‹ Français et russes: Moscou et Sévastopol, 1812-1854Chapitre 38 sur 51 · LE DERNIER JOUR DU SIÈGE · texte numérisé non relu

LE DERNIER JOUR DU SIÈGE

Le jour suprême de Sébastopol était arrivé (8 septembre 1855). Le dernier épisode du

"212 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.

siège fut la défense de 60 Russes dans la tour Malakof. Elle provoqua l'admiration sincère de leurs adversaires ; ce fut même sur le témoignage de Pélissier, en quelque sorte sur sa proposition, que l'empereur Alexandre décora quatre officiers russes.

L'armée russe se retira en faisant tout sauter derrière elle. Bien des cœurs se serrèrent quand il fallut abandonner ces remparts que leurs défenseurs avaient littéralement trempés de leur sang, ce fameux kourgane de Malakof, où leurs grands amiraux étaient morts, et le quatrième bastion, ce cette colline immortelle où, sur l'emplacement d'une vigne pacifique, on avait construit pour les aiglons du tsar blanc une aire inaccessible » . Et quand, du rivage septentrional, les Russes purent contempler Sévastopol étendu à leurs pieds, fumant comme un titan sous les coups de foudre, bouleversé par des explosions qui étaient comme ses convulsions suprêmes, illuminant au loin la mer Noire de ses embrasements, une poignante douleur envahit ses défenseurs. Ils eurent alors cette défaillance héroïque qui

LES RUSSES A SÉVASTOPOL. 273

ait envier aux survivants le sort de ceux qui >érirent avant d'avoir vu la défaite. Il leur emblait affreux de rentrer sans être vainqueurs dans la ce sainte Russie ».

J'emprunterai à l'un de nos adversaires e récit de ce qu'il éprouva en cette journée suprême. Le médecin ^allemand accompagnait une colonne russe qu'on dirigeait en toute liâte de la ville proprement dite sur la Karabelnaïa ; elle passa les ponts de la baie du Sud pour courir au secours de Malakof.

(( Au moment où nous passions les ponts, le feu ennemi s'arrêta presque entièrement pendant quelques minutes : tout à coup tonnèrent simultanément, Dieu sait combien de centaines de bouches à feu. La terre bondissait sous les décharges de l'artillerie ; l'eau s'enflait et battait les rivages. Avant que le silence se rétablît, retentirent en avant de nous les clairons français, le cri de guerre des Français : à l'assaut ! Deux coups de canons isolés, une fusillade courte et irrégulière mêlèrent leur fracas ; le bruit et les clameurs se rapprochaient de plus en plus. Nos divisions les

274 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.

moins éloignées, accourues au pas de charge, ne purent arrêter un instant l'irrésistible torrent, et avant que les masses russes eussent pu atteindre le point menacé, déjà flottait la-haut le drapeau français, et sur la hauteur retentissait, répété par dix mille voix, le cri de Vive r Empereur ! Vive 4a France !

ce Un cri d* horreur parcourut nos rangs. Un instant tout le monde s'arrêta sur place ; Farmée entière sembla sur le point de se dissoudre. Cela ne dura qu'un moment; en un clin d'œil les âmes furent changées : « En avant/ Mort aux Français ! y> On criait et on courait :

Faction devançait la parole. Tout s'ébranla en avant, on gravit la hauteur. Une sainte colère, l'exaspération de cette honte infligée aux armes russes, enflammait tous les cœurs ; nos braves avaient pu hésiter un instant sous ce feu d'enfer ; maintenant toute crainte avait disparu. Non I Sévastopol ne devait pas, ne pouvait pas être abandonné si honteusement I... Même nos hommes des milices et des réserves, qui n'avaient jamais été au feu, dont l'attitude pouvait bien naguère inspirer quelque

LES RUSSES A SÉVASTOPOL. 275

inquiétude, furent emportés dans Télan universel »

On sait comment échoua ce retour offensif des colonnes russes. La gorge de Malakof, qui avait été creusée pour faire obstacle aux Français, arrêta net les colonnes russes. Au risque ^'y si^uter, la deuxième brigade de Mac-Mahon resta sur le bastion .

Bientôt les Eusses redescendirent la pente de Malakof. Leur retraite eût pu se changer en désordre, si les batteries des Français avaient continué leur feu. Mais « soit qu'ils voulussent honorer ainsi le courage éprouvé de leurs ennemis, soit qu'ils eussent perdu la tête », les batteries restèrent silencieuses et l'armée russe eut le temps de traverser la grande baie.

Le médecin allemand raconte encore que son serviteur Ivan, un ami pour lui, lui dit : a II faut que je me venge de ces coquins d'Anglais ! il faut que je règle avec eux tous mes comptes de Thiver ! » et il s'était replongé dans la mêlée. Mort ou vif, l'intrépide médecin voulait aller l'y rechercher. Le sabre d'une main,

276 MOSCOU ET SÉYASTOPOL.

le yatagan de Tantre^ il gravit le grand Bedan. Ivan était étendu mort parmi les cadavres britanniques. Il s'était vengé : un fier sourire, une joie sauvage éclatait sur ses traits. Il était mort; encore au sein de la victoire^

Et ses derniers regards ont tu foir les Anglais. ^

L'Allemand se proposait de revenir enlever son corps pour lui rendre les derniers honneurs ; les troupes qui redescendaient du Redan l'en empêchèrent : c Arrière ! lui criaient les soldats, arrière si la vie t'est chère ! Ce bastion va sauter. — Laisse dormir les morts, ajoutait un vétéran. Ce n'est pas sur la terre, c'est dans le ciel qu'ils auront leurs funérailles. y> Jeu de mots sinistre dans sa naïveté, et qui annonçait le sort que les vaincus, décidés à tout faire sauter, réservaient aux vainqueurs.

Et pourtant quand les passions de la lutte bouillonnaient encore, quand à l'ardeur du combat se mêlait chez les Russes T amertume de la défaite, au bruit des explosions, à la lueur des incendies, il se passa une scène ton-

LES RUSSES A SÉVASTOPOL. 277

chante qui montre combien les deux nations sont peu faites pour se haïr.

L'armée russe s était déjà presque retirée sur le rivage du Côté Nord ; mais ses blessés les plus grièvement atteints étaient restés sur le rivage du Sud, aux forts Paul et Nicolas, sous la protection de quelques détachements.

Des sœurs de charité de Tarmée française voulurent se rendre auprès d'eux. Il leur fallait traverser ces ponts de la baie du Sud que, tout à rheure encore, les colonnes russes franchissaient au pas de charge, les yeux ardemment fixés sur Malakof. « Du côté des Français, une garde d'honneur escorta ces héroïnes jusqu'à la baie et en les quittant leur présenta les armes ; de notre côté, tout le camp accourut au-devant d'elles pour leur faire accueil. Quand elles débarquèrent, des milliers de voix les saluèrent de hourrahs enthousiastes ; les oflSciers se découvraient, les soldats baisaient leurs mains et le bas de leurs robes, et criaient : • — Sois la bienvenue, mère! Soyez les bienvenues, chères sœursj cœurs d'or I — C'est ainsi qu'on les accompagna jusqu'aux ambu-

278 MOSCOU ET SÉVASTOPOL. .

lances où elles commencèrent aussitôt leur ministère de charité. j>

Une nouvelle consolante pour les Eusses, heureuse pour tous, vint bientôt faire diversion à leurs soutfrances : malgré les proclamations belliqueuses deGortchakof, on poursuivait activement les négociations. On eut l'armistice d'abord, puis la paix.

La guerre de Crimée restera une des plus sanglantes du siècle : elle est peut-être celle qui a laissé après elle le moins de souvenirs pénibles. A l'assaut, en rase campagne, on se battait avec un extrême acharnement ; on se faisait le plus de mal possible avec les engins les plus terribles dont on pût disposer: bombes, fusées à la congrève, grenades, mitraille, boulets creux, voire boulets rames. Hors du champ de bataille, on ne savait pas se haïr.

On ne se faisait pas une guerre de race, ni d'invasion, ni de revanche: les nations n'y .étaient pour rien, ni les soldats. Ils se battaient bien : c'était leur devoir ; mais dès qu'on avait quelques heures d'armistipe, auprès des cadavres qu'on venait enlever, les pieds dans

LES RUSSES A SÉVASTOPOL. 279

le sang^ on fraternisait. Ce n'était pas une de ces guerres qu'aucune paix ne peut expier, et qui laissent subsister tout entières l'amertume au cœur des vaincus, Tinsolence dans celui des vainqueurs. Les uns ont fait de leur échec dater une glorieuse régénération, les autres n'ont rien emporté du champ de bataille, rien que de magnifiques et inutiles lauriers et le vague regret peut-être d'avoir été contraints à se battre contre un adversaire auquel ils étaient devenus sympathiques. On n'a pas alors pétrole des villes ouvertes, enlevé des otages, emprisonné des notables, fusillé des innocents. Sévastopol a été bombardé non comme une cité dont on voulait terrifier les femmes et les enfants, mais comme une position retranchée derrière laquelle il n'y avait guère que des soldats. A Odessa déjà, les Français n'avaient tiré que sur le port militaire ; chez nous , les obus allemands ont toujours passé de préférence au-dessus des remparts pour s'attaquer aux bibliothèques et aux monuments.

Le jour venu, nous n'avons pas eu un de

280 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.

ces succès qu'on peut'discuter devant le tribunal de Trianon : la victoire^ on est allé trois fois la saisir à travers une tempête de feu ! S'il y a eu des ruines volontaires, c'est le patriotisme ardent de nos ennemis qui les a faites. Cette guerre terrible a été dans son ensemble conduite humainement, courtoisement, honnêtement. Dans les récits des officiers russes, comme dans un miroir sincère, l'officier et le soldat français peuvent se regarder sans embarras. Du côté de nos adversaires, ces détails intimes sur la vie du siège révèlent des qualités militaires de premier ordre : nonseulement la ténacité, la solidité, la résignation religieuse et presque fataliste qu'on a toujours reconnues aux Eusses, mais aussi des qualités plus brillantes que nous avions admirées chez les Polonais, qui sont l'apanage des Slaves et qui les rapprochent des Français plus que de toute autre race guerrière. La valeur russe a eu dans cette campagne des allures libres et aventureuses et même cette témérité qui est comme le luxe, souvent coûteux, du courage.

LES RUSSES A SÉVASTOPOL. 281

La campagne de Crimée, en mettant aux prises les deux nations, les avait pour ainsi dire présentées et révélées Tune à l'autre. On doit savoir quelque gré aux éditeurs du Sévastopolskii Sbomik : cette publication ne peut que raviver là-bas comme ici les favorables impressions qu'avait laissées la guerre de Crimée.

Page 1