‹ France Dictionnaire encyclopédique (volume 2)Chapitre 20 sur 97 · X.XII, p · texte numérisé non relu

X.XII, p

BDrr L*UiaVERS. BDIT

s'était depuis longtemps réfugié à la cour d'Angleterre , de les seconder puissamment. D'un nutre côté, le comte de Soissons , autre chef de ce parti , cherchait à envenimer le r^entiment du duc de Savoie, qui prétendait avoir été joué par la France au traité de IVIonçon, tandis que le duc de Lorraine, Charles IV, séduit par les agaceries de la duchesse de Chevréuse, promettait également son appui aux révoltés. Ce fut le 20 juillet 1627 que la flotle anglaise parut devant la Rochelle ; elle fut reçue peu de temps après dans le port, et les RochelloiB publièrent, pour justifier leur alliance avec les ennemis du pays, un manifeste auquel le duc de Kohan répondit bientôt après dans le Midi par une proclamation dans laquelle, en reconnaissant qu'il avait aussi sollicité contre le gouvernement français l'aide du roi d'Angleterre, il convoquait une assemblée des députés des differentes églises du royaume , pour en recevoir la confirmation des pouvoirs qu'il ne s'était donnés, disait-il , que pour fiiire face à ta nécessité, et pour profiter des circonstances. Cette assemblée se réunit en effet, et le nomma généralissime. Mais sans attendre qu'il ertt reçu ce titre, il avait réuni une année, avec laquelle il parcourait le Langue* doc et le comte de Foix. Il n'entre point dans notre sujet de raconter les détails de cette guerre , ni le siège de la Rochelle , qui en fut l'événement le plus important. Disons seulement que celte ville se rendit le 23 octobre 1628, et que par un édit daté du 10 novembre suivant, le roi fixa les oopditioiu imposées à ses habitants.

L'exercice de la religion catholique fîit rétabli parmi eux ; on leur accorda d*ailleur8 une amnistie pleine et entière, et on leur permit Texercice de leur culte , mais aans un édifice qui serait désigné plus tard, celui dont ils s'étaient servis jusque-la devant être transformé en cathédrale, que le pape serait prié d'ériger en évéché. Les privilèges de l'hôtel de ville étaient abolis ; les fortifications devaient être démolies , sauf celles qui regardaient la mer, en sorte que rentrée et l'accès de la ville fussent libres et faciles du roté de la terre. Défense était laite u tout etrao^^er de s'y établir

sans permission du roi ; pareille défense à tout sujet du roi professant la religion réformée , s'il n'y avait déjà son domicile avant la descente des Anglais.

Knlin il était interdit aux habitants d'avoir en leur possession aucune arme ni munition de guerre. Un intendant de justice demeurait chargé de rexécution de ces dispositions.

Ainsi tut subjuguée l'a capitale du protestantisme en France , la seule ville de refuge qui^ avec Montauban, restât aux huguenots depuis Tédit de Montpellier. Nous allons voir bientôt les murailles de iMontauban tomber aussi sous les efforts du cardinal , et le parti huguenot perdre toute son importance jk)litique.

38 juin 1639. — Êdit d'Àlais. Lja

guerre continuait tou jours dans le Alidi. Le roi s'y rendit à la tête de son armée, et, après le sac de Privas, les réformés demandèrent la paix , qui leur fut accordée le 28 juin 1629 , et dont les conditions furent établies dans uaédit signé le même jour à Alais*

Par cet édit, le roi leur accordait amnistie, et des garanties suffisantes pour le libre exercice de leur culte ; mais ils devaient déposer les armes, toutes leurs fortilicalions devaient être démolies, et le culte catholique rétabli partout ou il avait été interrompu.

En conséquence, Bassompierre entra le 18 août dans Montauban, où Richelieu fit lui-même son entrée deux jours après. Le cardinal fît aussitôt commencer sous ses yeux la démolition des fortifications, et, peu de Jours après, il dit la première messe i»ns la principale église, qui fut rendue au culte catholique.

2 octobre 1685. — Révocation de Trfdit de Nantes. Les édits précédents font connaître la politique suivie par Richelieu, à l'égard des protestants, pendant tout le cours de son long et glorieux ministère. Détruij^e le parti nuçuenot, en tant que parti politique, mais respecter les opinions religieuses des individus, et se bien garder de porter atteinte à la liberté de conscience, telle était la règle qu'il avait constamment suivie. Mjasarin se montra, sur ce point , fidèle au système de son prédécesseur i malheureusement, on ne

put pas en dire autant de Louis XIV.

Élevé par sa mère dans les idées du bigotisme espagnol, il .conçut, dès le jour où la mort de Mazarm remit le pouvoir entre ses mains, le projet de mériter son titre de roi très-chrétien, et de fils af»^ de l'Église , en extirpant entièrement Thérésie de son roynume.

Voici comment, dans ses ^iémoires écrits en 1670, il expose lui-même à son lib les principes de sa conduite à régard des protestants : « le crus, mon « uls , que le meilleur moyen pour ré- « duire peu à peu les huguenots de « mon royaume, étoit, en premier lieu, « ne les point presser du tout par au- « cune rigueur nouvelle contre eux , de « faire observer ce qu'ils avoient obtenu » de mes prédécesseurs , mais de ne « leur rien accorder au delà et d'en ren- « fermer même l'exécution dans les plus « étroites bornes que la justice et la « bienséance le pouvoient permettre...

« Mais quant aux grâces oui dépen- -« doient de moi seul , je résolus , et . « assez ponctuellement observé depuis « de ne leur en faire aucune, et cela « par bonté plus que par aigreur, pour « jés obliger par là à considérer de « temps en temps d'eux-mêmes, et sans « violence, si c'étoit avec quelque bonne « raison qolls se privoient Tolontaire-; « mentdes avantages qui pouvoient leur « être communs avec tous mes autres

« suiets Je résolus aussi d'attirer ,

m même par récompen^, ceux qui se « rendroient dociles ; d'animer autant « que je pourrois les éveque>;, afin qu'ils « travaillassent à leur instruction, et « leur ôtassent les scandales qui les « éloignolent quelquefois de nous. »

IVIallieureusement pour la France et pour Louis XIV lui-même, il ne persista pas jusqu'à la Un de son règne dans cette politique, qui , sans être juste ni impartiale, était du moins liabile et prudente, et avait été à sa cour couronnée d'un plein succès. En effet, la haute noblesse protestante, dont un protestant , Tallemant des Réaux, nous a si bien dépeint l'horrible corruption , avait bientôt sacriûé sa croyance à son ambition, et les conversions qui avaient déjà commencé sous Richelieu et Mazarin , bien que ceux-ci ne fussent point convertisseurs, étaient devenues de

plus en plus fréquentes. Turenne luimême céda en 1668, et son abjuration porta au parti huguenot un eoap dont

il ne put se relever (*).

Les moyens de conversion emplovés contre des nobles ne pouvaient guère réussir auprès de la bourgeoisie sage, probe et industrieuse; aussi employat on à son égard des mesures qui devin* rent de plus en plus sévères et rigoureuses, et qui nranmoins ne trouvaient que (les approbateurs parmi les catholiques. « IVon-seulement le clergé, dit Kbulieres dans ses éclaircissements sur inédit de Nantes, mais les parlements, les cours souveraines , les universités, les corps municipaux, les communautés des marchands et artisans, se livraient en toute occasion à leur pieuse animosité. Dès qu'on pouvait , dans quelques cas particuliers , enfreindre l'édit de Kantes, abattre un temple , restreindre un exercice, ôter un emploi a un protestant, on croyait remporter une fie* toire sur l'hérésie. »

Les guerres de religion qui avaient désolé la France au seizième siècle , et dont la main puissante de Richeliea avait seule pu empêcher le renouvellement , avaient jeté parmi les populations de cultes différents des sentiments

Îrofoiids de haine et de rivalité, et (f est ces souvenirs qui , même aujourd'hui, sont encore loin d'être partout éteints, qu'il faut attribuer l'accord merveilleux oui existait entre le pouvoir et les catholiques touteS les fois qu'il s'agissait d'opprimer les réformés.

« Un arrêt du conseil défendit à ces derniers, en 1662, d'enterrer leurs morts après la pointe du jour, et avant l'entrée de la nuit. Au commencement de l'année suivante , un autre arrêt déchargea les nouveaux convertis du paye; ment de leurs dettes envers les reli* gionnaires; In suivant ordonna que les enfants dont les pères étaient catholiques

(•) C'est d'ailleurs un fait digne de romar- ^ » que, que le règne de Louis XIV doil ptr-stpte u/^i v«" " tettte son illcutration i de» hommes appar- ^ ti uiiiii à (les sectes persi entées. Guébrianl, RaiiUau, la Force, Clu'ilillon, Tiiminp, Duquesne , apparteDaient au prott-stanlisme; Arnauld, Pascal, Nicole, Racine, Boileau, madame de Sé\J<^né à récole de P<Mrt-BiO|al( Féuelon, au quiétisine. .

m M» L*UN

H let mèm pr^testaatai seraient baptisés à rég^ise; et, le mois suivant, ^aocieoDe rigueur des ordonnances contre les relaps fut rétablie, l'ÏJiduigeuce aeeerdé» par Véiil d% Nantes à ceux que in terreur de la Salut- Barthélémy avait convertis, et qui n tournaient à leur église après que le danger était passé , étant déelar^ m se r^iUH>rter qu'aux ttmps antérieurs à oti «ut. Plus tard , on lit de cette ordonn.inre l'application la plus cruelle aii> l efurniés. L'année suivante, toutes ks lettres de maîtrise où la clause que l'iuipétiaut professe la religion catholique n'aura point été mise , furent déclarées nulles... Kii nui ~ lG6d, un arrêt du CQi^eii d'Ktat autorisa liBS ouiii i ^otrwniporterobes les reli* gionnaires malades, assistés d'un magistt-at, pour demander au malade s'il \ oiilait ou non mourir daiisia religion prétendue réforniée, et, s*il paraissait tenté de se convertir , le curé devait , malgré la famille du malade, être introduit auprès de lui pour l'e^Uendre, l'instruire et le consoler. Le 21 août 16Câ, un nouvé arrêt du eonseil iuterdit de recevoir comme marchande lingcre une fnnine ou (Mie qui ne ferait pas profession de la lui catholique. Le 24 octobre an adnût le» en&nt» des protestants à déclarer, les garçons ù quatorze ans, les filles à douze , qu'ils ciuhrassaii nt la religion cathoUquu i et a exiger de leurs pare et màre une pansion propor* tionttàla a- leurs l^esoius et aux facultés de leurs parents. Au mois d'avril 1600, une loi geiu^rale fut accordée , à la den)ande de TassenUilée du clergé , pour convertir an règle universelle les divers arrêts qui avaient été obtenus dans différentes parties du royaume, et pour de^ cas particuliers , contre les protestanti* las ain^ata-nauf artictas de . f)ette ordonnance contenaient chacun ou un privilège onéreux, ou une défense sévère ou ujie privation efuelie. Le même Jour • par vne autre ordonnance, on leur défendit de tenir académie pour les exercices de la noblesse. Ainsi, cha-

Î[uu jour, quelque nouvelle carrière était ertnéa aux reuglonnaires, quelque nouveau danger les menaçait dans leur famille, quelque nouvelle douleur les punissait pour ne pas s'être conformes à la religion du pcince. Et cependaul

VERS. muv

nous nu sommes qu*au oommeniiMI^t de cette persécution sourde et de

taii (*). »

Colbert seuT protégeait encore les protestants. ïteconnaissant chez eux une probité et une habileté qu*n ne trouvait point ailleurs , il leur avait ouvert la carrière des finances et leur tcmoi-

Èuait la plus grande coufiance {**) ; mais I mort de ce grand niinistre^ arrivée en 1GS3 , laissa les religionnaires sans appui, et on I ur retira tous los emplois qu'ils lui devaient.

Un grave événement, la guerre de riollande, était d'ailleurs venue, en IC72 , donner un motif aux persécutions dirigées contre eux. Le roi put craindre que ces hommes , liés avec ses ennemis par des croyances communes, et dont les rigueurs auxquelles ils avnient été en butte réccmiueut avaient dil ébranler la lidélité, ne dterdiassent à faire, en faveur de leurs coreligionnaires, une di\ersion an sein même du royaume.

La France venait en outre (1G82) d'iuunilier Rome par La déclaration de' son clergé; II crut qu'il devait donner à l'Kurope un témoignage éclatant de sa foi ; il résolut de mettre en œuvre , pour anéantir l'hérésie et établir eu France Tunité de croyance religieuse, tous les moyens dont il pouvait dis-* poser.

Menaces, violences, séductions, tous, les moyens parurent bons pour atteindre ce but. Les conversions s'ache<> tèrent au rabais , et il y eut une administration et des employés chargés de diriger les transactions et d'eu comp-

(*) Sisnioiidi, flisfoire dtt FrtMfOÙg Iwt» p. et suiv. '

(**} C'est iiqe diote digne de remarque, que sous l'administration de Colbert» les Iinmnios de finaiirt», qui presque* Ions appar, tenaient a ia rélorme, uefurenl point coutiii» heurs prédécesseurs en buHe à la heiiie publi- (pie, à cause de leurs rapines mi de leurs proiusions. Moltéi'e , ia Fontaine et les sali> riques du siâch tant naeU à leur égard. It n'en fui pas de ibême apfèl TexpalsioB d«a ]vn)ti^tants ; on vit alors se reproduire lea scattdaieuses iui iuuu dout il esi ^««atio^ daaa la Bruyère ; et l'on sait eambiea dlca s'étaient multipliées, lorsque fut rojirésentée, (ju< l<|iii>s aiuiKc« plus lard, la ctûn«ilie d<i

J uicarci.

ut

t0r k prix* Peiissoa , uo nouYeau coq> verti , Vaneieo ami de Fop}uet , fut l'a*

geiU principal de cet ignoble trafic.

Administrateur de la caisse des économats , il était chargé d*en faire f)a«;ser les fonds aux évéques^qui lui envoyaient l'étitt des conversions , celui des pris qu'elles avaient coûté, les actes d'abjuration et les quittances. Le prix moyen dune conversion dans les provinces éloimées était de six lîvrei. On conçoit combien de fraudes de tout genre durent être pratiquées pour j;rossir ces listes ; oo les montrait ta triomphe au roi , qui iiit bientôt penuadé de la vérité aa ce que sa cour lui répétait sans cesse , qu'il faudrait seulement quelques mois pour o|iérer ia conversion de tous las berétiquea de aon royaiime.

Cliaque jour les rigueurs redoublaient : sous le plus léger prétexte les temples étaient abattus , les ministres chassés ou emprisonnés. Toutes les fonctions furent successivement inter-*^ dites aux réformés. Une déclaration du 7 juin 1681 porta que leurs enfants pourraient se convertir à l'âge de sepjt ans; et cette ofdomiance, sur laquellè on s'appuya pour enlever les enfants à leurs parents , fut le prétexte des violences les plus cruelles et les plus odieuaes. Madame de Maintenon , dont le bigotisme était encore excité par une graride nvarice» se signala surtout j)ar son zèle a convertir Us> enfants, censée d'ailleurs hauteaaent par Kuvi^ny, député général des protestants a la cour , d'être encore calviniste au fond du cœur, elle sentait le besoin de se disetilpêr. Et, «cwHne elle le disait dans aèi lettres, • cela rengagea à approuver des choass fort opposées à ses sentiments. »

Un des enfants enlevés par ses ordres, et qui fut depuis la marquise de Caylus , dit dans ses Souvenirs : « Je « pl^ai d*obord beaueoup ; mais je « trouvai le lendemain la niesse du roi « si belle que je consentis à me faire « catholiçjue, à condition qjie je l'en- « tendrais tous les jours et qu'on me

(garantirait du fouet. C'est la toute la « controverse qu'on employa et la seule « abjuration que je Gs. »

JMOttS avons raconté ailleurs quel excès d'oppression pesa sur les maU)^%

reux calvinistes jusqu'au mois d'octobre 1635 (voyez Db^^ûonhades). A cette époque t la réforme setiibtait anéantie: chaque jour, on annonçait des abjurations nouvelles. T.a Roclielie et Montauljan, ces deux anciennes capitales du potestantisme, avaient cédé au torrent. Ce fut alors que le chancelier le Tellier, âgé de quatre-vin^it-trois ans, et dan^reuseoient malade « demanda au roi'la consolation de signer, avant de mourir, un édît qui porterait révoi'^tion de l'édit de Nantes. Louis XIV n'était aue troo disposé à lui accorder cette grâce. l*élit rat signé le 3 octolure 1^; mais il ne fît que consacrer, légalement un état de clioses qui existait depuis longtemps. Les différents édits oui avaient suivi celui de Nantes avaient successivement révoqué tous les privilèges politiqnes accordés aux réformés. II ne leur restait, depuis l'édit d'Alais, que la liberté de conscience; et eette liberté n*existait ^lus depuis le commencement des persécutions. Cependant, à peine Pédit de révocation eut-il été publié , que des cris de triomphe et des concerts de louanges retentirent dans toute la France. Bossuet et Fléihier se plaignirent, dans l'oraison funèbre du chanceher, de ne point trouver assez de paroles pour célébrer dignement raccomplissement du grand ouvrage de la religion. « Madame de Sévigné elle-même termine ainsi une lettre qu'elle écrivait, le 38 octobre, à son cousin Bussy de Rabutin. « L<) « P. Bourdaloue s en va , ^r ordre du «roi, prêcher à Montpellier, et dans « ces provinces où tant de gens se sont « convertis sans savoir pourquoi. X»

« P. Bourdaloue le leur apprendra , et « en fera de bons catholiques. Les dra- « gons ont élé de très-bons missîou' *tnaires jusqu'ici. Les prédicateurs « (|u'on envoie présentement rendront « louvraiie parfait. Vous aurez vu sons a. doute 1 cdit par lequel le roi révoque «celui de Nantes. Rien n'est si beau « que tout ce qu'il contient , et jamais <t aucun rui n'a fait et ji§ fera rieu de % plus mé(uorable. >»

<i Cetédit nouveau révoquait comme pon avenus tous les édits ae tolérance; il ordonnait la démolition de tous les' temples qui subsistaieotencor^i » Upro^i-

ItDiT

baitdans tout le royaume, même dans les bailliages exceptés jusque-là, et dans les fiefii, l^wdce dé fa religion réformée; il exilait , sous {MBine des galères , tous les ministres- qui ne se convertiraient pas, et il ne leur donnait que quinze jours pour vider le Toyai]me.Toiite8 les écoles des réformés devaient être fermées; tous leurs enfants devaient être baptisés et élevés dans l'Église romaine. Un terme de quatre mois seulement étiit accordé anx réfugiés pour rentrer dntis le royaume et faire abjuration.

Apres ce terme, tous leurs biens devaient être conGsqués ; enfin , toute tentative des réformés pour sortir do royaume devait être punie des galères.

Toutefois, en abolissant leur culte, l'édit promettait la liberté de conscience aux réformés, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu jde les éclairer; mais cette promesse m^me ne devait point être observée (*). >•

£n effet , voici ce que [.ouvois écrivit aux gouverneurs et aux intendants des provinces : « Sa Majesté veut qu'on fasse « éprouver les dernières rigueurs à ceux « qui ne voudront pas se faire de sa re- « lision ; et ceux qui auront la sotte « g&ire de vouloir demeurer les der- « niers doivent être poussés jusqu'à la « dernière extrémité. » Alors commencèrent des violences sans nombre qui furent fiiites , il faut le dire, sans l'aveu du roi , et probablement sons qu'il s'en doutât. Les nombreuses listes de conversions qui avaient été envoyées à la cour avalent fait croire que peu de se* Diaines suffiraient pour ramener la France entière à l'unité de crotance religieuse. « Le P.Lachaise,» écrivait madame de Malntenon , le 98 octobre de la même année , « a pronu's qu'il n'en " coûterait pas une goutte de snng ; et « iM. de Louvois dit la même chose. »

Une preuve que l'on s'efforça de laisser ignorerà Louis XIV les persécutions exercées sous son nom , c'est que les protestants de Paris , contre lesquels on eût déployé le plus de rigueurs, si ces rigueurs eussent été pour leurs auteurs un titre dr faveur auprès de lui , n'eurent pres(|ue point à souffrir de la rage des persécuteurs. On se contenta eontre eux de faire démolir, par le

OSiaiMMidi,ilHd.

peuple, leur temple de Charenton..

Mais on ne peut lire sans indignation le récit des tourments que, dans les provinces, souffrirent les protestants îidèles- à leur croyance. On livra à une soldatesque brutale une population sans défense; on mit les hommes à la torture, on outragea les femmes, on enleva les enfants, on dévasta les propriétés, on envoya aux galères les convertis qui refusaient les sacrements , ceux qui sortaient du royaume, ceux qui don* naient asile aux ministres; il y eut peine de mort contre quiconque faisait exercice d'une autre religion que la catholique ; peine de mort contre les ministres, prine de mort contre ceiix qui faisaient des rassemblements... Les réformés s'enfuirent ; la police se mit vainement sur leurs traces ; des certificats de confession lurent vainement exigés des voyageurs; vainement la peine de mort fut prononcée contre quiconque fRVoriseratlrémii; ration ; vainement dixsept millions de biens-fonds furent confisqués sur les émigrés ; malgré les nombreuses troupes qui gardaient la frontière, cinquante mille familles sortirent du royaume, et se réfugièrent eo Ilo!l;inrle , en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, C/ftaicnt tous nobles, marciiands, industriels. Cette population active, laborieuse, éclairée, porta à l'otrangrr'scs talents, son épée, les secrets de notre industrie, des richesses, une haine implacable contre le despote qui les chassait. La plaie fut irréparable pour la France. On les accueillit partout avec la plus grande faveur; on les sollicita même de s'enfuir , en leur promettant des étaUissemmts avanta»

geux. Un faubourg de Londres fut peuplé d'ouvriers en soie, en cristaux, en ucier; et la palme de l'industrie passa dès lors à l'Angleterre (*). Le Brandebourg sortit de ses fanges; Berlin devint une ville ; la Prusse fut défrichée;

(*) Le quartier de Spilalfields, à Londres, fondé et peuplé par nos ouvriers eri soie et par leurs dt-scendantij , possède aujourd'iiui une population qui dépasse cent vingt mille âmes. On y a conservé riis i-i- de prier en' français. En 1820, les métiers de ces ouvriers ont employé préeiléroait la béom quantité de soie que la ville de I^od : déni mllions peiSQt.

BDiT nuifCE* mv H$

les réfugiés eurent une influence si dé- cours de l'étranger; failait-il leur arra-

dsive lar les États de Frédérie-Gnit- cher encore leurs oonrictions religicu*

laume , que , de cette époque , datent la ses ? Fallait-il , sous ce prétexte , exercer

grandeur de ces États et le poids qu'ils contre eux les plus horribles persëcu-

mirent dans la balance de TEurope. lions ? ISon , mille fois non , et ces per-

Amsterdam leur Mtit mille maisons; sécutions seront pour la mémoire de

Guillaume leur donna des pensions, des Louis XIV, qu'il les ait sues ou qu'il tes

temples, des libertés; il s'en forma une ait ii^norées, une tache ineffaçable. Elles

garde de six cents gentilshommes et l'ont débarrassé, dira-t-on, de la crainte

quatre régiments ; il employa les plumes d*nne dlferslon tentée dfsnfèn lui par les

haineuses de leurs ministres a inonder calvinistes en faveur de ses ennemis.

l'Europedepaiiiphletscontre Louis XîV. Mais n'eût-ii pas pu obtenir par la dou-

Les Français allaient dorénavant ren- ceur le même résultat? Kt si la France

contrer sur tous les champs de bataille y gagna en unité, elle y perdit certai-

ces émigrés pleins d*une haine acharnée nement en moralité. Sous ce dernier

contre leur patrie; et, plus d'un siècle rapport, ce fut l'élite de la nation qui

après , nos soldats n'ont pas trouvé de nous fut enlevée; car nous croyons

plus grands ennemis en Allemagne que pouvoir appeler ainsi les cinquante mille

■es descendants des réfugiés (*>. » ramilles qui préférèrent soufirir exil.

Ajoutons à ce tableau que, dans la misère , captivité et su[)plices , tout en

seule province de Languedoc, on lit périr cent mille hommes, dont un dixième finit par le feu , la corde ou la roue ; il y eut des protestants qui s'enfuirent jusque vers le cap dp Bonne-Espérance, où le neveu du ceiebru Duquesne fonda une colonie qui ne prospéra guère, mais dont , à la fin du siècle dernier, il restait encore quelques vestiges. « Les Français, dit Voltaire, furent dispersés plus foin que les Juifs. »

Cependant, nous croyons Pavoir démontré, la révocation dé l'édit de Nantes était nécessaire. Ot édit, sorte de traité de paix ou de trêve conclue entre les partisans des deux religions, reconnais-

un mot , plutôt que de renoncer à la re« ligion de leurs pères.

Septembre 1718. — Le traité d'Utrecht contenait quelques clauses relatives à la liberté de commerce; un édit publié le 18 septembre 1713 décida que ces dauses ne pouvaient autoriser les protestants réfugiés h s'établir en France sans la permission du roi, ni les nouveaux convertis à passer dans les pays étrangers.

Novembre nS7*'- ÊdUdes non ca* tholiques. Nous avons vu que la révocation de l'édit de Nantes avait été accueillie, chez les catholiques, par d'unanimes applaudissements; Il n^en

sait aux protestants une existence poli- fut pas de même des excessives rigueurs tique indépendante. Les édits de Mont- déployées par le gouvernement contre pellier, de la Rochelle et d'Aiais leur les protestants. Les épouvantables per* avaient enlevé toutes les garanties qui sécutions exercées contre ces malneupouvaient les rendre immédiatement re- reux excitèrent une horreur presque doutables; mais ils n'avaient pas abrogé universelle. Bientôt, à la haine dont ils l'édit de Nantes , et les réformés con- avaient été l'objet de la part de ceux servaient l'espoir de recouvrer des pri- qui ne partageaient point leurs croyanviléges dont ils ne se croyaient privés ces religieuses , succéda un vif senti* quetransitoirement.il fallait une grande ment de pitié. Enfin, l'on vit les parlemesure législative qui leur enlevât tout ments, qui s'étaient montrés si eniprcsespoir de retour vers le passé. Mais fal- sés à seconder, et Quelquefois à exciter lait-il, après avoir enlevé aux caivi- le sèle persécuteur du pouvoir, solliciter nistes l'espoir de recouvrer jamais l'im- eux-mêmes des adoucissements au sort

portance politique que dans des iours lunestes ils avaient souvent , il faut le dire, arrachée à la France avee le se^

(*) Th. Lavallée, HUtoin des Fnmfmt'i t. m, p. a54 et »iiiv.

de malheureux qui étaient devenus l'objet de rintérét général. L'une des plus vexatoires d'entre les mesures qui avaient été prises contre eux, était celle qui leur avait enlevé l'état civil. Maiesherbes , dans un dialeureux. mémoire

r. VII. 8' Uoraison, (Dict. biicycu>p., xtc.)

114 nS L'UI^IYP^ EDUGATIOa

wéÊmté aù roi en I7M, demanda qu'on ËDircATioir. Comme on prend toas

leur permît de nouveau de constater les jours cetlB expression d;ins des aft- Jégalement, comme les autres citoyens, ceptions fort diverses, il nous paraît, les naissances, les mariages et les décès, avant tout, nécessaire de déterminer Ce droit leur fut aoeortié par Tédit do celté où noas remployons. Uéducatioti novembre 1787, qui leur rendit l'état doit s'entendre ici de cette culture des facivil , sans cependant les reconnaître cultes, oui est distincti- de l'instruction ; encore admissibles aux emplois publics, de ce aéveloppement méthodique des Cet édft ftit enregHltré au pariemeot , babittides , tant physiques que morales le 91 janvier 1788. Nous avons un et intêllectuelles, par lequel on forme moyen de connaître la faveur avec la- l'homme et l'on prépare le citoyen, quelle il fut reçu dans le public. Les C'est à ce point de vue que nous allons assemblées électorales des bailliages rechercher quelles ont été la nature et ae réunirent, Tannée suivante, pour l'étendue des soins donnés à l'enfanos nommer des députés aux états ^îéné- et à la jeunesse aux différentes époques Taux. Dans l'ordre même du clergé, six de notre histoire TV'ous renvoyons aux bailliages seulement osèrent protester articles Ixolks, KNbEiG.NEMEMX, li\scontre eet édit (*) ; les autres l'approu- tbuction publique et TJNivsBsiTi, vèrent tacitement. Quant au tiers état pour les autres sens plus ou m ins déet à la noblesse , ils furertt unanimes tournés qu'a reçiis de l'usage le mot dans les cabiers qu'ils remirent a leurs éducation.

mandataiires, non-aeulement pour ap* Chez les premiers habitants de notre

prouver \A mesure provoquée par territoire, comme aux premiers âges de

Malesherbes, mais même pour deman- tous les peuples, c'e»t vers rédiication

der l'admissibilité des protestants à physique que se sont dirigés a peu prés

tous les emplois publics, le rappel des *tous les soins. L'éducation morale fut

enftnts de ceux qui avaient fui à l'é- longtemps laissée au hasard des circons-'

tranger pour e'ehrîpprr à la persécntion, tannes, et, quanta l'éducilion intellec-

et leur reintégr;itiori d.uis les biens qui tuelle, on peut la considérer comme

avaient appartenu a leurs pères, ^ous ayant été un des fruits les plus tardifs

n'avons pas besoin d'ajouter que ces de la civilisation,

vœux furent de ceux que TAsseniblre Si nous ajoutons foi nux drtnils que

constituante s'empressa le plus de sanc- nous ont laissés les Romains sur les

tionner. mœurs des Celtes, nous voyons les fem-

n Ces bailliages furent ceux de Coimar la Gaule entourer leurs nou-

et dekeieitatt, Dijon, Metx, Paris (vîcoinié), yeau-nés de ce genre de soms que l'on

Paris Provins et SJontereau Parfiii f aftecté de prendre depuis pour une

les assemblées du clergé qui donnèient un Utopie de la philosophie moderne. La

plus noble exempU; de (olérauce ei de ciiarité mère oe laissait jamais à une nounrle6

clirélienne, on doit inentioouo^ celle du l'importante tâche d'allaiter ses enfants;

l)ailliaf^(' iVÉvreus, don! le vœu à l'égard des elle ne les enveloppait point de langes ,

pi olestauts mérite d'élre cilé textuellement; et les plongeait souvent dans l'eau

«Le retmir des proteslanls en France ec les froide pour les lortilier. Elle les accou-

« effets civils accordés à leur» mariages sont tumait par degrés à la Solitude et aux

.< des objets trop {graves pont- qu'ils ne soient ténèl)res , ntix intempéries des saisons ,

nas souiius a l'examen de la nation assem- ^ Tindiflf reiire sur le choix des ali-

blée. Comme on peut se flatter qn une aboa « dance de lumières V les esprits à Tuniun

r fi^ï^tïle L7q"'ÏÏs'récîin;^'d!S les îlie vaux, et l'agilité surprenante

« la société au nom de la nature-, beaucoup «^^s soldats qui montaient les chars de

« d'entre eux le méritent par leurs vertu» guerre gaulois prouve le SUCCèS qu a-

«Domlesel dvila, et cet acte de josliiw m vait, chez nos ancêtres, cette partie

« peut servir qu'à les ramener avec te temps de l'éducation. Leur religion, en ban-

'« dansleseiiiderigUse.»6^'erc(tt^ai^M^ nissaot du culte tout ce qui pouvait

trÊt/reu», r «5. énerver les sens , secondait merveilleu*

lemenl anni le défeloppemoit phy*

tique.

Sans donner entière créance à l'assertioa de certains auteurs, oui veulent que la philosophie ait eu des ecoleB dans fa Gaule avant Pépoque oh se formà* rent celles de la Grèce, nous devons reconnaître <^u'0Q était loin d'y négliger la ouJture intellectuelle. Les druides, •n effet, ne tardaient pas à partager avec la mère les soins de l'éducation des jeunes Gaulois. La méthode qu'ils employaient consistait à faire apprendre par cœur à leurs élèves de longues pièces de vers, dans lesquelles ils leur de- Yoilaient tant les principaux dogmes de leur théologie que les premiers rudiments des sciences dont ils conservaient le dépôt. On leur inculquait fortement aussi , dans ces leçons , le principe du respect dO aux parents. Ce principe, est vrai , était appuyé d'une redoutahle Mmction, puisque Tautorité paternelle emportait le droit de vie et (i( mort. A dix-huit ans, les jeunes gens recevaient la lance et le bouclier. Ils devenaient alors membres de la cité, étaient admis aux assemblées publiques, et pissaient de Tobéissance passive à la plus complète indépendance. Les deux grands événements de l'invasion romaine et de rintroduction du rhristinnisme virjrent successivement inodHier les mœurs des Gaulois, en cltan^eant l'importance comparative des trois Itranches de Téducatlon , et rendant plus prépondérantes, l'un la partie intellectuelle l'autre la partie morale. Puis viut l'irruption des barbares , qui détruisit à la fois ces deux grands eiffets, et renversa, avec les écoles municipales des Romains, les écoles de catéchumènes de ia Gaule chrétienne. Les Francs, comme les autres tribus qui inondèrent à cette époque le territoire, ne connaissaient d'autre éducation que celle qui développe les organes physi(^ues.

Durant la période mérovingienne, I'ushl'p s'établit d'envoyer les enfants chercher à l'étranger les éléments d*uoe éducation qu'ils ne trouvaient plus chez em. Cest ainsi que nouf voyons, au sixième siècle, Dagobert, qui fut roi d'Austrasie, confié aux soins des moines dans un cloître d'Irlande.

AoMte époque, le peu de lumières qui

existât encore dans l'Oecîdent 8*ékait réfugié au fond Je quelques nionastères. Dans le monde, la force physique et la valeur militaire étaient regardées comme le seul mérite auquel dot aspirer un homme.

Cependant, il finit par s'établir dans les familles un véritable système d'éducation , que nous trouvons surtout en vigueur à l'époque de la chevalerie et des croisades. A la mère exclusivement appartenaient les soins à donner à la première enfance des garçons comme des filles. Plus tard, c'était encore sous ses yeux que quelques vieux domestiques formaient les i^arçons aux exercices laligants, leur apprenaient à bander Tare, à monter à cheval, et que le chapelain, ou du moins un clerc, coinmé l'usage en devint général au q^uatorzièuie siècle, donnait a la jeune tamilie quelques leçons de lecture, et lui enseignait a réciter le P€Uer et les psaumes. Souvent, quand un 2;nrron nvnit reçu dans la maison paternelle cette première éducation, quelquefois même dès l*âge de sept ans, il était confié à quelque nnii chez lequel il entrait en qualité de page. Là, il partageait son temps entre une sorte de service domestique et Tapprentlssage du métier des armes.

A quinze ans, le jeune homme, conduit en grande pompe a la chapelle par ses parents, y était ceiut d'une epée que le chapelain bénissait , et devenait écuyer. Il était alors admis dans la société des hommes faits, et c'était sur lui que reposait ie soin des armes , des chevaux , et même des domestiques du seigneur auquel il était attaché. Peu à peu , les palais des princes et les manoirs des chevaliers devinrent aussi autant d ccoles ouvertes aux jeunes geotilshom> mes, qui , tout en se préparant à la vie militaire, se l'aronnaient aux manières de la galanterie de l'époque. Quant aux filles, elles ne quittaient guère la demeure paternelle. La mère leur enseignait elle-même à broder et à filer ; mais peu de soins étaient donnés à la culture de leur esprit , hors ie cas oîi elles étaient destinées à la vie monastique. Il est juste de dire qu'alors elles acquéraient souvent im deiîré d'instruction supérieur à celui qu'on jugeait nécessaire pour les hommes.

116 BOUCATIOV L*UNIV£RS. BDVGATIOir

Ce fut Charleniagne qui donna à Téducatîon nationale on caractère plus littéraire. La jeunesse noble ne fréquenta guère, il est vrai, les écoles qu'il fonda près des cathédrales et des principales abbayes; mais celle qui s'ouvrit par ses soins dans son propre palais, réunit aux mêmes leçons des clercs, des nobles et des femmes. L'étude , dès iors , ne tf'isola pins an fond des clottres. La jeunesse des villes commença à rechercher les livres : les langues savantes, la philosophie des anciens, devinrent l'objet d'un enseignement régulier. Malheureusement, l'éducation propreinent dite ne suivit guère le progrès des études.

L'université laissa ses écoliers indisci-

Slinés et tapageurs porter le, désordre ans les quartiers où elle avait ses colléiies , bien qu'elle proclamât dans ses statuts " qu'on devait s'appliquer non- « seulement à donner aux jeunes gens « le bon goût de la littérature et des « sciences , mais aussi à leur apprendre « la politesse et le savoir-vivre, qui sont « si. nécessaires pour la société et j^our « la conduite de la vie. » Quelle salutaire Influence, en effet, eut pu avoir sur les mœurs de la jeunesse l'étrange discipline des écoles de cette époque?

Montaigne les appelle « une vraie geôle « de jeunesse captive. » « Arrivez-y , « continue-t-il , sur le point de leur ôf- « fice : vous n'oyez que cris et d'enfants « suppliciés et de maîtres ;enyvrés de m leur colère. » C'était à coups de fouet qu'on travaillait à chasser le vice et l'ignorance.

Tandis que l'on entendait ainsi , dans les collèges, l'éducation morale des garçons , l'éducation intellectuelle des filles , dont les couvents avaient le privilège, faisait fort ^)eu de progrès. Les choses demeurent a peu près dans le même état des deux côtés, jusqu'au dix-septième siècle. Le livre de Fénelon sur l'éducation des lilles opéra alors une révolution dans les idées de la société , non-seulement en démontrant la nécessité d'élargir la sphère intellectuelle de la femme pour la placer à la hauteur des devoirs que la Providence a assignés à son sexe, mais encore en éclairant les mères sur les soins à donner au développement moral de l'enfance.

Mais c'est au siècle suivant qu'appar-

tient l'événement littéraire qui a marqué le plus dans l'histoire de rédoeation

chez les modernes. TVous voulons parler de la publication de VÈmile. Malgré les étranges paradoxes de Rousseau sur la condition naturelle de l'homme,' malgré les attaques dont furent l'objet l'auteur et le livre, les préceptes du maître d'Émile, ceux surtout qui se rapportent à l'édueation physique, et sont, par conséquent, plus à la portée de la majorité des intelligences , produisirent dans le public une sensation profonde. Les {principes hardis de Rousseau avaient piqué les esprits. Il s'adressa ensuite aux cœurs : il ranima chez la jeune femme les sentiments de la nature, et rendit une mère au nouveau-né , en même temps qu'il affiran* chissnit celui-ci des entraves qui gênaient le développement de ses membres.

Une fois l'élan ainsi donné par la philosophie, on vit paraître, à la fin du aix-huitième siècle, une fouie de plans pour l'éducation nationale. Un sujet d'une aussi immense conséquence ne pouvait manquer non plus d'appeler l'attention des législateurs , lorsqu'on revisait l'économie entière de notre système social. Aussi, les bases et même les détails d'application en furent-ils, à plusieurs reprises, discutés. Le rapport de Talleyrand à l'Assemblée nationale, en septembre 91 , embrassait dans son immense cadre le plan le plus complet, peut-être, d'éducation nationale que pilt ambitionner un peuple. La France en attendit aussi vamement la réalisation que l'organisation des écoles promises par les lois des 30 vendémiaire , 7 et 9 brumaire an ii , où les enfiints de tous les citoyens devaient recevoir « la première éducation physique, mo- « raie et intellectuelle la plus propre à « développer en eux les mesura répu-

blicaines, l'amour de la patrie, le goût n du travail. » Le décret du 27 brumaire an III, qui prescrivait, comme partie intégrante de l'éducation publique, les exercices militaires, les travaux manuels , et même la visite des hôpitaux, eut le sort des autres.

Peut-être fht-ce pour avoir voulu dépasser le but qu'on ne l'atteignit pas.

L'empire et la restauration travaillèrent à l'envi , quoique par des voies diffé*

ioUCATlOlf FRANCE. EDWAEDS 117

rentes, à étouffer les généreuses insfrî*

rations des législateurs de l'époque précédente. Sous Tempire, il n'y avait guère pour la nation d'autre éducation qoe celle qui Tenait du camp ou y préparait. Sous la restauration, le clergé,

S ni visait sans ccsvse à la direction ex- . usive de la jeunesse des villes, pour former de pieux soutiens de l'Église, de fidèles serviteurs du roi, remplissait à peine l'étroit cadre de son programme, et ne songeait assurément pas à Tétendira.

Momentanément suspendu dans l'éducation nationale, le progrès continua cependant dans l'éducation individuelle, ^cM-Â*diro dans celle qui se fait au saia de la 6inule, où le |)ouvoir ne pouvait arrêter complètement la marche du bon sens public. Les parents , comprenant chaque jour davantage « que « notre principaf gouvernement, ainsi « que l'a dit Montaigne , est entre les « mains des nourrices, » cessèrent peu à peu de confier à des mains étrangères le soin de la première éducation de leurs enfants; et si, aujourd'hui même, l>eaucoup sont loin encore d'apprécier toutes les influences qu'il faut favoriser ou oombattre dans cette œuvre de solennelle et sainte responsabilité, du moins un pas a-t-il été fait vers la nature et la raison. On n'entend plus, par exemple , répéter auprès d*un berceau ees ridicules contes de fées, ni ces sombres légendes de croque-mitaine qui troublèrent si longtemps l'imagination de l^enfance; et si, dès que s'ouvre l'intelligence de nos ills, nous cherchons toujours bien plutôt à en faire des savants que des sages , du moins avonsnous remplacé par une discipline moins barbare et plus efficace la férule et le fouet, tristes arguments de nos anciens pédaf^ogues.

C'est peut-être dans la création des salles d*asile pour renûinoe que nous devons voir Tamélioration la plus positive apportée, dans notre siècle, a l*éducation publique. Le preuiier établissement de ce genre qu'ait possédé la capitale fut fondé en 1826, au moyen d'une souscription. Le local avait été fourni par l'administration des hospices. La surveillance de ces précieuses institatfons devintt en 188S, une des at-

tributions du ministre de rinstruction publique; et, dès 1838 , la France en possédait huit cents. Elles renfermaient une population de près de 25,000 enfants de trois à six ans, qui, au lieu d'errer comme autrefois sur les places publiques, tandis que leurs parents gagnaient , hors de leur demeure, la subsistance de la famille, trouvaient, avec ces soins domestiques qup réclament leur âge et ce degré de liberté nécessaire au développement des organes, qui en est un des plus impérieux besoins, ces premières leçons aordre et même de travail qui façonnent insensiblement aux devoirs de fa vie.

Nous ne terminerons pas eette esquisse de rbistoire de Tédocatiou en France sans nommer ces femmes doublement dignes de la noble mission de leur sexe, qui ont tant contribué, dans ce siècle, à en populariser les prineipes : mesdames Campan.Necker de Saussure, Guizot. Nous ne mettrons pas sur la même ligne madame de Genlis, malgré l'engouement qui exista un moment en faveur de ses productions. Les mœurs aristocratiques auxquelles s'appliquent ses préceptes ne sont déjà plus de ce temps. -

Éduens, Edui, Edussii^ peuple gaulois, allié des Romains, qui joua le plus grand rôle pendant les guerres de César. Ce peuple , après être parvenu à enlever la suprématie des Gaules aux Arvernes , s'agrandit n leurs dépens et aux dépens des Senones et des Bituriges , qui lui étaient limitrophes. César et les historiens postérieurs attribuent aux Éduens, nuire Aufxustoduiujm , les villes de Cabiilonum, de Matisco et de INevirnum. Il en résuite que leur terril toire se composait des diocèses d'Autun, de Châlon-sur-Sadne, de Mâoon et de Nevers.

ËDWÀBDS (W. Frédéric), docteur en médecine de la faculté de Paris, né à la

Jamaïque, en 1777, a fait des recher> ches importantes sur l'anatomie, la physiologie pathologique et l'anatomie comparée. Ifcst memore de TAcadémie des sciences morales et politiques. En 1829, INI. Kdwards publia un ouvrage intitulé : Des caractères physiologi' ques des races humaines, considérés <Umt leurs rapports avec VMsMre.

lettre à M, Jmêdêe THierry» Cet ouvrage produisit une grande sensation , et plaça, du premier coup, M. Kdwards à la tete des ethnologues français. De> puis, vers la fin de Tannée 1889, M.

Edwards, associé à plusieurs autres savants, a fondé une Société ethfiologi^ue,

aui a reconnu son zèle et le haut mérite e ses travaux , en le choisissant pour son président. Le premier volume des mémoires de la Société ethnologique a paru en 1841 ; il renferme des documents précieux. Quoique ayant eu quelques devanciers, M. Edwards doit être regardé comme le père de V ethnologie •en France, autant pour les progrès qu'il a fait accomplir à cette science toute nouvelle, que pour la direction à la fois positive et féconde qu'il lui a donnée.

Edwakds (Milne), fils du précédent, membre de llnstitut (Académie des sciences) et professeur adjoint à lafactilté des sciences de Pans, est auteur d'un ouvrage sur les crustacés , couronné par l'Institut , et de plusieurs ouvrages sur la zoologie et l'anatomie.

Il est un des rédacteurs du DicHon' naire classique, d'histoire naturelle.

Effiat (Antoine Coiffier , marquis d*), maréclial de France, surintendant des finances sous Louis Xm, né en 1681, se distingua dans la guerre, dans Vadministration et dans les négociations. Diplomate, il conclut le mariage de Henriette de France avec Charles 1*'; surintendant des finances, il remédia, autant qu'il était possible , au désordre et à la dilapidation auxquels la France était livrée, même avant les guerres où Richelieu ne tarda pas à l'engager. Lorsque , en 1626, il fut appelé à ce poste difficile en remplacement de Marilinc, l'épargne était vide, la recette de 1627 était même entamée ; toiites les garnisons réclnniaient deux ans de solde; on devait toutes les gratifications promises par le roi depuis vip^t-quatre mois , et une immense quantité de pensions et d'appointements. Aussi n'est-il pas de plus triste tableau que celui qu'offre le discours du marquis d'Effiat à l'assemblée deis notables. Cependant il parvint à réduire au denier 18 le taux de l'intérêt, qu'il avait trouvé au denier 10.

Comme guerrier, il se signala au siège de la Rochelle , pendant lequel il servit

en qualité de maréchal de camp y Ml

combats de Veillane, de Carignan , et à la prise de Saluées, où il commandait comme lieutenant général; Tannée suivante (1631) , il obtint le bflton de maréchal , fut investi du commandement de l'armée d'Alsace en 1683, et mourut

f resqiie à l'ouverture de la campagne.

I a bissé plusieurs écrils sur l'histoire militaire, politique et financière de son temps, tels que : État des affaires de finances f présenté en l'assemblée des notables en 1626 ; inséré dans le tome 12 du Merewt français); BUeowrs sur son ambassade efi* Angleterre (ibid.)^ lettre sur les finances (dans les factums du sieur Saguez, in-4°); Les fieih reux progrés dei armées de Louis XiU en Piémont (dans le Recueil des diverses révolutions, Bourg en Bresse, 1632); Mémoire concernant les dernières guerres dltalie, de 169S à 1633, Paris, 169»,

I voI.in-12, 1669, 1682, 2vol. in-12; plusieurs Mémoires manuscrits et Lettres conservés dans diverses bibliothèques.

II a laissé quatre enfants plus ou moins connus dans l'histoire : 1° Martin CoTFFiEB, père d\4nfoi}ir, qui fut chevalier des ordres , premier écuycr de Monsieur, et se vit impliquer dans Taffaire mystérieuse de la mort de Madame, (Juchesse d'Orléans; 2" fleuri CoTFFiER, si célèbre sous le nom de marquis de Cinq-Mars (voy. ce nom) ; 8* Charles Coiffibb, abbé d'Effiat, renommé par ses liaisons avec Ninon de I Fuclos; 4" Marie Coiffier, qui se sépara d'une manière assez étrange de Gaspard d'Alègre, son premier mari, pour épouser le maréchal de la Bleilloraie.

Ln famille de CoitHer tire son nom du hourg d'Effiat, en Auvergne.

Effigie (exécution par). L'usage deces supplices infligés Activement a des condamnes rontumaces ne paraît pas remonter, en France, à une époque antérieure au règne de Charles le Gros, et Texemple le plus ancien qu'on en puisse citer est celui de Thomas de Marie, condamné, sous rx)uis le Gros, pour crime de lèse-majeste. Autrefois , pour les individus contre lesquels était prononcée la peine capitale , ces exécutions se faisaient au moyen d'une image grossière du condamne , suspendue à une potence ou brûlée. « La dépense et

EFFIGIE JHONi^TAIRE FRA^iCE. EFFIGIE HONih^AIRE 119

« les cérémonies, » dit la relation du secrétaire de Jérôme Lippomano, ambassadeur de Venise en France, en 1577, il sont les mêmes que si le coupable était « là. La gnrde à clipval accompagne le • mannequin, et le prêtre marche a côté. « Ces formalités, ce me semble, sont « tant soit peu barbares. »

Pour les peines des galcros, du bannissement, du fouet, du pilori, etc., on dflicliait seulement la condanuiution sur un tableau qui était exposé dans la place publique. Cest ce dernier mode d'exécution qui est aujourd'luii prescrit

i)ar le Code d'instruction criminelle à 'éffard des condamnés absents.

ErFIGIB XONBTAIBB. C'était, primitivement, un usage général dans la Grèce, de ne représenter sur les monnaies que des sujets religieux. Aussi , toutes les têtes gue Ton remarque sur les pièces antérieures au règne d'Alexandre sont-elles des têtes de divinités. Alexandre lui-même se conforma d'abord à Tancien usage; mais sa manie de se faire passer pour le fils de Jupiter l'engai^ea enstjiti' à se faire représenter, sur les uiomiaies fra|jpees dans les pa^s soumis à sa domination, sous les traits d'Hercule. Ses successeurs suivirent son exemple, et, dès lors, les portr;iitsdes ruis remplacèrent, sur les monnaies, les imagés de la divinité. Rome, comme la Grèce, quitta l'ancien usage vers les derniers si<'rl('s de I i république. Notis pensons qu ii u en lut jamais aiusi dans ta Gaule. Cependant, il ne faudrait pas regarder toutes les divinités que Ton trouve sur les quinaires on sur les statères de ces peuples, connue autant de divinités celtiques. Les statères sont imités des statères macédoniens, et re»

f)résentent, comme eux, la tête d'Apolon , tandis que les quinaires présentent une imitation plus ou moins parfaite des têtes de Romo, de Minerve, d'Apollon , etc.

Sous les rois de la première race , à quelç|ues rares exceptions près, les sous, les tiers de sou et les deniers d'argent présentent toujours une tête. On a voulu y voir un portrait royal : nous pensons que c'est a tort, car le nom du prince se trouve souvent placé au revers, tandis que celui du monétaire est gravé autour de Teffigie. Cette téte ,

quoique Procope semble dire îe contraire, est probablement celle de l'empereur , et cette conjecture est encore JustifTée par l'usage où étaient les Visigotbs, de placer sur leurs triens deux têtes, Tune représentant l'empereur, l'autre le roi.

Lorsque Charlemagne monta sur lo trône, les effigies disparurent presque totalement de l'empreinte monétaire.

A l'exception d'un petit nombre de derniers qui appartiennent à ce prince, à son fils , à Lothaire et à Charles le Chauve, les mormaies de cette époque n'offrent guère que des monogrammes et des croix.

Pendant le moyen âge , les effigfes des empereurs reparurent sur les monnaies; cet usage fut surtout adopté par les ateliers monétaires de Chartres , de SouvIgny, de Vit ime, de Bourges, de Sancerre . qui plaça sur ses deniers le portrait de .Iules César; de Bourbon, où l'on coi)ia les j)iéces de Vienne; de Chinoii , ou celles de Louis le Débonnaire furent calquées.

Dans le nord, l'ouest et le midi de la France, quelques sei^jneurs, tels que les comtes de Flandre, les évéqnes de Toul, Metz et Verdun, les dues de Lorraine et les comtes de Provence, se firent ensuite pourtrcûre ; mais les rois de France, qui, sur les espèces d'or, se Élisaient représenter armés de pied en cap , à cheval ou à pied , n'adoptèrent délinitivenient cet usage que du temps de Louis XII , à l'époque des guerres d'Italie. Depuis cette époque, l'usage de frapper la monnnie à refligie du souverain fut iiilouté partout sur les espèces royales; d'abord sur les testons, nuis fort rarement sur les monnaies d or; et enfin presque sur toutes les pièces de monnaie. Pendant la révolution les monnaies n'uffrirent plus que l'image allégorique de la république; mais Teffigie du chef de l'État reparut à l*avénement du pretnier consul.

Il est à remarquer que, de notre temps, les princes qui croient commeaoer une dynastie font tourner leur visage à droite, tandis que leurs successeurs adoptent un usage contraire. C'est ainsi que Napoléon et Louis-Philippe ont , sur les monnaies, la téte tournée à droite , comme cbeft de races , tandis

fia ittAUTi LUNIVEB& i«AUTi

que Louis XVIII et Charles X re^;ardaieotàganGhe, pane qu*ilscoDtinuaient

Tapcieime race régnante.

Egalité. — SJscment entendu , ce mot est un des plus sublimes qui existe dans le langage bumain ; compris d*une manière exagérée, il excite les plus vives et les plus légitimes répugnances. C'est qu'il soulève ks questions les plus flénéraleB du droit naturel, et que, si, d'une part, il est justement invoqué contre les supériorités factices, contre les pri villes de la naissance ; d'une autre part , des esprits étroits ou envieux 4Mit essayé de s'en faire une arme contre la supériorité du talent ou de la vertu.

Avec leur lit de Procuste, les niveleurs ne sont pas moins ennemis de la véritable égabté que les faux aristocrates (*) avec leurs prétentions ridicules. Les uns montent sur des échasses pour paraître plus grands; les autres voudraient courber toutes les têtes, pour qu'il n'y en eût aucune qui surpassât la leur; mais tôt ou tard les échasses tombent, les têtes courbées se redressent t et les niveleurs, aussi bien que les faux aristocrates , sont démasqués. Alors l'égalité reprend son véritable caractère ; rentermee dans de sages limites, elle redevient telle que Dieu Ta faite pour entretenir parmi lesbommes le stimulant de Témulation, et pour assurer la récompense des bonnes œuvres.

Cette égalité-là, celle que nous défendons, se garde i)ien de confondre k»

meilleurs avec les pires; elle sait que les hommes naissent égaux y mnis non pas pareils. Loin de niettre des entraves au développement de tel ou tel indi\iilu, elle favorise le dévelop-

Eement du tous ; loni de tendre à immoiliser la société, elle est un incitant perpétuel vers le progrès; enfin, loin d'être exclusive, tracassière ou cruelle, elle est tolérante et généreuse , car, suivant une sublime expression de notre Béranger, elle veut raUonger les vestes, et non pas raccourcir les habits.

C'est donc avec raison que nos pères ont placé Végalifé sur le même rang que hlUtertéet que la fraternité, pour faire

• (*) Dam ta signitîcation première aristocratie signifie le gouvernement tics meilleurs. Mais les plus forts ))rcleiidîreat bientôt qu'ib t:l<MCiU tueiUeur»,

d» ces trois mots la derise sacrameDtelle et le 8ym(ole trinaire de la révolu»

tion. Ainsi que l'a démontré M. Pierre Leroux dans un de ses derniers écrits , dont nous sommes loin cependant de partager tous les principes, ce n'est pat sans une cnuse profonde que ces trois mots ont été inscrits sur le drapeau révolutionnaire, sur le drapeau de l'avenir.

En efifet, à IMnsu peut-être de ceux qui les employèrent les [)remiers, chacun de ces trois mots correspond, d'une manière plus spéciale , à l'une des trois facultés qui constituent Titre hamain; tant il est vrai que le principe trinaira est le point culminant de la politique aussi bien que de la philosophie et de la religion. Dans chaque société , non moins que dans tout individu , ne retro!ive-t-on pas la puissance d'agir, la puissance de. penapr, In puissance d atmer, non pas séparées, mais réunies ensemble, dans une parfaite unité , par cette force supérieure qui entretient le mystère de la vie , par cette puissance diîriue que le christianisme a si bien définie dans son dogme de la triniié tme et indivisible? Non moins que tout individu , ehnque société est donc à la fois une et triple. Eh bienl en politique, la puissance û*agir, ci'est la Ubmé; Vk

fmissauce d'atmer^ c*est la fraternité; a puissance de penser, en d'autres termes, de peser les rapports, d établir la balance f c'est ï égalité ^ en ce sens que ce dernier principe détermine par le raisonnement la manière d'entendre les deux antres.

Assurément ces trois mots s'impli* quent réciproquement, parce qu'il ne saurait exister de liberté sans égalité et sans fraternité, et vice versa ; mais ils ne sont pas une pure répétition, car chacun d eux correspond plus directement à l'une des trois facultés essentielles, qu'on nous passe IVxpression , à l'un des trois grands organes de la vie humaine. S'ils ont des rapports assez intimes pour qu'on puisse, à première vue, les confondre, c'est que ces trois facultés sont elles-mêmes fondues dans une mystérieuse imité. De même, si le sens du mot égalité paratt aujourd'hui

Elus contestable que celui du mot Herté ou que celui du mot fraternité , c'est parce que les questions qui ren-

^ i^ - -. uy GoQgle

mAunÊ FRANCE. MAuré «m

trent dans le domaine de l'intelligence, surtout à leur origine , prêtent plutôt matière à discussion que les questions matérielles ou que les questions qui réveillent les instincts du cœur. Mais il n'en est pas moins vrai que le principe dé régalité a pour but de définir le véritable sens de la liberté et de la fraternité, et de faire disparaître ce mie ces deux principes peuvent avoir run de trop exclosii , Tautre de trop vague.

lÀberté, égalUé , fraternité, voilà donc la devise nationale, le symbole de l'avenir. Aussi partageons - nous l'enttioiisiasiiie de M. P. Leroux, lors» qo*il 8*écrie, avec un accent qui vient du cœur, « Sainte devise de nos pères, tu n'es donc pas un de ces vains assemblages de lettres que Ton trace sur le sable et que le vent disperse ; tu es fondée sur la notion la plus profonde de l'être. Triangle mystérieux qui présidas à^otre émancipation, qui servis à scelkîr nos lois, et qui reluisais au soleil des combats sur le drapeau aux trois couleurs, tu fus inspiré par la vérité même, comme le mystérieux triangle qui exprime le nom de Jébovah , et dont tu es un reflet! »

IMais htltons de nous placer sur un terrain, sinon plus solide, du moins plus âctiement abordable. Sous quelque point de vue que l'on envisage les trois mots inscrits sur la Ijaruiiere de la France révolutionnaire , on ne tarde pas à s'apercevoir qu'ils sont tous les trois néeessaires et inséparables. Dans la pratique, comme dans la théorie, ils présentent de nombreuses similitudes et de nombreuses différences. Chacun , (Mis séparément, est incom^ilet; mais ils s'expliquent et se complètent Tuo par l'autre.

Ainsi , quoique sans égalité il ne puisse exister de véritable liberté, c'està-dire, de liberté pour icnUj cependant, soit dans l'antiquité , soit dans les temps modernes , la liberté s'est souvent produite au sein même de Tinégallté. Ètaient-oe des partisans de régauté que ces Grecs et ces Romains qui avaient des esclaves? Sont-ce des partisans de l'égalité que ces Américains qui ont aussi des esclaves , ou que ces Anglais qui ont des prolétaires moins wmiésék que des esclaves, et cbes qui

quelques centaines de familles ont seules le privilège d'être propri^ires du sol ? Mais , malgré cela, il ne viMdn à

l'esprit de personne de dire que les Grecs et les Romains n'avaient pas ie cuite de la liberté , ou que les Américains et les Anglais sont étransers à ce noble sentiment. Et alors laut-il conclure de là qu'il n'y a rien de commun entre la liberté et l'égalité , puisque l*une peut exister tans l'autre r Pat le moins du monde ; car ce qui constituait la liberté chez les Grecs et ches les Romains , c'était précisément Tégi^ lité de droit défoloe à tout ceux oni jouissaient du titre de citoyens. Seule» ment ce titre n'appartenait qu'à un trèspetit nombre d'invidus , la masse en était privée, et, de plus, les anciens admettaient deux classes d*liommet, les uns libres , les autres esclaves; ils croyaient à l'égalité, mais à une égalité infiniment restreinte. Avec queiquet différences plot ou moins marquées, les Américams et les Anglais ne font pas autre chose : pour eux liberté est synonyme d'égalité; mais, bien plus coupables que les Grecs ou que les Ro* mains, parce qu'ils professent une religion qin enseigne la fraternité , ils font de la liberté un privilège qu'ils accor* dent à qui bon leur semble , ou qu'ilt c^ent à qui sait la leur arracher. Dans notre France , où l'amour de l'égalité est la passion dominante , il existe encore un grand nombre d'individus oui voudraient en revenir à l'imitation des Anglais, et , qui sait, peut-être même à celle des anciens, puisqu'ils s'opposent à l'affranchissement des nègres dans nos colonies; mais ce n'est là qu'une exception, et chez nous, plus

au'ailleurs, on ne sépare jamais l'id^ 'égalité de l'idée de liberté. Ainsi donc, l'égalité et la liberté sont une même chose; mais , comme l'égalité peut matériellement se restreindre, on voit régner l'inégalité la plus révoltante daus les pays où se rencontre le plut de li« berté; par exemple . dans cette Angleterre qui a longtemps pnssé pour • la terre classique de l'indépendance.

Grâce à Dieu , cette liberté-là n'est pas seulement contraire au principe de l'égalité, elle est une violation non moins inique duprincipede la£raten)i(é.

m fluufi vmvnsàs* méÀtrrà

Sous cet aspect , on pourrait signaler clairement la dittérencequi existe entre les troii prinoifiet , eti dtiant que la liberté est surtout une vérité politique, la fraternité surtout une vérité r^pZ/gtewae, t'égalite surtout une vérité sociale.

A l'appui de cette Rianièred^nvisager la devise nationale , \ti exetliples ne manquent pas plus que les raisonnements. Dans le nombre des arguments qui se présentent, il en est on qui pa* ralt dominer toui lei antrei. A quel titre les individus non encore admis dans la cité protestent-ils contre cette fixelusion? ce n'est pas en leur qualité 4e citoyens, puisqu on la leur refuse , c'est en leur qualité de membres de la société humaine: nés pour travailler et nour mourir comme tous les autres Bômmei , payant à la patrie leur part de contributions , plus que tous les autres soumis à Timpôt du sang, puisim '\\% n'ont pas lès moyens de s'en ra* mMr, il» demandent leur part de droite eiviqueaet se regardent comme eitoyené par cela srui qu'ils sont hommes; en" fants d'une même famille, ils invoquent en leur faveur le droit naturel , le droit social. Quant aux faits, ils arrivent en foule. Quels peuples ont possédé le sens politique à un plus haut dejiré que les Grecs et les Romains, qui cependant ne se foisaient pas scrupule d'avoir des esclaves? Et s'ils ont des émules dans les temps modernes , ce sont évidemment les Anglais et les Américains , qui , les ans et Tes autres, sont avides de liberté pour 601 seuls, et ne voient dans la politique rien autre chose ()ue la science de leurs propres intérêts.

Chez les Allemands , peuple es^n« tiellement religieui, le sentiment de la fraternité est beaucoup plus fort que celui de la liberté. Il est si puissant que, par uue de ces contradictions qui ne pouvait se reneontrer que dans leur na« ture, il a répnndu sur leur inoriine aristocratique quelque chose d'humain et de compatissant qu'on chercherait vaniement en Angleterre ou en Amérique. Le noble allemand, dans le l^pe national du moins , est presque toujours disposé à faire du bien au dernier des villageois, pourvu que celui-ci lui témoigne, par ses démonstrations respectueuses, en quelle baofe estime il tisnt Is privilège de la

naissance, la supériorité transmise par le seul fait de l'hérédité, comme le croient ces naïfs enfants de la Germanie.

Enfin , où le rulte de l'égalité s'est-ll révélé dans toute sa généreuse expansion si ce n'est chez le Français, le peu* pie le plus social de |*iiviivers? En France, non-senlement rtous voulons être traités comme des frères par tous nos concitoyens, mais noiis voulons encore qoe nos firères atnés nous traitent comme des égaux. Nos béritages sont divisés en lots d'une égale grandeur; à chaque enfant sa part; pas plus à l'un qu'à l'autre , quel que soit son âge ou son rang. Ce n'est plus elles nous qu'à l'exemple de ce qui se passe en Allemagne, les descendants de familles nobles pourraient dire : « Nous sommes « vos frères en Dieu, nous le savons , el « nous vous traiterons toujours avecles « égards qui vous sont dus; mais nous K sommes vos frères ainés, et, à ce titre, « nous voulons pour nous la grosse part « des richesses etdes honneurs ; ne vous « scandalisez pas, nous vous ferons du «bien.» Ce langage ne nous indignerait même pas , il nous ferait rire. Eu français, le mot fraternité n'est qu*un mensonge . quand il ne veut pas dire éçalité. Dans nos mœurs , on admet la distinction des manières; on aime le bon ton de la haute société^ on veut que rhncun s'estime soi-même, et, s'il le faut, on passe encore la manie de briller avec esprit: mais, tout en respectant le caractère et la position de ceui que Ton fréquente , on ne les trouve aimables que si Ton est traité par eux comme un égal. A celui qui nous montre des parchemins, nous de* mandons des actes ; il nous étale orgueilleusement ses titres de naissance, et il ne s'aperçoit pas que ce sont ses titres de gloire que nous cherchons de l'œil sur sa poitrine ou sur son visage. L'éiiniité ! mais, mon Dieu , c'est, avec l'amour de la gloire et avec l'amour de la société, la plus grande passion du Français. La liberté ne vient qu'après, ou phitôt, pour lui, c'est In même chose.

Nous croyons donc avoir eu raison ^ de dire que dans l'ordre des Questions sociales, lé^ahté joue le mime rdie que la liberté dans la sphère politique, OU que ia fraternité dans le domaine

aftAUii TKASiCa,' iflAuri tis

religieux. Mait ; «nksore tmo fois , il ne . ttere, ce fteliil te ffègnè dé la brate. Lear

s'ensuit nullement que le principe de manière de roniprendre l'égalité est inréiialité soit différent du principe de la fâmc,

car elle choque tout ce qu'fl y a liberté ou du principe de la fruteruité. d'élevé et de pur dans le cœur humain. Bien |om d« là, il «st te lien et te dé- Grâce à Dieu , elte ett aussi oiie violaveloppement des deux autres, car il ne tien manifeste des vrais firincipes de saurait y avoir, dans un lieu donné, cette égalité « de cette liberté, et de ni liberté, ni fraternité , sans une part cette fraternité qu'ont si héroïquement ' quelconque d'égalité t et, pouf que la K- défeedoea b»s pères. Quelle liberté berté et que la fraternité soient rom- pourrait exister parmi des hommes en plètes, il faut que l'égalité le soit aussi, qui TRtat n'aurait pas même assez de Il en résulte que 1 égalité est une vérité confiance pour leur remettre l'admipolitique eu ménM temps qu'une vérité niatratioo d'une part de hien ? Quiiile •ociale,etqu'elleestUDe vérité religieuse fraternité pourrait ei^ister parmi des en même temps qu'une vérité politique, êtres qui n'auraient plus de famille? Il en resuite enûn que l'égalité est le but Clomoient ainieraieat-ils leurs semblaoù doivent tendre la liberté et la fréter- liles comme dei frèrea, ceux-là qui nité , et qu'elle est l'étoile polaire vers n'auraient ni une femme , ni dea enlaquelle doivent se diri<:er tous le? re- fants, ni des frères dignes de ce nom? gards. Quelle plus noble mission pour- £t alors quelle égalité pourrait exister raient se concevoir les âmes d'élite que parmi les membres d'une association de fiiire régner parmi tous les peuples, ainsi faite? r^oa pères étaient donc parmi toutes les classes de la société noblement insfurés, lorsqu'en levant le •humaine , cette égalité qui existe entre drapeau de l'égalité, ils proclamaient tous les citoyens d'une cité libre, ou a la lace du ciel et de la terre, l'inviO' oette autre égalité de tous les hommes labilité de la propriété et de le fimiille. devant Dieu , proclamée pour la pre- Ils étaient noblement inspirés, lorsmière fois par le christianisme! Rendre qu'ils plaçaient 1 égalité entre la liberté communes à tous et faire pratiquer en et la irateroité, et, pour ainsi dire, tous lieux te liberté politique et la fre- aoua lea auspices de Tune et de Tautre. ternité religieuie« tel est ledermermot Aussi , malgré de tristes retours, quels de l'égalité. progrès n'ont-ils pas fait accofnpiir à Mais nrécisément parce qu'elle est le l'égalité 1 Avant eux, elle était dans nos souveram bien et qu elle se propose de désirs* dans notre religion et dans nos réaliser le royaume de Dieu sur la terre, livres; ils l'ont introduite dans nos l'égalité est entourée des plus grands mœurs ; ils l'ont acclimatée dans nos obstacles et des plus nombreux écueils. institutions politiques; ils l'ont fait Contre elle, se dressent en armes une passer dans notre droit civil. Les confoule de privilèges et de monopoles qui tre^révolutionnairéa, il est vrai , l'ont ont pour eux, à défaut de l'avenir, la ex[>ulsée de la politique, mais elle est consécration du passé et une sanction restée dans nos mœurs et dans notre légale dans le présent. D'un autre côté, droit civil : depuis 178U , tous les Fransa marche est entravée par un grand çais sont égaux par la naissence et denombre de ses partisans qui la com- vaut la loi , en d'autres ternies, ils sont prennent mal, ou qui voudraient la égaux non-seulement devant Dieu , mais faire aller trop vite , ce qui est le vrai encoredevant les liommes. Le plus fort moyen de rempêcherd*arriver. Les uns est fait, puisque le principe est re* refusent de s'astreindre à aucune es- connu ; il ne s'agit plus maintenant que pèce déménagements, quitte à tout d'en tirer les conséquences ; mais, pour bouleverser en un jour; les autres ré- y parvenir, il faut savoir s'astreindre à vent une à;altté sauvage , à laquelle ils brâueoapde ménagements. Comme tout immolent la propriété, la famille , tout ce qui est humain , l'égalité est quelque ce qu'il y a de plus sacré, et qu'ils vont chose de progressif; et, comme tout ce Percher dans une hideuse communauté, qui est progressif, c'est successivement, Si on lei laiisait agir , ce n*est pas le d'améliorations en améliorations , de régne de Diid qu^ite amèoersient «ur oonqiiétie en oongii^, qa'oU^ eV

tu MAUTé LUNIVËES. KÛALVri

vancera tiett le bot marqué par la Providence.

JNous croyons avoir démontré ce qu'il y a de profond , de généreux et de sacré dans k» trois mots <|afl la révolution fran<^ise a choisis pour devise.

On a pu 'Voir aussi le rang que Tégaiité occupe dans ce dogme trinaire. Maintenant , si Ton demande d'où vient cette devise, nous répondrons qu'elle vient du christianisme , et qu'elle a toujours existé en germe dans le cœur humain , où die a été gravée par Dieu lui-même. A la France appartient Thonneur de ravoir proclamée la première, et de ravoir placée sur le frontispice de sa légialanon, sans qu'on puisse dire pour cela qu'elle aoit une devise purement française ; car , et c'est là le propre de toutes les vérités fondamentales, elle appartient en même temps à tous les peuplée et à tous les hommes. Voilà pourquoi aussi elle est destinée à se répandre progressivement sur toute la .surface de la terre.

De même , il aérait fort dfflicile de citer les noms dé ses auteurs en France, parce qu'elle a été, en quelque sorte, trouvée par tout le monde. Cependant, eomme les trois mots qui la composent ne sont pas aussi profondément sentis par toutes les classes de la nation, comme tel parti préfère la liberté, tel autre la iiatemité , tel autre l'égalité , ce serait aller trop loin que d'attribuer indistinctement à tous une m^me part dans cette admirable formule , dont les divers éléments sont dus à des fractiona diverses et ne se sont complétés que successivement. A ce point de vue, si le mot fraternité, oue nous enseignent en même temps la religion et la philosophie , a été éerit par tout le monde sur le drapeau national, on peut dire néanmoins que le mot liberté a été écrit par la bourgeoisie plutôt que par toute autre elasse , et le mot égalité par le peuple encore plus que par la bourgeoisie. Ce n'est pas que le peuple aime moins la liberté ou que la bourgeoisie aime moins l'égalité; mais souvent le peuple a combattu , au nom de l'éiîalité. la manière restreinte dont la bourgeoisie eniendait la liberté.

£q etïet, une fois qu'avec le secours * du principe de r^aliw, et avee l'assia-

tance du peuf)Ie , les bourgeois eurent détniit les privilèges de naissance , ils voulurent s'arrêter et réclamèrent à leur tour certains priYiléges. Dès lore ifs devinrent pour le peuple , à peu de chose près, ce qu'avaient été les nobles pour eux-mêmes , et le peuple leva contre eux cet étendard de l'égalité qu'Ile avaient levé contre la noblesse féodale. De part et d'autre, on tomba dans l'exagération ; bientôt on cessa de s'entendre, et on poussa i'animosité jusqu'à se séparer en deux nations ennemies : l'une réclama le maintien du statu quo , au nom de la liberté; l'autre réclama de promptes améliorations, au nom de Tégalité. V<ri1à comment on peut dire que, dans la devise révolutionnaire , le mot liberté est celui gue préfère la bourgeoisie, et le mot égaUté, celui que préfère le peuple. Blaia s'il y a qiielquerois guerre entre Ici partisans de l'un et de l'autre , cela ne signifie nullement que la liberté et que l'égalité soient deux principes hostiles , car les partisans de l'égalité ne demandent rien autre chose , si ce n'est qu'il y ait une liberté égale pour tous ; en un mot, cette égale répartition des droits et des devoirs que la fraternité commande dans le sein d'une même famille. Si le mot égalité fait peur à un assez grand nombre de |>ersonnes , c'est parce aue les classes malheureuses en ont fait quelquefois l'usage le plus violent; mais on ne doit pas oublier pour cela tout ce que ce mot a de sacré, puisqu'il est et qu'il sera toujours le cri du laible, du pauvre et de roppriroé invoquant le secours de Dieu contre ses oppresseurs. Faudrnit-il donc proscrire la liberté, parce qu'elle aussi a eu quelquefois recours à la' violence?

Du reste , ils seraient mal inspirés ceux qui voudraient essayer d'éteindre en France le sentiment de l'égalité; chez nous , ce sentiment est si fort et si prononcé que, même à défaut de liberté, ou l'a toujours vu régner dans nos mœurs. Aux Anglais et aux Américains le cuhe de la liberté , c'est possible -, mais à nous le culte de l'égalité. L'égalité est tellement notre passion prédominante qu'on a pu dire, sans trop d'exagération , que la révolution francise a été sociale plulêl que pditiqiie.

mALiré FRANCE. ' MAUprf 115

L'égalité est tellement notre passion dominaute qu'eu France ie règne de raristocratiff est mille fois plus diflicile à établir que le rè^ne du despotisme.

Toute notre histoire témoigne de ce fait : on v voit des Louis Xi , des Kiebelleu «des Louis XIV, anoeommone, un comité de salut public, un Napoléon ; jamais on n'y rencontre ni sénat tout-puissant comme à Rome , ni aristocratie régnmUe, comme à Venise ou en Angleterre. C'est que , pour un peu* pie qui aime l'égalité , mille fois vaut mieux la tyrannie d'un seul que la tyranoie de plusieurs : il consent bien a ab* diqoer un moment sa souveraineté dans les mains de celui qu'il regarde comme sa propre />er60»/ii/iro/to»; mais il entend que toutie monde suive son exemple , et il ferme l'olville aux plaintes de ceux qui invoquent une exception en faveur de leur naissance ou de k%.vr orgueil. Nous aussi , comme nos voisins d'Allemagne ou d'Angleterre, nous avons eu des seigneurs feiodaux et des nobles; mais, quoiqu'ils eussent les qualités personnelles les plus brillantes, les ehevafiers français n'ont ja* mais pu constituer un gouvernement aristocratique vraimentdiiine de cenom.

Avec le secours du ueupie et de la bourgeoisie, la royauté a dompté les seigneurs féodaux ; avec le secours du peuple, la bourgeoisie a dompté les nobles , alors même qu'ils étaient protégés par la royauté qui ne les craignait plus. En France, tout changement politique est populaire, pourvu qu'il profite en quelque chose à l'égalité ; aussi , eu 1830, la volonté nationale s'est-elle iMtement prononcée contre rhérédité de la pairie, et a-t-elle fait abolir ce privilège féodal, malgré les plus vives résistances. En Frauce , l'immense majorité a toujoun re{K>ussé les privilèges de la naissance; aussi dans ces dernières années le pouvoir législatif a-t-il été jusqu'à eltacer du code l'article (]ui infligeait un châtiment sévère à quiconque, sans être noble , prendrait un titre de noblesse : attendu, fut-il dit alors, qu'un tel acte ne peut être considéré que comme une faiblesse dont le ridicule asnl doit faire justice; chacun ajoutant dans sa pensée: attendu qu'un titre nobiliaire n'est qu'un vain hochet, dont la viuiité seule se pare et qui ne confère

plus aucun droit comme il n'a jamais donné aucun mérite. En France, enfin, rieo ne choque plus que ce qui porte atteinte au grand principe de l'égalité : aussi pendant la première révolution, le prince du sang qui seul embrassa la cause populaire, se flt-il honneur dequil* ter le nom aristocratique de sa iamillOt pour prendre celui d'Égalité.

L'ancienne monarchie , dans son beau temps du moins , avait bien ap- > précié cette tendance du caractère national. C'est en s'alliant, comme nous venons de le dire, avec la bourgeoisie et le peuple que nos rois surent mettre à la raison les seigneurs féodaux et fonder cette unité de territoire, qui était un commencetnent d'égalité.

Ne fallait-il pas d'abord apprendre à ces seigneurs orgueilleux que ce qu'ils appelaient leurs terres n'était qu'une portion du domaine national , qu un*^ partie intégrante de la propriété de Thiat? Ne fallait-il pas leur apprendre qu'euxmêmes était sotunis au droit coinmoil et tenus d'obéir à la loi aussi bien que leurs fermiers ou que leurs paysans?

Cest ce que firent les rois , autant que leur origine, également féodale , pouvait leur permettre de le faire. En favorisant l'affranchissement des commones , Ils se rendirent asseï poissants pour dépouiller les seigneun féodaux des prétendus droits de souveraineté qu'ils avaient usurpés , et pour leur reprendre successivement les provinces

?[u'ils avaient détachées du territoire rançais. Sous ce rapport, eux aussi ont contribué, pour leur part, au triomphe de l'égalité. Le principe de l'unité nationale, défendu par eux el par leurs légistes , fut le précarseur de l'égalité révohitionnaire.

Au droit féodal , qui était destructeur de toute unité, ils opposèrent le droit romain . qui consacre le principe de l'unité et ae l'égalité politiques. Au droit canonique, qui repose sur le principe de l'unité et de Pégalité religteuseï, mais qui alors menaçait d'établir une vaste théocratie sur les ruines de toutes les nationalités , ils opposèrent ce même droit romain , qui servit ainsi à fonder simultanément l'unité territoriale de la France et son indépendance nationale. Car, bien qu'ils fussent sincèrement religieux et réellement dignes

iOALITi L'UNiVËtli. tâALltft

du nom de rois frês-chrétietis , ils tte craignirent pas plus de combattré les lOitahisMmms du clergé que de luttëf OOntre.les usurpations de la noblesse.

Avec Parme de l'uniré nationnie, ils dominèrent le cierge féodal, c'est-à-dire aSS évêques qui affectaient le rôle des sdgneurs; avec l'arme de rindé[)endance nationale, ils dominèrent le rler- "gé ultramnntain, c'est-à dire les prêtres • qui sacrifiaient la France à la papauté. C'est surtout contre ceux-là que furent dirigées In prajïinatique sanction de saint Louis et celle de Charles V II, qui consolidèrent les libertés de l'Église gallicane.

La France recueillit les fruits de la fermeté de ses rols dalis la question ré* ligieuse : du seih même du clergé sortireot des hommes d'Ëtat, tels que l'abbé Suger, le cardinal d'Amboise et le cardinal de Richelieu , profonds poii> t?q«es, non moins attachés à la nationalité française qu'à la religion chrétienne, et qui mirent leur génie au service de la grandeur de In France. Pour

ces hommes, ponr Richetien surtout, l'alliance du trône et de l'autel voulait dire le triomphe de l'unité et de l'égalité. Et c'est pour par?enlr à ce but aue le roi-cardinal se montra toujours si uur envers les nobles, et souvent si despote envers tout le monde.

Ainsi défendu par les légistes et par les prêtres nationaux , le pouvoir monarchique accomplit son grand travail d'unité, qui préuarait Tavénement de Fégalîté, en aplamssant le terrain devant elle. A cette cause doit être principalement attribué l'attachement que le peuple français manifesta si longtemps poat TaHeieBltie monarchie.

Mais lorsque les héritiers dé Louis XIV, s'alliant aux nobles que leurs prédécesseurs avaient toirjours combattus, eurent TimprUdence de tourner contre la

dation même «t contre régalité la pals^

sance qui ne leur avait été confiée qUe pour assurer le développement de l'une et deTautre, la royauté, devenue un obsta< de atf lieud*ltré fO«fMfstl0l»istrùmé«t de progrès, perdit peu à péu Son ancifenne popularité et son ancien éclat.

Alors il fallut que le peuple français, eafbi itnH à âod dê tfrllité , prit m Marin ht ûhetlwH de séà prùpr^ tffrires. Il ne put ^ parvenir sans une ^ibousse réroiutioimaire ; mais enfin il

y [iarvint, et , du même coup, la Constituante compléta l'unité territoriale, si Weii commencée par les fb1S, et fit faire un pas immense à Tégalité. Reprenant

les principes que l'ancienne monarchîé avait abandonnés, la Convention continua , mais cette fois uniquement au profit du peuple, l'œuvre de Louis XI, de Richpiieii et de I>ouis XIV.

Néanmoins, quoiqu'il y ait eu un moment où l'égalité fut ad:nise dans le droit politique aussi bièn que dans le droit civil et que dans le droit rrligitux , les intrigues des thermidoriens, sous le prétexte de réprimer les terroristes et les niveleurs , atnenèrent voie réaction qui n'eut d'autre résultat que de chciniicr la nature des ;il»us. Voyant le pays sauvé, grâce surtout a l'énergie populaire , les chefs de la bourgeoisie de ce temps voulurent lui faire regagner n son tour le terrain qu'elle avait perdu depuis le coup d'État du 31 mai. A l'exemple du peuple qui avait dépassé le but, la bourgeoisie tomba dans de cruels excès, et l'on vit succéder n l'nncienne terreur une terreur nouvelle qui ne pouvait profiter qu'au parti de l'émigration. Au lieu de rétablir Téquilibrè entre le peuple et la liourgeoisie , lés thermidoriens sacrifièrent la classe pauvre à la classe aisée. Ils bannirent l'égd- IKé du droit politique, et ne là recoW^ nurent plus que dans le droit civil.

« Les droits naturels et imprescriptibles, avait dit la déclaration des droits de riiomme et du citoyen , placée èii t^ de la constitution de 1793 (an ii), sont Véga/ité, la liberté, hi sOreté, la propriété. » i-a déclaration placée en tête de la constitution de 179ô (an m) changeait l'ordre dans lequel tStà droits avaient été rangés par les montagnard??, et disait : « Les droits de I homme en société sont la liberté, l'égalité, la sO^ reté, la pN>prlété. • Avons -nous eu tort , après cein , de dire que In liberté était l'objet de la prétéren( e de la bourgeoisie , tandis que l'égalité était le bien suprême pou^ \ë peuple? Kt il fefe Ihtk drait pas ne voir là qu'tfne tàine dis-j cussion de mots : la constitution de* 1795 , revenant au système de la Constituante, admettait deux degêêê dénè Ifr système électoral , et n'accordait le votd direct qu'à un certain nombre de censitaires, contrairement à la constitutioB

ifiAUTt FRANGE. ÉGALITÉ 137.

de 1793, qui ne reconnaissait qu'un seul degré, et qui restituait' au pauvre comme au riche le droit de voter. l>*ail-

leurs, pour mieux montrer qu^eile ne tolérait que ré<in}tté eivile, la constitution de 1795 définissait ainsi 1 égalité : « EBe consiste en ce que la /bf est fai même pour tous, soit au'elle protège, soit qu'elle punisse. Elle n'admet nucune disUnction de naissance j aucune hérédité de pouvoir. » Par cette double d<^nition, la bourgeoisie thermido- Tienne se mettait m iz irde et contre le peuple et contre les émigrés. Les montagnards avaient été plus généreux , lorsqu'ils avaient dit : « Tous les hommes sont égaux par la nature et devant la loi... Les peuples libres ne comiaissent d'autres motits de préférence dans leurs élections que les vertu» et que les ta» lents. «

Malheureusement, cet admirable principe, qui repose sur une vérité éternelle, il n'était pas facile de le foire

descendre dans la pratique en un seul jour, et de le faire prévaloir contre les manœuvres des contre révulutionnaires, soutenus par Témigration et par les rois coalisés. Il n'était pas facile non plus de le défendre contre les excès «un peuple irrité, et naturellement porté à se venger des mauvais traitements que, depuis des siècles, foisaient subir aux classes malheureuses les privilégiés de la naissance. L'ésalité, connne la couîprenaient les montagnards , on ne Ta Tue encore qu'une seule fois largement réalisée sur la terre : c'est , au moyen âge, dans le sein du clergé ("hrétién, dont tous les membres étaient égaux entre eux , et admissibles à toutes fes fonctions ecclésiastiques, y compris' la dignité pontificale. j\îais l'Eglise est régie par des principes exceptionnels ; le célibat de ses enfants, qui les oblige ù se regarder tous comme les membres d'une seule famille, avait fait disparaître pour la société religieuse la plu-

Jart des obstacles contre lesquels avait lutter la société politique.

Certes, il n'y a rien de plus sacré que le sentiment de la famille ou que le sentiment de la propriété ; ton te lois , ces sentiments perdent de leur pureté lors-

2ue, se mettant en opposition avec 'autres devoirs non moms sacrés, ils Spmy|$j»i}t le^^res à ne s'occuper que

des intérêts du foyer domestique , sans songer aux intérêts de la grande famille nationale; ou les propriétaires 4 prendre soin de leur patrimoine au préjudice de la grande propriété publifpie.

Des qu ils ue sont plus tempérés par Pamour du pays, Pamour de la famille et l'amour de fa propriété cessent d'être de hautes vertus ; pour mériter ce nom, ils ont besoin d'être associés à une troisième vertu , qui ne demande |>as moins de grandeur d âme une de désintéressement, et qui s'appelle du beau nom de patriotisme. En I79I et en 1795, la bourgeoisie, quoiqu'à son insu, était encore trop influencée par les vieilles traditions léodnles ; elle était trop peu religieuse surtout pour faire au patriotisme et à l'égalité tous les sacrifices

?|ue commandaient les intérêts de VunlUê rançaise. En 1791 , elle refusa au peuple le bénélice des droits civiques qu'elle s'adjugeait à elle-même; en 179â, elle le dépouilla de ces mêmes droits oont If s'était emparé de vive force, et dont if n'avait pas su faire usage avec assez de modération. Alors on vit les intérêts exclusifs de la famille et de la propriété individuelle prendre la place de l'intérêt général , jusqu'au moment où , sous la conduite de Bonaparte, l'armée supplanta la bourgeoisie du Directoire.

L'égalité politique ne gagna rien à ce changement, si ce n'est que le peuple eut la triste satisfaction de voir la bourgeoisie subir comme lui le joug du pouvoir militaire. Il f eut pour tous égalité d'obéissance ; mais pour tous aussi il y eut, loqgtemps du mou», égalité dé gloire.

Les divisions de la bourgeoisie et du

peuple, telle a donc été la cause nui a détruit l'édifice des montagnards. Si l'égalité n'a fait qu'une courte et violente apparition dans notre droit politique, c'est parce que ni la classe bourgeoise, ni la classe populaire n'ont su comprendre alors qu'elles sont, non pas deux ennemies dans un même État, maïs deux sœurs, foites potfr s'aimer, pour se f iirr des concessions mutuelles, et ne formant à elles deux qu'une seule et même nation. Le peuple avait une tendance vérs le nivellement ; fa Doorgeoisie avait une tendance vers le privilège; au lieu de s'entendre [K)ur résister à i'enuemi commua, les déux rivaux

m BGALITé L'UmVËRS. ÉGALITÉ

essayèrent de se supplanter réciproquement ; et, après s'être épuisés dans des luttes meurtrières, ils tombèrent sans défense dans les bras du despotisme impérial. '

Le naufrage de l'égalité politique peut encore s'expliquer par une autre erreur qui était commune au peuple et à la bourgeoisie , (juoique cette erreur eût des deux côtés une origine différente ; nous voulons parler de l'éloignement qu'éprouvaient alors les esprits pour toute espèce de hiérarchie. Avec sa manière de comprendre In lilierté, la bourgeoisie s'opposnit au rétablissement de l'unité ciau.s le pouvoir exécutif et dans le pouvoir administratif; avec sa manière d'entendre Tégalité, le peuple, quoique assez généralement favorable à l'unité dans le gouvernement, OU même à la dictature d'un seul, empêchait tout ce qui aurait pu consolider le pouvoir. Dès qu'un chef de parti essayait de ramener Tordre au seiu du diaos révolutionnaire, des milliers de voix criaient : À bastaristocrate! A bca le tyran. Il y tut un moment où on alla jusqu'à reprocher à certains conventionnels d'avoir plus de talent, plus d'éloquence, ou plus de crédit que leurs collègues. Le moindre succès devenait un crime; dans toute action d'édat, on voyait un marchepied habilement élevé par un ambitieux fiour parvenir au |)ou- ▼oir suprême. Aspirer non pas au trône, mais uniquement à la présidence de la république, paraissait le dernier des attentats. Enfin, la peur d'un nouveau Cromwell réunissait tout le monde contre le téméraire qui osait entreprendre de diriger la révolution.

Ces dispositions, communes à la majorité de tous les partis, devaient entraîner les plus grands malheurs. Elles étaient plus dangereuses encore que les divisions de la bourgeoisie et du peuple, car, sous l'action d'un gouvernement fortement organisé, les deux classes, d'abord contenues, puis bientôt réconciliées, se seraient réunies dans une majestueuse unité.

On a prétendu que les préjugés dont nous faisons la critique sont la conséquence naturelle du principe de l'égalité; mais il n*68t pas dimcile de prouver le contraire* D'abord , ces préjugés on les retrouve dans la bourgeoisie d'alors

aussi bien que dans le peuple, quoique la bourgeoisie eût pris pour drapeau non pas l'égalité, mais la liberté. Il V a plus, et on pourrait dter à l'appui les différentes tentatives de la commune, le parti populaire, plusdisciplinable que le parti bourgeois, se montra deux ou trois fois livorable à l'établisseinent d'un gouvernement militaire. Dans ces tentatives, la bourgeoisie vit une atteinte à la liberté et elle les fit échouer. Ce serait donc au moins autant l'exagération du principe de la liberté que l'exagération du principe de l'égalité qui empêcha la révolution de créer un gouvernement régulier, d'instituer une hiérardiie dans le pouvoir national.

En tous cas, lût-il vrai pour l'époque révolutionnaire, ce que nous ne croyons pas, ce reproche n'en serait pas nioins dénué de fondement, lorsquxin étudie le principe de l'égalité en luinnême. Dès qu on écarte l'idée de nivellement qui est contraire à la raison et à la justice, on voit que loin de repousser le principe de la hiérarchie, l'égalité le soliii Itc et ne saurait s'en passer. Plus que tout autre système politique, l'égalité admet des distinctions pour établir l'ordre; seulement elle oannit les privilèges aveugles , et elle ne consacre que la distinction du talent et de la vertu. Loin de proscrire la hiérarchie, comme Ta si bien prouvé l'exempte du clergé chrétien, elle ne saurait exister sans elle; mais elle classe les individus suivant les services qu'ils sont capables de rendre au pa^s. Pour elle, la hiérarchie est aussi mdispensable que l'aristocratie de la naissance est indispensable pour le régime féodal. Kn ce sens, on ueut même aller jusqu'à dire qu'elle admet l'aristocratie, mais la plus nelle de toutes, puisque c'est l'aristocratie du mérite. Voila des vérités qui ne pouvaient être facilement comprises dans une époque aussi orageuse que la révolution ; «lais voilà aussi des vérités qui auraient évité bien des malheurs et qui auraient assis sur des bases inébranlables le monument de notre unité nationale.

Enfin plus l'égalité est établie dans un État, moins cet État offre de prise au désordre, et plus il a de chances de durée. .Cela s'explique facilement : une société repose sur des iMses d'autant plus solides» qu'un plus grand nombre

BGAL111É

FRANCE

EOAUTB

dlndivtdns sont intéressés à sa conservation : xxr, dans quel système y a t-il autant cf'ihdividus intérpssfs à la ronaervatioij de l'État que dans U' système de rcjîniîté? Ost là surtout que se révèle d'une manière éclatante la supériorité (le la démorra'ie hirn entendue sur l'aristocr.ttie, (néme comprise de la manière la plus sage. Un gouvernement aristofiratique peut, dans certaines rirr'onst'MKTS , s'élever à une grande prospérité; tnais jamais il ne sera aussi vivace, aussi durable qu'un gouvernement démocratique, par eette raison que s'il est permis aux aristocraties de faire quelquefois une assez iarjje part à la liberté, elles sont forcées de restreindre cette liberté dans on cercle étroit, et ne peuvent, sans se détruire, donner à l'égalité toutes les satisfactions qu'elle réclame et que l'avenir lui assure.

Dans le cours d'un demi-siècle, on a vu la France résister a des épreuves et à des revers qui auraient amené In rnine de tout antre iUat de nLuroj^e. A quelle cause attribuer ce miracle, si ce n'est à la puissance de ses éléments démocratiques et aux progrès que l'égalité a déjà accomplis chez elle? Ses forces vives sont immenses et inépuisables, parce qu*elte compte un plus grand nombre de propriétaires qu'aucune autre natioo du continent. >

lie nous écartons donc pas des grands firindpes qui font le secret de notre supériorité; développons, au contraire, i:es grands principes; ouvrons avec prudence ia porte de la «'ité aux Français qui en sont encore exclus ; et alors, en diminuant les causes de divisions, nous centuplerons nos fon-es, et nous achèverons i "œuvre nationale que nos pères ont si bien commencée. Comme eux , prenons pour devise: égalité, liberté, fraternité; et n'oublions pas que si l'égalité absolue est un réve, parce que rien de iKirhit ne saurait exister sur la terre , l égalité progressive est l'ancre de sîdut , parce que le devoir des sociétés comme celui des individus est de se raporodier le plus possible du type de perlection que Dieu a gravé dans nos âmes. La liberté absolue n'est pas plus réalisable que régaiité absolue; les hommes ont'iis renoncé pour cela à Tamour de

la liberté? et pourrait-on supposer qu*il viendra une époque où ils elYaceront de

leur cœur ce beau sent'inent? Eh bien!

l'amour de Tégalite ne périra pas plus que l'amour de la liberté; et comme le sentiment de la fraternité, ces deux vertus ne feront que se développer de jour en jour, parce (|ue le progrès est la loi qui régit les hommes et les nations, la loi qui régit le genre humain tout entier.

Ainsi donc, pour terminer, l'égalité est une vérité politique autant qu'une vérité sociale et religieuse; elle est là clef de voûte de la cité politique, en même temps qu'elle est le principe fondamental du droit naturel et de la religion. Ainsi donc, non -seulement ]*e .alité est dans nos' goÔts, dans nos mœurs, dans notre caractère, mais elle a encore chez nous des racines historiques. Avant que la révolution l'eût fondée , la monarchie l*avait préparée; et, dans les temps les plus reculés, elle était la passion dominante des Gaulois, comme elle est encore aujourd'hui Tobjet de notre culte et de notre amour. Promise par la religion, proclamée par la philosophie, introduite dans notre législation, elle est destinée à faire, chaque jour, de nouveaux progrés, pourvu que nous sachions éviter les écueils où elle pourrait se briser. Enfin, elle est tellement le trait distinctif de notre caractère national , que , chez nous, jamais on n*a vu Taristocratie de naissance gouverner l'État, et que, sous l'empire, on en voulut beaucoup moins à Napoléon d'avoir immolé la liberté, que d'avoir porté atteinte au principe de l'égalité par le rétablissement des titres héréditaires. En effet, en agissant ainsi , l'empereur commettait Ta triple faute de manquer i la révoluti«)n, a l'ancienne monarchie, aux grandes traditions françaises , a la philosophie et a la religion. Il se manquait à lui même , car il déchirait la plus belle page du Code civil , et il défaisait r?/w/^^nationale,n}onument majestueux, ébauche par la vieille monarchie, poursuivi pari* Assemblée constituante, perfectionné parla Convention et le comité de salut p »blic qui avaient, en outre, forcé tous les rois à le respecter et que le premier consul avait |MMir oiissHm

T» vu. 9° Livraison, (Dicr. sncycl. , j^tc.)

110 Mlltoll» L'UNI

de cîmenter et' de développer encore pour le rendre éternel. (Voyez (Constitutions, Droits bk i/homme et

DU CITOYEN, FraTEBMTK, LIBERTÉ.)

ÉOASSB (François-Deoie), li^atenent an IS* régiment de chasseurs à cheval ,

sp trouvait , en l'an viii, à l'arinée du Khiii. il y chargea l'ennemi avec tant de vigueur, à la téte de quinze hommes seulement, qu'il fit mettre bas les armes àShulanset à 425 fantassins.

Égidius, en latin jEgidius (iecomte). .

—Quoique Grégoire de Tours, Isidore de Séville et d'autres désignent par le surnom de Romain le maître des mi lires de la Gaule , le lémoijïnafie de J^riscus , oui a^fOrme qu'il était Gaulois, offre plus ée vmisembiaooe. Ami d'Aétios , sous lequel il avaitapprb le métier des armes, il était devenu un de ses lieutenants; il avait ensuite servi avec distinction la cause de IVIajorien. Tous les historiens s'accordent a le refirésenter connue doué du plus liaut mérite; Sidoine Apollinaire régaie même aux plus glorieux enfants de Rome antique.

Lorsque les Gaulois, après l'assassinat (le Majorien , refusèrent de se soumettre à ia tyrannie de Riciiner, P.oidius, cliargé depuis i^aunee 461 du flummandement des milices gauloises, résolut de porter ia guerre en Italie.

Pour assurer d'abord le repos de la Gaule , il entama des négociatious avec les VnncB de Toumay. Ses ambasse^ deurs arrivèrent dans cette ville au nio^ ment où Chilcféric venait dv fuir devant le ressentiment de son peuple révolté.

On ignor.e quelles intrigues furent alors mises eii jeu. Mats, ce qui est certain, l'Vsf que, d'une voix unanime, les Francs élurent, à la place de Childéric, le comte l^jgidius: non pas, sans doute, en qualité de cher héréditaire national , mais comme maître de la milice impériale , coumie revêtu d'un de ces titres romains portés avant lui par des chefs francs. Égidius, attaqué bientôt par les Visigoths, dut omployer contre Théodoric les immenses préparatifs qu'il -avait faits contre Ricimer. La guerre, d'abord marquée par des revers, continuait avec des chances de plus en plus ftvorables pour le chef gallo-romain, loirsnu'il lui fallut se tourner vers le I<tora, où apparaissait Ciiildéric, rap-

pelé de son exil par les Frênes méro-

vinpiens. Ivjidius marcha contre son compétiteur avec les troupes gallo-romaines et des auxiliaires bretons et burgundes. La bataille se livra sous les murs de Cologne. Childéric, soutenu ' par les Francs d'outre Rhin , fut vainqueur, et le comte n'échappa à la mort que par la fuite. Cependant , suivant le récit de Grégoire de Tours, la restauration de Childéric ne se serait pas faite sans difficulté, et il aurait été oblige de partager son autorité avec Fuidius. Cela -parait peu vraiseihblable , et nous ai* nions mieux en croire l'auteur des Gestes des Francs et Frédégaire , qui rapportent, au contraire, que le comte ro-, main perdit tous ses partisans dans la' tribu mérovingienne , et que même il fut encore défait par Childéric dans divers combats. Cette guerre, sur laquelle on n*a d'ailleurs aucun détail , fut cer* tainement très-courte, «ar Égidius, harassé des fatigues d'un gouveriu*ment de plus en plus harcelé par les barbares, mourut en 464, dans l'année qui suivit le rétablissement de Childéric. On croit que Ricimer l'avait fait empoisonner; et il est sûr que ce crime était avantageux à ce chef. Syagrius, ilis d Égidius, mt le dernier clief romain oui commanda dans un coin de la Gaule.

Un autre ^^GIDlus, aussi Gallo-Romain , fut évêque de Reims, et se distingua parmi les leudes turbulents de 4' Austrasie , dans l'opposition qu*ils firent a Bninclinut. Il était pleinement dévoué à Cliilperic et a Fredégonde, au point, croyait-on, qu'il avait secondé cette femme dans toutes ses trames contre la vie du jeune et malheureux Mérovée , (ils de son mari (*). Après la mort de Chilpéric et la chute de Frédégonde, Ëgidtus ayant pris la parole au milieu d'un plaid tenu à Paris en 584, pour féliciter Contran au nom de Childebert, le roi l'arrêta brusquement pour lui dire : ■ Si J'ai recouvré mon « royaume, c'est certes bien malgré toi, « dont la perfidie est partoutconnuei et « qui as agi partout non en prêtre, mais « en ennemi de mon royaume.» Brunehaut ne lui pardonna pas non plus dé l'avoir offensée. D'abord ses humbles

(*) Grégoire de Tours , Ui«t., t. Y, p. ig.

B«iiniAili>

FRANCE

BOIITHARD 181

protestations et ses riches présents lui valurent quelque répit. Mais, en 590, il fut arrêté, amené à Metz, et condamné

par un concile, pour ses anciennes intrigues avec Chilpéric, à être déposé, dégradé, et envoyé en exil à Strasbourg.

ÉoiNHÀBD. Les deux hommes les

S lus distingués, sans contredit, du règne e Charlemagne, sont l'Anglo- Saxon Alcuin , et Égmhard, l'on clerc, l'autre laïque ; l'un élève nourri dans un monastère, l'autre homme de guerre, de race franque, et né peut-être au delà du Khin.

Mais Éginhard^ à titre de Fïranc,

nous intéresse plus que le moine anglosaxon. Nous nous arrêterons un instant pour le faire connaître. Kginhard était né Franc , il le dit lui-même dans sa préfare de sa Vie de Charlemagne : « Le lecteur ne trouvera rien à admirer dans mou ouvrage, si ce n est peut-être l'audace d*an barbare peu exercé dans la langue des Romains. » Charles Tattira auprès de lui dès sa tendre jeunesse, le lit élever avec soin à Técole U'Alcuin, ^ le donna pour compagnon à ses Gis ;

3uand Éginhard fut arrivé à IMge 'homme, l'empereur en fit non-seulement le surintendant de tous les travaux de construetien qu'il entreprit, églises, palais, routes, canaux, mais son ionseiller et son secrétaire i)arliculit'r. Les traditions vont (tlus loin, elles font Éginhard gendre de Charlemagne. L'aventure qui amena ce mariage est Tun des [)liis gracieux souvenirs de cette vieille histoire. La voici telle (jife Ile est rapportée dans la chronique du monastère de Lauresheim (ou Lorsch, dans le diocèse de Worms, à quatre lieues de Heidelberg) :

« Éginhard, arcbicbapelaiii et secrétaire eerempereurCbarles, s acquittant très - honorablement de son olhce à la cour du roi, était bienvenu de tous, et surtout aimé de très-vive ardeur par la fille de l'empereur lui-même, nommée Imma, et pronn'se au roi des Grecs.

Un peu de temps s'était écoulé , et chaque jour croissait entre eux l'amour.

La crainte les retenait , et , de peur de la eolère royale, ils n'osaient courir le grave péril de se voir. Mais l'infatigable aiBour triomphe de tout. £aiin , cet ei-

cellent homme , brûlant d'iin feu .«;ans remède, et n'osant s'adresser par un messager aux oreilles de la jeune fille, prit tont à coup confiance en Ini-incme, et, secrètement, an milieu de la nuit, se rendit, là où elle habitait. Ayant frappé tout doucement, et comme pour parler à la jeune fille par ordre du roi, i! obtint la permission d'entrer; et alors, seul avec elle, et l'ayant charmée par de secrets entretiens, il donna et rf^t de tendres embrassements, et son amour jouit du bien tant désiré. Mais lorsque, a l'approche de la lumière du jour, il voulut retourner, à travers les dernières ombres de la nuit, là d'où il était venu, il s'aperçut que soudainement il était tombé beaucoup de neige, et n'osa .sortir de peur que la trace des pieds d'un homme ne trahit son secret. Tous deux pleins d'angoisse de ce qu'ils avaient fait, et saisis de crainte, ils demeu- ^ raient eu dedans. Enfin comme , dans 'leur trouble, ils délibéraienf sur ce uu'il y avait à faire , la charmante jeune uile, que l'amour rendait audacieuse, donna un conseil, et dit que, s'inclinant, elle le recevrait sur son dos, qu'elle le portérait, avant le jour, tout près de sa demeure , et que , l'ayant déposé là , elle reviendrait en suivant bien soigneusement les mêmes pas.

« Or, l'empereur, par la volonté divine , à ee riu'oii croit , avait passé cette nuit sans sommeil , et se levant avant le jour, il regardait du haut de sud palais. Il vit sa fille, marchant lentement e| d'un pas chancelant sous le fardeau qu'elle portait; et, lorsqu'elle l'eut déposé au lieu convenu, reprenant bien vite I9 trace de ses pas. Après les avoir longtemps regardés, l'empereur, saisi h la fois d'admiration et de chagrin , mais • pensant que cela n'arrivait pas ainsi sans une disposition d*en haut, se contint et garda le silence sur ce qu'il

avait vu.

u Cependant Éginhard , tourmenté de ce quMl a'vait fait, et bien sâr que , de façon ou d'autre, la chose ne demeurerait pas longtemps ignorée du roi, son seigneur, prit enfin une résolution dans son angoisse, alla trouver l'empereur, et lui demanda à genoux une mission , disant que ses services, déjà grands et nombreux, n'avaient pas reçu de iooa-

ÉGIKHABD

L'UMVERS.

ÉGINIIARD

venabîe récompense. A ces pnrolos, le roi, ne laissant rien cotiiiaitre de ce qu*ii savait, se tut quelque temps, et puis, assurant Éginhard qu'il répondrait bientôt à sa deniande, il lui assigna un jour. Aussitôt il convoqua ses conseillers, les principaux de son royaume et ses aatres familiers, leur ordonnant de se rendre près de lui. Cette mafînillque assemblée de divers seis^iieurs ainsi réunie, il commença , disant que sa majesté impériale avait été insolemment outragée par le coupable amour de sa fille avec son secrétaire, et (lu'il en était grandement troublé. Les assistants demeurèrent frapiiës de stupeur, et quel> ques-uns paraissaient douter encore, tant la chose était hardir pt inouïe; le roi la leur (it connaître avec évidence en leur racontant ce qu^il avait vu de ses yeux, et il leur demanda leur avis à ce sujet. Ils portèrent contre le présomptueux auteur du fait des sentences fort diverses, les uns voulant qu'il fût puni d'un châtiment jusque-là sans exemple, les autres qu'il filt exilé, d'autres enlin, qu'il subit telle ou telle peine, chacun parlant .selon le sentiment qui . l'animait. Quciques-unsoependant, d'autant plus doux qu'ils étaient plus sages, après en avoir délibéré entre eux , sup-

fmèrent instamment le roi d'examiner ui-méme cette affaire, et de décider selon la prudence qu*il <u ait reçue de Dieu. Lx>rsque le roi eut bien oi'servé Taffection que lui portait chacun , et

fu'entre les divers avis il se fut arrêté celui qu'il voulait suivre, il leur parla ainsi : « Vous n'ignorez pas que les « hommes sont sujets à de nombreux « accidents, et que souvent il arrive que

• des choses qui commencent par un « malheur ont une i>sue plus favorable. « Il ne faut donc point se désoler, mais « bien plutôt , dans cette affaire qui , « par sa nouveauté et sa gravité, a sur- « passé n(»tre prévoyance, il faut puis- « samnient rechercher et respecter les « intentions de la Providence qui ne se

• trompe jamais, et sait faire tourner le « mal a bien. Je ne ferai donc point su* « bir à mon secrétaire, pour cette dé- « piorable action , un châtiment (pii ac- « croîtrait le déshoimeur de ma hlle au «lieu de feffacer. Je crois qu'il est plus «sage et quMl convient mieux à Ja di-

« i^iité de notre emj^ire , de pardonner 0 à leur jeunesse, de les unir en !é.gi- « time mariage, et de donner ainsi à « leur honteuse faute une couleur d'hon- « néleté. » Ayant ouï cet avis du roi , tous se réjouirent hautement et comblèrent de louanges la grandeur et la douceur de son âme. Éginhard eut ordre d'entrer. Le roi , le saluant comme il avait résolu, lui dit d'un visage tranquille : « Vous avez fait parvenir à nos « oreilles vos plaintes de ce que notre « royale munificence n'avait pns encore « d i^nement répondu à vos services.

« A vrai dire, c'est votre propre pégli- « genoe qu'il faut en accuser, car, mal- « gré tant et de si gratides affaires dont « je porte seul le poids, si j'avais connu « quelque chose de votre désir, j'aurais « accordé à vos services les honneurs «qui leur $ont dus. Pour ne pas vous « retenir par de lon'^s discours, je ferai « maintenant cesser vos plaintes par un « magnifique don; comme ^e veux vous « voir toujours Gdète à moi comme par «« le passé , et attaché à ma personne , je « vais vous donner ma fille en mariage, a \oirt porteme, celle qui deja ceignant « sa roM , s'est montrée si docile à vous « porter. » Aussitôt, d'après l'ordre du roi et au milieu d'une suite nombreuse, on fit entrer sa fille, le visage couvert d'une charmante rongeur , et le père la mit entre les mains d'Égiubard avec une riche dot, (pie ques domaines, beaucoup d'or et d'argent, et d'autres meubles )récieux. Après la mort de son père, etrês-pieiix empereur Louis donna égaenient à Égirdiard le domaine de iVlichlenstadt et celui de IVlùhlenheim qui s'appelle maintenant Seligjeustadt. »

Par malheur, cette gracieuse histoire est peut-être sortie tout entière de l'im.ifiiiiation du chroniqueur. Quoi au'il en soit , Éginhard fut, sinon le genare, du moins Tami de Charlemagne; il a écrit la vie de ce prince et des annales. « De ces deux ouvrages, le premier est, sans aucune comparaison, du sixième au huitième siècle, le morceau d'histoire le plus distingué, le seul même qu'on puisse appeler une histoire, car c'est le seul où l'on rencontre dt^s traces de composition, d'intention politique et littéraire. La vie de Charlemagne n'est point une ebronique, c'est une v^

«GINHABD FRANCE. éOLfSB CALLICANB Itt

ritable biographie politique, écrite par un homme qui a assisté aux événeiiients et les a compris. Éginhard commence par exposer l'état de In Gaule franqiie, sous les derniers Mcroviiiuiens Ou voit que leur détrônement par Pépin préoccupait encore un certain nombre d'hommes, et causait à la race de Charlemasne quelque in(|uiélude. Égirihard prend soin (l'expliquer comment on ne pouvait faîre autrement; il décrit avec détails rabaissement et Timpuissance où les Mérovingiens étaient tombés; part de celte exposition pour raconter l'avénement naturel des Carlovingiens ; dit quekiues mots sur le règne de Pépin , sur les commencements de celui de Charlemagne , et ses rapports avec son frère Carloinan , et entre en/in dans le récit du règne de Charleinagne seul. La première partie de ce récit est consacrée aux guerres de ce prince , et surtout à ses guerres contre les Saxons.

Des guerres et des conquêtes, l*8uteur passe au gouvernement intérieur, à l'administration de Charlemagne; enfin il aborde sa vie domestique, son caractère personnel.

« On le voit , oeet n*est point écrit au îiasard, sans plan ni but; on y reconnaît une intention, une composition systématique; il y a de Tart, en un mot , et depuis les grandes œuvres de la littérature latine, aucun travail historique ne porte de tels caractères.

L'ouvrage de Grégoire de Tours luimême est une chronique comme les autres. La Vie de Charlemagne, au contraire, est une vraie composition littéraire conçue et exécutée par un esprit réOéebi et cultivé.

" Quant aux annales d'Éginhard , elles n'ont qu'une valeur de chronique. On les lui a contestées pour les attribuer à d'autres écrivains; mais tout poite à croire qu'elles sont de lui.

« On dit qu'il avait composé une histoire détaillée des guerres contre les . Saxons : il ne nous en reste rien (* ). »

Des ouvrages qui nous sont parvenus sous le nom d'Eginliard , celui qui a pour titre : y'Ua etgeata Caroli mtujni^ a été publié pour la première luis a Co-

(*) M. Guizot , Histoire de la civilitld«» en franchi t. II, p. 4ao.

logne en ir)21 , in-l' ; il a été depuis plusieurs lois réimprimé à Rdle, a Francfort, à Genève, à Hanau , à Leipzig, a Paris, a Strasbourg, a llelmstadt ; l'édition la plus estimée est celle de Herm Scbmincke, Ltrecht, 1711, in-4**, avec les notes de Bessel, de Bollandus et de Goldast. Cet ouvrage se trouve aussi dans le t. V, du recueil des historiens de France de dom Bouquet, qui y a joint la plus ancienne trsrauction , par un auteur incoiuui; il a été encore traduit par Élie Vinet , Poitiers, l.>;>8, in-S"; par Léonard Pournas, Paris, 1614, in-12; par le président Cousin, dans son JJistmre de l' empire d'Occi* dent, et par I). Det.is), Pans, 1812, in-12 Les annales, .^/t na les regum Francorum Pipîni, Caroli niayni, ijuchpiei PU ab anno C'A. : 4 1 , ad ûûnum 829, se trouvent dans la plupart des éditions de l'ouvrage précédenf Ses 62 Lettres , écrites en latin , lesquelies ont été imprimées dans le Heeuêll- des Hiatoriens de France, par Ducliêne; dans V Fyînhardus cindicrjus de Jean Weinketis, et dans la colle< tion de di*m Boo(j>ici; son Traité de trarulat. SS. martynm MarceUini et Pétri, dans les Acta sanctorum , de Sm ius et de Bollandus ; et sa chronique, Jireviarium chrmohçfcnm ab orbe conditoad ami.

Ch. 809, imprimée dans les Comment.

Bihl. Cœsar. vindobonensis (Ih. //, cap. y y de Lambecius : tous ces ouvrages, réunis pour la première fois et traduits en français par M. Teulet , doivent faire partie'de la collection [nihliéc par la société de l'Histoire de France. Le premier vol. a déjà paru.

Eglisb gallicane. Nous avons , dans les artici' s Catholicisme, Cleb- GE , Christianïsmk et Conversion , raconté l'introduction de la religion chrétienne dans les Gaules, et l^tablissement de l'Église de France. Nous n'entreprendrons point de redire ici en abrégé ce aue nous avons rapporté ailleurs en d«ail. Nous ferons seulement remarquer que, dansoes premiers temps de Père nouvelle, ouverte par la prédication (le I Kvauuile, rien n'étant encore-fixé dans la liturgie de la nouvelle religion, et même dans la discipline *à l.iijU( Ile devaient être soumis ceux qui la pratiquaient, les successeurs des

184 B8U8B «AtXlGAVt L'UNIVERS.

apéires, qui alidrent en porter aa loin les principes, purent, afin d'en ^ciliter

la propagation , se conformer sur bien des points aux usages et aux mœurs des nations qu'ils voulaient convertir.

De là naquirent ebes ees nationa des

coutumes diverses qui, se transmettant par tradition et se multipliant à la longue, finirent par former de véritables corps de doctnnes qui, sansdifiRSrer par le fond de celles des successeurs de saint Pierre, constittièrent ccpendnnt, dans l'Église catholique , un grand nombre o'Éelises particulières.

Les privilèges de l'Église des Gaules [Ecdesise gallicanse) , c'est ainsi qu'on désigne encore aujourd'hui ces usages contemporains pour la plupart des premiers temps du christianisme, et auxquels la tradition n donné force de lois; ces privilèges, disons nous, étaient déjà nombreux à l'époque de Charlemagne.

Ce prince, qui avait pris le titre d'empereur de Home , fît , dans son désir d'établir par tout son tMJipire une parfaite unité d'administration et de doctrines, de 781118 efforts pour lès abolir ; il ne parvînt qu'à faire remplacer le chant gnHîcan et la Iftnrgw gal/îrane par le chant grégorien et la lUuraie romaine. Encore cette réforme ne ratelle pas générale, car, jusqu'à nos jours, un assez grand nombre d'églises sont, même sur ce point, restées lideles aux traditions de leurs premiers évéques.

Mais bientôt le grand empire fut démembré; la France, soiMnise à une autre domination que celle qui pesai î sur Rome et sur l'Italie, ne correspondit plus avec le souverain pontife que sur les points les plus importants de la doctrine de l'Église. Quant aux questions de moindre importance , à celles sur»

tout qui avaient r i port à la discipline intérieure, elles furent soumises aux conciles nationaux, aux synodes provinciaux , ou même décidées par les evéques seuls ou assistés de leur chapitre. La royauté, d'ailleurs, qui ne tarda pas à se constituer et a regacner peu à peu le terrain envahi par la puissance féodale, favorisa de tout son pouvoir les tendances du clerj^é à se rendre sur beaucoup de points indépendant de la cour de Rome j elle les favorisa, sauf

à confisquer plus tard à son profit cette

indépendance.

Ce fut cependant au treizième siècle que furent promulguées pour la première fois, dans la pragmatique sanction de saint Louis, les libertés de F Église gallicane ; mais depuis, les rois, bien secondés, il faut le dire, par le haut clergé français, ne cessèrent de travailler à étendre et à consolider ces Hder- * t€s ; et, pour ne citer que les princes qui prirent à cette œuvre la part la plus grande , Philippe le Bel , par sa longue lutte contre la papauté ; Charles VII t par sa pragmatique ; François P**, par son concordat; enfin, Louis XIV, en provoquant ia fameuse déclaration des Quatre articles, et en loi donnant force ^e loi , finirent par établir cette funeste alliance dit trône et de l'autel, qui, à la lin du règne de Louis XIV, inspira à ce prince les odieuses persécutions dont il entacha la mesure , utile d'ailleurs, de la révocation de l'édit de Nantes (Voyez Édits kklatifs aux ItÉ- FOBiiÉs ), et qui , en 1789 , faillit entraîner dans la chute de la royauté , la religion et TÉalise. (Voyez Bénéfices, Biens kcclésïastiques , Bi î les , CoisciLks, Concordats^ Déclarations DV CLEBGÉ, Dbcbetalbs , Libertés OB L'I^GLISE GALLlGAÎfB , Papauté ( rapports de la France avec la ) , Pragmatiques sAKc:¥iONs,etc. )

ÉGBA ( sièges d' ). — Le comte de Saxe, commandant en Bobcme, en 1743, une armée française chargée de soutenir les droits de TEmpereur , assiégea Égra, l'une des plus fortes villes du royaume. La tranchée lut ouverte le 9 avril , et la place se rendit en treize jours.

—Les Français ne jouirent pas longtemps de leur conquête; attaqués l'année suivante, ils soutinrent un blocus de trois mois , et cédèrent , non à la force, mais cousujues par la plus cruelle famine ( 7 septembre 1743 ).

ÉoYPTE (relations de la France avec V). Une profonde obscurité règne sur les premiers rapports de la Gaule avec i'Kgypte, rapports que, pourtant, la position et le commerce florissant <te Marseille avaient dil remlre nécessaires des la pins haute antiquité. Ces relations ne firent qMe s'accroître, jusqu'à

UTVtB

FEAI^CE.

la diSMlntion de l'Empire. Mais vert

cette époque, elles se ralentirent tout à coup, p;jr suite des invasions des barl)ares, qui anéantirent tout commerce dans Toocldent de PEarepe, et aortout par suite de rétablissement en Afrique du royaume des Vandales, ces précurseurs des fiarbaresques, dont les pira- ' ten'es de? aient si longtemps entraves la navigatimi dans la Méditerranée. Une autre cause vint bientôt s'ajouter à celies-là, ce fut la conquête de cette contrée par les Arabes. Les musulmans, dans leur dédain pour tout oe qui est industrie, laissèrent périr toutes les fal)riques, qui fournissaient si abondamment auparavant aux exportations de rÉgvpte; la différenoe des croyances devait (l'.iillpiirs , dans ces temps de ferveur religieuse. etnf)lir une séparation radicale entre i'Onent et 1 Occident; ce Itit, en effet, une des causes qui contribuèrent le plus à ralentir les relations commerciales qui n'avaient cessé d'exister entre ces deux contrées.

Ces relations ne Âirent cependant pas complètement interrompues; o*est oe

?[ue prouvent suffisamment deux ou trois aits que nous allons rapporter. « Oh, si « Marseille t'avait pourévéque, » s*éerie Grégoire de Tours (*) en repondant ft un libelle diffamatoire de Félix, évoque de jNantes, « les vaisseaux apporteraient « dans son port non de Tbuile ou d'nu- « très épices, mais seulement du papier, «« afin que tu pusses plus à l'aise écrire « contre les gens de bien. » On sait que c'était sur les bords du Nil que se fabriquait tout le papier que l'on consommait alors en Europe. Il y a donc lieu de penser que c'étuit dans les mêmes contrées que les vaisseaux de Marseille allaient cheroher Phuîle et les épices dont se composaient ordinairement leurscargaisons. Plus loin (*•), le même auteur parle d'un moine qui , pendant le carême, ne vivait que des racines d*Ag> pte qui lui étaient apportées par des marchands.

Poullin de Lumina mentionne , dans son Abrégé chronologique de ChiUoire 4» Lyon, an fait qui n^est pas moins

(*) hittoire etclé^iastiqua da Francs, hv« V, di* 5* .

eorieax; mais malheoreuseiiieiit il ne

cite point In source où il l'a puisé; il dit, à la date des ;mnées 813 et suivantes, que les Lyonnais, réunis aux habitants de Marseille et d'Avignon, avaient la coirtunie d'aller deux fois par an à Alexandrie, d'où ils rapportaient des épiceries de l'Inde et des parfums d'Arabie. Ces roarobaadises parvenaient dans Pintérieur la France par le Rhône , d'où elles passaient sur la Saône. On les déchargeait ensuite pour les embarquer sur la Moselle, et elles étaient distrii)uees par le Rhin, le Mein et le Necker, jusqu'aux extrémités de rAllenia^ne (*).

Mais bientôt les croisades vinrent donner aux relations de la France avec rÉgypte la [ilus grande activité. Cependant ces expéditions lointaines se tournèrent d'abord contre la Syrie, où le souvenir de la passion du Christ appelait les chrétiens. Mais lorsque des etabli-ssemeiits durables eurent été formés dans ces contrées par les croisé, les seigneurs francs et les rois de Jérusalem sentirent bien vite toute l'importance de la conquête de l'I^^f^yple. S'il faut en croire une tradition, un Arabe, du nom de Caracus , aurait révélé à Philinpe-Auiiuste que l'Égypte était la clef de la Syrie. Dans 1^ double but de prévenir dès invasions sans cesse renaissantes ,* et de s'emparer (J'un pays aussi riche ^ aussi fertile que la vallée du Nil, im grand nombre d expéditions furent entreprises. L.i pins importante jusqu'au milieu du douzième siècle fut celle qui, en ISIS, fut dirigée contre la ville (le nrimictte, 1 uiupIIg , après un siège meurtrier, tomha ,ui pou\oir des croisés. Malheureusement , la mésintelligence qui se mit parmi les éhefi , et leur inhabileté, entraînèrent, en 1221, l'abandon de cette ville, après que, par la faute et par l'imurévoyance du légat du pape', on eut tetusé un traité avantageux.

Cette expédition , malgré son issue désastreuse, révéla cependant à l'Europe la haute importanee ae l'igypte. Aussi.

Voy. de Guignes , Mémoire sur U commerce des français dans le Levant avant les croisades ^ Acad. des inscrift, t. XXX.VI(,

467 etniiv.

uand saint Louis se fat décidé à pirea*

re la croix , ce fut vers PÉgypte qu'il tourna ses regards. T.es places niaritilues de la Svrie qui appartenaient en* coro aux clirétiens n*étaient plus sérieu* ' sèment menacées ; les hordes kharismiennes qui avaient saccagé Jérusalem avaient été chassé s et détruites par la population , qui s*était soulevée en masse, et par les maladies; et les ruines de Jérusalem étaient , avec Damas et l'intérieur de la Palestine, retombées sous la domination du sultan du €ain. C'était en I^gvpte, au cœur de sa nuissance , qu'il Mmi attaquer le inabométisme.

Les (préparatifs furent faits avec sagesse; ils étaient proportionnés à la

f;randeur de l'entreprise : l'armée, pour a première fois peut-être, était unie et compacte , et tout semblait présager un heureux succès Ce fut le 38 aoOt . 1248 que Louis IX mit à la voile au port d'Aigues-Mortes , avec trente-huit gros vaisseaux, outre un grand nombre • de petits bâtiments de transport. La navigation fut heureuse et rapide; la flotte royale arriva le 17 septembre suivant au port de Limisso, dans l ile . de Chypre , où était le rendez-vous gé* nérai des croisés. Longtemps à Pavanée, d'immenses approvisionnements y avaient été [)ré[)ares. « Les tonneaux de vin, rangés les uns sur les antres parmi les champs , dit Joinville , sembioient de grandes maisons à qui les voyoit de loin ; et pareillement les froments, orges et autres blés, entassés à monceaux, sembloient de loin des montagnes, w Fn outre, Louis avait fait charger sur ses navires une gnmde quantité de charrues , de fourches , de noues, de bêches , dans le but de coloniser et de cultiver tout de suite le beau et fertile pays d'Égypte.

Le roi hiverna à Chypre, et reçut, pendant le séjour qu'il y fit , diverses ambassades de princes de l'Orient, entré autres du khan des Mongols. Les négociation}> avec les Génois , les Vénitiens et les Pisans, pour obtenir, a prix d'argent, des moyens de transport, retardèrent ensin'te le rembarquement de rex{)é(lition jusqu'à la mi -mai 1249.

La Hotte appareilla un samedi. Toute la mer, à perte de vue. était couverte

de voiles. 1,800 vaisseaux , grands et

f»etits, portaient au moins 2,800 chevaiers, sans compter les sergents d'armes, archers, arbalétriers et piétons. Malheureusement, le lendemain une tempête dispers.i In flotte, de telle sorte qu'il ne resta plus auprès du roi que 700 chevaliers. Les autres « avoient été « jetés en Acre et en autres pays étran- « gers et lointains , et le roi ne les vit « de longtemps. » La flotte cependant rallia dans sa route te due de Bourgogne et le duc d'AcbaTe, Guillaume de Villehardouin ; ce fut seulement le jeudi 3 iiiin au soir qu'on aperçut la terre d'Égypte; c'était dans le port de Damiette que Ton avait résolu de descendre, plutôt qu'à Alexandrie, où l'on savait que l'ennemi aviit fait de fbrmidnhK s préparatifs de défense.

R Siir la rive de la mer, dit Joinviile, étoit en bataille toute la puissance du sonidan, qui estoient très-Belles gens à regarder : le souldan portoit des armes de fin or si reluisant, que quand le soleil les frappoit, il semoloit que le soul dan fust lui-même le soleil. Letumultt que nienoient les Sarrasins avec leurs cors et leurs oacaires étoit une épouvantable chose à oulr. » Malgré 1 avis des barons, qui voulaient attendre le reste de h flotte dispersée par la tempête, le roi résolut de débarquer le lendemain. « Comme les bas-fonds empêchaient les gros vaisseaux d'aborder, les hommes d'armes descendirent dans des galères, dans des barques; et beaucoup, à l'approche du bord, se jetèrent à Teau tout armés pour courir à Vennemi. Le sire de Joinville, le sire Baudouin de Keims, et Jean d'ibelin, comte 4e Jaffa, baron latin de la Palestine, prirent terre les premiers; ils furent suivis par les chevaliers de la galère oà était I oriflamme. « Quand le bon roy Loys vit l'enseigne Saint Denis à terre, il o'atteniiit pas que son vaisseau fust près du rivage : il se jeta en la mer , et fut dans l'eau jusqn'aux espaules, puis il s'en alla aux paît^ns l'escu au col , le heaume en teste, et le glai\e au poing.» A mesureque les Français débarquaient, ils se serraient côte à côte, fichaient dans le sable la pointe de leurs écus triangulaires ou arrondis du haut et aigus par le bas. et plantaient également

fraucb.

en terre le lût de leurs lances, la pointe tournée vers l*ennemi. La ea?alerie

turke et arabe, et surtout les mameluks bahrUes (esclaves de In mer), troupe d'élite composée d'esclaves turks et co> mans, que le sultan a?ait comblés de faveurs et chargés de la i^arde de sa personne , tentèrent en vain jikisieurs charges impétueuses contre ces lignes hérissées de fer : repoussés avec perte, ils furent , chaque fois, forcés de tourner bride. C'était la première*fois , depuis l'origine de la chevalerie , que la noblesse française combattait à pied; ce coup d'essai rut une victoire. Les mu* sulmans, décourngés par la mort du gouverneur de Damiette et de deux autres émirs, et par Topiniâtre courage dtes chrétiens, évacuèrent la plage et se retirèrent dans la ville (1 jnin) , après avoir député successivem^ iit trois messagers vers leur sultan, iVlaiek-al-Saleh- Nedjm-Bddin, qu'une grave maladie retenait à queloue distance du champ de bataille. Falikhr-Eddin , émir des mameluks et commandant eu chef de l*armée , ne recevant pas de réponse , crut que le sultan aynt rendu le der* nier soupir, et, songeant plutôt à profiter de cette mort supposée qu'à défendre rÉgypte , il prit en toute hâte le chemin du Caire avec ses troupes , sans même détruire le pont de bateaux

aui menait, de l'île du ^il où étaient escendiis les Français, dans la ville, située sur l'autre bord du bras orientai du fleuve. Les gnlères égyptiennes , de leur côté , s'étaient retirées devant les

galères franques , et leur avaient abauonné l'entrée du Nil. Les habitants de Damiette, snisi^ d'une terreur panique en se voyant ainsi délaissés , ne se crurent plus en sûreté derrière leurs maraiUes et leurs tours, massives : emportant à la hâte leurs effets les plus précieux , et mettant le feu aux bazars où étaient les marchandises et les denrées, ils quittèrent la ville en foule pendant la nuit du samedi 5 au dimanche r> juin. « ]Nos gens, dit JoinviMe, qui aperçurent cela, s'émurent tantost et coururent vers la cité ensemble , et entrèrent dedans sur un pont de bateaux que les Sarrasins avoienl laissé assez entier, hors une rupture qui fut tost appaieiliec. » Quaud ou apprit au camp

des chrétiens cette heureuse nouvelle, le foî et les chevaliers « fbrent moult

éb^^his et reconnoissants envers Dieu. • On chanta le Te Deum tout au lon^;

fmis le roi f.ouis, le roi de Chypre, le égat du pape t t le (mtrinmbe de-Jérusalem, montèrent à cheval avec toute leur gent, et allèrent loger dans la cité, où le^ avant coureurs français avaient déjà éteint l'incendie. On ordonna d'apporter au logis du légat le riche butin fait à Damif'ttf', afin que les parts fussent distribuées également entre tous.

Mais on n'obéit pas exactement à cet ordre, et chacun garda la meilleure part de ce qu'il avait pris : ce qui fut remis chez le léi at ne fut pas estimé plus de 6,000 livres. Le roi lui-même, de l'avis du patriarche de Jérusalem, avait retenu tous les froments, orges, riz et autres denrées, alin que la ville et Tarmée ne demeurassent point dégarnies de munitions : cette sage mesure rendit beaucoup « de gens très -mal contents, pour ce que le roi avoit dérogé aux bonnes anciennes coutumes des guerres d'Orient, » suivant lesquel« les un tiers seulement de tout le butia trouvé dans une ville ennemie appartenait au roi ou au chevetaine de l'armée, tandis que les deux autres tiers devaient être le partage du reste des croisés (*). »

Ainsi Texpédition s'annonçait sous les plus favorables auspices; malheureusement la lenteur et l'impéritie des croisés perdirent tout. Dnns leur ignorance de la manière exacte dont se faisait la crue du Nil, ils craignirent une inondation, et perdirent cinq mois et demi à attendre les renforts qu'amenait Alphonse, comte de Poitiers, retard pendant lequel l'oisiveté engendra dans l'armée rindiscipline et la débauche. Enfin l'ai^ niée, composée de 60.000 hommes, dont 20,000 cavaliers, se mit en marche pour le Caire, mais elle passa un mois entier à fmt les dix lieues qui séparaient Damiette de Mansouran.

Après avoir essayé pendant quarante jours de boucher le'canal du Nil nommé la rivière de Thanis, les croisés furent obligés d'abandonner cette entreprise ,

(*) Histoire de France, par Henri Martin, nouvelle édit. , t. Vf, p. 46a.

Digilizea by CoOglc

imm LTHifEES. émn

tu

3ui leur ayait coûté un grand nombre *bommee, ear les Sarrasins leur avaient

livré de nombreuses attaques, et avaient détruit leurs machines au moyen du feu grégeois. Les vivres conunençâient à manquer, les maladies à apparaître; près d un tiers de Parmée avait péri.

Un Bédouin découvrit enfin aux croisés un gué dans le canal. Quatorze cents ca? Taliers* à la téte desquels se mirent Robert, comte d'Artois les templiers et le comte de Salisbury, passèrent rapidement le fleuve, se jetèrent sur le camp des musulmans , oilbutèrent tout ee qui voulut s*opposer à eux, et pour* suivirent l'ennemi jusque dans Mansourah. I,a terreur des vaincus fut telle que, comme le raconte un historien arabe, un grand nombre de musulmaas s'enfuirent jusqu'au Caire, où la consternation fut au comble. IMalheureusement le reste de l armée ne put suivre oette fougueuse avant-garde, qui, enftr* mée dans Mansourah , combattit pendant sept heures et périt tout entière.

Lorsque l'armée eut appris la position d^espérée du frère du roi , elle se précipita sans ordre à son secours, mais toutes les batailles furent séparées les unes des autres , et assaillies par une multitude d'ennemis qu'elles nè repoussèrent qu'après une foule de combats , où les Français déployèrent la plus héroïque valeur.

Trois jours après cette grande bataille, Bibars-el-Bondok-darc et les autres émirs qui avaient hérité du pouvoir de Fahkhr-F.ddin , atluquerent les dÉrétiens avec une nombreuse infanterie, 4,000 mameluks dont les armes dorées étaient ornées d'animaux fantastiques, et une nuée de Bédouins.

Cette seconde bataille fut encore plus terrible que la première; les Françafi restèrent encore une seconde fois maîtres du champ de bataille, mais ils durent renoncer à tout espoir de conquête : une troisième victoire les eût anéantis.

liCur position empira encore par suite de rinhabilelé du roi et des chefs. Ils denK'urai( nt immobiles sous leurs tentes, et attendaient que les blessés et les malades fussent rétablis avant de poursuivre l'expédition. Mais une afiFeuse épidémie vint frapper le peu d'bommes valides gui restaient encore

dans le camp des chrétiens. La plaine se eouyrit bientôt de cadavi^es. (>ux qui

étaient tombés dans le canal et amenés à la surface de l'eau par suite de la putréfaction, formaient une digue de la lergeur d'un jet de pierre. Le roi paja cent hommes de travail pour sépara les corps des Sarrasins etoes chrétiens. Les derniers furent inhumés dans de modes fosses. Cette op^tion , jointe a la mauvaise nourriture des croiséi , qui s'obstinèrent à observer scrupuleusement le carême , répandirent et propagèrent d'affreuses maladies. « La chair des jambes, dit Joinville, seées^ séchoit jusqu'à l'os-, la peau devenoit noire , taimée et couleur de terre, à la ressemblance d'une vieiiiebouze (botte) \ la chair d*entre les geneives nous pout^ rissoit, et sitôt qu'on se prenoil à saigner du nez , on étoit bien certain d'être mort de brieC. Pour mieux nous guérir, les Sarrasins peu sprès nous • affamèrent* »

Après un mois et demi de pareilles souffrances, on résolut enfin de repasser le canal; la rétrafte liit horrible; les traînards étaient égorgés par l'ennemi, qui s'était mis à la poursuite des croisés. Les galères sur lesquelles étaient les blessés et les malades turent prises, et ceux qui les montaient forent égorgés. Malgré les prodiges de valeur de I arrière-garde , ou le roi , atteint lui-même de la maladie et presque mourant, se comportait en héros, le désastre de l'armée f;it complet. Louis fut obligé de s'arrêter dans le village de Minieh, où, pendant guelquç temps, on le crut mort. Ses fidèles elie?alier8 combattaient encore avec le plus grand courage; Gauthier de Cliàtillon , entre autres , périt en protégeant la maison OÙ gisait le roi ; mais bieotdt après un huissier s*écria, par Ifleheté ou par trahison, que le monarque ordonnait de se rendre ; alors la déroute devint complète. Tous les croisés obscurs et pauvres furent massacrés; on ne garda que le roi, ses barons et ses chevaliers, qui presque tous étaient blessés ou mourants.

Une partie de ces derniers , qui ne vourlurent pas renier leur foi et entrer dans la mahommerie y furent égorgés .

^ iUausouraUi les autres furent goo-

FRANGE

duits au Caire. Jamais le roi ne se montra plus grand que dans son malheur; il refosa toute proposition déshonorante, car le sultan Tou^an-Schah, de peur que ses prisonniers ne lui échappassent par |a morf, était de suite entrt en négociation àvee eux. H commepçii par demander que ses prisonniers lui livrassent quelques-uns des châteaux e\ des villes eqcore occupés par les cbrétiena dans la Patestine. tes

f>ri|ioes répondirent que ces places ^e eur appartenant pas , ils ne pouvaient en disposer. CeUe réponse m^^tenta les mahométans, auxquels pourtant imposa la fermeté de saint Louis. Alors Touran-Srhah se rabattit sur la restitution de Damielte et le payement d un piillion de besants 4'or« équivalant à £00,000 livres parisis ou 250,000 marcs, c'est-à-dire environ 12niillions. Louis (Jéciara qu'il payerait cette somme pour (a rançon de ses gens , mais que, pour la sienne, il renorait Damiette, parce qu'un roi de France ne se rachetait point à prix de deniers. " Par la loi du pro- « phète , s'écria le sultan, franc et libé- « ral est le Franc qui ne barguigne pas « sur une 8\ grande somme ! qu'on lui « aille dire que je lui remets 200,000 <« besafits sur sa rançon, et qu'il n'en • payera que 800,000. »

Après que Ton fut convenu de la manière dont s'effectueraient le payement et la délivrance des captifs , une trêve de dix ans fut arrêtée entre les chrétiens et les musulmans d'Égypte et de Syrie. aMalhenreusemmt le sultan fut, sur ces entrefaites, massacre par les mameluks révoltés, et les prisonniers turent eux-mêmes un instant à craindre pour leur vie. Mais les émirs qui s'étaient emparés du pouvoir, ratiiierent les conventions arrêtées avec le sultan, et jurèrent de mettre en liberté le roi et les barons, après qu'on leur aurait livré Da miette et payé la moitié de la rançon.

Cependant, "lorsque la ville leur eut été livrée, les musulmans, malgré leurs proin< sses , niassacrèrent les malades ; et peu s'en fallut que le roi et les barons, retenus sur les galères és;yptiennes , n'eussent le même sort. Knlin ils furent délivrés le 6 mai 12r>0, et, deux jours après , ils mirent à la voile pour Saint-

Jean d'Acre ; car ils ne voulaient point retourner en Europe sans avoir vu la terre sainte. Un fait digne de remarque, c*est que la mort du dernier sultan fonda, en présence des Français, la dqmination des mameluks , que cinq aièelés et demi plus tard vint renverser une autre expéaition française.

Depuis cette époque, ce n'est qu'à de bien rares intervalles que l'on trouve dans nos historiens quelque mention vague de relations de la France avec l'Égypte, Ainsi, du Peyrat , dans son histoire ecclésiastique àe la chapelle et ffe Foratoire du roi de France, raconte que (( les cordeliers. Tan 1336. eurent la garde du saint sépulcre de Hiérusalem , et lieux de dévotion de la terre sainte , à la requeste du roy de France, Philippe de Valois , quatrième du nom, lequel obtint du souuan de Babylone (*), là régnant, permission pour tenir au saint sépulcre un nombre de cordeliers, qu*on y envoyoit de trois ans en trois ' ans, et le gardien desquels a le mesnie pouvoirqu'avoient jadis les particuliers de cette sainte cité, de porter crosse et mitre, absoudre des péchez résenrez au sainct siège, et de donner l'ordre aux chevaliers du saint sépulcre. » Du Peyrat ne cite malheureusement aucune source à Tappui de ce récit, que tout porte à croire authentique , mais que, malgré nos recherches, nous n'avons pu vérifier.

Dans une lettre adressée à Clément Y, à propos de la croisade projetée par

Philippe de Valois, et que Baluze a insérée dans le second volume de sa Fie des papes j il est dit (jue les droits perçus par le sultan d'Égvpte sur les navires francs étaient sî considérables, (jiic sur trois cargaisons de vaisseaux marchands, une était absorbée tout entière par le payément de*ces droits. On voit en outre dans cette pièce que les armes de toute espèce étaient la principale des importations des chrétiens en Ég}'pte.

Un siècle plus tard, il est encore question de l'Rgypte, et seulement à

{)ropos du procès de Jacques Cœur, que *on accusait d*avoir entretenu des ro-

(*') II y avait eu ÉgTOte ghuieuis viUei da nom de Babylone. •

140 ifieTPTB L'UNIVERS. i£«Tm

lations criminelles avec le soudan, nommé toujours Soudan de Babylone.

« Il faifloit, dit Mathieu de Gouqr, commerce jusc|iies en Sarazinance; sur la mer, il avoit à ses despcns plusieurs

trands vaisseaux qui alioient en Bararie tt jusques en Babylone , quérir toutes marchandises par la licence du souldan et des Turcs infidèles. Aussi en leur payant trevaige , il faisoit venir des dits pays des draps d'or et de soye de toutes façons et de toutes couleufs ; plus des fourrures servnnl tant à hommes qu'à femmes, de diverses manières, tant martres, genettes, et autres choses estraoges , de quoy on n*eu8t sceu fîner (recouvrer) pour or ny pour argent es marches de par deçà. •»

En effet , le commerce' de Jacques Cœur était immense : « sps vaisseaux se succédaient sans cesse dans les parages du Levant. » Il n*y avait, en la mer d Orient, dit Georges Chasteiain, « mât qui ne fîit revêtu des fleurs de lis. » Su probité sévère autant que sa sagacité lui avait acquis près des gouvernements orientaux et des populations musulmanes un crédit que n'eût obtenu aucun prince de la chrétienté :

il servait d'intermédiaire dans les négociations les plus importantes entre les Orientaux et les chrétiens. ¥m 1441, il ménaf^ea un traité de paix entre le Soudan d*Égypte et de Syrie, et les chevaliers de Rhodes (*}.»

L'un des reproches qu'on lui adressait , l'une des plus fortes accusations que l'on fit peser sur lui , lors de son procès, ce fut d'avoir envoyé des présents au Soudan d'Egypte ; mais Mathieu de Coucy raconte qu'il en avait obtenu la permission du roi, le jour où il lui lit présent de 200,000 écus pour la conquête de la Normandie.

« Sire, avoit di.tJacques Cœur au roy, «« i>ous ombre de vous , je cognois que « j'ay de grands biens , profits et hon- « iieurs, et mesme dans le pays des infi- " dèles; car, pour vostre honneur, le « souldan a donné sauf-conduit à mes « galées et facteurs estant sur la marine, « de pouvoir aller seurement, et retour- « ner en ses pays quérir et lever marchan-

(*) Henri Martin. Histoire de lïranoe.

« dises en pavant trevage assez compe- « tant , piirquoy j'y trouve de grands

« profits » Et voyant que le roi lui

monstroit Rrnnd sif^ne d'amour, alors il s'enhardit , et luy demanda congé de pouvoir envoyer au dit souldan un liar- . nois à la ftçon des marches de France, ce que le roy lui octroya ; et sur cet octroy, il envoya le dit harnois au nom du roy, au dit souldan , par un de ses gens nommé Jean Village. Et quand le dit souldan eut receu le dit harnois , il en fut fort joyeux , et récent le dit Village grandement bien, et luy fît de beaux dons , comme de robes de drap d'or et autres joyaux ; et en reserivit lettres de retiierriement au roy , avec quoy il lui envoya [)lusieurs présents (*). »

Quelques années plus tard (14ô3), Gonstantioople tomba au pouvoir des Turcs , et soixante ans étaient à peine écoulés, lorsqu'ils s'enn)arèrent de l'Égypte (1516), laquelle, a partir de cette époque , fit partie de i empire ottoman. (Voy . TuBQUi B [relations avec la].)

Nous devons faire mention ici d'un fait très -curieux qui se passa sous Louis XIV. Nous voulons parler du célèbre projet de conquête de TÉgypte, dont s'occupèrent quelque temps les ministres de Louis XIV, et qui leur avait été suggère par le célèbre Leibnitz (•*).

Un snvnnt travail relatif à ce mémoire vient d'être publié dans les mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques (**^). L*auteurdece travail, H.

Guluraoer,a publié pour la première foisie

(•) Chronique de Mathieu de Coury ou d'Escouchy dans l'histoire de Charles VII, par Deny» Godefroy, p. 691 et suiv. On écrit encore quelquefois Couasy (vojrez ce nom.)

(••) Ce n'était pas la première fois que l'on conseillait à un roi de France la conquête de l'Ëgypte; on retrouve ce consfii dans plulieurs oovrif^ composés aux difiSérentet

époques ou il fut question de recommeucer les croisades, notamment sous Philippe le Bel dans deux prujets anonymes adressés à ce prince; et surtout dans le ce lèbre ouvrage de Sainito, la coii(|(ièle de l'Éjrypte est ex-

f)resséinent recommandée comme le moyc^o e plus sdr et le plus expéditif <te s*eaipinr de la terre sainte.

Méaaoires de* savants éliangan* t. h

EGYPTE

FRANCE

mémoire Intin de Leibnitz, sur unecopie autbentiaue conservée a la bibliothèque de rinstitut, et faite en 1808 ^ par ordre du maréchal Mortier, sur l'original de la bibliothèque de Hanovre. On n'avait eu pendant longtemps que des données fort vagues et fort inexactes sur l'origine de ce mémoire. Voici tes résultats auxquels M. Giirhniier est parvenu : la néîîoci.îtion qui devait avoir pour but de lâire entreprendre à Louis XIV la conquête de l*Égypte, iîik primitivement nouée à M.iyence, et ne fut pas suivie par Leibnitz lui-même, mnis par un homme plus haut j>lacé, le baron de Boinebourg , qui lui en devait la

f censée première. On retrouve en germe es idées exposées dans le travail de Leibnitz dans uo autre Mémoire sur le maintien de la s^eté publique de t Empire, composé par le même savant en 1670 , et on y lit ce passage renwrquable : « La France est fatalement réservée par la Providence divine pour être le guide des armes chrétiennes dans le Levant , pour donner a la chrétienté des Godei'roy s, des Baudouins, et avant tout des saint I^uis , pour envakir C Afrique, potée vis-à^vis d^eUe, pour détruire ses nids de corsaires, et même pour attaquer l'Égvpte, un des pays du monde les plus heureusement situés. »

Leibnitz avait d*abord eu pour but de détourner sur une terre infiilèle l«s immenses préparatifs que faisait alors Louis XIV, et que Ton savait être dirigés contre la Hollande. Cependant, quoique l'atmée suivante il fût désabusé de cette illusion, et qu'il n'espérât plus

e révenir une gMerre qui était irrévoealemeot arrêtée, il n'en composa pas moins ce mémoire latin, dans lequel il conseillait toujours instanmient la conquête de ri^^ypte . conquête qu'il espérait Voir entreprendre immédiatement après la paix. Cependant, à c^use sans doute des embarras de la guerre de Hollande, ce mémoire, ainsi que l'a ,très-bien démontré M. Giihrauf r, ne fut jamais remis ni à Louis XIV ni a ses ministres , et ce fait suffit à lui seul pour réfuter les insinuations d'un pamphlétaire anglais oui. par Tordre de son gouvernement, puolia en 1803 une broduire tendant a prouver que Tidée de

l'expédition contre l'Égypte, si glorieusement exécutée par P^apoleon. était due à Ldbnits.

Jusqu'à la 6n du dix-huitième siècle, les r;q)ports de la Fr;incpavec l'Egypte n'offi eut rien de remarquable. Quand , vers 1791, les célèbres Ibrahim et Alourad-Bey se furent emparés de l'autorité, soit qu'ils obéissent à des suiigestions étrangères, soit que, forcés de ménager les nationaux , ils eussent été obligés à des vexations intolérables envers les Francs, le séjour de PÊgypte ne fut

Elus ten;ible pour les Français. De nomreusespétitionNCoilectivesfurentadressées dès Van m (1795) au consul Magal- Ion ; et ce fut là peut-être, sinon la cause immédiate, du moins le prétexte plausible de l'expédition qui tut sur le point de réaliser d'une manière durable la grande pensée de Leibnitz.

Au mois d'avril 1798, la France était en paix avec toutes les puissances continentatea naguère coalisées eontre elle; l'Angleterre seule restait en armes. Comment s'y prendrait la France pour attaquer sa rivale? En ces temps là, on était habitué à tant d'audace et de prodiges, que le trajet de la Manche par ime armée franr;iise et son débarquement sur les côtes de la Grande-Bretagne n'offraient rien d'étonnant; mais, tandis que le monde entier fixait les yeux sur le détroit de Calais, le héros de Toulon, le jeune vainqueur d Italie, Bonaparte soumettait au Directoire un projet bien autrement hardi, bien autrement merveilleux.

L'Éiiypte était, selon lui, le véritable

Point intermédiaire entre l'Europe et Inde : c'est donc là uu'il fallait s'établir pour ruiner l'Angleterre. De là, on devait dominer à jamais dans la Méditerranée, et en faire, suivant son expression, un lac français. Une fois affprmi en É^zypte, on pouvait, ou créer une m;iriiie dans la mer Rouge et aller détruire les établissements des Anglais dans la grande péniiisule indienne, ou transformer l'Égypte en une colonie, en un vaste entre|)ôt. Le commerce de llnde abandonnerait infailliblement, pour s'y porter, le c:ip de Bonne-Espérance, et ainsi ramené dans ses voies luh turelles, irait bientôt aboutir aux porH français. £t même en n'envisageant pei

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la <|ttestion sous un point de vue aussi

large, toutes les caravanes de la Syrie, de r Arabie, de TAfriaue, disait Bonaparte se croisaient aéjà au Caire : le commerce seal de ces contrées pouvait devenir immense. 1,'Égypte était le pays, le plus fertile de In tfrre. Sans parler de la grande abondance des céréales, . elle fournirait aa besoin tous les produits de TAniprique, et la remplacerait entièrement. Outre ces motifi^ , Bona-

Sarte en avait de personnels : Toisiveté e Paris lui était Insupportable; il ne voyait encore rien à tenter en politique, craignait de s'user dans l'intervalle, et voulait se grandir pour une orx;asion.

Le Directoire , qu'on ncense d*avoir envoyé Bonaparte en Égypte pour se débarrasser de lui, rombâttit au contraire vivement ce projet d'une expédition en Égypte : cétait exposer 80,000 oii 40,000 des soldats les plus aguerris de la France , les ronimettre an hnsard d'une bataille navale avec les Anglais, et se priver du meilleur général , dans * lin moment où le continent n*était rieo moins que pacifié; on allait [leot-être aussi exciter la Porte à prendre les armes contre la république. Les discussions furent, disons-nous, fort chaudes; et c'est mf'me ici le lieu de placer une scène que généralement on raconte mal.

Bonaparte , dans un mouvement d'inapatience , prononça le mot de démis* sion. « Je suis loin de vouloir qu'on vous « la donne, >» s'étria avec fermeté Laréveiliière-Lépeaux,lepius obstiné des cinq directeurs à combattre le projet, « mais, «si vous roffrez,je suis d'avis qu'on Tao- «eepte.» Depuis cet instant, Bonaparte ne parla plus de démission. Au reste , il trouva réponse à tout , et les directeurs, vaincus enfin par ses raisons et ses instances, séduits par la grandeur de l'entreprise, par les avantages commecciaux quelle olfrait, surtout par la promesse que flt Bonaparte d'être de retour à la fin de Pautomne , et de tenter alors une descente en Aitijit'terre, consentirent à tout ce que voulait le Jeune général. On convint du secret, et pour qu'il demeurât entre eux six, on ne se servit pas de la plume des secrétaires. Merlin , président du Directoire, écrivît de sa maiii les ordres né» ctMidiea» onlfes qui, eux-mêmes, ne

désignaient pas la nature de l'entreprise. Bonaparte reçut l'autorisation d'emmener 36,000 hommes de l'ancienne armée ditaiie , un certain nombre d*offieiers et de généraux à son choix, des savants, des ingénieurs, des géo2;ra-

{)hes , des ouvriers de toute espèce , et 'escadre de Brueys, renforcée d'une partie des vaisseaux restés à Toulon; de plus , la trésorerie dut lui délivrer un million et demi par décade. ISfuni de ces pouvoirs, Bonaparte déploya sur-lechamp Tactlvité extraordinaire qui le caractérisait , rt prépara tout avec une incroyable promptitude. Il fixa quatre points pour la réunion des convois des troupes : le convoi principal devait partir de Toulon, le second de fif^nes, le troisième d'Ajaccio , le quatrieuje de Civita-Veccbia. Pendant qu'il fiisait diriger sur Toulon et Gênes les détachements de l'armée d*Italie qui rentraient en France, et sur Cività- Vecchia l'une des divisions qui avaient marclié contre Rome , une commission formée par ses soins, mais qui, avec tout le monde , ignorait le but de i'arniement, parcourut les ports de la Méditerranée , et traita en France et en Italie avec des capitaines de vaisseaux marchands ; par ce moyen, 400 navires furent bientôt rassemblés dans les ports qui servaient d^ points de départ. Bonaparte , de son cdté, réunissait une nombreuse artillerie ; il embarquait 2,500 cavaliers d'élite, mais 300 chevaux seulement, avec des selles et des harnais, afin d'avoir, en débarquant, quelques hommes montés et quelques pièces attelées ; le reste de sa cavalerie, il se proposait de l'équiper aux dépens des mameluks. ïl rassemblait des ouvriers en tout genre, prenait à Rome les imprimeries grecque et arabe de la Propagande, avec une troupe d'imprimeurs, et formait une collection complète d'Instruments de physique et de mathématiques. Les savants, les artistes, les ingénieurs, 1rs dessinateurs, les géographes qu'il emmenait, s'élevaient à une ofentaine. Les noms les plus illustres s'associaient à son entreprise : cétaient, d'une part, Monge, Rertholiet, Fourier, Dolomieu; de l'autre, Besgenettes, Larrey, Dubois. Quant adx généraux, Bonaparte, ouXté Deialx

émvE FEANCE. têjvn xam

€lRIéber, ces deux guerriers de premier ordre, désigna Reynier, Dugua , Vaubots, Bon, Meoou, Baraguay-d'Uilliert, Iiàtonei, Harat, Beiliard, Dam-

noartitif qui l'avaient déjà secondé si bien en Italie. Le brave et savant Caffarelli'Dutalga , qui avait perdu une jambe sur le Rhin, commandait le fnH»

nie. Berthier était le chef de Tétat-major. Brueys commandait Tescadre ; Villeneuve , Blanquet- Duchayla, Decrès en étaient les contre - amiraux. Gantbeaume était le chef de rétat-nui jor de la marine. Ainsi, tout ce que la France comptait de plus illustre dans la guerre, les sciences, les arts, s'attachait a la fortune du jeune général. On ne savjit où Ton irait aborder, mais on était prêt à ie suivre au bout du monde.

Quand tout fut dispose pour rembarquement ( un mois avait sufi ) , Bonaparte prit la route de Toulon , où il arriva le 9 mai. L'entlwusinsme des soldats , eo le revovaot sur le théâtre de ■es premiers succès , fut immense. U y ajouta encore par une de ces proclamatiens qui rivalisent d'ehxiuence avec les harangues les plus belles de Tantiquité: on ne pouvait annoncer plus dignement la grande entreprise qa'il ^vait conçue, en la laissant toujours dans If tn\ stcre qui df ^ait rcnvelopper. L'escadre de Brueys se composait de treize vaisseaux de ligne, dont un , VOrient^ celui que monteraient l'amiral et le général en chef, de 120 canons, deiix de 80, et dix de 74. Il y avait en outre deux vaisseaux vëalticM de 64 , six frégates vénitiennes et huit françaises, soixantedouze corvettes , cutters, avisos , chaloupes canonnières, petits navires de toute espèce. Les transports réunis à Toulon , Gènes , Ajaccio , Cività-Vecchia , sVlcvaient à quatre c nts. Cinq cents voiles allaient donc tlutter à I9 fois sur la Méditerranée : jamais anne^ ment pareil n'avait sillonné les mers.

La flotte portait environ 40.000 hommes de tontes armes , 10,000 marins , de l'eau pour un ujois , des vivres pour deux. On mit à la voile le 19. Des vents furieux, qui avarièrerjt légèrement une frégate à la sortie du port, causèrent de tela dommages a l'amiral anglais Molson, qui croisait avec trois vsiis^ fÊmÊSi\ M obligé d'aller an i*-

doub dans les lies de Saint-Pierre. Il ne vit donc pas l'escadre sortir de Toulon. Elle cingla d'abord vers Gènes, ensuite vers Aj.i ( 10 , pour rallier tes convois réunis dans œs deux ports, puis s'avança dans la mer de Sicile pour rejoindre la division de Cività-Yeçchia.

Bonaparte, après Paroir rejointe, comptait se diriger vers Malte, et s'emparer de cette île importante, qui autrement ne manquerait pas d'échoir aux Anglais.

Les cinq cents voiles françaises arrivèrent en vue de l'île le 9 juin, vingt-deux jours après le de{)art de Toulon , et, le soir même, le îraiid maître de l'Ordre, qui avait d'abord fjil mine de vouloir se défendre, signa une capitulation qui abandonnait à la France la souveraineté de Malte et des îles en dépendant. Pour obtenir ainsi, sans combat, la poffiession du premier port de la Medi* terranée, il fallait Tascendant irrésistihle de Bonan.irte ; poursuivi par les Anglais, il fallait son audace pour perdre ainsi quelques jours. « mus som* R mes Ûen heureux, » disait Caffarelli- ' Dul'alga, en examinant de l'œil d'un connaisseur les "célèbres fortilications de La Valette , « qu'il y ait eu quelqu'un « dans la place pour en ouvrir les por- « tes. M

Après dix jours de relâche, Bonaparte, laissant Vaubois à Malte avec 3,000 hommes de garnison, remit à la voile pour cifîgler vers la côte d'itgvpte. L'essentiel, maintenant, était d'échapper aux Anglais. ^Nelson , radoubé aux ties Saint-Pierre , avait reçu un renfort de dix vaisseaux de ligne et de plusieurs frégates, et était revenu, le 1"' juin, devant Toulon; mais l'escadre Trançaise avait quitté port depuis douie jours. Il avait alors couru de Toulon à la rade du Tagliamon , et de la rade du Tagliamon à iSaples, où il était arrivé le 20 , au moment même oik Bonaparte quittait Malte. Apprenant que les Franc iis avaient paru vers cette île , JSelson s'était mis aussitôt à leur poursuite; un instant, Tescadre anglaise ne fut qu'a quelques lieues de l'immense convoi français : de part et d'autre on l'ignora. Toutefois , dans la supposition que Bonaparte s'etuit dirigé vers TRftypte, Nelson fit route ppur Alexandrie, et y djevanfa les fnst-

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