‹ France Dictionnaire encyclopédique (volume 2)Chapitre 28 sur 97 · ELOQUENCE L'UNIVERS. ELOQUENCE · texte numérisé non relu

ELOQUENCE L'UNIVERS. ELOQUENCE

roulent ses discours. Enfin, il abuse d'un effet oratoire souvent employé à cette époque , et qui consistait à rapprocher par des allusions frappantes les événements de la révolution, des souvenirs les plus saillants de l'Iiistoire grecque et romaine. Vergiuuud étale en ce genre trop d'érudition et trop d'esprit. A quoi bon rappeler, à propos des trahisons de Louis XVI, la trahison du roi Lysandre , dans un discours admirable, du reste, celui où , quelques jours avant le 10 nodt, il accusa le roi de perdre consfifutionneUement fa constitution et l'empire ? A quoi bon comparer ranimosité des partis les uns contre les autres, à la fureur de ces guerriers nés des dents du serpent, qui, a peine sortis de terre, s'entre-tuèrent sous les yeux de Cadnius? Ainsi, le goât a trop à reprendre dans les discours de Vergniaud ; cependant, l'éclat original de son talent mérite une place à part parmi les orateurs de l'Assemblée législative et de la Convention.

L'homme peut-être qui , au point de vue de la situation tout exceptionnelle que la révolution créait à l'orateur, se montra le plus éloquent, c'est-à-dire, exerça le plus d'action par la parole, ce fut Danton, qui, pour le peuple, fut ce (|ue Mirabeau avait été pour la bourgeoisie, un tribun auquel rien ne pou* vait r{'sister. Homme d'action avant tout , Danton n'a pas laissé de longs discours : en quelques phrases concises et impétueuses, il appelait le peuple à la derense de la patrie, il commandait l'insurrection , il [)oussait ( entre le trône Paris exalté par la crainte et par la colère. Les accents de sa voix étaient comme de grands coups de tonnerre qui annonçaient chaque crise nouvelle de la révolution. A cet liomme, il ne faut demander ni correction ni élégance : le langage est souvent chez lut grossier, heurté , brutal ; les images que lui sug-

gère son imagination gigantesuue et rûlante sont souvent dànesiiraes et bizarres (*). Toutefois, n'éte»-vous pas

(*) Le passage suivant de sa réponse au

girondin Lasonrce, qui l'avait acriise de romplicilû avec Duinouriez,peut être cite comme un exemple de ce qu'il a dit de plus fort en

ce t;oiire :

« Je me suis rcUvnché dans la ciUtdeUe de

frappés d'une impression profonde et voisine de celle que produit l'accent du génie, lorsque vous l'entendez crier à la Convention , dont il veut âire cesser les divisions funestes : n Une nation en «révolution est comme l'airain qui « hout et se régénère dans le creuset. « La statue de la liberté n*est pas fon-> «due, le métal bouillonne; si vous « n'en surveillez le fourneau , vous en « serez tous brûlés... Je demande que « la Convention déclare au peuple fran- « çais , à l'Europe, 5 l'univers, qu'elle « est un corps révolutionnaire ; » lorsque, annonçant, le 2 septembre , à l'Assemblée lég*islative les mesures prises pour repousser tes armées étrangères et pour frapper les royalistes à l'intérieur , il dit : « Le canon que vous allez . «entendre n'est point le canon d*a- « larme , c'est le pas de charge sur les « ennemis de la patrie. Pour les vaincre, «pour les atterrer, que faut-il? De « l'audace, encore de Taudace , toujours «de l'audace ;v lorsqu'au commence*, ment de 93 il jette à des hommes intimidés cette grande et profonde pensée : ft Une nation en révolution est « plus près de conquérir ses voisins que « d'en être conquise ! - lorsque, répondant à ceux qui accusaient de cruauté les moyens violents ^u'il avait |)ris pour veiller au salut publie , il s*écrie : « J'ai « regardé mon crime en face , et je n'en «ai pâli ni devant le siècle, ni devant « la postérité. Il fallait un exemple ter- « rlble, un de ces grands coups d*État « à l'usage des peuples en danger de « périr. Cette nécessité était dans la ^ pensée générale. Nous avons tous «enflamme la colère du peuple; nous « l'avons laissé exterminer ses ennemis, «en disant : Périsse notre mémoire, « pourvu que la république soit sauvée !» enfin , dans cette réplique célèbre à ceux qui lui conseillaient de se soustraire par la fuite au décret d'arrestation porté contre lui : « Est-ce qu'on « emporte la patrie à la semelle de ses « souliers? » ITy a-t-il pas une espèce de grandeur sauvage et pittoresque, un sublime brutal et puissant ? Chez Daa-

« la miioii, fen snrlini avee le canon de la

« vérité, ot je pulvcri$(>rat les sottérals quioBt voulu m'altaquer. »

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FRANCE

BLO(^t£NCB

ton comme chei Mirabeau , la parole

s'aidait beaucoup du regard et du geste; sa tête , énergiquement laide, sa stature (le géant , s'accordaient luerveilleusementavec le caractère de son éloquence; et quand il se levait nu milieu des flots tumultueux de l'insurrection, ou des urageux débats de TAssemblée, on croyait voir parattre le génie de la ré* volution lui-même, et la tempête obéissait à sa voix.

Le passage suivant , que nous empruntons à l'un des contemporains de cet orateur, achèvera de donner une idée de son talent :

Cl Jamais Danton n'a écrit et n'a imprimé un discours ; il disait : H fCéerU point G*est ce qui est arrivé dans di* vers siècles à quelques hommes extraordinaires qui, en passant sur la terre, ont laissé des paroles et des disciples ; ils ont senti sans doute ce que devait être un style pour être digne d'eux , et que ce style, ils ne Tavaieut point.

« Les grwids modèles de réioquenoe andenne lui étaient presque aussi inconnus que les vues de la philosophie moderne ; mais ces mots de l'antiquité échappés du sein des grandes passions ei des grands caractères, ces mots qui , de siècle en siècle , retentissent à toutes les oreilles, s'étaient profondément gravés dans sa mémoire; et leurs formes, sans qu'il y songeât . étaient devenues les formes des saillies de son caractère et de ses passions.

« Son imagination , et l'espèce d'éloquence qu'elle lui donnait, singulière* ment appropriée à sa figure, à sa voix et à sa stature , était celle d'un démagogue (*).»

Le talent de Robespierre était d'un genre tout opposé à celui de Danton.

Celui-ci , nous l'avons vu , devait la plus

f;rande partie de ses succès oratoires à a force et à l'étendue de sa voix, à son geste, et surtout à son caractère ardent et emporté qui se reflétait dans ses discours. Au contraire , tout le talent de Robespierre était le |)roduit de Tétude , et l'austérité de ses principes et de ses mœurs se reflétait dans la nature de son

(*)if cmolreide Gant, cttésdans le U XVni dé I Butoir» parlementaire de laMéifolutioiip p. 449*

éloquence. Sans doute , il ne fut pas

lus qu'aucun autre de ses collègues à

Convention, un orateur de premier ordre ; il fiuit bien avouer que , comme tous ceux qui brillaient alofs è ta tribune, il tombait souvent dans une exagération déclamatoire de pensées et d'expressions ; qu'il eut en outre un défaut particulier , celui d'une diffusion qui^dégénérait parfois en une exubérance monotone. Cependant tout juge impartial reconnaîtra qu'il eut plus d'une fois, à la fin de sa carrière surtout , de beaux moments oratoires, et que plusieurs de ses discours s'élèvent jusqu'à l'éloquence

{)ar la virilité austère de la pensée, par a précision simple et vigoureuse des termes, et par l'élévation grave et passionnée du sentiment. Nourri de la lecture de Kousseau , souvent il affaiblit et délaye son écrivain favori en Timit9nt;niaisqueIquefois aussi, dans d'heureux moments , il égale la forte concision et la correcte harmonie de l'auteur du Contrat social. Dans le discours qu'il prononça le 7 prairial , aprèi la tentative d'assassinat commise sur sa personne ; dans celui où il demanda l'établissement du culte de l'Être suprême ; dans l'apologie qu'il présenta de son système et de sa conduite, au milieu de' la Convention, le 8 thermidor, il y a autre chose que des invectives contre les tyrans , que des lieux communs philosophiques; il y a , nous le répétons, une élévation réelle d'idées et de sentiments,

i ointe à une pureté sévère et à une rare labiteté d'expressions.

Les morceaux les plus importants de ces discours ont déjà été cités dans une au tre partie de ce t ouvrage {*) ; nous donnerons ici, comme écnantillon de ce qu'on peut réellement appeler l'éloquence de Robespierre , d'autres citations que nous prenons dans toutes les époques de sa carrière législative. Citons d'abord un fragment du discours qu'il prononça à l'Assemblée constituante, sur le décret du marc d'argent:

« Mais, dites-vous, le peuple, des ^ens « oui n'ont rien à perdre , pourraient « donc , comme nous , exercer tous les R droits de citoyeus !

(*) Voyez le loaelIdeiAarirAus, p.3o4y 3o5, 3a7 et auiv.

lEIMOAUCK Vm

« Ces gens dont vous parlez sont ap- « paremment des hommes aai vivent,

« qui subsistent au sein de la société , « sans aucun moyen de vivre et de sub- « sister ; car s'ils sont pourvus de ces « moyenS'Ià , ils ont , ce me semble , « quelque chose à perdre ou à conserver. « Les grossiers habits qui me couvrent, « riiunible réduit où j'achète le droit de « me retirer et de vivre en paix ; le mo* « dique salaire avec leqtiel je nourris « ma femme, mes enfints ; tout cela , «je Tavoue, ce ne sont point des ter- « res, des châteaux, des équipages ; tout « cela s'appelle rien, peut-être, pour le « luxe et pour l'opulence; mais c'est . p quelque chose pour l'humanité, c'est « une propriété sacrée , aussi sacrée « sans doute que les brillants domaines « de la richesse.

« Que dis-je ? ma liberté , ma vie, le « droit d'obtenir sûreté et vengeance « pour moi et pour ceux qui me sont « chers, le droit de repousser l'oppres- « sion , celui d'exercer librement toutes « les facultés de mon esprit et de mon « coeur ; tous ces biens ne sont-ils pas « confiés comme les vôtres à la garde des « lois ? Et vous dites que je n'ai point « d'intérêt à ces lois , et vous voulez me m dépouiller de la part que je dois avoir « comme vous dans l'administration de « la chose publique . et cela par la seule « raison que vous êtes plus riches que « moi ! An 1 si la balance cessait d*étre « égale, n*e8t-oe pas en feveur des ci- « toyens les moins aisés qu'elle devrait « pencher ? Les lois , l'autorité pubti- « que , ne sont-elles pas établies pour « protéger la faiblesse contft llnjustice « et l'oppression ?

'< Mais le peuple 1... mais la corrup- « tion I...

«Ah! œssék, cessez de profaner le « nom du peuple, en le liant à l'idée de « corruption. Ooyez-vous de bonne foi « qu'une vie dure et laborieuse enfante « plus de vices que la noblesse, le luxe « et l'ambition , et avez-vous moins de « contiance dans la probité de nos arti- « sans et de nos laboureurs que dans « eelle des traitants, 'des courtisans, de « ceux que vous appeliez ^^ands sei- « gneurs ? Je veux venger une fois ceux « que vous nommez le pe^ple de ces « calomnies saeriléges. »

VERS. BLOQUBirCB

Le cdté droit de la Constituante voulait que les membres de cette assemblée

pussent faire partie de la première législature. La gauche comoattait cette prétention , qui trouvait dans l'intérêt personnel des membres de l'Assemblée un si puissant auxiliaire. Robespierre prononça, le IG in.u 1791 , un discours qui enle\'a ia délibération , et ût triompher Popinion de la gauche. Voici un fragment de ce discours :

t II est un moment oîi la lassitude « affaiblit nécessairement les ressorts « de l'âme et de la pensée ; et lorsque ce « moment est arrivé, il y aurait au moins " (le l'imprudence pour tout le monde à « se charger encore pour deux ans du « fardeau des destinées d'une nation.

« Athlètes victorieux , mais fatigués , ■ laissons la carrière à des s?iccesseurs « frais et vigoureux , qui s'empresse- « ront de marcher sur nos traces, sous « les yeux de la nation attentive, et que « nos regards seuls enipèciieront de « trahir leur gloire et la patrie. Pour « nous, hors de l'Assemblée législative, « nous servirons mieux notre pays qu'en « restant dans son sein. "Répandus sur « toutes les parties de cet empire, nous « éclairerons ceux de nos concitoyens « qui ont besoin de lumières ; nous « propagerons partout l'esprit public, « l'amour de la paix , de l'ordre , des « lois et de la liberté. Voila , dans ce « moment , la manière la plus digne « de nous , et la plus utile à nos concl- « toyens , de signaler notre zèle pour R leurs intérêts. Rien n'élèvB les âmes « des peuples, rien ne forme les mceurt • pubiiquHBS , comme les vertus des lé- « gislateurs : donnez à vos concitoyens « ce ^rand exemple d'amour uour Té- « galité, d'attachement exclusif au bon- « heur de la ^trie ; donnex-le à vos « successeurs, à tous ceux qui sont des- « tinés à inlluer sur le sort des nations. « Que les Français comparent le com- « mencement de notre carrière avec la « manière dont vous l'aurez terminée, « et qu'ils doutent quelle est celle de « ces deux époques ou vous vous serez « montrés plus purs, plus grands, plus « dignes de leur confiance (*). »

Voici en c|uels termes le Journal de Pom, qui jouûsiut alors d'une grande eitiaM

QUKNCE

FRAjSCE,

ELOQUENCE

Le discours auquel nous empruntons « tionale, ou plutôt l'Assemblée natio-

le fragment suivant, lut l'un des der- « nale ne peut s'en occuper que pour

niersi que Robesj^ierre prouon^ daiis « la proscrire avec dédain. »

r Assemblée constituante ; il «ut le même Mais ce fut à la Convention que Ro-

succès que le précédent : « Les comités bespirrre se montra le plus souvent élo*

« vous proposent d'élever les parents quent. Son talent s'y perfectionna dans

« du roi au-dessus des autres citoyens, les luttes de la tribune, et acquit, par

« en leur dtant l*exercice des droits de Tbabitude de rimprovisatioo , un nou-

« citoyens. .. . Messieurs , dès qu'un veau cachet d'originalité. Nous nedon-

« homme est retranché de la clnsse des nerons, pour tonte cette période, à la-

« citoyens actifs, parce qu'il fait partie quelle ont été empruntées la plupart

« d'une caste distinguée , alors il y a des citations de nos Anhalss, queoeux

« dansTÉtat des hommes au-dessus des fragments. Le premier est extrait du

« citoyens , alors le titre de citoyen est discours qu'il prononça, le 5 novembre

« avili , et il n çst plus vrai que la plus 1792 , en réponse aux girondins , qui >

« précieuse de toutes les qualit^ soit après avoir, sous la Législative , laissé

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