‹ Français et russes: Moscou et Sévastopol, 1812-1854Chapitre 42 sur 51 · INKERMAN · texte numérisé non relu

INKERMAN

La ligne passe justement au pied du monastère d'Inkerman; avec son remblai de calcaire, elle le souligne comme d'un trait de crayon blanc. Ce couvent est dans une situation fort originale : sur la coupole de sa petite église surplombe un immense rocher, et ce rocher est lui-même percé de haut en bas, sur une longueur d*un kilomètre environ, d'une multitude de cavernes capricieusement disposées. On dirait un nid de frelons avec ses alvéoles ouvertes. Ce sont précisément ces grottes qui ont donné à Inkerman son nom (m, grotte, kermen, forteresse en tatar) .

Au sommet du rocher apparaissent les ruines d'une forteresse qui fut célèbre en son temps: tour à tour elle fut entre les mains des Tauro- Scvthes, des Grecs, de Mithridate, des Ko-

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mains^ des Byzantins, des Génois, des Tatars et des Turcs. Tout le monde s'est disputé ces tours et ces murailles crénelées ; il n'est pas étonnant qu'elles soient si malades. Au siècle dernier, on distinguait encore sur le plateau une mosquée et quelques habitations. Il y avait donc là une haute citadelle, assise sur la ville troglodyte, qui, elle-même, de ses rocs menace d'écraser rétablissement chrétien. Trois étages de civilisation et d'histoire !

Je finis par découvrir un vieux moine qui se fait avec empressement mon cicérone. Le monastère et l'église qu'on voit de si loin n'ont rien de remarquable : ils ne datent que de 1867. Il n'y a d'ancien que le puits : comme certaines sources du pays, il est l'objet d'une vénération traditionnelle aussi bien pour les musulmans que pour les chrétiens.

Les Tatars lui attribuent une vertu curative miraculeuse. La communauté est peu considérable ; elle ne se compose que de six personnes et n'a que des revenus médiocres : aussi l'higoumène est-il fort occupé de sa terre et do son bétail. Je lui ai entendu faire une belle

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lement une église^ plus ancienne même que la précédente. Après la seconde^ une troisième où Ton avait dû célébrer le culte au i^' siècle de not]:e ère. On la dédia à saint Martin, autre pape romain^ déporté en Crimée par l'empereur grec Constant. Ces trois cryptes ont jour sur la vallée par de petites fenêtres creusées dans le flanc à pic du rocher, et par une porte à laquelle on a adapté un balcon de bois suspendu sur Tabîme.

Pendant la bataille d'Inkerman, les alliés, ayant aperçu dans les ruines de la forteresse un détachement russe^ dirigèrent sur lui un feu d'artillerie et de mousqueterie. Plus d'un projectile tomba dans ces églises. L'iconostase de saint Clément reçut quelques balles ; ud boulet s'enfonça dans la paroi intérieure; quant aux parois extérieures, elles sont toutes écaillées des coups de feu.

En sortant de l'église, nous prenons un chemin creusé dans le roc, et nous voilà circulant par les galeries, les escaliers, les cellules, les alvéoles de pierre qui constituent la cité-caveme, et qui, pour la plupart, sont d'un tra-

vail assez régulier. Le moine me signala sur le flanc des rochers remplacement d'autres églises : des espèces de niches qui conservent des traces de peinture en formèrent sans doute les absides; mais la partie antérieure a disparu dans le vide. On compte jusqu'à six églises de ce genre qui furent comme les paroisses aériennes de cette ville étrange. Du reste, les rochers forés et fouillés comme par une république de termites ne sont pas rares en Crimée. Au Tchatyr-Dagh , à Baktchi- Séraï, à Tchoufout-Kalé(*), en vingt endroits, on trouve de ces cavernes par centaines. Des populations entières ont dû travailler à creuser ces asiles. Les légendes grecques, Scandinaves, germaniques, bretonnes, qui nous montrent les cyclopes habitant les antres de l'Etna, les nains forgeant dans les montagnes du Nord des armes enchantées, les korigans sortant le soir de dessous les dolmens pour s'ébattre sur la bruyère, trouvent leur

(') Voir mon article de la Bévue politique de 1876 : Une Citadelle juive, Tehoufout-Kalé,

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réalisation eu Tauride. La vie troglodyte a dû être, aux âges primitifs^ l'état social de la presqu'île.

Môme dans les temps historiques, tous les proscrits, tous les vaincus cherchèrent un abri dans ces forteresses naturelles. Les premiers chrétiens en firent leurs catacombes. Aujourd'hui encore les pèlerins qui accourent au monastère pour faire leurs dévotions à saint Clément, les ouvriers qui travaillent à la ligne du chemin de fer, s'installent volontiers en famille dans ces pénates des hommes préhistoriques.

De Vautre côté de la vallée, la base du Sapoun-Gora est également criblée de grottes.

Le soir de la bataille d'Inkerman, elles regorgèrent de morts et de blessés. 11 y a là un cimetière russe, et tout auprès une antique église-caverne que Ton voudrait restaurer, ne fût-ce que pour honorer la mémoire de ceux qui moururent ce jour-là pour Torthodoxie, Malheureusement Texistence même de ce sanctuaire est menacée par le pic des carriers.

Déjà la meilleure partie des cavernes dln-

kerman a péri; la ville troglodyte, on Tealève par tranches.

De tout temps, cette belle pierre blanche, qui se coupe et se scie comme celle de Paris, et qui durcit à Pair, a séduit les constructeurs. Les Grecs ont avec elle bâti Cherson, les Russes Sévastopol. Mon guide me montrait une carrière qui daterait, suivant lui, de Tempereur Trajan, et d'où serait peut-être sorti plus d'un monument de la période antonine. Quand on quitte le monastère et qu'on traverse la vallée pour monter au Sapoun-Gora, on se trouve sur le chemin que suivirent les colonnes du général Pavlof quand elles escaladèrent ces pentes broussailleuses pour surprendre les Anglais. Sur les hauteurs sont encore visibles les tranchées, les batteries qui foudroyèrent les assaillants.

Si Ton arrive enfin sur le plateau, à l'endroit où se donna le premier choc, on peut lire sur le « monument dlnkerman », en anglais et en russe, cette noble inscription, qui semble réconcilier tous les combattants dans une gloire commune : « A la mémoire des Anglais,

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des Français et des Russes qui saccombèrent dans la bataille d'Inkerman, le 5 noTembie 1854. i>

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