LA SPÉCULATION SUR LES TERRAINS
qu'une valeurfictive elles offres cessèrent instantanément. Les cours n'avaient même pas baissé; il n'y avait plus de cours du tout. Eùt-on donné ses terres que personne ne les aurait prises, à cause des échéances qui restaient à courir et des taxes qu'on ne pouvait pas payer.
Un honorable commerçant, M. X,qui s'était engagé au delà de ses disponibilités, ne put s'en tirer qu'en abandonnant les terrains qu'il avait achetés et en perdant ses premiers versements. Son père dut prendre des engagements pour sauver son fonds de commerce. Tel autre négociant, personnalité bien connue maintenant à Winnipeg, fut obligé d'abandonner SiJO.OOO dollars de propriétés dont il avait payé le tiers.
La ville aurait pu ne pas s'en relever, mais elle était vraiment la porte des provinces de l'Ouest et sa situation était telle que le tralic ne pouvait pas se déplacer pour aller ailleurs. Elle mit toutefois trois ans à se remettre et sa population demeura à peu près slatioiiuaire. Puis la force des choses ramena la prospérité avec le flot des immigrants et mainti'uaut Winnipeg est en passe de devenir une des grandes villes de l'Amérique du Nord.
Le« boom « de 1882 ue s'arrêta pas à Winnipeg. Il envahit tout l'Ouest. A Saint- Vincent, à Rapid-Cily,à Minnedosa, à Brandon, à Saint-Bouiface, des « Real Estâtes » vendaient aux enchères, en mars et avril, de 500 à l.îOÛ lots de villes à la fois, avec des mises à prix de 2.000 à 2.500 dollars par lot. A Edmonton, qui se trouvai! alors à 1.200 milles de chemin de fer et qui n'existait pour ainsi dire que sur la carte, certains lots montèrent on troisjoursde 200ài.200 dollars, malgré une notedudirecteur du Cauadian Pacilic qui mettait en garde les nouveaux arrivants contre les manœuvres frauduleuses des marchands déterres.
En fin de compte, dira-t-on, à Winnipeg, à Edmonton, le boom n'a eu d'autre effet que d'anticiper de vingt cinq à trente ans sur la valeur actuelle des terrains et en somme les acheteurs auraient pu ne pas perdre. Ce raisonnement n'est pas exact, parce qu'il n'y a guère d'exemple, dans une ville de l'Ouest qui en est à ses débuts, qu'un terrain reste pendant trente ans dans les mêmes mains. Puis le krach apportait un tel trouble, de telles inquiétudes, que les gens étaient satisfaits de revendre avec une perte moindre à la première embellie du marché. Enfin Winnipeg, Edmonton, Calgary sont les seules villes qui revoient actuellement les prix de 1882. En beaucoup d'autres endroits, on ne s'est que faiblement relevé des cours pratiqués après le krach et alors le désastre a été radical.
Il convient aussi de noter qu'aux yeux des Américains de l'Ouest cette spéculation effrénée sur les terrains n'a pas de gravité plus grande et semble aussi normale que cliez nous la spéculation à la Bourse sur les valeurs mobilières La mentalité là-bas et ici n'est pas du tout la même. Là bas une bonne terre peut être à peu près sans valeur un jour et être estimée très cher quelque temps après. Chez nous les valeurs foncières sont aussi stables qu'une valeur peut l'être el jamais elles ne peuvent s'évanouir et tomber à rien. Pour les Européens qui ont des intérêts au Canada, la spéculation foncière qu'on y pratique est un peu scandaleuse et donne au pays un mauvais renom. Pour être équitables, nous devons donc changer notre manière de voir et considérer un placement foncier eu Amérique comme aussi incertain que tout autre et soumis à de nombreuses contingences. D'autre part, les Canadiens qui sollicitent l'appui du capital européen doivent se persuader que leur pays pâtit beaucoup de cette fièvre de spéculation qui déroute le capitaliste, fausse pour lui la
valeur des choses, et le ruine sans qu'il puisse se défendre. En matière foncière, le capital européen ne devrait s'engager que par l'entremise de sociétés connues, solidement établies dans le pays et qui savent prendre leurs garanties.
M. Glénard.
Vie ifitelleetuelle et sociale.
Un cours d'Histoire du Canada français à la Sorbonne.
Après avoir, pendant près d'un siècle, été dédaigné, pour ne pas dire complètement oublié, par les descendants de ceux qui le colonisèrent les premiers, le Canada est devenu presque populaire en France. A la suite d'auteurs tels que L. Dussieux (Ze Canada sous la domination française. 1855), ceux qui ont entrepris de retracer dans son ensemble l'histoire de notre pays ont eu soin de consacrer quelques pages à la décou\erte, à la mise en valeur et à la perte de la Nouvelle-France; et, depuis le jour ou la Patrie mutilée a entrepris de rechercher dans son passé des preuves de sa vitalité et des motifs de confiance dans l'avenir, une petite phalange d'érudits a consacré ses loisirs à l'étude de l'œuvre anciennement accomplie par la France dans l'Amérique septentrioaaie. De là, sans parler d'une trop libre traduction de plusieurs ouvrages de F. Parkman, les recueils de textes de Harrisse et de Margry, des travaux d'érudition comme ceux du regretté Gabriel Marcel et de MM. Henri Lorin et Emile Salone, des livres de vulgarisation comme ceux de Rameau de Saint-Père, Ch. de Bonnechose et Guénin.
Mais, pour la plupart de ces auteurs, la seule Nouvelle-France semble digne d'atti-ntion; un seul d'entre eux, M. Eugène Guénin, a pensé que l'histoire des Canadiens- Français sous la domination anglaise méritait d'être racontée. Aussi est-ce dans son livre, sans prétention, sur la Nouvelle-France et dans quelques articles dont les plus récents ont été publiés ici même, que nos compatriotes doivent. — à moins de consulter les excellents ouvrages publiés sur les rives du Saint-Laurent, — recourir pour connaître Ihistoire du Canada à partir de 1763. Il existe en un mot, pour la plupart des Français, un véritable « trou » dans Ihistoire du Canada; entre la signature du désastreux traité de Paris et 1853, ou même 1870, ou 1880, on semble penser d'ordinaire, dans notre pays, que le Canada n'a pas existé, ou simplement qu'il a vécu sans avoir d'histoire.
Les lecteurs de France-Canada savent qu'il n'en est pas ainsi. Entre 1763 et 1880, le Canada, — ftDI. Montpetit, A.-D. de Celles le leur ont prouvé, — possède une histoire très intéressante, très émouvante même, et que les Français de France ont le devoir de connaître. Pour atteindre ce but et pour la révéler (le mot n'a rien d'exagéré) à la plupart de ses compatriotes, M. Emile Salone, docteur es lettres, professeur agrégé d'histoire au lycée Condorcet, a pensé que le plus simple était de la raconter, de l'enseigner, par la parole d'abord, par le livre ensuite; et voici qu'il réalise la première partie de cet excellent programme : le 8 janvier 1914, à 3 heures du soir, il