LA SPECULATION SDR LES TERRAINS
s'étalent au grand jour. La force s'aflirme avec un méprisant dédain de la faiblesse. Durham n'était pas cependant animé de sentiments hostiles à notre égard. Mais il arguait de cette nécessité, inéluctable à son avis, que, puisque l'une ou l'autre des deux races en présence devait être sacrifiée à la paix, c'était évidemment, à ses yeux de bon Anglais, la nationalité française qui devait disparaître.
La Constitution de 1840 vint donc relléler les idées de Durham, et Poulett-Thomson, chargé, comme gouverneur, de sa mise en œuvre, montra qu'il entrait bien dans l'esprit de son prédécesseur, lord Durham, et des ministres anglais. Arrivé au Canada, il fixa le siège du gouvernement à Kingston, petite ville alors insignifiante du Haut- Canada, passant par dessus les titres de Montréal et de Québec. Dans le nombre des ministres qu'il appelle auprès de lui ne figure aucun Canadien français. Cette exclusion de la race proscrite concorde avec les articles de la loi de l'Union qui décrètent que l'anglais seul sera parlé au Parlement (I ) et que les deux provinces seront représentées au corps législatif par un nombre égal de députés, bien que la province française ait alors une population supérieure à sa voisine.
[A suivre.) A.-D. de Celles,
Conservateur de la bibliothèque du Parlement fédéral.
Vie éeonomiqae.
La spéculation sur les terrains
Le Krach de 1882 à Winnipeg.
La folie de la spéculation sur les valeurs immobilières et en particulier sur les terrains des villes se traduit par de soudains accès ; il se produit un « boom », comme on dit dans l'Ouest américain. Ce mal n'est d'ailleurs pas particulier à l'Amérique et nous pouvons en constater les effets au Maroc en ce moment.
L'extrême Ouest du Canada et en particulier l'Alberta du Nord et la Colombie Britannique étaient naguère menacés de « booms multiples », quand la crise monétaire de 1912 vint heureusement refroidir un peu la frénésie des spéculateurs. Le mal semble à peu près conjuré et l'achèvement des deux transcontinentaux, le Canadian Northern elle Grand Trunk Pacific, altéunera désormais le danger, en restreignant le champ des probabilités : les chances d'avenir des grands centres étant plus faciles à prévoir, les agioteurs trouveront moins de victimes.
Pour juger des exagérations que peut provoquer un boom dans un pays neuf, il nous a semblé intéressant d'étudier le plus considérable de tous, celui de Winnipeg en 1882, qui fut suivi d'un tel krach que la métropole de l'Ouest mit plusieurs années à s'en relever i2).
On sait que Winnipeg n'était qu'une bourgade de métis en 1870 et qu'en 1874 elle ne comptait que 1.800 habitants. Mais la construction du Canadian Pacific avançait et
(\) En iSiS, le l^urlument impùrial rétablit ru3a.;e du français dans les deux Chambres du (Canada. (2) Nous .levons les détails précis que nous donnons à 1 aimable obligeance de M. de G., agent de change à Winnipeg.
8 FRAiNCE-CANADA
la ville allait être incessamment reliée à l'océan Atlantique ; l'Ouest allait avoir une porte ouverte sur les pays civilisés. Déjà en janvier 1882 la ville comptait environ lo.OiiO habitants et une population flottante de tO.CÛO individus. Autour de la ville, à plusieurs railles à la ronde, il ne se trouvait qu'un petit nombre de villages. Le commerce avait peu d'importance, car les trappeurs qui formaient le gros de la population travaillaient pour le compte des grandes compagnies de fourrures, et recevaient d'elles ce qui leur était nécessaire. Les rancliers et les fermiers venaient peu à la ville, sinon pour leurs achats indispensables à l'automne et au printemps. On attendait la grande nouvelle, celle de l'établissement définitif du(-anadian Pacific. Dès le 3 janvier, des marchands de terres ;real estâtes , M.M. Robinson et Wilson, mettent en vente 3 acres et demi de terrain entre la Rivière Rouge et la pointe Douglas, ainsi qu'une centaine de lots de ville, « à 10 dollars par lot en dessous du prix d'achat », dit le prospectus.
Au début de mars, les arpenteurs préparent le dernier tronçon du chemin de fer. Une nuée d'aventuriers de toute espèce s'abat sur la ville. Il n'y a pas assez d'ouvrage pour occuper tous ces gens; leurs fonds s'épuisent. C'est alors que commence la spéculation à outrance sur les terrains. Les real estâtes s'établissent un peu partout et les journaux sont pleins de leurs réclames. Le 4 mars, par exemple, M. J. Wolf, commissaire aux enchères, annonçait que le vendredi 24, à 2 h. 30, il vendrait dans Main Street « deux importants lots de coin,- un block entier de 134 pieds de front, couvert de splendides constructions, et deux autres blocks près du pont de Broadway de 178 pieds et 900 pieds de front respectivement ».
Voici quelques aperçus des prix pratiqués. Le 2 mars, sur Princess Street, Corner Donald Street, un lot est vendu à raison de 183 dollars (932 francs' le pied de façade» et, le 4 mars, le même lot est revendu 189 dollars 982 francsi.
Le 7 mars, 44 lots dans la même rue, mais moins bien situés que le premier, sont vendus à raison de 170 dollars le pied. Trois mois plus tard, un de ces lots est revendu 250 dollars le pied. Or, il faut noter que, actuellement, c'est-à dire après plus de trente ans et dans une ville qui a décuplé, ces mêmes lots valent environ 300 dollars le pied.
Sur Portage .Avenue, deux lots à l'angle d'Edmonton{Street sont affichés 30.000 dollars en 1882 ; c'est à peu près aussi ce qu'ils valent actuellement.
Au Nord de Winnipeg. des terrains ont été vendus à cette époque comme terrains à bâtir et sont maintenant retournés à la culture.
Les émigrants et les aventuriers qui arrivaient chaque jour à Winnipeg entendaient parler de bénéfices fabuleux réalisés dans une journée. A titre d'essai, ils achetaient tout de suite un lot et le rerendaient 100 dollars de plus le lendemain, et leur acheteur faisait le surlendemain le même bénéfice. Parfois le même homme rachetait huit ou quinze jours après un lot le double du prix qu'il l'avait vendu. Les ventes se faisaient à l'encan. Tout le monde s'y portait et le bruit, la compétition grisaient la foule et l'amenaient à surenchérir. Un acheteur trouvait toujours preneur au-dessus de son cours d'achat.
Les transactions se faisaient à crédit, avec très peu d'argent comptant, et l'on payait après avoir revendu soi-même.
Le moment vint pourtant où de grosses échéances arrivèrent en même temps. En juin, 1 argent devint très rare. On s'aperçutque ces terrains, si cher achetés, n'avaient