A LA CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ
Mieux valait, à tout prendre, la constitution de 1774. Si elle n'appelait pas le peuple au gouvernement du pays, elle le disait sans ambages, tandis que le régime de 1791 n'était que le régime du bon plaisir, dissimulé sous les traits du gouvernement populaire. Le défaut capital de ce régime consistait à donner au peuple un simulacre de droits, à pousser la représentation nationale dans une voie pour lui donner un croc-en-jambe dès qu'elle y était engagée. A ce vice fatal se superposait cet abus du pouvoir personnel qui concentrait autour du gouverneur une troupe de courtisans pleins de loyauté, par intérêt, et sur lesquels tombait exclusivement la pluie rafraîchissante dt^s honneurs et tics grosses prébendes. La même cause produisait partout les mêmes etrets. Dans le Haut-Canada, ce sont les membres du « Family Compact » qui accaparent tout le patronage. Dans la province voisine, il n'y a de faveurs que pour les bureaucrates, c'est-à-dire les amis du pouvoir. Seulement, lorsqu'il s'agit dexpliqu(^r l'échec du système, on dit à Toronto : « C'est la faute de la constitution », mais à Montréal et à Québec, c'est Papineau et ses amis que l'on tient responsables de tous les embarras. La Nouvelle-Ecosse, soumise à un régime identique à celui des deux Canadas, ne réussit pas à en tirer un meilleur parti. Faut-il rappeler qu'en 1841), lord Sydenham <lut quitter Montréal pour se rendre à Halifax où le gouverneur et la Chambi'e étaient à couteaux tirési
Le remède à la situation tendue, et même dangereuse, que la constitution de 1791 avait l'ait naître, était sous la main du gouvernement. Pourquoi n'obéissait-il pas à la logique qui lui criait d'aller jusqu'aux conséquences de ses principes? La création d'une Chambre de représentants réclamait la présence, dans ce corps, de conseillers de la Couronne ayant à rendre compte de leur conduite au peuple. La responsabilité des ministres estun merveilleux instrument de gouvernement. Il détermine le retour successif au pouvoir des hommes d'élite de deux partis, au lieu de condamner l'un ou l'autre îx l'opposition perpétuelle, comme cela S(^ voyait ici avant 1837. t^ette alternance d'administration agit comme une soupape qui laisse échapper le trop plein des ambitions politiques, produit une détente nécessaire au milieu de la tension excessive des luttes politiques.
Faute de ce rouage au Canada, les factions hostiles au gouvernement versèrent dansdes agitations quasi révolutionnaires, et de sombres orages vinrent s'abattre sur le pays. Ceux qui les avaient, pour ainsi dire, provoqués, s'en tirèrent avec le moins de malheurs, et les coups de foudre frappèrent les victimes d'un état de choses dont la responsabilité ne leur incombait à aucun degré. L'échafaud, la proscription firent leur œuvre après la levée de boucliers de 1837-38, et d'un trait de plume on suspendit la constitution de 17'J1.
Nous voici aux jours les plus sombres de notre histoire politique. Quel sort attend les Canadiens ? Privés de leurs chefs naturels — l'échafaud a pris les uns et l'exil a dispersé les autres — ils se demandent comment on va faire expier à la masse du peuple la faute d'une insignifiante minorité. Nulle espérance ne luit à l'horizon. De toutes parts retentissent des cris réclamant son anéantissement comme race distincte. Lord Durham propose sa fameuse solution : l'union des deux provinces eu une seule, avec groupement d'une majorité de gouvernement anti-française et anti-catholique, solution préparée avec autant d'habileté apparente (jue d'injustice. Les Canadiens protestent contre le projet d'union, mais leur voix se perd au milieu des acclamations de leurs ennemis, hors.d'état de comprimer leur joie devant la perspective de
réduire le Bas-Canada à la servitude : antipatiiies religieuses et nationales et intérêts personnels trouvent leur compte dans l'affaire.
C'est Pouleft-Thomson, successeur de lord Durham, que le gouvernement impérial chargea de donner un corps au projet d'union. Homme de grand mérite, il fît sa trouée en Angleterre à force de talent et d'énergie, mais il manqua d'envergure dans les idées. Auii de lord Russell, il reçut de lui des iustruclionsqui le laissaient libre sur les moyens à prendre pour arriver au but. Durant cette période agitée de notre histoire, sitôt qu'un représentant de la reine mettait les pieds au Canada, le cercle des familiers du château Saint-Louis se refermait autour du nouveau venu pour lui insinuer leurs préjugés à l'endroit des Canadiens-Français et empêcher la vérité d'arriver jusqu'à lui. 11 se rencontre peu d'hommes de force à résister à la contagion de l'air ambiant, et M. Poulett-Thomson, bien préparé, du reste, à recevoir le venin, se laissa complèti.-ment empoisonner. Il lui fut impossible, cependant, de descendre au niveau du fanatisme étroit de la Chambre d'assemblée du Haut-Canada, qui avait accepté le projet d'union aux conditions que voici :
1° La capitale des provinces unies sera dans le Haut-Canada.
2° Le nombre de représentants du Bas-Canada sera fixé à cinquante, et celui du Haut à soixante-deux.
3° Après l'année 1845 le cens électoral sera restreint aux comtés de tenure en franc et commun soccage (ce qui aurait défranchisé les trois quarts des citoyens du Bas- Canada, pays de seigneurie).
4° La langue anglaise sera exclusivement la langue de la législature et des cours de justice.