SUR LA RADE. — LE CIMETIÈRE RUSSE
Sévastopol et la Karabelnaïa sont séparées du Côté Nord, qui resta jusqtf à la fin au pouvoir des Eusses, par toute la largeur de la rade. On s'embarque au port du Comte, embelli par Lazaref d'un magnifique perron et d'une colonnade à la grecque. Le prix du passage en baçque est assez modique : l'adminii^tration a pris soin de lé taxer. Le passage de la rade' est en effet, comme le pain, une dépense de première nécessité : il faut songer qu'à Sévastopol il n'y a de pt)nt ni sur la rade, ni
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sur la baie du Sud^ et que des centaines de bourgeois, d'ouvriers, de soldats, de paysans, ont quotidiennement à faire la traversée. Pour l'étranger, il n'y a rien à voir au Côté Nord qiie le cimetière russe,- à moins qu'il ne s'intéresse aux fortifications, aux casernes ou aux slobodes qu'habitent les familles d'ouvriers et de marins.
Le cimetière se déploie en un polygone irrégulier sur le flanc d'un mamelon. On peut dire qu'il s'y étale, car on le voit de partout. La Russie a tenu à ne pas cacher son deuil, ni ses regrets. Les gens du peuple ne parlent de cette sépulture qu'avec une remarquable expression de sérieux. Ils l'appellent le « Cimetière des cent mille hommes ». A les entendre, les Russes auraient fait des pertes bien plus terribles encore. « Songez donc, me disait Tun d'eux, cent mille hommes rien que dans un cimetière! C'est par millions que les nôtres sont morts !»
L'arithmétique du peuple n'est point avare de zéros; cependant il est certain que bien d'autres sont morts de*leurs blessures dans les
ambulances de Simphéropol, de Baktchi-Séraï, de Nikolaïef. Qui pourrait corapter ceux qui périrent de froid et de faim dans les steppes de la Crimée septentrionale ? On n'a enseveli au Côté Nord que ceux qui succombèrent dans Sévastopol. Chaque jour, on allait chercher leurs corps au Côté Sud. Là, près du fort Paul, on apportait les morts de la Karabelnaïa, du bastion Malakof, du Grand Redan ; près du fort Nicolas, ceux de la ville proprement dite, ceux du bastion Central, du bastion du Mât, de la Quarantaine. Ces deux points du rivage méridional étaient comme un funèbre rendezvous : des chariots ou des civières amenaient les cadavres, des barcasses venaient les y prendre. Arrivés au Côté Nord, ils étaient ensevelis dans de grandes fosses creusées çà et là. Après la paix, on procéda à l'exhumation de tous ces corps, et Ton concentra en un seul tous ces cimetières dispersés.
A l'entrée de ce champ du repos, de chaque côté de la grille en fer, des canons de fonte semblent monter la garde. Le cimetière est bien entretenu : sur toutes les tombes des
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fleurs, des arbres partout, une variété infinie de monuments. Un vieux gardien vous fait les honneurs de ce musée de la mort. Voici d'abord le buste du général Khroulef, un des héros du bastion Malakof : des traits accentués, une expression énergique, celle qu'il devait avoir en ramenant au combat pour la dernière fois ses soldats ébranlés. Blessé sur la brèche, il ne devait mourir cependant qu'en 1860. Le gardien me montra encore le monument du général de cavalerie Read, tué à la bataille de Traktir, du général Timoféi, mort de ses blessures en juin 1855, du général Adlerberg, qui repose là avec son fils : Tépitaphe est en allemand, comme pour la plupart des officiers originaires des provinces baltiques.
De grandes tombes, dont quelques-unes, formées de blocs juxtaposés, semblent des constructions tyclopéennes, portent cette inscription : « tombes fraternelles». Ce sont celles des simples soldats, peuple anonyme de héros trépassés, dont on a ici réuni, par soixante, par cent hommes, les ossements. Les fleurs sont entretenues avec le même soin sur
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ces modestes sépoiltures que sur les plus illustres.
La plus remarquable est celle de Tancien général en chef de l'armée russe, le prince Gortchakof, mort en 1861, cinq ans après la paix. Ce moijument a la forme d'une petite chapelle ouverte, tournée vers Sévastopol et vers la mer ; elle est ornée ^ des images du Christ et de saint Michel, de style byzantin. « Le défunt, dit l'inscription russe, en exécution de ses dernières volontés, a été enseveli parmi les braves qui n'ont paè permis à l'ennemi de s'avancer sur le sol de la patrie plus loin que la place où sont leurs tombeaux. »
Enfin, tout en haut du cimetière, dont la pente est assez raide, s'élève l'église en pyramide. On l'aperçoit de plusieurs lieues aux environs. Sur chacune des quatre faces, il y a deux grandes plaques de marbre noir portant le chiffre des pertes que chaque régiment a éprouvées à telle ou telle période du siège. Ces huit plaques constituent le martyrologe de l'armée russe. Une image du Christ en mosaïque orne l'entrée ; sur la face opposée, on
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voit Taage debout auprès an tombeau de Jésus^ annonçant aux saintes femmes que a celui qu'elles cherchent n'est point ici ». A Tintérieur, les parois portent également des plaques de marbre sur lesquelles sont gravés ou des noms illustres ou des numéros de corps. A la gauche de T autel sont les régiments de Tannée de terre, à sa droite les équipages de ïa flotte. L'une d'elles ne porte que ces trois noms, partout inséparables : Kornilof, Istomine, Nakhimof. L'église, qui n'a guère que cinq ans d'existence, est ornée de belles peintures modernes; toutes semblent parler le même langage que Tange du sépulcre. C'est Ezéchiel debout au milieu du champ plein d'ossements : déjà « les os se rapprochent des os », et ce le souffle entre en eux » ; c'est le Christ sortant glorieusement du tombeau, c'est le genre humain tout entier s'éveillant pour le jugement dernier. Dans ce temple dédié à la mémoire des morts , on a voulu que tout parlât de résurrection.
L'église est entourée d'une esplanade : il y a là sept gros canons de fonte enlevés, paraîtil, aux Anglais. On a tout badigeonné en gris,
la pièce et TafiFût : le badigeon conserve t-il les trophées? Il y a là aussi un petit canon français avec cette inscription : E. F. 1849. Je ne sais d'où il vient. De l'église et du cimetière, on a une vue splendide sur la ville, sur les forts, sur la rade. Les hé^os russes dorment en vue du champ de leurs exploits ; ils n'auraient qu'à se soulever un peu sur leur couche funèbre pour reconnaître l'un Malakof, Tautre le Redan ou les hauteurs d'Inkerman, contempler la place où ils tombèrent. Si le souffle d'Ezéchiel passait sur eux, si « Farmée innombrable se levait sur ses pieds », ils n'auraient qu'un pas à faire pour reprendre le poste de combat.
A quelque distance, j'aperçois un village avec une petite église. Le gardien me raconte qu'à l'époque du bombardement un grand nombre d'habitants se réfugièrent sur le Côté Nord. A l'abri des projectiles, ils se bâtirent des huttes et des baraques. Quand vint la paix, l'argent ou le courage leur manqua pour relever dans la ville les maisons incendiées. Ils se fixèrent donc aux lieux qui leur avaient
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servi d'asile, et, comme c'est une terre de la couronne, personne ne les inquiéta. Depuis, leur installation s'est un peu améliorée, le campement est devenu un village, la slobode Barténief. Le toit de l'église, dédiée, si je ne me trompe, à saint Pierre et saint Paul, a été construit ou reconstruit du bois trouvé dans les baraquements français de Kamiesch. Qui sait si ce ne sont pas les planches de notre théâtre militaire qui sont venues là se sanctifier?
Si en descendant du cimetière on tourne sa barque vers le fond de la rade, au bout d'une heure à la rame ou d'un quart d'heure à la voile, on arrive à l'embouchure d'une petite rivière dont le nom a retenti deux fois dans nos bulletins des batailles. C'est la Tchernaïa, la Noire. Elle est à peine large comme un ruisseau, mais elle n'en a point la limpidité. A force de charrier de la vase et du sable, elle a formé à son embouchure un grand marécage inondé pendant les crues, desséché pendant les chaleurs, assez mal odorant et où des chasseurs bottés jusqu'aux hanches cherchent
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a bécasse dans les roseaux. Il est probable [ue dans l'antiquité la rade s'avançait au Qoins à deux kilomètres plus loin, au pied des ochers d'Inkerman, et que c'est le limon de a Noire qui l'a refoulée. Cette petite rivière )ccupe le fond d'une très-large vallée qui sélare deux masses bien distinctes de montagnes : l'un côté, le Sapoun-Gora, avec ses profondes îarrières, ses mamelons couverts de taillis ou alutôt de broussailles de chône ; sur son flanc descend par une pente assez raide, malgré plusieurs lacets, la route de poste, elle vient traverser la Tchernaïa sur un petit pont de Dois, auprès duquel nous amarrons notre barjue. Sur l'autre rive, les hauteurs du côté lord viennent se joindre aux hauteurs d"Inlerman. Dans ces montagnes, on voit paraître !t disparaître, s'enfoncer dans des tunnels, ùrculer parmi les rocs taillés à pic, la ligne lu railway. On voit d'ici un pont de fer, porté \ une hauteur prodigieuse sur deux tours de "er qui s'élancent du fond d'un ravin . De loin, 1 paraît si gracieux, si fragile ! Ce railway, m ne voit que lui, on le retrouve partout !
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