ?»

Les privations et les dangers rapprochaient les distances ; on apprenait à se connaître, à s'apprécier, ce Sa noblesse » M. l'officier et le paysan en uniforme se sentaient fils de la même patrie. Le soldat russe aimait, vénérait son officier. L'un d'eux, les jambes fracassées par un boulet, priait son capitaine de lui donner sa bénédiction. « J'acëomplis avec bonheur, raconte celui-ci, cette dernière volonté d'un mourant. Je le bénis. Quelques minutes après, plein de confiance en Dieu, sans proférer une plainte, il expira. »

Il n'est pas question dans ces récits de châtiments dégradants que le règlement autorisait ] cependant à cette époque. Le fouet dans l'armée, comme le servage dans le peuple, avait

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fait son temps ; la guerre de Crimée et la défense de Sévastopol achevèrent de mûrir la réforme ; des hommes comme nos ennemis d'alors méritaient d'être libres et traités en hommes libres. Les paysans qui défendirent Malakof avaient noblement racheté de l'opprobre et de* la servitude leurs frères des villages et de l'armée.

Plus d'un affranchissement privée dans les campagnes russes^ put dater du siége^ témoin cette lettre du capitaine Lesli à sa sœur.

« J'ai une prière à te faire, chère Nadia ; j'espère que 'tu auras plaisir à l'exaucer, parce qu'il s'agit d'attacher au nom de notre frère Eugène (tué à Sévastopol) une reconnaissance éternelle. Il faut prier le papa d'affranchir Fétig pour son long et fidèle service auprès de mon frère. Une âme de moins, ce n'est rien, et en échange la mémoire d'Eugène se conservera dans la famille de Fétis. J'ai déjà écrit au papa que, si je meurs ici, ma dernière prière est celle-ci : qu'il affranchisse mon IvanI 2)

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TYPES SÉVASTOPOLIENg.

Jusqu'ici, nous avons parlé du défenseur de Sévastopol en général ; il est bon de présenter au lecteur certains types militaires ou civils de la défense. La place d'honneur semble devoir appartenir aux ce marins de la mer Noire ». Ils se considéraient comme une élite et prétendaient ne craindre aucune comparaison avec la flotte anglaise. La guerre de Crimée était pour eux comme une affaire personnelle : le but unique de l'expédition anglofrançaise n'était-il pas de ruiner leur forteresse, de détruire leurs vaisseaux ?

Bientôt les loups de mer durent se transformer en soldats.' La première fois qu'ils parurent sur un champ de bataille, ce fut à l'Aima. Les troupes de ligne s'amusaient bien lin peu de voir,chaque matelot armé jusqu'aux lents, surchargé de fusils, sabres, haches, pistolets, comme s'il s'agissait d'un abordage.

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Malgré ce luxe d'équipement, on devinait à leur allure et à leur mine de rudes combattants. Leur manière d'être avec leurs officiers étonnait aussi les hommes de Tarmée. Ils n'ôtaient pas toujours leurs casquettes en parlant à leurs supérieurs et ne disaient pas :

« Votre noblesse ». On vit bientôt que cette familiarité ne nuisait pas à la discipline. Un geste de ces mêmes officiers les faisait se précipiter aa plus fort du danger.

Sur les bastions de Sévastopol, on pouvait dire qu'ils combattaient pour leurs foyers, beaucoup ayant leur femme et leur ménage dans la ville. Aussi les fantassins et les artilleurs de la ligne leur firent d'abord l'effet d'intrus quand ils vinrent s'installer auprès d'eux ; mais la mort qui éclaircissait chaque jour leurs rangs les força bientôt d'accepter les nouveaux auxiliaires qui montraient tant de dévouement à la cause commune. Toutefois les marins ne se résignèrent jamais de bonne grâce à être commandés par dçs chefs de l'armée : des capitaines de vaisseau ou des amiraux, à la bonne heure I Ils prétendaient que

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c( les autres ne savaient pas les prendre » . Ces soldats exemplaires, sous les ordres d'un colonel, étaient capables de tout, même de murmurer.

Les historiens français de la guerre de Crimée ont souvent parlé des « francs-tireurs »

russes, qui se donnaient à eux-mêmes le nom de plastouns. On les voyait toujours se blottir ou ramper, épiant Tennemi de derrière une touffe d'herbe. Ils disaient eux-mêmes : « Ou la terre est sèche, sur le ventre, — où elle est mouillée, sur les genoux. »

La plupart étaient des Cosaques du Don et s'étaient formés à cette tactique de Mohicans contre les montagnards du Caucase : sévère école où il n'y avait point de prisonniers, point de blessés. Qui se laissait surprendre était un homme mort.

Les hommes du Don étaient d'ailleurs de singuliers chrétiens. « Avant la bataille d'Inkerman, raconte Rosine, nos silencieux et peu communicatifs plastouns ne manquèrent pas de se tourner vers l'orient pour prier ou plutôt pour réciter une conjuration destinée à

iaji. ût jtoir TisLK iL.i.îiaiî qac ces mvstérjei^îte? pi-r.Ie*, ^"l: î.it-écî êire une prière Je rcht:thJi4^ 'jtzr iL^rÎT^-e-î une coiAisnie

C^e^ îrrêrLiItrs riiie-r îes hênûe Je la guerre •i-iè îeLr'rrfis, I^ï L -Tes iLabiiuds des trcui

^^'z.îes T.Ar -A mu:*, ces eoionooirs ouveri j ir lâ nir.-'e. de i-: îiîes les cavités où peut ^e cai'itrr un rtne Liimàiii- La onit ils tenaîei: càLLT'irLe, le jiTir ils dcnnaieot : ils étaiei: ce Tirlii'iles oi-mraes. Soureot, avant iz qiiiîrer le glacis pour rentrer dans la place, ils préparaient à leurs camarades de la ligir ce qu'ils app»elaient un divertî^ement. Uir casquette d'uniiorme, posée entre deux pierr-^ et contre laquelle les assiégeants allaient u^: leur [HVtidre, en faisait tous les frais. Comice ils se couchaient au lever du soleil, ils Lr pouvaient jouir eux-mêmes du succès de 1.'^' plaisanterie ; mais le soir, retournant a:.î avant-postes, ils prenaient leurs renseignements aux bastions : « Eh bien ! le Frant-J^^

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s'est-îl amusé ? — Je le crois bien, s'écriaient les soldats. — Longtemps ? insistait le plas^ toun. — Deux bonnes heures, jusqu'au moment où il a vu de quoi il retournait. »

Pour une autre catégorie de ses défenseurs, Sévastopol était un lieu de purification par le feu. Le premier jour du siège, le général en chef avait rassemblé les détenus et leur avait dit : « Frères, vous avez péché contre Dieu et contre le tsar. En vertu des pouvoirs que je tiens du souverain, je vous appelle à servir les pièces de rempart. A celui qui succombera dans l'accomplissement de ce devoir, Dieu remettra ses offenses ; l'Église priera pour son âme. Quant aux survivants, ils recouvreront leur liberté et leurs droits comme défenseurs du trône et de la patrie. y>

Ces paroles excitèrent chez les misérables un véritable enthousiasme. Ils cherchèrent leur réhabilitation dans l'héroïsme. Si on leur confiait des blessés à transporter, ils les traitaient avec une douceur peu ordinaire, une tendresse presque fraternelle. Aux batteries, plus de la moitié se fit tuer. Bientôt ce ne fut

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plus assez de les traiter <5omme tout le monde: à ces dégradés, il parut juste d'accorder des distinctions. Beaucoup reçurent la croix de Saint-George.

Le capitaine Reiners rapporte à ce propos une touchante histoire : a J'avais un admirable chef de pièce. Un jour Nakhimof, étant venu au bastion, m'apporta un certain nombre de croix de Saint-George,, qu'il appelait ses petits cadeaux. J'en décernai une à mon chef de pièce. Il m'avait dit qu'il était de la compagnie d'ouvriers, et, comme nous n'avions pas de chancellerie organisée, nous ne connaissions pas toujours les états de services de nos subordonnés. Le lendemain, comme je passais devant cet homme, il se jeta à mes genoux en criant : Grâce, grâce, je vous ai trompé en ne vous disant pas que j'étais un détenu I — Après lui avoir adressé une réprimande, je priai Nakhimof de le faire passer à la compagnie d'ouvriers et de lui laisser sa croix, qu'il avait réellement bien méritée.

Mon protégé ne jouit pas longtemps de ses nouveaux droits. Quelques jours après, il eut

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les deux bras emportés et fut dirigé sur Nicolaïef . Peu de temps avant sa mort, apprenant que j'étais aussi à Nicolaïef par suite d'une blessure, il demanda à me voir. Quand j'approchai de son lit, il se mit à pleurer, à remuer ses épaules mutilées comme pour me tendre ses bras. Mon cœur se serra, je Tavoue, devant un si profond sentiment de reconnaissance chez l'ancien détenu qui avait si glorieusement racheté son passé. »

Dans la population civile, il faut citer en première ligne les courageuses femmes qui se dévouèrent au soulagement des blessés et des malades. Toutes les dames de la ville se montrèrent noblement : dès qu'elles apprenaient que quelqu'un de leurs amis ou de leurs connaissances était blessé, elles couraient à l'ambulance avec du linge, de la charpie et des cordiaux.

Les auteurs de ces récits ont surtout conservé le souvenir de la sœur Prascovia Ivanovna. Dans sa jeunesse, elle avait vécu à la cour, et les jeunes officiers recherchaient sa société. « Elle m'aime beaucoup, écrivait

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Lesli, parce que je badine volontiers avec , elle. Je l'ai priée, puisqu'elle connaît la cour, de me trouver une riche et jolie fiancée. Ke suis-je pas un marin de la mer Noire ? Elle me Ta promis et m'a invité, quand j'irais à Saint-Pétersbourg, à descendre chez elle. Elle dit qu'elle veut fermer sa maison à tous les civils et n'y recevoir que des ofiiciers de marine. C'est étrange de voir ainsi une femme vivre sous les boulets, sans témoigner la moindre crainte. C'est un héros ! » Aussi eut-elle le sort de beaucoup des héros dont elle partageait les dangers. Elle fut écharpée par une bombe au pied de la tour Malakof.

Tous les habitants n'avaient pas fui. Il restait d'abord beaucoup de marchands et de restaurateurs; ce il restait notamment, raconte Zaroubaef, un certain cocher, toujours ivre, qui deux fois par jour nous apportait du pain frais. Il était accompagné de sa fille, charmante enfant de dix ans. Quelque épouvantable que fût la canonnade, ils arrivaient toujours à heure fixe au bastion. La fillette fut tuée vers la fin du siège. »

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Encore pendant Tété, on voyait les dames se promener dans les rues et sur les boulevards, leur ombrelle à la main. Au tournant des rues les plus dangereuses, des sentinelles indiquaient aux passants la direction des projectiles. Tous les soirs, il y avait musique auprès du monument de Kazarski. Quand tombait une bombe, lès dames fuyaient en poussant de petits cris d'effroi pour revenir un instant après ; elles avaient surtout grand'peur des fusées à la congrève que lançaient les Anglais ; cet engin était plus bruyant que redoutable.

Il ne faut pas oublier les braves femmes de marins qui venaient, même aux endroits les plus exposés, apporter au père ou au mari leurmodeste repas. Sans peur, elles s'asseyaient auprès des gros canons, mangeaient avec leurs hotnmeSy souvent aussi pleuraient avec eux sur la petite maison brûlée, un brave disparu, un petit enfant tué par quelque projectile égaré. « Puis la femme de matelot s'en retourne tranquillement avec ses assiettes, sans presser le pas, essuyant ses yeux. Elle ne tressaille

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pas au sifflement des boulets. y> Les horreurs du siège ne la surprennent pas ; elle s'est habituée, pendant les tempêtes de la mer Noire, à trembler pour son mari absent. j

Dans cette belliqueuse cité, même les enfants ] ne discontinuaient pas leurs jeux. « Je m'arrêtais malgré moi, dit Rosine, à les considérer : f divisés en deux partis, ils élevaient des retran- | chements de neige avec des embrasures, se lançaient mutuellement des os creux remplis de poudre. Une mèche déterminait l'explosion de ces ingénieux projectiles. Les éclats d'os, après l'explosion, blessaient jusqu'au sang nos jeunes héros. — Blessé, Égorka ! blessé ! — criait la troupe, et l'on traînait Égorka à . une sorte d'ambulance où de petites filles, en qualité de sœurs de charité, Tentortill aient de chiflfbns. »

Ce tableau de la vie guerrière en Crimée serait incomplet, si l'on ne parlait des prisonniers. Nos officiers furent traités dans les villes russes avec bienveillance et respect. Sur les vaisseaux de la rade, les officiers de la garnison faisaient avec eux la conversation en fran-

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^ais et leur servaient de partenaires aux jeux. X.es prisonniers russes n^eurent pas non plus à se plaindre de nous. On leur donnait une solde égale à celle de nos officiers du même grade, outre le secours que leur faisait par- . venir leur Gouvernement. Leurs soldats étaient nourris comme les nôtres ; seulement ils trouvaient le pain trop blanc et regrettaient le pain noir du village et du régiment.

Le récit du capitaine Dechtchinski, fait prisonnier aux Ouvrages-Blancs, donnera une idée des impressions que nos adversaires ont rapportées de leur captivité chez les Français. A peine arrivé au camp ennemi, on désigna à ses camarades et à lui un certain nombre de tentes autour desquelles on plaça des factionnaires. Ils reçurent presque aussitôt la visite d'officiers français qui leur offrirent leur propre lit et les invitèrent à dîner. Le lendemain, ils arrivèrent aux quartiers de la garde impériale: ils y furent également entourés des officiers de ce corps, qui leur firent compagnie toute la journée. Un aide de camp de Pélissier leur apporta 200 francs par tête pour

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leurs emplettes les plus nécessaires et se chargea de leurs lettres, qu'on devait rendre à Sévastopôl par la voie des parlementaires. Le jour de leur départ, un régiment de la garde impériale leur offrit un repas d'adieux. Au dessert, on porta deux toasts, qui les touchèrent profondément, le premier, c à Sa Majesté l'empereur Alexandre II », le second, a aux braves défenseurs de Sévastopôl ». — « Dans tout ce que disaient les Français, continue le narrateur, il était facile de remarquer beaucoup de sympathie pour la nation russe. » A bord du vapeur français le Panama, ils trouvèrent le même accueil chez les officiers de marine.

«Le quatrième jour du voyage, au lever du soleil, nous arrivâmes devant Constantinople, au milieu des splendeurs du Bosphore. On jeta l'ancre : les marins nous donnèrent des costumes civils pour nous éviter d'être exposés, dans la ville, aux importunités des curieux.

Ils nous accompagnèrent à terre, où nous pûmes acheter des vêtements et des objets de toilette. Lesjours suivants nous allâmes visiter

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la ville, également en compagnie d'officiers français. C'était une grande fête musulmane ; les cérémonies de la mosquée de Sainte-Sophie nous étonnèrent par leur magnificence. Comme nous étions en bottes, les Turcs ne nous permirent pas d'entrer dans la nef, mais on nous fit monter dans les galeries intérieures qui font le tour de l'église. »

A Toulon, « on nous conduisit à la citadelle, où Ton nous garda dix jours, on ne nous laissa pas sortir . pendant ce temps ; mais il nous vint beaucoup de visiteurs/ surtout des dames, et on pouvait voir qu'elles appartenaient à la plus haute société. Le dixième jour, ayant reçu les instructions du ministre de la guerre, le commandant nous déclara que, si nous voulions engager notre parole d'honneur de ne pas sortir de France sans autorisation, on nous permettrait (officiers et jimckers) de vivre en liberté dans telle ville de France que nous choisirions, Paris excepté.

Les soldats devaient rester à Toulon. Nous primes l'engagement demandé, et d'après les conseils des officiers français nous demandâmes

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Roanne^ département de Clermoht (?), la vie y étant à meilleur marché qu'ailleurs. On nous remit des passe-ports, des papiers pour voyager en poste, et un mois de solde. »

Dechtchinski ne resta pas longtemps à Roanne. On l'appela à Paris, où il devait être échangé. Tous ceux qui étaient alors dans le même cas, — savoir un général, 2 officiers d'état-major, 31 officiers et 8 junckers, — furent invités à se rendre aux Tuileries. Dechtchinski raconte un singulier épisode de leur présentation à l'empereur Napoléon. « Il s'entretint courtoisement avec nous, demanda combien nous étions qui devions repartir pour la Russie, et passa dans une autre chambre d'où il revint un instant après avec un papier. Cotait un bon de 2,000 francs sur le trésorier de la maison impériale. » Les prisonniers se montrèrent fort piqués de cette mesquine libéralité et refusèrent le papier, déclarant que leur Gouvernement ne leur laissait rieii k désirer. Ils passèrent ensuite sept jours ù visiter les curiosités de la capitale, puis ils partirent pour Berlin.

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(( Berlin nous parut ennuyeux après Paris.

Il nous affligeait de voir que, chez une nation qui était notre alliée, ni les militaires, ni la population, ni même le Gouvernement ne nous marquait la moindre sympathie. Nous étions curieux de voir une grande cérémonie qui se célébrait ce jour-là dans une église; on nous en interdit Tentrée. Une espèce d'officier supérieur vint à passer ; nous lui expliquâmes que nous étions des officiers russes, revenant de France, où nous avions été en captivité, et que nous désirions voir la cérémonie. Il répondit : — Qui vous pouvez être m'importe peu. Vous voulez voir la cérémonie, qu'est-ce que cela peut me faire ? — Nous nous retirâmes fort mécontents, n'ayant d'autre pensée que de quitter Berlin au plus vite. »

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