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CE. PHILOLOGIE

Huit années plus tard, sur le rapport fait par Lakanal à la Convention, une Ecole spéciale pour les langues orientales, commerciales et diplomatiques, était fondée près la Bibliothèque du roi. Si les idiomes savants , le sanskrit, le zend , l'hébreu , n'étaient pas compris dans son programme, c'est, disait le rapport, que « les travaux de ce genre ne se poursuivent avec succès que dans ce recueillement profond qui n'est pas compatible avec les agitations qui accompagnent inévitablement les grandes révolutions. •

Lorsque les biens des communautés religieuses furent déclarés propriété de l'État, les manuscrits hébreux, samaritains, chaldéens, arabes, persans et turcs, de la magnifique collection de l'abbaye de St-Germuin des Prés , ceux des collections de la Sorbonne et de l'Oratoire, vinrent augmenter le fonds oriental de la Bibliothèque nationale.

Quant a la collection de livres rabbiniques imprimés, qui existait à la Surbonne, elle passa à la bibliothèque Mazarinepar l'inlluence de l'abbé Leblond qui en était conservateur.

L'expédition d'ftgypte fut pour nos orientalistes fécondé en résultats. Elle rendit accessibles des sources de connaissances jusqu'alors ignorées , et enrichit nos collections de ces nomreux documents à l'aide desquels Champollion le jeune devait résoudre l'intéressant problème des hiéroglyphes. Nos brillantes campagnes en Italie et en Allemagne eurent aussi sur le progrès des lettres orientales en France leur part d'influence. Nos savants mirent à proût pour de pacifiques conquêtes le court séjour que. firent à Paris les manuscrits orientaux des bibliothèques du Vatican, de St-Marc de Venise, de Bologne , de Milan, de Munich, etc. Les manuscrits coptes de la première de ces collections furent surtout d'un grand service pour les études égyptiennes.

En 1815, Abel Rémusat établissait définitivement chez nous l'enseignement du chinois, et, la même année, de Chezy inaugurait au collège de Franco la première chaire de sanskrit créée en Europe.

En 1822 , la Société asiatique de Paris se constituait sous la présidence de

éilvestre de Sacy et devenait ïe centre persan, par M. MohI, et enfin, en 1840, des études orientales. Les langues sémi- du premier du Bhûgavata Pourâna, tiques, l'arménien, le géorgien , le grec; histoire poétique de Krichna, la grande moderne, le persan et les idiomes morts incarnation de Wishnou, traduit du de la Perse, le sanskrit et les dialectes sanskrit par M.Eugène Burnouf. Nous vivants qui en sont dérivés, le malai, les ne connaissions encore ce pourana que langues de la prestju'île indo-chinoise par la traduction que Foucher d'Opsonct de l'archipel oriental , les langues ville en avait fait faire dans flnde, non tartares, le tibétain et Te chinois for- sur l'original, mais sur une version tanièrent dès son origine le vaste champ moule fort abrégée, et qu'il avait publiée de ses travaux. La société s'est cons- en 17$8, sous le titre de Bagavadamoa tamment maintenue au rang élevé où Doctrine divine sur CËtre suprême, l'avaient placée ses fondateurs. Les les dieux , les géants et les hommes. étrangers lui adressent les textes qu'ils Le deuxième volume du Livre des Rois n'osent aborder eux-mêmes. C'est ainsi a paru en 1842; celui du Bhûgavata qu'elle a reçu de l'Inde anglaise les li- Pouràna s'imprime en ce moment, vres sacrés du Tibet et du Népal. Elle Les proverbes arabes de Meïdani et publie des textes , des traductions, des le Code géorgien du roi Wakhtang , traités grammaticaux et lexicographi- qui devaient dans le principe faire parques. Son journal, où les plus illustres tie de ta collection orientale, ont deorientalistes étrangers se sont honorés puis été rayés du programme, d'apporter leurs savantes contributions, Les progrès de la typographie orienrésume le mouvement de la science, taie continuent à suivre et à consacrer Parmi les documents les plus curieux pour ainsi dire ceux de la philologie, publies dans ses cahiers mensuels , on L'Imprimerie royale enrichit constamdoit compter les immenses inscriptions ment la précieuse collection de ses poincunéiformes recueillies à Van par le sa- çons d'alphabets nouveaux. Le spécimen vant et infortuné voyageur Schultz , sous presse offrira de magnifiques qui a péri , en 1835, assassiné dans le épreuves de textes dans toutes les lan- Kurdistan, ainsi que celles découvertes gues orientales étudiées en France, plus récemment par M . Botta, consul de non plus seulement comme autrefois en France à Mossoul, dans des fouilles hébreu, syriaque, arabe, turc, persan, exécutées sous sa direction, à Khorsa- éthiopien et arménien; mais encore en bad près des ruines de Nimve. géorgien, copte, zend, pehivi; en per- En 1824, le gouvernement avait dé- sépolitain même et en palmvrénien; en cidé la publication de la Collection sanskrit, pali, birman, tamoul,guzarati, orientale. On voulut en faire à la fois magadha, tibétain, mandchou, chinois, un monument d'art et dt science, que japonais. Les types chinois de Fourmont la France pût montrer avec orgueil à avaient servi à l'impression du dictionl'Europe artistique et savante, et dans naire de de Guignes; mais c'était le seul les magnifiques volumes duquel chacune service qu'ils pussent rendre. Depuis des principales littératures de l'Orient quelques années, on a pu fondre un se trouvât représentée par quelqu'une corps de caractères propres à la reprode ses plus saillantes productions. Une duction d'un texte suivi , en emplovant commission, dont les membres furent comme poinçons les types importés de pris parmi les sommités de la science, Canton, en 1837, par les soins de M. arrêta le programme. Diverses causes en Julien. La première application en a <Ke retardèrent rexécution et le firent suc- faite pour la publication de son Laocessivement modifier. Le premier vo- Tseuenl841. lume parut enfin en 1837; il renfermait Dn reste, plusieurs typographies parla première partie de YHistoire des tienlières rivalisent aujourd'hui avec Mongols de ta Perse de Raschid Eldin, notre grand établissement national pour traduite par M. Étienne Quatremère. la beauté et la correction de leurs mi- Ce volume a été suivi, en 1838, du pre- pressions orientales. C'est aux presses mier du Schah nameh ou livre des rie MM. Firmin Didot frères que Ion Rois de Firdouzi, traduit, également du doit la collection des Chrestomthitt

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orientales, publiée depuis 1841 avec le concours du gouvernement , par les soins des professeurs de l'école des langues orientales vivantes. Les cinq fascicules qui en ont déjà paru contiennent : pour l'arabe vulgaire, des extraits du roman d'Antar; pour le persan, la vie de Djenghiz Khan par Mirkhondet l'histoire des sultans du Kharezm ; pour le turc oriental , divers écrits de l'émir Ali-Schir, et des extraits des Mémoires du sultan Baber; enfin, pour le turc occidental, la relation de l'ambassade de Mohammed-Effendi à Paris.

Après avoir ainsi rapidement passé en revue les grandes époques de l'histoire de la philologie orientale en France , et les monuments littéraires qui les ont marquées , par un caractère ou une portée plus générale, nous avons à compléter le tableau par un aperçu des principaux travaux qui ont paru dans ces derniers temps sur chacune des langues acquises aujourd'hui à la science. L'indication de ces travaux , quel que soit d'ailleurs leur intérêt, n'aurait pu entrer dans la première partie de cet article sans rompre l'enchaînement chronologique que nous tenions à y garder. Tant qu'on s'arrête aux premiers développements de l'orientalisme, il est facile d'embrasser d'un même coup d'œil toute une époque ; car les productions que Ton y trouve à signaler sont aussi peu variées que peu nombreuses; mais à mesure qu'on s'approche de l'époque actuelle, le champ des études s'étend et se divise; enfin les matières deviennent si abondantes, que chaque branche fournit à elle seule une série de publications qu'on ne doit plus séparer les unes des autres, si l'on veut qu'il soit possible au lecteur de saisir la portée de chacune.

Examinons donc successivement ce qu'ont produit en France de savants travaux les langues bibliques, les lettres arabes, coptes, persanes , turques, arméniennes, indiennes, chinoises et tartares.

Aux hébraîsants que nous avons eu occasion de citer , nous devons ajouter d'abord le chanoine Masclef et l'oratorien Houbigant. Le dernier s'est rendu célèbre par sa belle édition critique do texte sacré. Ils appartiennent tous deux à

l'école de Cappel. Les principes de cette école sont du reste abandonnés aujourd'hui. S- de Sacy et M. Quatremère ont dans leur enseignement ad opté les pointsvoyelles, comme l'ont fait dans leurs grammaires l'abbé Lad vocat, M. Sa rchi et l'abbé Glaire. On doit encore à ce dernier une chrestomathie et un lexique qui ont puissamment contribué à faciliter au jeune clergé français les études hébraïques ; enfin il a publié, avec la collabo- * ration de M. Frank, une traduction du Pentateuque. M. Dahler , professeur à la faculté de théologie protestante de Strasbourg, a traduit en 1826 le livre de Jerémie; M. l'abbé Bodin, en 1835, celui d'isaïe ; M. I^urens de Montauban, en 1839, Job et les psaumes.

M. l'abbé Bondll , supérieur du séminaire de Digne , qui a également mis les psaumes en français , a joint à sa version des annotations estimées.

M. Cahen , ancien directeur de l'école Israélite de Paris, a entrepris une nouvelle traduction complète de la Bible, que M. Munk a enrichie de savantes dissertations. Le dix-huitième volume a paru. La Bible de M. Cahen a été de la part de M. l'abbé de la Bouderie l'objet d'un Examen critique. M. l'abbé Latouche, dans ses Études hébraïques, a essayé de ressusciter le système qui tend' à faire de l'hébreu la clef de l'étymologie de toutes les langues ; mais ce système est peu en faveur aujourd'hui.

M. l'abbé Barges, successeur de M. Glaire dans la chaire d'hébreu à la Sorbonne , a traduit du rabbinique divers fragments, entre autres l'histoire de Joseph tirée du Livre des justes {Se»

pher ha-iachar), et M. Aug. Picbard le Livre d'Hénoch sur l'amitié, composition du onzième siècle.

Nous avons indiqué les principaux travaux des arabisants français jusqu'à la fin du siècle dernier. Ils se liaient trop étroitement à la marche générale de l'orientalisme pour que nous pussions les en séparer. Silvestrede Sacy marque uneénoque importante dans cette branche des études orientales. On doit le regarder en effet comme le restaurateur de la philologie arabe en France, et nous pouvons dire que notre patrie a fait autant à elle seule ici que tout le reste de l'Europe ensemble. Après de Sacy, il convient de

nommer Caussin de Perceval père, tant pour ses traductions que pour ses éditions de plusieurs textes arabes classiques. La grammaire arabe vulgaire de M. Caussin de Perceval Gis a enfln bien établi les points caractéristiques qui distinguent cet idiome du littéral , avec lequel il se trouvait constamment confondu dans la grammaire de Savary. Le même savant prépare en ce moment une histoire générale des Arabes jusqu'à l'époque de la soumission de toutes les tribus à la loi de Mahomet. Les travaux de J. J. Sedillot, notamment sa traduction du Traité de la construction des instruments astronomiques d'Aboul-Hassan-Ali , ont jeté une lumière toute nouvelle sur 1 histoire des découvertes scientiliqtfes des Arabes.

M. Amédée Sedillot a édité plusieurs des travaux de son père, et les continue avec une louable persévérance. Parmi les publications qui lui appartiennent en propre, on doit citer son Mémoire sur les systèmes géographiques des Grecs et des Arabes. Herbin, qu'une mort prématurée a enlevé à la philologie, avait publié une grammaire ou Ton trouve un bon traité de calligraphie orientale. Nous donnerons ailleurs la liste des savantes publications de M. Reinaud. Nous n'indiquerons ici, après ses importants extraits des historiens arabes, relatifs aux guerres des croisades, que l'édition critique de la Géograuhie d'Abouifeda qu'il publie avec la collaboration de M. Mac* Guckin de Slane. On doit à celui-ci des traductions du Divan d'Amrol-Kaïs et de la Biographie des hommes illustres de l'islamisme, d'Ibn-Khalikan. M. Amédée Jaubert a traduit la Géographie d'Edrisi , M. Noël Desvergers la Vie de Mahomet d'Abouifeda et l'Histoire de l'Afrique sous les princes Aglabites, par Ibn-Khaidoun, M. Trébutien plusieurs contes inédits des Mille et une nuits, M. Marcel divers recueils de contes populaires. M. Kasimirski de Biberstein qui a , comme interprète , accompagné notre dernière ambassade en Perse , a donné une traduction du Coran bien supérieure d'exactitude à celles de Duryer et de Savary , et M . Garcin de Tassy a publié de ce livre célèbre un chapitre admis par la secte des Shiites , mais inconnu jusqu'alors en Eu-

rope. M. Grangeret de Lagrange a publié, avec une élégante traduction et d'excellentes notes,une Anthologie composée de poésies inédites. Nous devons indiquer encore les travaux de M. de Saulcy sur la numismatique arabe, ceux de M.Stahl et de M.Vincent sur la législation musulmane, etceuxdeM.VVorms sur la propriété territoriale ; les Institûtes du droit mahométan concernant la guerre contre les inGdèles, traduites par M. Solvet ; les recherches de M. Eusèbe de Salle, professeur du cours d'arabe annexé au collège de Marseille , sur la médecine légale des Arabes ; le mémoire sur les sources du Nil, composé d'après Al-MenouG par M. Barges , qui nous promet la traduction d'une histoire des rois de Tlemcen rapportée d'Alger ; les lettres de M. Fuigence Fresnel sur l'histoire des Arabes et leur littérature avant l'islamisme; les travaux de M. Bergmann de Strasbourg sur l'éthiopien, ceux de M. d'Abbadie sur quelques langues de l'Afrique; la Grammaire de l'idiome arabe d'Alger de M. Delaporte Gis; enfin, le Vocabulaire berbère composé par l'ordre du ministre de la guerre par Ahmed ben El-hadj Aly imam de Bougie, et qui s'imprime concurremment avec celui de Venture , ancien premier drogman du général en chef de l'armée d'Egypte.

Riches de tant de savantes productions, nous pouvons encore revendiquer pour la France le laborieux professeur de Genève, M. Humbert, auquel on doit entre autres publications une Anthologie arabe avec traduction française.

En 1585, Pierre de Belestat, premier médecin de Henri III , avait publié un Discours des hiéroglyphes ou sculptures sacrées des Égyptiens, dans lequel il s'efforçait de prouver que cette écriture avait été inventée par les prêtres pour tenir secrètes leurs connaissances.

Plus tard, de Guignes père, qui croyait reconnaître dans la nation chinoise une ancienne colonie égyptienne , fit une tentative pour appliquer la connaissance du chinois au déchiffrement des hiéroglyphes. Cependant son contemporain Renaudot émettait dans la préface de ses Liturgies orientales une idée aussi nouvelle que féconde. Il avançait que le copte devait venir de I an-

eten égyptien. Veyssière de la Croze, de son cote, disait positivement dans une lettre à Gisbert Cupert , que la langue moderne des Égyptiens était la clef de l'idiome des Pharaons. Il laissait même un Lexique égyptien-latin publié après sa mort à Oxford, en 1775. Enûn, en 1806, M. Étienne Quatremère, dans ses Recherches sur la langue et la littérature de V Egypte, ajoutait à ces témoignages une nouvelle et imposante autorité. Il devenait démontré que les éléments de l 'égyptien s'étaient perpétués dans le copte. Restait à Champollion le jeune la tâche de déchiffrer le mystérieux alphabet de ce copte primitif. Il ne lui fut pas donné de mettre lui-même au jour l'ensemble de ses découvertes. Sa Grammaire égyptienne ne parut qu'en 1836, c'est-à-dire cinq ans après sa mort; l'impression de son Dictionnaire des hiéroglyphes n'est point encore terminée.

L'étude du copte continue à être cultivée par M. Dulaurier, auquel on doit déjà un Fragment des révélations apocryphes de saint Barthélémy et de l'histoire des communautés religieuses fondées par saint Pacôme, ainsi que l'examen d'un passage de saint Clément d'Alexandrie, relatif à l'écriture égyptienne.

Le Gulistan (ou Jardin des roses) du prince des poètes de la Perse, Saadi, avait été traduit en France dès 1G34 par Duryer ; d'Aligre en a donné une nouvelle traduction en 1704, Gaudinune troisième en 1791, et M. Semelet une dernière en 1828. Langlès, en 1787, traduisit les Institutes politiques et militaires de Tamertan, et , en 1807, de Chézy le poème de Djamy intitulé Medjnoun et Leila.

S. de Sacy et M. Étienne Quatremère ont enrichi la philologie persane d'importants travaux. Le premier, par ses beaux mémoires sur les antiquités de la Perse, avait montré avec quel succès on pouvait étudier, dans les écrivains nationaux, les antiques civilisations de l'Orient. M. L. Dubeux a traduit la première partie de la chronique de Tabari sur la version persane de Belami , et M. Trébutien quelques extraits du Touthi Nameh (contes d'un perroquet).

M. Mohl a publié des fragments relatifs à la religion de Zoroastre, tirés de manuscrits persans , et une suite

d'extraits du Modjmel al-tewarikh, relatifs à l'histoire de la Perse. Enfin, M. Adrien Longperrier , auteur d'un Essai sur les médailles de la dynastie des Sassanides, a déchiffré une foule de légendes inédites à l'aide du pehlvi, antique idiome sur lequel s'est également exercé M. Eugène Boré.

Duryer en 1630, Viguier en 1790, M. Jaubert en 1823 ont donné des grammaires de la langue turque. Pétis le père, mort en 1695, avait laissé un double lexique français-turc et turcfrançais qui n'a pas vu le jour. M. Kieffer, mort en 1833, travailla vingt ans à recueillir les matériaux d'un dictionnaire turc-francais. M. Bianchi son collaborateur les a depuis complétés et publiés; il fait imprimer en ce montent le dictionnaire français-turc. Belletéie a traduit le roman des Quarante vizirs. M. Caussin de Perceva! (ils a donné une relation de la guerre des Turcs contre les Russes depuis 1769 jusqu'en 1774, tirée des Annales de l'empire ottoman de Vassif-Effendi , et une traduction du précis historique de la destruction du corps des janissaires d'Assad - Eftendi. M. Victor Letellier a publié un recueil de fables turques.

En 1633 , on imprimait à Paris le Lexique arménien-latin de Rivola de Milan. Le jésuite Jacques Villotte , de Bar-le-Duc, publiait à Rome, en 1713, un dictionnaire latin-arménien, et, l'année suivante, faisait paraître, à Paris, une relation des voyages qu'il avait exécutés comme missionnaire en Turquie, en Arménie, en Arabie et en Barbarie.

Veyssière de Lacroze et Pétis- Delacroix fils composèrent des dictionnaires arméniens qui n'ont jamais vu le jour. L'abbé Guillaume de Villefroy , mort en 1777, professeur d'hébreu au collège de France, publia un essai de cantiques arméniens, et dressa le catalogue des livres en cette langue que possédait la Bibliothèque du roi. Son élève et successeur, l'abbé Lourdet, composa un lexique qu'il n'a point imprimé. 11 avait aussi entrepris une édition de la Bible arménienne, avec une traduction latine et des notes; mais son travail est resté inachevé. L'académicien Saint- Martin occupe un rang distingué parmi les arménistes français, bien que

PHILOLOGIE L'UMVKKS. PHILOLOGIE

ses traductions , celles notammënf qui accompagnent ses Mémoires sur l* Arménie, soient loin d'avoir l'exactitude désirable. Le Choix de fables de Parton qu'il publia en 1825 est un ouvrage utile aux commençants, line chaire d'arménien avait été créée à l'école des langues orientales en 1811.

M.Cirbied, natif d'Édesse, l'occupa jusqu'en 1826. Il est mort à Tiflis en 1835. On lui doit un Tableau général det Arménie, une édition de la grammaire de Denis de ïhrace en grec, en arménien et en français, une volumineuse grammaire arménienne qui a été l'objet de vives critiques , et la traduction de divers extraits de Mathieu d'Kdesse relatifs aux croisades. Son successeur, M. le Vaillant de Florival, a donné, en 1837, une traduction française de Y Histoire a* Arménie de Moïse âe Khorène, et termine en ce moment les notes qui doivent accompagner une seconde édition avec le texte en regard. Il a encore, en 1832, traduit l'allégorie arménienne de la Rose et le Rossignol, et donné, en 1841, à la suite d'une notice sur le couvent arménien des ^fekhitaristes de Saint-ljazare, de Venise, un Précis de C histoire d'Arménie et de la littérature arménienne. Pour compléter l'énumération des travaux exécutés en France dans cette branche de la philologie orientale, il faut citer encore Vlïlégie sur la prise dyÊdesse par Ncrsès Kiaietsi , publiée en arménien aux frais de la Société asiatique, par le docteur Zohrab de Constantinople; V lissai sur la langue arménienne de M. Dellaud ; la traduction de la Description du Bosphore d'Ingigian, par M. F. Martin; et divers mémoires et notices de M. Boré et de M. Brosset jeune. A ce dernier appartient en outre l'honneur d'avoir créé chez nous l'étude du géorgien par sa grammaire et par les nombreux matériaux historiques dont il a été le traducteur ou l'éditeur.

En 1807, le catalogue des manuscrits sanskrits existant alors à la Bibliothèque impériale fut publié par Langlès, avec la collaboration de l'anglais Hamilton. L'enseignement et les ouvrages de de Chézy naturalisèrent définitivement en France l'étude de la langue des brahmes ; c'est sous lui que vint l'étudier

le savant professeur de Berlin, M. Bopp. Successeur de de Chézy , M. E. Burnouf a envisagé les lettres indiennes sous un point de vue aussi large <nje philosophique. A l'aide de la version sanskrite du Yaçna par Nerioseng,ila pu vériûer et refaire la traduction de cette partie des écrits de Zoro astre, donnée a Anquetil par les Parses; puis, par l'analyse du texte original , créer la grammaire zend , et retrouver encore dans les inscriptions de Persépolis et d'Ecbatane un dialecte altéré de cette langue. Les efforts du savant allemand Grotefend sur les écritures cunéiformes et ceux de St-Martin avaient à peine abouti à fixer la valeur de quelques caractères. Les travaux de M. Burnouf sur la collection sanskrite des livres sacrés du Népal promettent de jeter une grande lumière sur l'origine du bouddhisme, la plus répandue des religions dont l'Inde ancienne a été le berceau.

Le volume dont il fait imprimer en ce moment la traduction , Le Lotus de la bonne loi , est un livre remarquable à plus d'un titre , et notamment pour le rapport que présentent ses récits avec plusieurs des paraboles de l'Evangile.

Après avoir vécu plus de vinrçt ans chez les Indous, M. I abbé Dubois a publié des détails pleins d'intérêt sur les mœurs et les institutions de ce peuple, ainsi que la traduction du conte des Cinq ruses, de Wichnou Sarma. Le tableau des monuments littéraires de l'Inde, qu'a donné en 1827 M. Langlois, résume les connaissances des indianistes à cette époque. Loiseleur Deslonchamps a publié un Essai sur les fables indiennes , le texte et la traduction des Lois de Manou , code civil et religieux de flnde, enfin le vocabulaire sanskrit d'Amara-Sinha, expliqué en français. M. Pauthier nous a (ait connaître ifeux oupanichats importants. La traduction du texte complet de ces livres commenté par Sankara, a été entreprise par M. L. Poley. Mess. Théodore Pavie et Foucaux ont traduit divers fragments du Mahabharata. Enfin M. le capitaine Troyer, déjà avantageusement connu par sa traduction anglaise du Dabistan. * publié en sanskrit et en français la partie du Râja Tarangini ou histoire des rois de Kachmlr, qui a pour auteur Kaftoua

Philologie FRANCE. PmiMùGÏÈ m

C'est le seul ouvrage historique que nous possédions jusqu'à présent dans la littérature indienne.

L'enseignement de fhindoustani , le plus répandu des idiomes vivants de la presqu'île en deçà du Gange, a été créé en France par M. Garcin de Tassy. Le savant professeur a publié en 1853 les rudiments de cette langue; en 1834 le texte et h traduction du roman en vers de Tahcin-Uddin , les Aventures de Aamrup; en 1835 les œuvres deWali, poëte du Décan ; et en 1839 le premier volume d'une histoire de la littérature hindoui et hindoustani.

Laloubère , envoyé extraordinaire de France à Siam en 1687, avait publié les éléments de la langue siamoise, et donné quelques notions sur le pâli , dont il avait entrevu les rapports avec le sanskrit. Ces rapports ont été démontrés d'une manière évidente par M- Burnouf, qui a retrouvé dans l'idiome religieux de I Indo-Chine un dérivé altéré de celui des brahmes.

Fourmont est le premier en France qui se soit occupé de l'étude du tibétain. Il parvint à traduire, quoique imparfaitement, un rouleau, écrit en cette langue , que des soldats de Pierre le Grand avaient trouvé dans un tombeau tartare. A bel Rémusat annonça l'importance de la littérature tibétaine pour l'étude du bouddhisme. M. Foucaux a embrassé cette branche encore peu exploitée de la philologie orientale. Il a déjà publié deux fragments de la grande collection bouddhique du Kahn Gyur, dont l'un fait partie du chapitre du Gya tcher roi pa, ou est racontée la naissance de Çakya-muni , et l'autre , intitulé te Sage et le AY>i#, est tiré du soixante-quatorzième volume. Il prépare maintenant une édition complète avec le texte sanskrit et la version tbibétaine du Lalita vistara, l'ouvrage original d'où sont tirés ces fragments.

Si , dans la euhture des lettres indiennes, la France a été précédée par l'Angleterre, elle s'est acquis de bonne heure, dans celle des lettres chinoises, une suriorité qu'elle a toujours conservée puis.

Parmi les missionnaires français en Chine «foi ont rendu le plus de services à la philologie orientale, il faut nommer

en première ligne le père G'aubfl, que les lettrés eux-mêmes consultaient sur les difficultés de leur langue; et, après lui, les PP. Amyot, traducteur des livres sur Vart militaire , et auteur d'une foule de mémoires; Cibot, à qui on doit celui sur les caractères chinois; Couplet, qui a traduit, avec Intorcetta, Herdrich et Rougemont, le Ta-kio, le Tchoung-Young et le Lun-Yu, trois des livres moraux de Confucius et de ses disciples; Lacharme, dont la traduction latine du Chi-King a été imprimée pour la première fois en 1830, par les soins de M. Mohl , également éditeur, en 1834 , de celle faite par les PP. Régis , Dutartre et Lacharme , du T-King, « le plus ancien, le plus authentique, mais en même temps le plus obscur et le plus difficile de tous les livres classiques des Chinois, » selon M. Rémusat; Visdelou , auquel on doit une Histoire de ta Tartarie, composée à l'aide des matériaux fournis sur ce pavs par les historiens de la Chine qu'il a été le premier à faire connaître; enfin, Prémare, dont la Notitia linguse sinicœ , demeurée longtemps manuscrite à la Bibliothèque du roi , a été en 1840 imprimée à Malacéa sur une copie faite à Paris par M. Julien. De Guignes père et Deshauterayes ont revu et édité plusieurs des travaux des missionnaires. De Guignes fils, chargé par le gouvernement ûe publier le dictionnaire chinois de Basile de Glemona, le fit paraître en 1813. Deux ans auparavant , Rémusat s'était déjà fait connaître par son Essai sur fa langue et la littérature chinoise. En 1822, il publiait sa grammaire. Deux ans après, son élève M. Julien commençait cette série de publications qui lui a depuis donné le premier rang parmi les sinologues de l'Europe. A la liste que nous en avons donnée ailleurs, nous ajouterons ici ses Exercices pratiques oYanatyse, âe syntaxe et de lexiqraphie chinoise, imprimés en 1842. Élevé de M. Julien, M. Bazin, qui a été nommé à la chaire de chinois moderne récemment créée près la Bibliothèque du roi , a fait paraître , outre divers mémoires insérés au journal asiatique, en 1885 la traduction de la comédie chinoise intitulée Tchao-meih\an${\es intrigues d'une soubrette); en

1 838, sous le titre de Théâtre chinois, un choix de pièces composées sous les empereurs mongols ; et en 1841, la traduction du Pi-pa-ki ou l'histoire du luth, ouvrage de Kao-tong-kia , qui passe pour le chef-d'œuvre de la littérature dramatique chinoise. Il s'occupe en ce moment de traduire le Choui-hou- Tchouen* histoire populaire de la Chine sous la dynastie des Soung. M. Pauthier est auteur d'un mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du Tao, et traducteur du Ta-hio de Confuctus , des neuf premiers chapitres du Tao-te-King de Lao-tseu, et d'une notice sur l'Inde extraite du Pien-i-tien.

M. Kdouard Biot, fils du savant professeur d'astronomie, exploite au profit de la science moderne les anciens textes chinois relatifs a l'histoire, à la géographie, à la statistique et aux arts. Il a publié un dictionnaire des noms anciens et modernes des villes de l'empire chinois. On doit à M. Théodore Pavie la traduction d'un choix de Nouvelles et contes chinois, et à M. Guillard d'Arcy, celle du roman de hao-kieout chouan, ou la femme accomplie. Le premier achève en ce moment de traduire le San- Koue-tchiy histoire des trois royaumes, ouvrage regardé en Chine comme le chef-d'œuvre du roman historique. M.

Landresse, sous-hihliothécairede l'Institut, a revu et complété, en collaboration avec le savant prussien Klaproth , la Relation des royaumes bouddhiques, traduite du chinois par Bémusat , et a en 1825 publié en français la grammaire japonaise composée 'en 1G04 par le P. Rodriguez en porttigais. Klaproth , fixé en 1815 à Paris, où il est mort en 1835, est surtout connu par son Asia pohjglotta qui comprend une classification de tous les peuples de l'Asie d'après leur langue. En 1832, il avait donné une traduction du livre japonais intitulé san-kokf-tsou-can-tosets, ou aperçu général des trois royaumes, et en 1834, publié celle du Nipono-Dal-itsi-ran, histoire des empereurs du Japon, faite par le voyageur hollandais Titsingh, auquel la Bibliothèque royale est redevable d'une collection de quatre-vingts volumes japonais.

Le P. Gerbilion, mort en 1708, est le premier qui ait fait connaître en Eu-

rope l'idiome tartare-mandchou. C'est à lui qu'appartiennent les Eletnenta linguœ tartaricx insérés au deuxième volume de la collection de Thévenot , et que l'on a longtemps attribués à Couplet. Deshauterayes ne mit jamais à exécution son projet de publier une grammaire de cette langue. En 1777, il fit paraître comme traduction faite d'après la version mandchou , par le P. de Mailla, du Tong-kien-kang-mou, histoire officielle de la Chine jusqu'en 18G8, une compilation rédigée par ce missionnaire d'après divers auteurs.

Le dictionnaire mandchou du P. Amiot a été imprimé, en 1789, par les soins de Lnnglès qui l'a fait précéder de l'analvse de l'alphabet de cette langue, et qui a traduit, en 1804, le Rituel des Mandchoux. En 1832, a paru en Saxe une nouvelle grammaire par M. Conon de la Gabelentz. L'auteur l'a composée en français, parce que la France lui paraissait'être le seul pays où l'on eût encore cultivé le mandchou.

Langlès , dans son cours de persan, consacrait quelques leçons au maiai.

L'enseignement spécial' de ce dernier idiome a été rétabli par M. Dulaurier, qui a traduit une chronique du royaume d'Atcheh (Achem) à Sumatra.

Jacquet, enlevé jeune encore à ses savantes explorations, s'était fait connaître par des mélanges malais et polynésiens. Enfin un dictionnaire des dialectes parlés aux îles Marquises, Sandwich»

Gambier, etc. vient d'être publié par M. l'abbé Mosblech , sous le titre de Vocabulaire océanien.

Telle est l'indication sommaire des travaux des savants français dans le champ si fécond encore de la philologie orientale. Les découvertes des voyageurs, ainsi que le disait le prospectus de la Société asiatique, nous ont révèle en Asie l'existence de vingt systèmes de littérature chez des peuples dont a peine on connaissait chez nous 1 existence il y a deux siècles. Nous kut avons dû "une seconde renaissance des lettres, qui nous a montré en Orient des racines de la civilisation européenne plus anciennes et plus profondes que celles que le seizième siècle avait retrouvées en Grèce. Et quand même ia génération actuelle serait déçue dans

son espoir philosophique de retrouver enGn les titres oui manquent encore à la grande généalogie des peuples , qui pourrait calculer aujourd'hui les conséquences que doit avoir pour l'avenir de 1 Europe et du monde entier la studieuse ardeur avec laquelle les trésfors si variés des littératures de l'antique Asie sont exploités à l'envi chez toutes les grandes nations de l'Occident? S'il était vrai, comme le prononçait, en 1819 , Volney, dans la dédicace qu'il faisait à la Société de Calcutta de son Alphabet européen appliqué aux langues asiatiques , s'il était vrai, qu'en Orient « l'histoire ne récite que des fables, la poésie que des hyperboles . la philosophie ne professe que des sophisnies , la médecine que des recettes , la métaphysique que des absurdités, » la postérité aurait sans doute peu de compte à tenir aux orientalistes de leurs laborieuses veilles ; mais le titre seul des travaux accomplis par eux depuis trente ans répond suffisamment a cet arrêt formule dans des termes si absolus. Nous pouvons justement, nous Français , nous enorgueillir de la part qu'a prise notre patrie au grand mouvement de i'orientjilisme. Une pensée éminemment philosophique y dirige les recherches de l'érudition. Nos savants explorent avec une studieuse persévérance tous les sentiers qu'a parcourus le génie oriental, ceux même où il nous paraît s'être le plus étrangement égaré , parce qu'ils savent combien il est peu de sources indifférentes pour le philologue comme pour l'historien. Mais, en interrogeant les traditions de races si éloignées de nous et par l'espace et par le temps, ils y cherchent plus que la solution de curieuses questions littéraires; ils y vont recueillir les matériaux qui permettront de compléter un jour les annales de la famille humaine; ils demandent à ces races étrangères , à ces traditions antiques , à leurs erreurs comme à leurs lumières , ces enseignements que Dieu met dans chaque peuple et dans chaque siècle pour les peuples habitants d'un autre sol et pour les siècles qui ne sont point encore t*)>

(•) "Voyer, pour compléter rénumération des travaux des Orientalistes français, lesarti-

Philosophib. L'histoire de la philosophie en France devrait, à proprement parler, commencer et finir avec Descartes et son école, puisquec'estàce grand réformateur qu'on doit la première et la seule tentative qui ait été faite pour fonder chez nous une science générale,une véritable philosophie; mais l'intelligence humaine ne pouvant s'élever à la compréhension d'une vérité nouvelle que par des préparations successives, il serait impossible de faire bien apprécier le véritable caractère de la réforme tentée au dix-septième siècle, si l'on ne décrivait auparavant, en peu de mots, le mouvement intellectuel qui prépara les esprits à l'acceptation de la science; il ne le serait pas moins de faire entrevoir la possibilité d'une régénération, si l'on ne déterminait la valeur des doctrines étrangères, émanées de Locke, qui vinrent détruire l'oeuvre admirable des philosophes cartésiens. C'est donc moins une histoire de la philosophie en France qu'une philosophie de l'histoire que nous allons tenter d'esquisser; nous éviterons ainsi un reproche souvent adressé aux esprits qui ne s'occupent que de science pure; et puis, le sens, en quelque sorte pratique , donné , à tort ou à raison , aans notre pays, au mot philosophie, ne nous permettrait guère de suivre une autre voie. Ainsi , nous comprendrons dans le même exposé, et les métaphysiciens proprement dits, qu'ils soient restés, comme Malebrancne, dans le domaine de l'idée, ou qu'ils soient descendus, comme Descartes , dans le domaine positif, et les sociologistes, ou'philosophes positifs, qui ont ajouté a la liberté

fdiilosophique donnée par Descartes, la iberté sociale, qui se trouve chez les derniers d'entre eux (fait important à

des: Ahqvbtii. OvriRROir, Bocrart, Burkoof, CArrar., Caussih de Pebcbval père et fils,C»*MPOi.LioH. de Chéiy, Étienne et Michel FounMoirr, Fbéret, Gallaicd, Garcmi de Tassy, Gaubil, de Goioiti» père et fils, d'Hic RBFI.OT, HocBicAifT, Araédce Jaubert, Julien, Lai»gi.*s, Lawglois, Le Jay, Marcel, Postei., Prémabb , Étienne Qcatbbmèbb, Keinaod, Rémcsat, Rehacdot, de Sacy, Saiht-Martij» , Savary, Srdiuot,

VeYSSIKRR DR LA CROZR.

658 PHILOSOPHIE LUmVERS. PHILOSOPHIE

remarquer) plutôt cpmm.e acte que comme expression écrite.

La conséquence naturelle de la renaissance des études grecques en Italie, vers le milieu du quinzième siècle , fut une déclaration de guerre contre ta scolastique, à laquelle ses adversaires reprochaient, avec raison, le mauvais goût de ses formes, la barbarie de son style et les différences notables qui existaient entre les doctrines prétendues aristotéliques et l'esprit véritable qui respire dans les écrits originaux du philosophe de Stagyre. On doit seulement remarquer que ce fut plutôt une mêlée qu'une attaque régulière, chacun des adversaires de la scolastique la combattant d'après le point de vue où il se trouvait placé et les matières dont il s'occupait.

On distingue parmi ceux qui s'efforcèrent de déblayer le terrain de la logique, et d'eu rendre l'étude plus facile, Jacques Le/ebvre a" Ê tapies, mort en 1637, mais dont le nom seul est parvenu jusqu'à nous.

Plus de gloire était réservée à Ram fis (ou plutôt à Pierre la Ramée), qui, dégoûté des subtilités de l'école , voulut mettre en crédit une philosophie plus populaire que ce faux péripatétisme, qui avait fait du domaine intellectuel une arène, où de nombreux athlètes se battaient pour des doctrines qu'ils ne comprenaient pas. Mais , dépourvu de véritable esprit philosophique et n'ayant point une connaissance assez approfondie des principes d'Aristote, qu'il attaquait d'ailleurs avec trop de passion, il ne fit que se créer de nombreux ennemis , et la Logique qu'il composa pour faire tomber celle d'Aristote, est aujourd'hui complètement oubliée, ainsi que ses autres ouvrages (*). Parmi les partisans de sa doctrine, connus sous le nom de Ramistes, on ne distingue guère en France qu Orner Talon, mort en 1562.

On a ainsi caractérisé l'importance des travaux de Ramus : « Lorsque ce

(*) Animadversionum in dialeeticam Arirtodlis lihri XX; Paris, x534, in-40; //##/tutionitm dialecticantm lihri II, i543, in-8°; Scholœ dialt'clicœ in libérales artes, i55g, in-f°; Qrationu apolofeticat , i55i, in-8°.

philosophe voulut substituer la logique naturelle à celle d'Aristotc, et simplifier ainsi la science, il vit et signala, dans les mathématiques, un exemple de la méthode universelle que l'esprit humain suit en toutes choses. Il semble que Descartes, plus mathématicien que Ramus, ait été son continuateur. «Pla- « ton , dit-il , et Aristote, comme Hip- « pocrate et Galien , et tous les artistes, « ont une seule et même méthode...

« L'usage seul, l'usage de la logique in- « troduit dans les écoles en chassera « tous les sophismes... C'est la philoso- « phie de Virgile, de Tullius, d'Homère, « de Démosthène ; c'est celle des ma- « thématiciens, celle que tous les hom- « mes mettent en usage dans les con- « seils et dans les jugements, que je « veux dans les écoles, et non la philo- « sophie rêvée par Aristote. » Supprimer l'autorité , ou tout au moins la subalterniser; chercher la science dans les livres, mais surtout dans nous-mêmes et dans les faits; en appeler à la logique naturelle de l'esprit et à la méthode mathématique ; enfin , poser la foi comme inébranlable, et la nommer maîtresse absolue des dogmes, ainsi que Ramus le fait partout; il y a déjà dans tout cela quelque chose de Bacon et de Descartes (*).

A côté de Ramus et des antres penseurs qui s'efforçaient d'obtenir la connaissance philosophique par de pures formules de logique, on vit s éleverquelques esprits pratiques qui essayèrent de parvenir à aes résultats plus siïrs pâr la voie de l'expérience. /ea/i/torf/n (1530-1596), abandonnant dans sa République les doctrines de Platon etd'Aristote, tenta d'ouvrir une route moyenne entre la justice rigoureuse et la prudence sans garanties légales, entre la monarchie et la démocratie. On peut le regarder comme le fondateur de la philosophie politique en France. Son Traité de la République, où, après avoir examine diverses formes de gouvernements , " laisse voir son penchant pour la monarchie royale, c'e>t-à-dire pour une monarchie tempérée par les lois, paraft avoir été le germe d'où sortit plus tard

(*) Renouvier, Hist. de ta Philosopha mùéeme , p. 3o.

Y école constitutionnelle. On trouve aussi, dans cet ouvrage remarquable, la première théorie connue de géographie

Gi! i tique, théorie qui , développée par ontesquieu, devint le principe essentiel de Y Esprit des lois.

La République y dont la première édition parut en 1677, fut un grand nombre de fois réimprimée, traduite et mise à contribution par les publicistes du dix-huitième siècle, qui se firent souvent honneur des idées de Bodin. « Ce livre, dit M. Heynaud, a, quête que soient ses défauts, le mérite d'avoir été conçu sur un plan large et élevé, et avec une pleine originalité.... Bien différent de Machiavel, qui s'était précisément proposé de réunir dans le sien la théorie des calculs déréglés de la politique, Bodin se propose, au contraire, d'en fixer les véritables fondements. Au lieu d'adopter pour principe l'intérêt personnel des princes, il prend pour point de départ l'intérêt général de la communauté.... Son livre est un noble commencement pour l'école française (*). ■

A* la même période appartient un homme gui, fatigué du choc des diverses opinions et des divers systèmes enfantés par l'étude plus ou moins intelligente de l'antiquité , prit le parti de se moquer de toute science ; ce fut Rabelais qui prépara Montaigne. Son Pantagruel, plein d'une franche gaieté, quelquefois étourdissante et grossière, ne couvre cependant pas entièrement une vive sympathie pour l'humanité.

Rabelais fut le premier et le plus éloquent interprète du doute religieux, philosophique, politique. « A en juger par quelques-uns de ses chapitres, dit M. Renouvier, la philosophie pyrrhonienne était commune de son temps ; et, dans le fait, ses ouvrages, considérés dans leur ensemble, peignent bien plutôt, selon nous, le scepticisme dans la société que dans l'auteur. »

Montaigne suivit la même voie, mais avec des modifications dans la forme; le désir d'arriver à la certitude de la connaissance et le manque de principes Incontestables produisirent chez lui une hésitation qui finit par se résumer

(*) Encyctopédi* nouvelle, art. BûDttT.

dans un besoin de penser indépendamment de toute opinion antérieure; ce besoin immédiat l'empêcha d'apercevoir l'unité qui doit dominer la philosophie, et le jeta dans un scepticisme complet, tout instinctif, et borné seulement dans ce qui regardait la foi.

* Comme philosophe observateur, dit M. Villemain , Montaiene a retracé , non les formes incertaines et passagères de la société, mais l'homme tel qu'il est toujours et partout. Ses peintures ne sont pas vieillies après trois siècles; et ses copies si fidèles, si vives, toujours en présence de l'original, qui n';i pas changé, conservant toute leur vérité, n'ont rien perdu de leur éclat, et paraissent même embellies par l'épreuve du temps. Sa naïve indulgence, sa franchise et sa bonhomie, ont cessé depuis longtemps d'être en usage : elles ne cesseront jamais de plaire; et tout le raffinement d'un siècle civilisé ne servira qu'a les rendre plus curieuses et plus piquantes. Ses remarques sur le cœur humain pénètrent trop avant pour devenir jamais inutiles; malgré tant de nouvelles recherches et de nouveaux écrits, elles seront toujours aussi neuves que profondes. »

«I^a morale formera toujours un bon citoyen et un honnête nomme; elle n'est pas fondée sur l'abnégation de soimême, mais elle a pour premier principe la bienveillance envers les autres, sans distinction de pavs, de mœurs, de croyances religieuses, felie nous instruit à chérir le gouvernement sous lequel nous vivons, à respecter les lois auxquelles nous sommes soumis, sans mépriser le gouvernement et les lois des autres nations , nous avertissant de ne pas croire que nous avons seuls le dépôt de la justice et de la vérité; elle n'est pas héroïque, mais elle n'a rien de faible; souvent même elle agrandit, elle transporte notre âme par la peinture des fortes vertus de l'antiquité, par le mépris des choses mortelles et l'enthousiasme des grandes vérités. Puis, bientôt, elle nous ramène a la simplicité de la vie commune, nous y fixe par un nouvel attrait, et semble ne nous avoir élevé si haut, dans les théories sublimes, que pour nous réduire avec plus d'avantage à la facile pratique de* 6+

▼oirs habituels et des vertus ordinaires. »

Il est curieux de voir comment Montaigne a été apprécié par les penseurs qui l'ont suivi. Le cardinal Duperron appelait ses Essais, le Bréviaire des honnêtes gens. « Montaigne, dit le cicéronien Balzac, sait bien ce qu'il dit, mais il ne sait pas toujours ce qu'il va dire. » « Balzac, dit la Bruyère, ne pensait pas assez pour estimer un auteur qui pense beaucoup. » • Les défauts de Montaigne sont grands, a dit le janséniste Pascal; il est plein de mots sales et dés honnêtes. Cela ne vaut rien. Ses sentiments sur l'homicide volontaire et sur la mort sont horribles. Il inspire une nonchalance de salut, sans crainte et sans repentir. » Et ailleurs : « Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre! »

« Le charmant projet que Montaigne a eu de se peindre naïvement comme il a fait! répond le sceptique Voltaire. Car il a peint la nature humaine; et le pauvre projet de Nicole, de Malebranche et de Pascal, de décrier Montaigne ! » Le métaphysicien Malebranche a dit avec une sorte de jalousie : « En prenant beauté d'imagination pour beauté d'esprit, Montaigne avait I esprit beau et même extraordinaire. Ses idées sont fausses, mais belles; ses expressions irrégulières, mais agréables... Ce n'est point en convainquant la raison qu'il se fait admirer de tant de gens; mais en leur tournant l'esprit à son avantage, par la vivacité toujours victorieuse de son imagination dominante. » « Le P. Malebranche, dit la Bruyère, pense trop subtilement pour s'accommoder de pensées qui sont naturelles. Quelle injustice de dire que Montaigne n'a fait que commenter les anciens ! Il les cite a propos ; et c'est ce que les commentateurs ne font pas. Il pense, et ces messieurs ne pensent point. Il appuie ses pensées de celles des grands hommes de l'antiquité; il les juge, il les combat, il converse avec eux, avec son lecteur, avec lui-même ; toujours original, toujours peintre, et, ce que j'aime, sachant toujours douter. » « Montaigne, dit sévèrement Nicole, a très-bien découvert le néant des grandeurs et l'inutilité des sciences; mais comme il ne connaissait guère d'autre vie que celle-

ci, il a conclu qu'il n'y avait donc guère rien à faire qu'à passer agréablement le petit espace qui nous est donné. • Oo lit dans les Pensées philosophiques, de Diderot : « L'ignorance et l'incuriosité sont deux oreillers fort doux; mais pour les trouver tels, il faut avoir la tête aussi bien faite que celle de Montaigne. »

Pierre Charron, né en 1541, élève et imitateur de Montaigne, prit de lui le goût du scepticisme , et s'exprima, dans son Traité de la sagesse, avec une grande liberté sur les matières de morale et de religion ; écrivain moios remarquable que son maître, mais aussi bien plus hardi , plus méthodique et plus grave, il chercha à systématiser le sophisme tout instinctif de Montaigne.

Selon lui, la sagesse est le libre examen des choses communes et habituelles. Le besoin de connaître la vérité est naturel ; mais la vérité n'e>t qu'en Dieu, et l'intelligence humaine ne saurait parvenir à en déterminer la nature. De là Charron tire des motifs de défiance et d'indifférence à l'égard de toutes les sciences , des doutes hardis sur la vertu ou ses apparences, sur les fondements de la foi religieuse, et sur toutes les religions, sans excepter le christianisme, dont la partie historique et extérieure ne lui paraît point d'accord avec la divinité de son origine. «L'autre disposi- « tion à la sagesse, dit-il, qui suit cette « première ( qui nous a mis hors cette « captivité et confusion externe et in- « terne, populaire et passionnée), c'est « une pleine, entière, généreuse et sei- « gneuriale liberté d'esprit, qui est dou* « ble, sçavoir, de jugement et de la vo- « lonté. Lu première, de jugement, con- « siste à considérer, juger, examinertou* « tes choses, et ne s'obliger, ny attacher « à aucune; mais demeurer à soi libre, « universel, ouvert et prest à tout Voicy « le haut point, le plus propre droict et « vrayprivilégedusageethaDilehomrae, « mais que tous ne sont pas capables « d'entendre, d'ad vouer, et encore moins « de bien practiquer : c'est pourauoy il « nous faut icy establir contre les in* « capables de sagesse ; et premièrement, « pour éviter tout mécomte, nous ex* « pliquons les mots et en donnons le « sens : il y a icy trois choses qui s'eo*

tre tiennent, causent et conversent, qui sont, juger de toutes choses, n'espouser uy ne s'obliger à aucune, demeurer universel et ouvert à tout.

Par juger, nous n'entendons pas resouldre, affirmer, déterminer; cecy seroit contraire au second, qui est ne s'obliger à rien ; mais c'est examiner, peser, balancer les raisons et contreraisons, de toutes parts, le poids et mérite d'icelles, et ainsi quesler la vérité. Aussi ne s'attacher ny s'obliger à aucune , ce n'est pas s'arrêter et demeurer court, béant en l'air et cesser de faire, agir et procéder aux actions et délibérations requises : car je veux qu'en actions externes et communes de la vie, et en tout ce qui est de l'usage ordinaire, on s'acorde et acommode avec le commun : nostre reigle ne touche point le dehors et le faire, mais le dedans, le penser, et juger secret et interne, et encore en ce secret et interne, je consens que l'on adhère, et que l'on se tienne a ce qui semble plus vraisemblable, plus honneste, plus utile, plus commode, mais que ce soit sans détermination, résolution ou affirmation aucune, ny condamnation des autres advis et jugements contraires ou divers, vieils ou nouveaux, ains se tenir toujours prest à recevoir mieux s'il apparoît, ne trouver mauvais si l'on heurte et conteste ce que nous trouvions meilleur, voire le désirer : car c'est le moyen d'exercei le premier, qui est et estre toujours en queste de la vérité. Ces trois, dis-je, s'entretiennent et conservent, car qui iuge bien et sans passion de toutes choses, trouve partout de l'apparence et de la raison, qui l'empêche de se resouldre, craignant s'eschauder en son jugement, dont il demeure indéterminé, indiflerend et universel : au rebours, celuy qui se résout ne juge plus, il s'areste et acquiesce à ce qu'il tient, et est partisan et particulier. Au premier sont contraires les sots, simples et faibles ; au second, les opiniâtres aftirmatifs; au troisième, tous les deux, qui sont particuliers ; mais tous trois sont practiqués par le sage, modeste, discret, et tempéré, questeur de vérité et vrai philosophe. Il reste pour l'explica-

« tion de notre proposition, de dire que « par toutes choses, et aucune chose • (car il est dict, juger toutes choses, « ne s'asseurer d'aucune), nous n'en- « tendons les vérités divines qui nous « ont esté révélées, lesquelles il faut « recevoir simplement, avec toute hu- « milité et submission, sans entrer en « division ny discution; là, faut baisser « la teste, brider et captiver son esprit, « captivantes intellectum ad obsequium + jidei; mais nous entendons toutes « autres choses sans exceptions (*). »

Outre le Traité de la sagesse, on a encore de Charron le Traité des trois vérités (1594), apologie du christianisme, dont le succès fut dû principalement à la troisième partie, ou l'ami de Montaigne réfutait le petit Traité de V Église y de Duplessis-Mornay. L'impression de ce livre, suspendue pendant quelque temps, fut enfin permise sur un rapport du président Jeannin; mais quoique ce magistrat eût déclaré cet ouvrage un livre d'État, dans lequel la religion n'était nullement intéressée, les orthodoxes n'en censurèrent pas moins rudement l'auteur. Voici comment le jésuite Garasse, dans sa Somme théologique (1625), ose parler du Traité de la sagesse, qui, après les Essais , est le meilleur monument philosophique du seizième siècle : « J'ai défini, dit-il, l'athéisme brutal, assoupi ou mélancolique, une certaine humeur creuse qui a transféré le diogénisme dans la religion chrétienne, par laquelle humeur un esprit accoquiné à ses mélancolies langoureuses et truandes se moque de tout par une gravité sombre, ridicule et pédantesque. Ceux qui ont lu la Sagesse et les Trois vérités entendront bien ce que je veux dire par ces paroles ; car voilà l'humeur de cet écrivain naïvement dépeinte. De notre temps, le diable, auteur de l'athéisme, a suscité deux esprits profanes , chrétiens eu apparence et athéistes en effet, pour faire a Limitation de Salomon une saaesse ou une sapience, l'un Milanais (Cardan), l'autre Parisien (Charron), qui l'a fait en sa langue maternelle ; tous deux également pernicieux et grands ennemis de J.-C. et de l'honnêteté des mœurs. »

(*) Charron, De la Sagesse, liv. II, ch. u.

T. xi. 36- Livraison. (Dict. encycl.» etc.)

PHILOSOPHIE

Charron trouva d'ardents défenseurs dans d'autres ecclésiastiques, parmi lesquels on remarque le prieur Augier et Naudé, qui adoptèrent entièrement son système.

A l'école de Montaigne appartient encore le célèbre laBoetie, écrivain profondément moral , dont le Traite de la servitude volontaire ressemble à un manifeste de la Convention. Inspiré par cette haine du despotisme, qui n'est qu'un amour de la justice et des hommes profondément senti , ce livre commence par cette phrase hardie , qui est comme l'inauguration du principe prêché par l'école philosophique du dix-huitième siècle, et applique par les hommes de la révolution : « Mais « à parler à bon escient , c'est un ex- « treme malheur d'estre sujet à un « maistre, duquel on ne peust estreja- > mais assure qu'il soit bon , puisqu'il « est toujours en sa puissance d'estre « mauvais quand il voudra. »

A près cette énonciation franche du principe subversif de toute domination transmise par voie légitime ou usurpée, la Boëtie cherche à caractériser l'état de servitude dans lequel les populations vivent volontairement ; il s étonne que lorsqu'il leur suffirait pour s'affranchir, de ne pas se rendre complices de la tyrannie du mattre, elles acceptent un joug honteux et forgent elles-mêmes leurs propres chaînes , oubliant dans la turpitude de l'esclavage toutes notions de dignité morale et de libre énergie. L'égalité native des hommes, prpi lamée pour la première fois dans l'Évangile d'une manière ouverte et précise , est cependant , suivant là Boëtie , la base de toute vraie société. La nature, en avantageant quelques privilégiés , n'a voulu par là que « faire place à la fraternelle affection , « afin qu'elle eust à s'employer, nyans « les uns puissance de donner aidé, et « les autres besoin d'en recevoir. » Et c'est là le véritable principe de l'égalité rarionnelle.qui, bien compris par les masses et par ceux qui s'intitulent meneurs de nations , fera disparaître toutes les théories bâties à priori et tendantes à anienerunenouvellerépartition des biens entre les divers membres de la grande famille humaine. Qu'importe, en eiïet, le

partage du matériel actuel entre tous, si unegrande idée morale et religieuse n entretient pas l'idée du partage après les accumulations qui se seront nécessaire- . nient laites au boutd'un temps donné? et si cette grande idée morale ou religieuse domine tous les esprits, les brûle de cette flamme de charité qui va réchauffer l'indigent, qu'importe cette division temporaire de ce que chacun possède en actif? « Et puisque nous naissons tous « égaux , continue la Boëtie, il ne faut « pas faire doute que nous ne soyons « tous naturellement libres; et ne peut « tomber en l'entendement de personne,

* que nature ait mis aucun en servi- « tude, nous ayant tous mis en compa- « gnie. >•

Quelques hommes se refusent cependant à reconnaître cette vérité, et leur erreur volontaire produit la servitude, également opposée à la nature et au droit. « Or, il y a trois sortes de tyrans: « les uns ont le royaume par l'élection « du peuple, les autres pat la force des « armes, les autres par la succession de

* leur race. Ceux qui l'ont acquis par « le droit de la guerre , ils s'y portent « ainsi qu'on connoist bien qu'ils sont, « comme on dit, en terre de conquête.

« Ceux qui naissent roys , ne sont « communément guère meilleurs : ains « estans nés et nourris dans le sans « de la tyrannie, tirent avec le lait la « nature du tyran , et fout estât des « peuples qui "sont sous eux , comme « de leurs serfs héréditaires: et selon «i la eoniplexionen laquelle ils sont plus « enclains, avares ou prodigues, ils font

* du royaume comme de leur héritage.

« Celui a oui le peuple a donné l'Esté, « devroit être (ce nie semble), plus sup- « portable, et le seroit, comme jecroy, « n'estoit que dès lors qu'il se voit es»

* levé pardessus les autres en ce lieu, « flatté par je ne sçay quoy qu'on ap-

* pelle la grandeur, il délibère de nVa

* bouger point. Communément celuv- « là fait estât de la puissance q»«l< « peuple luy a baillée, de la rendre a ses « enfans. Ôr, dès lors que ceux-là ont

* pris cette opinion, c'est chose estrange « de combien ils passent en toutes sort»* « de vices, et mesme en la cruauté, les « autres tvrans. Ils ne voyait aw* « moyen pour assurer la nouvelle ly**0*

philosophie FRANCE. philosophie ses

« nie, que d'estendre fort la servitude a et estranger tant les sujets de la liber- « té, encore que la mémoire en soit « fresche, qu'ils la leur puissent faire « perdre. Ainsi, pour en dire la vérité, « je vois bien qu d y a entre eux quel- ■ que différence , mais de choix je n'en « voy point: et estant les moyens de ve- « nir au règne divers, toujours la façon « de régner est quasi semblable. Les es- « leus, comme s'ils avoyent prins des « tauraux à domter, les traittent ainsi: « les conquérants pensent en a voi r droit « comme de leur prove ; les succes- « seurs, d'en faire ainsi que de leurs « naturels esclaves.»

Les trois espèces principales de tyrannie étant ainsi décrites, la Boëtie explique par quels moyens honteux les tyrans parviennent à établir et a consolider leur domination. Ils isolent les hommes, leur interdisent autant qu'ils le peuvent la communication soit orale, soit écrite , pour tuer par l'isolement « ceux qui ont gardé malgré le temps la « dévotion à la franchise. » Ils corrompent la société, et en accordant leur protection à la dépravation directe, et en donnant à la masse, pour prix de sa liberté, des spectacles, des jeux, des fêtes, qui Fénervent et lui font oubliertout sentiment d'énergie et de libre volonté. Home courbée sous la main de César n'entendit plus le bruit de ses chaînes au milieu des acclamations dont les serviteurs du maître remplissaient le forum ; il lui fallut un Brutus pour qu'elle pdt aspirer à pleine poitrine, pendant une heure, cet air de liberté antique auquel elle avait du sa force.

Une autre arme puissante que la tyrannie s'est appropriée, c'est la religion. Places au sommet de l'échelle sociale, dans tous les organismes qui tirent leur principe vital des doctrines theocratiques, les tyrans savent 1 rehausser la majesté du pouvoir matériel en y joignant l'idée d'un cuite divin; une fois sacres de ce sceau que le doigt des peuples est si long à Briser, ils se prémunissent en organisant la force brutale contre un dangereux développement d'idées qui ramènerait le peuple au sentiment de son droit. Cette force, ils ne la composent pas seulement de soldats pris dans les masses qu'ils gouvernent, et su-

jets à se révolter malgré la disciplinequi les sépare de la société civile: ce serait là un pauvre expédient qui les livrerait bientôt desarmés a la justice populaire; ils se cherchent un appui plus solide diins l'organisation d'une société particulière à laquelle prolite l'oppression de la société générale, et qui a donc intérêt à la perpétuer.

« Qui pense, dit à ce sujet la Boëtie,

■ que les hallebardes des gardes, l'as- « siette du guet, garde les tyrans, à mon « jugement se trompe fort... On ne le «croira pas du premier coup: toutes « fois il est vray. Ce sont toujours qua- « tre ou cinq qui maintiennent le ty- « ran, quatre ou cinq qui lui tiennent « le pays tout en servage. Toujours il « a este que cinq ou six ont eu l'oreille « du tyran, et s'y* sont approchez d'eux- « mêmes , ou bien ont été appelez par « luy, pour estre les complices de ses

■ cruautez, les compagnons de ses plai- « sirs, et communs aux biens de ses pii- « lenes. Ces six addressent si bien leur « chef, qu'il faut pour la société qu'il « soit mesehant, non pas seulement de • ses meschancetez , mais encore des « leurs. Ces six ont six cens qui proli- « tent sous eux , et font de leurs six « chefs ce que ceux-ci font au tyran. Ces « six cens tiennent sous eux six mille, « qu'ils ont eslevez en estât , ausquels « ils ont fait donner, ou le gouverne- « ment des provinces, ou le maniement « des deniers , afin qu'ils tiennent la « main à leur avarice et cruauté, et « qu'ils I* exécutent quand il sera temps, « et facent tant de mal d ailleurs, qu'ils « ne puissent durer que sous leur om-

■ bre, ni s'exempter que par leur moyen « des loix et de la peine. Grande est la « suyte qui vient après cela { et qui « voudra s'amuser a devuyder ce Met , « il verra que non pas les six mille, mais « les cent mille, les millions, par cette « corde tiennent au tyran... Tout le « mauvais , toute la lie du royaume, je « ne dis pas un tas de larronneaux et « d'essorillez, qui ne peuvent guère* « faire mal ny bien en une république , « mais ceux qui sont taxez d'une arden- « te ambition et d'une notable avarice, « s'armassent autour de luy, et le sous- « tiennent pour avoir partait butin, et « estre sous le graud tyran, tyranneaux

« eux-mêmes... En somme, Ton en vient « là par les faveurs, par les gains, ou « regains que Ton a avec les tyrans, « qu'il se trouve quasi autant de gens à « qui la tyrannie semble être profita- « ble, comme de ceux à qui la liberté « seroit agréable.. .Ainsi, le tyran asser- « vit les sujets les uns par le moyen des « autres, et est gardé par ceux desquels, « s'ils vnloient rien, il se devroit gar- « der... Il n'est pas qu'eux-mêmes ne « souffrent quelquefois de luy ; mais « ces perdus , ces abandonnez de Dieu « et des hommes, sont contens d'endu- « rer du mal pour en faire, non pas à « celui qui leur en fait , mais à ceux « qui en endurent comme eux , et qui « n'en peuvent mais. »

Tel est le livre de la servitude volontaire, dont l'auteur, tendre ami de Montaigne, est supérieur à ce grand moraliste, non par la profondeur des pensées, non par l'éclat du style , mais par un sentiment du sens moral actif, sans lequel nulle société ne saurait se constituer. C'est à cela que la Boëtie a dû de ne pas disparaître au milieu des nombreux athlètes qui se vouèrent à l'esprit de liberté sorti de la réforme religieuse, et de ne pas avoir été effacé par Montaigne dans une liaison d'amitié qui ne semble possible chez l'homme qu'au détriment de l'un des deux individus.

Nous terminerons cette esquisse des idées émises par la Boëtie , en disant, avec M. Mongin, que si nous avons cru devoir insister autant sur ce philosophe, c'est surtout a cause de sa portée politique. « Il nous a semblé important de montrer que le principe d'égalité et l'idée de république ne sont point d'hier, qu'ils n'ont point surgi en France, en 1789, d'un jet soudain; que ce n'est pas même Rousseau , ni tout le dix-huitième siècle qui en sont les inventeurs , comme on l'imagine communément, sur la foi des historiens les plus distingués de la Révolution.

Nous avons dit comment , dès le seizième siècle, ces principes d'égalité sociale et de république s'engendrèrent immédiatement du protestantisme, et se formulèrent aussi nettement qu'en 1789; mais cette époque avait ailleurs sa tâche qui réclamait toute son activité. Ainsi,

lorsque, sur la fin du dix-huitième siècle, ces doctrines éclatèrent dans les livres et dans les faits, la France les couvait déjà depuis trois cents ans. A vrai dire , toute la pensée révolutionnaire, en philosophie et en politique, est l'œuvre du seizième siècle ; au dix-huitième appartiennent la prédication, et, dans les voies de réalisation , la grande bataille préliminaire (*). »

Pendant la période que nous venons de parcourir, l'esprit humain avait essayé, pour arriver à la science, les diverses voies de l'expérience, de la raison et de la révélation, mais sans s'être assez avancé dans aucune des trois pour rencontrer la certitude définitive.Les penseurs n'avaient pas encore senti le besoin de sonder la faculté de connaître elle-même, et l'on songeait plus à poursuivre des résultats qu'à approfondir les principes. Le scepticisme, côté saillant de la philosophie en France, rabattait l'orgueil de la science systématique sans satisfaire la raison; cependant une fermentation intellectuelle s'opérait; une masse considérable de connaissances se répandait, accompagnée d'une grande quantité d'aperçus ; et la querelle des partis rendait de jour en jour plus urgent le besoin d'une recherche plus libre et plus approfondie de la connaissance humaine, de ses bases premières, de ses formes et de ses limites véritables. II était temps, enfin, que la pensée humaine prît conGance en elle-même, déblayât le terrain de la science et s'avançât dans ses propres voies. Cette œuvre était réservée au grand Descartes; mais, avant de donner un exposé de sa doctrine, qui marqua une nouvelle ère dans l'histoire de l'esprit humain, il convient déparier de quelques essais de restauration de la philosophie antique, dernière expression de la lutte commencée un siècle auparavant contre la doctrine sco* laslique.

Deux noms se présentent d'abord a nous dans cette période, et il convient de les faire figurer dans l'histoire delà philosophie en France, quoique leurs doctrines appartiennent plutôt au mou-

(*) Mongin, Encyclopédie nouvelle, art.

LA BOETft.

vement philosophique de l'Italie. Le premier qui tenta de restaurer la philophie ionienne, Claude GviUermert de Bérigard, né à Moulins , en 1578, et eleve à Aix, mourut à Padoue en 1667.

Son projet de restauration (*) présente deux caractères frappants , que les historiens de la philosophie ont reconnus. « Le premier est d'avoir pour objet principal la critique du système d'Aristote , de rétablir Tionisme contre les objections de ce philosophe; enfin, de poser et de défendre les atomes , fond réel de la matière, contre ses êtres abstraits et rationnels. Le second est de n'appeler la philosophie qu'en sousordre dans la pensée, de la subordonner complètement à la Genèse et à la révélation chrétienne, au point de professer un véritable scepticisme en fait de science générale, et de se borner à faire parmi les idées des anciens, un choix de celles qui répugnent le moins à la théologie. C'est à ce titre que les Ioniens, surtout Anaximandre et Anaxagore, ont toutes les sympathies de Bérigard. Que si Ton veut regarder comme feinte cette soumission absolue à la foi , et comme feint aussi le scepticisme philosophique qui vient à son appui ( la question ne peut se résoudre, faute de données suffisantes ) , alors Bérigard paraîtra simple médecin, partisan du mécanisme de la matière , comme tant d'autres de son temps et du nôtre, et en doute, tout au moins, sur l'origine intelligente ou fortuite de l'harmonie actuelle des choses. Mais, quoi qu'il en soit, ce médecin, né à Moulins , élevé à Aix , Italien par choix, par principe et par domicile, mort à la fin du dix-septième siècle, et étranger au grand mouvement philosophique de son siècle, ne peut se présenter à nous comme un philosophe sérieux.

Il nous sert seulement de signe pour marquer l'état d'un grand nombre d'intelligences à cette époque, surtout dans le midi de l'Europe.

« Magnen de Luxeuil fut aussi médecin et vécut à Pavie vers le même temps que Berigard. Moins philosophe encore que lui, il s'en tint à reconstruire la physique de Démocrite (**), et laissa

(*) Circulât pisanus, Padoue, ififîi, in-4°. (•*) Dtmocrilus reviviscens, sïve de atomis;

dans l'ombre les questions de critérium et de méthode , et , à plus forte raison , celles de Dieu, de l'aine et de la morale, pour n'expliquer que la constitution de la matière et la production de quelques phénomènes. Tel qu'il est, ce système est intéressant , mais il ne met pas assez au jour cet élément de la doctrine des monades , que Lebnitz trouva dans Yatome-idée de Démocrite ; en outre, Magnen mêla maladroitement à son travail de mauvaises expériences et des idées étrangères, et ne voulut, au surplus, le présenter au public que comme une recherche d'érudition propre à exercer l'esprit , et à fournir à une science incertaine, telle que la physique, des principes à peu près vraisemblables ; enfin, quoique instruit en géométrie, il ne fut ni sur la voie, ni au courant des découvertes mathémati-

Sues et physiques qui s'accomplissaient e son temps (•). »

Le scepticisme, inauguré par Montaigne, fut reproduit, vers la fin du seizième siècle (1662-1632), par Sanchez, Portugais de naissance , mais qui fut docteur à Montpellier, et enseigna la philosophie à Toulouse. Il se chargea de donnera la méthode dubitative une forme rigoureusement scientifique, et parvint, en effet, à la présenter systématiquement , avec une verve et une force de raisonnement très-remarquable (**).

Il paraît cependant que son scepticisme n'était qu'une sorte de bouclier dont il couvrait ses attaques contre la philosophie aristotélique, qu'il était obligé d'enseigner; il se proposait de donner, dans un ouvrage à part, une méthode pour arriver à la certitude. Cet ouvrage n'a point paru.

La Mot fie le rayer ( 1586-1672) divinisa aussi le scepticisme , et attaqua la science au profit de la religion ; il développa les motifs du doute à l'égard de nos connaissances , et spécialement à l'égard des matières religieuses. Il nia l'existence d'aucun principe ration-

addita Democriti vita et philosophia , if>46, in-4°.

(•) Renonvier, Histoire de la Philosophie, p. 169.

(**) De multum nobili et prima universali seientia quod niliil scitur, i58i, iu-4°.

ne I, comme base de la religion, attendu la diversité des religions , et ne reconnut, en matière de théologie , que le principe de la foi, supérieure à la raison, et octroyée par la grâce divine. Il regarda la vie humaine comme une mauvaise comédie, et la vertu à peu près eomme une chimère (*).

Mais revenons au début du mouvement cartésien, que nous avons dépassé, en disant , auparavant quelques mots de Gassendi, dont la philosophie n'a pas, à proprement parler, d'époque marquée rationnellement. Entre les diverses tentatives de restauration de doctrines anciennes, celle de l'épicuréisme par Gassendi se fit surtout remarquer, d'abord à raison de l'immense érudition de son auteur, ensuite grâce au centre qu'il adopta pour faire rayonner son enseignement. Ce savant , que la passion d'apprendre avait fait philosophe, astronome, anatomiste, mathématicien , historien , sentit de bonne heure le vide de la philosophie d'Aristote ; il eut dd occuper une place à côté de Descartes, mais il était prêtre et éloigné par l'Église et la loi chrétienne d'une philosophie générale, une, compacte, indépendante; il ne put explorer que la physique, et il produisit une métaphysique trop évidemment composée en 'vertu des résultats a atteindre plutôt que d'une méthode à suivre, ou que d'un principe à développer.

Ses travaux pour restaurer la doctrine d'Épicure, depuis si longtemps oubliée et condamnée, furent résumés par lui dans trois ouvrages importants (**); il y rassembla tous les passages des anciens où il est parlé a Épicure, exposa et confirma plusieurs des opinions de ce philosophe, tout en combattant avec force ses dogmes impies. Il se forma en outre une doctrine a lui, sorte d'éclectisme qui avait le sensualisme pour base, et il l'exposa dans son Syntagma philosophicum, ouvrage posthume, qui traite de toutes les parties de la science*

(*) Cinq dialogues faits à l'imita (ion des anciens, par HoraUus Tubero; Mons, 1671, in-ia.

(**) De -Wta et moribus Epicnri , r 64 7 ; Animadversiones in Ubrum decimum Diogenis Laertii, 1649; Syntagma philosophât Epicuri, 1649.

En somme, Gassendi nTa pas grande valeur comme philosophe ; son plus grand défaut est de laisser, comme Bacon, tout système métaphysique, entier, absolu , et conséquemment aux mains du pouvoir religieux, pour n'organiser que la physique à un point de vue particulier, et de livrer la science au matérialisme.

- Quant à son système de morale, qui est celui d'Éptcure, interprété et réhabilité, quelle que puisse être la valeur de cette réhabilitation, au point de vue de l'Église, il reste que le principe est toujours le même ; or, ce principe est, selon nous , l'égoîsme. Une morale oui donne le repos personnel et la jouissance intérieure ( peu importe qu'il s'agisse de l'âme ou du corps ) pour but a l'action, pour objet à la vie de l'homme, intronise l'égoîsme en principe, sauf à le condamner plus tard, quand il voudra se déplover librement. Mais alors la faute est faite : il n'est plus temps. Vous aimez vos amis, parce que vous jouissez auprès d'eux ; vos parents, parce qu'ils vous aiment et vous soignent; Tétude, parce qu'il est doux de savoir, et aussi de savoir plus que les autres; l'honnêteté, parce qu'une mauvaise action trouble la tranquillité de l'âme; le plaisir modéré, parce que l'excès est une maladie; la vie, enfin, parce que vous vous sentez, vous vous connaissez, vous vous admirez voluptueusement?

Eh bien ! vous êtes un égoïste, à qui il ne manque qu'une passion , c'est-à-dire une maladie, pour rouler aux pieds tout ce qui ne vous touche pas directement, et qu'une autre passion , le mépris des hommes, le courage, ou l'ignorance de l'enfer, pour calomnier, pour voler, pour tuer sans remords. Nous comprenons que le disciple ancien d'Épicure, qui s'efforce de dominer le monde du hasard , pour ne rien craindre et ne rien espérer, nous comprenons que, comme le sceptique, il place la vertu dans l'indifférence et le repos; mais ce n'est pas la cette vertu qui apprend ao chrétien à exposer son âme pour sauver celle du prochain (*). »

Gassendi eut de vives discussion!

avec Descartes, contre lequel il écrivit

O ReMuvicr, ouvrtf» cité, p.

PiirLosnPHiR FRANCE. philosophie :,r>7

«feux Traités; il attaqua surtout la doctrine des idées innées, prétendant que toutes nos idées viennent des sens, les unes immédiatement, les outres médiate ment (*). 11 répéta aussi les folies mystiques de Robert Fladd et de Morm.

Enfin, ses doctrines, en partie adoptées par le grand Molière et par le voyageur Bemier, passèrent ensuite , de chez Ninon au Temple, dangereux foyer de cette philosophie épicurienne de la régence , où Voltaire puisa ses premières inspirations.

Emmanuel Maignan (180 1-1 671) attira moins d'attention en renouvelant la doctrine d'fcmpédoele (*♦).

Avec Detcartes (1596-1661) commence cette grande période philoso-

{>hique , où la France s'est élevée à la îauteur de la science antique, et que l'Allemagne, perdue depuis un siècle dans le domaine de la métaphysique pure, n'a pas encore dépassée.

Mais avant de parler du cartésianisme, voyons comment il put naître et grandir', en étouffant le gassendisme qui ne rit que passer dans le Midi. « C'est en France que le mouvement de restauration politique et religieuse, alors commun à toutes les nations de l'Europe , s'appliqua aux esprits les mieux préparés. L'élément antique que la renaissance avait apporté, l'élément protestant qui était entré avec le calvinisme, le doute s »ge et fort, dont Montaigne avait été le représentant, et qu'il avait donné pour suite à l'admirable satire de Rabelais, en un mot le besoin d'innover et de régénérer, se trouva mêlé dans tous les esprits a la tendance conservatrice. Peu à peu les hommes se transformèrent, et une philosophie dut naître, qui, portant dans son sein ces vieux principes pour jamais unis sans doute aux conditions de stabilité et de bonheur des sociétés humaines, sut les appuyer cependant sur dfs raisons nouvelles, les ouvrir à l'esprit moderne et aux découvertes récentes ; enfin, les étendre, les rajeunir et les fortifier. Or, il est bien évident qu'une

(*) Disquisitio mttaphysica advenus Cartesittm , 1042 ; Dubitationcs et instanliœ ad- 94/ sus. Cartcsii metaphyùcam , 1644.

(••) M ai gn a ni Cursus plùlosoplùcus ; Tolowe, i65a.

doctrine sensualiste ne pouvait convenir à cet objet.

« D'autre part, à cette époque, où nous fixerions volontiers la domination définitive de l'esprit moderne, à cette époque où se formait la littérature française, jusque-là presque latine et romaine, où la dignité laïque allait paraître avec éclat dans une génération originale d'hommes de lettres, dans Boilcau, dans Racine, dans Molière, où des ministres du tiers état allaient gouverner despotiquement la France de Dunkerque aux Pyrénées , où la religion même allait réclamer son indépendance nationale, il convenait que la philosophie se fît française, laïque et populaire, et qu'elle échappât au doute et à l'impiété en même temps qu'à la foi et à la théologie, à la langue latine en même temps qu'à toutes les formes vieillies de la pensée. Or, ce n'est pas ce que Gassendi pouvait faire, mais bien celui qui parut, non pour suivre, apprendre ou transmettre, mais pour fonder la philosophie, comme si elle n'eût jamais existé.

« Enfin, un des grands caractères de cette ère sociale, qui dure encore après s'être annoncée sous les auspices de l'imprimerie découverte , de la boussole et du nouveau monde , est de vouloir un sage équilibre entre le ciel et la terre. La société chrétienne cherche à s'accommoder à l'état nouveau des esprits , et les jésuites, admirable milice constituée pour ce temps, sortent du cloître et se répandent dans le monde, au lieu de chercher, dans leur puissance, a ramener le monde au cloître. De toutes parts on embellit, on charme la vie matérielle, et la tendance du siècle est à réagir contre toute puissance théocratique et contre toute soumission mystique. Le droit s'élève, l'autorité s'abaisse. Que peut Gassendi, ce prêtre d'un esprit humble et d'une vie tranquille, amoureux du repos, esclave d'Epicure et de l'antiquité d'un côté, du moyen âge et des solutions théologiques'de l'autre? Que peut-il, quand l'homme, soulasic <iu poids religieux dont le passé a fatigué ses membres, demande a respirer, à vivre, à penser pour lui-même? C'est Pélasge qui, vaincu au sortir de l'antiquité, veut re-

rm PHILOSOPHIE L'UNIVERS. PHILOSOPHIE

naître au début des temps modernes; il vent renaître, et renaît en Descartes (*). »

Descartes entreprit d'opérer, par la voie spéculative, mais dans un sens opposé, jusqu'à un certain point, à celui de Bacon, la réforme de la philosophie; tentative hardie, dont les effets furent éclatants et immenses, et qui donna lieu à une admiration , ainsi qu'à une opposition des plus vives. A la fois homme de morale et homme de science, il avait godt au mouvement de la vie comme à l'exercice de la pensée. Net, ferme, résolu, assez téméraire , il pensait dans son cabinet, a dit heureusement M. Cousin, avec autant d'intrépidité qu'il se battait sous les murs de Prague. Il y a dans les plus grands philosophes quelque chose de plus admirable que tous leurs systèmes, et que tous les systèmes du monde , c'est leur esprit philosophique, c'est cet heureux mélange d'indépendance, de témérité et de réserve, de curiosité passionnée et de bon sens traditionnel, cet amour également vif et sincère pour la coutume et pour la nouveauté.

« On sait au'après avoir tout étudié, littérature, philosophie, théologie, mathématiques, physique, et même les mauvaises doctrines, afin de connaître au moins ce qu'elles valent, et de n'être pas trompé par les prédictions d'un astrologue, les promesses d'un alchimiste, les impostures' d'un magicien, les artifices et la vanterie de ceux oui font profession de savoir plus qu ils ne savent, Descartes, mécontent de sa science, qu'il trouvait fausse, obscure et inutile, laissa là livres et maîtres, et entreprit sur lui-même cette réforme intellectuelle, à laquelle il flt ensuite participer son pays et l'Europe. Dans ce dessein, il se mit à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions f à recueillir des expériences, à s éprouver lui-même dans les rencontres que la fortune lui proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient, qu'il en pût tirer quelque profit.

« Que cette large et vivante méthode

(*) Renouvicr, ouvrage cité, p. aoo.

de philosopher rappelle bien celle de Socrate et des grands penseurs de l'antiquité ! qu'elle est supérieure à celle des scolastiques et des Allemands de nos jours, sans en excepter les plus sérieux et les plus grânds! Kant, par exemple, ce grand critique de la raison pure, Kant, au jugement de son biographe, M. Cousin, uu'on n'accusera certes pas de l'avoir rabaissé, Kant a vécu jusqu'à son dernier jour dans la petite ville de Kœnigsberg, taciturne, casanier, seul, moins comme un homme que comme uq minéral ou une plante !

« Descartes donne ses principes comme la plus simple expression des idées qu'il a développées dans son Discourt de la méthode , dont nous allons parler, et dans ses Méditations. Il était né réformateur, libérateur, et c'est sa gloire d'avoir affranchi l'esprit humain « de l'espèce de régime féodal qui , de son temps, comme on l'a dit avec bonheur, tenait encore les intelligences attachées à la glèbe scolastique (*). •

« Recherchant quel est le point de départ fixe et certain , sur lequel peut s'appuyer la philosophie, il trouve que la pensée peut tout mettre en question, tout, excepté elle-même : Je pense, donc je suis. Quel est le caractère de la pensée? C'est d'être invisible, intangible, impondérable, inétendue, simple; la simplicité de la pensée donne la simplicité de l'âme qui pense, ou du moi; et l'âme étantsimple, est parla même immortelle.

« Mais l'âme humaine est imparfaite, car la pensée n'est pas infaillible; cette notion d'imparfait, de contingent, de fini, m'élève directement à celle de parfait, d'absolu, d'infini. Or. qui suis-je, moi qui ai cette idée d'infini ? Vest-il dos évident que ce n'est pas moi qui l'ai faite cette idée supérieure à moi, et que je ne puis ni modifier ni détruire ? Elle est donc en moi sans se rapporter à moi ; elle se rapporte donc à un être nécessaire, infiui, parfait, et cet être, c'est Dieu. »

« Descartes, grand physicien, est loin de nier l'existence des corps ; mais comme philosophe et fondateur du doute méthodique , il en cherche la démons-

(#) Ay«rd , art. Philosophie, dans le H*' Won de faits.

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