LE MONASTÈRE DE SAINT-GEORGE ET BALAKLAVA
Le monastère de Saint-Greorge a eu pendant la guerre d'Orient une certaine célébrité : c'est là que fut longtemps notre quartier général.
Il est renommé dans toute la Eussie par son antiquité et sa situation pittoresque sur la mer Noire; mais lorsque, par une brûlante journée de septembre, après avoir parcouru les landes arides et poudreuses, on arrive enfin au couvent, on éprouve d'abord une désillusion. Chose singulière, on est à deux pas de la mer et on ne la devine pas. Tout ce qu'on
voit, c'est une église, une grande maison en pierre de tuf, qui ressemble à n'importe quoi. J'entre dans le couvent, je prends un petit corridor : arrivé à l'extrémité, je suis ébloui du spectacle que j'ai sous les yeux. A 300 mètres plus bas, presque à pic, brusquement se découvre la mer étincelante ; on s'étonne que son murmure puisse monter jusqu'ici, tant est haut le rivage qui la domine. A droite s'élance de la mer, mais d'un seul jet, une roche énorme, noire silhouette au tragique contour. A moitié isolée, arrachée de la falaise, elle semble braver et menacer. Cet écueil de basalte est entouré d'autres écueils presque à fleur d'eau, qui auraient bien des drames à raconter. Sur notre gauche, mais à 8 ou 10 kilomètres, une masse imposante de blocs rougeâtres, d'un chaud coloris, comme les rochers de nos grandes Vosges : c'est la Sainte-Montagne. Nous la retrouverons à Balaklava.
Pour descendre d'ici à la plage, un petit sentier en casse-cou, à chaque détour duquel on croit trouver le précipice. Le couvent est maintenant sur notre tête ; avec son architec-
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tore de corps de garde^ il a pourtant bon air, tant il est fièrement campé sur Tabîme^ accroché au flanc des roches. Ce nid d'aigle contraste avec sa pieuse destination .
Sur cette pente si rapide^ mais que des travaux intelligents ont disposée en terrasses successives^ est le jardin des moines. On croirait être passé dans un autre monde, sous un autre ciel. Là-haut Taridité de la steppe; ici le splendide végétation des rivages du Midi^ le citronnier, la vigne, Tamandier. L'esprit est tout récréé de cette verdure et de cette mer. Là-haut, on ne peut s'empêcher de penser à TArabie, à la Syrie; ici tout rappelle la Grèce. Voilà bien cette grande mer, vraiment hellénique, qui a mérité tour à tour les épithètes à'Axénos et d^Euxénos. Aujourd'hui, ses flots, mollement poussés, ne font que caresser les écueils. Elle se ride d'une façon si engageante ! elle a bien ce oc sourire infini de la mer » dont parle Eschyle. Un trois-mâts, toutes ses voiles gonflées, se balance paresseusement et ne semble point pressé d'avancer; à rhorizoO; un trait de fumée blanchâtre dénonce la fuite
d'un bateau à vapeur. Si nous n'étions pas si haut^ on pourrait voir les dauphins, les ce porcs de mer », comme on les appelle ici, bondir à la surface des eaux comme de grosses bouées que les flots couvrent et découvrent tour à tour.
Bleue est la mer, bleu est le ciel, et à Fhorizon ils semblent se confondre dans un azur plus pâle ; mais que demain le vent du sud bouleverse TEuxin, que les grands bancs de brume s'étendent sur les ondes révoltées, nul océan n'est plus terrible. Les marines anglaise et française se souviendront longtemps de la tempête du 14 novembre 1854. On vit alors les vagues s'élever aussi haut que les rochers de Balaklava ; rien ne put tenir contre cette furie; le Henri IV eut ses trois ancres successivement arrachées et fut jeté à la côte d'Eupatoria; le Pluton fut enlevé à pic par une montagne d'eau et retomba assommé sur un trois-mâts. Alors c'est la mer noir^ des navigateurs génois, la mer inhospitalière des Grecs, l'Océan (c aux profonds abîmes » d'Homère.
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Comment ne pas répéter souvent le nom des Hellènes auprès de ce Pont-Euxin qui fut leur, qu'ils cernèrent de leurs florissantes colonies, qu'ils poétisèrent de leurs légendes? N'est-ce pas ici que passa le vaisseau Argo avec son équipage de demi-dieux? N'est-ce pas ici, dans le Nord brumeux, dans les mornes prairies des Cimmériens, qu'Ulysse s'en-
tretint avec les ombres errantes des morts ?
Les sombres rochers de basalte qui sont à notre droite, ce sont ceux qui portèrent le temple de Diane taurique, et qui virent les embrassements d'Oreste et d'Iphigénie. Le professeur Brunn, d'Odessa, a établi d'une façon positive l'identité du cap Fiolent et du Parthénium. On voyait encore sur la plage, il y a quelque vingt ans, des débris de colonnes grecques. Comment ne* pas reconnaître
cette a hauteur à pic d dont nous parle Hérodote, et du haut de laquelle on précipitait les victimes après les avoir tuées à coups de cassetête? Cette roche aventureuse, du haut de laquelle les Scythes pouvaient épier au loin sur la mer, convenait merveilleusement au
bris des vaisseaux, surtout si le navigateur se laissait tromper par les feux qu'y allumaient sans doute les Barbares, comme autrefois nos naufrageurs bas-bretons. La plage étroite forme au pied des falaises comme un petit port qui. même parle beau temps, pouvait tenter les marins grecs : ils pouvaient aisément y tirer leurs barques pour les mettre au sec. Faudrait-il aller bien loin pour trouver les anfractuosités dont Pylade parle à Oreste dans VIphigénieen Tamrf^ d'Euripide?
a: Quittons notre vaisseau, cachons-noûs dans un de ces antres que la noire mer lave de son écume, loin du vaisseau, de peur qu'on ne l'aperçoive, que nous ne soyons dénoncés aux princes et que nous ne perdions la vie. »
Pendant que je regardais la mer et les rochers, un vieillard, qui arrivait d'en bas et qui escaladait lestement le sentier raboteux, m'aborda. Je ne savais trop d'abord qui il était. Eien dans son costume, sa grande houppelande de laine, son chapeau de feutre et ses bottes, ne dénotait un moine. 11 s'excusa de son négligé, il venait de prendre son bain de
mer quotidien. Il se mit à me promener partout, de point de vue en point de vue: C'était un de ces religieux de Saint-George qui ont pris la place des farouches sacrificateurs de la vierge scjthique ; il me montra où était la grotte qui fut la première église du pays, une église que sa situation rendait inaccessible comme un château féodal et qui a survécu à toutes les révolutions de TOrient. lime parla de la mer Noire et de ses colères; mais, « quand on a la foi en saint George, ajouta-t-il, on ne court aucun péril ; si on n'a pas la foi, rien à faire, on est perdu. »
Et à quelque distance de la plage il me montra une grande pierre isolée : c'est le rocher de Tapparition. Un jour, un navire grec fut assailli par la tempête ; une force inéluctable le chassait vers cet écueil, qui a dû éventrer plus d'une carène. Les passagers appelèrent à grands cris saint George, le grand martyr et le porte-victoire. Soudain une figure bien connue resplendit sur cette roche dans son armure divine, et miraculeusement la tempête s'apaisa. On trouva sur la pierre une
icône: le saint avait laissé son portrait. Les Grecs la prirent, montèrent à l'église remercier leur libérateur, et en mémoire de lui fondèrent ce monastère. Limage n'est plus ici; après bien des vicissitudes, il paraît qu'elle est passée chez les Grecs de Marioupol. Cependant le monastère existe toujours; il est entretenu par la couronne, est pensionnaire de l'Etat, avec 3,000 roubles de revenus et un millier d'hectares à prendre sur le désert.
Tout compris, il n'a guère qu'une douzaine d'habitants. Une eau limpide sort du rocher au-dessous du couvent et contribue sans doute à entretenir la verdure de ces jardins suspendus. Sa fraîcheur me tentait, a Buvez, médit mon guide, jamais elle ne fait de mal, elle est miraculeuse ! »
Sur le couvercle d'un puits, je vis des boulets et des biscaïens : ils nous ramenèrent à la guerre d'Orient. Le brave moine, encore plein des souvenirs d'alors, ne parlait qu'avec colère des Turcs. Ils avaient tiré sur le monastère et commis toute sorte d'excès; au contraire les Français les avaient chassés, avaient
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protégé les moines. L'état-major était installé au couvent^ mais laissait aux religieux et aux familles réfugiées leurs cellules. On avait pu continuer le service divin : c'étaient les Français eux-mêmes qui procuraient l'encens, le vin et la fleur de froment. Si les chefs entraient dans l'église^ ils se tenaient debout^ comme les orthodoxes^ dans une attitude respectueuse. Un jour, Omer-Pacha voulut y entrer aussi :
les Français ne le laissèrent passer, à ce qu'on raconte, que s'il consentait à retirer son fez. Le vieux moine se souvenait de Pélissier :
a un peu vif, disait-il, mais point méchant :^.
J'étais au mieux avec mon nouvel ami; il me fut impossible de quitter le couvent sans avoir visité sa cellule, — bien simple et bien modeste, mais quelle admirable vue de la petite fenêtre ! Sur la mer qui se gonflait à l'horizon comme un grand bouclier d*or bruni, se brisaient, en reflets éblouissants, les rayons du soleil couchant.
De Saint-George à Balaklava, il y a 7 ou 8 kilomètres à faire, mais toujours en descendant. Comme accidents de terrain, des cime-
tières anglais, des tranchées, des batteries : la terre de Crimée semble ne pas produire autre chose. Nous traversons la ligne de Fancien chemin de fer anglais. Bientôt nous avcyis à notre droite la plaine qui fut le champ de bataille de Balaklava et où manœuvre aujourd'hui un escadron de cosaques; elle fut le tombeau de cette superbe cavalerie anglaise qu'un malentendu précipita sur les batteries russes chargées à mitraille. Le sol trembla ce jour-là sous le galop éperdu des dragons, des hussards, des lanciers britanniques ; bien peu en revinrent. Un monument, avec une inscription anglaise et russe, consacre la place où les autres tombèrent. Nous traversons le village de Kadykoï : à partir d'ici, le sol est jonché de débris de bouteilles et de cruchons à bière. C'est tout ce qui reste de la cité de bois qu'installèrent ici les Anglais.
Là petite ville de Balaklava est disposée de telle façon sur sa baie qu'on l'aperçoit seulement quand on y arrive. Ce qu'on voit d'abord, ce sont les tours en ruines qui couronnent la hauteur, et qui, étagées sur ses flancs^
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semblent descendre processionnellement au vallon; puis une sorte d'étang, une flaque d'eau au fond d'un ravin, sans communication apparente avec la mer : c'est le port de Balaklava. La route tourne assez court, et brusquement nous voilà en ville. En face, un groupe de masures à demi détruites; en haut, dans les rochers, une grande maison qui pardessus la ceinture de rochers contemple la pleine mer. C'est celle du capitaine Manto, dont ce lieu rappelle les exploits.
Nous sommes ici sur le théâtre même du combat livré par les Grecs de Balaklava k l'armée anglaise le 25 septembre 1854. Les Anglais arrivaient par cette route, les Grecs étaient embusqués dans ces maisons et dans ces ruines. Ceux-ci avaient d'abord l'avantage de la position, mais ils étaient une centaine d'hommes contre plusieurs milliers; de plus, ils se trouvèrent pris à revers par les navires anglais qui pénétraient dans le port et ' ar envoyaient des bordées. Le batailloiî grec t bientôt forcé partout. Quand on demanda i capitaine Manto, blessé et fait prisonnier.
s'il s'était imaginé pouvoir avec une poignée d'hommes arrêter une armée, il répondit simplement : « Si j'avais livré la ville sans combat, j'auAis mérité les reproches de mes supérieurs et même votre mépris; maintenant ma conscience est tranquille. J'ai fait mon devoir. »
La « ville » de Balaklava n'a guère que quatre-vingt-quinze maisons et environ 400 habitants ; elle n'a qu'une rue et deux églises, l'une, avec coupole, dédiée à saint Nicolas, l'autre, qui n'est qu'une chapelle, aux douze Apôtres. Les habitants descendent des réfugiés de TArchipel que la flotte de Catherine amena en Crimée. On se sent ici à mille lieues de la
Russie à ^voir ces yeux noirs, tous ces profils aquilins. Trois villages des environs, Kadykoï, Kamara et Karani, complètent la colonie:
cela fait un millier d'âmes en tout, parmi lesquelles se recrutait le bataillon grec licencié en 1859. Cette poignée d'Ioniens a suffi cependant à tenir en respect depuis un siècle la population, indigène.
Le port de Balaklava est petit : 700 toises
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de loDg sur 100 à 120 de large; mais lesparois de rocher tombent perpendiculairement dans la baie et lui doimeut partout une telle profondeur que toute la flotte anglaise a pu s'y abriter. Les deux rochers qui forment les portes de Baîaklava isolent si bien ce havre que les eaux j sont tranquilles même quand la tempête sévit au dehors; pourtant celle du 14 novembre fut tellement effrayante, les vagues de la mer Noire formèrent de telles montagnes d'eau, que les navires s'entre-choquèrent violemment dans la rade et s'infligèrent mutuellement des avaries. Un batelier grec s'offre à me conduire à ces portes, dont les massifs piliers sont à peine distants de 60 toises. Sur celui de l'est, on a écrit en grosse lettres, afin que personne n'en ignore : a Cap Baîaklava » .
Une fois les portes franchies, la ville disparaît. De la pleine mer, sans la maison du capitaine Manto, qui est si haut perchée, on ne soupçonnerait même pas Baîaklava derrière rochers. La découverte de ce port par les miers navigateurs ne dut pas se faire du
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premier coup. Pourtant Homère semble en parler déjà ; c'est ici qu'il placerait les géants lestrygons qui mirent à la broche les compagnons d'Ulysse. Comment ne pas reconnaître ici les lieux décrits par V Odyssée? N'est-ce point là ce ce port superbe autour duquel règne de toutes parts une roche à pic et dont l'entrée est resserrée par deux promontoires? » N'est-ce pas ce a port à l'entrée étroite », XiliYjv GTsvoaroiMÇy dont nous parle Strabon, et dont il fait le quartier général de la piraterie tauro-scythe ? Les traditions lestrygones, comme on le voit, ne s'étaient point perdues.
La forteresse génoise, dont les ruines dominent la ville, doit être cet oppidum de Palakion (Balaklava) où le chef indigène Scilure et ses fils résistèrent aux troupes du grand Rlithridate. Mon batelier grec me fit remarquer une grande caverne marine, qui peut t)ien avoir 15 toises de profondeur. C'est près le là que se brisèrent huit navires anglais qui, e 14 novembre, n'avaient pu trouver à temps 'entrée du port. Pendant longtemps, me dit- 1, les gens du pays repêchèrent au pied du
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rocher des balles de plomb, des armes, de la quincaillerie, jusqu'à des montres.
Plus loin est la Sainte-Montagne : dans une de ses grottes, au dire de mon Grec, vivait, il y a bien longtemps, un saint ermite. Chaque soir, il allumait une lampe pour guider les navires. Un jour, il s'en est allé, on ne sait où. Maintenant il n'y a .plus d'ermite, plus de phare, a Et à quoi bon? ajouta- t-il avec un air de tristesse. Qui est-ce qui a jamais besoin de venir à Balaklava? » Je vis que l'occupation anglaise lui avait laissé un profond souvenir. II avait peut-être combattu avec le capitaine Manto ; mais il ne tarissait pas en détails sur ce Balaklava de boie improvisé par les Anglais, sur cette masse de navires qui encombraient le port aujourd'hui désert, sur ce chemin de fer qui allait de la baie aux approches du Grand Redan, sur ces fabriques installées par nos alliés, sur cette vie et ce bruit qui emplissaient alors la silencieuse bourgade. « Ah ! si Balaklava était en France ou en Angleterre aussi bien qu'il est en Crimée, ajoutait-il, quel port ce serait I »
Quand je lui demandai pourquoi ils avaient démoli les baraques et les maisons construites par les Anglais : « A quoi bon des maisons, répondit-il, quand il n'y a pas d'habitants ? »
La ville a une école, mais on n'y enseigne que le russe ; il en résulte que ces fils de T Archipel ne savent même pas lire le grec. En revanche, ils parlent couramment ces deux langues^ sans compter un peu dé turc et de tatar. De son origine, de ses ancêtres helléniques, mon homme avait une idée assez vague ; on lui avait dit que cette colonie était venue de la Grèce. Sur l'ancienne histoire du pays, il ne savait rien. Quand je lui parlai des anciens brigands, il me dit qu'en effet il y avait eu en Crimée des j anissaires qui étaient de fameux pirates. Voilà tout ce qu'il avait retenu des légendes antiques. Le nom d'Homère lui était inconnu autant que celui d'Omer-Pacha lui était familier.
Nous rentrons dans la ville, qui est occupée^ comme les trois autres localités grecques, par un escadron de cosaques du Don : je [îonimence à craindre pour la pureté du sang
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helléoiqae. Il paraît qne les Tatars soat assez mécontente de la nouvelle loi militaire, et ' qu'on a trouvé utile d'angmenter l'effectif des j troupes en Crimée. 1
Je retrouve mon isvochichik, occupé à dé- .
guster le viu du pays chez uo débitant grec. . £n chemin, je voulus savoir si à ces Hellènes it disait vous ou simplement tu, comme il avait J l'habitude de le faire avec les Tatars et les 1 paysans russes. Il m'expliqua que le tutoie- , ment ne convenait pas à tout le monde, que le mot vous sonnait plus agréablement à l'orcille, que le tu était bon pour des paysans, mais non pas pour les gens cultivés, et que ces | Grecs étaient des gens cultivés, puisqu'ils savaient tous lire et écrire. C'est une supériorité qu'ils ont sur ce pauvre Russe, qui, malgré ses années de service dans la marine et son intelligence assez éveillée, est resté absolument illettré. Cela ne l'empêcha pas un beau jour '- '■ solennellement :« Si vous imprimez lose sur Sévastopol, n'oubliez pas de l'est un toi, ancien bosseman de tel de la flotte, qui tel et tel jour de
septembre vous a servi de cicérone. » L'homme qui avait ces préoccupations littéraires n'est pas capable de déchiffrer la plaque qui est clouée sur sa voiture.
KAMIESCH ET CHERSON.
Le jour suivant, nous partons pour Kamiesch. Si le Balaklava anglais excite l'admiration des Grecs, cette ville française, bâtie en quelques mois sur la plage de Crimée, disparue ensuite comme un palais enchanté des Mille et une Nuits, a vivement frappé l'imagination russe. On voit bien que dans tout niémetz (Allemand ou Occidental) il y a un diable, comme dit le proverbe moscovite. Pas un homme du peuple qui ne s'en souvienne et qui ne vous fasse l'histoire de Kamiesch ou plutôt sa légende. C'était comme une petite Moscou, vous diront-ils. Des rues toutes droites, de beaux magasins avec des dames pour servir ; un monde d'acheteurs, des Français,
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des Turcs, des Italiens, des Anglais ; les uoiformes de je ne aais combien de nations ; des restaurants; des cafés-chantants; un ttiéâtre qui contenait autant de monde que celui de Sévastopol. Partout les Français avaient semé des légumes, planté des arbres, créé des jardins. Dans la rade, une forêt de mâts. De la hauteur voisine, un aqueduc leur amenait de l'eau douce jusque sur le pont des vaisseaux. ' Et comme ils se gardaient bien I pas moyen d'y aller voir. Tout autour, des retranchements, des bastions, des batteries. Après la paix, quand les Russes arrivèrent chez eus, on leur faisait fête : aux officiers du Champagne, aux soldats du cognac. Tout Sévastopol y allait en partie fine. Le jour où ils sont partis, ils n'ont emporté que leurs sacs. Alors on vendait le Champagne meilleur marché que le kvass. Les gens sont venus et ont pris ce qu'ils ont voulu, les toiles, les planches, les cordages. Un beau iour, plus de ville.
■ ce qui reste de ces merveilles.
Sévastopol entre le cinquième et stion {celui de la Quarantaine).
On voit d'abord la slobode de la Quarantaine, c'est-à-dire une rangée de douze ou quinze maisons qui ne se sont pas relevées, puis un cimetière que les Russes et les Français se sont disputé avec acharnement en avril 1855, et qui a fini par être compris dans le réseau de nos tranchées. Il est aujourd'hui restauré, et l'église semble neuve.
A deux kilomètres de là, une ligne de levées de terres prolongée à perte de vue, avec parapets et fossés parfaitement conservés et que dominent, encore menaçantes, les masses de nos batteries. Ce sont les défenses de Kamiesch. Bientôt la mer se découvre, et déjà miroitent au soleil la baie des Cosaques, la baie Sablonneuse et celle de Kamiesch. A partir de ce moment, ce ne sont que maisonnettes ruinées. Je m'arrête pour considérer les assises de pierre sur lesquelles s'élevait en bois le théâtre français. Le bois a été enlevé, car il a son prix en Crimée; la pierre a été négligée comme étant de nulle valeur. C'est le contraire qui se serait passé dans la Grande-Russie. Ces assises sont encore à hauteur d'homme.
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Et voyez comment pasae la gloire humaine:
à part ces quelques pans de mur, tout ce qui reste de Vautourville, ce sont, comme à Balaklava, des amas de bouteilles cassées. Rien de plus résistant que ces débris de verre : c'est plus dur que la brique et les poteries grecques ; cela ne tente la cupidité de personne. Dans des centaines d'années, les Schliemann de l'avenir qni étudieront ce siège de Troie, ' retrouveront, comme indices de notre passage sur la terre de Crimée, des tessons de bordelaises.
La baie de Kamiesch, qui nous fiit si utile pendant la campagne, et qui après la tempête de novembre mérita le nom de port de la Providence, n'est pas très-étendue. Les rivages en sœit bas ; par endroits, les roseaux qui lui ont donné son nom [kamych, roseau) ne permettent pas d'en approcher. Des deux côtés de ce :pe3 de ruines se succèdent : ruïries qui défendaient l'entrée de s de notre club, de notre arsenal, ins, restes de notre aqueduc de bien le reconnaître, le pays lui-
SÉVASTOPOL ET LA GHERSONÈSE. 371
même est ruiné. Les ceps de vigne, arrachés pendant l'hiver de 1854 pour nos feux de bivouac, n'ont pas été replantés, tandis que chez nous on vendange déjà, sur les coteaux parisiens, les vignes refaites depuis l'invasion. Les arbres fruitiers, là-bas, n'ont pas été remplacés; on a laissé périr ou dégénérer les survivants, ceux que nous-mêmes avions plantés. Il y a des ruines qui sont postérieures à la guerre, comme celle d'une khoutore que j'ai visitée et qu'on laisse tomber faute^de réparations. Cette terre est encore sauvage; la civilisation et la culture n'ont fait à de longs intervalles que l'effleurer* Il faut un eflfort continuel pour l'apprivoiser et la faire produire : c'est cet effort qu'on ne fait plus.
Il est à remarquer que ce n'est pas seulement dans la partie de la Crimée occupée par les alliés que la guerre.a laissé de telles traces. Si nous en croyons un témoin oculaire, les cantons occupés par les troupes russes n'ont pas moins souflfert. « Notre armée, écrivait en juin 1855 le médecin allemand que j'ai plus d'une fois cité ; notre armée n'aurait pas pu se
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conduire avec moins d^égards en pays ennemi.
Cette multitude de non-combattants qui est le fléau des armées russes, ces sauvages bandes de cavaliers du Caucase et de FOural^ ont fait tout ce qui était possible pour que la prospérité de ce magnifique pays ne pût s'en relever avant beaucoup^ beaucoup d années. Les terres sont en friche, les ceps de vigne, privés de leurs soutiens, croissent à l'aventure ou servent à entretenir les feux de bivouac ; tous les hameaux, tous les villages où Tarmée régulière n'a pas déposé ses blessés, sont ravagés ou abandonnés, les habitants errent au hasard, sans asile, ou fuient dans les bois. Même Bakhtchi-Seraï, cette vaste capitale des anciens Khans tatars, semble vide d'habitants, et des ruines enfumées marquent la place où s'élevaient naguère d'antiques palais, splendides encore dans leur décrépitude, et de magnifiques mosquées. En voyant cette désolation universelle, on croirait à un plan systématique de dévastation. »
En revenant de Kamiesch à Sévastopol, (5n rencontre sur son chemin le monastère de
Chersonèse. Le corps de logis et Téglise sont modernes. On va tout droit à cette grande cathédrale en construction, qui semble emprisonnée dans ses échafaudages comme dans une cage de bois; elle renferme les ruines d'une petite église dédiée à la Mère de Dieu. Ce sont là peut-être les reliques les plus vénérables du passé russe. C'est ici que le grand prince Vladimir aurait reçu le baptême; c'est ici qu'il aurait épousé la princesse Anna, sœur des empereurs grecs Basile et Constantin. Ici finit la Russie varègue et idolâtre, ici naquit la Russie byzantine et chrétienne.
Ce Vladimir était pourtant un singulier néophyte. Vrai fils des pirates du Nord, il ne voulut du baptême qu'à la condition de le^ravir comme un butin. Avant de courber sa fière tête de Sicambre, il enleva Cherson aux empereurs et tint à se convertir daos sa conquête. Lorsqu'il rendit la cité, il l'avait soumise à un pieux pillage ; il en emportait pour décorer la nouvelle église qu'il voulait élever dans Kief tout ce qui lui tomba sous la main
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en fait de reliques, d'icôues, de rases sacrés et d'orDements d'église,
£d suivant le rivage escarpé de la mer, on trouve les restes d'un autre sanctuaire; le seuil, les fondations, une partie du parvis, se sont conservés, et l'on enjambe çà et là des fûts de colonnes, des chapiteaux de marbre, qui tantôt ressemblent à ceux des temples païens, tantôt sont ornés de croix et de monogrammes byzantins. On prétend que d'autres églises se sont abîmées dans la mer avec une partie de cette falaise rocailleuse que les flots rongent incessamment. Dans les fouilles qu'a nécessitées la construction de la cathédrale, on a mis à jour une quantité d'ossements humains. On les a réunis pêle-mêle dans des espèces de grottes qui datent des temps primitifs, et, laissant à Dieu le soin de reconnaître les siens et de distinguer entre chrétiens
în a planté la croix sur le tout.
a été, plusieurs siècles avant l'ère une puissante colonie héracleote,
13 florissantes cités helléniques du