‹ France Dictionnaire encyclopédique (volume 2)Chapitre 93 sur 97 · FÉLONIE · texte numérisé non relu

FÉLONIE

an/^iens et modernes y 1660, iti-S".

Son fils aiaé, Jean- François ir eli- BiBNt fht conseiller da roi , secrétaire (le rAcadémie d'architecture , trésorier de l'Acadéinie des inscriptions, et publia ijuelqucs travaux peu remarquables, parmi lesquels on doit cependant citer celui qui a |)Our titre : Recueil historique (le la vie et des ouvrages des plus ci'U'bres architectes, Paris, I6S7, in-4°.

Le membre le plus connu de cette famille fut dom Michel Fblibien , secorni nis d'André, savant criti(jiie et historien, bénédictin delà congrégation de Saint-iVlaur, né à Chartres, en 16G6, mort en 1719. Il est auteur d'une HU" toire de l'abbaye de Saint-Denis, Paris, 1706, in-fol. ; (fone / le d' Anne-Louise de Jirigueul,JîUe du maréchal d' /lumières, abbeise de Mouchy, Pans,1 71 1 , in-S", et d'un écrit intitulé : Projet de r histoire de la ville de Paris , 1713, in-4°. La mort Tempécha de terminer cet ouvrage , dont Tavaieut chargé Ice échevins de la capitale , et qui Ait eontinuéet publié par dom Lobineau, sous le titre û' Histoire de Paris, Paris, 17^, 5 vol. in-fol.

FÉLIX (de Valois [Saint-]), né en 1 127, fonda l'ordre de la Kédeniption des captifs, conjointement avec Saint-Jean de Matha. il appartenait, dit-on , a l'illustre ftintlle des Valois , et avait renoncé au monde pour se vouer à la vie religieuse. Après avoir formé un établissement à Paris, a i endroit où s'élevait une chapelle dédiée à saint Mathurin , ce qui fit donner à ses religieux le nom de MathurinSy il se retira dans la solitude de Cerfroi ^ et y mourut en

Fellbtin , petite ville de l'ancienne Marche, aujourd'hui chef-lieu de canton du département de la Oeuse, arrondissèment d'Aubusson.

Felletin est bâtie dans une situation agr(^able , sur le penchant d'un coteau au pied duquel coule la Creuse. Son origine est très-ancienne. La table de Peutinger et ritioéraire d*Antonin la désignent sous le nom Àristodunum . La f 'enus Félix y était jadis adorée dans un édifice curieux, qui fut ensuite consacré au culte catholique , en qualité d'éj^lise paroissiale , converti plus tard en caserne, puis incendié, et enfin dé-

moli de toivl en comble dans ces derniers temps. C'était un bâtiment composé de hefs égales , séparées par des piliers très-tnassifs qui supportaient la voiite. T e clocher s'élevait à côté de l'église; en avant de la porte, une tourelle paraissait avoir servi de fanal.

Sur le sommet de la monta^^ne qui domine la ville , étoit autrefois un rhiU teau, résidence d'Orani^.trde , comtesse delà Marche, qui aftranchit les bourgeois de Felletin de plusieurs charges, notamment du droit levé sur les femmes accouchées, impôt, odieux, dont la perception avait donné heu à des violences de la part des officiers des seigneurs de Felletin. La comtesse en fit la remise à toutes les femmes, sous la condition de porter à l'église, en relevant de couches, une offrande de la lampe.

En 1138, la ville ftit presque entièrement consumée par un incendie. Le raéme désastre la ruina de nouveau en 1846. Toutefois, elle se releva promptement par son active industrie, et elle avait déjà, dès le quatorzième siècle, des manufactures de draps assez importantes. C'est In patrie du poète lyrique Quinault. Sa population actueliie 8*élève à 3,300 habitants.

Felome. L'ancien droit féodal désignait par ce mot , pris dans son sens propre et le plus ordinaire, le crime du vassal (jui commettait , envers son seigneur, quelque forfait ou déloyauté notable. Il y avait félonie, suivant les feudistes, quand le vassal attentait à la vie du seigneur , de sa femme ou de ses enfants; quand il l'injuriait îjravement; yuand il lui donnait un démenti ; quand Il déshonorait sa femme ou sa fille;

auand il refusait d'accomplir les conitions attachées à Tinféodation de son fief.

La peine, dans tous ces cas , était la

confiscation du fief, et le vassal pouvait en outre être condamné à d'autres peines : à la mort , à l'amende , etc. Le coupable, s'il était chevalier, était dégradé ; on lui coupait la nappe devant lui ; on abattait les toitures de ses châteaux , etc..

Il pouvait aussi y avoir félonie du seigneur envers le vassal, quand le pre* mier commettait envers lo second une injure grave. Il perdait alors sa tenure

PBMMKS

fiodalè, qui passait avec toiis les droite

et profits y attachés, au seigneur suzerain. Plusieurs coutumes établissaient que cette es}>èce de félonie devait être punie plus sévèrement que celle que pouvait commettre le vassal.

Enfin , un chevalier pouvait encore être accusé de félonie envers le royaume, la patrie, soit lorsqu'il livrait aux ennemis les forces dont le commandement lui avait été confié , soit lorsqu'il ne défendait pas suffisamment une place dont on lui avait remis le commandement, etc.

Ce fut un acte de double félonie qui servit de urétexte à Philippe- Auguste pour réunir le duché de Normandie au domaine royal, après l'assassinat d'Artus , comte de Bretagne , par Jenn snns Terre, qui refusa ensuite de comparaître devant les pairs assemblés à Paris.

L'accusation de félonie était un expédient commode pour confisquer les terres d'un seigneur puissant , et les rois de France ne se flrent faute d'y recourir.

. Felouqi'e , petit bâtiment de l'espèce des galères, fort en usat;e autrefois dans la Méditerranée. Dans l'origine, les fiplouqués n'avaient que de six à dix paires de rames. Mais au dix-huitième siècle, on en fit qui avaient Jusqu'à douze rames par bande, deux mâts, deux voiles latines, deux petits canons sur l'avant, et trente-deux pierriers. Il y en avait pour le commerce et pour la guerre. L'étymologie de ce nom paraît être ie . fulotiga des Turcs.

Femmes (état et influence des). On a dit avec raison que l'histoire des femmes est l'histoire des mœurs. C'est une vérité dont il est facile de se convaincre en suivant, depuis les premiers temps jusqu'à nos jours, les annales de notre pays. Toujours , en effet , on y voit les femmes exercer sur les mœurs nationales, aussi bien que sur l'état politique, une influence qui fut un des plus puissants moteurs de la civilisation.

Les Gauloises, dans les guerres comme dans les excursions, accompagnaient leurs époux , et les druides avaient deviné eu elles de précieuses auxiliaires. (Voyez Dbuidbssbs.) Elles étaient fortes et vigoureuses. En temps de paix, elles présidaient noihseulement

à toutes les occupations du ménage , mais encore elles cultivaient les terres. Les auteurs de l'antiquité vantent d'un commun accord la beauté de leurs traits et la blancheur de leur teint; leur chastrtf étnit passée en proverbe (voyez Camma etCHiuMARA). Malgré tant de vertus et d'avantages, elles n^xercaient pas eir général une grande influence sur leurs époux : César nous apprend qu'a l'époque où il vint dans la Gaule Transalpine, les maris avaient sur elles droit de vie et de mort. Les hommes riches et puissants ne se renfermaient pas dans les limites d'un mariage régulier; ils avaient autant de femmes qu'ils pouvaient en nourrir ; aussi voyait-on se manifester tous les genres de désordres attachés à la polygamie : des rivalités , des jalousies , des crimes , et des abus horrible» de pouvoir. On avait si bien senti la nécessité de venir au secours du possesseur de tant de femmes, qu'au moindre soupçon de meurtre, d'empoisonnement tenté contre loi, ou même dans le cas oii il venait à mourir subitement , toutes ses femmes étaient, sur la poursuite d'un parent , livrées à la torture et aux flammes. Mais il parait qu'éclairés plus tard par la civilisation romaine, les Gaulois rendirent à leurs compagnes la place d'honneur qu'elles méritaient. Il y eut dès lors communauté de biens entre époux ; de part et d'autre on faisait le même apport en mariage, le tout restait au survivant.

Jusqu'au jour de la puberté, les enfants étaient confiés à la tutelle de leurs mères ; il fallait qu'ils tussent inscrits sur la liste des guerriers , pour que leurs pèies parussent s'en occuper.

Il y avait, toutefois, de certaines contrées" de la Gaule où, de tout temps, les femmes avaient joui de privilèges fort étendus. Ainsi , chez les tribus de race ibérienne, chez les Aquitains, les Ligures , la communauté de peines et de travaux, le dévouement à la famille, leur valaient d'être véritablement considérées par leurs maris comme des égales, des compagnes. Quand un père voulait marier sa fille, il donnait un repas auquel il invitait un grand nombre de personnes , et même des étrangers. Après le repas, on faisait venir la fille, et elle choisissait pour époux celui des convl-

FRANCE

FEMMES

FEMMES

ves à qui elle présentait une coupe remplie d'eau ou de vin. Ce fut même un choix pareil , l'ait au niiiieu d'une icte de famille, fui fixe les Phocéens sur les horà» de la Méditerranée, en unissant une jeune vierge ibérieMe au chef des étrangers*

Koii-seiilenAeiit PégaKlé dans la famille régnait, chez ces peuplades , entre les (]e\\\ sexes, mais encore les ifemines obtenaient quelquefois, dans les conseils publics , une autorité supélieDM à celte des hommes. On leur reconna!s.<;ait le droit d'intervention et d'arbitrage dans les discordes civiles , dans les discussions entre les confédérés. « Deot partis, dit Fiutarque, exci* tés par de longues discordes, avant le passage des Gaulois en Italie, avaient pris les armes. Déjà ils se mesuraient des yeux sur le chamip^de bataiUe, lora>

fue nurs femmes se jetèrent^ si» milieu, es armée?. \\n-t^ avoir pris connaissance du sujet de leurs querelles, elles terminèrent le différend ave« tant d'équité, que la paix fut bientôt rétablie dans les villes et dans les familles. Les Gaulois, depuis ce temps-la, conservèrent kl coutume d'admettre leurs femmes dans leurs conseils, lors^*SI s'agissait de guerre ou de paix , et de terminer, par leur entremise, les différends qui leur survenaient avec leurs alliés. » hn Volkes éisbiis sur le ten> toire ligurien adoptèrent cette coutume.

C'est pour cela que le traité qu'ils firent avec Annibal portait due si les Gaulois se plaignaient des Carthaginois, la décision serait dévolue aa commandant des Girthaginois ; mais que si les Cartliacinois accusaient les Gaulois, on s'en tiundrait au jugement sans appel des femmes gaulcâses.

Dans l'ancien usage germanique, la femme était considérée comme la propriété du mari ; or, il y a dans la loi sa- Ifqiie un titre fort cai<ieiix {*) , intitulé Me^t/ms, qui constate qu'il restait encore dans la tribii franqne des traces de ceinte coutume. Quand un homme voulait épouser une veuve, il était tenu de racheter trois sous et un denier de l'héritier du déftint au pouvoir duquel elle avait passé, comme partie de Fbcritage.

(*) Tk. MVn.

Cette cérémonie, quoique purement fictive, mérite d'être notée comme un reste frappant de la servitude des femmes fraiM|ues au cinquième sièele. Les dispositions du système pénal des Francs sont d'ailleurs loin de prouver qu'ils fussent disposés à traiter leurs compagnes avec Tespeçt, et à leur rendm une espèce de culte. Elles témoignent plutôt (lu besoin qu'avait le sexe le plus faible d être protège contre la pétulance du plus fort. Le rapt et la violence figurent , dana is loi salique , oomme des délits fort communs, mais entraînant de fortes compensations. 11 en eoUtait :^0U sous d or pour avoir enlevé une fenHne à son mari , autsnt ^ur avoir arrêté en chemin et violé une fiancée que Ton conduisait à son époux. C'était

Kécisément ce qu'il en eût coilté pour ivoir tuée eHc et son ioneé. Quant aux offenses moindres qu'une femme pouvait avoir à redouter, le tarif en est asseii; Singulier. Ea voici un ochantii» lon :

Pour une main ou un doigt semés,

XV sous d'or.

Pour un bras (au-dessous du coude), XXX sous d'or.

Pour un bras (au-dessus du ooude) ,

XXXV sous d'or.

Pour le sein , XLV sous d'or.

La loi salique ne semblait estimer la fmme franque qu*i raison de son plus ou moins draptttude à devenir mare, des chances plus ou moins prochaines qu'eUe avait de donner de nouveaux membres à la tribu. Les compositions pécuniaires fK)ur le meurtre des femmes variaient de 200 sous d'or à 700.

Cette dernière somme , le maximum de toutes sans exception , était due par ^assassin d'une fenrnie enceinte. Cm qui l'avait été déjà , et se trouvait en position de le redevenir, était compensée par 000 sous d'or. Pour la petite tille non nuMIe, et la fenraM ayant jM»së Yi^e de concevoir , la compootiM était la même : 200 sous d'or.

La subordination du sexe faible était complète cbes les Francs. Les lois r«»daient les maris maîtres de la vie de leurs compagnes , quand elles s'écartaient de leur devoir. Un Franc ayant tué sa temme par emportement, oti dans la vae d'en epMser «ne aulr*> n'tii*

courait point de plus grand cliâtiment que celui d être privé pendant queloue fnnps àu droit de iwrter ses armes. Da

leur roté. Irs feinines rrgiirfi.iient îciir^ époux roinniP dfS inailres .shsolus, l in; é|M)U&e, dans les l-unnules de Alarcul-

phe , «dressant la parole à son mari , se

sert de termes aussi soumis que pourrait faire une esclave : « Mon seigneur et mon époux , moi , votre liumble servante. » jL*usage de prendre les fei»mes sans dot contribuait àrette dépen* (f.inre. C'était, en effet, moif>s le père de la (iaucée qu« le futur qui consliluait la dot.

Cependant les filles avaient le ménM

droit que les Uls à la propriété allodiale ; rhérilaiie de la terre scUique (voyez ce mot) était seul réservé aux hoinmes; et Ton ne put se servir plut tard d'mi nrticle du code de'S Krnnrs , pour retiler l;i succession à la courouite dans la ii{;ne masculine exclusivement, rside d'une iMiese interpréta*

tlon.

Lorsque rfi^ilise songea a transformer ces Francs, peuple tout plein encore de son énergie sauvafee , eHe coin* prit que les femmes devaient être les missionnniçes les plus ardentes. 1rs auxiliaires les plus utiles d une relij^ion à qui elles allaieHkt devoir une nouvelle vie. Ce fut probaMement par le conseH (le révoque Kemy que Clovis épousa la seule femme c atholique qu'il y eût alors dans les familles des rois germains. K'n effet, « répouse fidèle, hée à un mari « infidèle, ne prit point de repos qu'il « ne conndt la vérité »(*); elle adoucit Sun cœur et travailla à sa conversion.

Ce fut le Dieu de Ctotilde que le barbare invoqua dans le combat. Ainsi ce ftit une fefiime qui prépara l'immense événenient qui fonda la grandeur des Francs et de la Gaule.

11 fallut néanmoins encore de longues années pour que la civilisation naissante, le christianisme, améliorât la condition dbs ^mes, et leur donnât une part d*inOuence dans la famille; pour qu^un poète piit dire : «« Il faut tenir compte <i à toutes les femmes de ce que la Mere « de Dieu a été femme. »

« Il y eiits»dit Gfégotre deiseurs(**) ,

(*^ Aimoin . liv. viv.

(•^ Biit. Franc.^ liv. viii , ch. M.

dans le concile de IVÏâron (,^85), un évéque qui disait que La femme ne pouvait &re appelée Aenutte; mais il se rendit aux raisons des mitres prélats. Le livre sacre de rAiicien Te^tal>1eut, lui direiitiis , enseigne que lorsque Dieu créa k*homme, il tes cria mâiBeifemelie, al /ri/r (Innna le nom cT -fflam, c*est4dirc, homme de terre; et, .sous ce nom, il entendait l'houmie et la femme. De même, JésuMUirisl est appelé FHa de lHomme, pour indiquer qu'il est né d'une vierpe. Ces témoi<;nagps, et [)Iusieurs autres ericore, le convainquirent et lui fernuèrent ta bouehe. •

Le scandale et le cynisme de la plupart des mariages des fils de Clovis et de Clotaire sont connus. La facilite avec laquelle ils prenaient , répudiaient ou gardaient leurs fiemmes , sans égard ao nombre, au rang ou a la parenté, prouve de reste qu'ils ne cherchaient vu elles que de serviles instruments de nlai.sirs. Brunehaut , devemie Tépouse m Sigebert, fut la première femme qui prit sur un roi franc un ascendant marqué.

Elle intervint sur la scène politique comme une puissance d'un ordre nou* veau. Frédégonde, bientôt après, se fit reine rîussi , et le moment vint où l'on vit pour la première fois deux femmes jouer le rôle prinoîpa) dans des boule* Versements jusan'alors inouïs.

Pendant ces longues années de barbarie et de désordre, les femmes fondèrent une foule d'abbayes où la verte et le malheur trouvaient un reffftge, les sciences et les lettres même un asile.

Le monastère de Sainte-Croix de Poitiers , fonde par sainte Radegonde , épouse de Clotaire I*' , ftit un de ceux qui conservèrent le dépôt précieux des études. Sainte Rathilde, cette jeune esclave devenue l'épouse de Clovis II , et qui IN voir, en eonseorant ses richesses et sa puissance au rachat d'innombrables esclaves, qu'elle n'avait pas oublié les misères de son ancienne condition, sainte Batbilde fonde le ooovent d« Cbfclles, et v termina ses jours. Sainte Odile, lille d^Athic, duc d'Alsace, et l'nn des leudes les plus distingués de la cour dea mis francs , fonda , au septième siè» de, l'abbaye de Hobenbourg, et ses disciples se distinguèrent particulièrement par leur go(H pour les lettres et les

FEMSIES L'UISIVERS.

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sciences, qu'elles cultivèrent avec succès. Les noms des abbesses de Hohenbourg étaient en effet destinés à jouir du respect et de radmirution de l'Europe : Réiinde et Gerlinde, deux d'entre elles , écrivirent de nombreuses poésies ; une autre, llerrade, composa en latin le Jardin des DéHees^ espèce d'encyclopédie littéraire et scientifique.

'a Soissons , la pieuse Leutrude, femme d'Ébroin, le célèbre maire du palais, érigea lecouventde Notre-Dame; où plusieurs princesses portèrent la crosse abbatiale. Sainte Irniine, fille de Dagobert, fut fondatrice et première abbesse de celui d'Oéren. Le monastère de Metz dut son érection à Glonvesinde, femme de Wintrion, duc de Champa-

Sne; celui de Farmoutiers, en JNormanie, à rniustre Pare, sœur de saint Faron, évéquedeMeaux; celui d'Andenne, à Begge, petite-fîile de saint Pépin, etc.

« Les femuies du moyen âge, dit M. Micheret, dans un beau mémoire lu à rAcadémie des sciences morales et politiques , ne furent pas indignes du respect enthousiaste , de Tespèce de culte dont les entoura Tépoque chevaleresqne. Dans les siècles peu conniis qui précédèrent , dans la silencieuse obscurité des âges barbares et monastiques» elles s'étaient élevées peu à peu à cette haute perfection morale qui tout à coup éblouit le monde.

« Les premières paroles que le christianisme adressa à la femme étaient loin de faire prévoir une telle élé?ation. Il s'agissait d'abord de la rappeler à ellemême, et de lui faire abjurer la fausse liberté de sa vie païenne ; TAnotre dit dans l'une de ses epttres : « Si la femme a reçu de lonfjs cheveux, c'est afin qu'elle puisses'en voiler. Ce n'est pas à l'homme a porter le voile; l'homme est la gloire de Dieu , la femme est la gloire de l'homme. — Qu'elle apprenne donc en silence, avec toute soumission. Je ne veux pas qu'elle enseigne ni qu'elle domine sur l'homme , mais qu'elle reste tUmeletae. »

a Cette parole révère s'adresse surtout à l'épouse , à la compagne de l'homme. L'épouse ne fut pas le premier objet des prédilections du christianisme. Tout en sanctifiant le mariage, il apprit à le dédaigner. Les vierges des monas-

tères furent ses disciples chéries; il les orna à plaisir de toutes les grâces morales, il ne crut pas pouvoir parer trop dignement ces fiancées de Dieu. Dans les monastères, elles se réservaient tout entières pour Dieu , pour la science de Dieu ; elles passaient les docteurs dans cette carrière, ou les devançaient ; elles étaient aussi savantes, et souvent plus subtiles dans l'interprétation. Au monastère de Chelles, près Paris, leshom* mes et les femmes écoutaient avec un égal respect les leçons de sainte Bertilla ; les rois de la Grande-Bretagne lui demandaient uueluues-uns de ses disciples pour fonder des écoles et des monastères. Elle leur envoyait les maîtres et les livres.

« L'époque enthousiaste de la première croisade ne se contenta pas d'égaler la femme à Thomme , elle Téleva plus haut encore. Une célèbre abbaye, fondée vers l'an 1100 , réunit dans les bois de Fontevrault (vovez.ce mot) deux communautés, l'une d hommes, l'autre de femmes, et les hommes même furent soumis à l'abbesse (*). L'abbesse avait le double glaive, temporel et spirituel.

« L'époque de la fondation de ce monastère est cf'lle où la femme commença à iTgner dans les châteaux , dans les cours d amour ( voyez ce mot); c'est son avènement. L'homme semble vouloir ahdi(|uer; ît se trouve heureux d'ebéir , de déposer entre des mains aimées l'inuuiète volonté humaine , déjà lasse au douzième siècle.... »

En étudiant les annales de cette époque, on y rencontre plus d'une institution qui tendait pour ainsi dire à rendre au sexe féminin une sorte deprééminen* ce. Ainsi, pour nous en tenir aux choses religieuses, fious citerons le/oyewj: avènement de révéquede Troyes.ht prélat allait , la veille de son intronisation , à l'abbaye de Notre-Dame des Nonnains, riche et puissant monastère situé hors de la ville. Revêtu seulement d'un camail, il se présentait avec son cortège à la limite du domaine de l'abbesse, qui venait au-devant de lui , le prenait par la main et le conduisait au chapitre de

(*) L'ahbeiae de MonlirilHert en Normandie avait de même dans sa juridiction qaiose paroisses et les capucins d'Harfieur.

FEMMES

Mm ooDTent , tandis qu'un de ses sergents conduisait aux écuries la monture de révêque. Celui-ci , agenouillé , récitait une prière que lui indiquait Tab- ^ besse; puis , ayant dépouillé son camail, il recevait de ses mains une chape magnifique. Elle lui remettait ensuite la crosse et ceignait sa téte de la mitre épiscopale. Enfin, le prélat passait la nuit dans le monastère , et le lit qui Tavait reçu appartenait à i'abbesse , « tout garni (*). » •

Pour exuliauer Torij^îne de ce oorlenz cérémonial , la tradition répétait qu'avant la conversion des Gaules, il y avait sur l'emplacement du monastère,

2ui passait pour le pins ancien de la rhampagne, un collège de vestales présidé par une puissante dame, et que, la lueur du christianisme étant venue à briller dans ces contrées, ces femmes païennes furent, à Tinstardes Clotilde et de tant d'autres saintes, les premières à suivre et à faire aimer la parole de paix. Ainsi , le prêtre de la religion triomphante venait rendre à la prétresse docile un hommage reconnaissant, honorer par une conunemoration éclatante la glorieuse initiative prise par des femmes.

L'avènement de la raoecarlovingienne n'apporta aucun changement à la condition du sexe le plus Csible. La brutalité des mœurs était toujours extrême; mais on voit, à partir du onzième siècle, la femme intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. La rcÀne Constance maîtrisa son faible époux Robert; Bertrade de Montfort gouverna à la fois son premier mari , Foulques d'Anjou , et le second , Philippe V.

Le premier, après son exclusion, se . . trouva trop heureux de -s'asseoir sur Tescabeau où cette princesse posait ses pieds. Louis VII data ses actes du couronnement de son épouse Adèle. Eniln, les femmes obtinrent à cette époque une prérogative que Constantin leur avait autrefois refusée ; celle de siéger comme juges aussi bien que leurs maris. £rmengarde de Narbonne succédant à

(*) L*évéqim de MontbriMni relevait de néme de l'nhhesse de Saint- Jean à Lyon. Il prélail seraient entre ses mains, dînait an oouvent, et après le festin devait ouvrir le bel en damant avec rkbbem.

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son frère , demanda et obtint de Louis le Jeune l'autorisation de rendre la justice. La réponse du roi nous paraît digne d'être rapportée; elle est de 1163 ou 1164:

« Lotiis , par la grâce de Dieu , à la « très-chère illustre dame, Ermengarde « de Narbonne, salut. Vous nous apprt^ « nez qu'on décide chez vous les procès a conformément aux lois des empereurs « qui défendent aux femmes de rendre «la justice. La coutume de notre « royaume est plus indulgente; elle per- « met aux femmes de succéder au dé- « faut des mâles, et d'administrer elles* « mêmes leurs biens. Or, vous devez « vous souvenir que vous êtes de notr« « royaume , et nous voulons que vous « en suiviez les maximes. Rendez donc « vous - même la justice , et examinez « vous-même les affaires avec attention. « Méritez par votre zèle la faveur de « celui qui, pouvant vous créer homme, « ne vous a créée que fe«nnie, et qui , « par sa bouté, a mis dans vos mains le « gouvernement de la province de I9ar- « bonne. Donc, quoique vous ne soyez « qu'une femme, nous ordonnons qu'il « ne soit permis à persoime de décliner « votre autorité. »

« Exclues jusque-là des successions parla barbarie féodale, les femmes j rentrent partout dans la première moitié du douzième siècle : en Angleterre, en Gastille, en Aragon, a Jérusalem, en Bourgogne, en Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence, bas Languedoc. La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des mœurs et le progrès de Péquité rouvrent les héritages aux fenifîies. Kl les portent avec elles la souveraineté dans les maisons étrangères ; elles mêlent le monde, elles accélèrent rngglomération des Ktats, et pré|)arent la centralisation des grandes monarchies »

Ce qui éleva surtout les femmes à cette hauteur,- ce fut la chevalerie, cette institution singulière née au onzième siècle, sous leur influence. Prédicateurs plus adroits, plus ppfniâtres, plus intéressés que les prêtres , les femmes , dont la puissance domestique grandis»

sait sans cesse, mais qui trouvaient,

O Mididet, Wttd0Fitmc0, t. II, p. 3o«.

FAAJiCE.

730 FKIIMES VVti

hors de leurs foyers , m lieu du respect et de l'égalité, de la brutalité et de la tyrannie, travaillaient eûicacenieat à la reforme des rmetinr.

«(-râce à leurs efforts, la charité évaniîéiique et riiéroîsnie âc ] \ \;ù(*ut engagèrent quelques Jeunes chevaHers i eonsacrer devant les autels lears épées à la défense des opprimés , et à se faire ainsi les exécuteurs et les garants de la trêve de Dieu. Les pauvres , les prêtres et les femmes furent les protégés des chevaliers. Ils jurèrent de combattre pour In foi, la gloire, le bien et le profit de la chose pubhqne. La dévotion et la biavGure s'exaltèrent; et i'amour prit ce caractère dévoué et mys« tique complètement inconnu aox an* ciens , qui a enriehi el épuisé le oeeur humain.

« Dam les doueeurt et les privaiités du foyer domestique, au|M'ès de ces

femmes qui propnLjeaîent par leur imagination enthousiaste les idées clif valeresques, sous riiilliience de ia poésie, qui trouva dans la chevalerie une nUne " inépiii^alîlf de sensations, les mœurs s'adoucirent et [irirput vi ilc teinte de courtoisie et d élégance qui a rendu les Français les hommes les plus sooiebles du monde (*). »

Les dames étant les ']u<zps des notions et de la bravoure des chevahers , exercèrent btentdt sur TAnie des fruerriers un empire absolu. Dans la première croisade, Adèle, comtesse de l^tois, écrivait à son mari qui était parti pour la terre sainte : « Gardez-vous bien de « mériter les reproches des braves. »

Le comte étnnt revenu avant la prise de Jérusalem , sa femme le lit rou>:ir de sa désertion, et le for(^a de retourner en Palestine, oà H combattit en preux et trouva une mort glorieuse. Un chevalier aynnt pris In fuite à Azincourt, la dame de ses pensées s'écria : m Selon « la loi d'amour , je Taurais mieux aimé » mort que vif! » Louis IX, prisonnier des Sarrasins, leur répondait qu'il ne voulait rien faire sans la reine Mnrfiuerite, << qui était sa dame; » et les Orientaux ne comprenaient riea à une telfe déférence.

(•) L»vallée, hut. des I^ran^fùs^ l'^'^U^ u I, p. 3173 et suîv.

V£as. inniMH-

Cet ascendant du sexe le plus doux donna un charme nouveau à l'héroïsme des preux ; les plus tendres aftectious de râme ttioniphèrent de la forée bru* taie, et l'Europe commença à sortir l la barbarie. Bientôt les femmes présidèrent à tous les actes de la vie i^ubli- <)ue ; plus de lâtos sans ^tes. Dans les jinii maf^ifiques eu la cbevalerie dér ploya sa pompe, sa galanterie et sa valeur, dans les tournois, les vainqueurs furent décorés de leurs in&i^pes et de bars oon^Snts. ei recurent m prix de leurs mains. Chaque dame eut un chevalier prêt à se dévouer et à sacrilier sa vie au moindre désir exprimé par elle, et cette exaltation de la gloire et de l'amour fut quelquefois poussée jusqu'à une véritable folie, dont les Calais et Oaloiaes du qiùasieme siècle (voyez ce mot) deyaient pius tard offrir ^exemple le plus extraordinaire.

Les fenmies présidèrent aussi à des luttes plus pacifiques, aux combats poétiques des troubadours. Les vers de ces poètes, c'était encore Tamour clievale> resque sous une autre forme. Les dames les inspiraient; aussi protégèrent-elles partout ces chantres galants. La reine Constance les amena d* Aquitaine à la cour bigote de ftoberl, et avec eux y introduisit uite élé;j;ance, une culture inconnue jusqu'alors. On compta ménie UB grand nombre de dames qui alors se firent poètes elles-mêmes, et les noms de ces troubadours fémiuins se sont glorieusement transmis jusqu'à nous.

Ënûn rinstitution des cours ou tribunaux d*amour montra à que^ myslieisme exalté étaient arrivés les adorateurs, les esclaves d'un sexe devenu désormais l'arbitre des mœurs.

Voilà quelles lurent lea émancipatious progressives par lesquelles les femmes durent passer pour arriver à une période nouvelle, où, ne se contentant phis de la vie de château , elles purent aspirer à voir tour influence scMtir des affaires domestiques et s'exener sur les affaires générales. On les vit alors recevoir des hommages, présider, comme nous l'avons dit, les tribunaux, veiller à la garde, à la défense des cA\^teaux , conchjire des armées, remplir enfln en ver» leur suzerau^ tous les devoirs de ▼asaaiM^ Les mari» ne* gott-

FEBINES FMA

vflrnaient qu'en leur nom et comme administrateurs, jusqu'à la majorité de leur fils, les biens qu'ils tenaient du chef leors femmes. Cette situation élevée et presque souveraine , au sein in^me dp l;i vie domestique, a souvent donné aux lennnes de i'éjioque féodale une dignité, des vertus, un courage qu^elles n'avaient pas déployés jusqu^alors , et elle a sans doute ronirihnë puissamment à l'amélioration générale de leur condition.

Il y eut un moment, an douzième

siècle, où, pnr im bnsani sinî3ij|K'r, presque toutes les couroiuies leur appartenaient. Parmi les maisons royales, celle des Capets était la seule qui no reconntlt point le droit héréditaire des femmes.

Cependant aucune loi explicite n'avait encore, chez nos ancêtres, assuré le trône aux fîfs, à Texclusion perpétuelle des filles, (piand , à la mort de Louis X , celte grande question se présenta. Klle ftit alors résolue par la force et par la fraude, au détriment de Jeanne, fille et héritière du roi défunt ; et l'heureuse usurpation de Philippe V consomma, en f3l6, cette importante révolution, qui donna à la couronne de France un caractère de fliynité exceptionnelle et de maj^istralurc virile. Cotnnje In violence a toujours besoin de s'appuyer du droit, les légistes cherchèrent à légitimer, au moyen de quelque texte, l'-ivenenient du deuxième lils de Philippe IV. Ce fut alors qu'ils invounerent cet article d'un code barbare, designé depuis emphatiquement sous le nom de loi sdl/f/ue.

Les clercs et les bouriiPois de Paris, réunis à un grand nombre de grands et de notables du royaiime, déclarèrent que les femmes ne pouvaient succéder au troue de France, et l'université, consultée, approuva celte doctrine, sans vouloir toutefois confirmer son avis par serment.

Quoi qu'il en soit, cette convention dçvint la loi populaire et fondamentale dît royaume. Décrétée par le fait, approuvée par l'opinion publique, elle pénétra profondément dans les idées nationales et fut bientôt indestructible.

Quand la fatalité eut achevé de frap-

fer tous les membres mêles de la race inicte des Capétiens, en faisant péril'

FEMMES 731

à la fleur de Vù(ie Ch.irles IV, qui ne laissait que des filles pour héritières, on discuta encore le même principe, et one seconde fois les doutes pairs et les hauts barons exchirent les femmes do trône , et le donnèrent de commun accord à Philippe de Valois , cousin germain du dernier roi (f Slt).

Si les femmes ne purent prétendre à In couronne elles se virent du moins admises à quelaues-unesdes plus liautes tbnetfont dH royaume. Comme quekiues farauds IM féminias étaient patries du royaume, on trouve phisîetirs exentples de princesses (jui ont fait les lonctions de pair.

Warpuerite, comtesse d'Artois, se rendit à Paris en 1244. pour faire hommaire au roi Louis IX, qui le refusa, attendu qu'elle prétendait faire certaine restriction de tenriloire; maia elle parut au parlement en 1258, et eut pnrt à l'arrêt qui adjui;ea à saint Louis le comté de Clermont en Beauvoisis.

BlahauU, comtesse d*Artois, assista elle-méu>e, en qualité de pair, au jugé* ment des pairs de France , rendu , en 1309, contre sou neveu Robert de Béthune, (fut réclamait le comté d*Artof8. Elle reçut encore, en 1815, du roi Phfli[|p^^ Ic T.oriij;, la lettre circidaire d'ajournement adressée aux, autres pairs, pour se trouver au jugement de Robert de Bourbon , comte de Flandre. « Vov* « lant avoir, dit ce prince, notre cour «garnie, si comme \\ appartiendra de « vous, qui êtes pair, et des autres, « etc. , ele. » Elle prit en conséquence séance au parlement, et y opin»avec les autres p;iirs.

Mais ce qui est plus extraordinaire, c'est mie la même princesse assista au sacre ae Philippe le Long, son gendre, en sa qualité de pair, et qu'elle soutint la couronne sur la téte du monarque,

(*) Malgré la consécration &oieoaelle du principe de la loi saliqiie, Catherine de Mé* dids sonj^pa un instant à fairf passer le scepere à sa fdie. Les états de la lit^iif parlèrent de meUre sur lu Irone rinfaiiie d Espagne.

Les «ppKrftiidm antérieures de la loi Mlique avaient été faites :

A Jeanne, fille de Louis X, en A Jeanne , tille de Philip|»e le I>ong, en i33a A Manclie, fille de Charles le Sél, en t3«8 A Ginide, fille de txaiu XUyen i5t5, ' *

7113 iPBlUIBS LUNIVERS. FBMMBS

conjointement avec les autres pairs , ce qui avait été jusqu'alors sans exemple.

Marguerite, oomteMe d'Artoi», fille . de Philippe le Long, fit également les - fonctions de pair au sacre de Chnrlps V, dit le Sage, en 1364; et elle fut assignée, en 1375, pour assister, en cette Qualité, au procès de Jean de Montfort, due de Bretagne.

Dans la séance du parlement tenue le 9 décembre 1378, à roceasion de ce même procès, la duchesse d^Oriéana s^excusa, par lettre, de ne pouvoir siéger avec les autres pairs; mais elle assista, en 1386, à l'assemblée de ces hauts dignitaires, et se joignit à ceux gui contestaient au roi le droit d'être juge dans celles de leurs causes où il était en même temps partie. On assure que cette princesse fît paraître plus d'ardeur que les pairs mêmes à soutenir cette contestation et à s'opposer à la volonté du roi.

Jeanne, fille de Rajrmond, comte de Toulouse, prêta le serment, et rendit en personne foi et hommage aa roi pour cette pairie.

Mais ces droits des pairs femelln ne durèrent pas longtemps, et bientôt Ton distingua la possession d'une pairie de l'exercice des fonctions de pair, dont la principale consistait dans radministration de la justice. Les rois continuèrent à éris^er des duchés ou comtés-pairies en faveur des femmes, mais sans leur donner le droit de remplir persouuellement cet office viril [*).

, (*} Le comté de Blois, a» mois de juin

i3t)9, fut criç:é en pairie par Charles VI, en faveur de Valentine de Milan, mariée à Loub, duc d'Orléwis.

François P"", en i538, rrij^ra ]o comté de Nevers en ducUé-pairîe , en faveur de Marie d'Albret.

r:harles IX nrcorda le même honneur à Sébastien de Luxembourg et à ses hoirs ninles et femelles, lorsque, en iSGq, ii décora le conté de Pentbièvre du titre de duché-

1>airie. La même année, au mois de s^ptern- »re, la principauté de Mercoeur fut créée duché-paine en faveur de Nicolas de JLorfaine, comie de Vaudemont, cl de Mt hoin mâles et femelles.

Louis XII , qui n'avait point d'enfant mâle, avait érigé, au mum de février i5o5, le conifc de Soissons en pairie. Celle vn-cùon »e fit eu faveur de Claude de France, fille

Une prérogative qu'on ne songea jamais à oter aux femmes, ce fut celle de s'asseoir au moins comme régentes sur le trône d'où elles étaient exclues comme ■ souveraines, Au treizième siècle, on vit Blanche de Castilie gouverner la France, et abattre, an nom de son fils enfant, la puissance féodale; la comtesse de Oiampagne régnait en même tetnps pour le jeune Thibaut, taniiis que Jeanne de Flandre administrait le comté de son mari prisonnier. Cette dernière ne se contenta inême pas du pouvoir, elle ambitionna les honneurs et les insignes virils de aa dignité; elle réclama, au sacre de Louis IX, le droit que le comte de Flatidre avait de porter l'épée nue , l'épée de la France. D'autres femmes, dans le même siècle, se mirent à la tête du mouvement littéraire : telles furent Jeanne de Navarre et Marie de Rrabant , protectrices éclairées des savants et des poètes.

Dans les deux siècles suivants, sièdes de décrépitude, il sembla que la femme féodale voulut , à force de vertus masculines, se relever de l'état d'infériorité où Vavait placée la loi salique : Marguerite de Flandre, femme du comte de Montfort, revêtit l'armure des rhovnliers, et déploya sur les champs de bataille un courage presque fabuleux. Pendant les guerres du quinzième siècle, ce furent les femmes qui tiianifestèrent avec le plus de vivacité ce sentiment du patriotisme, de la nationalité, aue Christine de Pisan exprima si noblement alors dans ses écrits. « En général , elles ne furent pas assez politiques pour se résigner au joug étranger. Du Guesclin savait qu'if n'y avait rien de plus Français en France que les femmes, lorsqu'il àisait : « Il n'y a pas une lileuse qui ue

aînée de ce prince ^ depuis femme du roi Frantjois I". Les lettres diî celte pairie déclarent habiles à la posséder les héritiers de cette princesse, tant mAles que femelles, tant en ligne directe ([iip collalérale.

Enfm le parlement adressa des remontrances an rci , pour que ces pairies féminines fussent éteintes.

Louis XIV dtfida, par Tédit de 1711,

au'elles ne donneraient plus rang aux maris es femmes qui en hâteraient, que du jour où on leur aocorderait de nouvdles lettres paternes»

VIMMtt FRANCE. VBIIMIS»

file une quenouille pour ma rançon. »

• Uun des premiers exemples de résiatance avait été donné par une jeune femme, la dame de la RodiR Giiyon, qui défendit longtemps cette forteresse qui lui appartenait, et qui, forcée de la rendre, refusa d'en faire hommage aux Anf^Kiis. Ceux-ci osèrent lui pro[)ospr d*épouser un traître, Gui Bouteillier; ils voulaient mettre un bomme à eux «lans cette place importante de la Roche- Guyon. Il eut la place, mais non la dame; elle aima mieux laisser tout, et s'en aller pauvre avec ses enfants »

Lorsque les femmes ne poussaienl pas le patriotisme jusqu*à agir ellesmêmes comme cette noble dame, elles contribuaient du moins aux frais de In guerre, en vendant leurs bijoux et leur^ objets précieux. Ce fut, par exemple, à un dévouement semblable que la ville de Figeac fut alors redevable d'être restée française.

La vie dé Christine, l'énergie de la dame de la Roche-Guyon, nous rappellent d'abord tout ce qu'il y a eu de grandeur et d'inspiration dans le rôle

Sue les femmes ont joué à toutes les poqoes de nos révolutions politiques.

Leur autorité morale ne fut même pas méconnue durant les guerres civiles du règne de Charles VI. Elles n'y coururent pas ces dangers qu'elles semblent aiitnnt recliercher lorsqu'ils sont inévitables, que redouter quand la prudence

Eermet de les détourner. La faction des ou(Uiers, les cabochiens^ respectèrent, dans leurs vengeances, le sexe, qui pourtant alors prenait une grande part aux affaires. Dans leurs premiers excès de 141 S, ■ arrachant, disaient-ils, les « mauvaises herbes du jardin de la « royne, » ils se contentèrent d'enleverde son hôtel une quinzaine de dames ou damoiselles, « lesquelles furent me* « nées en la conciergerie du palais « comme en prison. » Dans leur effroyable reaction de 1418, quelques femmes périrent , au milieu de deux mille Armagnacs massacrés; mais aucune ne fut une victime préméditée de la fureur des assassins.

(•) Michelet, Hisl. de France, l. V, p. 42. Cette femme oonragettie était fille de Jean Bureau , ce grand maîti-e de Partillerie qui fut si utile à Charles Vif; son mari, le sire de la Rocbe-Gujfoa, avait été tué à Aziocourt.

nt

Combien la honte de Todieuse Isabeau ne ftit-elle pas rachetée alors par de nobles dévouements, surtout par les touchantes vertus fîe Valentine de Visconti ! Celle-ci, délaissée par le duc d'Orléans, se vengeait de ses infidélités en donnant à son fils naturel l'éducation qui devait en faire l'intrépide Dunois; et, en même temps, elle s'attachait au malheureux Charles VI, abandonne de tous, exeepté de sa pe/ito refne, Odette de Chnmpdivers, et de la duchesse d'Orléans, « qu'il voyoit, dit Juvénal des A Ursins, et regârdoit très- volontiers, « et appeloit belle-soeur. »

Cette mission de paix et de consolation n'est pas la seule que les femmes aient remplie à cette triste époque de guerres civiles et étrangères. Elles apparaissaient aussi aux peuples comme des gages de victoire, comme des libératrices animées du plus ardent amour de ia patrie.

Les annales du quinzième sfède nous .

présentent en effet, plus d'une fois, les femmes portant les armes et combattant ou encourageant leurs maris sur les remparts des villes assiégées. En 1411, du haut des tours du chriteau d'Étampes, elles raillaient les Bourguignons, et tendaient leurs tabliers pour recevoir les pierres lancées par leurs impuissantes machines. En 1465, les habitants de Saint-Lo, guidés par une femme, repoussèrent loin de leurs murs les Bretons déjà maîtres de Ba veux, de Caen, de Coutances , etc. En 1479, à Beniivnis, Jeanne Laisné, surnonmiée II;u lutte, les conduisait aux endroits des murs où le péril était le plus grand, portait en triomphe dans la ville un étendard qu'elle-même avait arraché à l'ennemi.

On a donc eu raison de dire que ce ne liit pas la vaillance seule de la Pucelle qi|i fit son originalité. Ses visions mêmes n'étaient pas chose nouvelle de son temps. Dans l'espace de quelques années, avant et après elle, plusieurs provinces eurent leurs inspirées : telles furent Pierrette la Bretonne , qui conversait avec Jésus-Christ, Marie d'Avignon, une Catherine de ia Rochelle, etc., etc. Ce qui met Jeanne d'Arc audessus de ses contemporains, c'est que dans cette fille du peuple on vit briller à la fois ia sainteté, le bon sens, et

"■MlnÉrlIa

Pamour de la patrie. Une femme avait reconquis au roi de France ce patrimoine cn'nne reine dé^Ofiorée, unb étrangère Oiâtons-nous de le dire) avait vendu à l'Ansleterre. C> fut aussi une femme, Christine de Pisan^^qui la première dnnta, dans un poemè national, l*béroïsme de cet ani^e sauveur. Rien n'égale In joie du poète! Ceat le triomphe de son sexe :

u Hei- < c|uel honneur au féminin Seml line Oiai Vtjw» il appert I

lliw ftHcIte àm mn an», ll*eit-ee pas chose Tarit nature?

kâSê tottt ca fait Dieu qui la inaniN*

Dieu avait sauvé la Flvnee jflat la main d'une bergère, comme, au temps d*Attila, il avait suscité sainte Geneviève pour sauver Paris.

tJne autre femme arriva, vers la Alëme époque, de Lorraine, et non moins à propos. Jeanne et Agnès, la sainte et la favorite, servirent toutes deux, à leur manière, le roi et le royaume. Charles VII était en effe.t entouré d'un conseil de femmes, dont rinllueiice balançait celle de ses favoris. Sa belleftàrè Yolande d*Ânjou eut surtout une grande part à tout ee qui se fit. C'était une ihp d'homme, et son autorité à la cour semble avoir été sans rivale, du moment qu'elle eut accueilli la douc6 créature que Chartes aiiha vingt ans , cette

Gentille Apnrs qui plue de loe mérite (La cause estant France recouvrer)»

Que ce q<ie peut, Hi'tlans un cloislre ouvrer Clo5« iioiinain ou bit-n dérot herinite {*).

Le roi trouva la sagesse aimable dans la bouche d'Agnès; et, à ia voÎJt de là jeune fille, «quittant, comme dit Brnn- « tome, sa rhnsse et ses jardins , il prit n le frein aux dents, » si bien qu'il expulsa les Anglais du royaume.

Avant la (in du quinzième siècle, nous voyons encore s'élever deux glorieuses figures de femmes : la régente, Anne de Beaujeu, qui, par sou énergie et son habileté, se montra la digne fille de Louis XI ; la fière, mais vertueuse Anne de Bretagne , successivement épouse de Charles VIII et de Louis XIL

Maintenant que la féodalité n'est plus,, ^e rintèlligence et la civilisation se sont

(*) Vers de Francis I".

développées, nous allons ^oir l'influenGe des femmes aller toujours en ordlssant, et, après s*être exercée ëur le-; rois* gagner les courtisans, puis enfin passer dans le peuple , ou s'élevait urie classe de gens riches oui voulaient imiter tes airs des grands. Déjà, sous les règnes de Charles VIII et de Louis XTI, elles avaient paru en assez grand nomlire à la cour; on s'était servi des maltresses du toremier de ces f>rhioes, pour lui persuatier de faire Texpédltion d'Italie (*); mais ravénemeiit de François r* marqua surtout l'ère de leur puissance.

Le personnage qui domina d abord, pendant de longues années, toute l'administration, fut Louise de Savoie, mère du roi, femme aussi avide de convemer que de plaire. Lorsque Charfes-Quint et le roi de France , fatigués de leurs luttes sans résultats, eurent résolu de taire ia paix, le traité conclu dans la célébré conférence de Cambfai, en 1.529, fut enllèrement l'ouvrage de deux femmes, de Louise de Savoie et de Margtrerite d'Autriche, princesse qui avait été élevée à la cour de Fràncé, et destinée à épouser Charles VIII. Les choses furent traitées par ees plérupotentiaires femelles, avec une sagatité et une discrétion qui firent le dés^poîr des nombreux diplomates envoyés aux écoutes par les souverains. On appela ce traité /ff paix des dames»

Vil pouvoir moins officiel, rttals non Moins étendu, revint, pendant ce rè^e, au\ maîtresses que François se choisit ' parmi les daines appelées Vn foule pour orner sa cour : à Françoise de Foix , à la duchesse d*Étainpes et à quelques autres (**)• Toutes ces femmes trahirent soit le roi, soit le royaume, soit tous deux à la lois. Le règne des favorites fut, il est vnd, celui des arts, des lettres , de

(*) Mém. toucbani Charles VUI. dans Archives curieuses de l'itist. de FrailM, par C.iuil)er t't Danjoii , t. I , p. 184.

(*') Le vicomte deSaulx-Tavannes dans ses mémoires exprime avec éiwcgie la hoaieiise faiblesse de Frauçois P»". •< Le roi François, dil-il, est blessé des dames au corps et ea esprit. La petite bande de madame d*ÉUHBpes gouverne. Alexandre voit les feiDmes quand il n'a point d'aflaires , François voit les affaires quand il n a plus de femmes. »

rsMMBs FftAiyefi. nmmm $u

la j^alanterie; mats il fut aussi feloi 4» tià lieence , des fiâtes niineusea, aes basses intrigues, des impôts désastreux, des désordres linanciers. (Voyez Cou h, Étampbs [duchesse de], tbix, Feb- BON N I ÈB^ [Frauçoise de].)* Cependant, parmi les femmes rte la cour de Fr.mçois I*''', il en est dont la postérité se souviendra toujours avec vénération : telle fut entre autres Marguerite de Valois, duche>se d Alenron , protectrice des savants, amie des luii^iienots persécutés, mère de Jeanne d'Albret.

Sous Henri II le sqeptre resta encore iiux mains des favorites. Ce fut alors que Ton vit le chiffre de Diane de Poitiers briller sur tous les édilices royaux, surmonté de la couronne de france.

François II fut docile aux volontés de sa feiiiiHe, Marie i^tuart, et de la reine mèlre, Catherine de Médicis, qui jusqu*al6rs avait attendu sous Immeur le moment de prendre le pouvoir. Nous n'avons pas besoin de caractériser ici cette régence, où la guerre civile livra toutes les provinces a un incendie que ne put éteindre Catherine, malgré les ressotirres de son esprit souple et moder.iieuri ou les mœurs de la cour se dépravèrent plus que jamais , parae qod la reine avait espéré émousser les haines et les ambitions au moyen des voluptés. (Voy.CATiiEBiNfi DE iMÉDlCIS.)

La cour se remplit de femmes séduisantes ; un essaim de jolies ^âtotf'Aonneur forma autour de Catherine un redoutable escadron volant. « En quelque endfoitqu'elle allAt, dît Mézerai, «ietratn<Ht toujours avec elle tout Tattiraildes pins volu,:tueux dn i rtisspinpiits. et p:irticiilierement une centaine des plus belles femmes qui menoicnt en laisse deux fois autant de courtisans. » Ces femmes ne eoniprriiaient plus l'amour comme celles des siècles précédents. La nassion la plus tendre prit alors des ha- Ditudes frénétiques et féroees. Pour plaire à ces femmes fiévreuses, sanguinaires, avides (rémotions de tout genre, il fabut faire des choses folles , surhumaines , donner des coups de poignard, écrire à sa maîtresse avec du sang. On mena de front les brigandages et la galanterie, les arquebusades , (es massacres et les fêles. « Le son des violons

R'éHHI point étouffé par odul des tMnpettes; le même équipage traînoit les fiachines des ballets et les machines de

Serre ; dans un même lieu on voyoit combats où les Francs sVgcrgeoient, ^ les carrousels ou les dames se (liverf issoient (*). » Pendant la Saint- Barthélémy , la cour traversa les rues pour a|)prouver la tuerie par sa présence, et les nobles dames allèrent, diton, ensuite dans la cour du Louvre, examiner et faire retimrner en tout sens, pour les mieux voir , les cadavres des seigneurs huguenots qu'elles avaient connus.

Henri III accorda plus d'empire sur lui aux hommes Qu'aux femmes, mais i^on Infamie n*en tut que plus grande. Ijet femmes, cependant, prirent une part active aux troubles qui divisèrent alors les Français en royalistes et ligueurs, catholiques et huguenots. Une lemme .

la ducliesse de Montpenster , fit à Henri III, après avoir embrassé le cotirrier qui lui avait apporte la nouvelle de sa mort, cette courte oraison funèbre: « Je ne suis marrie que d'une chose, « c'est qu'il n'a su avant de mourir t que c étoit moi qui avois lait fairç le « coup. M

Pendant ce seizième siècle, période

de guerres extérieures , de troubles civils, de guerres religieuses, lie calamités de toute espèce, on voit partout , à la guerre comme dans la politique , s'élever des femmes fortes, éneigiques, telles qu'il n'en a jamais manqué n la France aux époques orageuses de &on histoire.

Saint-Riquier étant assiégé par les troupes (le Charles-Quint , <> les femmes montant elles-mesmes sur les murailles avecques leurs maris, exercèrent si virilement l'otllce d'homrnes , qu'à la force de poix résine et d'cuiv ehriudes et bouillantes, elles eontraignirent enfin les ennemis de se retirer. Voire , dicton , que quélques- unes de ces femme:;, habillées en hommes, leur ostèrent deux de leurs enseignes (**). »

£n 1624 les Impeiiaux, conduits par le eonnétahle de Bourbon, retrouvèrent eficoit dis femmes sur tes murs

(♦) Montliic.

i^**) Duhaillan,t. II, p. i45 ( , éé. de i«i5.

m MUM L*imiVKftS. MJilini

de Marseille assiégée. Elles secondaient bravement les bourgeois dans la défense de la ville; le canon ayant fait brèche au rempart, elles travaillèrent toutes à en élever un nouveau , qu'on nomma le rempart des Dames, Les Impériaux furent encore repoussés.

En 1542, le dauphin Henri, duc d'Orléans , assistant au siège de Perpignan , voolut voir un brave capitaine dont les rares prouesses étaient arrivées à ses oreilles , mais qu'on ne connaissait dans le camp français que sous le nom de eapUaine ijoys. Il le manda dans sa tente; mais lorsque le héros eut M son casque, on fut bien étonné de voir que c'était une jeune iille de seize uns , Louise Labé.

Si cette belle Lyonnaise s'est rendue célèbre par son courige , elle s'est rendue plus célèbre encore par son génie poétique. Elle balança la réputation littéraire de la reine de Navarre, et surpassa celle (le Clémence de Bourges, de Pernette du Guillet, des dames Desrociies de Poitiers, ses contemporaines.

• Le temps est venu, dit-elle dans une «de ses dédicnces, que les sévères lois « des hommes n'empêchent plus les n femmes de s'appliquer aux sciences.»

• Et plus loin : « Je ne puis faire autre « chose que de prier les vertueuses da- « mes d'élever un peu leurs esprits par- « dessus leurs quenouilles. » On voit que les idées nmtoeUes sur Témaocipation des femmes datent de loin.

On lit dans un Bref discours du siège de Metz (1662)^ rédigé par eacnpt par un soldai y àla requeste d^mtiem amy :

« Le virjgt sixiesme jour de novembre , la muraille vint à tomber tout à fleur de terre du fossé, de sorte qu'elle laissa ouverture la longueur de nouante pas; mais le rempart lequel pour la cheute de la muraille se présenta à la veue. des ennemys, leur donna, comme je croy, autant ou plus de fascherie comme ilz nvoient receu de plaisir à veoir ruiner la muraille. Et ne lai^isat on point qu'on y travaillast et nuict et jour, autam bien les fimmes comme les hommes de la ville et sol»

datz. Et qui est encore beaucoup plus admirable, les filles qui estoient encore bien jeunes, et les femmes,

lesquelles continuellement apercevoient les pièces de murailles qui estoient d^artillerie frappées, volantz en l'air bien souvent, au cheoir tuer maintenant l'un tantost i'aultre , non • seulement n'en recevoir nul esbahyssement , mais comme de chose de petit moment (de peu d'importance ) , s'en rire l'une avecque I'aultre tant elles estoient à l'espouvantable bruyt aceoustumées, le* quel par l'espace de* sept Jours ne prïnt jamais cesse , s'il o'estoit par la nuict empesché. »

Au siège de If tort , en 1559, la comtesse du Lude figura au dernier assaut, accablant de reproches amers les capitaines qui reculaient, et promettant aux

f>lus braves , pour prix ae leur valeur, a main des plus jolies bourgeoises de la ville (*).

On serait presque tenté de croire que les femmes de Livron en Dauphmé avaient à cœur de réhabiliter ces quenouilles si dédaignées par Louise T.abé, quand on se rappelle comment elles se conduisirent loi*sque leur ville fut assiégée en 1574, par l'armée catholique. Après avoir déployé dnns les rangs mêmes des combattants une étonnante énergie^ elles se mirent à liler leurs quenouilles sur les murs, en insultant, par leurs gestes et par leurs paroles, et plus encore par le contraste de leurs pacifiques travaux , aux efforts des troupes assiégeantes, à la téte desquelles étaient Henn IH et ses mignons parfumés. Les royalistes , couverts de honte, se virent bientôt obliges de lever le siège.

Un an auparavant, les femmes huguenotes avaient combattu avec autant de valeur et d'enthousiasme à la Rochelle, contre les massacreurs de la Saint-Barthélemy. Dans deux assauts oonsécutifit on les avait vues faire merveilles sur la brèche , rivaliser de eourai^e avec les hommes , et les aider puissamment à repousser les assaillants.

Vers la même époque, Mootaré, gou-

(•) On vit de même , en 1 758 , madame Driicourt , femme du gouverneur de Louisbourg dans le Canada encourager les suidais sur les remparts , assiégés pir les Anglais, et les animer de son exemple , en tirafit chaque jour plusieurs coups de canou conU'c reniuau.

VBMMBS

FRANCE

verneur du Bourbonnais » avait investi Benegon, château du bassin de la Loire,

habité par Marie de Braliaoçon, veuve de Jean Desharres -Neuvy, 'parce que cette dame protégeait les réformes. On attaqua ( dit de Verneilh-Pairaseau dans . son Histoire d^jéqtUtaine ) avec environ 2,000 hommes ramassés ch et là dans les campagnes, ce château qui n"était défendu que par une femme et cinmiaote hommes, et on le battit en brèclie pendant quinze jours. La veuve montait sur la brèche , armée d'une demi-lance , et animait ses soldats par son exemple. Elle ne capitula qu*après avoir épuisé tous les moyens de défense, et le roi , touché de sa valeur, la fit mettre en liberté.

Catherine de Qermont «Tonnerre, ducliesse de Rets, menacée également par les ligueurs , pendant une absence de son mari « réunit des troupes à ses frais, se mit à leur téte, et contraignit ces furieux à épargner ses terres.

L'enthousiasme de la liberté et de la religion , et le triste spectacle des malheurs de la patrie, animaient ainsi dans les mêmes années plus d'ime nouvelle Clorinde. Le seigneur de Montai , lieutenant du roi dans la haute Auvergne, fut plus d une fois vaincu par Madeleine de Saint*Nectaire, surnommée la fiére Amazone; et il périt enfin de sa main au siège du manoir de Miremont.

« Ventre saint gris, s'écria Henri de « Navarre au bruit de ses faits d*armes, « si je n'étois pas roi , je voudrois être « Madeleine de Saint-lN'ectaire ! «

Le Béarnais lui-même trouva parmi les femmes de vaillants défenseurs de sa cause. Nous avons déjà raconté comment Constance de Cezelli (voyez ce mot) défendit, en 1590, contre les Espagnols , la ville de Leucate en Languedoc.

Enfin, nous ne terminerons pas cette revue des principales héroïnes du seizième siècle sans rappeler cette fameuse Jeanne Maillotte , qui, en 1582, voyant Lille attaquée par les redoutables Hurlus y quitta son cabaret de VArc pour se mettre à la tête des archers de Saint- Sébastien et des femmes de son voisinage, courut aux bandits que les archers accablèrent de leurs traits, tandis que les femmes les aveuglaient avec des

poignées de cendres, et déhvra ainsi sa ville natale.

En reconstruisant

Henri TV ne manqua pas de foi-mer dé nouveau autour de fui une cour ea-

son royaume pas d fui ui

lante; mais en même temps il se déconsidéra par le scandale de ses amours,

et chacune des femmes qui exerça quelque autorité sur lui en abusa étrangement. Gabrielle d'Estrees , quoique amante infidèle, sut se faire ooncâer des biens formant presque un apanage royal: Henri fut sur le point de l'épouser; Henriette d'Entragues, à qui il avait fait une promesse de mariage en bonne forme, complota pour livrer le royaume aux Espagnols; Marie de Médicis abreuva son époux d'outrages et de chagrins, et finit par mériter le soupçon d*une complicité avec Ravaitlac. Du vivant même du béarnais, elle avait accepté un rùle politique; elle s'était attaché le parti catholique, les vieux ligueurs, les amis de TEspagne. Devenue régente elle abandonna les grands projets (le son mari, et laissa un libre cours aux intrigues des factieux de toute espèce, et finit par coniploter ellemême contre son fils.

La vigoureuse main de Bichelieu, ministre créé par des femmes, par la maréchale d'Ancre et Marie de Médicis ellemêiÏJe,comprima pendant quelque temps ces intrigues où les femmes jouaient toujours, soitcommeagents, soitcomme confidentes, ou même comme personnages principaux, des rôles assez importants. Bon nombre d'entre elles éprouvèrent ses rigueurs : la princesse de Conti , les duchesses d'Elbeuf , d'Ornano, de Lesdiguières et de Rouannes, se firent exiler après la journée de»

dupes. l\ ne resta plus aux femmes, impatientes de sortir du cercle étroit de la vie privée, que la ressource d'écrire des mémoires^ des romans, de se rendre redoutables par leur esprit , comme madame Cornuel ou madame Pilon , ces deux Illustres bourgeoises , ou d'inspirer et de protéger les poètes et les gens de lettres.

Mais lorsque Mazarin arriva au pouvoir, lesintngues de boudoir recommencèrent à troubler le royaume. « L'amour gouvernait tous les partis, depuis Anne d'Autriche, prête à tout sacrilier pour

T. TU. 47' lAvraUoH. {fii^i. bmcyclop., £ic.)

TU

FSMlUtS

I ministre, jusqu'à Turenne, que madame de Longueville entraînait dans la révolte ; le coadiuteur tramait ses complots daos les ruelles de ses noHh breuses maîtresses, et les priooessee de Condé et de Mpntpensier commandèrent des armées. Les femmes jouèrent, pendant toute cette époque, le rile le plus brillant pour leur esprit ; elles eurent une vie aventureuse, romanesque , pleine de plaisirs et de périls ; elles menaient à la fois des intrigues amoureuses, des expéditions de guerre , des fêtes et des conspirations ; elle.-? n'avaient jamais exercé tant d'influence sur le gouvernement de VÈtal, Mais les dames de longueville, de Montbazon, de Cbàtillon^ de Saujon, de Bouillon, de Chevreuse , etc., toutes belles, galantes, spirituelles, en visant à un rôle poUtiuue , portèrent dans les affaires leurs chétives passions, leurs idées frivoles , et elles sacri lièrent à leur vanité leur honneur, leur repos, l'honneur et le repos de leur^ iamilles C). »

Si nous voulions encore recliercher dans les annales du dix-septième siècle les amazones illustres, nous les trou- Terioos aussi nombreuses que dans le siècle précédent. Outre les princesses que nous avons mentionnées plus haut, nous aurions à citer les Kocheloises âectrisées par Ifé^^emple de la duchesse douairière de ftoban (163S); Barbe d'Krneeourt (voy. ce mot;^ protégeant contre les pillards Cravates les paysans de Lorraine et de Champagne; les religieuses de Remiremont faisant le coup de feu sur les remparts de leur ville (voy. Bemiremont [siège del); les bour-

teoises de Saint-Jean-de Losnes delenant à coups de pierres, contre les Espagnols 'en lOSG;, leur ville qui n'était ni fosso} ee ni palissadée , et s'empressant , pendant le combat , d'apporter des rafratchissements aux sol* dats (**) ; Philis de la Tour-du-Pin-dela-Charce fermant au duc de Savoie (***) les frontières du Dauphine (1()92). Mais

(*) LavaUée, Hist, tht J^wigtat, V* éd.,

l. III, p. i53.

(**) Mém. de Richelieu.

(***) Il fut battu par elle au moment où d oanhait sur Nyont.

nous aimons mieux exposer comment

les femmes , après que l'ordre se fut rétabli , tournèrent vers des objets plus dignes de les occuper , cette in-

auiète activité qui les avait précipitées ans les factions et sur les champs de bataille. Elles jetèrent un magtiinque éclat à côté des hommes qui ont illustré le siècle de Louis XIY.

Ce ne fut pas seulement à la cour que leur action se fit sentir. Tandis que les la Vailière , les Fontanges , les Montespan , les Maintenon , agitaient Versailles et soumettaient Louis à leur pouvoir; à Paris, la société brillait aussi par l'esprit et les talents que ce sexe montrait dans tous les rangs, dans toutes les classes.

Madame de Rambouillet, entourée de son aréopage féminin , décida sou- ?erainement du mérite des ouvrages et des personnes, jusqu'à ce que MiMière, l'impitoyable ennemi des femmes savantes , eut par une comédie discrédité ses arrêts. Chaque honuiie de génie trouva sa providence : Quinault, dans mesdames de Thianges et de Montespan; Lulli,dans mademoiselle de Mont-

Sensier ; Racine et Boileau , dans niaame de Maintenon. La Fontaine, lui qui ^lace au Tartare,

la ï^ontaiioe eut pour bienfiiitrioes la duchesse de Bouillon et madame de

la Sablière.

Beaucoup de femmes enGn ambitionnèrent pour elles-mêmes la gloire littéraire :

Madame de Sévigné fit, dans ses courses de plume , briller non pas seulement pour sa société intime, mais peut-être aussi pour la postérité , sonesprit , sou itnnfîination , ses Joies et ses larmes ; elle saraif bien , en effet, ^ue les choses plaisa^ntes el Jolies quelle ecriiottU à ses vieilles anUes iraient plus loin. Mademoiselle Soudéri fut proclamée la Sapho du sicrle ; madame Deshouliéres, la Callioçe française; la savante madame Dacier se nt le chanspion des anciens contre les modernes'; mesdames de ^>mours et de Motteville, mademoiselle de Montpensier, racontèrent les agitations récentes du royaume.

Ninon de l'Endos leçut dans mmi lalon

Digilizea by CoOglc

FBmiBS

les plus Ulufttres personnages , toiiiBni-

mes les plus distinguées de la cour et de la ville , qui vinrent y prendre des leçons de Tart de plaire. C'est que de- .Duts UB demi-sièGie le prix attaché à l'esprit, au bon goût, aux gràf ps , l'emportait même sur Torgueil des rangs et sur la sévérité de Tétiquette.

Tant qae la coor Ait galants, Kinoa et Paris ne iiirent que les émules de Versailles ; mais quand , accnblé par les revers et dominé par rinUuence de madame de IfaiotoioD^ le monaraue ae fot fait défot, Niaoïi redoubla d'esprit et de î^rAces pour empêcher la capitale de suivre l'exemple de la cour. La rue des Tournelles déclara la guerre à Saint-Cyr, et elle eut pour elle le pa* blic tout entier. Jusqn'nlors l'opinion n'avait pas été plus sévère pour les çalaateries du roi, Qu'elle ne i'avait été autrefois pour eeiles de François I*% de Henri II, et du premier Bourbon.

IMais , dans l'amour de Louis pour madame de Maintenon , elle s obstina à ne voir que des sy m pUhies do ftiblose, dans la conduite de riïlustio favorite que les ifitrlî^jies d'une fausse prude, d'une femme égoïste, moitié maîtresse, moitié directeur, de la chambre de laquelle sortirent une foule de fléaux sans gloire (*).

Une autre arène que les salons était aussi ouverte alors aux femmes : c'était ocâte des querelles religieuses; on les vit bientôt s'y lancer avec une ardeur dont aujourd'hui on a peine à se faire une idée. Rappelons seulement les noms de eaadaaie Gvyon, ramie de

{*) La favorite qui gouvernait alors si despoliquement la France et le monarque, était elle-même assez rudemeut gouvernée par JVanon Babbien, vieille servanie qu'elle avait conservée du ménage de Scarrou. Celte fille grossière, avide, inabordable, était recherchée par les plus grands seigneurs. On a su que la nomination de la duchesse du Lude à la place de dame d'honneur de la daupbiae pp surprit si feit h ooar, avait ^ négociée avec elle par rpntrenn'se d'une imlr* m'imIIc servante, moyennant 60,000 fr. J'ai bien dierdiè ai , à «ette époque du grand règne , a n'avait pat eainé en |i>«iiee quelque antre pouvoir encore supérieur, mais j'avoue qu'il ne m'a pas été possible de monter plus haut que MenMwitfuLiowntey, t. Y, p. iS;.

Fénelon , et de ces soeurs AmauM de Port-Royal , qui luttèrent si vigoureii* sèment a la tete du parti janséniste.

Les mœurs incertaines flottaient ainsi entre les divers systèmes soutenus par des femmes , quand la mort de Louis XIV vint mettre un terme à ces débats.

Nous n*a¥Oiis hettréasement pas be»

soin de nous arrêter longtemps sur le rôle que les femmes jouèrent sous la régence et sous le règne de Louis XV; les turpitades de cette époque sont assez connues. Une juste flétrissure est attachée aux nom<; de la diirhessc de Berry , de madame de Parabere , de madame de Prie, de la dui;hesse de Châteauroux et de ses trois sœurs, de mademoiselle Poisson , ûlle d'un boucher, devenue marquise dePompadour, de mademoiselle Lange , la prostituée, devenue comtesse du Bam. Passont vite devant ces orgies du Palais-Royal, du Parc-au-Cerf, et des Petites- Mai' sons , au milieu desquelles la noblesse et la monarchie, dépouillées de Iwir pnstf ge , se perdaient sans retour. Pae» sons vite devant ces ministres , ces ma* gistrats, ces généraux , ces administra- Cevrs in^tes élevés et renversés par dee courtisanes titrées. Donnons seulement un coup d'œil (sans toutefois les regretter) aux salons de la cour et de la ville où les femmes dirigeaient ce qu'on appelait ie bel wage»

Vn r^rand changement s*est introduit dans les mœurs depuis le commencement du dix-huitième siècle* Les lumières, qui d'abord evafnit entouré le tme, sont parvenues jusqu'au peuple, auquel se sont révélés ses droits et les abus du pouvoir. La cour a Gni par prendre les idées et les habitudes de la capitale au lieu de lui imposer les siennes. Dès lors, les femnirs de la ville contribuèrent puissamment au mouvement de Topinion. Dans la république même des lettres, ee sont des boln^ geoises qui, conservant les traditions de la marquise de Rambouillet et de la duchesse du Maine, tiennent les bu- TÊtntSD 4^€»prit; ineidanies Doublet, Geoffrin, Duchâtelet, Dttdeflbnt, mademoiselle TEspinasse, mademoiselle Duboccage, réiinissent , accaparent les gens de lettres , et surtout les philoso-

740 FEMMES L*lJNiy£RS. F]

■a:. i« Il

phes, qui élaborait chez elles leurs doo- femmes parurent encore à la téte du

trines. mouvement; leur influence se fit sentir

Louis XVI était peu lait pour rendre également dans le palais des gouver-

aux daines de la cour leur empire. La nants , où elles semblaient vouloir ra-

reine pourtant avait des goûts différents mener les orgies et les intrigues de la

de ceux de son mari. Montant sur le régence, et dans les salons et les bou-

trône avec de la beauté^ de ia coquet- doirs; mais, sous Tempire, elles ne

terie, de Tesprit, elle voulut , if;no- purent s'exereer qu'à la littérature, et

rante des besoins de Tépoque, mainte- celles qui voulurent faire de leur plume

nir les formes anciennes , lutter contre une arme politique se virent bien vile

le torrent de Topiniou. Ce fut ia reine et réduites au silence. Madame de Staél ,

sa cabale qui portèrent au ministère demandant un jour à Hapoléon quelle

Calonne avec son déplorable système était la femme quMi estimait le plus :

financier, et, bientôt après, Loménie « Madame, lui répondit-il, celle qui fait

parut à la même place, poussé aussi le plus d'enfants. » Les vœux de l'homme

Sar une coterie fiuninine, tandis que oui gouvernait alors la France étaient

'autres femmes préparaient la restau- des lois pour tout le monde. Les fem-

ration de Necker. mes rentrèrent dans le silence de la vie

Lesdoctrinesdelapbilosopliieavaient de famille, et si l'empire fut pour les

en effet trouve d'ardentes adeptes dont hommes Tapogée de la gloire militaire,

la puissance s'exerçait dans les réunions on peut dire aussi oue, dans notre bis-

particulières, au sein des familles. De- toire, il est peu d'époques oùlautrv

vaut cette influence si générale, celle sexe ait déployé plus de vertus domeS"

des dames de la cour ne fut bientôt tiques.

plus aperçue. Nous ne rappellerons point Ici la oon-

Un sexe dont les impressions sont duite honteuse et antinationale que tin*

vives et promptes , donne toujours dans rent les femmes d'une certaine classe ,

les secousses politiques une puissante au moment de nos desastres en 1814

impulsion. Aux jours de notre régéné- et 1815. L'accueil qu'elles firent à leurs

ration, un grand nombre de femmes amU nos ennemis ti été souxentelémer»

françaises voulurent imiter les fortes giquement flétri , surtout par Reranger

citoyennes de Sparte et de Rome. Leurs et par Barbier. D'un autre côté, on

dons couvrirent l'autel de la patrie; voyait alors dans nos campagnes les

ailes aÎFÎluèrent dans les tribunes , et femmes du peuple contribuer, avec une

souvent à la barre de nos assemblées admirable énergie, à la défense du sol

nationales; elles vinrent à Versailles et de la patrie, envnlii par l'étranger; seu-

aux Tuileries faire entendre au roi et à les, elles semblaient être restées telles

la reine la voix du peuple. Celles même que les femmes avaient toujours paru

que la rigueur des lois frappa dans les 'en France: impatientes du joug de la

rangs jadis privilégiés, montrèrent dans force matérielle, les prisons, devant les tribunaux et sur C'est sur cet amour de l'indépendance

l'écnafaud, un courage et un dévoue- inné chez les femmes françaises qu'une

ment dignes d'admiration. Enfin , les secte nouvelle avait naguère essayé de

divers partis trouvèrent parmi les fera- fonder ses principes. Elle avait assigné

mes d'aveugles instruments , d'entbou- au sexe faible un rôle important dans

siastes sectatrices. la famille sociale. La femme libre de*

Entre toutes, se distingua , par Télé- vait gouverner, c'était elle qui, désor-

vatîon de son talent et par la force de mais, devait marcher à la tête de Thu-

son caractère, madame Rolland, qui manite. Mais quelques voix à peine ré-

fut plutôt que sou mari, le ministre.de pondirent à cet appel , et le ridicule fit

la Gironde; et bientdt la prison où la bientôt justice des novatrices. La car-

conduisit son attachement à son parti , rière des arts , celle de la littérature .

reçut aussi Cîiarlotte Corday, que les sont aujourd'hui les seules où les tem-

memes hommes avaient poussée. mes se soient assuré une entière éman"

Sous le Directoire, transition de la eipatUm, Quant aux autres droits rérépublique à la monarchie, quelques clamés pour elles parcertaiaesdoctrtnes,

FENfiLON FRANCE. FéXELON 741

les leur accorder, ce serait détrnire leur influence morale , et en môme temps \ leur i)onbeur et le notre. Leur part d'aillean esl assez belle. « Si les hom- « mes font les lois, a dit Montesquieu^ « ce sont elles qui font les mœurs. »

FÉNELON, nom d'une ancienne famille originaire du Férigord , dant le membre le plus illustre est i'aidievéque de Cambrai.

Le ' premier personnage connu de cette famille, Bertrand de Salignac marquU de Fénblon, militaire distingue, ambassadeur de France en Angleterre sous Charles IX, refusa de se charger de justifier auprès de la reine Élisaneth rborribie journée de la Salnt- Barthélemi , en disant au roi : « Adres- « sez-vous, sire, à ceux oui vous l'ont « conseillée. » On a de lui : le Siège de Meiz en 1559, Paris, 155S; le f^oyage du roi Henri II aux Pays-Bas de r Empire en 1554, ibid., 15.54; Mémoire touchant l'AngleteiTe et la SuiS' Hf ou Sommaire de ta négodatUm faite en Angleterre en 1571 par Pêne- Ion, François de Montmorency et Paul de Foi.r, imprimé dans les Mémoires de Castelnau au t. l*"^, Paris , 1850, in-foi.

François de Salignac de la Mothe FénelÔn , né au château de Fénelon , en Périçord, le 6 août 16ôl, mort à Cambrai le 7 janvier 1715.

Trop souvent, dans les notices consacrées à retracer rbistoire de Fénelon, on ne s'attache à considérer en lui que le grand écrivain et le pieux évéçue. On laisse ainsi de côté un caractère non moins saillant chez lui, et non moins di-

§ne des regards de la postérité, celui 'un penseur politique animé par un vif amour pour son pays, par un senti* ment profond des besoins du peuple, et par un généreux enthousiasme pour ' le bonbeur de Thumanité.

Nous ne voulons pas seulement parler ici des théories de gouvernement que présente le Télémaque, et qui ne sont quelquefois qu'un idéal chimérique rêvé par une imagination de poète; mais nous pensons aussi à tous ces plans d'administration que Fénelon faisait mettre sous les yeux du duc de Bourgogne , alors que ce prince semblait à la vetile de s'asseoir sur le trdoe ; à tous

ces mémoires politiques, ouvrages d'une raison prévoyante et d'un bon sens po- sitif , que recevait de Cambrai le duc de Beauvillîers, et dont il essayait en vain de faire prévaloir les sages idées dans le conseil de Louis XIV.

Fénelon, tolérant à une époque où Ton se faisait un devoir dH>pprimer les consdences ; ami du peuple dans un temps où l'on n'avait de regards et de vœux que pour le prince ; préoccupé des moyens d^établir une forme de gouvernement représentative , quand tout était ébloui de l'éclat du despotisme ; admirateur de l'Anf^leterre, quand tout le monde prenait en mépris ses institutions , qui semblaient barbares ; partisan des idées les plus généreuses de nationalité et de liberté , dans un siècle qui adorait à genoux la volonté, les caprices d'un seul homme, Fénelon se présente à nous avec un caractère d'originalité qui ne tient pas seulement à la forme des idées , mais à la profonde indépendance de la raison , à la puissanoe prophétique de la réflexion, a ces rares et merveilleux instincts par lesquels un homme de génie pressent, au milieu des erreurs du présent, les vérités (jue doit faire triompher l'avenir.

Si , d'un côté , Fénelon représente son époque dans ce qu'elle avait de poli , de noble, d'ingénieux, d'éloquent, de l'autre, il la dépasse; il s*élève au-dessus d'elle par la force de son esprit libre de préjugés. Il vit dans l'avenir par les vues de sa raison et par les rêves de son imagination. Il se rattache à nous par les vœux qu'il formait pour notre bonheur ; il est nôtre bien plus que Rossuet, dont la sublime éloquence sera toujours pour nous, sans doute, un précieux titre de gloire, mais dont les pensées ne peuvent nous inspirer une sympathie aussi profonde , parce qu'elles appartiennent uniquement au passé, parce que la plupart ont péri sans retour.

Entre ces deux hommes, l'opposition fut complète. Jamais peut-être on n'a vu deux grands génies contemporains différer aussi complètement run de l'autre sur toutes les questions qui intéressent l'ordre et le bonheur des so- ♦ ciétés. Même dans les questions religieuses , cetttt profonde dissidence se

742 rÉNBLOIf UUiaVERS. PÉVBLON

rctrôuve encore. T/tm faisait la religion douce, linmhie, tendre, indulgente, et se sentait porte par tendresse de cœur ¥en te nnyilieÎBme ; Vauire la faisait sévère, intolérante, et condamnait comme des faiblesses, ou comme des erreurs criminelles, les généreuses inconséquences de ta charité et les pieux écarta de la ferveur. Tous deux honorèrent te ehris»

tianisme par leur piété et leurs vertus ; mais Tun rappelle l'esprit de liberté et la chanté expansive du christianisme

f primitif , l'autre les vertus hautaines , ariiîtiPiir inflexible, l'esprit dominateur de 1 Kglise constituée, et s'elevaiit en souveraine, au moyen âge, au-dessus des rois et des peuples.

On tâchera , dans le cadre étroit de cette notice , de reproduire tout entière , et sans omettre aucun des traits saillants dont dte se compose, cette physionomie multiple de Fenelon , que les bioîîrnphes, par inattention ou par réîierve calculée , n'ont souvent présentée que mutilée et incomplète.

Fenelon fut d*abord élevé sous les yeux de son père, homme ausni distingué par ses lumières et ses vertus que par la noblesse de sa naissance. C'est sous cette direction qu'il commença l'étude des latigues anciennes etdel*histoire, on il lit, avec la facilité d'un es* prit vif et pénétrant , les plus rapides progrès. A 12 ans, il fut cnroyé a Vu* Diversité de Cahors^ alors florissante, pour y aehever son cours d*bumanités.

11 n'y resta que quelques années. Bientôt son onde , le marquis Antoine de Fénelon, homme d'un rare mérite, dont le grand Condé disait qu'il était égaf(^ment propre pour la conversation , pour la guerre et pour le cabinet, le fit venir à Paris , et le plaça au célèbre collège du Plessis , afin qu'il y achevât ses études philosopijiques, et commençât le. cour de théologie nécessaire à sa ▼ocatibn naissante ; car déjà le jeune Fenelon avait manifesté un goût prononcé pour l'état ecclésiastique. Dans cet établissement, il produisit, par l'actifitédeaon imagination, par la solidité de sa raison , par un tatent déjà remar^ quable pour réloquence , un étonnement semblable .à celui que Bossuet avait lint naître autour de lui dans le collège de Navanre, par réctatde son

précoce? génie. Ainsi que Bossuet , Fénelon , tout jeune encore , invite à prêcher devant un auditoire choisi , fut admiré comme un prodige , et applaudi comme ime p;loire future de la chaire.

Les applaudissements qu'il recueillit furent tels , que la pieté scrupuleuse du marquis de Fénelon en fbt alarmée.

Craignant que te Jote du succès ne dégénérât , chez son neveu , en passion trop vive pour la gloire littéraire, et 'une ambition mondaine le détournât l'accomplissement sérieux de ses devoirs , il le fît entrer dans la communauté de Saint-Sulpice, où il dut se préparer sans distraction à recevoir les ordres et se renfermer dans les eiercices d'un noviciat obscur. Fénelon obéit sans peine , et édifia par son zèle et sa ferveur ses compagnons et son directeur même, M. Tronson, homme cétè* bre par aon austère vertu. Cependant , quelque temps après, lorsqu'il eut reçu la dernière consécration, il éprouva le désir d'abandonner la communauté, non pour faire briller ses talents sur te théâtre du monde, mais pour se vouef à Tinstrurtion des peuples lointains encore ensevelis dans les ténèbres de ridoifltrie , pour porter la paroto sainte au delà des mers , dans des contrées barbares. Il voulait rejoindre la colonie

3ue la société des missions avait fondée antf la petite tie de Montréal, à Temboucbure du fleuve Saint-Laurent , et, de là, s'en aller prêcher l'Évangile aux habitants sauvages du Canada et aux populations inconnues reléguées dans les glaces du pdte. Il se passionna pour ce projet avec l'entraînement d'une âme généreuse, d'une foi brûlante, et d'une imagination poétique. Sa famille, qui, à cause de la faiblesse de sa santé , ne

f>ouvait consentir à cette résolution, ne e détermina à y renoncer qu'nvec beaucoup de peine. Bientôt il reproduisit SOUS une autre forme te même désir et le même dessein. Il demanda aveo instance à profiter d'une occasion qui s'offrait , pour s'engager dans les missions du Levant. Il devait visiter, dans les excursions saintes oui lui étaient

f)romises, la Grèce et les rivages de 'Asie Mineure. Son imagination s'enflammait bien plus encore à la pensée de voir les lieux oonSMréf par le

rÉK£LON FEAIiCK. FÉKEUiM 74Z

venir des premiers apôtres et par les premiers triomphes du christianisme naissant. £n même temps , poëte et admirateur passionné des andeiu, il était transporte de joie à l'idée de visiter la pntrie de Socrate et les rivages où avait chante Homère.Une des lettres qu'il écrivait à cette époque nous peint rentbou»

sianne que ces projets avaient excité dnns son Ame impétueuse et sensible.

Je pars , dit-il, et peu s'en faut

que je ne vole... La Grèce entière s'ouvre à moi ; le sultan eifirayé recule; déjà le Péloponèse respire en liberté, et l'Eiilise <ie Corinthe va refleurir; la voix de 1 Apôtre s'y fera encore entendre. Je me suit transporté dans ces benux lieux et parmi cvs ruines précieuses, pour y recueillir, avec les plus curieux monuments , l'esprit même de l'antiquité. Je cherche cet Aréopage où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu. Mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée, où Socrate fait le pian de sa république. Je monte au double sommet du Parnasse; je cueille les lauriers de Delphes, et je goûte les

délices de Tempé Quand est-ce que

le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière a lu religion, à la philosophie, aux beaux-arts, qai la ref^rdent comme leur patrie.

Arva brata }Vtamus arva, diviles et insulas!

Je ne t'oublierai pas, ù ile consacrée par les célèbres visions du disciple bienaimé, o heureuse Pathmos! J'irai baiser sur la terre les pas de l'apôtre, et je croirai voir les cieux ouverts, etc. »

A travers le désordre de cette lettre* qui se sent de la jeunesse de son auteur , et dont la naïve exagération fait sourire, on reconnaît avec intérêt les idées et les sentiments qui préoccupèrent Fénelon toute sa vie, les penchants prononcés qui déterminèrent toutes ses actions, et dont l'indueuce se retrouve dans tous ses ouvrages : l'ardeur de la foi, le godt vif de Tantiquité, et le noble désir de travailler à la liberté des

f>euples, et de fonder leur bonheur sur 'indépendance politique et nationale ,

non moins que sur la perfection nio« rato fl religieoae. Ce dernier besoin

n'éclate pas moins vivement que les autres dans le fragment que nous venons de citer. Dans ce rêve brillant augud Il se laisse emiiorter, Fénelon voit la Grèce arrachée à resclavage, et devanoi^

{)ar un mouvement de son imapinotion , e grand acte de justice qui a fait tant d*honneur à notre siècle. Lui-même il se représente agissant sur ce beau théâtre, et, avec sa parole inspirée, appelant la Grèce iâ la liberté au nom du Christ; il voit le sultan reculer devant lui , et ri':glise de Corintbe refleurir. Toute sa vie, Fénelon rêva une grande mission politique, accomplie pour le honheur des hommes au nom de la \ertu et de la religion. Ce fut là son ambition jusqu'au dernier de ses jours, et toujours cette ambition fut traversée par des causes fatales , par de cruels mécomptes

2u*il supporta avee la résignation d'aune me héroïque.

Son projet de partir pour les missions de rOrieot céda bientôt aux représentations de sa famille. Ses supérieurs em* ployèrent son zèle d*une tout autre manière, en Uii confiant la direction des nouvelles catholiques. On appelait ainsi les filles de protestants réosmment converties , (lu'd fallait affermir dans leur fol nouvelle. Malgré sa jeunesse , Fénelon parut digne de cette tâche par la douceur de son âme, par son onction persuasive , et par sa piété , à la fois pleine de tendresse et d'autorité. Il s'en acquitta d'une manière qui redoiihia l'estime et l'admiration de ses maîtres et de ses amis. C^t^t alors qu'il composa le Traité de l'éducation des filles. On voit, en le lisant, qu'il s'était t( lairé lui-même, sur cet important sujet, par des expériences attentives sur ses propres élèves. Personne n'a donné de plus salutaires conseils que Fénelon aux mères de famille. Les utiles observations qu'il avait liites, et la délicatesse de son ooDur* lui ont révélé les plus heu- . reux moyens de diriiier la jeunesse des femmes , et de la préserver de tous les périls qui l'environnent. On a fait, de» puis, d*aotres traités sur le même sujet ; aiirun n'éizale la sérieuse expérience et la sollicitiKie prévoyante de Fénelon. Seulement , dans un temps comme It ndtre, où la sévérité que la foi religieuse oonunuiuqiiait souYeat aw mœiin des

FÉXELÔN L'UNIVERS, FÉMELON

familles a presque entièrement disparu, les conseils de eneloa sembleront souvent bien austères, et il sera difificile wax mères de les exécuter tous. Que

pensera-t-on, par exemple, de Panathème qu'il lance sur la musique, dont on fait aujourd'hui une partie obligée de Teducation des jeunes filles? Sur ce point et sur quelques antres , son autorité sera nécessairement méconnue, s;ins beaucoup d'inconvénients peut-être; mais pour tout le reste v aujourd'hui comme de son temps, ses préceptes doivent être consultés comme les oracles infaillibles de la raison et du cœur.

Le Traité de tidncatxon des files avait été écrit à la demande de madame de Beauvilliers , femme pieuse et grave, dans rintérieur de laquelle était établie la sévère régularitédes anciennes mœurs.

Fénelon avait rencontré le duc de Beauvilliers dans la société choisie qui se réunissait chez sou oncle, le marquis de Fénelon. Us s'étaient sentis attires l'un yers l'autre par une vive sympathie, et s'étaient unis par les liens indissolubles d'une nniitie fondée sur la plus heureuse conformité, celle de la vertu.

Fénelon s'était vu honoré de la plus entière confîance par cette respectable famille , qui lui demrmdait ses conseils comme à un directeur, et s'éclairait de sa sagesse. 11 trouva encore dans la société de son oncle un autre ami , non moins précieux , ni;n*s dont l'attachement ne devait pas être aussi durable.

Il vit Bossuet , et fut entraîné vers lui |»ar-un penchant qu'il manifesta vivement, et qui trouva du retour. !\Inis les liens qui se formèrent entre eux furent ceux d im maître et d'un disciple. Bossuet , né 34 ans avant Fénelon , avait passé alors sa cinquantième année:

chargé , depuis assez longtemps déj.à , de l'éducation du dauphin; devenu, par ses travaux et par ses luttes pour la roi, le plus illustre représentant de l'Église de France ; honoré de la confiance du grand roi, il était au comble de la gloire. Fénelon ne lui demanda au'à se joindre au cortège de jeunes ecclésiastiques qui s'attachaient à lui pour recevoir ses conseils et ses leçons , et , quelquefois, s'associer a ses travaux. Bossuet lui fit l'accueil le plus affable, lui témoigna le plus vif intérêt, et lui prodigua les se-

cours de ses lumières et de son expérience , mais en conservant vis-à-vis de lui l'autorité de Tâge et d'une grande position déjà prise. Tels étaient leurs rapports , qu'une funeste division devait rompre un jour.

Un ouvrage de controverse religieuse, le Traité du mMstère des pttsteurs , que Fénelon composa à la même époque, commença à faire connaître au

Sublic son mérite , jusque-là apmecie e ses seuls amis. Le talent de discussion, l'art de persuader, que révélait ce livre, et le suffrage de Bossuet, attirèrent sur le jeune directeur des nou' veUes catholiques l'attention de Louis XIV, et lui firent conOer une importante mission. C'était le temps où le roi avait entrepris d'établir runité de croyance dans ses États. Des missionnaires partaient dans toutes les directions, mais escortés et soutenus par des soldats. Feneloh refusa ce triste et fionteux secours -, il obtint , par sa noble fermeté , la permission de n'employer contre l'hérésie que les armes du raisonnement et de in persuasion. Il les maniait avec tant d'habileté et avec tant d'âme , qfie son succès n'était pas douteux. Dans I I Saintonge et dans TAunis, partout où sa voix se fit entendre, de nombreuses abjurations, dont la plupart devaient être sincères, témoignèrent de l'empire qu'il savait prendre sur les consciences. 11 revint a Paris avec la plus belle réputation de modération et de génie.

Le roi cherchait alors un gouverneur et un précepteur pour le fils du dauphin. Personne ne lui parut plus digne de remplir la première de ces deux places que M. de Beauvilliers, dont la solide vertu et la grande expérience lui étaient connues , et auquel il rendait pleine justice , quoique la franchise austère de ce seigneur le rendit entièrement franger aux souplesses et aux manœuvres des cours. Heauvilliers, appelé à dire son avis sur le choix d'un précepteur, indiqua Fénelon. Louis XIV ne connaissait de celui-ci que sa piété et ses talents : il le nomma aussitôt. Mais s'il avait su quels étaient les idées et les principes ae l'ami de Beauvilliers en fait de politique et de gouvernement, il se fdt hâté de repousser un tel choix , et Féneloa ,

wénViJùn FRANCE. liraJftll 746

mieux connu de son prince , n'en eût jamais obtenu la plus légère fil? eur.

Fénelon était, clès avant cette époque,

ce qu'il se montra dans la suite, un saj^e ennemi du fastp , de la puissance , du luxe ruineux des cours, de l'ambition des conquérants, du bon plaisir, et des caprices du despotisme. I! déplorait l'état de protonde misère où les prodigalités du prince réduisaient le peuple ; et, tandis que tout le monde célébrait à Tenvi les splendeurs du règne de I.ouis le Grand, il voyait se creuser cet abîme effrayant au bord duquel la France allait se trouver bientôt. Tandis qu*il s'inquiète douloureusement de Tavenir, voici que tout à coup les moyens lui sont donnés de détourner lui-n)tme les maux qui menacent son pays , en préparant a la nation un prince capable de comprendre ses besoins et de satisfaire ses vœux. Tous les principes de Justice et de liberté qu il s'était faits , toutes ses idées indépendantes et hardies sur le bonbeur des peuples , il est en son pouvoir d'en faire la base de l'éducation qu'on l'appelle à donner à l'héritier du trône. Quel moment dans sa vie ! et combien sa joie dut être vive et pro* fonde, en se voyant chargé d'une semblable tâche, et libre de la remplir comme il l'entendait! Aussitôt il se met à son oeuvre avec ardeur , et s*y dévoue tout entier. Il emploie tout ce que son ame a de plus tendre , tout ce que sou esprit a de plus adroit et de plus insinuant, tout ce que son génie a de plus aimable et de plus enchanteur, à former le cœur et la raison du royal enfant, à le bien pénétrer de ses devoirs d'homme et de prince. Il lui parledeses devoirs bien plus

aue de ses droits. Toutes ses leçons tenent à lui faire comprendre qu'un roi n'est pas roi pour lui-même, mais pour son peuple, qui ne lui a confié l'autorité qu*afin qu'il s'en serve dans l'intérêt de tous; qu'il n'y a d'autorité absolue que relie des lois; que les fonctions d'un monarque se bornent a faire respecter et à respecter lui-même les lois ^ui émanent sans doute de lui , mais qui doivent être l'expression de la volonté universelle et des besoins publies ; qu'il s'e.\pose, en se mettant a la place de la loi « à se faire dépouiller du pouvoir qu*ll a re^ cooune en dépôt* Il

lui répète sans cesse que le luxe des souverains est un vol fait à la nation, et

que la paix et la prospérité publique sont la richesse des bons princes (*). La religion intervient pour sa part dans ses préceptes : il veut que son élève montre sur le trône les vertus austères et sublimes d'un chrétien. INInis au lieu de chercher dans la religion , comme l'avait fait liossuet en instruisant le daupliln , la consécration du despotisme ; au lieu d'affranchir son élève, au nom de la volonté divine , de toute juridiction humaine, il fait venir la religion ellennéme au secours de ses enseignements sur les droits des peuples et Tégalité de tous devant les lois.

Dans les premières années , l'éducation du duc de Bourgogne fut difficile , et exerça beaucoup la patience de son instituteur. On sait que le naturel de ce prince était passionné, violent, irascible, et que sa fougue naturelle, accrue par la consdenee instinctive des privilèges de son rang, en faisait un enfant presque indisciplinable. « Il naquit terrible, dit Saint-Simon , et , dans sa première jeunesse , faisoit trembler. » Ce ne fut pas trop de toute l'autorité, de toute l'adresse , et de toute la bonté de Fenelon , pour vaincre cette nature rebelle. Kxliortations revêtues d'une forme attrayante, reproches indirects amenés avec nrt, réprimandes fermes et sévères, mais accompagnées de preuves touchantes de tendresse , détours ingénieux de mille sortes , pour donner à Tétode le charme d*une récréation , il mit tout en usage pour atteindre son but et transformer l'impétuosité et l'indocilité de ce caractère en modération, en application et en douceur. Il y parvint enfin , et accomplit, à force de soins , une des métamorplioses les plus étonnantes que l'éducation ait jamais produites. Le jeune prince devmt aussi calme , aussi sérieux, aussi sensé, aussi studieux qu'il avait été emporté , capricieux , fantasque , frivole. Ce prodige n'a pour nous rien d'invraisemblable, quand nous lisons les nombreux écrits composés par le maître pour l'élève , où la vertu est parée des grAces les plus séduisantes de l'imagination et du génie avec une

C)TélciiHiqin»limv.

Liyiiizuo by LiOOgle

746 Vim» LtmVERS. MfiffKLDÏI

- simplicité qui nttire, une gravité douce qui persuade, et une candeur qui se fait «mer; quana iMmt étudions ces Dkh logues, où Thistoire pst si linbilempnt mise au service de la morale , et dont la forme est si vive et si enjouée; ces Fabb$f dont les images sont si propres à agir sur Tenfance , et dont les conclu* sionssont si frappantes ;enfln, ce livre, où les plus hautes vérités, exprimées dans le langage enchanteur d*une poé* sie simple et passionnée, communiquent inévitablement à Tâme l'enthousiasme du bien et du beau ; ce Téfémaquc qui, destiné à l'instruction d'uu entant , est devenu le charme de tous les âges et la leçon de tous les siècles. Quels défauts, quelles mauvaises passions eussent pu résister à l'ascendant d'un tel instituteur?

En même temps qu'il gagnait le cœur de son élève et se l'attachait par les liens d'une affection et d'une reconnaissance oui ne devaient point se dé> mentir, Fénelon étonnait et séduisait la cour par la vivacité de son esprit , la grâce de ses manières, la dignité de sa personne; par son éloquence, qui, dans une conversation enjouée ou sérieuse, sous toutes les formes et sur tous les sujets , se produisait avec un charme vainqueur. Toute cette société d'élite qui entourait le erand roi fut gagnée et comme subjuguée par tant de fierfections. Parmi les plus vifs admirateurs de Fénelon, on vit se placer madame de Maintenon , qui- lui donna les marques les plus flatteuses d'estime et de cou* fiance. Elle recherchait ses entretiens, elle le consultait sur sa propre conduite ; elle alla jusqu'à loi demander un jour de tracer, par écrit, un tableau des défauts qu'il avait pu apercevoir dans son caractère. Fénelon n hésita pas à le faire , et s'acquitta de cette tâche avec une liberté qu'autorisaient sans doute les droits de la direction relitrieuse, mais qui prouve, cependant, de quelle faveur et de quelle intimité il jouissait auprès de l'épouse secrète du monarque. Dans les lettres qu'il lui écrivit à cette occasion, examinant l'usage qu'elle faisait de son pouvoir sur le roi, il lui donnait ces hardis conseils i « €omme le roi se « conduit bien moins par des maximes « suivies que par l'impstesioB des gens

« qui l'environnent, et auxquels il confie « son autorité, l'essentiel est de ne per* « dre aucune occasion pour Tobseder

« par des gens vertueux qui agissent « de concert avec vous , pour lui faire «accomplir, dans leur vraie étendue, « ses devoirs dont U n'a aueme idée.

* Le grand point est de VaxtUger , « puisqu*il venir être, de le gouverner, 9i 'puisqu'il veut être gouverné. Son sa- «lut consiste à être assiégé par des « gens droits et sans intérêt. Vous de* « vez donc mettre toute votre applica- « tion à lut donner des vues de paix, et « surtout de soulagement des peuples, « de modération , d'équité , de défiance « à l'épiarddes conseils durs et violents, « d'horreur pour les actes d'autorité ar- « hitraire, enfin d'amour pour l'Église, « et de Bêle à lui chercher de saints pas- « leurs*»

Madame de Maintenon cachait sans doute avec soin de pareilles lettres, mais ne 8*en choquait point, et même savait gré à Fénelon de ses avis courageux , qu'elle lui promettait d'exécuter autant qu'il dépendrait d élie. En recevant ces témoignages de déférence de celle qui avait tant de pouvoir sur Tesprit du monarque, Fénelon dut concevoir de nouvelles espérances. D'abord , il n'avait songé a introduire une reforme dans la politique que par le moyen du jeune "prmce, son élève , qui devait un jour arriver au trône , et dont , selon l'ordre naturel des choses , il ne devait point voir lui-même le règne. Tous ses eflforts n*avaient eu, jusqu ici, qu'un but d'avenir. Mais , s'il devenait le conseiller tout-puissant , le guide unique de madame de Maintenon , s'il prenait un empire sans bornes sur les sentiments et les volontés de celle qui , reine de fait, était admise par Louis XIV au conseil des ministres, des moyens d'action immédiats s'offraient à lui pour l'exécution de ses grandes pensées : il pouvait essayer de travailler lui-même au bonheur de son pays , en profitant d'une aussi poissante influence. Nul doute que cette perspective ne se soit présentée à son esprit, et qu'il n'ait clierché à tirer parti , dans ce but , des avantages de sa position, tout en con* tinuant à diriger, avec le m^e zèle et le même Booceis , Tédacation du duc de

WéMMUM FRANGE. wiMEUm 741

Boorgofpie. Tous eeux tpA eonntitseiit

bien Fënelon, penseront avec nous que, dans cet instant de sa vie, il eut la [)en> sée d'être , selon l'expression de sa lettre , un de ces gens droits et sans intérêt pnr lesquels il désirait voir le prince gouverné. Il faut bien, d'nilleiirs, qu'il ait laissé percer quelque cliosed un Minbkible deswin dans sa conduite, puisque bientôt l'opinion de toute la cour fut que le précepteur du duc de Bourgogne s'acheminait par son crédit, croinant de Jour en jour, à un rdie inK portant dans la direction des affaires.

On peut consulter la-dessus les mémoires du temps : leur témoigna^ne est «nanfine, et nous y ajoutons foi , parce

3n*il s*aoeorde avec ce (jue nous savons u carnrt(»re et du pénie de Fénelon.

Seulement, nous repoussons les inter-

{)rétations par lesquelles la jalousie ou a malignité de plusieurs de ses contemporains ont jeté une sorte d'odieux sur sa condtiite. Nous iradmettons pas l'accusation d'ambition , a moins qu'on n'entende ce mot dans le seul sens qu'il peut avoir ici. Fénelon fut ambitieux, mais comme le sont tous les hommes de bien qui ont du génie , et un génie très-actif. De tels hommes sont pas- . sionnés pour des idées grandes , gêné* reuses, bienfaisantes, qu'ils désirent ardemment faire passer dans la realité :

ils veulent de nnduence , du pouvoir, ' parce que ce n'est qu*à cette condition qu'on a de gratids moyens, et qu'il faut de grands moyens pour faire le bien en grand. Cette ambition est désintéressée, ou du moins le seul sentiment intéressé qu'elle admette, c'est une espérance de gloire qu'on a tort d'interdire au sage, parce aue c'est un des plus nobles instinets de notre nature.

En lisant les Mémoires de Saint-Simon, on pourrait se laisser aller à méconnaître la pureté des vues de Fénelon , et la sublimité du rdie auquel il prétendait. Saint-Simon est d'ordmaire si fin ohservateur , et In couleur de ses portraits produit tant d'impression, même lorsqu'elle est fausse , qu'on pourrait être entraîné par lui à une opinion injuste sur le grand homme dont nous cherchons à donner une idée exacte. Voici comment Saint -^imon

juge iecanetèradeHneloB, en parlant

de ses premiers pas dans le monde :

n Fénelon étoitun homme de qualité, qui n'avoit rien, et qui, se sentant beaucoup d^esprit, et de «atte sorte d'esprit insinuant et enchanteur , beaucoup de talents , de grêlées , et du savoir, avoit aussi beaucoup d ambition. U avoit frappé longtemps à toutes les- portes, sans pouvoir se faire ouvrir. Piqué contre les jésuites, où il s'étoit adressé d'abord comme aux maîtres des génies de son état, il se tourna aux jansénistes pour se dépiquer, par l'esprit et la réputation qu'il se flattoit de tirer d'eux, des dons de la fortune qui l'avoit mé-

Erisé. Il fut un temps assez considérale À s'initier, et parvint après à être de quelques repas particuliers, que quelques importants d'entre eux faisoient alors, une ou deux fois la semaine, chez la duebesse de Braneas. Je ne sais s'il leur parut trop fin. ou s'il espéra mieux ailleurs qu'avec des i;ens avec qui il n'y avoit jamais rien a partager que des plaies; mais peu à t)eu sa liaison avec eux se refroidit , et , à force de tourner autour de Saiiit-Sulpice, il parvint à y en former une dont il espiéra mieux.

Cette société de prêtres conmiençoit à percer, et d'un séminaire d'une paroisse de Paris, à s etendre. Personne parmi eux qui pût entrer en comparaison sur rien avec l'abbé de Fénelon , de sorte qu'il trouva là de quoi primer à Taise et se faire des protecteurs, qui eussent intérêt à l'avancer, pour en être protégés, à leur tour. Sa pieté qui se faisoit toute è tous, et sa doctrine qa*il forma sur la leur, en abjurant tout bas ce qu'il avoit pu contracter d'impur parmi ceux f|u'il abandonnoit, les charmes, les grâces, la douceur, l'insinuation de son esprit le rendirent un ami cher à cette conjjrégation nouvelle, et lui y trouva ce qu'il cherchait depuis longtemps , des gens à qui se rallier, et qui pussent et touIussent le porter. En attendant les occasions, il les cuUivoit avec grand soin, sans toutefois être tenté de quelque chose d'aussi étroit pour ses vues que de se mettre parmi eux , et cherchoit toujoursà faire des connoissances et des amis. C'étoit un esprit coquet, qui, depuis les personnes les piui puîssautes

Digitizeu w-j ^jQOgle

748 FÉmELON L'UNIVERS. FÉNfiLO?!

jusqu*à Touvrier et au laquais, cherchoit place dans les âmes dominées par la à être goûté et vouloit plaire, et ses ta- passion active du Inen, et qui était eelle leutsen ce genre secondoient parfaite- de 1 enelon. Cependant, un simple coup ment ses désirs. » d*œil jeté sur le reste de la carrière de Dans ce portrait , Fénelon n'est plus l'homme qu'il calomnie , eût suffi pour qu'un ambitieux vulgaire, sinon par les prévenir l'erreur où sa malignité et ses talents , du moins par le but auquel il préjugés de courtisan le font tomber, dspire. Ce qu'il imt , ce qu'il cherche, £d effet , uoe ambition telle que celle c'est ce que voulaient les courtisans avi- qu'il suppose , aurait-elle supporté avec des d'honneurs , de crédit , de distinc- un calme et une résignation inaltérable, tiens propres à flatter la vanité, de pla- la disgrâce, la ruine, l'exil? Une âme ces brûlantes et enviées. Cest un intri- Taîne et avide d'honneurs et de bruit se gant qui a du génie et de l'éloquence; ce serait-elle renfermée dans le tilence et n'est plus Fenelon. Non-seulement une l'obscurité de la retraite, avec le sangpartie de ce portrait repose sur une in- froid, la paix , le détachement dont Féterprétation fausse de la conduite du nelon fit preuve , lorsqu'un soudain personnage , mais de plus, Saint-Simon changement de fortune le précipita du avnnce des faits entièrement fatix. Ainsi théâtre éclatant où il était monté, pour il n'est pas vrai que c'est parce qu'il l'ensevelir dans les devoirs obsrnrs de croyait trouver chez les prêtres de Saint- la sphère étroite où s'écoula le reste de Sulpice plus d'appuis pour s'élever, que sa vie? Saint-Simon , au reste , a pris Fénelon se fit recevoir dans leur con- soin de se réfuter Iiii-iiiême ; far.drins gré^ation. 11 est certain que ce fut le la suite de ses Mémoires , oubliant cette marquis de Fénelon , son oucle , qui l'y peinture satirique que nous avons citée, fit entrer de bonne heure , afin de le il se laissa aller à contempler Fénelon, soustraire, ainsi que nous Pavons ditj déployant toute la grandeur de son âme au dangereux enivrement de ses pre- au moment où, proscrit parle prince, miers succès. Quant à ces démarches condamné par le pontife, il éprouve tous que Fénelon aurait essayées auprès de les revers a la fois. Saint-Simon trace Port-Royal et des jésuites , pour s'en lui-même un tableau tonebant des ver* faire des soutiens utiles , nous n'avons tus modestes et sublimes par lesquelles à citer aucun fait qui donne là-dessus Fénelon se rendit si cher à son diocèse, un démenti à Saint-Simon ; mais , s'il et qui fixèrent sur Cambrai les regards est vrai que Fénelon , après quelques de toute la France, rapports avec ces deux sociétés, ait Fénelon, sans avoir rien faitqui puisse cessé de les fréquenter et se soit éloigné lui attirer un reproche, même léger, se d'elles, il est probable que c'est parce trouvait donc dans la position la plus que l'austérité, le génie sec et dur, le brillante, et voyait s'ouvrir devant lui rigorisme intolérant de Tune rebutaient une route inattendue pour l'accomplisbientôt son âme tendre et sa belle ima- sèment de ses patriotiques desseins, gination , et que l'indulgence calculée , C'est en ce moment où tout lui souriait, les finesses politiques , et la souplesse que l'Académie vint ajouter un nouvel ambitieuse de l'autre, répugnèrent à nonneuraux distinctions glorieuses dont son esprit droit et franc, et choquèrent il était comblé. On l'appela à la place sa généreuse bonne foi. Il est impossi- que laissait vacante la mort de Pélisson. ble de penser que Fénelon ait eu pour Ses titres littéraires se réduisaient , à principe de ne s'attacher qu'à ceux dont cette époque, à peu de chose : il n'avait il pouvait faire des marchepieds pour encore puhWé que l'Éducation des Jilfes sa fortune. Saint-Simon a été égaré ici et le Traité sur le ministère des pas- , par l'habitude d'étudier sans cesse la leurs. Mais l'Académie rendait homcour , et d'y voir ce qui y dominait en mage à l'instituteur du duc de Bourgoeffet , l'esprit d'inlrinue , l'intérêt per- gne, et le discours de félicitation que sonnei, l'ambition. Quoique philosophe, M. Bergeret lui adressa , le jour de sa il ne l'a pas été assez pour démêler cette réception, célébra Teducation de ce ambition rare et singulière qui trouve Jeune prince comme son plus bal ou-

FilîELON FRANCE.

FÉNELON

vrage. Pni de temps après, en 1695, Louis XIV témoigna sa reconnaissance à Féaelon par une récompense éclatante. Il le désigna pour 1 archevêché de Cambrai , en exigeant qu'il ne restât dans sa résidence que le temps exigé par les canons , et qu'il vint passer le reste de chaoue année à la eour.

Biais ces neureuses dispositions du monarque allaient changer tout à coup, et la carrîère où Fénelon s'avançait plein de confiance et de joie allait loi être fermée par la disgrâce la plus imprévue et la plus complète. Dès l'année ' 1687, on avait commencé à parler à la cour d'une femme pieuse et mystique qui avait prêché dans plasiears provi nces sur l'amour divin ; qui, venue h Paris, y avait été arrêtée par ordre de l'archevêque, M. de Harlay, comme enseignant une doctrine d'une spiritualité hasardée, et enfermée par son ordre dans un couvent; qui, bientôt après, grâce à la protection de quelques amies de madame de Maintenon, avait obtenu sa liberté, et s'ét;ut mise de nouveau à prêcher en secret dans des réunions intimes, devant quelques personnes de la cour. Madame de Beauvilliers, madame de Qievreuse, quelques autres nobles dames s'étaient éprises d'une doctrine dont le principe était un amour ardent et passionné des perfections divines, sans voir que la conséquence où elle menait était cette paresse contemplative de l'âme, et cette insouciance des pratiques activer de la religion , déjà condamnée et proscrites par l'Église sous le nom de quiétisuie. Peu à peu, le docteur femelle, madame Guyon, avait vu grossir le nombre de ses adeptes; enfln, madame de îNI ai n tenon avait désiré la voir, et l'avait fait venir à Saint-Cyr : elle l'avait entendue avec plaisir parler du détachement de toutes choses qu'inspire la contemplation de Dieu , et des moyens faciles que donne l'amour de Dieu pour le salut. Fénelon avait assisté à plusieurs de ces conférences, et sa piâé tendre, son imafpnation quelque peu mystique, lui avaient fait prendre gortt aux raffinements de spiritualité et aux rêveries extatiques de madame Guyon. Charmé par la dévotion passionnée de cette femme, qui devait, malgré l'opiaioa de Voltaire, avoir

beaucoup de séduction dans l'esprit et dans le langage pour faire des prosélytes en si bon lieu, Fi^ueluii n'avait aperçu ni l'exagération ni le ridicule de ses théories , ni ce qu'une orthodoxie sc\ ère pouvait y trouver d'irrégulier et de condamnable. Entin , comme le dit malieieusement SaintpSimon, « leur esprit s'était plu l'un à l'autre, et leur suborne s*étaU amalgamé. » Il avait encouragé madame de Maintenon dans Tapprobation ^u^elle donnait aux principes de sa protégée, et déjà des conférences sur le pur amour avaient eu lieu devant les jeunes élèves de Saint-Cyr.

Mais dans l*année 16dS, les succès du quiétisme furent arrêtés tout à coup. Fénelon n'était pas le directeur en titre de madame de Maintenon : cette place était remplie par M. Godet, évéque de diartres, dans le diocèse duquel était compris Saint-Cyr. Ce prélat, d'un esprit austère et d'une foi ombrageuse, goûtait peu cette nouvelle mysticité qui devenait si fort à la mode : il avertit en particulier madame de Maintenon des conséquences dangereuses qui pouvaient résulter de cette nouvelle manière d'adorer Dieu ; il revint plusieurs fois à la charge, et réussit à la dégoûter des idées qu'elle avait embrassées d'abord avec ardeur, et tinit même par changer son penchant pour madame Guyon en aversion décidée. Madame de Mamtenon avait d'ailleurs beaucoup d'mconstance dans l'esprit, et devenait tout à coup d*une inconcevable froideur pour ceux auxquels elle témoignait le plus de bienveillance et d'amitié la veille. Lerefroidissementqu'elleéprouva pour madame Guyon s'étendit jusqu'à Fénelon. En vain celui-ci plaida la cause de son amie; en vain il chercha à renouer pour lui-même les liens d'une intimité dont il ne pouvait coinprendre la rupture subite. L'évéque de Chartres avait opéré dans les sentiments de madame de Maintenon une révolution complète : elle avait abjuré ses premières amitiés sans retour.

Saint-Simon a supposé que la lutte sourde qui s'engagea alors entre l'évéque de Chartres et Fénelon eut surtout un caractère politique. Selon lui, Fénelon, tout en éprouvant une sympathie réelle pour la doctrine du pur amouTi

FÉNELON L'UWIVERS. rémiLOH

aurait tâché d*eii tirer parti pour s'emparer plus complètement de Tesprit de madame de Mamtenon. H aurait voulu,

en modifiant sur plusieurs points les idées religieuses de madame de Maintenon , l'amener à changer de directeur, et il aurait cherché à supplanter luimême révéque de Chartres auprès d'elle (*), afin de se faire arcorder par elle, une fois qu'elle nurnit été toute à lui , toutes les faveurs que convoitait son ambition. Nous nous sommes expliqués déjà sur Pespèce d'ambition qu'on peut prêter à Fénelon. Cette am- Dition n'avait pas de but, et par conséquent ne pouvait employer ies moyens que Saint-aimon suppose. La conscience de Fénelon ne pouvait admettre cette tactique, qui eût fait de la religion un instrument. Son amitié pour madame Guyon fiit entièrement désintéressée, son goût pour la doctrine nouvelle fut pur de tout calcul , et ne fut malheureusement q^ue trop sincère, puisque son obstination à la soutenir devint, roniiiie nous allons le voir, la cause de sa perte.

Madame de Maintenon, d'après l'avis de révéque de Chartres, consulta Bos-

suet, Buurdaloue, l*évéque de Châlons et M. de Noailles, au sujet de madame Guyon. Ils furent unanimes pour désap-

Srduver tout ce qu'elle avait oonsigné ans ses sermons et dans ses livres.

Aussitôt elle reçut l'ordre de ne plus reparaître à Saint-Cyr. D'abord elle supporta cette disgrâce avec beaucoup de résignation : elle alla protester de ses bonnes intentions auprès de Bossuet , qui la recMt avec douceur. F^lle se soumit aux décisions de ce prélat, lui donna tous ses écrits à examiner, eonamunia de sa main, et lui promit de vivre désormais dans la retraite et le silence.

Mais bientôt madame Guyon se trouva malheureuse de ne plus jouer un rdle, et regretta de ne plus occuper d'elle le public. En même temps, desjplaisanteries un peu fortes que le monde taisait courir sur elle lui donnèrent le désir naturel de se justifier* Elle adresse à madame de Mamtenon une requête où elle demandait à soiHTiettre sa doctrine et ses mœurs à une commission composée de n « n le flatta, dit 8aint«8inQit, dek

juges moitié ecclésiastiques , moitié laïques. Cette requête ambitieuse déplut :

cependant on lui aoooida reramen qu elle réclamait, mais on ne lui donna

que trois juges ecclésinstigues, qui forent Bossuet, M. de Noaill^ et le directeur de Saint-Suipice, M. Tronson.

Dans des conférences tenues à Issy, uù M. Tronson avait une maison de campagne, la commission étudia attentivement les livres de madame Guyon, et en tira tout ce qui pouvait motiver une condamnation solennelle.

Cependant Fénelon avait vu avec douleur la disgrâce de son amie, qu'il avait inutiiement essa^'de prévenir. IL n'espérait pas que le jugement des commissaires pût lui être favorable; il voulut du moins faire en sorte que la condamnation dont elle était menacée n'edt rien de trop sévère, et que sa doctrine ne filt pas traitée comme une hérésie coupable. Dans ce but, il écrivit fréquemment à Bossuet : il lui faisait dans les termes les plus respectueux, et en témoignant la plus profonde déférence pour ses lumières, des objections fondées sur des citations qii'il tirait des «uteurs mystiques reconnus et adoptés par l'Élise. Bossuet répondait avec modération , mais sans faire aucune concession sur le fond de la question.

Sur ces entrefaites , arriva la nomination officielle de Fénelon à l'archevéclié de Cambrai. Aussitôt, il fut associé aux contérences d'Issy. Tout en y gardant la même mesure que dans ses lettres à Bossuet, il s*efirorça d'adoucir la rigueur du jugement qu'on allait rendre. Après quelques discussions qui n'eurent rien de trop vif, il v réussit en partie, ou du moins II obtint qu*0A n*emploierait point dans la forme de l'arrêt des termes trop durs, et que le blâme n'aurait rien de flétrissant. Alors , les quatre commissaires, d*aeoord, signèôreiit trentequatre articles qui déclaraient ioeiacles et contraires à l'Église un certain nombre de propositions de madame Guyon.

Quelques jours après, eut lieu la cérémonie du sacre de Fénelon, àlaqoeRe Bossnet présida lui-même.

Madame Guyon se soumit. Maïs malheureusement, il lui était impossible de rester longtemps tranquille. Bientét on sut qu'elle était revenue è Mi* oui»

FEN&LON

FRANGE. wisMM 76t

glésa promesse de s'en tenir éloignée; quelle recoiiiiiien(^ait à dogmatiser; qu'elle se plaignait de ses juges, et prenait le rôle de martjrre. Bossuet, en rapprenant, fut saisi d'un mouvement d'impatience auquel il s'abandonna trop peut-être : il obtint l'ordre d'arxéter madame Guyon , et la fit jeter à Vincennes.

Cet excès de rigueur affli^jea et indigna Fénelon. U ne lut pas maître du sentiment qu'il éprouva dans cet instant, et ne put s'empêcher de se plaindre hautement du traitement fait à madame Guyon. Ces plaintes, inspirées par une fidélité d'ami lie qui oubliait les précautions de la politiaue, éloignèrent encore davantage de lui madame de Maintenon, et le mirent dans une position dangereuse à la cour. Bossuet , cependant, ne croyait pas avoir encore assez fait en sévissant contre la per* sonne <1p madame Guyon; il voulut ne laisser aucun doute à personne sur les dangers qu'un rigoureux esprit d*ortiiodoxie lui montrait dans sa doctrine « et sur la conformité qui lui paraissait exister au fond entre ses maximes et celles de Moliuos; il composa ses États (Foraismy où il traitait de molinistes madame Guyon et tous ceux qui cherchaient à propaf;;er se-s nombreuses rêveries. Avant de publier son livre, il demanda à Fénelon d'y Joindre son approbation. Fénelon ne voulut pas souscrire à un anathème aussi dur et aussi injurieux lancé sur une femme dont il était Tami , et qu'il ne croyait coupable que d'un peu d'exagération ; il vit d'ail» leurs dans la demande de Bossuet une sorte d'offense pour lui-même : il refusa hautement de consacrer par son approbation les États d'oraison. Dès lors, la guerre fut déclarée. Bossuet n'était poussé par aucun sentiment de jalousie contre Fénelon, quoi qu'en dise Voltaire, qui a le défaut dé croire trop difficilement à la vertu. Les raisons qui justifient pleinement Bossuet de ce reproche ont été développées ailleurs (voir rarticle Bossuet) diine manière qui ne laisse aucune prise, nous Pespérons, au doute et à la critique. Mais Bossuet était dominé par une orthodoxie fougueuse qui en faisait un défenseur ]aloia «t implacable de la tradition et

du dogme , et qui , toutes les fois qu'une révolte ou une erreur se manifestait, le rendait peu scrupuleux sur les moyens de répression à employer. Il se répandit en plaintes aor le rems que feisait Fénelon d'approuver son livre , et sur l'appui qu'un archevêque osait donner Il une doctrine insensée et criminelleè Fénelon , forcé de se justifier, composa ses Maximes des saints y qu'il publia en partant pour son archevêché de Cambrai; il s'y efforçait d'autoriser une partie des propositions condamnées par un choix de sentences de mysticisme tirées des Pères, qu'il commentait à son point de vue. Ce livre, que nous n'essayerons pas de juger sous le rapport de rorthodoxie,(raDord à cause de notre incompétence sur ces matières , et ensuite parce qu'il roule sur des subtilités O'oili le génie de Fénelon perd toute sa clarté habituelle, ce livre causa un £îrand scandale. I.a plus grande partie du public s'était habituée à regarder madame Guyon comme hérétique : on jeta les hauts eris en voyant Tf-nclon prendre aussi ouvertement sa défense. Les ennemis que les succès de jb enelon à la cour n'avaient pas manqué de lui faire, saisirent cette occasion de le noircir. On dénonça les Maximes des saints au roi comme un livre pernicieux et corrupteur. Louis XIV était d'autant plus disposé à croire ee<|a'OB lui disait, qu'il avait découvert d^uis peu la nature de l'enseignement que le duc de Bourgogne avait reçu de son pré.cepteur, et que dans un entretien parbeulier avec Fénelon , où ce dernier avait en l'imprudence de dévoiler en partie ses principes, il avait lui-même reconnu dans l'homme honoré de ses faveurs un désapprobateur secret de toute sa politique. II se persnada donc aisément que la foi courait un danger, et il appela

(*) • Ce livre , dit Saint-Simon, étoit inintelligible à qui n'éloit pas théologien versé iant !• pliN mystique. MadeiM de Sévigné avoit dit, daet les temps des disputes sur la grâce : Épaississez-moi un peu larelipon qui s'évapore toute à force d'être subtilisée. Ce not rat fMiottvdé à propos àm Hommes de* saints. " Quiconque jetlerà les yeux sur l'ouvrage de Fénelon , sans éire théologien versé da/is te plus mystique, sera aussitôt de Tiiis deSainl-SidMtt.

761 wéaELon L'UNIVERS. wéxklojs

BOBStwt pour lui demander conseil.

Bossuet se jeta à ses pieds, et lui demanda pardon de ne l'avoir pas averti plus tôt de la fatale liertsie de M. de Cambrai.

Alors tout fut perdu pour Fénelon. Il reçut l'ordre de ne plus reparaître à la cour, et de cesser tout commerce avec le prince qu'il arait élevé. La disgrâce l'^ndit sur tout ce qui Tentourait.

Les sous-précepteurs qui avaient travaillé sous ses ordres à Téducatioa du duc de Bourgogne forent renvoyés.

Cette rigueur rat poussée jusqu'à une exagération qui paraîtrait incroyable, si on ne connaissait la petitesse à laquelle descendent , par Teffct de la passion , les vengeances des rois les plus absolus. I.e frère de Fénelon , exempt des gardes du corps, « dont la doctrine était nulle, assurément, » dit piaisamment Saint-Simon , fut dépouillé de son grade et rayé des contrôles. Le duc de Beauvilliers faillit être entraîné par le torrent. Louis XIV s'honora du moins, en reftisant de se laisser prévenir contre cet honnête homme, qui avait su lui inspirer une sérieuse estime. Le duc conserva sa place : mais un désert se lit autour de lui et des siens, dans les sa- Ions de Versailles et de Marly.

Fénelon ne fit aucun effort pour obtenir le pardon du prince; niais il n'abandonna pas sa doctrine aussi aisément qu'il se résignait à la perte de sa place, llenappelasolennelleinentan papedesaccusations de Bossuet. Tandis que la cour de Borne examinait l'affaire avec une I lenteur qui tenait pour le moins autant au désir de prolonger cette occasion de faire sentir son importance, qu^à un sentiment d'impartialité, les deux rivaux , prenant leurs contemporains pour juçes, engagèrent une lutte sérieuse et animée, où l'un attaquait avec toute la sévérité fougueuse de son implacable et sublime génie; l'autre se défendait avec toute Tadresse de son esprit ondoyant, et toute l'émotion pathétique de son Ame liere et douce. De part et d'autre, les écrits éloquents se suivaient sans relâche. Souvent Bossuet, dans l'ardeur de son zèle, se laisse aller à des personnalités injurieuses, injustes même.

Les passions s'irritent des deux côtés : il arrive un moment ou Fénelon et Bos-

suet s'aocosent l'on l'autre de mauvaise

foi. Voulons-nous avoir un échantillon et de l'animosité et de l'éloquence des deux adversaires ? Écoutons Fénelon se plaignant à Bossuet, dans une lettre, des interprétations forcées et arbitraires qu'on a fait subir à sa doctrine :

« Qu û m'est dur, Monseigneur, d*a- « voir à soutenir ces combats de parole les, et de ne pouvoir plus me justifior « sur des accusations si terribles, qu'en « ouvrant le livre aux yeux de toute l'É- « glise , pour montrer combien vous « avez défiguré ma doctrine ! Que peut- « on penser de vos intentions? Je suis « ce cher auteur que vous portez dans « vos entrailles pour/e précipiter avec « Molinos dans rabtme du quiéHtme.

« Vous allez nie pleurer partout, et vous « me déchirez en me pleurant! Que « peut-on penser de ces larmes qui ne « servent qu'à donner plus d'autorité à « vos accusations ? Vous me pleurez et « vous supprimez ce qui est essentiel « dans mes paroles 1 Vous Joignez sans « en avertir celles qui sont séparées I « Vous donnez vos conséquences les « plus outrées comme mes dogmes pré- R cis , (juoiqu'elles soient contradictoi- « res à mon texte formel. Quelque « grande autorité, Monseigneur, que « vous ayez justement acquise jusqu'ici , « elle n'a point de proportion avec celle « que vous preuez dans ie style de vo- « tre dernier livre. Le lecteur sans pas* « sion est étonné de ne trouver, dans un « ouvrage fait contre un confrère sou- « mis à l'Église, aucune trace de cette « modération qu'on avait louée dans « vos écrits contre les ministres pro- « testants. Pour 'moi , Monseigneur, je « ne sais si je ne me trompe, et ce « n'est pas à moi à en Juger, mais il c me semble (|ue mon cœur n'est point « ému , que je ne désire que la paix , « et que je suis, avec un respect cons* « tant pour votre personne... »

Par ces plaintes éloquentes , par ce mélange de ressentiment et de douceur, de passion et de bonté, par l'oppression qu'il subit, Féncion est celui des deux rivaux qui attire sur lui le plus d'intérêt, et dont la cause inspire le plus de sympathie. Et, cependant, n'est-on pas tenté d'abjurer l'espèce de mécontentement que le spectacle de

VÉBKLOlf

FRANCE

7sa

cette lotte fait nattre en nous contre Bossuet, quand on Tentend se justifier ainsi de ses violences r

« Vous vous plaignez de la force de « mes expressions ! 11 s'agit de dogmes « nouveaux qu'on voit introduire dans « l'Église , sous prétexte de la piété , « par la bouclie d'un archevêque. Si , en a effet, il est vrai que cas dogmes re- « nouvelleot les erreurs de Molinos , « sera-t-il permis de le taire? Voilà 1 pourtant ce que le monde appelle « excessif, aigre, rigoureux, emporté, « si vous le voulez. li voudrait qu'on « laissât passer un dogme naissant doo- « cernent, et sans l'appeler de son « nom, sans exciter l'horreur des fide- « les par des paroles qui ne sont rudes « qu*a cause qu'elles sont propres , et « qui ne sont employées qu'à cause que « l'expression est nécessaire. Si l'auo teur de ces nouveaux dogmes les ca- « ehe, les enveloppe, les mitigé, si n vous voulez, par certains endroits, « et, par là, ne lait que les rendre plus « coulants, plus iusinueux, plusdaage- « reux , fauarait-il , par des bienséances « du monde , les laisser glisser sous « l'herbe et relâcher les saintes rigueurs

* du langage théologique? Si j'ai fait A autre chose que cela , qu'on me le « montre. Si c'est là ce que j*aî fait , « Dieu sera mon protecteur contre les « mollesses du monde et ses lâclies n complaisances. »

On conçoit combien la curiosité des contemporains devait être puissamment excitée par un tel démêlé entre de tels hommes , et contbien le scandale de ces personnalités éloquentes devait lyouter d'intérêt au spectacle de la lutte. C'est sur quoi Fénelon gémit souvent avec une douleur sincère et pathétique. Jamais il n'est plus touchant et plus divinement inspiré que lorsqu'il s'écrie :

« INous sommes, vous et moi, l'objet «de la dérision des ini[!ies, et nous

• faisons gémir tous les gens de bien ; « que tous les autres hommes soient « hommes, c'est ce qui ne doit pas surit prendre ; mais que les ministres de « Jésus-Christ, ces anges de l'Église , « donnent au monde profane et incié- « du le de telles scènes, c'est ce qui de- « mande des larmes de san:;. Trop heu- « reux si , au lieu de ces 'guerres d'é-

« crits , nous avions toujours fait no» « tre catéchisme dans nos diocèses , « pour apprendre aux pauvres villageois « a craindre et à aimer Dieu. «

Pendant ce temps, à Rome on avait rendu un arrêt ; mais cinq des dix examinateurs avaient déclaré que les propositions mises en jugement ne méritaient aucune censure. En conséquence, l'exameD et les intrigues recommencèrent. Pour arracher une condamnation aux commissaires incertains, les agents de fiossuet, à Rome, ne reculaient devant aucun moyen. L'abbé Bossuet, son neveu , entretenait au sein du clergé ro- !iiain et parmi les amis qui défendaient Fenelon près du pape , des espions qui l'instruisaient de tout et l'aidaient à dresser ses batteries. Afin de perdre plus sûrement Fénclon , il calomniait ses rapports avec madame Guyon , et cherchait à ilétrir par des preuves supposées la pureté de ses mœurs. Bossuet n'ignorait pas ces indignes menées , et ne pouvait pas les ignorer ; mais contre ce qu'il appelait une hérésie, fiossuet croyait tout permis ; tous les moyens lui étaient bons pour anéantir tout ce qui refusait de se soumettre à lui , c'està-dire, au dogme dont il s était fait le jaloux défenseur; il agissait en homme reconnu pour dictateur de l'épiscoptU et de la doctrine {*). Enfin Bossuet triompha. En vain Innocent XII traîna ralfaire en longueur, et par esprit d'opposition à la cour de France , et par intérêt pour Féuelon dont l'erreur lui |Kii nissait légère ; en vain le cardinal de Bouillon , ami de Fénelon autant qu'il détestait l'archevêque de Paris et l'evéque de Chartres, soutint l'accusé dans les conférences avec une chaleur et un emportement qui faisaient dire au pape en riant : « C'est un sanglier blesse » (È un poreo ferito). Le cardinal de Bouillon reçut de I*aris l'ordre formel de se taire /le roi écrivit de sa propre main a innocent XII pour le presser de condamner. Le 13 mars 160f , an bref déclara erronées vingt-trois propositions extraites des Maximes, et réprouva le livre. Mais, au grand méconteutement de Bossuet , qui voulait un acte de rigueur foudroyant , le mot d'hérésie

(*) Saiul-SiuiOD,

T. v«. 48* Livraison. (Dicx. kncyci.., tic.)

f54 timsLùti V\mMt¥^, iPàntetjM9

ne fut pas prononce par le pontife , et le livre ne fut pas condamné au feu. On sait quel exemple unique de docilité et (le fermeté d'i^me Féiielon donna dans ce moment ou il voyait une doctrine qui lui était chère proscrite par un arrêt édatant. T?ous oe poovons mieux rappeler ici ce quMI fît, qu'eil dtant Saint-Simon , dont toutes les préventions semblent avoir été vaincues par la beauté de Paction qu*il raconte. Au moment oîj la nouvelle de la condamnation lui fut apportée à Cambrai , « il :iiloit monter en chaire ; il ne se troubla point ; il laissa le sermon quMl avoit préparé , et, sans différer un moment de prêcher, il prit son thème sur la soumission due à rtgli'-e. Il traita cette matière d'une manière forte et touchante, annonça la condamnation de son livre, rétracta son opinion qu'il y avoit exposée , et conclut son sermon par un acquiescement et une soumission parfaits au jugement que le pape venoit de pro« noncer. Deux jours après, il publia un mandement fort court par lequel il se retracta, condamna te livre, en défendit la lecture , a( quiesça et se soumit de nouveau ;i la condamnation ; et, par les termes les plus concis, les plus nets, les plus forts, s'ôta tous les moyens d'en pouvoir revenir. Une soumission si prompte, si claire, si publique, fut généralement admirée. "

Ceux même qui nvnicut pris parti le plus vivement pour liossuet dans la querelle , se joignirent, par un mouvement de sympathie irrésistible, aux lémoignaiies d'admiration dont on entourait le vaincu, etFénelon vit Topinion publique revenir à lui tout entière; mais il n*en fut pas moins i^rdu pour toujours dans l'esprit du roi. I onis XIV était inflexible dans ses ressentiments , et d'ailleurs la publication du Télémaque vint l'aigri r encore plus contre celui qu'il regardait comme un novateur téméraire en religion, et un bel esprit chimérique et frondeur en politique. Un domestique chargé de recopier le Télé' vuniifp que Fénelon avait achevé pendarit Téducatioii du duc de Bourgogne, se sauva avec le manuscrit et Talia vendre à Ta veuve de Cl. Barbin , imprimeur au palais. Le livre était uns en vente, iorsqu'ua ordre du roi fit saisir

l'édition ; mais déjà un assez grand nombre d'exemplaires avaient été vendus ; et, aussitôt après, un Kbraire de la îînye, pouvant braver impunément les recherches de la police française, fit de son coté une édition nouvelle qui se

fublia librement, et se répandit en 'rance et dans toute PF^urope.

Louis XIV fut d'autant plus irrité de cette pubficité qu'il ne put empêcher, que la malignité contemporaine chercha et crut trouver dans l'ouvrage plus d'une offensante allusion à son caractère et aux actes de son gouvernement.

On vit dans le personnage d'Idoménée un portrait satirique tracé d'af^rès sa personne. Dans le faste , les prodigalités, l'imprudence du roi de Salente, on voulut reconnaître une peinture de l'ambition ruineuse et des fautes politiques du roi de France. Fénelon a protesté contre ces interprétations de son livre de la manière la (>lus for- , melle. n 11 est trai, écrivait-il à cette' « époque, que j'ai mis dans ces aven- « tures toutes les vérités nécessaires « pour le gouvernement, et tous les « défauts qu'on peut avoir dans la « puissance souveraine, mais je n*ea « ai marqué aucun avec une affecta- « tion qui tende à aucun portrait ni « caractère. » On doit le croire , parce qu'on doit penser que Tingratitude lui était en horreur; et il y eilt eu une véritable iniiratitude à se permettre , dans un livre qu'il composait au temps de sa faveur, des hardiesses de ce çenre contre le prince qui l'avait élevé au rang de ses premiers serviteurs. D'ailleurs la lettre que Fénelon , a ses derniers moments , fit écrire au roi , renferme des expressions de respect et de fidélité que la mort consacre , efi quelque sorte, et dont il nous est impossible de suspecter la bonne foi. Il n'y avait dans son poème que deux figures que l'on pût regarder avec raison comme des-portraits. Dans Tune, il avait représenté son élève luttant contre la fougue d'un caractère passionné, et s*acheminant sans cesse vers la sagesse par ses générenx efforts et par le noble instinct de sa nature; dans l'autre, il s'était décrit involontairement lui-même; il avait peint ses vertus , son génie; il s'était représenté tel qu'il était et tel qu'il dé-

tànELON FRAINCE. FélTELON 765

sîrait être, c'est-à-dire, tantôt instruisant le fils des rois et enseit^nant aux hommes ia sagesse et ta pieté par te chnrme insinuant de la parole et Pautnrite de ses exemples, tantôt réformant l'administration des cités , et améliorant, par une direction utile imprimée à Pesprit des princes , la condition des [)."n[ilps. Mais Louis XIV se persuada (pril li;;tirait aussi dans l'ouvrage à côté de Télemaque et de Mentor , et qu'il y était représenté avee intention sous des tniits injurieux pour sa personne. Le sort de Kcnelou fut décide dès lors : la cour devait lui être à Jamais fermée, et il de?ait mourir sans avoir même revu Paris, sans avoir une seule fois visité ses amis les plus cliers.

De tous les succès du Télémaquef celui qu'il obtint en Angleterre dut être le plus blessant pour Louis XIV. Ce pfuple, dont le grand roi s'étnit attiré plus particulièrement la haine, Js'attaclia avec ardeur aux prétendues allusions dont nous avons parlé. En outre, l'orgiieil an^!,iis trouvait des ressemblances (laiteuses dans le taMeau de a cette imprenable Tyr, qui semble nager au-dessus des eaîix et être la reine de toute la mer. » Du reste, cet intércH d'allusion , cette complicité involontaire de Fenelon avec les resseutimeats de l'Angleterre, n'était pas le seul motif des applaudissements qu'elle lui prodiguait. Déjà la langue française était assez . répandue en Angleterre et ailleurs, pour que les étrangers pussent sentir toutes les beautés de cette éloquence élevée, poétique et simple, qui partout s'inspire de l'antiquité en restant toujours originale, qui sent si peu l'art et Peffort, qui sans cesse est animée par une sensibilité délic ite et profonde, et colorée par l'imagination la plus riche. Dès ce moment, le nom de Fénelon fut presque aussi populaire en Europe qu'il l'est aujourd'hui. Cependant, au milieu de ce concert de louanges , que disait Bossuet du Télémaque?

Il le juge avec sa sévérité habituelle pour les ouvrages embellis d'ornements profanes, avec son dédain ordinaire pour les poètes , rendu ici encore plus dur et plus injuste par sa rancune secrète de théologien. U se refuse même a reconnaître les applaudissements

éclatants et universels qui avaient accueilli le chef*d*ocavre de Fénelon. < Le J^ffémaptê de M. deCamibrai, dit-il, « est, sous îe nom du fils éCVlynê^na

« roman instructif pour monseigneur « le duc de Bourg(mne. Cet ouvrage « partage les espVits : la calKile l'admire, 4 le reste du monde le trouve peu sé-

« rieux et peu digne d'un prêtre, v

Le reste de la vie de Fénelon tut presque uniquement rempli par ses devoirs d'évéque; il s'y livra avec an zèle et un dévouement dont il y avait alors peu d'exemples, et oui rappelaient les beaux temps de l'Église primitive. Les instructions spirituelles ; l'administration des établissements de piété , les tournées dans tontes les parties du diocèse, l'aumône , prenaient tous ses moments.

Pendant ses tournées , H aimait à prêcher dans les églises de village: il faisait alors ce qu'il recommande sans cesse , dans ses dialogues sur l'éloquence , aux ministres de l'Évangile comme le meilleur de tous les systèmes de prédication ; il parlait sans préparation , dans un langage simple, en s'abandonnant aux sentiments qui remplissaient son cœur; il veillait lui-même sur tous les exercices d'un séminaire, qu'il rapprocha de sa réaidence, pour s'en occii er de plus près. S'il lui restait qiK i jLies moments de loisir, il les employait à entretenir, avec cette affabilité et cette griîce qui n'étniciit qu'à lui, les étrangers de distinclion ou les Français qui, en traversant sa province, s'arrêtaient dans son palais, et y recevaient l'hospitalité la plus prévenante et la plus délicate. On le quittait toujours enchanté de son esprit , ému de sa bonté; souvent on se détournait de sa route et l'on franchissait une distance ( orisidérahle pour avoir le bonheur de le voir et de l'entendre quelques moments. Plusieurs étrangers, attirés par son éclatante renommée de génie et de sainteté, vinrent en France uni-

guement pour faire le voyage de Camrai. Le savant cardinal Qu'i'lnl vint de Rome pour satisfaire le désir qu'il éprouvnit de connaître l'auteur du Télémaque et le saint archevêque. Ua noble Écossais, le chevalier de Ramsay, qui de protestant s'était fait catholique, et qui, tourmenté par un aceptieisma

756 véfiBLOir L'UNIVERS. MÊNHUIlf

involontaire, dont il y a peu d'excin-

eles à cette époque , avait fini par tomerdans le dégoât de toutes les religions , sans pouvoir se reposer dans le déisme, crut qu'il n*y avait qu'un seul homme capable de porter remède aux agitations douloureuses de son âme, et vint se remettre entre les mains de Fénelon.Toutes ses incertitudes furent calmées par les démonstrations éloquentes et parties du cœur qui lui furent prodiguées : ramené au catholicisme par Fénelon , il s'attacha à lui avec la reconnaissance d'un honnne rendu à la paix de la conscience^ et il s'établit entre le maître et le disciple une amitié touchante , à Inquolle Ramsay fut li- (Jclu toute sa vjc, et dont il voulut consacrer le souvenir dans cette His»

toire de Carchevéque de Cambrai, gu'il nous a laissée, et dans cette prélace du Téiéniaque, où, en véritable fanatique de Fénelon , il met à la hauteur de l'Iliade et de l'Odyssée les aventures du fils d'Ulysse , et déclare le langage dans lequel elles sont racontées aussi l>eau que la plus belle poésie.

Ce serait cependant reproduire incomplètement la dernière partie de la carrière de Fénelon , que se borner à parler des travaux et des vertus de son épiscopat. Il ne suffit pas de montrer ici révêque : il y eut aussi en Fénelon , alors même que sun exil semblait devoir le rendre étranger à toute action sur les affaires de son pays, il y eut le jriml citoyen, l'homme dévoué à la France et travaillant pour elle. Deux circonstances lui permirent d'exercer dans les limites de sa position ce zèle du bien public dont le feu ne pouvait s'éteindre; d'abord , son commerce assidu avec le duc de Beauvilliers; ensuite , et surtout l'importance que prit son diocèse devenu, au milieu des dernières luttes de la France contre l'Europe coalisée , le théâtre de la plus terrible guerre.

Beauvilliers était ministre d*État ; sa

Eirole était écoutée dans le conseil de ouis XIV , comme celle d'un homme

ârave et expérimenté. Fénelon souffrait *étre forcé de renfermer silencieuse ment en lui-même les idées qui lui venaient sur la situation du rovaunie , et les plans qu'il concevait à la vue des

malheurs de la France. S'il en faisait part au duc de Beauvilliers, il pouvait

espérer que cet ami fîdèle , dont l'esprit avait tant de conformité avec le sien , pourrait les présenter en son nom aux ministres de Louis XIV, et, peut-être^ les faire prévaloir en partie par l'autorité de sa raison et la fermeté de sa parole. Il s'attacha à cette espérance , si faible qu'elle fût , et il adressa au duc de nombreux mémoires sur les complications et les périls amenés par la guerre de la succession cl'Es[)3îîne.

Dans chacun d'eux, il priait son aniî de ne rien négliger pour faire accepter des vues dans lesquelles il avait confiance et quMI croyait sérieusement pouvoir être utiles. Mais la prudence du duc de Beauvilliers, sa réserve égale à son zèle pour l'État, devaient laisser ignorer la plupart des mesures proposées par Fénelon , parce qu'elles étaient dictées par un esprit trop indépendant, qu'elles étaient dans une opposition complète à la politique adoptée par les ministres, et qu'elles n'eussent eu aucune chance d Obtenir l'assentiment (te Louis XIV. D'ailleurs Beauvillers avait plus de considération que de crédit : il jouissait d'une grande estime , mais il exerçait peu d*tnfluenee. Ainsi, tous ces écrits que Fénelon lui adresse ne sont guère autre chose qu'un f,'énéreux et impuissant effort. Beaucoup des conseils qu'ils renfermaient étaient cependant inspirés par une politique sage et prévoyante , et eussent pu être d'un effet réellement salutaire , s'il eût été possible de les faire adopter au gouvernement engagé dans une autre voie.

Ainsi , dans son "Mémoire daté de 1701 , et composé avant que la guerre éclate , il indique de fort bons moyens pour détacher les Hollandais de la coalition qui allait se former, et pour ôter les prétextes de guerre à l'Angleterre. Il apprécie à merveille la position de Philippe V, récemment monté sur le trône d'Espagne, et fait preuve d'une grande sagacité dans Texposé des précautions qu'il croit nécessaires pour affermir rautorité du jeune roi sur les Espagnols. Un autre mémoire , écrit Tannée suivante , se rapporte à la guerre qui est déjà conunencée. Fénelon juge sévèrenient , mais justement , les géné-

FÉNELON

FÉNELON

raiix que la faveur plus que le mérite a élevi»s au commandement : il demande qu'on éloigne le maréchal de Villeroy, dont il pénètre l'incapacité et dont il prédit les fautes ; il veut qu'on rappelle au commandement Catinat, et qu'on place auprès de lui le duc de Bourgogne, qu'il était question d'aj}peler aux armées. Dans le même écrit, il découvre les mauvaises dispositions de Victor-Ainédée , et fait voir qu'on ne se déûe point assez de ce prmce ,

Îuî bientôt, en effet, devait trahir la 'ranrp.

Les inquiétudes que causaient à Fénelon les dangers publics et la douleur « qu'il devait ressentir de son impuissance à les prévenir, furent du moins adoucies par In joie qu'il gorlta lorsque le duc de Bourgogne, envoyé en Flandre avec le maréchal de BoufQers, vint visiter son instituteur bien-aimé à Cam« brni , nprès une séparation qui avait

Karu bien longue à tous les deux. Maleureusement ils ne purent épancher leur cœur, eomme ils l auraient voulu, dans cette entrevue, ni s'abandonner n toutes les confidences qu'ils éprouvaient Je besoin de se faire mutuellement.

Louis XIV, en permettant à son petiti\h d'aller rendre visite h l'archevêque de Cambrai , lui avait défendu de lui parler eu particulier. La visite eut lieu en présence de témoins qui génèrent Fentretien du maître et de l'élève. Mais , à partir de nette époque, il s'eiiL!;agea entre eux, par l'entremise de Beauvilliers, une correspondance secrète , au moyen de laquelle ils rétablirent le commerce in* time d'idées et de sentiments qîii les avait unis jadis. Fénelon, heureux de voir que Téducation qu'il avait donnée au jeune prince avait porté ses fruits , cherchait par tous les moyens à perfectionner encore son ouvrage. Il lui donnait sans cesse, sur sa conduite, des conseils où aucun des devoirs, des intérêts , ou des embarras de sa position de prince, n'était oublié. Il tirait pour lui de son expérience mille avertissements pleins de pénétration et de délicatesse sur la manière de se faire chérir du soldat, sur l'art de partager le commandement sans discussion et sans mérintelligence avec les généraux auxquels il était associé , sur les ménagements à

garder vis-à-vis de madame de Mainte non et du dauphin , qui semblaient craindre de Je voir prendre, dans la direction de Ja guerre, un rôle trop im- PQrtant, et qui, jusqu'ici, s'étaient attachés à mettre ses talents dans l'ombre par les défiances d'une tutelle jalouse. Peut-être aussi Fénelon , entraîné par sa sollicitude , donnait-il à son élève trop de conseils ; peut-être ne lui laissait-il pas assez de liberté d'action, assez d'initiative, et contribuaitil ptar \k à entretenir dans le caractère du jeune prince cette timidité qu'on lui reprochait , cette défiance de soi-même,

3ue nous ne pouvons nous empêcher e trouver trop scrupuleuse, quand nous le voyons, dans wte lettre à Fénelon , demander si , au milieu du désordre d'une campagne^ il peut habiter quelques heures Tenoeinte d*mi couvent de religieuses. Du reste , tout ce qu'on pouvait désirer dans le jeune prince , c'était qu'il se débarrassât de cette timidité , résultat presque inévitable des efforts par lesquels il lui avait fallu réagir contre la fougue de ses premières années. Riais il était, par ses vertus solides, par l'élévation de son flme, et par ses lumières , digne de Fénelon et de Beauvilliers; il était digne de la France.

Sa correspondance avec Fénelon devint plus active encore en 1708 , lors> qu'il alla faire la guerre en Flandre une seconde fois, pour délivrer Lille, assié-

Êée par MarJborough et Eugène. Maleureusement, les souhaits que formait Fénelon , pour qu'an succès édatant vînt illustrer sa jeunesse , furent cruellement déçus. Les discussions qui s'élevèrent entre le duc de Venddme et le conseil du prince enchaînèrent l'armée dans une inaction fatale , et bientôt la retraite des Français, la perte de la bataille d'Oudenarde, et la prise de Lille, vinrent aggraver la situation désastreuse de la France.

Le diocèse de Fénelon se trouva occupé en partie par les armées étrangères, en partie par nos soldats. De tous c(îtés des troupes de pavsans erraient sans asile, fuyant avec leurs familles loin de leurs habitations dévastées. La famine vint s'ajouter à toutes les calamités de la guerre. L'armée française

7$s wAamjbn L*UNIVERS. FÉmEow

elle-méine devint victime de ce nouveau fléau. Le soldat, raouriiot de Caiin, n*a> vait pas souvent la force néoMsaire pour

combattre ou défendre son camp. CVst alors qu'on vit t enelon, comme ces évêques de la primitive Eglise ^ qui déployaient un dévouement sublime au milieu de la France désolée par les barbares, prodiguer aux malheureux, dont il était entouré , les secoujrç et les consolations , leur |E»arUger tout oe qu'il possédait , ouvrir aux blessés un hospice dans son palais , courir de tous côtés, au milieu du tumulte de la guerre, poujr IMre bénir parlout sa main bien»

taisante, et employer sa réputation imposante de sainteté à modérer Pimpé- . iuosité d*ua enuemi victorieux, à rendre rétranger généreux et cx)mpatissant.

Eugène, à sa prière , maintint dans son armée une discipline aussi sévère qu'il était possible en pavs vaincu. T.es blés de r^rcbevéché, auxquels plu.sieur$ villages avaient joint les leurs, afin qu'ils eussent plus de chance d'être respectés, étaient restés dans la ville de Cateau- Canibresis, que les bataillons étrangers avaient enveloppée et séparé^ du reste de la province. Mariborough donna de lui-même Tordre de conduire les blés à Can)brai sous bonne escorte. Ainsi , le nom de Fénelon fit rendre œ précieux dépôt, et toute la province * paysans et soldats, en mangeant le pnin distribué par ses ordres , le célébrèrent comme leur sauveur. Les officiers de Tarmée française voulaient tous avoir l*hoiHieur d'être admis devant lui pour le remercier de son dévouement, et rendre hommage à sa patriotique charité. Au nombre des seigneurs qui lui témoignèrent le [)l!is d'admiration et le fréquentèrent le plus assidûment alors , se trouvait rinfortuué fils de Jacques II , le chevalier de Saint-George , qui eomhattait alors dans nos ransis, en attendant qu'il essayât de remonter sur le trône paternel. Fénelon lui donnait des conseils

Îiii étaient reçus avec recoanaissanee.

oujours (idèleà ses idées de tolérance, et persuadé de la vertu bienfaisante du gouvernement représentatif , il lui disait que , si Dieu lui rendait Théritage de ses aïeux , il devrait lâsaeff ^ teib qu'elle était, la cooatitijitioH anglaise,

« attendu qu'il est bon que le prince ait les mains liées, quand Uveut faire le mal y » et ooramencer par accorder la liberté de conscience à tous ses sujets.

Eu mènje temps, songeant sans doute

?ue, dans un instant si critique pour la rance, la voix même d'un exilé, proposant de salutaires remèdes , pourrait être écoutée, il écrivait pour M. de tavvilliers de nouveaux mémoires. Il lui demandait s'il ne serait pas possible de faire entendre au roi que , pour obtenir de la nation épuisée les derniers saorifioes qui pouvaient la sauver, le meilleur moyen était de Pappeler à dé^ libérer elle-même sur sesdangers et ses intérêts, et de lui donner, en l'associant au gouvernement, une preuve solennelle de confiance. Il voulait que Ton formât une assemblée de notables, qui eût voté eile-méine de nouveaux impôts. Le mémoire où il développe ce projet ullre une énergie et une nardiesse de Un»

gage qui semblent appartenir à une autre époque. 11 peint la faiblesse du despotisme en termes que n'aurait point désavoués plus d'un membre étoquent de l'Assemnlée con.'stituante.

'< Pendant que le despotisme est dans Tabondauce, il agit avec plus de promptitude et d'efficacité qu un gouvernement modéré; mais quand il tombe dans Tépuisement sans crédit, il tombe tout à coup sans ressources i il n'agissait que par pure autorité; le ressort manque; il œ peut plus qu'achever de faim une populace à demi morte ; encore même doit - il craindre le désespoir. Quand le despotisme est notoirement obéré et banqueroutier. coniuK ut voule/ vous que /es àmcs vénales, qu'il a enr//'ais!ii'f:s du sang du peuple ^ se ruinent pour les soutenir? »

Cependant , un revirement inattendu * de la politique anglaise vint changer la face des choses. l*a France , débarrassée d'un de ses plus redoutables ennemis, put enfin espérer d'obtenir la paix de oe pas l'acheter par des conditions trop dures. En même temps tout fut diangé a la cour par la mort imprévue du dauphin. Le duc de Bourgogne se vit tout à coup rapproché d'un trône qn'ii» Eoi Mptouféoaiie allait lomM

PÉNELON FMP^CEp wésÈVam 7Sê

laisser vacant. Madame de Maintenon renonça au système de jalousie et d oppression qu'elle avait suivi jusqu'ici contre le jeune prince : les heureuses qualités de Téieve de Féiielon purent briller de tout leur éclat, et le nouvenu dauphin devint en peu de temps l'idole de toute la cour. On se figure aisément la joie que dut éprouver Fénelon en apprenant ce eraiid évt neinent, et en portant les yeux sur i'immeuse perspective au'il ouvrait devant lui. wint-SImon le représente^ dans ce moment de triomphe, en quelques phrases d*une singulière vivacité, et avec inie éloquence qui rappelle Tacite , mais en oubliant toujours de quelle espèce était l'ambition de Fénelon. «• Celui de tons à qui cet événement devint le plus sensible, fut Fénelon , archevêque de Cambrai.

Quelle préparation Iqualeapproched'iHi triomphe sdret complet! quel puissant rayon de lumière vint a percer tout à coup une demeure de ténèbres ! CouUné depuis éou^ ans dans ion diocèse, ce prélat y vieillissoit sous le poids inutile de ses espérances, et voyoit les années s'écouler dans une égalité qui ne pou- Toit que le désespérer. Toujours Offieux au roi, àqui personnen^osoit prononcer < son n(im. même en choses indifférentes; plus odieux encore à madame de Maintenon, parce qu'elle 1 avoitperdu ; plus en butte que nul autra à la terrible eabale (jui disposoit de Monseigneur, il n'avoit de ressource qu'en l'inaltérable amitié de son pupille, devenu lui-même victime de cette cabale , et qui, selon le cours ordinaire delà nature, deTottrétretrop lonjîtemps, pour que son précepteur pût se flatter d'y survivre. En unciin^ œil» ce pupille devient dau phj n ; en u n autre , il parvient à une sorte d'avant- règne. »

/I est certain, comme le dit expressément Voltaire , ijue si le duc de iiourgogne eùtre^ne, Fénelon eût pris part au i^ouvernement et exercé une influence à peu près équivalente à celle de premier ministre. Comme s'il s'y fût attendu lui-même, il se hâta d'envoyer au prince un plan de réioraie politique, en lui exprimant le ferme espoir de le voir exécuter, quand l'heure de faire le bonheur du peuple serait veuue. Voici quels étaient les princlpnux poînto de ce gu-newEDrcg^ :

1" l^tablir partout des états provinciaux cl)argés d'appeler l'attention du gouvernement sur les intérêts de chaque province, et de veiller eux - mêmes sur la levée des impôts. Supprimer les charges d'intendants, que les états provinciaux rendront inutiles.

T Convoquer les états généraux tous les trois ans. (Fénelon n'accordait pas, il est vrai, aux états généraux la faculté de faire les Ipis : wais , couxme il rendait leur eoosentement nécessaire pour r^blissement des ioapditSt eo définitive il mettait le souverain pouvoir d^ns la nation , et non dans le prince.)

9" Supprimer les justices féodales.

Ne laisser à la noblesse que des privilèges purement honorifiques ; permettre à la noblesse de seliv.rer a^commeroe sans déroger,

4' Interdire le cumul des emplois, et forcer dMkcpi à résider àtm sa fonc^

tion.

^° Mettre fin à la vénalité des charges de mattres des requêtes.

Créer un bureau de Jnrisctonwil-

tes, destiné à revoir et corriger les coutumes, et a prendre les moyens d'abré* ger les procédures.

7° Établir la liberté du commerce.

Il indiquait encore beaucoup d'autres améliorations à opérer, dont la plupart étaient aussi applicables que généreuses, et qui ne faisaient pas moins d'honneur à la sagesse pratique de son esprit qu'à son patriotisme. Bientôt après, il adressa au dauphin ces instructions célèbres, eooDues soue le nom de DireeUom 4e la conscience d'un roi, OÙ,, par un ûi^ vitahie contraste , chaque conseil donné au monarque futur était uu blâme sévère ietë sur le règue qui allait finir. La place importante que le nouveau règne devait faire à Fénelon était pressentie par toute la cour. Déûà , de tous côtés , on venait le visiter daus sa retraite : on saluait en loi Tbomme que le Icndeuinin allait porter auprès du trône. « Cambrai, dit Saint-Simon , devint la seule route de toutes les parties de la France. »

Tout à coup, on apprend à Cambrai que le duc de Bourgogne, atteint du mai auquel sa femme venait de succombcir, est en dan^ de perdre la vie :

\mtti$9i 9PDè8, on reçoit la iMMiv^e de

760 wÉBraixMi umavERS. Hiiesm

sa mort. Quel affreux moment pour Fénelon, et par combien de côtés son cœur dot être déchiré I il perdait son

disciple chéri ^ le jeune prince aimable et vertueux dont Târae était si intiinenient unie à la sienne, et qui lui témoignait une affection si touchante, une tendresse presque filiale ; il voyait s'é- . vanouir tout cet avenir de bonheur auquel il avait cru pour son pays, tout cet avenir de gloire pure et sainte auquel il s'attendait pour lui*fn^e. Il ll*a?ait plus devant les yeux qu'un rovaume ruiné sans ressource, menacé au dehors par de nouveaux périls, un roi affaibli par les années, devenu le - jouet de l'intrigue, et un faible enfant de quatre ans dont on allait disputer la tutelle. Tant de pensées anieres, tant dMmaycès désolantes le jetèrent presque dans l'accablement du désespoir. « Tous mes liens sont rompus, s'écriait-il; rien ne nVattaolie plus à la terre. » Cependant l'excès mc'me de la douleur ne pouvait lui faire oublier ses devoirs, ni refroidir l'ardeur de son dévouement pour ses semblables. Quoique intérieurement consumé par ses regrets, il veillait avee la même activité sur les besoins de son troupeau; et, ce qu*on aura plus de peine à croire, ce qu'on remarquera sans doute comme un des traits Tes plus caractéristioues de cette nature généreuse que l'impuissance )^^^mp du bien ne pouvait lasser, il envoyaitencore a lie.uivilliersde nouveaux mémoires politiques : il y démontrait que la seule ressource qui rest<iit pour la France sur le bord dr I' i!)îme, c'était de former avant la mort de Louis XIV un conseil de régence qui dirigerait les affaires après lui; il y demandait qu'on prît des mesures pour ôter toute influence au duc de Berri, qui vivait encore alors, et dont l'incapacité l'alarmait. Il ne se flattait pas , sans doute, que ce moyen, dans le cas où Beauvilliers oserait le proposer, pi1t être adopté, ou du moins il n'avait qu'une espérance bien incertaine de le voir réussir; mais il croyait de son devoir de l'indiquer au seul homme politique qui fiit en relation avec lui. Il est probable que Beauvilliers ne parla point au prince de ce nouveaujprojet, dont la hardiesse eût peut-être âit reconnattre

l'auteur. Louis XIV était moins dis* posé que jamais à accepter des conseils auxquels il aurait pu supposer une telle origme. Après la mort du duc de Bourgogne, il s était fait apporter la cassette où étaient ses papiers : il les avait examinés seul, il les avait tous lus curieusèment, et les avait ensuite jetés au feu. Tous les écrits de Fénelon que îe duc de Bourgogne n'avait pas eu le temps de remettre à Beauvilliers passèrent ainsi sous les yeux du vieux roi, ' ui dut éprouver à cette lecture un reoublement d'aversion pour l'auteur du Télémaque.

En même temps quMI faisait une dernière et inutile tentative pour remédier aux souffrances de l'État , il cherchait à éclairer Tàme du prince humain et généreux, mais sceptique et débauché, gue sa naissance appelait à la tutelle du jeune héritier de la monarchie. Philippe d'Orléans avait engagé une correspondance philosophique avec l'arclievèque de Cambrai , pour lequel il j)rofessait une vénérntiou sincère, malgré sa frivolité habituelle. Il lui exposait librement ses doutes sur les grandes questions qui sont le fondement de toute croyance, sur l'existence de Dieu, sur l'immatérialité de l'âme, sur la vie future. Fénelon lui répondait sans méier à ses démonstrations aucune preuve religieuse ou théologique; il jetait sur ces grandes vérités méconnues pnr une intelligence dépravée toutes les lumières de sa haute raison et de sa forte éloquence, en n'employant d'autres arguments que ceux d'une pliilo^ophie spiritualiste. Ce caractère particulier de sa correspondance avec le duc d'Orléans , rapproché des pi;^ uves nombreuses de tolérance que présente sa vie, ont fait supposer à quelques hommes dominés par l'esprit de parti ou possèdes de la roneste manie de flétrir tous les grands caractères , que la ferveur religieuse de Fénelon n'avait été qu'une sntisfaction donnée aux nécessités de son état, aux préjugés de son siècle et aux bienséances, et qu'il avait caché sous l'extérieur d'un zélé catholique l'Ame indépendante d'un philosophe et la libre religion d'un déiste. Rien de moins fondé que cette supjiosition, d'après laquelle la vie tout entière de Fénekm n'aurait été qu'une

FÉXELON

FRANCE. FéNELOff 761

loil(l^e hypocrisie. Si dans les lettres écrites; au duc crOrleans il raisonnait en phiiosopliff c'est qu'il voulait d'abord vaincre on semblable adversaire avec ses propres armes; c'est qu*îl voulait d'abord détruire les doutes du prince sur des vérités que la nature a gravées dans toutes les consciences, se proposant ensuite dVmployer un autre ordre de preuves, d'aborder un antre genre de questions, et de faire briller à ses yeux une autre lumière. Quant à la tolérance qui fut une de ses plus belles vertus, nous ne voyons pas en quoi il pouvait être difficile de la concilier avec une religion qui enseigne avant tout aux hommes la charité et le pardon. D'autres, consentant à reconnaître que la piété de Fénelon fut sincère, croient

aue, s'il fdt ne plus tard, s'il eut vécu ans le dix-huitième siècle, rindé[>endance naturelle île son génie, favorisée par !ps innuenres qu'il eût subies , PoiU entièrement détourné des croyances reli2;ieuses, et que ses sentiments et ses écrits eussent été ceux d'un philosophe ami de l'humanité et de la vertu. Il est toujours fort difficile de dire ce qu'un grand homme aurait fait, transporté dans un autre temps; mais nous avons peine à croire que Fénelon n'eût pas été au dix-lmitieme siècle ce qu'il fut au dix-septième, c'est-à-dire, un ministre convamcu et fervent du catholicisme.

Il y avait, en effet , dans son cœur tant de dévouement et tant d'amour, il y avait dans son âme un penchant si prononcé à l'exaltation mystique, que cette religion qui commence par ordonner à riîoinme d'aimer son prochain plus que lui-même, et qui rappelle snns cesse à l'adoration des perfections divines, tût été un besoin pour lui dans tous les temps et maigre toutes 1rs révolutions.

Du reste, nous partageons sans peine l'avis de ceux qui ont supposé que Fénelon , placé dans cette grande époque qui vint régénérer l'ordre social et inaugurer les droits des peuples, eût pu aller tort loin en politique, et se f jire un ardent auxiliaire de réformes bien autrement hardies que celles qu'il méditait dans son siècle. I.e grand principe de l'égalité sociale et de la souveraineté populaire était au fond dans toutes les doctrioes politiques de Fénelon. On

s'arrête involontairement en lisant ce passage du Télêniaqvp ^ où le sage Aristodème, choisi pour clief de 1 T.tat par les Grétois, leur dit : « Je ne puis consentir à régner qu'à trois conditions :

la première, que je quitterai la royauté dans deux ans, si je ne vous ireuds meilleurs que vous n^étes , et si vous résistez aux lois; la seconde, que je serai libre de continuer une vie simple et frugale ; la troisième , que mes enfants n'ttttr ont aucun rang, et qu'après ma mort on les traitera Mans distinC' tion, selon leur mérite, comme le reste des cifof/pns. » Nous n'hésitons pas à penser que Fénelon, entraîné par son amour pour les peuples, cOt été conduit à ne reronnnître pour gouvernement légitime que celui auquel tous prennent part et dans lequel tous sont réellement représentés. Du reste, il eût été, sans doute, plus révolutionnaire de pensées qjie d'action : non qu'il n'y eût chez lui une activité tres-grande; mais comme les révolutions ne peuvent s'accomplir sans entraîner de sanglants conflits, et que pour roinfirc avec le passé, on est souvent conduit à détruire et à proscrire, Fénelon eût reculé devant une tâche trop douloureuse pour son cœur; et sa douceur, son angélique bonté l'eussent arrêté, sans doute, dés ses premiers pas dans la carrière.

Nous voici arrivés au terme de cette belle et noble vieque nous nous sommes laissé aller à raconter avec quelques détails. Fénelon, usé par les chagrins et par les abstinences plus que par l'âge , s'affaiblissait, -lorsqu il reçut un nouveau coup en apprenant la mort des ducs de Beauvilliers et de Cbevrcuse. 11 leur survécut peu. « Quelques semaines avant sa malaaie, il fit un court voyage de visites épiscopales; il versa dans un endroit dangereux. Personne ne fut blessé, mais il aperçut tout le péril, et eut dans sa faible machine toute la commotion de cet accident; il arriva incommodé à Cambrai ; la Oèvre survint , et Fénelon vit que son heure étoit venue. Soit dégoût du monde si continuellement trompeur pour lui, et de sa figure qui passe ; soit plutôt que sa piété entretenue par un long usage, et ranimée encore plus par les tri&tes considérations de tous les amis qu'il avoit

76S rintStM L'UNIVERS. FÉNESTRANGE

perdus , il parut insensible à tout ce qu'il quittoit, et uniquement occupé de ce ou il alloit trouver, avec une tranquillité et ane paix qui n'excluent <|iie le trouble et qui emhrnssoit la pénitence, le détachement, le soin imique des dioses spirituelles de son diocèse; enfin une coiiflaiM» qat ne faiaoit que surnager à la crainte et à rhumilitéO. »

On se piait à recueillir sur les grands hommes, surtout sur les grands hommes qu'on aime autant qu'on les admire, les plus nriflutieux souvenirs. Non-seulement on est charmé de connaître les habitudes intimes de leur vie, et tous ces détails lauulicrs qui peignent les caractères; on aime aussi à savoir quels étaient leurs traits, leur air, leur attitude, à pouvoir se représenter leurs personnes sous une forme exacte et vi> vante. Voici un portrait de Fénelon tracé par Saint-Simon avec une vivacité de pinceau aussi pittoresque qu'elle doit être vraie : « Ce prélat eloit un grand homme maigre bien fait, avec un grand nés, des yeux dont le feu et l'esprit sortoient comme un torrent , et une physionomie telle que je ucn ai jamais vu (lui lui ressemblât, et qui ne pouvoit s^ouDlier quand on ne Tauroit vue qu'une fois.

« Elle rassemhloit tout , et les contraires ue s y combattoient point; elle avoit de la gravité et de Tagrement, du sérieux et de la gaieté; elle sentoit également le doeteur, Pévéque et le grand seigneur. Tout ce qui y surnageoit ainsi que dans toute sa personne , c'étoit la finesse, Tesprit, tes grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il falloit faire effort pour cesser de le regarder ; tousses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper te iustesse de l'harmonie qui frappoit dans l'original , et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassembloit. Ses manières y répondorant dans le même proportion avec une aisance qui en dr»nnoit aux autres, et cet air et ce hon godt qu'on ne tient que de l'usage de la meilleure com^gnie et du grand monde, qui se trouvoit de soi-même répandu d.ins tontes ses conversations. »

Kn 1771 , on luit au concours l'éloge

n SMBtp«iBOB.

de Fénelon. Le prix fut obtenu par là Harpe, dont l'ouvrage, écrit avec beaucoup d'élégance et d'art, ne manquait pas de sentiment , mais était méié de tiradesdéclamatoires pliisdéplacéesdans un tel sujet que partout ailleurs. L'accessit fut donné au plus détestable discours qu'on puisse imaginer, à œlui éê l'abbé Manry, qui n'avait su ip^aocU'muler des phrases emphatiques sans idées, comme il lit dans tous les ouvrages qu'il produisit ensuite. La fie de Fénelon par M. de Bausset est uneoomposition rit'lip en fnits curieux . en citations intéressantes , mais écrite avec lenteur et vulgarité, et d'ailleurs trop timide quand il s'agit de considérer -en Fénelon le penseur politique. Ce qu'il y a de niieux sur Fénelon . c est une notice insérée par M. Villemain dans la HUh graphie mitêrseUe, Dans ce moroean éloquent, l'illustre critique développe avec beaucoup d'élévation et de sagacité le génie de Fénelon sous ses diff^rerites formes; il déploie surtout lu supériorité de son talent en l'appréciant au point de vue littéraire. INous renvoyons à eette partie de la notice pour tout ce que nous n'avons pas dit sur les ouvrages de Fénelon.

Gabriel de Saiignac , marquis de FÉNELOîv, petit-neveu de l'aDteur de TéUmaquef diplomate et lieutenant général, mourut en 1746, à l'âge de 58 ans, d'une blessure reçue à la bataille de Raucoux. Ce fut Itii qui publia la première édition régulière de Timmortel roman de son oncle.

Jean^BapUste de SiUignae y abbé de Fknklon , autre jjetit-neveu de l'archevêque de Cambrai , né à Saint-Jean d'Estissac, en Périgord, fut aumônier de Marie Lecfcsînska , et périt sur l'édiafaud en 1794.

FÉNESTBXNGF 011 Fenétrange (en allemand ùuitrinyeu), petite ville de l'ancienne Lorraine allemande, aujourd'hui chef-lieu de canton du département de la Meurthe.

l^e domaine de Féneslrange, qui avait autrefois titre de baronnie, peut être cité comme ayant donné lieu à l'un des plus scandaleux exemples rie l'abus des domaines engagés. Le prix de l'etiiiagement en avait été lixe à 1 ,200,000 livres, payables à f État fiar le iiMcessiMnaire.

P^NESTRELLÉS FAANCE.

PEJIIH

Têt

le duc de PdMgcae ; mais ce fut le trésor royal qui arquittn la somme, en vertu d*une ordonnance au poàteur portée au Anrv rouge , dans te ompitra des dons et des gratifications.

Un décret de l'Assemblée constituante , du 14 février 1791 , révoqua cette cession , « attendu qu'il résultait «du registre particulier des décisions « de finances, connu sous le nom dp « livre rohqp , qu'il avnit été accorde au « duc et a la ducliesse de Poiignac une « ordonnanee au porteur « du montant « de la finance dudit engagement, lequel « était compris dans le compte de l'exer- « cice de 1782 , eu sorte qu'aucune « finance effective n^arait réeUemeDl « tourné au profit du trésor public (*). »

Sous la restauration , des ministres , qui voulaient ramener les anciens abus, eesayèrent deux fois de faire révoquer ce décret d'annulation. Un premier projet de loi fut présenté dnns ce but à la chambre des députés, Ki 20 avril 1816.

En le produisant dans les derniers jours d'une session prolongée au delà de six mois , on espérait le faire passer sans examen ; mais les vues des ministres échouèrent.

Corvetto reproduisit le même projet de loi, le 16 janvier de l'année suivnnte. L'évideiice de la collusion frnjipa l'esprit de tous les membres de la coinmissiua d*examen. Aussi la crainte de révélations

Elus complètes encore engagea -t-elle ientôt les courtisans a retirer le projet de loi, que depuis ils n'oscrcnt plus reproduire. Cependant les réclamations de la famille de Polignac* aiï sujet du domaine de Fcnpstrnnïe. ont retenti jusqu'au mois de décembre 1841 devant les tribunaux, mais sans plus de succès qu'à la chamjire des députés.

Fénestraiige, avant d'apportHnir h In France, était le cbel-lieu d'une terre libre del'Kmpire. Sa population actuelle est de 1,000 habitants.

Fenestbelles (prises de). Le 11 mai 1794, les Fraiicnis cli.issèrent les Piémontais du cul de Fencstreiles , leur

(•) Le inûtiie (iécix-l annulait une liquidation faite en 1786 en faveur du même Puli},'iiaf" dti !;i somme dt* 800 milU; francs, dont le U'i'aoi' devait se pourvoir en répétilioa SO' Udaire , ij^t coiMr/Q les «msuomnés (|ue coalre r«»-coiilréleur général Calona^

firent quelques prisonniers , et occupèrent la petite ville et son fort, qui furentcompris dans le dé|)artemeDt du Pô.

— fin 1799, au moment oà Sowarow attaqua Coni , il fit porter des forces considérables vers Fenestrelles , dont il forma le blocus et s'empara. Championnet ftt sur-ie-champ des dispositions pour reprendre ce poste. Le 10 août, le capitaine Duclos, de In 99'" demi-brigade , passa entre un poste avancé des Russes et les retranchements de la droite du col de Fenestrelles, d*où il se précipita dans ces positions. Le capitaine Fabre parvint en même temps sur le sommet prodigieusejjient élevé du col de Fatières, en gravissant la moots^neà 1* endroit de $oa plus grand escarpement.

Arrivé au pied des retranchements sans être aperçu , il fit battre la charge , et attaqua v igou reusemeoft le détacbentent qui défendait ce poste. Ue^eOii , stu* péfait dr tant d'audace, et voyant un troisième officier, le capitaine Molinard, s'apprêter à se jeter avec 120 hommes dans l'espère de caponnière qui sépare les deux cols, et faire main basse sur ce qui se j)ie<enterait , se mit à fuir, et abandonna ses munitiuns et ses vivres.

La perte des Français fut peu considérable.

Fenestbeb , terme de chevalerie , se diStatt. des champions qui, avant un luurnoi , faisaient attacher, par un héraut, leur casque et leur écu niasonné à une fenêtre, afin que l'on prit it terdire la lice aux combattants indignes de cet hpwewr.

FWN (Pierre de), historien du quinzicoie siècle, dont les Mémoires^ présentent un récit abrégé des guerres que se fifent de son temps les maisons d*Orléans et de Bourgogne. On ne possède nncufi dct;nl sur sa vie; on i.nnorc l'époque précise de sa naissance et celle de sa mort ; seulement il paraît certain qu'il était issu d'une famille noble de l'Artois, dont (pieUpies mend)res avaient occupé des officci civils dans ce comté.

Sa chronique a été publiée la première fois par D. Godefroy, en 1653 , comme appendice à V Histoire de ( liarles FI y par J, des Lt sins, Kl!e a c'é conij^rise, en 17sr> et l!^19, par MM.

F^m ekPetitot, dans leurs collections de Mémoires rM^s à ChiOoire de

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