‹ Français et russes: Moscou et Sévastopol, 1812-1854Chapitre 44 sur 51 · LES CIMETIÈRES FRANÇAIS ET ANGLAIS · texte numérisé non relu

LES CIMETIÈRES FRANÇAIS ET ANGLAIS

La visite aux cimetières français et anglais me fait faire plus ample connaissance avec la nature taurique. On dit qu'elle est verdoyante au printemps; mais rien ne peut donner une \ idée de son aridité quand Tété a passé sur elle. Depuis qu'il n'y a plus à Sévastopol la société d'autrefois, on ne trouve plus de villas dans ses environs, et le désert commence à la sortie de la ville. Un nuage de poussière enveloppe la voiture et se répand sur une végétation sauvage : des bruyères, des chardons, des absinthes, des armoises, partout des herbes piquantes et ligneuses ; pas d'arbre, pas d'autre ombre que celle des poteaux télégraphiques qui suivent la route de poste.

Les chemins sont violemment accidentés; je plains les blessés de 185i qui durent reposer leurs membres endoloris sut les charrettes non suspendues. Pour lointain, ces montagnes

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de Crimée, d'une blancheur crayeuse, avec un peu de verdure sombre, dessinées à Tencre de Chine, ravinées, déchirées en tous sens par les eaux de pluie. Si l'on voit une plaque verdoyante dans la campagne, c'est un carré de vigne, débris de l'ancienne prospérité. De loin en loin une khoutore, c'est-à-dire une ferme isolée, dont une partie tombe presque toujours en ruine; des chiens aux jambes longues et nerveuses, au museau allongé, comme des loups s'en élancent pour harceler les chevaux, car ils ne sont pas habitués à voir beaucoup de monde sur la route.

Ce qu'on rencontre par ces chemins, c'est un officier en casquette blanche, aux favoris blancs de poussière, que la télègm de poste cahote jusqu'à Simphéropol, ou bien encore une charrette tatare attelée de bœufs aux longues cornes. Elle crie à faire pitié, cette charrette, sur ses roues de bois grossièrement travaillées, assemblages de pièces mal jointes qui forment un polygone plutôt qu'un cercle, — plainte aigre et monotone; on croirait entendre un cortège de pleureuses. Les conduc-

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pagaoQS d'armes, revenus parmi nous après avoir bravé tant de périls^ ont subi la loi de la nature^ ils ont vieilli ; mais ceux-ci^ par un privilège glorieux, on se les représente i toujours jeunes, ardents, tels qu'ils furent il y a vingt ans sur le bastion Malakof ou sur les hauteurs dlnkerman.

Mon isvochtchik ne parlait de ce cimetière qu'avec enthousiasme, a Ce n'est pas comme ceux des Anglais! t> ajoutait-il. Mais où sont les cimetières anglais? Pour mieux dire, où ne sont-ils pas? On n'en compte pas moins de 126 dans la petite presqu'île de Chersonèse. Il y en a de grands, il y en a quantité de petits et de moyens.

A quelques pas du cimetière français, je trouve sous un arbre, près d'une métairie, la tombe du major-général Bucknall-Bucknall Estcourt. J'y relève une inscription en russe qui rappelle les touchantes supplications qu'on lit parfois sur les stèles antiques : « La veuve du général défunt fait prière instante de respecter les restes périssables de son époux. » Cette prière jusqu'ici a été exaucée.

Un cimetière anglais est ordinairement entouré d'un enclos, et ce luxe de pierres m'explique pourquoi Ton ne trouve presque plus trace de Tancien mur que les Grecs avaient élevé de la baie du SudàBalaklava pour protéger la Chersonèse contre les Barbares. Dans ces enclos, on ne trouve que les rudes herbes, pleines de petits coquillages desséchés, qui couvrent la plaine environnante. Souvent il y a une brèche, et on voit que des moutons sont venus tondre Taride gazon. Mon Russe parle avec indignation de ces violations de clôture, que naturellement il attribue aux Tatars.

Peut-être ont-ils cru pouvoir, sans sacrilège, reconquérir pour le libre pâturage le terrain séquestré par la piété anglaise. Quelques stèles sont renversées ; sur d'autres, par l'action du temps sur cette pierre trop tendre, les mscriptions ne sont plus lisibles.

Cet état de choses a dà affliger bien des cœurs au delà du détroit. Il y a quelques années, un officier anglais vint inspecter ces sépultures, et Ton parla d'imiter les Français et les Russes, de réunir en un seul cimetière

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les restes dispersés suivant les hasards de la guerre ou du campement. On n'a pas donné suite à ces projets.

Pour moi, je trouve aux sépultures anglaises de Crimée une certaine poésie. On les rencontre partout^ à chaque détour du chemin, dans chaque repli de terrain ; elles encombrent littéralement le sol de la Tauride. Sur la tombe des braves, ni fleurs, ni ornements; | rherbe sauvage croît sur eux. Est-ce un motif pour troubler leur sommeil et remuer leurs cendres, pour exproprier des sujets britanniques de leur dernière demeure? L'immense étendue du terrain qu'ils couvrent, l'ubiquité de ces cimetières, donnent une idée immense, exagérée, des pertes de l'Angleterre. Un seul Anglais tient maintenant autant de place sur la terre de Crimée que tout un régiment français. Les soldats de la reine ont gardé tout le pays qu'ils ont un moment occupé. Ils le garderont, ils y tiendront jusqu'à la fin des temps une funèbre garnison. Comme des conquérants, enveloppés dans leur habit rouge ou leur plaid écossais, ils dorment sous la glèbe de leurs

champs de bataille. Cette sépulture négligée va bien à cette terre sauvage qui les a dévorés. Il y a des stèles renversées, des inscriptions effacées : vaut-il mieux pour le défunt être confondu dans une des tombes fraternelles du cimetière russe ou dans un des caveaux du cimetière français? Les dégâts depuis vingt ans sont en somme peu considérables. Ce sol, qui est à tout le monde et à personne comme aux premiers jours de l'humanité, conserve longtemps les tombeaux : témoin les kourganes de la Crimée orientale, qui tiennent bien autrement de place que les cimetières anglais. Pourquoi donc les morts ici seraient-ils à rétrait ? L'indigène, quoique barbare , a un respect instinctif pour une tombe, — surtout quand il n'y soupçonne pas de trésors. La superstition respectable des Turcs a longtemps préservé les tumulus de la Troade contre les recherches de nos archéologues. Celle des Tatars montera la garde autour des enclos britanniques. Ils sauront vaguement que là sont les cendres d'anciens braves. Dans cent ans, comme après ces vingt ans écoulés, je doute

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que le nombre des cimetières anglais ait beaucoup diminué^ — à moins que la civilisation ne vienne bouleverser le pays. Dans cent ans, la pluie et le soleil auront effacé quelques ins- ^ criptions ; mais à ce moment est-ce la pierre seule qui aura oublié ces noms? Les monuments dureront bien autant que la mémoire des hommes.

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