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pagne se rattache aux poètes ses prédécesseurs par plus de côtés qu'il ne s'en sépare. Sera-ce l'auteur du Homan de la Rose, ce Jean de Meung, dont les vers étaient lus avec tant d'avidité au seizième siècle ? Ce poète est plus savant que Thibaut de Champagne.
L'étrange composition allégorique dont il est l'auteur, est comme 1 encyclopédie de toutes les connaissanses du temps :
on y trouve beaucoup de souvenirs de l'antiquité et une érudition confuse, mais riche et variée. Du reste, l'expression chez lui est encore moins poétique que dans les vers de Thibaut de Champagne. Jean de Meung ne fait guère que rimer la prose de son époque. Son imagination est toute dans le plan de son poème et dans la combinaison de mille personnages symboliques qu'il invente ; et il faut avouer qu il n'en fallait pas beaucoup pour ce genre de travail.
Parmi les noms de poètes célèbres dans le siècle suivant, s'offre d'abord Alain Chartier. Ce fut lui qu'une princesse baisa sur la bouche pendant qu'il dormait, disant qu'elle ne baisait pas la personne, mais la bouche d'où étaient sortis tant de beaux vers. Malgré cet hommage, que plus d'un poète a envié sans doute a Alain Chartier, tout lecteur qui ne se laissera pas prévenir par l'action et le mot de Marguerite d'Écosse, ne pourra se défendre, en lisant cet auteur, (Tun ennui accablant, causé et par la froideur des inventions, et par la lourdeur, le pédantisme et la prolixité aussi incorrecte que monotone du langage. Qui donc sera ce poète que nous cherchons? Les ballades de Froissart ne peuvent nous arrêter : on n'y retrouve point l'imagination ni le coloris naïf de l'auteur des chroniques, et Froissart serait inconnu comme poète, s'il ne s'était illustré comme historien, ou du moins comme conteur. Consultons de nouveau ce tableau résumé des vicissitudes de la poésie, qui forme dans le
f>remier chant de Y Art poétique de Boieau, une sorte d'épisode historique. Boileau, cherchant celui qui le premier fit faire à la poésie un pas marqué et décisif, n'hésite pas à proclamer Villon :
Villon sut le premier, dam ces siècles grossiers. Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
« Sans doute, dit M. Villemain, Boileau
n'avait pas lu les chansons de Charles d'Orléans ; car, s'il les eût connues, il est fort probable qu'il eât réservé pour le captif d'Azincourt la louange qu'il accorde à Villon.» D'autres critiques distingués ont réclamé dans le même sens contre le jugement de Boileau. Cependant, les deux vers où ce jugement est rendu, ont trouvé des défenseurs (*}; toute une controverse littéraire s'est engagée à propos de cette question : le résultat a été favorable à Villon. Après avoir longtemps pesé dans la même balance Villon et Charles d'Orléans, on s'est presque accordé à donner gain de cause au premier. On est revenu ainsi à l'opinion de Boileau, quelque temps abandonnée ou suspectée, et Von a fini par rendre justice sur ce point, comme sur tant d'autres, à la pénétration de son goût et à la sagacité de sa critique. Villon, en effet, a sur le poète qu'on voulait lui opposer l'incontestable avantage d'écrire avec plus de naturel, et en même temps d'être guidé, en écrivant, par un pressentiment plus clair et plus distinct du caractère que la langue française devait prendre en se fixant. Charles d'Orléans est de cette école subtile et allégorique où l'on se passait en quelque sorte de main en main des imaginations toutes faites; où toutes les pensées et tous les sentiments se refroidissaient en s'babillant de ces vêtements symboliques mis à la mode par le Roman de la Rose, et dont l'usage était devenu presque traditionnel. Villon s'abandonne franchement à toutes les émotions qui naissent pour lui des événements de sa vie ; il ne farde point, par des ornements à la fois subtils et grossiers, ce qu'il pense et ce qu'il sent. Ce qu'il éprouve franchement, il l'exprime de même ; et il a d'ailleurs assez d'esprit et d'imagination pour que le naturel qui lui est propre ne fasse que donner aux expressions qu'il emploie plus de charme et de prix. La langue de Charles d'Orléans ne manque pas de grâce et d'une certaine délicatesse, que donnaient au poète chevalier la fréquentation de la cour, le commerce des femmes de haut lieu : mais
O Voir le Précis d'histoire littéraire de M. D. Nisard.
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FRANCE
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cette grâce est puérile, et tourne souvent à la mignardise subtile des cours d'amour; mais souvent cette délicatesse n'a qu'un attrait médiocre, parce qu'elle n'est accompagnée ni de justesse dans la pensée, ni de clarté dans l'expression. La langue de Villon, plus populaire, est aussi plus claire, plus précise; elle dit mieux ce qu'elle veut dire ; elle est plus variée et plus vive, parce qu'elle obéit mieux aux mouvements divers de la pensée ; elle est donc plus française.
Il est resté de la poésie du quinzième siècle deux monuments qui attestent un véritable progrès, et auxquels, malgré la rouille de vétusté qui les couvre, on aime encore à revenir. Ce sont le recueil des ballades de Villon, et cette farce d'un auteur inconnu, qui est presau'une bonne comédie, la farce célèbre de l'avocat Pathelin, tant de fois jouée sur les théâtres de nos pères, encore applaudie de nos jours sous la forme moderne dont on Ta revêtue, et qui toutefois l'affaiblit en la rendant plus intellicible, et sans cesse citée par tout le monde, parce que beaucoup des plaisanteries qu'elle contient sont devenues proverbes.
Telles sont les premières productions de la poésie française, où l'on découvre une amélioration réelle, où l'on sente un germe fécond de progrès. Il avait fallu plus de trois siècles pour arriver là, tant le génie français fut lent à sortir de cette enfance ou les nations sont plongées par la barbarie ! Et à quels genres appartiennent ces deux monuments, premiers efforts heureux de notre poésie ? D'autres nations modernes ont déjà révélé ou révéleront bientôt leur génie poétique dans des genres où la poésie déploie son vol le plus haut et le plus hardi, dans l'épopée ou dans l'ode. Le premier succès poétique de la France a lieu dans la poésie légère et dans le drame. Quelques ballades, animées par un enjouement fin et raisonnable, empreintes d'un bon sens gracieux, railleur, philosophique , et une bouffonnerie excellente, qui atteint çà et là au vrai comique, tels sont nos premiers titres sérieux à la gloire poétique.
M a rot poussa plus loin le perfectionnement commencé par Villon. Non-seu-
T. xi. 39* Livraison. (Dict. ewcycl. , etc.)
lement il opéra dans les formes rhythmiques et matérielles de la poésie quelques améliorations utiles, dont Boileau lui a tenu compte (*), mais, ce que Boileau, en le louant, aurait dû surtout relever, parce que c'est la plus grande obligation que nous lui ayons, il imprima à la langue, qui d'ailleurs avait continué de se débrouiller sous Charles VIII et Louis XII, un caractère de netteté, de vivacité et de grâce, où l'on retrouve, si l'on veut, Villon , mais Villon trèsperfectionné. La langue de M a rot ressemble assez à celle du dix-septième siècle, c'est-à-dire à la langue définitive, pour que la Bruyère ait pu dire : « H n'y a guère entre Marot et nous que la différence de quelques mots. » En outre, sur cette langue si française déjà Marot mit son cachet propre, par ce tour de naïveté gracieuse et fine , qui donne tant de charme à ses vers, et dont la Fontaine seul eut le secret après lui.
Du reste, il se renferma, comme Villon, dans cette espèce de poésie, qui, avec un enjouement familier, tantôt retrace les douceurs et les peines de l'amour, mais de l'amour peu profond et peu sérieux ; tantôt s'amuse a tracer de légères esquisses des ridicules et des folies des hommes; tantôt présente, sous une forme piquante, ces axiomes de bon sens et de philosophie pratique, que fournissent l'observation du monde et l'expérience de la vie. Rien de ce que Marot a écrit ne sort de ce genre connu sous le nom de poésie légère. C'est sur ce genre que portent jusqu'ici les principaux perfectionnements. L'épopée est restée dans l'état de barbarie où l'a-
(•) Marot bientôt apres fit fleurir In ballades, Tourna les trioiels, rima les mascarades, A de» refrains réglés asservit les rondeau*. Et montra pour rimer de» chemins tout nouveaux.
Ces deux derniers vers ne sont point exacts. Les services rendus en re genre par Marot se réduisent à avoir fait mieux connaître que ses devanciers la véritable allure des vers de dix syllabes, et employé plus souvent qu'eux le mélange alternatif des rimes masculines et féminines. L'érudition de Boileau est ici en défaut : car le rondeau avait été asservi a des refrains réglés depuis deux siècles , et Marot n'a inventé aucun genre de poésie nouveau, ni aucune combinaison de rimes nouvelle.
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vaient laissée les trouvères des douzième et treizième siècles. On pouvait trouver une ébauche vague de l'ode, c'est-àdire de la poésie lyrique sérieuse, dans quelques chansons guerrières ou morales du treizième siècle , mais ces faibles traces ont disparu, et l'ode est entièrement inconnue à Marot et aux poètes de son école.
* Une nouvelle génération de poètes, élevés à l'école des anciens, pleine de feu et d'ardeur, avertie par ses études et par une sorte de patriotisme littéraire de tout ce qui manquait à la gloire poétique de la France) se forma sous les auspices de Ronsard, et s'engagea dans ces hautes routes à peine entrevues par les trouvères, et négligées par eux. L'entreprise était grande et hardie. Il s'agissait, par des essais nouveaux, de relever la France au niveau de l'Italie, et même de la faire entrer en rivalité littéraire avec Rome et la Grèce. Ce qui tentait Ronsard et ses disciples, ce qu'ils espéraient d'atteindre, c'était la gloire de Dante et de Virgile, de Pindare, d'Horace, de Pétrarque. Kn même temps qu'ils se proposaient d'emboucher la trompette, ils se
firéparaient à chausser le cothurne. Dans 'art de Sophocle et d'Euripide, ils •vaient tout à faire, comme dans celui de Virgile et d'Horace ; car jusqu'ici ce n'était que dans la comédie que les Frau-
Sais avaient montré leur vocation pour le rame, et il était urgent d'en Unir avec ces mystères, dont les représentations semblaient perpétuer dans le peuple le règne de l'ignorance et de la barbarie.
Rien de plus grand et de plus hardi, comme on voit, que le plan conçu par Cftte école; mais quand elle se mit a l'œuvre, elle rencontra un obstacle inattendu. La langue française, qui était devenue assez souple pour se prêter à toutes les inventions gracieuses, satiriques, familières, d'un Marot et d'un Wellin de Saint-Gelais, pour revêtir les formes du rondeau, ou de la ballade, ou du madrigal, ou de l'épître enjouée, pour se façonner aux allures du dialogue comique, résista, quand on l'appliqua à des tentatives d'épopée , d'ode ou de tragédie. Cette langue, dont on admirait déjà dans les poésies de Marot la flexibilité et la richesse, parut et devait
paraître aux novateurs, pauvre, basse, dure et stérile, quand ils commencèrent à la manier pour un autre usage. Ils se virent donc obligés, pour accomplir leurs projets, de chercher d'abord à donner à la langue tout ce qui lui manquait en fait de qualités indispensables à la haute poésie ; ils se proposèrent de lui donner la dignité, l'éclat, la richesse, tout ce qu'ils admiraient dans ces grands poètes de Rome et d'Alhènes, avec les* quels ils avaient été familiarisés dès le collège par les leçons de maîtres érudits, et qu'ils étudiaient sans cesse. Malheureusement, s'ils avaient senti avec la clairvoyance d'un heureux instinct de quelles ressources nouvelles la langue poétique avait besoin, ils s'abusèrent sur la méthode à suivre pour les lui faire acquérir. Pour mettre dans la langue française la noblesse, l'éclat de couleurs, la hardiesse de figures qu'ils nt se lassaient point d'admirer dans les anciens, que ûrent-ils? Ils s'imaginèrent que le meilleur moyen était d'enlever aux anciens, par un système d'imitation hardie, ou, pour mieux dire, d'emprunt direct, toutes les formes, tous les tours, toutes les habitudes qui faisaient la richesse éclatante et la magnifique abondance de leur langage- Frappés de la pauvreté qu'ils découvraient tout à coup dans la langue française, ils oublièrent les progrès réels qu'elle avait faits d'ailleurs, et qui déjà lui donnaient des droits au respect, et la traitèrent comme un indigent, man-
3uant de tout, auquel on irait chercher e tous côtés, et pour lequel on prendrait de partout des vêtements pour le couvrir et le parer, sans s'inquiéter s'ils sont à sa taille et s'ils conviennent a Bon air et à son allure. De cette étrange méthode d'embellissement, que pouvait-il résulter? Tout le monde sait ce qui arriva. Étouffée sous les lambeaux dérobés au latin et au grec, dont on se hâtait de l'affubler, la langue perdit entre les mains de Ronsard les qualités qu'elle possédait déjà, sans acquérir celles qu'elle n'avait pas encore : elle perdit la clarté sans acquérir la noblesse; ce qu'elle avait déjà de précision disparut, sans qu'elle prit plus d'éclat; la grâce dont elle s'était plus d'une fois revêtue, s'effaça, sans qu'elle de-