‹ Français et russes: Moscou et Sévastopol, 1812-1854Chapitre 47 sur 51 · LE SÉVASTOPOL DE L* A VENIR · texte numérisé non relu

LE SÉVASTOPOL DE L* A VENIR

Inkerman, Saint-George, Balaklava, Kamiesch, Cherson, nous ramènent toujours au souvenir de la guerre d'Orient, à Sévastopol.

Sévastopol est le centre de cette épopée dont on trouve les chants [dispersés dans tous les coins de la presqu'île. C'est ce nom que répètent les vieux monastères, les tours des forteresses génoises, les ruines des acropoles grecques, les cavernes de l'âge primitif. Toute cette contrée a suivi et suivra toujours les destinées de la cité qui est bâtie sur la mer, que ce soit la ville grecque, Cherson, ou la ville russe, Sévastopol. Ces campagnes ont vécu de la puissance de Sévastopol, elles sont pauvres de sa ruine, elles peuvent revivre de sa régénération.

Qu'était-ce que Sévastopol avant la guerre de Crimée? Plus puissante peut-être, moins complète que Cherson, ce n'était qu'une ville de guerre. Aussi la guerre n'a-t-elle rien laissé d'elle, aussi végète-t-elle aujourd'hui, petite bourgade au milieu de ruines grandioses. Son aristocratie se composait surtout d'états-majors et d'administrations; les villas, les fermes, les vignobles des environs devaient leur prospérité aux officiers amoureux de villégiature. Quand Sévastopol vaincu perdit sa gar-

nison^ les capitaux manquèrent non-seulement pour relever les maisons, mais pour remettre en culture la campagne. Voilà pourquoi les ceps et les arbres arrachés n'ont pas été replantés et pourquoi la Chersonèse, comme avant l'arrivée des Héracléotes, 500 ans avant Jésus-Christ, est une grande friche.

Sévastopol, le poste avancé de la Russie, avait été comme jeté au milieu d'un désert que n'avait pas encore entamé l'immigration russe. Cette ville était à cinq ou six journées de la Kussîe, avec laquelle elle ne pouvait communiquer que par la mer ou par la steppe. Il fallait pourtant que la Russie la fit vivre. Toute la subsistance de Sévastopol découlait du budget de la guerre. Sa fortune, c'étaient la solde des marins et des militaires, la dépense des nombreux fonctionnaires, les allocations de l'État pour la construction des édifices militaires. Tout cela lui a manqué à la fois ; ne tirant rien d'elle-même, puisqu'elle n'a qu'une faible population civile, rien du pays environnant, puisque Sévastopol n'a pas cette ceinture de villages opulents qui entoure Paris,

384 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.

rien de TEtat, puisque le traité de 1856 ôtait à la Russie Tempire de la mer, — cette ville est tombée dans la misère. La guerre l'avait démolie, mais c'est la paix qui l'a ruioée.

Ce qui dominait dans Sévastopol prospère, c'étaient des casernes et des forts. Ce qui domine dans Sévastopol abattu, ce sont des tombeaux. Là l'église en pyramide qui couronne le cimetière des c cent mille hommes n ; ici la cathédrale qui s'élève sur la cendre des trois amiraux ; tout ce qu'il y a de curieux dans les environs, ce sont encore des cimetières. Qu'es^ce que la rade elle-même, aiaûD . le tombeau de la flotte russe ? Qu'est-ce que Sévastopol enfin, sinon le tombeau de Sévastopol?.

Et pourtant dans ce corps mutilé, dont on pourrait dire comme du maréchal R&ntzau que <i Mars ne lui a rien laissé d'entier que le coeur», on sent maintenant comme un immense désir de vivre. Il passe sur ces ruines /.nmmo nn oniiffle dc résurrcction prochaioe. té a son gouverneur particailéchine, un intrépide défen-

seur du troisième bastion, — Pespérance est revenue. J'ai été étonné de la quantité de maisons qui se bâtissaient à la fois dans une ville où Ton n'a pas bâti depuis vingt ans. « Une vraie maladie », me disait mon hôte, — qui bâtissait lui-même. Ce qui surexcitait les constructeurs, c'était l'attente d'une inauguration prochaine du chemin de fer. Déjà on trouvait à la petite banque locale des allures un peu séniles et routinières, et l'on parlait de fonder une grande société de crédit. Le conseil municipal était en marché avec une compagnie pour amener dans les fontaines de Sévastopol l'eau des sources voisines; on traçait un magnifique boulevard le long de la mer.

Mais cet effort pour vivre a besoin d'être aidé par le gouvernement. Ou bien il peut déclarer qu'en vertu des nouveaux traités il a le droit de relever sa grande forteresse maritime, et alors il n'y a plus qu'à reconstruire des forteresses et des vaisseaux et à refaire la cité guerrière. Ou bien il peut dire que Sévastopol ne sera plus une ville exclusivement militaire et que sa rade, de 6 kilomètres de long

386 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.

sur 900 mètres de large, Tune des plus belles de l'Europe, est ouverte au commerce de toutes les nations.

On prétend que la prospérité d'Odessa souffrira de celle de Sévastopol, de même que les petites villes de Crimée, Kertch ou Féodosie, ont souffert du développement d'Odessa. Cette théorie n'est applicable qu'aux pays où les éléments de prospérité sont peu considérables ; or les bras et les capitaux peuvent être appelés bientôt sur les bords de la mer Noire avec une telle énergie que non-seulement Sévastopol, mais Odessa même, mais les plus petites villes de la Crimée en auront leur part. Une période historique nouvelle peut commencer pour la Crimée, celle de la colonisation par les Russes; l'émigration tatare semble lui préparer les voies. Sévastopol, devenu port de commerce, en moins de dix années, ne serait plus reconnaissable. De grands établissements industriels remplaceraient bientôt dans la rue Catherine les hôtels détruits. Le port se repeuplerait, et dans son développement indéfini on peut prévoir que Balaklava, relié à la baie du Sud par

un railwayy formerait une sorte de port auxiliaire, la Ciotat d'une Marseille taurique. La

mise en activité du chemin de fer conduira en

Crimée, comme partout, à la construction de routes et de chemins. L'agriculture et la viticulture, trouvant enfin les débouchés qui leur manquent, prendraient une nouvelle énergie.

Une aristocratie commerciale pourrait bâtir ses maisons de plaisance dans ces landes de Chersonèse où s'élevèrent dans F antiquité des villas des Grecs et, il y a vingt ans, les datchas des officiers russes. Un centre florissant communiquerait une vitalité inconnue à toute la Crimée, et cette terre, sans cesse relapse dans la barbarie, serait définitivement conquise à la civilisation. La ville n'a aujourd'hui que 6,000 âmes, mais quel chiffre n'atteindrait pas la population d'une cité où les intérêts ne demandent qu'à se fixer dès qu'ils seront un peu rassurés sur l'avenir ! A certains égards, Sévastopol est mieux situé qu'Odessa, plus rapproché de Constantinople et de l'Asie. S'il avait la chance de jouir, comme en a joui pendant quelque temps Odessa, d'un port

388 MOSCOU ET SÉVASTOPOL.

franc, sa prospérité serait certaine. Alors l'ancienne cité grecque de Cherson revivrwt dans Sévastopol, et la côte héracléote reveir^t les navires marcliands de Constantinople et del'Anatolie.

C'est une situation bien étrange que celle de notre ancienne ennemie. Sur les frontières de la France et de l'Allemagne, des villes aussi maltraitées, des ruines plus récentes, se sont relevées; muis son infortune survit à la guerre, aux passions mêmes et presqu'au souvenir de cette guerre.

Les Russes se plaisent à l'appeler le « grand martyr Sévastopol », le « héros Sévastopol »; mais si nous lui prêtons les sentiments d'un héros, quelle doit être la couleur de ses pensées ? S'il pouvait parler, que dirait-il ? « Je ne comprends rien à tout ce qui se passe. Ces Anglais, avec lesquels j'ai échangé tant de ' milliers de bombes et de boulets, ont été fêtés :

Page 1