L'UNIVERS ORLÉANS
bien plus qu'une rivalité d'amour; elle craignit que la main du duc de Bourgogne ne s'étendit jusqu'à ses enfants, dont les droits à la couronne devaient passer avant les siens. Elle envoya donc ces enfants à Blois , sous bonne garde; et, aussi courageuse épouse que tendre mère, elle se rendit à Paris dans le dessein de demander au roi justice du meurtre de son époux. Pour remplir ce devoir sacré, elle se fil suivre du plus jeune de ses fils, de sa fille et de la fiancée de son fils, madame Isabelle; vêtue de deuil et suivie de femmes vêtues de deuil comme elle, elle traversa la ville et se jeta en pleurant aux pieds du roi. Charles VI promit de venger la mort de son frère ; mais cette promesse fut vaine. Le duc de Bourgogne, qui avait d'abord nié toute participation au meurtre de son ennemi , avoua bientôt qu'il en était l'auteur, puis se hâta de quitter Paris. Mais il ne tarda nas à y revenir en force, et força à fuir la veuve et les enfants de sa victime. Vatentine mourut Tannée suivante ; et on dit qu'à son lit de mort elle fit jurer à ses enfants de venger leur père.
Ils tinrent parole, mais ce fut pour le malheur de la France, qui, pendant un quart de siècle, eut à souffrir de la querelle des Orléans ( bientôt appelés strmagnacs) et des Bourguignons. En 1409, il est vrai, les enfants du duc d'Orléans semblèrent se réconcilier avec le duc de Bourgogne , et conclurent cette paix que la mauvaise foi des signataires fit appeler la paix fourrée ; mais cette concorde apparente ne tarda pas à être troublée, et la guerre civile commença : elle devait durer jusqu'en 1435 et livrer la France aux Anglais.
Les trois enfants du duc d'Orléans, furent: Charles d'Orléans, Philippe, comte de Vertus , mort sans postérité légitime , Jean , comte d'Angouléme , aïeul de François Ier, et Marguerite, qui fut mariée à Richard de Bretagne.
Nous ne parlerons que de Charles , qui seul eut par lui-même quelque importance historique et seul hérita du titre de duc d'Orléans.
H. 1407. Charles d Orléans. Le supplice de Montaigu , partisan des d'Orléans, fut le signal de la guerre. Lt
duc de Bourgogne était encore le plus fort ; mais le mariage de Charles d'Orléans avec la filie du comte d'Armagnac, le plus puissant seigneur des Pyrénées , qui lui apporta l'appui du Midi, égalisa les forces des deux par* tis. L'impossibilité où se trouvèrent Orléans et Bourgogne de triompher l'un de l'autre par eux-mêmes, les porta à demander le secours de l'étranger ; mais ce fut Orléans qui commença; il offrit aux Anglais de démembrer le royaume, et de leur en donner la moitié pour gouverner l'autre. Disdns cependant à la décharge de Charles, que, depuis son alliance avec son beau-père, il n'était plus le chef de son parti. C'était d'Armagnac qui faisait tout. C'est à lui surtout qu'il faut reprocher et les honteuses propositions laites aux ennemis de la France , et les horribles cruautés exercées par les soldats gascons sur les habitants des provinces septentrionales.
Quand les excès des cabochiens eurent dépopularisé à Paris le duc de Bourgogne, et que ce prince se fut retiré dans ses Etats de Flandre, les Armagnacs furent reçus dans la capitale. Mais les Parisiens ne s'en trouvèrent pas mieux. Au lieu des violences de la populace, ils eurent à supporter l'insolence des seigneurs et les horribles vexations des Méridionaux.
Tel était l'état des choses quand on apprit que le roi d'Angleterre, Henri V, avait débarqué à Harfleur. La noblesse de tous les partis courut se ranger sous les ordres du connétable d'Albret, l'un des chefs du parti armagnac. Le due de Bourgogne qui avait proposé, mais sans succès , de s'y rendre lui-même, y laissa aller ses deux frères. On connaît le désastre d'Azincourt. La noblesse qui s'était fait tuer à Crécy, qui avait lui à Poitiers , se rendit honteusement à Az incourt (1415). Tous les seigneurs de France appelaient eux-mêmes les Anglais pour se rendre, et passaient derri.ère leurs rangs la tête nue. Henri s'effraya d'avoir tant de prisonniers derrière lui, et ordonna qu'on égorgeât tous ces hommes désarmes auxquels il avait promis la vie. QucKjues-uns furent cependant épargnés ; parmi eux se trouvait le duc d'Orléans, fui vieillit captif
OKLÊANS
FRANCE
ORLéASS 271
en Angleterre avec son cousin le duc de Bourbon.
De retour en France, en 1440, il entreprit de se mettre en possession du duché de Milan, qui lui revenait du chef de sa mère; mais ses efforts furent vains ; il ue réussit à se rendre maître yue du comté d'Asti. Pour charmer lenmri de sa captivité eu Angleterre, Charles d'Orléans avait cultivé la poésie , et composé des pièces élégantes et rracieuses. Elles ont été publiées pour b première fois en 1803, à Grenoble, par Chalvet, ancien bibliothécaire de cette ville, et M. Guichard en a donné, en 1843, une nouvelle édition. Charles d'Orléans mourut en 1465, laissant un Sis , qui fut Louis XII , et trois filles : Marie d'Orléans , mariée à Jean de Foix, et mère du fameux Gaston de Fois . comte de Nemours , \e foudre de t Italie; Jeanne d'Orléans, mariée au duc d'Alençon, et Anne d'Orléans, abbesse de Fôntevrault.
HI. 1465. Louis II d'Orléans, fils de Charles d'Orléans , était , à la mort de Louis XI , le premier prince du sang.
Il disputa à ce titre la régence à Anne de Beaujeu , et celle-ci , pour le faire renoncer à ses prétentions, lui accorda le gouvernement de l'Ile-de-France et de la Champagne. Peu satisfait de ces coucessions, il persista dans son ambition, forma des liaisons avec Maximi- Ken d'Autriche et le duc de Bretagne, François II, et sollicita et obtint la convocation des états généraux, qui se tinrent en 1484. Il fut alors nommé président du conseil du roi; mais comme le conseil ne pouvait rien faire sans la volonté du roi, et que la volonté du roi n'était autre que celle de sa sœur, l'autorité resta en realité entre les mains d'Anne de Benujeu, qui en outre fut chargée de veiller à la conservation du ieune roi, conformément aux volontés de feu son père. Cette défaite du duc d'Orléans, au lieu de le décourager, ne fit que l'irriter. L'année suivante , la cour étant à Montargis , il se rendit à Paris , rechercha par toutes sortes de moyens la faveur populaire , porta dés plaintes au parlement, contre la régente qui , selon lui , tenait le roi en captivité et prolongeait son enfance pour régner à sa place ; le parlement lui répondit
qu'il était constitué pour rendre la justice, et non pour se mêler de guerre , de finances et de gouvernement. L'université ne l'écouta pas davantage-, et bientôt, Anne, avertie de ces menées,
8 rit des mesures énergiques , et or- ■ onna l'arrestation du prince, <jui n'eut que le temps de s'enfuir précipitamment, et alla s'enfermer a Verneuil.
Il y fut bientôt assiégé et réduit à solliciter une reconciliation. La régente l'accorda; mais elle fit sentir son triomphe, et le prince fut exilé à Orléans.
Il rompit bientôt son ban, et se rendit de nouveau eu Bretagne, où l'attiraient et son amour pour la fille du duc et le besoin de se venger de la régente. Il y renouvela ses intrigues avec les ennemis de la France, et bientôt leva hautement l'étendard de la révolte. L'armée royale entre aussitôt en Bretagne, sous le "commandement de la Trémouille; tout cède, tout plie devant les Français; les principales villes ouvrent leurs portes; la capitale elle-même, Nantes, est menacée. Dans ce pressant danger, François II et le duc d'Orléans demandent "la paix : elle leur est refusée ; et bientôt le duc d'Orléans , vaincu à la bataille de Saint - Aubin du Cormier, est fait prisonnier, voit ses partisans mourir du dernier supplice, craint pour lui-même le même sort , mais en est quitte pour être enfermé à la tour de Bourges (1487).
Il y resta jusqu'à la majorité de Charles VIII, qui alla lui-même délivrer son cousin. Le premier usage que fit le duc d'Orléans de sa liberté , fut de rendre un signalé service au roi et à la France, service d'autant plus digne d'éloge, qu'il coûtait plus à son cœur. Nous l'avons dit, le duc d'Orléans aimait Anne de Bretagne, et il en était payé de retour. Cependant la politiquede la France exigeait que l'héritière de Bretagne devînt l'épouse du roi. Anne répugnait à ce mariage, et soutenait son indépendance les armes à la main. Mais assiégée dans Rennes, et la famine commençant à se faire sentir, elle consentit à négocier. Alors le duc d'Orléans, faisant à sa patrie le sacrifice de ses affections, se rendit auprès de la princesse, lui parla en faveur Je son rival, et parvint à la faire consentir à l'épouser.
Î72 ORLÉANS L'UNIVERS. OIILÉAXS
Le duc d'Orléans suivit Charles VIII dans son expédition d'Italie. Il s'empara de Novarre , mais il y fut bientôt assiégé par une armée considérable. Il s'y défendit pendant cinq mois avec une poignée de Français exténués de fatigue et de faim. Le traité de Verceil le délivra. Novarre devait être rendue au duc de Milan , mais la garnison en sortait avec tous les honneurs de la guerre.
Après la mort de Charles VIII, qui ne laissait point de postérité, le duc d'Orléans, le plus proche héritier du trône, devint roi de France, sous le nom de Louis XII. (Vov. Louis XII, Anne de Beaujeu et Anne de Bretagne.)
Des trois fils de François Ier, savoir: François , Henri et Charles, les deux derniers ayant successivement porté le titre de duc d'Orléans, on devrait peutêtre compter une troisième maison d'Orléans-Valois, et la nommer Orléans-f atois-.lngouléme ; mais Henri, ayant hérité du titre de dauphin à la mort de son frère aîné, empoisonné à l à^e de 19 ans, et Charles étant mort sans postérité, avant son père, en 1545, on se contente habituellement de faire mention de ces deux princes , sans leur faire composer une maison distincte.
V maison a" Orléans- Bourbon. — Elle n'a qu'un prince : Gaston Jean- Baptiste (le France , duc d'Orléans , fils puîné de Henri IV, et frère de Louis XIII. Parmi tous les personnages historiques des temps modernes, il n'y en eut peut-être pas de plus remuant, de plus faible, de plus esclave de son entourage, que le duc Gaston d'Orléans. Nous nous étendrons peu sur ce prince. Sa biographie se confond avec celle de Richelieu, dont tout le ministère fut employé à surveiller , à déjouer et a punir les complots des grands, a la tétc desquels on était toujours sûr de trouver Gaston, sinon comme chef, du moins comme drapeau. Il commence à résister, par les conseils de son gouverneur, d'Ornano, au projet de sa mère et du cardinal Richelieu, qui veulent le marier avec mademoiselle de Montpensier, la plus riche héritière de l'Europe. Bientôt, irrité contre Richelieu, qui avait fait enfermer Ornano à Vincennes, il entre dans la conspiration de Chala^s; mais effrayé du supplice de ce
jeune fou, oui pour mériter les bonnes grâces de la duchesse de Chevreuse, dont il est épris, médite d'assassiner le cardinal, il fait sa soumission et consent a épouser mademoiselle de Montpensier. Ce mariage fut célébré à Nantes au milieu des apprêts du supplice de Chalais. Après la mort de sa première femme, arrivée en 1627 , il voulut encore, maigre sa mère, s'unir avec Marie deGonzague, fille de Charles Ier, duc de Mantoue ; n'ayant pu y réussir, il recommença à intriguer contre le cardinal ; enfin, un jour, après une suite de réconciliations et de ruptures avec le ministre , à l'instigation de perfides conseillers , il va trouver Richelieu dans son hôtel , avec une nombreuse suite de entilshommes, le menace brutalement c sa colère, et lui déclare en face qu'il est son ennemi mortel.
Après cette belle équipée , il s'enfuit en Lorraine, sous prétexte d'échapper à la tyrannie du cardinal, s'y marie avec la fille du duc Charles IV, et fait des préparatifs de guerre contre le ministre. Mais celui-ci déconcerte ces coni-
f)lots, entre en Lorraine, humilie Charges IV, et force Gaston a se séparer de sa nouvelle épouse, Marguerite de Lorraine , et à s'enfuir à Bruxelles auprès de sa mère, qui s'y est elle aussi réfugiée.
De là, Gaston entretient des correspondances avec les mécontents de France, et cherche à pousser les grands à la révolte ; il y entraine le duc de Montmorency; bientôt il entre en France à la tête d'un ramas de deux ou trois mille brigands, traverse le royaume en le pillant, arrive en Languedoc, et s'y fait battre avec son complice, près de Castelnaudary. La victoire est encore indécise , quand on vient représenter à Gaston que le succès dépend de son courage. Pour toute réponse, il jette ses armes à terre, dit qu'il ne s'v joue plus et fait sonner la retraite. Réfugié a Bé~ ziers , il s'empresse de désarmer le roi et le ministre, par des actes de repentir et de nouveaux serments de fidélité. Il signe un traité d'accommodement qu'on lui présente, par lequel il s'engage à ai- ?ner tous les ministres du roi, et eti particulier monsieur te cardinal , et abandonne à la vengeance du ministre
OftLËASS FRANCE. ORliANf* 2tS
son malheureux complice , fait prison- mais il joua un rôle déplorable pendant
nier à Castelnaudary, ou du moins il ne la guerre de la Fronde, où il fut constam-
fait que d'insignifiants efforts pour le ment, comme sous le règne précédent,
sauver: Montmorency est décapité. le misérable jouet des partis, qui tous
Ce terrible exemple ne corrige pas voulurent s'appuyer de son nom. (Voy.
Gaston ; il se sauve de nouveau a Bru- Fronde. )
telles , signe un traité coupable avec l'Espagnol , qui lui fait une pension de 30,000 llorins par mois , et déclare son second mariage, demeuré secret jusqu'alors. Cette nouvelle incartade ne fit qu'attirer de nouvelles rigueurs sur ses amis et sur son beau-père , le duc de Lorraine , qui se vit dépouillé de ses États. Pour Gaston, entraîné par son ioconstance naturelle , il abandonna tout a coup sa mère et les Espagnols , demanda de nouveau pardon au roi, et obtint de rentrer en France.
Il y était à peine arrivé, qu'il ourdit, avec le comte de Soissons, un nouveau complot contre le cardinal. Il s'agissait cette fois de l'assassiner a Amiens. Deux
Le cardinal de Richelieu a tracé en peu de mots le portrait de Gaston : « Il « entra, dit-il, dans toutes les affaires, « parce qu'il n'avait pas la force de ré- « sister à ceux qui l'y entraînaient ; et « il en sortit toujours avec honte, parce « qu'il n'avait pas le courage de les sou- « tenir. «Quand Louis XIV fut rentré à Paris, le duc d'Orléans, dont la pitoyable carrière politique était terminée , se retira à Blois , où il était exilé pour la seconde fois ; et il y vécut dans la retraite jusqu'à sa mort, arrivée en 1660, au moment où le grand roi allait prendre en main les rênes de l'État.
Gaston ne laissait qu'une fille, la fameuse Mademoiselle, duchesse de gentilshommes devaient le frapper de Montpensier. (Voy. Montpensieh.) leurs poignards au sortir du conseil; ils 2e Maison d'Orléans- Bourbon. — n'attendaient que le signal; mais le I. 1660. Philippe /er, fils puîné de Louis cœur faillit à Gaston pour le donner. XIII et d'Anne d'Autriche, frère unique Le coup étant manque, le comte de de Louis XIV, naquit en 1640, épousa Soissons fut forcé de sortir du royau- en premières noces ( 1661 ) Henriette
me , et s'allia aux Espagnols ; quant à Gaston , à force de bassesses il obtint encore une fois son pardon, ce qui oe l'empêcha pas un peu plus tard d'entrer dans la conspiration de Cinq-Mars et de traiter de nouveau avec 1 Espagne. Cette fois, quand ses complices
d'Angleterre, plus connue sous le nom de Madame, qui mourut subitement ( 29 juin 1670 ) peu de jours après son retour d'une mission dout l'avait chargée Louis XIV auprès de son frère Charles II , et dont Bossuet prononça l'oraison funèbre; se remaria l'année
furent tombés entre les mains de l'im- suivante à Charlotte Elisabeth de Ba-
piacable ministre, Gaston ne se con- vière, Gt les campagnes de Flandre en
tenta pas , comme à son ordinaire, de 1667, de Hollande eu 1670, et, en 1677,
les abandonner , il alla pour obtenir sa eut une grande part aux succès glorieux
grâce jusqu'à les charger , et contribua des armées françaises dans les Pays-
ainsi a leur condamnation. Avili par Bas. Il mit le siège devant Saint-Omer,
cette infâme conduite, avili par le flé- ayant sous ses ordres les maréchaux
trissant pardon du ministre , qui , tout d Humieres et de Luxembourg, marcha
en faisant grâce au frère du roi, decla- contre le prince d'Orange qui accourait
rait qu'il méritait la mort, et l'exilait à au secours de la place , remporta sur
Blois , où il devait vivre en simple par- lui une victoire complète entre Cassel et
ticulier, sans gardes et sans honneurs, Saint-Omer, et revint au siège de cette
Gaston alla cacher sa honte au lieu désigné pour son bannissement, et il y resta jusqu'à la mort du roi.
.Nommé alors lieutenant général du royaume , il se réhabilita quelque peu par ses trois campagnes de 1644, 1645 et 1646, pendant lesquelles il prit aux Espagnols plusieurs places importantes ;
T. xi. 18' Livraison. (Dict. encycl. , etc.)
dernière ville , qu'il força de capituler. Ses talents militaires et sa valeur inspirèrent , dit-on , quelque jalousie à Louis XIV. Ce qu'il y a de vrai , c'est que depuis cette campagne le roi ne donna plus de commandement à son frère. Philippe d'Orléans mourut en 1701 , après avoir protesté contre le tcs-
274 OMLÉAM» L'UNIVERS. ORLÉANS
Lament de Charles II d'Espagne, en faveur du duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, comme descendant par les femmes , aussi bien que son frère , de la maison d'Autriche espagnole. Il avait eu quatre enfants de ses deux femmes : du premier lit, Marie- Louise d'Orléans, mariée à Charles II, roi d'Espagne, et morte en 1689, empoisonnée, dit-on ; Anne-Marie , mariée à Vîctor- Amédée II, roi de Sardaigne; et du second lit , Êlisabeth , mariée au duc Charles de Lorraine ; et Philippe , qui fut régent de France sous la minorité de Louis XV.
II. 1701. Philippe II, duc d'Orléans, était né en 1674; il eut pour précepteur l'immoral Dubois, qui exerça sur lui un funeste empire ( voyez Dubois). Doué d'une grande valeur, il se distingua fort jeune encore dans plu* sieurs campagnes. A Steinkerque, à peine âgé de dix-sept ans , et n'étant encore que duc de Chartres ( titre que, comme onsait, portaient les (ils aines des ducs d'Orléans du vivant de leur père), il charge l'ennemi avec la maison du roi , est blessé , se fait panser, retourne au combat malgré les douleurs que sa blessure lui cause, charge de nouveau , et contribue puissamment à la victoire ( 1692). L'année suivante, il Gt de nouveaux prodiges de valeur ; mais Louis XIV, jaloux du fils, comme il l'avait été du père , le tint pendant plusieurs années éloigné des années. Le duc de Chartres consacra ses loisirs forcés à l'étude des sciences naturelles. Cependant, devenu duc d'Orléans, après la mort de son père, il reçut, en 1706, un commandement en Italie; mais, malgré son habileté et sa bravoure , il n'y fut pas heureux : il se lit battra devant Turin , perdit tous ses bagages, ses munitions et sa caisse militaire; défaite désastreuse qui entraîna la perte du Piémont, du Milanais, du Modénois et du royaume de tapies. Pour surcroît de malheur, le duc d'Orléans, dangereusement blessé pendant la bataille, ne put pourvoir au salut de l'armée vaincue . et la retraite se Gt dans le plus grana désordre.
Il se signala encore en Espagne, dans les années 1707 et 1708. Là, témoin de la faiblesse du roi Philippe V, il conçut
la pensée de se placer lui-même sur le trône d'Espagne. A cette nouvelle, Louis XIV le rappela et eut, dit-on , la pensée de le mettre en jugement. Il en fut empêché par l'intervention du duc de Bourgogne ; mais , à dater de cette époque, il ne vit plus qu'avec répugnance le duc d'Orléans , qui resta jusqu'à la Gn du règne dans une sorte de disgrâce, en butte aux tracasseries et aux petites persécutions de la cour , encore plus que de Louis XIV. Car, en 1711 et 1712, lorsque, après la mort de plusieurs jeunes princes de la famille royale, les courtisans Grent planer des soup-
Î:ons d'empoisonnement sur le duc d'Oréans, le roi repoussa hautement ces horribles imputations. Un médecin, homme léger et ignorant, avait dit qu'il n'entendait rien aux maladiesqui avaient emporté les princes; c'en fut assez pour que la calomnie n'edt plus de frein ; mais quand on sut que le duc d'Orléans avait un laboratoire, et qu'il étudiait la chimie, ce fut, aux yeux de ses ennemis, une preuve sans réplique. De la cour, la calomnie se répandit dans la ville; « le cri public était affreux , dit Voltaire; on ne peut s'en faire une idée sans en avoir été témoin. * Pendant ce temps , le duc d'Orléans, enfermé dans son palais, se roulait à terre, versant des larmes, aliéné par le désespoir. Son chimiste, Humbert, court se rendre à la Bastille pour se constituer prisonnier; mais on n'avait point d'ordre pour le recevoir ; on- le refusa. Dans l'excès de sa douleur, le prince demanda lui-même à être mis en prison ; il veut que des formes juridiques éclaircissent son innocence; sa mère demande avec lui cette justification cruelle. La lettre de cachet s'expédie, mais elle n'est point signée ; le roi refuse à croire au crime dont la voix publique accuse son neveu. Cette affaire en reste là ; mais le monarque et le duc sont également malheureux, le premier eu proie au doute que l'envie et la haine ont soin d'entretenir dans son esprit ; le second, sous le poids d'une accusation dont il peut croire que le roi et le public n'ont pas suffisamment reconnu la fausseté. Du reste, dans la suite, devenu régent, le duc d'Orléans donna par sa conduite à l'égard du jeune roi Louis XV, le plus éclatant démenti
à toutes ces calomnies. Ce qui prouve cependant qu'elles avaient laissé quelques traces dans l'esprit du roi , c'est que par son testament il ne décerna à son neveu qu'un titre sans puissance réelle. Il sépara ta régence de la tutelle du jeune roi ; un conseil de régence où (e duc d'Orléans n'aurait eu nue voix délibérative, devait exercer la plénitude de l'autorité souveraine.
Mais le duc nourrissait des prétentions plus hautes. Premier prince du sang, il se montrait jaloux de posséder et le titre et le pouvoir auxquels sa naissance lui donnait droit. Dès le lendemain de la mort de Louis XIV, il se rendit au parlement . accompagné des princes, des pairs du royaume, d'un nombreux cortège de courtisans et d'officiers, tous fatigués du masque de dévotion que leur avait impose le feu roi et pleins d'espoir dans la régence d'un prince ami des plaisirs et ennemi des hypocrites ; son discours fut plein d'adresse ; il fit entendre aux magistrats qu'il aimerait à s'éclairer de leurs remontrances, et à tenir du parlement ce même titre et ce même pouvoir qu'il tenait du droit de sa naissance. Le parlement, impatient de secouer l'interdiction politique qui pesait sur lui depuis 60 ans , cassa le testament , et reconnut le duc d'Orléans pour régent du royaume, avec plein pouvoir et avec toute liberté de composer à son gré le conseil de régence.
Tout change aussitôt de face : 25,000 soldats sont rendus à l'agriculture; ceux qui restent sous les drapeaux reçoivent leur solde, augmentée d'un septième; les jansénistes , longtemps persécutés , sortent de prison et voient partir pour l'exil les jésuites, leurs ennemis acharnés, et même le père le Tellier; les Stuarts quittent la France ; quatre cents millions de dettes sont éteintes, etc.; et à la cour triste, sévère et bigote, des dernières années de Louis XIV, succède une cour légère, impie et libertine.
Nous ne parlerons point ici des actes politiques de la régence (Voy. dans les Annales, le commencement du règne de Louis XV, etdans le Dictionnaire, les mots Régences , Chambre abdente ■ Law, Cbllamabe , Maine {duchesse tfu), Parlement, Jansé-
nisme, Dubois). Aussi bien, le régent n'eut-il qu'une part secondaire dans la plupart des actes de son gouvernement; le véritable chef de l'Etat fut l'abbé Dubois, qui, de domestique d'un principal de collège, était devenu successivement le précepteur du duc d'Orléans, son maître et son compagnon de débauches, conseiller d'État, ambassadeur, ministre d'État , premier ministre, archevé-
?|ue, cardinal ; le conseiller, l'agent , le actotum, le maître et le tyran du régent.
Rappelons ce que disent là-dessus les contemporains. « Le pouvoir de Dubois sur l'esprit de son maître, dit Saint-Simon, était sans bornes. Il le conduisait, au point que ce prince n'osait sans lui remuer la moindre paille, encore moins décider rien que par son avis et conformément à son avis ; en sorte qu'en grâces et en affaires, en choses courantes et en choses extraordinaires , il ne s'agissait plus de M. le duc d'Orléans, à qui personne, pas même aucun ministre, n osait aller pour quoi que ce fût, sans l'aveu et la permission du cardinal , dont le bon plaisir, c'est-à-dire, l'intérêt et le caprice, était devenu l'unique mobile de tout le gouvernement.
M. le duc d'Orléans le voyait, le sentait; c'était un paralytique qui ne pouvait être remué que par le cardinal, et dans lequel, à cet égard, il n'y avait plus
de ressources II gémissait en secret
sous le poids d'une domination si dure, rt sous les chaînes qu'il s'était forgées. ISon-seulement , il ne pouvait disposer de rien, mais il exposait inutilement au cardinal ce qu'il desirait qui fût en grandes et petites choses. Il lui en fallait passer sur toutes par la volonté du cardinal qui entrait en furie, en reproches, et le pouiliait comme un particulier, uand il lui arrivait de le trop contreire, etc. Et cependant, ajoute Saint- Simon, le prince qui se livra totalement à cet homme de néant, le connaissait pleinement pour un cerveau brûlé, étroit, fougueux outre mesure; pour un fripon livré à tout mensonge et à tout intérêt, etc.. Cette fascination ne peut paraître qu'un prodige. »
Se reposant ainsi sur Dubois du soin des affaires, Philippe se donnait tout entier aux plaisirs. « Du moment , dit
m ORLÉAKi* L'UNIVERS. OttLlUKS
encore un contemporain , où l'heure du souper venait, tout était tellement barricadé au dehors , que , quelque affaire qui pût survenir, il était impossible de parvenir au régent. C'était l'heure des orgies , des déguisements , des courses nocturnes , de toutes les aventures boueuses où l'abbé (Dubois) traînait son élève et la bande de roués qui s'enivraient à sa table. (Les courtisans du duc d'Orléans prirent le nom de roués, qui est resté dans la langue pour indiquer un débauché. Ce nom venait peutêtre du supplice qu'aurait mérité la licence de leurs mœurs, ou bien des coups de bâton qu'ils recurent quelquefois dans de mauvais lieux pendant leurs expéditions de nuit.) De la cour, le libertinage déborda sur la ville. Le contact des roués, qui dérogeaient volontiers dans leurs amours souillées de vin, infiltra le vice dans toutes les classes. La rouerie fut une mode, comme Vanglomanie le devint plus tard. »
Après avoir ainsi passé les nuits, comment le duc d'Orléans aurait-il pu donner une attention sérieuse aux affaires? « Aussi les premières heures de ses matinées , dit encore Saint-Simon, qui avait vécu dans son intimité, étaient
{>eu libres. Sa tête, offusquée encore par es fumées du vin et de la digestion des viandes du souper , n'était pas en état de comprendre, et les secrétaires d'État m'ont souvent dit que c'était un temps où il ne tenait qu'à eux de lui faire signer tout ce qu'ils auraient voulu. »
Ce même d'Orléans, ce chef des roués possédaitcependantd'éminentesqualités en tout genre, et qui eussent fait de lui un prince accompli, si sa jeunesse n'eût pas été livrée à l'infâme Dubois. « Il était d'une figure agréable , d'une physionomie ouverte, d'une taille médiocre, mais avec une aisance et une grâce qui se faisaient sentir dans toutes ses actions. Doué d'une pénétration et d'une sagacité rare, il s'exprimait avec vivacité et précision. Ses reparties étaient promptes, justes et gaies. Des lectures rapides, aidées d'une mémoire heureuse, lui tenaient lieu d'une application suivie; il semblait plutôt deviner qu'étudier les matières. Avec une valeur brillante , il eût été général , si le roi (Louis XIV) lui eût permis de l'être; mais il avait
toujours été en sujétion à la cour et en tutelle à l'armée. Une familiarité noble le mettait au niveau de tous ceux qui l'approchaient ; il sentait qu'une supériorité personnelle le dispensait de se prévaloir de son rang. Il ne gardait aucun ressentiment des torts qu'on avait eus envers lui, et en tirait avantage pour se comparer à Henri IV... Humain, compatissant , il aurait eu des vertus, si l'on en avait sans principes (*). »
Saint-Simon renchérit encore sur cet éloge: « Rien ne manquait, dit-il , au duc d'Orléans, pour le plus excellent gouvernement : connaissances de toutes sortes , connaissance des hommes, expérience personnelle et longue, tandis qu il ne fut que particulier; réflexions sur le gouvernement des différents pays, et surtout sur le nôtre; mémoire qui n'oubliait et ne confondait jamais ; lumières infinies; discernement exquis; facilité surprenante de travail; compréhension vive; une éloquence naturelle et noble, avec une justesse et une facilité incomparable déparier en tout genre; infiniment d'esprit, et un sens si droit et si juste, qu'il ne se serait jamais trompé , si en chaque affaire il avait suivi son premier mouvement... »
Enfin Voltaire le peint ainsi : « De toute la race de Henri IV, Philippe d'Orléans fut celui qui lui ressembla le
f>lus; il en avait la valeur, la bonté, 'indulgence, la gaieté, la facilité, la franchise, avec un esprit cultivé. Sa physionomie, incomparablement plus gracieuse, était cependant celle de Henri IV.
Il se plaisait quelquefois à mettre une fraise, et c'était alors Henri IV accompli. »
Au commencement de la régence, les ennemis de d'Orléans, et principalement la coterie de madame du Maine et des princes légitimés , lui supposèrent le projet de s'emparer du trône, et prirent un soin perfide de nourrir des craintes pour les jours du roi ; de sanglantes satires inondèrent la capitale et les provinces. Les soins que le régent prit des jours du jeune roi, qui à son avènement était pâle, chétif, et n'annonçait pas devoir vivre, et qui à sa majorité était de-
(*) Duclos Louis XI* \ sa cour et U rè-
venu fort, robuste, et d'une santé parfaite , répondirent victorieusement à toutes les calomnies débitées contre lui.
Le duc d'Orléans mourut peu de temps après Dubois , qu'il avait remplacé dans la charge de premier ministre. Sa mort sauva peut-être la France d'un nouveau désastre financier. Il avait le projet de rappeler Law, réfugié à Venise, et de faire revivre son système dont il comptait rectifier les abus et augmenter les avantages. Rien ne put jamais le détacher de Vidée d'une banque générale , chargée de payer toutes les dettes de l'État. La contemplation continuelle de cette grande entreprise qui séduisait le duc d'Orléans et celle des orages qu'il allait exciter , allumèrent son sang; les plaisirs de la table et de l'amour achevèrent de déranger sa santé. Il fut averti par une légère attaque d'apoplexie, qu'il négligea, et qui lui en attira , le 2 décembre 1723 , une seconde, de laquelle il mourut subitement.
Il avait eu plusieurs enfants de son mariage avec mademoiselle de Blois, fille naturelle de Louis XIV et de madame de Mon tes pan , savoir: Louis, troisième duc d'Orléans-Bourbon; Marie, mariée au duc de Berry ; Charlotte au prince de Modène; Louise au roi d'Espagne; mademoiselle de Beaujolais , abbesse de Chelles, et Elisabeth, femme du prince de Conti.
III. 1723. Louis, duc d'Orléans, né à Versailles, en 1703, d'un caractère faible et bizarre, plus fait pour une cellule de moine que pour le ministère, ne demanda pas la place de son père, dont s'empara le duc de Bourbon. Il vécut dans la retraite, pratiquant toutes les vertus chrétiennes et surtout la charité; protégeant les savants et cultivant luimême les lettres, dans lesquelles il se Dt un nom comme hébraïsant. Après la mort de sa femme, Auguste de Bade, gui lui avait donné un tils et qu'il perdit après deux ans d'une heureuse union, il se retira à l'abbaye de Sainte- Geneviève, et y passa les dix dernières années de sa vie; il mourut en 1752.11 était janséniste, et a laissé quelques ouvrages de piété qui jusqu'ici n ont pas été imprimés.