‹ Français et russes: Moscou et Sévastopol, 1812-1854Chapitre 39 sur 51 · VINGT ANS APRÈS · texte numérisé non relu

VINGT ANS APRÈS

SOUYBlSriSS DB yoyagb

Après avoir assisté au congrès archéologique de Kief, je résolus, en septembre 1874, de visiter la Crimée.

Sévastopol n'était pas encore relié à la Russie par un chemin de fer en activité (*) ; mais

(*) La ligne de Crimée, ou ligne de Lozovaia à Sévastopol, est un prolongement de la ligne de Moscou par Koursk à Kharkof. Par Lozoyaïa, Pavlograd, AlexandroYsk, Mélitopol, elle atteint l'isthme de Pérékop. Ses stations sont au nombre de douze; les six dernières portent les noms, rendus fameux dans la guerre de 1854- 1855, de Simpbéropol, TAlma, Bakhtchîséraï (l'ancienne capitale des Khans de Crimée), Belbeck, Inkermann, Sévastopol. Depuis le V juin 1875, deux trains par jour

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d'Odessa à la baie du Sud c'était en bateau à vapeur TafiFaire d'une vingtaine d'heures.

Quand la mer est calme ^ le voyage a son charme. Les repas en commun^ les causeries sur le pont, établissent bien vite une certaine intimité entre les voyageurs : en quittant le bateau, j'avais des amis sur tous les points de la presqu'île.

Il faut garder un peu de son temps et de son attention pour les passagers de troisième et de quatrième classe. Ils sont la plèbe de la « cité flottante » ; mais ils ont conservé les types et les costumes nationaux. Assis, couchés pêle-mêle sur des nattes ou des peaux de mouton, ils représentent toutes les races de TEurope orientale. Voici le Juif en longue lévite, avec ses bottes éculées, avec ses oreilles de chien en avant des tempes, ces rides multiples du front, ces singuliers plis de la bouche, qui indiquent à la fois la souffrance et la réflexion ; au matin, il ne manque jamais de

mènent à Sévastopol. On voit combien cette nouvelle ligne est appelée à modifier la situation économique et militaire de la presqu'île.

•evêtir le voile noir et blanc, de s'attacher sur e front et de s'enrouler autour du bras et de a main les phylactères, et de psalmodier à miiroîx les versets du Livre. Accroupi avec sa. longue pipe, son turban, ses larges braies, ses gros pieds et ses jambes demi-nues, avec sa figure à la fois placide et farouche, un Turc semble rêver aux vicissitudes du Croissant.

Des Tatars, il y en a de plus d'une sorte :

ordinairement les traits réguliers sous le hâle, le type hellénique, les grands yeux noirs semblent protester contre cette origine : beaucoup des Tatars du Sud en effet ne le sont que de nom et de religion ; ce sont les descendants islamisés des anciennes peuplades grecques ou barbares de la Tauride. Voici deux femmes turques enveloppées de voiles d'une blancheur douteuse ; sans se cacher précisément le visage, elles évitent les regards du public ; en revanche, elles ne se font pas faute de montrer leurs orteils, qu'abandonnent à tout moment les babouches, et qui sont rougis de henné. De tout le jour et de toute la nuit, elles n'ont bougé de place. Voici des Grecques, bien re-

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connaissables malgré le costume occidental.

Enfin, assise dans un coin sur ses talons, avec une robe d'indienne rose, un pantalon rose i .qui se serre à la cheville, des babouches à bout recourbé, un profil en lame de couteau, \ noire comme ses ancêtres de Fîle Ceylan, une i vieille bohémienne, une tsigane^ sa courte pipe ' en terre entre ses dents noircies, agite dans ses mains fatidiques des fèves et de petits cailloux, et dit la bonne aventure aux soldats et aux paysans russes qui l'entourent.

Quand on perd de vue Odessa, on est en pleine mer, nulle terre à Thorizon; — mais au matin du second jour les riA^ages escarpé"? de la Crimée, avec leurs teintes fauves, jccnleur de feuilles d'automne, commencent à émerger.

Bientôt apparaît la petite ville d'Eupatoria, disposée tout entière sur le rivage comme pour ne laisser rien perdre d'elle-même. L'œil est séduit par une assez belle coupole qui semblerait devoir appartenir à quelque Sainte- Sophie; c'est une -des seize mosquées de la ville. Eupatoria est aussi peu russe que pos-

ble : sur ses 7,000 ou 8,000 habitants, il y a oîtié de musulmans, plus, 200 Israélites orlodoxes, plus, 1,200 ou 1,300 juifs delà >cte kharaïte (*), fort répandue en Crimée, lus, des catholiques et des arméniens, qui ts uns et les autres ont leur église. Dans la impagne, les Tatars forment les six septièles de la population. A droite du port, nous oyons tourner les ailes et les roues d'une innité de moulins; on m'explique qu'un des bjets principaux du commerce d'Eupatoria, ' est l'envoi à Constantinople du blé russe réuit en farine.

*Nous levons l'ancre. Le rivage affecte la 3rme d'un haut plateau par les brèches duuel s'échappent le Boulganak, l'Aima, le Beleck, la Katcha, petits ruisseaux désormais ameux; nous approchons de Sévastopol.

(') Voir mon article sur les races de la Crimée dans i Revue politique d'avril 1875.

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SÉVASTOPOL KT LA KARABELNAÎÂ.

A entendre œ grand nom voler de bonche en booche panni les passagers, on ne peut se défendre d*nne certaine émotion. Inkermâii^ Balaklaya, Traktir, le Mamelon-Vert, Mala kof, tout nn monde de souvenirs glorieux et terribles vous envahit l'imagination. Ce qu'oo voit d'abord de Sévastopol, c'est une grande pyramide solitaire au milieu des landes : cette pyramide est une église, et ces landes sobî un cimetière. Quand on arrive à l'entrée Je la baie, on a devant soi, étalée en amphithéâtre, une cité à l'aspect, aux teintes étranges Pas de toits aux tuiles éclatantes, pas del coupoles d'or, nul bruit, nulle couleur. Avant d'avoir entrevu aucun détail, on a comme une impression funèbre, et à mesure que 1 oa distingue les longues files de maisons en mines, les monuments effondrés, les pans de murailles croulants, les rangées de fenêtres saa:

vitres, la première impression ne fait que s'accroître.. Ce n'est pas une ville qu'on a sous les yeux, c'est un de ces « cadavres de villes j> dont parle Cicéron.

Groupés sur le pont, les passagers contemplent ce mélancolique panorama. Les habitants qui reviennent chez eux, les officiers de marine désignent aux étrangers l'église en construction de Chersonèse, tout emmaillottée d'échafaudages, la nouvelle cathédrale de Sévastopol, encore inachevée, le monument de Lazaref, le bastion fameux de Malakof. A notre gauche sont les fortifications du Côté Nord : le fort Constantin qui commande l'entrée de la rade, le fort Michel un peu plus loin, massives constructions en pierres de taille avec un triple rang de batteries. Constantin a cent dix embrasures, Michel quatrevingt-dix. Ils ne semblent pas avoir souffert du siège : les matelots racontent que leurs murailles de granit repoussaient le boulet; la vérité est qu'ils n'ont pu être attaqués sérieusement. En revanche, sur le Côté Sud, les forts Nicolas et Paul, qui leur faisaient face, ont

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totalement disparu : il n'en reste que des amas de terre et de décombres.

Nous avons franchi l'endroit où s'étendait, du fort Nicolas au fort Constantin, la chaÎDe du port, puis le point où furent engloutis^ pour fermer l'entrée de la rade, six bâtiments russes. Le souvenir de plusieurs d'entre eux, comme les Douze-Apôtres, auquel se rattache une légende (*), vit encore dans la mémoire du peuple. Beaucoup plus avant dans le golfe sont ensevelis les dernier^ navires de la flotte : le Vladimir, le Càersonèse, Y Odessa, détruits par les Russes le jour de l'évacuation. Depuis lors on a essayé de débarrasser le port de ces débris qui l'obstruaient. .11 y a quelques années, un industriel américain, et plus récemment, un négociant russe se sont mis à l'œuvre. On n'a pu enlever que la partie supérieure et la garniture des bâtiments, la cale et la quille sont restées au fond. Parfois, en vous promenant sur la rade, vous rencontrez une barque montée par des gaillards nus comme des sta-

(*) Voir ci-dessus, page 190.

ni

k SÉVASTOPOL ET hk CHERSOxNÈSE. 291 In

tues, rouges comme de la brique, et dont le ff

hâle et Teau de mer semblent avoir tanné la

peau : ce sont des plongeurs, des pêcheurs d'épaves.

Comme le steamer est obligé de décrire un arc de cercle pour passer de la grande rade i i

dans la Vaie du Sud, qui est perpendiculaire à la rade, à mesure qu'il accomplit son évolution, le point de vue change continuellement. Tour à tour le regard plonge jusqu'au fond' des baies secondaires, celles de rArtillerie et de la Karabelnaïa. Les églises, les grandes ruines, se montrent à nous sous des aspects différents; à tout moment on est désorienté.

£nfin nous arrivons au débarcadère de la Compagnie, sur la berge occidentale de cette baie: du Sud qui sépare nettement la ville proprement dite de la Karabelnaïa.

En mettant pied à terre, on se trouve sur la place Catherine, — c'est le nom de Timpératrice qui donna la Crimée à la Russie. Sur la place Catherine prennent naissance les deux artères principales de Sévastopol, qui, après*' avoir cheminé presque parallèlement, vont se

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rejoindre à une autre place, celle du Théâtre. La rue Catherine suit le rivage de la haie; la rue de la Mer s'éloigne de la haie pour parcourir la ville. Les autres rues de Sévastopol sont plutôt des ruelles, mal alignées, encore plus mal nivelées, qui grimpent et descendent, tournent et s'enchevêtrent sur le flanc des collines qui portent Sévastopol.

Les rues Catherine et de la Mer étaient autrefois synonymes de richesse, de magnificence architecturale. Là étaient les belles maisons, les luxueux magasins, les grands édifices. Quand les habitants de Sévastopol vous racontent ces splendeurs disparues, on peut craindre de leur part un peu d'exagération. L'imagination, le souvenir embellissent et colorent tout ce qu'ils touchent.

« Ici, dit M. Kondaraki en parlant de la place Catherine, ici se réunissait la. plus brillante société ; ici retentissaient les orchestres de musiciens; ici, sur les degrés de marbre, s'asseyaient des femmes enchanteresses; ici •resplendissaient les chefs-d'œuvre de la statuaire. Il y avait encombrement d'équipages,

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tandis qu'an pied de Tescalier de marbre se balançaient les coquettes gondoles dont la fantaisie variait les formes... Non loin de là s'élevait le magnifique hôtel du Club, qui pouvait rivaliser avec les plus beaux de l'Europe. Dans la rue Catherine, à pied, à cheval, en voiture, s'ébattaient les heureux enfants de cette Palmyre taurique. Les maisons en belles pierres de taille, sorties des carrières- d'Inkermau, avec leurs façades sculptées, sans viser ni à la masse ni à la hauteur, séduisaient cependant tous les regards par la beauté de leur architecture, une irréprochable symétrie, par le fini du travail. Presque toutes étaient ombragées d'arbres : partout des jardins, partout des rigoles d'eau fraîche..... »

Pour l'habitant de l'intérieur, habitué aux maisons, aux cités de bois de la Grande-Russie, Sévastopolet les villes de la îf ouvelle-Russie en général ont une beauté singulière. Elles sont en pierre! Odessa, Kertch, Nikolaïef, excitent les mêmes enthousiasmes. C'est m l'Europe de pierre », suivant l'expression de M. Solovief, qui se révèle ici à « l'Europe de

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bois >. Ce que le Moscovite admire encore à Sévastopol, et ce qui^st admirable ea effet, c'est la rade. La mer est toujours une nouveauté, une surprise pour qui vient de TOka ou de la Kama. .

Ce qui reste des édifices détruits justifie ea partie ces regrets et ces admirations ; mais ce sont précisément les beaux quartiers qui ont le plus souffert. Ceux du peuple et du petit commerce, le Bazar par exemple, ont été moins exposés aux projectiles, mieux garantis par là hauteur qui les domine* Ce sont les pauvi-es aussi qui ont reconstruit le plus vite leurs modestes habitations: les riches dèmeures> par la disparition presque totale des classes riches, restent désertes et désolées.

J'entre dans cette fameuse rue Catherine:

à droite, à gauche, des pans de murs, des tas •de moellons,, des empilements de vieilles poutres. Vingt ans se sont écoulés depuis Texpédition de Crimée, et le spectacle que j'ai sous les yeux est celui qu'offrait à Strasbourg le Faubourg de Pierre au lendemain de la capitulation. Or, Strasbourg, Thionville, Longwy,

Saînt-Cloud, les villes les plus maltraitées par le pétrole et l'artillerie prussienne, se sont relevées, quelques-unes plus belles, de leurs décombres ; à Sévastopol, il semble que le dèrnier projectile vient de tomber, que le dernier incendie vient de s'éteindre. Ce sont les horreurs de la guerre vingt ans après la guerre. Ces ruines n'ont même pas ce qui console, ce qui cache un peu la nudité des ruines : pas d'herbe, pas de lierre, pas de plantes- grimpantes. Comme sur certains points delà ville on commence à rebâtir, la poussière blanche qui s'élève des constructions se mêle à la poussière grise qui sort des décombres. Par les plus beaux jours, elle emplit l'atmosphère à vous gêner la respiration. C'est elle qui donne à toute la ville, aux maisons qui se construisent comme aux édifices détruits, cette teinte uniforme, ce glacis crayeux qui caractérise si singulièrement Sévastopol. Sans elle, la'coupole de la nouvelle église serait bleue, et celle de l'ancienne serait verte; sans elle, le panorama serait égayé par le vermillon de quelques toits, par la verdure des arbres con-

îr*5iki.T ixec 2a l*:ai2ckeiir des pierres dln-

Aï Ttsie. 'es TM15 jaunâtres des bastions et ■îtîS ÎLiTe^ir? e:iTir>nnantes s'harmunisent asscx :>:î iTef les tons jttlcs de la ville. Ce n'est jiis îLL jAvsAre, c'est une grisaille. Une pa~ irrre serait àe tr :p r«oar peindre Séyastopol, îe cTijrrn sii5t; la {Aotographie même lui d:Lne iin érlat que n*a pas la nature. Ces rcine^, cimne toutes celles que fait notre siè:le, s JDt assez prosaïques. Pourtant, quand vous les mettez entre la «rade et vous, que leurs silhouettes se détachent sur ces beaux fl jts, que les fenêtres disjointes encadrent de magnifiques carrés d^azur, il semble qu'on soit transporté sur quelque riviige fameux de la Grèce ou de Tltalie méridionale, c Cela ressemble à Pompéi ! » aurait dit un visiteur auguste.

La première maison de la rue Catherine, c'est ce club de la noblesse « qui pouvait rivaliser avec les plus beaux de l'Europe ».

Il n'en reste que les murs. Les églises de Saint- Nicolas et de Saint-Michel, sur le rivage delà

baie, ne sont si fraîches que parce qu'on les a reconstruites. Cette autre ruine fut la bibliothèque des officiers. Sur ses anciennes splendeurs, les descriptions ne tarissent pas. Les sphinx accroupis aux deux côtés du large perron, des statues de marbre sur la terrasse italienne, des bas-reliefs de Ramazanof, des escaliers de marbre avec des rampes de bronze, des armoires d'une seule pièce, en bois des îles... Nos bombes, puis la torche des Russes, ont tout détruit. Quand ceux-ci évacuèrent la ville, ce fut l'incendie de cet édifice qui donna le signal de l'embrasement général : à la bibliothèque, à la cathédrale, on avait préparé des bûchers, de même que sous les magasins et les casernes on avait préparé des tonneaux de poudre. Heureusement, les livres et les coUectioDS précieuses avaient été d'assez bonne heure expédiés sur l'intérieur. Pirogof trouva la place libre pour y installer sa principale ambulance, le théâtre de ses bienfaisantes et redoutables opérations.

Presqu'à l'autre bout de la rue, sur la hauteur à droite, s'élève une ruine presque clas-

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sique. On dirait un Parthénon ou un Theseum : une colonnade ionienne entoure le naos, et, si le toit s'est effondré, Tarchitrave est restée. Ce temple est une église, celle de Saint-Pierre et Saint-PauL L'orthodoxie s'accommode, surtout dans la Russie méridionale, de cette architecture païenne. Ces monuments helléniques sont si bien à leur place dans ce pays à moitié grec ! sur ces hauteurs nues comme des montagnes de T Attique, baignées par une mer bleue comme T Archipel! J'ai vu des églises semblables à Théodosie etàKertch, F ancien ne Panticapée.

En continuant Texploration de cette rue^ autrefois si vivante et où je me trouve presque aussi seul que sur la grande route, j'arrive aux ruines du théâtre et bientôt à la rue de k Mer. Celle-ci n'a pas été moins maltraitée que la première. Pendant le siège, les projectiles y tombaient si dru qu'on l'avait surnommée la Vallée de la mort. Elle paraît cependant un peu plus animée : c'est une voie moins aristocratique, plus commerçante. On me signale des établissements français et un magasin anglais

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assez bien fourni. Parfois derrière une splendide façade toute délabrée se cachent deux ou trois masures construites à la hâte pour des familles du peuple. Elles vivent là dans leur trou comme des rats qui ont fait leur nid dans les décombres d'un. palais.

Entre la rue Catherine et celle de la Mer s^élève une. ter'rasse étroite et allongée qu'on appelle le Boulevard: C'est une sorte de jardin qui ne semble pas avoir 100 mètres de long et auquel on parvient par un escalier assez raide. On y trouve un café, un club et une colonne surmontée d'une trirème en bronze.

C'est le monument dédié à Eazarski en mémoire du combat quïl soutint avec un simple brick contre deux vaisseaux turcs (1829).

Avant d'engager cette lutte inégale, tout l'équipage avait juré de faire sauter le navire plutôt que de se rendre ; on avait préparé la mèche avec laquelle le dernier survivant devait mettre le feu aux poudres. « En exemple à la postérité! » porte l'inscription. Le Sévastopol de 1854 ne s'est pas montré indigne de Kazarski.

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La végétation de ce jardin suspendu est souffreteuse comme celle des boulevards d'Odessa : de maigres arbrisseaux au feuillage poudreux; mais la vue est magnifique. Le soir^ il y a société dans le jardin et les salons da club; cette année même, grâce aux jeunes officiers du camp« on a pu organiser des bals tous les dimanches. On ne peut blâmer les Sévastopoliens de danser ainsi sur le volcan éteint; pendant le siège ils se réunissaient autour de ce même monument et écoutaient la musique militaire en dépit des bombes et des fusées à la congrève.

L'église inachevée qui domine Sévastopol et par-dessus les bastions regarde au loin dans la campagne, est dédiée à saint Vladimir; elle a été si maltraitée pendant le siège qu'il a fallu la rebâtir de fond en comble. Et pourtant les croyants étaient persuadés que les boulets ne pouvaient rien contre elle. Saint Vladimir, le vaillant prince de Kief , le patron de cette cité guerrière, tenait, disait-on, étendu sur ce sanctuaire son manteau divin. Sous sa coupole reposent les trois grands amiraux qni

moururent pendant le siège : Kornilof ^ Istomine, Nakhimof. Tous trois tombèrent prèsque a la même place, sur ce bastion qui porte le nom du premier et que couronne la tour Malakof. Kornilof y eut la cuisse emportée, Istomine la tête broyée par un boulet, Nakhimof le front percé d'une balle. Ces morts tragiques comptèrent parmi les grands événements du siège. Les trois amiraux étaient pour le marin, pour le soldat, pour l'habitant, un exemple continuel d'intrépidité; on les voyait toujours aux endroits les plus exposés, ils affectaient de mépriser toute précaution, ce On ne peut se cacher d'un boulet», répétait encore Istomine un instant avant d'être frappé. Nakhimof s'était arrêté près d'une embrasure : une balle française vint ricocher près de lui. oc Ils ne tirent pas mal, dit-il froidement, mais ils n'atteignent pas .» Une seconde balle l'atteignit mortellement. Déjà sa place avait été marquée dans l'église mutilée de Saint-Vladimir et la veille même du jour où il fut atteint, un témoin oculaire avait vu une fosse ouverte dans le sanctuaire et le nom de Na-

30i Mt>a:OC IX SÊTASTOPOL.

kkimot* Lnâcrit sur uie pierre tombale. {Utiter Jem Dijppelàuiler. Usuniral était si résigné^ si décidé ii moarÎT qa il arait retenu sa place à l ar^uice d:ins cette sepolture des braves. Les dernières partîtes q^n^il prononça dans son délire^ sur le lîn de douleur, montrent à quel diapason étale montée cette àme héroïque et «l^aelle fureor de patriotisme le soutint jusqu'en son ag<3nle. Séîtmstef^! Rmsfie! balbutiait le nionrant on encore : YieioirefMomrirf

Si noos passons à la Karabelnaîa, les ruines se dressent à la fois plus désolées et plus imposantes. Là sont les débris de ces docks qui excitèrent en 1834 Tadmiration du duc de Kaguse, et qui ont coûté à la fiussie plus de 18 millions. Pour remplir les bassins^ on avait fait un canal qui allait chercher l'eau de la Tchemaïa aux sources mêmes de cette rivière, et qui comprenait dans son parcours 621 mètres de tunnel et 219 mètres d'aqueduc. La construction ne fut terminée qu*à la veille de la guerre; les alliés commencèrent presque aussitôt^ à coups de canon^ la démolition.

Ces immenses bâtiments à trois étages qui

dominent à la fois la baie du Sud et celle de la Karabelnaïî^ sont les casernes de la marine, qui pouvaient loger 6>000 hommes. Plus de toit, des fenêtres vides ; leur masse énorme les a seule préservées d'une destruction totale.

Mole sua stant.

Devant ces casernes s'élève, aussi haut qu'elles, la gigantesque statue de Lazaref.

L'amiral Lazaref, qui commanda la flotte de la mer Noire pendant dix-sept ans, de 1834 à 1851, fut le véritable fondateur de Sévastopol. Sans doute, il eut de dignes prédécesseurs, et il est piquant d'avoir à citer, parmi les créateurs d'une ville qiie devait, détruire une expédition anglo-française, un Français et un Anglais, le marquis de Traverse et l'amiral Mackensie. C'est sous Lazaref que s'élevèrent, à l'entrée de la rade, ces redoutables forts qui, à chaque salve, pouvaient accabler de 600 boulets une flotte ennemie engagée dans le port ; c'est sous lui que furent commencés les docks et le grand aqueduc, que fut bâtie la nouvelle amirauté, que la baie de la Karabelnaïa fut approfondie et agrandie/ que les ca-

sernes colossales mirèrent dans la baie leurs centaines de fenêtres. Il fit une chose plus grande encore : il créa la flotte de la mer Noire ; il lui donna non-seulement un excelleut matériel^ mais cet esprit de corps, ces habitudes d'ordre, de discipline, de célérité dans les opérations, qui firent d'elle une des plus admirables corporations maritimes de l'Europe.

Si donc Sévastopol fut, ville et flotte, corps et âme, la création de Lazaref, si Lazaref fut en quelque sorte l'âme de Sévastopol, il était juste de lui dresser une statue au promontoire le plus apparent, là où sa masse de bronze^ noire silhouette encore indistincte, frappe tout d'abord les nouveaux arrivants. L'érection de ce monument avait été décidée avant la guerre de Crimée : elle n'eut lieu qu'après. Lazaref devait se dresser sur Sévastopol debout, jouir de sa puissance et de sa gloire, se complaire dans cette création florissante, comme ces héros protecteurs auxquels les cités grecques élevaient des statues colossales. Maintenant ce n'est pas la splendeur, c'est la désolation de Sévastopol qu'on lui donne à contempler.

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Il semble se pencher mélancoliquement sur sa ville incendiée, sur sa rade veuve de vaisseaux. Il reste toujours le génie et Tâme de la cité, mais un génie qui semble pleurer sur des ruines, une âme en peine, arrêtée parmi des tombeaux, expiant par un chagrin d'outretombe quelque péché d'orgueil. Si nous en croyons les anciens, on vit parfois les statues des immortels, les figures de bronze et àe marbre, se mouiller de larmes plus qu'humaines.

Pareille chose dut advenir à Lazaref lorsque dix ans après sa mort on dressa sa statue sur le haut piédestal de la Karabelnaïa, et qu'on le força de mener le deuil de la cité morte.

Dans ce grand cimetière de Sévastopol, le monument de Lazaref semblé bien un monument funèbre.

Sévastopol avant la guerre ne devait pas avoir plus d« 8,000 âmes de population. Pour arriver au chiffre de 45,000 que donnent quelques écrivains, il faut y ajouter 37,000 soldats ou marins. AujourdTiui Sévastopol, non compris sa garnison (4,312 hommes), renferme 10,801 âmes; mais plus de la moitié de ce

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chiffre est foarni par les militaires retraités et leurs enfants (5, 168 âmes) ; ce qu^on pourrait appeler la population ciTile se réduit donc h 5^633 âmes ; parmi lesquelles les marins de Tancienne flotté et leurs familles constituent un contingent considérable. 11 j a en somme ]>eu de bourgeoisie dans tout cela (*). Sévastopol est donc peuplé surtout de ceux qui ont partagé ses épreuves de 1854 et qui n'ont eu ni les moyens ^ ni le pénible courage de se transporter ailleurs. Les gens du peuple auxquels j'ai eu affaire, cochers, bateliers, commissionnaires, petits marchands, gardiens de monuments, étaient presque tous, comme nous disons nous-mêmes, de vieux Criniéens.

Avec ces éléments, on comprend que Sévastopol ne soit pas très-animé. Il n'a en somme ni commerce, sauf celui de détail, ni industrie, sauf l'usine de la compagnîe«des bateaux

(') Classe noble des deux sexes, 1,930 âmes; clergé des diverses religions, 80 5 bourgeois honorables, 63; marchands, 106; etc. Ces renseignements m*ont été donnés par la chancellerie du gouverneur, et se rapportent à Tannée 1874.

à vapeur, deux fabriques de tabac et une de savon. Ce n'est pas un port de mer, bien qu'en 1875 il soit entré dans le port 29 navires du dehors et que 23 aient été expédiés (*). Ce n'est pas une ville universitaire, puisqu'elle n*a même pas un gymnase (^). Il n'y a plus de théâtre, sauf une scène de société où jouent des amateurs. Il y a deux typographies, trois petites librairies et deux cabinets de lecture. En fait de presse locale, je n'ai jamais rencontré que le Messager d'Odessa. L'éclairage est médiocre et rappelle celui de nos villages : d'ailleurs à quoi bon un luxe de becs de gaz parmi ces démolitions?

(') C'est déjà un progrès sur 1874, où il n'est venu de l'étranger que 19 navires et où 5 seulement ont été expédiés. En 1875, on a payé à la douane 30,018 roubles pour les importations et on a importé pour 479,777 roubles de marchandises.

(*) Il V a seulement 7 écoles, ayant ensemble 264 garçons et 153 filles, total 417 élèves. (Ecole réale de garçons, école de district, école des métiers sous les auspices de la Société des bateaux à vapeur, école paroissiale, progymnase de jeunes filles, école de filles, école pour les deux sexes.)

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de l'amiral qu'il s'agit; on vous contera tous ces traits d'audace, toutes ces bizarreries qui faisaient de lui comme un autre Souyarof^ ridole des masses. Si Ton rit, si Ton répète souvent : ce Quels bons tours il jouait aux Anglais ! :» c'est de Kochka qu'il est question.

Qui ne connaît 'Kochka à Sévastopol ? Ar* rêtez le premier venu et mettez-le sur ce duir pitre, il vous dira que Kochka était un ivrogne et une mauvaise tête, mais quel audacieux!

quel gaillard ! Un jour, on aperçut sur le revers des tranchées anglaises le cadavre d'un officier de marine russe tué dans une des surprises de la nuit. Ce spectacle affectait péniblement les marins, car ils ont un culte pour les morts. Kochka était là : il demande et olotient non sans peine la permission d'aller reprendre le corps. Avant le lever du jour^ il revêt un sac à terre, se met à ramper lanternent, lentement comme un vrai chat {kothkm) qu'il était, se confondant avec la couleur jaunâtre du terrain. Il arrive ainsi derrière ks ruines d'une ferme occupée par les Anglais.

Le soleil se levait; plus possible d'avancer 1 11

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