LE PRIX DES TERR.\INS AU C4NADA IS
étaient falsifiés. D'autres fois l'insistance des vendeurs portait sur le bon marché des terrains ofTerts : qu'importait, disaient-ils à l'acheteur, une mise de fonds de dix ou vingt livres sterling, si elle devait le conduire à la fortune ; et le nouveau venu sollicité ne remarquait pas toujours que le terrain olTort à si bas prix et devant constituer « fatalement» une bonne affaire était inutilisable et invendable. Et, sans y aller voir, il achetait comme un billet de loterie une parcelle exiguë qu'il espérait revendre bientôt au décuple. On opérait principalement dans le voisinage des villes parce que leur rapide développement stimulait toutes les illusions. Bien entendu, le « real estate business » n'était pas toujours, ni, sans doute, dans la plupart des cas, accompagné de ces manœuvres dolosives : il existe au Canada une association d'interraédiairesdont les statuts recommandent la plus grande loyauté et correction à ses adhérents. Mais son heureuse discipline ne s'est pas encore exercée, à beaucoup près, sur tous les courtiers et négociants en terrains. Il n'est pas de ruse dont quelquesuns d'entre eux ne soient capables pour faire accepter par l'inexpérience de nouveaux immigrants des achats ruineux: lorsqu'un immeuble est invendable, le marchand de biens annonce à grand renfort de publicité que, par loyalisme, il refuse de le vendre à d'autres qu'à de purs Anglais ; jusqu'à l'an dernier, on Unissait presque toujours par trouver un immigrant fraîchement débarqué de Liverpool qui croyait bénéficier d'une faveur spéciale en achetant cher ce terrain sans valeur. La masse des spéculateurs était tellement éblouie par quelques fortunes rapides qu'elle négligeait les plus élémentaires précautions : l'acheteur n'étudiait pas son affaire avec autant de soin qu'un autre placement ; il ne se faisait pas présenter de renseignements précis et sûrs concernant les points essentiels ; il s'en rapportait à des intermédiaires mal informés ou ayant des intérêts contraires aux siens. Cependant les expédients les plus ingénieux et la chance des spéculateurs ont une fin. Reposant sur le crédit, les achats de terre faits en vue d'une revente plus ou moins rapide se sont à peu près arrêtés lorsque les grands centres financiers du monde ont élevé leurs taux et limité leurs prêts. Les personnes qui avaient acheté des terrains improductifs et payé des intérêts et des impôts sur ces achats dans l'espoir de revendre bientôt avec grand bénéfice, — oubliant que les opérations immobilières normales sont à longue échéance, — ont dû conserver les terrains avec leurs lourdes charges ou réaliser à perte. Leurs déboires ont réduit les affaires de toutes sortes autour d'eux et ont surtout engendré une défiance qui a accéléré les ventes et la baisse des terrains achetés à crédit, d'autant plus que, depuis deux ans surtout, les grandes banques canadiennes se montrent, et avec raison, peu favorables aux emprunteurs aventureux et que l'immigration se modère. Les grandes banques et le Gouvernement ont compris au Canada leur rôle de
régulateurs. Le Gouvernement a cessé d'encourager l'immigration du moment où le ralentissement des affaires a paru comporter des risques de chômage pour les nouveaux colons ; il leur a prodigué, d'autre part, les avis destinés à les mettre en garde contre les chevaliers d'industrie ; il a cherché enfin à répartir les concessions de terres de la manière la moins favorable à la spéculation. Quant aux banques, elles ne font, autant que possible, que des prêts destinés à des opérations normalement productives telles que des achats pour la mise en valeur sérieuse du sol. On les accuse d'avoir provoqué la baisse des propriétés de l'Ouest en refusant des crédits aux agriculteurs. Mais elles procèdent à l'égard de ceux-ci tout comme à l'égard des commerçants: elles étudient le risque et prêtent d'autant moins qu'il est plus grand. Si d'ailleurs elles se sont montrées, avec sagesse, particulièrement sévères dans l'Ouest, région où la hausse des terres avait été la plus déraisonnable et la plus malsaine, ce n'est pas tant envers les vrais agriculteurs qu'envers les propriétaires ne cultivant pas leurs terres. Les détenteurs de parcelles situées dans la banlieue des villes, qui ne s'occupent pas de la productivité de ces terrains mais de leurs perspectives de plus-value pouvant résulter de l'extension urbaine, sont de déplorables clients pour les banques et justement écartés par elles.
C'est pour ces terrains vagues apppelés <( subdivisions », que la baisse a été sensible; pour les parcelles situées dans les quartiers commerçants des grandes villes telles que Winnipeg, la valeur (autant que l'on peut généraliser en cette matière] est restée à peu près stationnaire en 1913. 11 y a même eu quelques exemples de hausse dans l'Est depuis le commencement de 1914. Sans doute, les villes de l'Est n'ont pas été exemptes de toute spéculation; mais celle-ci est restée, sauf en ce qui concerne l'Ontario, dans des limites qui la rendaient inoffensive. A Montréal, par exemple, un certain optimisme avait, en 1912, fait monter les prix des terrains plus vite, semble-t il, que ne le comportait l'utilisation de ceux-ci ; mais l'indication donnée par le resserrement du marché monétaire fut compris des hommes d'affaires; ils restreignirent leurs opérations de toutes sortes, en particulier leurs opérations immobilières; aussi le montant des ventes de terrains n'atteignit-il, en 1913, que $ 108.800.000 contre $ 141.600.000 l'année précédente. Du reste, le chiffre de 1913 est encore très fort car, en 1908, le montant des ventes de terrains ne dépassait pas $ 23.000.000, même si l'on tient compte des opérations faites sur les communes annexées depuis lors. Un indice officiel confirme les observations d'après lesquelles l'activité des opérations immobilières et, par conséquent, les prix des terrains ont dû se maintenir dans la plupart des villes du Nouveau Brunswick, de la province de Québec et de l'Ile du Prince Edouard, tandis qu'ils subissaient dans l'Ouest une baisse, non pas générale, mais très étendue : il consiste dans le montant des