Fondée d'abord là où s'élève le
monastère de Saint-George, elle a été transportée ici, et, pour la protéger contre les Barbares, on a isolé la Chersonèse par une sorte de muraille chinoise qui allait de Balaklava à la baie du Sud. Cherson, défendue en outre par une enceinte et des tours puissantes, a dû avoir jusqu'à 5,000 maisons et 50,000 habitants. Dans les baies nombreuses de ce rivrage fourmillèrent les vaisseaux marchands d'Athènes, de Byzance, de Eome, de la Syrie et d.e rÉgypte. L'ancienne église de la Mère de Dieu occupe le centre de V agora ^ où les citoyens discutaient les lois et les traités de commerce, décidaient la paix ou la guerre avec les Scythes ou leurs rivaux à demi grecs de Panticapée. Sur cette place, qui s'élevait comme une terrasse entre la mer et le reste de la cité (celle-ci ocpupait une dépression de terrain), de grands orateurs obscurs ont dû remuer* les passions, enflammer les patriotiques colères.
Cette liberté républicaine, que depuis les Grecs cette terre n'a plus revue, se conserva pendant toute la durée de l'empire romain et
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SOUS les Césars de Byzance. Cherson a été l'alliée, la vassale, si Ton veut, non la sujette de Constantinople. L'empereur Constantin Porphyrogénète, au x* siècle, ne voit qu'un moyen de punir les Chersonésiens de leurs rébellions : c'est de saisir leurs vaisseaux dans les ports de TAsie-Mineure et d'interdire les envois de blé en Chersonèse (*) . Cette dernière prescription prouve qu'alors, pas plus qu'aujourd'hui, la Crimée n'était très-fertile en céréales : Cherson, comme maintenant Sévastopol, dépendait d'autrui pour sa subssitance. Le même écrivain nous initie à cette existence active, souvent troublée, des Chersonésiens.
Il nous apprend l'histoire de leurs magistrats, qui, suivant son expression, portaient la couronne comme de vrais souverains. Tels furent les rois-citoyens Byscos, qui battit à Cafia les Panticapéens (ceux de Kertch), Pharnacos, qui tua le roi Sauromate en combat sirigulier, Lamachos, dont la fille, Gycia, sauva la repu-
(*) Voir, dans mon Empire Grec au dixième siècle, le chapitre sur Cherson.
blîqiie en brûlant dans sa propre maison son mari, traître à la patrie. En récompense de ce dévouement antique, elle obtint que tous les citoyens s'engageassent par serment à lui accorder une sépulture dans Tenceinte même de la ville. Rien n'était plus contraire aux usages des Grecs ; on pouvait craindre que ce serment ne fût pas tenu. Pour éprouver leur bonne foi, elle fit courir le bruit de sa mort et se coucha sur le lit de parade. Les citoyens ne purent se décider à tenir leur parole et la firent conduire hors des murs pour être brûlée; mais alors elle se dressa sur sa couche funèbre, consterna les Chersonésiens de cette terrifiante résurrection et les força à se lier par un nouveau serment, plus terrible que le premier.
Plus tard, son tombeau, ses statues, firent l'ornement de la splendide cité.
Le comte Alexis Ouvarof, dans ses fouilles de 1853, qu'il a renouvelées Tannée dernière, nous a révélé bien d'autres secrets de la vie publique et privée de ces colons grecs. Il a ouvert les caveaux creusés dans le roc où reposaient leurs os ; il a étudié les fragments,
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malheureusement peu nombreux, de leurs inscriptions funéraires.
Sur l'une de ces pierres, on voit une matrone grecque avec un enfant dans ses bras :
l'inscription porte qu'elle fut t la plus noble des femmeç j> . Une autre stèle nous montre une dame, dont la tête est couverte d'un voile et dont les pieds reposent noblement sur un escabeau. Aillenrs c'est un homme qui est représenté avec le vrai costume du citoyen grec, la kAttôn et Y/timation. Un disque d'argent trouvé dans un tombeau, les figures représentées sur leurs monnaies prouvent que, comme les Grecs de la métropole, ils honoraient tous les exercices du corps, la lutte, la course, la balle, le jet du disque et du javelot. Ces sportsmen accomplis devaient être d'excellents militaires : ils avaient gardé l'énergie physique et morale de leurs ancêtres, et sans doute, comme leurs voisins, ces Grecs d'Olbia dont parle Dion Chrysostome, ils marimbat en chantant les vers de
se représenter, dans la cité dé-
Corée de toutes les merveilles des arts, cette race énergique, intelligente, la première du monde ancien, où Von était à la fois artiste et négociant, orateur et guerrier, où l'être humain atteignit cette plénitude de développement que nous envions encore aux Hellènes ; mais trop rares sont les vestiges de cette brillante civilisation, qui n'a pas encore eu de rivale en Chersonèse.
La conquête russe porta à ces ruines le coup fatal : on exploita Cherson comme une carrière pour construire Sévastopol ; ce qui restait des temples, des colonnades, des portes triomphales, fut employé à bâtir la Quarantaine.
Pourtant Mouravief-Apostol put voir encore en 1820 des vestiges de murailles, de tours et de fossés. En 1854, les Français, pour conduire leurs attaques contre le sixième bastion, furent bien obligés d'occuper le cap Chersonèse : le couvent et l'église furent rasés par l'artillerie russe ou par la pioche de nos travailleurs (les bâtiments actuels ne datent que de 1857). Là-bas, du côté de la Quarantaine^ ce qui fut le mur grec, ou le palais de Vladi-
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mir^ ou la tranchée française^ est mêlé et confondu dans le même chaos.
C'est pourtant au nom sacré de Cherson, au nom de a cette terre bénie où saint Vladimir reçut Teau du baptême d, que le clergé et les généraux russes enflammaient Fardeur des paysans et des soldats et les poussaient à la guerre de Crimée comme à une croisade. Cette crise a du moins contribué à réveiller l'attachement des Russes pour ce rivage doublement sacré, puisque c'est de la prise de Cherson par Vladimir que date la régénération de la Russie par le christianisme, et que c'est de la chute de Sévastopol que date la régénération par l'émancipation des paysans. La Russie chrétienne et la Russie libre sont sorties de là.
Presque aussitôt après la paix on releva le couvent, on commença la cathédrale, dont l'empereur Alexandre II posa la première pierre en 1861.
Il reste encore beaucoup à faire, surtout
pour la science, pour l'archéologie. Cette terre,
qui est le cimetière d'un grand peuple, est
omme saturée d'ossements et de débris an-
tiques; mais les antiquités qu'on y a déjà recueillies sont dispersées dans les musées de la Russie : il faudrait à Cherson même un musée de Cherson ; on ne peut donner ce nom à une centaine de pierres sculptées, d'importance secondaire, qu'on a réunies dans une petite serre du couvent.
On a de grands projets pour l'avenir : on voudrait construire ici un plus vaste monastère qui serait un des premiers de la Russie, y créer une bibliothèque, un musée, une académie ecclésiastique, une confrérie, semblable à celle qu'on a établie à Eazan pour la conversion des Tatars; mais l'argent manque; si l'on n'a pu encore relever Sévastopol, comment s* occuper de Cherson?