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RABELAIS

PRANCÉ. tlACAJf 813

sa portée sérieuse. Grandgousier serait Louis XII; Gargantua, François l*r; Pantagruel, Henri II; Bringue'narilles, Charles-Quint; le grand dompteur des Ombres, Jules II ; Gargamelle, Anne de Bretagne, etc., etc. On a donné ainsi une clef complète de Rabelais. Mais pousser jusque-là l'interprétation , c'est , comme il le dit lui-même, extravaguer. A quoi bon une clef complète, lorsqu'en beaucoup de parties il n'y a point de portes à ouvrir? En mille endroits, Rabelais écrit pour s'amuser et pour amuser les autres, non pour censurer ni pour instruire : tel de ses héros, qui , pendant quelque temps , a été la parodie d'un personnage réel , se met ensuite à agir et à parler pour son propre compte , et n'est plus qu'une figure de fantaisie faite pour étonner l'imagination ou provoquer l'hilarité du lecteur. En vain les critiques veulent rendre un compte méthodique et suivi de toutes les inventions de Rabelais : avec son génie capricieux, déréglé , fantastique , il leur échappe de toutes parts.

La composition du Gargantua n'a pas dû coûter beaucoup de travail à son auteur, puisque, comme on vient de le dire, cette œuvre n'est assujettie à aucun plan , ne rentre dans aucun genre déterminé, et se forme des éléments les plus divers, rassemblés avec très-peu de souci de l'ordre et de la logique , par l'esprit le plus indépendant et par l'imagination la plus capricieuse. Ce qui a été dans le Gargantua l'objet d'un travail patient et consciencieux, c'est le style. Ce conteur décousu, vagabond, extravagant, qui jette pèle- mêle à la téte du lecteur ses souvenirs, ses observations, ses fantaisies , est partout un écrivain artiste. Aucun effort, aucun soin ne lui coûte pour polir, pour enrichir la langue encore informe que lui fournit l'époque où il vit. Même dans les passages où sa pensée se donne le plus de licence, même dans les pages les plus honteusement obscènes, il ne laisse pas de soigner l'expression, le tour, la cadence : il parvient plus d'une fois à relever l'indécente bassesse des idées et même des termes par l'ingénieuse élégance du style. Comme Aristophane et Plaute, il sait par là, jusque dans les écarts les plus cyniques de sa gaieté , se faire accep-

ter et même goûter des plus délicats.

Cet amour du bien dire, ce goût sévère et tin d'éloquence le font triompher en partie des obstacles que lui opposait la langue de son temps. Il parvient à lui donner un degré remarquable de précision , de force et d'éclat. Pour l'enrichir, il emprunte beaucoup aux langues anciennes, surtout au latin : il use de toutes les ressources que lui fournit sa vaste érudition. Mais il sait ordinairement s'approprier, s'assimiler ce qu'il emprunte; mais il a soin d'adapter au génie du français les expressions ou les tours qu'il prend à l'antiquité. Plus

K révoyant et plus sage que ne le sera onsard et la Pléiade, il voit très-bien l'écueil de l'imitation, et s'en tient prudemment éloigné. Lui-même signale quelque part à ses contemporains le danger des emprunts trop directs et trop multipliés aux langues anciennes. Il se moque ingénieusement de ces érudits au langage farci d'expressions In t i nés* françaises, dans cette scène où un écolier de l'université, interrogé par Pantagruel sur la manière dont les étudiants de Paris passent leur temps, lui répond : « Nous « transfretons la Sequana au dilucule « et crépuscule : nous déambulons par « les compites et quadrivics de I l'urbe : « nous despumons la verbocination lar tiale, et comme verisimiles amora- « bonds, captons la benivolence de « l'omniju^e, omniforme et omnigène « sexe féminin,... puis cauponisons es « tabernes,... et si par forte fortune « y a rareté ou pénurie de pecune en « nos marsupies, et soyent exhaustes « de métal ferruginé , pour l'escot nous « dimittons nos codices et vestes oppig- « nerées, etc. »

Rabutin. Foy. Bussy.

Racan (Honorât de Rueil, marquis de), né en 1589, à la Roche-Racan, en Touraine, d'un maréchal de camp des armées du roi, reçut une éducation toute militaire, et prit même une telle aversion pour la langue latine, qu'il ne put jamais, dit-on, retenir le confiteor. 11 fut nommé, en 1605, page de la chambre du roi , et lit chez le duc de Bellegarde , son cousin, la connaissancede Malherbe, dont il devint le disciple et l'ami. Il entra ensuite dans la carrière des armes, et il s'y distingua; on lit dans la VU de

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BACHKI.

Malherbe, qu'à son retour de Calais, où il avait été envoyé au sortir des pages , Racan Payant consulté sur le genre de vie qu'il devait choisir, Malherbe lui récita l'ingénieux apologue du Pogge, dont la Fontaine a tiré l'une de ses plus belles fables, le Mevnier, son Fils et 9 Ane. Cette réponse était peu faite pour décider Racau ; aussi poursuivit-il pendant quelque temps encore la carrière qu'il avait embrassée. Il parvint ainsi au grade de maréchal de camp; alors il se maria, et le reste de sa vie fut consacré au culte des muses. Racan fut l'un des hommes les plus aimables et les plus galants delà cour galante d'Anne d'Autriche. Son mérite et ses talents comme poète le faisaient généralement rechercher. Il contait avec grâce, et sa mémoire lui fournissait une foule de bons mots qui rendaient sa conversation trèspiquante; mais il avait la manie de tirer ▼an ité de son ignorance, et d'affecter un grand dédain pour les savaots. Ce-

Pendant il ne dédaigna pas d'entrer à Académie, dont il fut un des premiers membres; mais il se proclama l'antagoniste des sciences dans un discours prononcé dans une séance de cette compagnie, et qui a été imprimé depuis. Il mourut en 1670, ayant survécu aux hommes, aux mœurs, au langage même qui existaient à la cour dans sa jeunesse, sans néanmoins que la réputation qu'il s'était acquise eût souffert la plus légère atteinte. On a de lui : les Bergeries y Paris, 1628, iu-8°, ouvrage qui eut une grande vogue et qu'on lit encore avec intérêt. Lettres diverses dans le recueil des Lettres nouvelles de Faret, 1627, in-8°; Us sept Psaumes de la pénitence , 1631, in-8°; Poésies diverses y dans les Recueils de 1621, 1627, 1683; Odes sacrées, dont le sujet est pris des Psaumes de David, avec le Discours contre tes Sciences , 1651, in-8°; Dernières Œuvres et Poésies chrétiennes, 1660. Coustelier a publié à Paris, eu 1724, une édition des OEw vi es de Racan , 2 vol. in-12 : il y manque, entre autres choses , les Mémoires pour ta vie de Malherbe , que Racan avait publiés en 1651, in-12.

Rachel (Mademoiselle), née Félix, artiste sociétaire du Théâtre Français, et déjà, malgré son extrême jeunesse,

l'émule de nos plus grandes tragédiennes. L'avènement de Une Raebel à li scène tragique a causé en France in* sensation profonde et fait presque uot révolution dans nos habitudes dramatiques et littéraires. La question deaw longtemps négligée du classique et à romantique sembla sur le point de 6e raviver et de subir une solutioa favorable à l'ancienne école. Corneille et Racine, mis en oubli pour les œuvres de l'école moderne , trouverai tout à coup , et comme par mirade.

une interprète qui les rajeunit, et Paris entier alla battre des mains aux accents inspirés d'une ieuue fille en qui s'était révélé sans effort cet art profond et sublime Que l'expérience le génie et de longues études ne suffisent pai toujours à donner.

Dans ce temps , qui voit naître et mourir tant de réputations, aucun non n'a été si rapidement souné par tontes les trompettes de la renommée que le fut celui de M»« Rachel; aucune gloire n'a été si vite légitimée que a sienne; comme César, elle pourra dire un jour: Je suis venue, f ai paru, fûi vaincu. Enfant chétive et inconnue II veille, elle s'éveilla le lendemain reine puissante et applaudie, et la presse entière s'inclina devant cette rotante naissante; royauté poétique oui détail bientôt traiter d'égale à égale arec u plus puissante reine du monde, car on se souvient encore à Paris, où toutes choses s'oublient si vite, du p* mier voyage que Ml,c Racliel fit à Lmdres, de l'enthousiasme qu elle y excit*. et de ce bracelet offert par la re* d'Angleterre à la jeune tragédienne.

avec ces mots tracés en pierres préciffr ses: Victoria reine, à Rachel.

M Rachel, fille d'un pauvre Israélite, fut entraînée vers le tbeitfl par une vocation irrésistible, mais we vers la scène qu'elle devait illustrer- On assure que, tout enfant, ellealW avec sa soeur chanter sur les places publiques et dans les cafés à Lyon, et que M. Félix, son père , l'avait jug* propre à tenir un emploi au G}»* nase et peut-être un jour à rOpéra-U" mique. La pauvre famille juive vint 3 Paris, et la petite Rachel, ulacée >fl Conservatoire par les soins d'un p*>-

RACflLL

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lecteur officieux, y fit bientôt de rapides progrès dans fart de la déclamation , gui lui fut surtout enseigné par M.

Samson, à la fois bon acteur et spirituel auteur dramatique. La jeune fille débuta ensuite dans Je vaudeville, et, contrairement aux prévisions de son père, elle n'y obtint pas d'éclatants succès. Mais elle poursuivait toujours ses études trafiques sous la direction de maîtres éclairés qui devinaient son avenir; et elle débuta enfin aux Français, à peine Agée de seize ans, dans les tragédies de l'ancien répertoire. Elle se trouva là dans son élément, et la pureté de sa diction , la beauté de sou geste, la sévère majesté de son maintien, et l'intelligence profonde que, par une sorte d'intuition, elle mamfesta tout à coup des nécessités de la scène, la sigualèrent bientôt a l'admiration du public

Depuis, Ml,c Kachel n'a cessé de se fortifier par de sévères et consciencieuses études, et elle a atteint aux dernières limites de son art, a l'âge où d'ordinaire on commence à peine à en connaître les premières ressources. La création du rôle de Phèdre, l'un des plus beaux et des plus difficile» qui existent à la scène, a surtout révèle toute l'étendue et toute la souplesse de ce talent plein de séve et d'originalité.

Mais jusqu'ici , M"e Rachel s'est tenue dans le? bornes de notre grand répertoire classique, et ses juges les plus sévères l'attendent, pour la juger eu dernier ressort, sur le terrain des œuvres modernes, que les exigences de la république de la rue Richelieu , plus encore que la réserve et la timidité de Mlle Rachel, lui ont peut-être interdit jusqu'ici. Le seul rôle de Judith, qu'elle a créé dans la tragédie de ce nom , n'a pas permis de prévoir l'effet qu'elle pourra produire dans la reproduction des œuvres nouvelles.

Arrivée à sa majorité, M"' Rachel, qui a refait la fortune, si ébranlée jusque-là, du Théâtre-Français, en a été nommée artiste sociétaire, et elle est devenue l'une des sommités artistiques de notre époque. Dans la voiture opulente qui, après la représentation du soir, l'emporte jusqu'à son mystérieux hôtel, on aurait peine à reconnaître la pauvre enfant qui, il y a quelques années, chan-

tait, au milieu de la fumée et du bruit, dans un café de province. Mais à Paris on n'aequiert pas impunément, et aussi vite surtout, la gloire et la fortune , ces deux biens si ardemment convoités par tant d'individualités impuissantes. La calomnie, d'autres disent la médisance, s'est acharnée contre MUe Rachel, et le mystère de sa vie privée a été indignement livré à tous les vents de la publicité, comme si le public avait à juger de l'artiste autre chose que son talent.

Qu'importent les fantaisies, les caprices et les erreurs même de la femme, si la tragédienne est toujours sublime et vraie? Et quel est d'ailleurs l'homme ou la femme du monde sans péché qui oserait jeter publiquement à l'artiste la première pierre ?

Àious comprenons mieux une critique plus juste : M,te Raciwl était accusée d aller effleurer son talent dans les salons aristocratiques du faubourg St- (; en nain , et de n'arriver à la scène que fatiguée et privée d'inspiration. C'est la un grave reproche qui a été mérité quelquefois; mais la médisance a singulièrement remédié au mal : depuis que, à tort ou à raison , le voile qui recouvrait les faiblesses de l'artiste a été déchiré par des mains brutales , les anges du noble faubourg ont replié leurs blanches ailes et redouté le contact de la grande tragédienne , tant il est vrai que toujours à quelque chose malheur est bon.

Rachimburgi, Rathimbubgi, Regimburgi. Ceux auxquels on donnait ces noms étaient , chez les Francs , des hommeslibres comme les drlmannlchoz les Lombards. ■ Les Rachimburgi, dit M. de Savigny (*), souvent mentionnés dans la loi sàlique, le sont également dans plusieurs formules du temps et jusque dans des actes du dixième siècle; les variations d'orthographe sont encore plus nombreuses que pour les Arimanni; on trouve HavhimburgU, Rathimburgii , Hacwiburgi, Racitieburgi , Hecyneburgi, liacimburdi , liegimburgi, Rahnbtuyi. La plupart des érudits font dériver ce mot de ravha (affaire, procès) ou de recht (droit,

(*) Hist. du Droit romain au moyen âge, 1. 1, p. 184.

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justice), ce qui présenterait exclusivement les Rachimburgi sous le caractère de juges. M. de Savigni pense, avec le célèbre historien Mùller, qu'il vient de l'ancien mot teutonique rek (grand, puissant), qui fait la terminaison de tant de noms propres germains et se trouve dans reich (riche), en sorte que les Rachimburgi, appelés aussi bonihomines, seraient simplement des hommes puissants, des notables, les ricos hombres des Espagnols.

« Ce nom, bien que quelques savants s'y soient trompés, s'applique évidemment à des hommes libres; il désigne même, tout porte à le croire, les hommes libres en général , les citoyens actifs. Les Arimanni lombards siègent dans les plaids ou assemblées publiques en qualité de juges , marchent à la guerre sous les ordres du comte , paraissent comme témoins dans les actes civils ; les Rachimburgi francs exercent les mêmes droits (*). »

Racine (Jean), le plus parfait des poètes dramatiques de la France, naquit à la Ferté-Milon le 21 décembre 1639. Ce nom de Racine, destiné à tant de gloire, appartenait à une famille d'honnêtes bourgeois, depuis longtemps connue dans cette ville, et dans Inquelle la charge de contrôleur du grenier à sel se transmettait de père en lils depuis près d'un siècle. Jean Racine Savait pas encore quatre ans, lorsqu'il perdit son père et sa mère. Son

fjrand-père maternel se chargea de l'éever: mais, fort vieux, et partageant ses affections entre les divers rejetons d'une famille nombreuse , il n'eut pas

Sour lui cette sollicitude et cette tenresse qui paraissent surtout nécessaires aux orphelins. Plus tard Racine rappelait , qu'assis à la table autour de la-

Îjuelle le vieillard réunissait, les jours de ses nombreux enfants, il s était vu souvent négligé et oublié pour les autres, et qu'à peine alors il obtenait quelques regards. Ce que son grand-père fit de mieux pour lui, fut de l'envoyer au collège de Beauvais, où il y avait des maîtres instruits > Il y resta jusqu'à seize ans. A cette époque la mort de son grandpère le Gt passer sous une autre tutelle :

(♦) Guirot, Essais sur VU'ut. di France, p. 238.

sa grand'mère et sa tante Agnès , toutes deux religieuses de Port-Royal, le firent sortir de Beauvais pour le placer près d'elles dans l'école qu'avaient ouverte pour un petit nombre de disciples, les savants hommes retirés dans cette pieuse maison.

Le nouvel écolier étonna ses maîtres par la rapidité de ses progrès dans toutes les parties de ses études , surtout dans le grec, dont il n'avait reçu à Beauvais que les premiers éléments. 11 se fit aimer d'eux par la douceur d'an caractère tendre et déjà sérieux ; mais cette douceur était accompagnée d'une ardeur de sensibilité très-vive , et d une activité passionnée d'imagination. Souvent l'austère moralité de ses maîtres s'inquiétait, lorsqu'ils le voyaient, k front penché et I œil étincelânt , errer longtemps, un Sopholeou un Euripkk à la main, sous les ombrages de I -abbaye. Quelquefois cette curiosité inquiète, et feu d'imagination dont leur pruderie?

alarmée surveillait en lui les symptômes croissants , lui faisaient chercher en secret des plaisirs proscrits à Port-Royal. On le surprenait faisant des vers ; il était fortement réprimandé pour se livrer à ce dangereux passe-temps , et il n'obtenait son pardon qu'en entreprenant de mettre en vers français les hymnes du bréviaire romain. Ou bien' on le trouvait un jour lisant à l'écart un texte grec des amours de Théagène et de Chariclée ; le sacristain Lancêlot loi arrachait le livre et le jetait au feu; mais cette lecture avait si fortement frappé l'âme tendre du jeune homme , que te roman tout entier était resté dans sa mémoire et qu'il riait du soin que prenait son maître d'anéantir un livre dont il n'avait plus besoin.

Le séjour de Racine dans la célèbre abbaye ne fut que de trois années. O temps, bien employé, lui suffit pour se mettre en état de lire sans aucune

fieine, non-seulement tous les auteurs atins , mais les plus difficiles des auteurs grecs; et, avant de sortir de Port- Royal , il avait déjà lu et annoté les meilleurs ouvrages des uns et des autres. Ses études s'achevèrent [au collège d'Harcourt , où il vint faire sa logique. Sa famille désirait qu'il se fît avocat ou qu'il se préparât à entrer dans les or-

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dres; mais il paraissait n'avoir goût pour ces deux professions. Les premiers moments qui suivirent son entrée dans le monde furent employés a faire des vers et à suivre quelques jeunes gens aimables et dissipés qui lui avaient fait aisément partager leur goût pour le plaisir. Un encouragement inespéré vint donner une nouvelle force à sa passion pour la poésie. Une ode qu'il composa sur le mariage du roi, en 1660 , fut montrée à Chapelain, « qui présidait alors sur tout le Parnasse (*). • Celui-ci trouva que les vers en étaient bien tournés, et en dit son avisa Colbert, qui mit l'auteur sur l'état des pensions pour une somme de six cents livres. Alors Racine commença une tragédie qu'il destinait aux comédiens du Marais : elle ne fut pas achevée, et le titre même n'en est pas connu. Chaque pas nouveau de Racine dans un art qui semblait damnable à tout bon janséniste était un coup douloureux pour les habitants de Port-Royal, qui ne perdaient pas de vue leur cher élève. Un sonnet sur la naissance d'un enfant de madame Vitart , qu'il composa dans le même temps, fit frémir pour lui la sœur Agnès et les dévots solitaires.

Il faut dire aussi que, sans tomber dans le dérèglement, Racine se livrait avec assez de vivacité aux inclinations de la jeunesse, pour donner à ces pieuses personnes d'autres sujets d'inquiétude plus réels. Un peu plus tard, il écrivait d'Uzès à la Fontaine : « Toutes les « femmes ici sont éclatantes et s'y ajus- « tent d'une façon qui est la plus natu- « relie du monde ; et pour ce qui est de « leur personne,

■ Color verus, corpus solidum et succi pleoum.

« Mais comme c'est la première chose « dont on m'a dit de me donner de garde , • je ne veux pas en parler davantage; « aussi bien ce serait profaner la maison « d'un bénéficier, comme celle où je suis, « qued'y faire de longs discours sur cette « matière : domus mea domus oratio- « nis ; c'est pourquoi vous devez vous « attendre que je ne vous en parlerai plus « du tout. On m'a dit : Soyez aveugle. Si «je ne puis l'être tout à lait , il faut du « moins que je sois muet ; car , voyez-

( ) Looi* Racine.

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« vous, il faut être régulier avec les « réguliers , comme fai été loup avec « vous et avec les autres loups vos « compères. »

Ces derniers mots nous font connaître que ce n'était pas seulement afin de le guérir de la passion de la poésie , mais afin de le retirer d'autres dangers plus sérieux , qu'on priait tant pour Racine à Port-Royal. En même temps qu'on priai t pour lui , on lui adressait chaque jour des lettres pleines d'exhortations, de menaces ou d'anathèmes. Il n'en tenait pas grand compte, et continuait à faire des vers : seulement il les faisait en secret, et ne les montrait qu'à des amis dont il était sûr. Pendant une absence de l'abbé Levasseur, il lui écrivait : « Ne pouvantvous consulter, j'étais « prêt à consulter, comme Malherbe,une « vieille servante qui est chez nous, si « je ne m'étais aperçu qu'elle est jansé- « niste comme son maître (*), et qu'elle « pourrait me déceler : ce qui serait ma « ruine entière, vu que je reçois tous les «jours lettres sur lettres,* ou plutôt « excommunications sur excommunica- « tions à cause de mon triste sonnet. » Cette crainte et ces précautions , qu'il exagère ici pour plaisanter , étaient tout l'effet qu'avaient produit sur lui les sermons de sa tante et de ses maîtres.

En même temps , il échangeait avec le fidèle Levasseur des réflexions moqueuses sur les événements qui se passaient dans l'intérieur de Port-Royal et auxquels tout le parti était aussi attentit que s'il se fût agi des destinées du monde. Il parle de la douleur inconsolable qu'a causée à sa tante la retraite de celui qui était son saint père , ou plutôt , pour parler comme M. Gomberville , son futur époux. C'était M. Singlin. « 11 n'est plus dessus « le trône de saint Augustin y et il a « évité par une sage retraite le déplai- « sir de recevoir une lettre de cachet « par laquelle on l'envoyait à Quim- « per. Le siège n'a pas été vacant bien « longtemps. La cour, sans avoir con- « sullé le saint esprit, à ce qu'ils disent, « y a élevé M. Bail , sous-pénitencier et ■ aucien confrère du bailli dans la

• (•) Racine était logé à Parla daus l'hôtel du duc de Luynos.

T. xi. 52* Livraison. (Dict. encycl., etc.)

L'UNIVERS

bac ira

« société des bourses des Cholets. Vous « le connaissez sans doute, et peut-être

• est-il de vos amis. Tout ie consistoire a

• fait schisme à la création de ce nou* « veau pape, et ils se sont retirés de « côté et d'autre , ne laissant pas de se « gouverner toujours par les monitoires « de M. Singlin , gui n'est plus cor* « sidéré que comme un antipape. Per- « cutiam pastorem , et dispergentur *oves gregis.»

Cependant tous ceux qui s'intéressaient chrétiennement à Racine ûrent un nouvel effort auprès de lui. En même temps qu'on le sermonna de nouveau sur la dangereuse frivolité du métier de poète, on lui représenta que ce métier était chanceux et n'assurait point son avenir. Cette dernière considération le Ut réfléchir plus que la première. Un de ses oncles maternels, chanoine régulier de Sainte-Geneviève à Uzès, en Languedoc, lui donna l'espérance d'un bénéfice , et l'invita à venir demeurer avec lui. Racine fit un violent effort sur lui-même , se décida à un sacrifice qu'il croyait commandé

Par la raison; et alla passer à Uzès hiver de 1061 et le printemps et l'été de 1662.

On a conservé vingt-trois lettres de la correspondance qu'il entretint pendant ce temps avec l'abbé Levasseur, M. Vitart , un de ses cousins , sa femme , Mademoiselle Vitart , et la Fontaine , dont il avait fait la connaissance pendant les premiers temps de son séjour a Paris. Ces lettres sont charmantes : il y raconte avec esprit, naturel et grâce, les ennuis de sa nouvelle vie. Pour arriver au bénéfice que son oncle lui faisait espérer , il était nécessaire qu'il se fit régulier. Il étudiait donc, non sans de grands soupirs, la théologie dans la Somme de saint Thomas. Vêtu de noir de la tête aux pieds, il assistait aux offices avec son oncle. Comme on avait appris dans Uzès qu'il était auteur d'une ode sur le mariage du roi , récompensée par M. Coluert , les notables du pays le poursuivaient de leurs compliments et recherchaient sa société. Mais il préférait sa solitude à la conversation de ces provinciaux, encore

F lus arriérés et plus méchants qu'on ne est ordinairement dans les petites

villes, et dont, en outre, il avait peine

à comprendre le langage. « Il n y a , « dit -il , personne ici pour moi : Non « Homo, sed tittus atque aer et solitudn « tnera. » Il aimait mieux, seul dans sa modeste chambre, ou dans quelque promenade écartée, relire l'Arioste ou Sophocle, quand il avait achevé sa besogne théologique , ou ajouter quelques vers à une tragédie commencée sur le sujet de la Thebaïde.

Tous ces détails sur sa vie sont racontés par lui tantôt avec un aimable enjouement , tantôt avec un accent de mélancolie qui attendrit doucement. Il ne se trouve dans ces lettre.? aucune de ces confidences telles qu'en ont ordinairement à se faire les jeunes gens, et plus que d'autres peut-être, les jeunn poètes; Racine n'avoue aucune passion ni aucune aventure. Un passage cité plus haut explique son silence sur ce sujet : il voulait se taire par bienséance d'état , et , d'ailleurs , il avait peu de chose à raconter. Mais le jeune étudiant en théologie montre partout une sensibilité vive, et une âme tendre et impressionnable, faite pour connaître cette nohle passion qui , profondément ressentie, élève et agrandit l'existence, et donne une heureuse impulsion au génie du poète. Comment M. Sainte-Beuve a-t-fl pu dire que les lettres écrites d*Uzès par Racine étaient froides , et que le poète, l'homme d'imagination et de sentiment n'y paraissait pas. Sans doute Racine n'y gémit point sur son sort en style dithyrambique; il parle simplement et sobrement de lui-même ; il n'analyse point longuement et minutieusement son esprit'et son cœur; il ne dresse pas une liste de toutes les impressions qu'il a reçues des hommes et des choses sa milieu desquels il vît; il n'envoie à ses amis ni élégies funèbres, ni méditations rêveuses, ni descriptions pittoresques :

il leur écrit comme un homme qui donne de ses nouvelles et non coi

un poète monté sur le trépied : qu'y at-il là dont on doive s'affliger pour fui ? Si correspondance offre un fonds agréable de naïveté et d'élégance sur IfHjuel viennent se placer , dans l'occasion .

des traits saillants d'esprit ou de sentiment, ou d'imagination. Parce qu'on est poète , faut-il donc être toujours en

RACINE

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scène, et est-on tenu de révéler tout son génie dans les actes les plus simples de la vie, et d'avoir de l'inspiration à propos de tout? C'est assez que le poète se devine dans ces lettres de Racine. J'aime bien mieux qu'en écrivant des lettres, Bacioe soit aussi tranquille , aussi modeste , aussi contenu , et qu'il tombe même, par moments, dans le terre-àterre bourgeois, qui ne peut lui faire perdre la pureté et l'élégance; quand viendra l'heure de faire connaître au public ce qu'il est capable de sentir et de concevoir, il ne lui apportera point des impressions émoussées d'avance par des révélations indiscrètes et fastueuses, des idées obscurcies par l'agitation factice d'un esprit qui veut se montrer à tout propos, une sensibilité usée par une continuelle parade d'inspiration et de génie.

M. Sainte-Beuve s'étonne, en lisant ces lettres , de n'y pas trouver plus de curiosité et de penchant pour ces émotions que fait naître dans les âmes sensibles la contemplation des beautés de la nature, et que les poètes aiment ordinairement à ressentir , surtout dans les beaux climats. M. Sainte-Beuve est fâché pour Racine que ces lettres écrites à vingt et un ans , sous le ciel du Midi , ne retracent que rarement des impressions de ce genre. Il est vrai que , sauf quelques mots d'admiration pour les bois a'oliviers, voisins de la ville, et une description animée du magnifique amphithéâtre de Nîmes , Racine garde le silence sur les beautés pittoresque du pays qu'il était venu habiter. Mais est-ce un malheur aussi grand que paraît le croire M. Sainte-Beuve?

Ce silence peut s'expliquer de plusieurs manières. Ou Racine, mécontent et ennuyé, comme il Tétait , de son exil , ne voyait la ville et le pays où il était rélégué , qu'à travers son ennui, et n'était pas d'humeur à saisir et à goûter les charmes des lieux qui lui servaient de prison; ou cette petite ville, avec ses environs au sol pierreux, sa campagne brûlée, sans autre verdure que celle des plantations d'oliviers, ses habitants grossiers ou sottement prétentieux , était un séjour moins attrayant et moins inspirateur que M. Sainte-Beuve semble le penser ; ou bien , sans mé-

dire d'Usés el de ses environs, qui empêche de croire que Racine n'avait point fermé les yeux aux beaux aspects de cette contrée, qu'il les avait admirés, non pas avec cette curiosité rêveuse et celte minutieuse attention des poètes pittoresques d'aujourd'hui, mais naïvement, et sans trop analyser l'impression qu'il en recevait , et que , pour cela même , et à cause de sa réserve ordinaire , il n'en dit rien , ou du moins, n'en dit que peu de chose dans ses lettres à ses amis? En vérité, pour tirer du silence de Racine sur ce sujet des inductions fâcheuses sur son imagination et sa sensibilité, il faut se trouver bien à court d'objections sérieuses.

Cependant, tandis que Racine continuait ses études de théologie, en les entremêlant toujours d'essais poétiques, des difficultés imprévues vinrent s'opposer à l'accomplissement du projet que son oncle avait formé pour lui.

Le chanoine , dont les affaires étaient dans un assez mauvais état, s'engagea dans des procès qui ne lui permirent pas de résigner son bénéfice a son neveu. Racine se lassa d'attendre une position dont il n'avait accepté l'espérance qu'à contrecœur; il revint à Paris, décide à suivre ses goûts et à se livrer sans partage aux travaux vers lesquels sa vocation l'attirait. Il publia d'abord son ode intitulée ta Renommée aux Muses , qui amena l'attention de la cour et du public sur l'auteur des Nymphes de la Seine, qu'on commençait à oublier. Le roi lut cette nouvelle ode avec plaisir, el fit payer au poète une gratification de six cents livres, pour lui donner le moyen de continuer son application aux bel le slettres , comme il est dit dans l'ordre signé par Colbert. Un avantage plus précieux, dont cette mince pièce fut pour lui l'occasion , ce fut la connaissance de Molière et de Boileau. Molière, qui avait donné depuis deux ans C Ecole des Femmes, et qui se préparait à faire jouer le Misanthrope , était alors au milieu de sa carrière : Boileau, auteur de quelques satires très-goûtées du public, n'était encore qu'à l'entrée de la sienne. Les éloges qu'ils donnèrent l'un et l'autre à l'ode de Racine furent pour

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