POÉSIE FRANCE. POESIE
vînt plus riche. Il n'y eut plus qu'un mélange bizarre d'une langue vivante avec deux langues mortes, mortua quin etiam... L'entreprise avait été grande et généreuse au début; mais le fanatisme de l'érudition perdit tout, et la chute fut burlesque.
Une réforme devint nécessaire. On sait par qui elle fut opérée. Préparée jusqu'à un certHn noint par la sagesse, ou plutôt par la faiblesse timide de Desportes et de Bertaut, elle fut accomplie par Malherbe.
Malherbe, averti par son bon sens et par le désastre de ses prédécesseurs , chercha dans la langue française seule les éléments d'une langue poétique : il usa des anciens comme de maîtres excellents pour perfectionner le goût et
Pour animer l'imagination ; il comprit impossibilité de leur enlever des formes de langage. Tout au plus , il risqua de leur dérober quelques tours, quelques inversions rapprochéesdu génie de notre langue; du reste, il tira tout du sol français. Il soumit la langue à un examen'sévère, pour voir de quelles hardiesses elle était susceptible, quelles ressources elle possédait pour le coloris , par quelles modifications légitimes elle pouvait prendre la noblesse et la dignité ; quelles étaient enfin les conditions valables d'une séparation nette et durable entre la langue de la prose et celle de la poésie. Sa vie tout entière fut occupée à ce travail. Non-seulement il acheva son entreprise, mais il en fit accepter à son époque tous les résultats.
Au commencement du dix -septième siècle, par l'effet des patients efforts de Malherbe, la France est en possession d'une langue poétique nettement et régulièrement constituée. Cette langue est noble, claire, précise, harmonieuse : elle ne manque ni d'audace, ni d'éclat pittoresque ; toutefois, dâns les beautés de ce genre, elle est plutôt en deçà qu'au delà de la mesure ; elle ne se prête que sobrement aux grands mouvements de l'imagination ; e||e est beaucoup moins libre, beaucoup moins figurée que le latin, et surtout que le grec. Telle qu'elle est, elle sera, sauf quelques améliorations opérées par les grands génies qui vont venir, la langue poétique de tout le dix-septième siècle.
Nous ne dissimulons rien : nous venons de reconnaître ce qui manquait , en fait de hardiesse et de couleur, à la la langue poétique dont Malherbe est le fondateur. Edt-il pu départir plus lar-
Sement à la poésie française les qualités e ce genre ? Eût-il pu établir entre le vocabulaire de la poésie et celui de la prose une séparation plus tranchée et plus complète? On a dit plus d'une fois, et surtout de nos jours, que rien ne l'empêchait de marquer davantage cette distinction ; que s'il ne l'a pas fait, la faute en est à son génie et non pas à la langue; que dans le travail auquel il se livra pour épurer la langue du seizième siècle, il sacrifia des richesses qui méritaient d'êire conservées ; qu'enfin, en cherchant trop à régulariser la poésie, ilPapauvrit. Il est vrai qu'après Malherbe il restait encore un progrès à faire; qu'il se conduisit un peu trop en réformateur, c'est-à-dire avec une sévérité exclusive ; et qu'en s'élevant contre les témérités insensées de Ronsard , il lui arriva quelquefois de se montrer trop timide. Il est vrai que le poète n'était
fias chez lui à la hauteur de l'artisan de angage, et qu'il ne sut pas tirer tout le parti possible de l'instrument qu'ij créait. Mais c'est là la seule concession qu'il nous soit possible de faire. Nous sommes donc loin de nous associer à l'opinion que nous venons de reproduire, et d'après laquelle Malherbe serait coupable d'avoir, par un amour exagéré de la régularité, condamné la langue à la froideur, a la monotonie et à la sécheresse, et exercé sur les destinées de la poésie une influence funeste, en rom-
Eant trop complètement avec la liberté ardie et l'imagination pittoresque du seizième siècle. Cette liberté et cette imagination qu'on regrette, quels fruits avaient-elles portés? Quel si grand nombre de beautés dignes d'être à jamais conservées avaient-elles produites? Dans toutes ces formes de langage rejetëes par le goût sévère de Malherbe, dans toutes ces figures, dans toutes ces images dont il dédaigna de faire usage, en estil beaucoup dont l'exclusion doive être considérée comme une perte réelle pour la langue poétique ? Nous en appelons à tous les hommes instruits et sincères.
La hardiesse des poètes du seizième siè-
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POÉSIE
cle n'était-elle pas accompagnée de tant d'exagération et d'incohérence, qu'elle avait dû produire moins de beautés à conserver, que de défauts choquants, ridicules, à proscrire? Ce qui domine, ce qu'on sent presque partout dans ce répertoire d'expressions figurées et d'images pittoresques que s'étaient créé les poètes de la Pléiade, n'est-ce pas, ou l'effort pénible et subtil d'une imagination pauvre et vide qui se guindé, ou la verve grossière d'une imagination triviale qui s'abandonne? Qu'on étudie attentivement la langue de Ronsard et de ses disciples; qu'on écarte toutes ces hardiesses de langage, inventions malheureuses du faux goût des écri va i ns,'toutes ces images qui ne sont pittoresques qu'à la condition d'être trop familières, ou plutôt trop basses, que restera-t-il de vraiment poétique dans cette langue?
Le nombre d'expressions et de tours réellement poétiques qu'on en pourra recueillir sera plus restreint qu on ne croit. Au fond, cette langue , quand on l'examine, parait beaucoup moins riche et beaucoup plus voisine de la prose qu'il ne plaît de le dire à ces critiques si sévères pour Malherbe. Malherbe fit donc à peu près ce qu'il put ; il tira de la langue que lui léguait le seizième siècle à peu près tout ce qu'on pouvait en tirer en choisissant et en remaniant. Sans doute, en fait de hardiesse et d'éclat, il n'atteignit point les limites de ce qui était possible à la langue française. Mais faut-il lui faire un crime de n'avoir pas vu précisément jusqu'où on pouvait aller? faut-il méconnaître ses services parce qu'il lui a manqué quelque chose? D'autres viennent bientôt, qui, plus inspirés et non moins habiles, donjient à la poésie un degré de plus de souplesse, de mouvement et de coloris.
Corneille, la Fontaine, Racine complètent l'ouvrage de Malherbe. Mais remarquez que si , pour cette espèce de qualités, Malherbe est dépassé, il ne reste pas de beaucoup en arrière; et qu'après tout, il est impossible de se dissimuler qu'il manque encore beaucoup de choses a la langue de la Fontaine et de Racine pour égaler en richesse , en audace , en éclat, non-seulement les langues anciennes, mais même celles de plusieurs peuples modernes. Certes, Corneille, la
Fontaine, Racine ont su joindre la va* riété à la clarté, la chaleur à la précision, l'audace à la régularité. Mais qu'on fasse sur eux l'épreuve décisive, l'épreuve que propose Horace, et qui consiste à chercher si , en brisant le mètre , en bouleversant la construction rhythmique, oo retrouvera toujours les membres épars du poète. Pensez-vous qu'ils subiront toujours cette épreuve aussi heureusement qu'un Horace, qu'un Sophocle, ou que certains grands poètes étrangère des temps modernes?
Nous pouvons être fiers , sans doute, de nos chefs-d'œuvre poétiques : ils font d'autant plus d'honneur au génie français , qu'il y avait plus d'obstacles a vaincre. Mais, il faut le reconnaître, notre langue se prétait mieux au développement de la littérature dans la prose
?|ue dans la poésie. Il y avait dans le ond de notre idiome une insuffisance de ressources poétiques, qui se fait encore sentir dans les ouvrages où elle est le plus habilement combattue et le plus heureusement dissimulée.
Qu'on se remette , au même instant, devant les yeux le petit nombre de faits dont nous avons, dans ce tableau résumé, déroulé la suite. Après un travail de plusieurs siècles, après beaucoup de tentatives et d'efforts, la poésie française, au commencement du quinzième siècle, était encore à peu près barbare; enQn, dans ce siècle, elle se débrouilla. Villon paraît. Mais qu'est-ce que Villon? Un auteur de poésies légères. C'est par ce genre modeste, et dans lequel la poésie resta par plus d'un point en contact avec la prose, que le génie français commence à se signaler dans la carrière poétique jusque-la stérile pour lui. Au seizième siècle, on aborde les genres de haute poésie : on s'essaye dans le drame, l'ode , l'épopée ; on est conduit par ces tentatives à chercher pour la langue des qualités nouvelles, sans lesquelles ces genres nouveaux ne peuvent être traités. Cette entreprise échoue par suite d'une fausse méthode , adoptée à la jj gère et aveuglément poursuivie. Les efforts tentés par le siècle suivant, pou: atteindre au même but, sont plus heureux. Cette noblesse, cette élévation, vainement cherchées par Ronsard, sont conquises par Malherbe : l'éclat même