‹ Français et russes: Moscou et Sévastopol, 1812-1854Chapitre 43 sur 51 · MALA.KOF ET LE BASTION DU MAT · texte numérisé non relu

MALA.KOF ET LE BASTION DU MAT

Pour visiter les autres environs de Sévastopol, ce qu'il j a encore de plus simple^ c'est de prendre un isvochtchik, c'est-à-dire un cocher de drojki.

Ce véhicule^ dans la Russie méridionale^ est traîné par deux chevaux, dont l'un est attelé en limonier^ et l'autre, attaché simplement à côté du premier, peut bondir, caracoler et galoper à sa fantaisie. Cette liberté d'allure est nécessaire ici. Comme la route est souvent étroite et inégale, il faut que le cheval de côté puisse sauter sur les talus, descendre sur les revers et se frayer son chemin comme il l'entend.

La première visite est naturellement pour le bastion Malakof. On le distingue de loin à

une maisonnette blanche qui est celle du gardien. Quand on arrive à Sévastopol, on s'attend ordinairement à voir de vrais bastions, des remparts de maçonnerie, des embrasures, des meurtrières, que sais-je? des. créneaux, peut-être; mais, si vous demandez Malakof ou le Grand Redan, on vous montre des espèces de collines allongées, qui se distinguent à peine des hauteurs environnantes. Comme il n'y a plus ni parapets, ni gabionnades, vous pourriez chercher longtemps les fortifications de Sévastopol. Heureusement mon isvochtchik avait vu et se souvenait. Il avait été marin à r époque du siège, et on voyait qu'il avait rhabitude de faire le cicérone. Il ne se considérait pas comme un cocher ordinaire. « Tel autre, disait-il parfois, vous conduirait bien là-bas pour 4 ou 5 roubles ; mais il ne saurait rien vous dire, ou, s'il vous dit quelque chose, comptez que ce sont des sottises. Faudrait voir s'ils ont servi ! »

Nous contournons la baie du Sud, nous arrivons à l'extrémité de la Earabelnaïa, derrière les docks, et nous voilà au pied de

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Malakof. Des maisons qui étaient sous sa protection immédiate, il n'est pas resté pieire sur pierre. Là il faut monter à pied un sentier assez âpre que les réserves russes ont escaladé bien des fois, au pas accéléré, sous une grêle de projectiles. On arrive sur un plateau où il n'y a pas grand comme la main de surface intacte. Tout est fouillé, bouleversé, retourné; trous de bombes, abris de tirailleurs, débris de traverses, — un vrai chaos !

Un petit sentier circule dans ce labyrinthe.

Un enfant sort de la maison du garde pour m'offrir des balles coniques et un assortiment de biscaïens. Je rencontre un couple russe qui revenait de la Tour; nous échangeons quelques mots, et ils ajoutent courtoisement qu'ils ont éprouvé un vif chagrin à voir ce champ de bataille où leurs soldats et les nôtres se sont entre-tués. Je trouve enfin le gardien, un débris de la grande lutte. Il me fait entrer dans la Tour qui, en 1854, a été rasée par les Eusses eux-mêmes au niveau des parapets du bastion. Ce qui en reste est une espèce de rezde-chaussée qui a peu souffert ; c'est là qu'a-

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)rès renlèvement de la position par la division Vlac-Mahon, une soixantaine de Russes, tirant par les meurtrières, obligèrent les Français à Taire un nouveau siège contre eux. Au-dessous, une cave voûtée, un magasin à poudre qui, ce jour-là, renfermait de quoi envoyer les vainqueurs dans les airs, si un hasard providentiel n'avait fait découvrir les fils électriques qui communiquaient avec la ville.

Derrière nous, un fossé encore assez profond: c est la fameuse gorge de Malakof ; Tescarpement étant précisément du côté de la Tour, elle nous servit de défense contre le retour offensif des Russes et empêcha la reprise du bastion. En face de nous, une série de levées de terre parallèles ou en zigzags, fort visibles encore, mais dont le temps a singulièrement altéré le relief. Ce sont les tranchées françaises.

On est surpris de voir combien courte était lu distance entre les attaques et la défense : assiégés et assiégeants pouvaient presque converser ensemble. Sur certains points, il y a tout au plus 25 mètres à parcourir. Une mi-

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nute suffit à nos soldats pour bondir hors de leurs tranchées et se trouver dans les fossés de la place, d'où ils sautèrent sur les parapets. C'est ici que s'engagea la lutte corps à corps, à coups de crosse, d'écouvillon, à coups de pierres. Le ^(mr^aii^ domine la ville de si haut que Ton comprend assez comment la prise de Malakof a été la chute de Sévastopol, et comment ce long drame de batailles et d'assauts eut ici son dénouement. Ce sol a été littéralement trempé du sang des braves. Les fastes militaires de toutes les nations ne pourraient pas nous signaler un lieu plus auguste, un coin de terre plus héroïque que ce petit mamelon.

On fait bien de ne pas y élever de monument : Malakof se suffit à lui-même. Ce serait le profaner que d'y gâcher le mortier et d'y eflfacer en quelque sorte la trace des héros.

Du côté de la campagne, de quelque côte que l'on porte la vue, on ne voit que terres remuées, tranchées, batteries françaises et anglaises. Celle qui se montre encore là-bas sur la hauteur, c'est la batterie Victoria, qui

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faisait brèche à 1,800 mètres. Le gardien parle en<îore avec un mélange d'admiration et d'effroi des formidables effets de cette artillerie perfectionnée. A notre droite, le Grand Redan; c'était à lui que nos alliés avaient affaire; non loin de là, un monument britannique parle des morts anglais qui jonchèrent ses glacis.

A notre gauche, le ravin de Kilen-Balka, qui aboutit à la baie du même nom et qu'enfilèrent plus d'une fois les boulets des vaisseaux russes pour se mêler à la mitraille des bastions. Ces trois tertres couverts d'une herbe jaunie sont les fameuses redoutes de Kamtchatka, de Volhynie, de Selinghinsk. Rendons-leur leurs dénominations françaises, et les noms de Mamelon-Vert et d'Ouvrages-Blancs évoqueront en notre mémoire quelques-uns des épisodes les plus sanglants du siège.

Après Malakof, le bastion n® 4, que nous appelions le bastion du Mât et qui est de l'autre côté du Redan, mérite une visite*. Il fut l'objet d'un siège spécial et qui a son originalité. C'est contre lui surtout que l'on fit la guerre de mines : elle fut conduite avec ha-

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bileté et énergie par le commandant Tholer, qui en a écrit la relation à la fin de l'ouvrage du maréchal Niel. On aura peine à se figurer cette lutte ténébreuse, qui se poursuivit à dix pieds, à vingt pieds sous terre, si on ne consulte les planches de l'atlas qui accompagne cet ouvrage. Pendant qu'en haut on échangeait les coups de fusil, les boulets, les paquets de mitraille, en bas, comme deux armées de taupes, le mineur français et le mineur russe poussaient leurs galeries, multipliaient les rameaux, creusaient des puits et des escaliers. Il y avait deux étages de galeries. Toujours plus loin, toujours plus bas, telle était la devise du génie. On respirait à Taide de ventilateurs. Nous avons eu sous le quatrième bastion 1,251 mètres de cheminement; les Eusses atteignirent au chiffre énoraje de 5,360 mètres. Tout cela était soutenu par des madriers et souvent revêtu de lambris de chêne.

Tel est le champ de bataille de cette terrible guerre souterraine qui, à coups de mines et de pétards, se poursuivait dans les entrailles du sol. De temps à autre, une trombe de feu.

de rocs et d'argile jailiissait du sol et laissait après elle UQ trou béant. C'est ce qu'on appelait « creuser uq entonnoir ». On se disputait ensuite ces entonnoirs, et, quand les Français avaient le dessus, ils s'en servaient pour augmenter le développement de leurs tranchées. C'est ainsi que furent créées les troisième et quatrième parallèles, et qu'on parvint à 50 mètres du bastion.

Aujourd'hui, si l'on vient de la ville, on chemine longtemps à travers le terrain chaotique du hastion. Arrivé à l'angle saillant, on trouve un sentier fort abrupt, par lequfel on descend dans le fossé ; en s'aidant des pieds et des mains, on peut remonter sur le bord opposé. Ce fossé est encore profond malgré la chute des remblais et des gabionnadés; 3 ou 4 mètres au moin» de profondeur sur 1 5 de largeur, dans un sol rocailleux qui a dû exercer la patience du travailleurrusse. Sur le revers du fossé, en face de l'angle du bastion, on voit comme cinq ou six cavernes qui ont la hauteur d'un homme. Bien que l'entrée en soit comblée, la direction est assez bien indi-

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quée. Elles doivent être Tentrée des galeries russes.

En suivant le sentier qui^nous mène sur le glacis, on chemine sur un sol retourné comme par une série d'éruptions volcaniques. Partout de larges trous en entonnoir, des espèces de petits cratères, sur le [bord desquels branlent d'énormes blocs de granit. C'est l'effet de nos explosions : à plusieurs reprises, il fallut briser par la poudre de grands bancs de roche qui se trouvaient sur la tête de nos mineurs. Voilà donc tes entonnoirs que se disputaient les francs-tireurs russes et français, et d'où devaient s'élancer au dernier moment les colonnes d'assaut.

11 n'y a pas bien longtemps, le relief de ce sol était plus accusé; les entrées de mines étaient encore visibles ; les gens du peuple y pénétraient pour en arracher les planches et les madriers. Depuis lors, tout s'est tassé, affaissé, comblé sous l'action du temps et de la pluie. En creusant bien, on retrouverait quelque section de galeries où se rouille la pelle oubliée de quelque mineur. Encore main-

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tenant on peut étudier sur le terrain, comme sur un plan, tout le système des attaques françaises.

Non loin du quatrième bastion, sur le Champdes-Bécasses (Koulikovo pôle), un camp russe est installé. Quatre régiments d'infanterie, une brigade d'artillerie et je ne sais combien d'escadrons. Les tentes blanches sont dressées sur le sol blanchâtre, qui rappelle celui de notre camp de Châlons. Là sont les abris pour tenir au frais les tonneaux d'eau ; ici les parasols fixes où, sous peine d'insolation, s'abritent les sentinelles. Plus loin de coquettes baraques, clubs ou maisons pour les officiers. Le fantassin russe semble fort à Taise dans son costume d'été, képi de coutil, tunique et pantalon de coutil, sans parler des inévitables bottes ; il n'étouffe pas comme le nôtre sous une tunique rembourrée. Il y avait revue ce jour-là ; les batteries de tambour et sonneries de trompette, les hourrahs prolongés, éveillaient des échos oubliés dans les ouvrages déserts.

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