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Arrivons enfin à ce dix-huitième siècle, objet de tant d'attaques de la part de la philosophie religieuse, et dont les doctrines commencent à tomber dnns un plein discrédit, même aux yeux de ceux qui ont employé comme moyens subversifs, les systèmes des encyclopédistes. Le caractère tout actif de cette époque mémorable appartient plutôt à une dynamique sociale qu'à l'histoire de la philosophie, les encyclopédistes ayant plutôt agi qu'écrit; nous voulons dire que leurs tendances et leurs résultats effectifs sont plus faciles à apprécier par l'examen de leur vie réelle dans la société que par l'appréciation de leur système, qui consistait en général à n'en point avoir. C'est pourquoi, dans l'impossibilité de séparer complètement leurs actions de leurs doctrines, nous nous bornerons à une sommaire appréciation de la valeur individuelle des principaux d'entre eux, renvoyant, pour plus de détails, aux articles spéciaux qui leur ont été consacrés dans ce Dictionnaire.
Quoique toute classification rationnelle paraisse impossible a établir dans un tel chaos d'idées, on pourrait adopter superficiellement une division en quatre classes : les hommes de science, représentés par Condillac , formeraient la première ; dans la seconde , nous placerions Voltaire et son école; dans la troisième, Rousseau et les philosophes de l'école du sens moral ; la dernière, enfin, comprendrait la tourbe philosophique des encyclopédistes, qui professaient un athéisme grossier et niaient tout ce qu'il peut y avoir de noble et de désintéresse dans l'esprit humain. Ces quatre classes, que nous n'adopterons pas ici, ne sont pour ainsi dire que des écoles bâtardes , issues plus ou moins logiquement de l'école de Locke, et devant leur caractère expérimental principalement aux doctrines mathématiques de Newton, adoptées alors avec enthousiasme par les savants français. On s'expliquerait difficilement cet abandon complet de la science cartésienne, si l'on ne remarquait que la France a agi à cette époque, en vertu de ce principe qui dans tous les temps lui a fait rejeter tout esprit de nationalité dans les choses qui dépendent du domaine intellectuel; ou la
vit en effet accueillir alors avec une sorte d'empressement les doctrines venues de l'extérieu r,et cette acceptation provenant d'un principe excellent, eut de désastreuses conséquences. Du reste, il est bon de remarquer, pour l'histoire générale de l'esprit humain , que la France est le seul pays qui ait admis, à ses risques et périls, un principe aussi large : encore aujourd'hui , l'Angleterre repousse publiquement la géométrie analytique, créée par le Français Descartes; du moins n'y a-t-il pas de chaire à Cambridge pour cette découverte fondamentale , qui a changé la face des sciences mathématiques.
Mais reprenons notre rapide eiamen, que nous allons continuer en présentant un exposé de la métaphysique de l'époque, avertissant d'ailleurs que tout autre ordre que celui que nous adoptons serait également bon , le dix-huitierae siècle formant un tout confus mais compacte, qu'il faudrait juger d'ensemble.
« L'unique métaphysicien de ce temps, encore representa-t-il faiblement plutôt qu'il ne dirigea l'opinion de ses contemporains, est Condillac. II faut convenir cependant que les principales qualités qu'on demandait alors au philosophe se trouvèrent en lui ; d'abord il vénéra Locke, et le dépassa en donnant un nouveau développement aux preuves de l'origine sensible des connaissances, en accordant plus d'importance aux signes et moins aux pensées que les signes représentent, et en s'efforçant démontrer que non-seulement l'âme, mais le sens, non-seulement l'art de faire des idées avec des sensations , mais même celui de sentir comme il faut, n'est qu'une affaire d'expérience et d'habitude. Ensuite il fut dur et méprisant pour la méthaphysique du dix-septième siècle, prétendit que les Français s'en étaient dégoûtes avec raison, comme d'un produit de hmagin.it ion toute pure ou des préjugés, et publia, pour le prourer, une analyse et une réfutation des systèmes deDe>cartes, de Malebranche, d« Spinosa et de Leibnitz. Or, tout cet examen dans lequel , et nous devons Je dire |>our être rigoureusement justes, l'impertinence lutte avec la légèreté, n'est dans le foud qu'une continuelle pétition de principe. En effet, on y P«ut
PHILOSOPHIE FRANCE* PHIJLOSOPH1E 679
voir ce grand raisonneur , cet homme qui, du haut d'une raison nouvellement mise au monde en Angleterre, juge pour le condamner un siècle entier de penseurs , supposer , pour la ruine de ses adversaires, des principes que ses adversaires n'admettent pas, et ne pas chercher à les prouver par des raisons communes entre eux et lui. Enfin Condillac, pressé d'être lui-même un grand philosophe à la place de tous ceux qu'il avait renversés, sentit la nécessité d'avoir un système*, et comme il ramenait la pensée à la sensation , et qu'il était obligé par conséquent de définir cellelà par celle-ci, il nomma la pensée une sensation transformée. Ainsi, son analyse consista à suivre la sensation depuis le plus bas degré jusqu'au plus élevé, et à étudier les transformations successives depuis la représentation simple des qualités sensibles extérieures, jusqu'à la mémoire et à la comparaison de ces qualités, de manière à montrer que toutes les facultés de l'esprit sont contenues dans la sensation primitive et ne font que se déployer. Mais , comme il est toujours bon, quand|on adopte un pareil système, de réduire à leur moin* are portée les facultés que Ton veut expliquer, Condillac jugea à propos de taire reposer la notion de la vérité sur la perception de l'identité de deux termes dont la sensation a » bien enten* du, fourni le contenu. Ensuite, la science se forme par voie deductive.
Ainsi, toute vérité est dans sou principe une équation identique; dernière aberration desprit de cet homme qui ignore assez 1'iuielligence pour en placer l'origine et la cause dans la non-intelligence, et connut si peu la nature , qu'il crut que les animaux naissent sans instinct et ont besoin d'une éducation pour voir et pour mander. Serait-il besoin de montrer la faiblesse de toutes ces prétentions? Bornons-nous à remarquer que l'analyse de Condillac , afin d'arriver à nous montrer comment toute pensée est renfermée dans la sensation, ajoute à chaque pas à cette sensation , et sous le prétexte inintelligible d'une transformation, quelque nouvel élément qu'elle ne renferme pas et ne peut renfermer.
Demandons-nous comment une sensation, transformée ou non, peut exister
sans la pensée qui l'encadre pour ainsi dire et lui donne sa forme , et pourquoi un philosophe qui prétend observer et n'énoncer que ce qu'il voit , ose donner le nom de sensation à une généralité ou à une abstraction. Enfin, s'il plaît à l'un d'appeler la pensée transformation de la sensation, alors que la sensation est déjà la transformation du mouvement, pourquoi ne plairait-il pas à un autre d'appeler la sensation une pensée transformée, et le mouvement une sensation transformée? Ainsi naîtrait, et par une méthode bien plus rigoureuse au début, l'idéalisme subjectif absolu (*). 9
La métaphysique de Condillac fut accueillie avec empressement par les esprits inférieurs, charmés de pouvoir penser avec tant de facilité; et elle ne tarda pas à faire sentir son influence sur toutes les théories. Elle eut un effet puissant et heureux sur les sciences exactes et naturelles; mais l'impossibilité de la rattacher aux idées religieuses amena bientôt les écrivains à tout nier, et il se forma un corps puissant, ayant pour but plus ou moins avoué de combattre toute religion positive comme une imposture des prêtres , et de ne s'embarrasser guère de l'existence de Dieu. Il fallait sans doute une telle disposition d'esprit pour amener la démolition générale qui suivit l'émission des principes subversifs des encyclopédistes. A peine les derniers d'entre eux s'étaient -ils couchés dans la tombe, que leurs disciples se levèrent pour accomplir ce qu'ils avaient prêché, représentant dans leurs diverses sectes l'innombrable diversité des philosophes leurs maîtres.
L'un de ceux qui jouèrent le plus grand rôle à cette époque fut f oliaire, dont le nom comme philosophe commence à pâlir, etqui n'a laisse à notre admiration que le souvenir de cette satire âcre et amère, qui renversa la société au milieu de laquelle elle dut éclore.a II faut examinerait M. de Barante (**), l'esprit qu'apporta Voltaire dans la philosophie, c'est-a-dire, dans les opinions relatives à la religion, à la morale et à la politique. On lui a aUribué un projet formel de
(*) Renouvicr, ouvrage cité.
(••) D* la lÀttèratur* françai**.
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renverser ces trois bases de l'honneur et de la félicite des peuples. Mais qui voudrait trouver dans Voltaire un système de philosophie , des principes liés , un centre d'opinions , serait fort embarrassé. Rien n'est moins conforme à l'idée grave qu'on se fait d'un philosophe que le genre d'esprit et de talent de Voltaire. Qu'il ait eu le projet de plaire à son siècle , d'exercer sur lui de l'influence, de se venger de ses ennemis, de former un parti qui pût le louer et le défendre , nous le croyons sans peine. Il vécut dans un temps où les mœurs ■ étaient perdues, du moins dans les clas» ses supérieures de la société , et il ne respecta pas la morale. L'envie et la haine employèrent contre lui les armes de la religion, lorsqu'elle n'était plus respectée même par ses propres défenseurs; il ne la considéra que comme un moyen de persécution. Son pays avait un gouvernement sans force, sans considération , et qui ne faisait rien pour les obtenir ; il eut un esprit d'indépendance et d'opposition. Voilà quelle fut la vraie source de ses opinions. Nous concevons comment il les a eues , sans pour cela les excuser; il les énonça continuellement, sans songer aux résultats funestes qu'elles pourraient avoir. Toutefois, il fut loin de montrer dans ses erreurs cette certitude invariable et cet orgueil outrecuidant de quelques-uns des écrivains de la même époque.
« Lui-même, dans un de ses romans, nous a donné une juste idée de sa philosophie. Babouc, chargé d'examiner les mœurs et les institutions dePersépotis, reconnaît tous les vices avec sagacité, se moque de tous les ridicules, attaque tout avec une liberté frondeuse. Mais lorsu'ensuite il songe que de son jugement éfinitif peut résulter la ruine de Persépolis, il trouve dans chaque chose des avantages qu'il n'avait pas d'abord aperçus , et se refuse à la destruction de la ville. Tel fut Voltaire. Il voulait qu'il lui fût permis de juger légèrement et de railler toutes choses; mais un renversement était loin de sa pensée : il avait un sens assez droit, un dégoût trop grand du vulgaire et de la populace, pour former un pareil vœu.
« Malheureusement, quand une nation en est arrivée à philosopher comme Ba-
bouc, elle ne sait pas comme lui s'arrêter et balancer son jugement ; ce n'est que par une déplorable expérience qu'elle s aperçoit , mais trop tard , qu'il n'aurait pa's fallu détruire Persépolis. »
A côté de Voltaire se présente Montesquieu , qui marcha son égal parmi ceux qui contribuèrent à la gloire du siècle , et que la postérité appréciera de plus en plus à mesure qu'elle avancera dans la connaissance des théories sociales , ébauchées par Bodin, la Boëtie et les autres publicistes du dix-septième siècle. A ne considérer que les Lettres persanes, ouvrage de la jeunesse de Montesquieu , cet illustre écrivain nous apparaîtrait aussi faible, aussi débilement désorganisateur de toute autorité que ses contemporains; mais ce n'est la qu'un ouvrage prématuré, d'après lequel on ne pourrait prononcer un jugement sérieux , et même à travers de nombreux jugements hasardés , remarque-t-on les traces d'une raison noble et élevée , l'amour constant du juste et de l'honnête.
Le principal titre de gloire de Montesquieu, c'est son Esprit des Lois. «Ce gui caractérise à mes yeux la principale lorce de ce mémorable ouvrage, a dit un philosophe encore trop peu connu ('), de manière à témoigner de l'éminente supériorité de son illustre auteur sur tous les philosophes contemporains, c'est la tendance prépondérante qui s'y fait partout sentir à concevoir désonnais les phénomènes politiques comme aussi nécessairement assujettis à d'invariables lois naturelles que tous les autres phénomènes quelconques ; disposition si nettement prononcée , dès le début , par cet admirable chapitre préliminaire où, pour la première fois, depuis l'essor primitif de la raison humaine, l'idée générale de Un se trouve enfin directement déûnie envers tous les sujets possibles, même politiques , suivant l'uniforme acception fondamentale que notre intelligence s'était déjà habituée à lui attribuer dans les plus simples recherches positives... A une époque où les plus émiuents esprits croyaient encore
(•) M. Auguste Comte, dans son Cours d* Pltilosophie positive (iS3o-x84*)> K>Bie ,T» p. a54.
philosophie FRANCE. philosophie 58!
à la puissance absolue et indéfinie des législateurs, armés d'une autorité suffisante pour modifier à volonté l'état social, combien ne fallait-il pas être en avant de son siècle pour oser concevoir les divers phénomènes politiques comme toujours réglés au contraire par des lois pleinement naturelles, dont I exacte connaissancedevrait nécessairement servir de base rationnelle à toute sage spéculation sociale, finalement propre a guider utilement les combinaisons pratiques des hommes d'État! >
11 n'entre pas dans notre plan d'examiner quel les fa u tes fonda men ta I es , p r ovenant de l'imperfection nécessaire de la science humaine à cette époque, déparent le livre admirable de Montes-
3uieu ; ce serait là le but d'une histoire e la philosophie politique, etce but nous ne pouvons que I effleurer. Ce que nous avons dit de Montesquieu, placé comme célébrité de l'époque à côté de Voltaire , suffit pour montrer combien il fut supérieur a la tourbe philosophique du dix-huitième siècle.
Après lui se place naturellement Condorcet, auteur de V Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. « Ici, quoique finalement la grande opération philosophique, évidemment projetée par Montesquieu, ait encore, au fond, également avorté , et j>eut-être même d'une manière plus prononcée, il demeure néanmoins incontestable que, pour la première fois , la notion scientifique, vraiment primordiale , de la progression sociale de l'humanité, a été enfin nettement et directement introduite, avec toute la prépondérance universelle qu'elle doit exercer dans l'ensemble d'une telle science, ce qui , certainement, n'avait pas lieu chez Montesquieu. Sous ce point de vue, la principale force de l'ouvrage réside dans cette belle Introduction, où Condorcet expose immédiatement sà pensée générale et caractérise son projet philosophique d'étudier l'enchaînement fondamental des divers états sociaux. Ce petit nombre de pages immortelles ne laisse vraiment à désirer, surtout pour l'époque , rien d'essentiel , en ce qui concerne la position totale de la question sociologique, qui, dans un avenir quelconque, reposera toujours , à mon
gré, sur cet admirable énoncé, à jamais acquis à la science. Malheureusement, l'exécution de ce dessein capital est loin de correspondre à la grandeur d'un tel projet (*). » Nous renvoyons pour plus ample examen à l'ouvragé de M. Comte, où se trouvent expliques à la fois et le succès de la conception et l'avortement de l'exécution, d'après une judicieuse appréciation philosophique de la situation générale de l'esprit humain à l'époque ou écrivait Condorcet.
Il est encore un écrivain qui , bien qu'inférieur aux deux précédents pour la profondeur de la pensée, mérite d'être séparé des encyclopédistes ; c'est le moraliste Vauvenargues , qu'on appela le Pascal du dix-huitième siècle. « Il ne fut point étranger aux influences de son temps ; cependant l'étude particulière qu'il fit des auteurs du siècle précédent, l'admiration qu'ils lui inspirèrent, I écarta de la route de ses contemporains; il ne tombe pas comme eux dans ce dédain frivole pour leurs prédécesseurs , et par là fut préservé de bien des erreurs. Ce fut à l'école de Pascal qu'il apprit à sonder le cœur humain, à l'école de Fénelon qu'il apprit à l'encourager et à le secourir... Vauvenargues n'avait pas cette ferme persuasion, ce besoin pressant de la religion qui inspira le génie des philosophes chrétiens ; mais son âme, qui ne pouvait se passer de sentiments nobles et élevés, ne s'attachait pas à flétrir ceux
3ue l'homme peut éprouver indépenamment d'une croyance positive; au contraire, il les1 a développés avec une sorte de prédilection; il a espéré du cœur humain, et sa morale tend à lui donner de la dignité. Nous lui devons mieux que de l'admiration, il mérite notre reconnaissance (**). »
A l'école de Condillac, que nous avons laissée un instant en arrière, appartient Charles Bonnet , qui , en suivant la même marche que le maître, fut animé d'un esprit tout différent. « Parti du même point absolument que Condillac, il supposa que l'homme était une statue douée d'un principe inconnu ,
(*) Philosophie positive , t. IV, p. a54- (•*) De Barante, De la Littérature française, p. no.
PHILOSOPHIE
L'UNIVERS, philosophie
auquel il n'accordait aucune propriété particulière, mais dont toutes les facultés naissaient, se formaient et se développaient par faction des objets extérieurs; il apporta dans l'histoire de cette création de l'homme uar les sensations, plus de réflexion et d impartialité qu'aucun autre métaphysicien, et se préserva de beaucoup 'd'omissions et d'erreurs de détail où Condillac était tombé; mais ce qui le distingue surtout, c'est de s'être agité, toute sa vie, pour rattacher cette théorie à la nature morale et aux croyances religieuses (*). »
D'Àlembert fut un profond mathématicien. Ii s'acquit à ce titre une célébrité que la postérité lui conservera ; mais il ne fut nullement métaphysicien et on ne peut lui donner de place dans cet article. Son Essai de classification des connaissances humaines n'appartient pas à la science générale.
Diderot fut à la fois le plus inconséquent des philosophes et le plus intelligent des hommes d'imagination et des artistes. L'Encyclopédie, qu'il entreprit avec d'Alembert, fut, comme on l'a dit heureusement, plutôt un immense arsenal de machines et de munitions de guerre contre l'ancien régime , au' un exposé nouveau , solide et original, des choses divines et humaines.
Helvètius , auteur du livre de l'Esprit, auquel une inutile persécution donna une grande célébrité, fut le disciple le plus fidèle des philosophes de ce temps. La doctrine oui fait le fond de tous ses ouvrages, c est le sensualisme dans toutes ses conséquences; dans l'homme tout est organisme , dans l'ordre moral tout estegoïsme. Ce livre fut brûlé de la main du bourreau. Quelques esprits regrettent que les flammes n'en aient pas consumé tous les exemplaires.
Nous devons mentionner maintenant, comme complément de cet aperçu , le philosophe le plus original de cette époque, Jean Jacques Rousseau, « Rousseau n'avait pas moins de quarante ans quand parut son premier discours (contre les sciences et les arts). Lié dès longtemps avec les philosophes, il était parfaitement inconnu même à
O D« Barante, De la lÀUêntur* française, p. 146.
Paris. N'y eut-il rien d'accidentel dans cette première direction de sa pensée?
Diderot assure le contraire. Quoi qu'il en puisse être, ce rôle de paysan du Danube une fois pris dans cette littérature française encore toute royale, si élégante et si Ane , ce Genevois de génie y persista avec une constance habile, avec un luxe de mauvaise humeur, d'emportement et de talent oratoire, qui passionna d'abord pour lui un siècle peu accoutumé à ce ton et à cet accent.
« Dans un second discours sur COrigine de C inégalité parmi les hommes (175$), l'éloquent sophiste déclara soudainement la guerre à la société, sur le compte de laquelle il rejette insolemment toutes les misères de l'homme.
On lui a répondu que la société étant l'homme même, c'est un fait naturel qu'il attaque au nom de la nature.
« Dans le Contrat social, il sut changer de style et conserver toute sa supériorité comme écrivain, sans pouvoir toutefois atteindre à la simple et pure intelligence des choses et à la philosophie désintéressée. Dans ce livre fameux dont l'influence a été immense sur l'esprit public et sur les événements politiques de notre pays , Rousseau rapporte l'origine de là société à une convention sans date et sans monument, et sur cette donnée imaginaire, il s'efforce vainement d'établir sa république sur un plan qu'il finit par déclarer lui-même impossible. Mais si son point de départ eut été plus profond, et sa méthode philosophique plus sévère, Rousseau eût-il conquis à ses idées politiques la vogue extraordinaire dont il jouit encore ?
« Dans YÉmile ou Traité de f Éducation, Rousseau prêche encore le retour à la nature. Quoi qu'on en ait dit, dans ce livre même, qui est son chefd'œuvre, les opinions de Jean-Jacques furent moins originales que son talent On a voulu trouver tout Voltaire dans Bayle; il serait plus facile de trouver tout Rousseau, moins la forme oratoire et les exagérations où entraîne toujours l'abus de Ta logique, dans Montaigne et son école, dans Locke, etc. Mais ce qu'on ne trouverait nulle part, ni dans toute l'antiquité, ni dans les plus grands d'entre les modernes , c'est tant d'ima-
gination, de finesse et d'observation, joint à tant d'art et d'éloquence...
« Si ia philosophie; matérialiste trouva dans Rousseau un redoutable adversaire, la philosophie déiste eut en lui un auxiliaire puissant. Voltaire avait rendu l'incrédulité agréable aux esprits légers; Rousseau la rendit spécieuse aux esprits solides ; il trompa le besoin religieux par un déisme aifectueux et sentimental. Il dénatura la morale en subtituant des sentiments vagues à l'idée positive du devoir; il opéra dans l'éducation quelques réformes désirables, mais moins profondes qu'on ne l'a cru.. Il accrédita en politique des idées dont notre époque n'a accepté que le principe général, et qu'elle ne réalise qu'en les spiritualisant (*). »
On ne doit pas passer sous silence le professeur de Piliers (1765-1816), qui, Français de naissance, et Allemand par choix, sert comme de transition morale entre deux époques littéraires séparées par les désordres de la Révolution , et se distingue des adeptes de l'idéologie condillacienne par létude d'une métaphysique profonde et grave. C'est a lui qu on doit le premier exposé clair de la doctrine de Kant, écrit en française**). « La marche de l'intelligence / dit de Villers , dans l'établissement même des grandes erreurs métaphysiques, est toujours digne d'être suivie et étudiée. Mais il semble qu'il y ait une distance infranchissable de l'esprit français à l'esprit allemand ;% ils sont places sur deux sommets entre lesquels il y a un abîme. Cest sur cet abîme que j ai entrepris de jeter un pont. L'événement nous prouvera si l'envie d'y passer pnndra à un grand nombre; s il y a vraiment une philosophie allemande inconciliable avec une philosophie// ançatie, ainsi qu'on l'a voulu insinuer; si la philosophie et la vérité ne sont pas citoyennes du monde et n'appartiennent pas à tous les hommes. » Cet ouvrage passa inaperçu; il fut même persiflé par un nomme auquel la nature de son
O M. Aicard, dam le Million défaits.
(••) Philosophie de Kant ou Principes fon> dament aux Je la philosophie transcendentaU, par Charles de Villers; Metz, 1801, iii-8°, ouvrage très-rare et très-recherché.
esprit aurait dû interdire toute intrusion dans le domaine métaphysique , Francesco Soave , auteur des JSovelle mo~ ralil Mais les paroles remarquables de de Villers devaient avoir plus tard leur écho.
Remarquons, avant de quitter le dixhuitième siècle, que la philosophie à laquelle il a donne son nom, a porté de glorieux fruits pour le bonheur de l'humanité. Les doctrines subversives des encyclopédistes préparèrent des disciples qui mirent en action les systèmes de leurs maîtres : les uns nièrent toute autorité générale, et tendirent au fédéralisme : ce furent les Girondins, enfants de Voltaire; d'autres comprirent la loi de compréhension du particulier dans le tout, mais aux dépens de l'action individuelle : ce furent les Montagnards, et plus particulièrement Saint- Just, chez lequel on retrouve les qualités et les défauts de Rousseau. La manie de socialisme qui domine aujourd'hui tous les esprits , est un écho de la refonte générale des systèmes philosophiques, accomplie à la fiu du siècle dernier, et l'on doit voir dans cette exagération l'abus d'un principe excellent, dont l'application finira par asseoir définitivement la science sociale sur des bases rationnelles.
Nous terminerons ici cette exposition de la marche des idées philosophiques en France : des noms dont nous n'avons pas parlé, les uns sont trop peu importants ponr mériter une mention, les autres se rattachent à des questions encore pendantes , et sur lesquelles il serait trop difficile de porter un jugement impartial. Nous avons d'ailleurs consacré aux chefs des différentes écoles qui se sont formées parmi nous depuis le commencement de ce siècle, des articles spéciaux, où nous avons exposé leurs principes et essayé de faire sentir leur portée; nous y renvoyons le lecteur. Les trois tableaux suivants, que nous tirons d'un livre auquel nous avons déjà fait, pour cet article, de nombreux emprunts (*), représentent l'état des opinions en France, depuis 1800 jusqu'à la révolution de juillet.
(•) Le Million de faits.
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