‹ France Dictionnaire EncyclopédiqueChapitre 375 sur 434 · RACINE L'UN · texte numérisé non relu

RACINE L'UN

fants ou aimables : il prend soin de mettre dans les mouvements des passions plus de suite et de conséquence qu'elles n'en montrent dans la réalité, et en quelque sorte une logique plus visible. Il atténue les incohérences et les contradictions les plus vives de leurs crises et de leurs transports : ou , plutôt, il les fait plus conséquentes dans leurs inconséquences, plus rationnelles dans leurs désordres. En un mot, il embellit la nature humaine après l'avoir simplifiée.

L'étude des passions , ainsi entendue, étant le vrai but du poète, il n'a pas besoin de donner à l'action dramatique une longue durée, ni de la transporter successivement dans différents lieux.

En effet , il réduit à peu de chose tout ce qui est extérieur a l'homme, pour considérer l'homme même ; et , en étudiant l'homme, il le partage, pour ne le considérer que sous certaines faces essentielles. Il peut donc aisément se dis* penser d'étendre son action dans le temps et dans l'espace; on doit donc s'attendre qu'il se soumettra sans hésitation à certaines règles que les érudits lui disent avoir trouvées dans Aristote, et qui y sont réellement, mais non, à la vérité, en toutes lettres. Il accepte sans restriction les règles qui prescrivent l'unité de temps et de lieu, et y conforme exactement tous ses ouvrages.

Il ne se fait aucune violence pour les suivre. Il ne cède pas non plus à un respect aveugle et fanatique pour l'autorité d' Aristote. S'il reconnaît ses lois sévères, et s'y assujettit avec une docilité parfaite, c'est qu'elles se trouvent d'accord avec ses propres vues ; c'est la nature même du travail qu'il a entrepris qui le dispose à leur obéir.

Tels sont, si cette analyse est exacte» les principes et les procédés essentiels dont se compose ce qu'on pourrait appeler le svsteme dramatique de Racine.

A ceux qui demanderaient : A quoi bon ce svstème? Pourquoi simplilier ainsi le tableau de la vie humaine? pourquoi mutiler l'homme? pourquoi» après ravoir mutilé, le douer de perfections qu'il ne possède point en réalite ? Que peut gagner le poète à rétrécir et à fausser ainsi le point de vue où il place le spectateur? L'art, qui ne peut sans

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doute être la reproduction exacte de la réalité, doit-il prendre avec elle des liberté aussi hardies ? Quels sont les avantages d'une transformation poussée si loin? A ceux qui feraient de semblables questions, il ne serait pas nécessaire d'apporter une longue suite d'arguments pour leur répondre; peu de mots suffiraient pour leur faire voir où sont les avantages de ce système qui les étonne.

Qu'y a-t-il de plus intéressant à contempler sur la scène du monde? Assurément ce sont les sentiments et les pensées de cet être qui est lui-même un petit monde ; ce sont les passions de l'homme , c'est le cœur humain. Or, en négligeant ce qui relève particulièrement , dans la vie humaine , de In destinée et de la matière , en détournant ses yeux des événements où l'une se joue , et des spectacles sans cesse renouvelés que présente l'autre, ou, du moins, en ne regardant ces objets que pour v saisir la cause première et les aliments essentiels des passions de l'homme, le poète se met bien plus à Taise pour observer, pour approfondir le cœur bumain. Il se livrera plus librement, et sans partager son attention, à cette in* téressante étude. Voilà quel avantage le poète trouve à simplilier, comme il k fait, le tableau de la vie humaine.

Mais, parmi les diverses formes qo**

f>eut revêtir telle ou telle des passions de 'homme, les plus intéressantes à observer, les plus dignes d'être distinguées, méditées , retracées , ne sont-ce pas celles-là qu'on pourrait appeler générales, universelles , éternelles , parce qu'elle sont communes à toute l'espèce , et usa particulières à l'individu; parce qu'elies ne changent point selon les temps et les lieux et se retrouvent les mêmes a toutes les époques et chez tous les peuples?

Par où la haine, la colère, l'ambition, l'amour ; par où les passions doivent-elles être cousidérées , pour offrir aux esprits sérieux et élevés un digne sujet d'étude, unesource profonde deréttexu?^ et d'intérêt ? N'est-ce point par ce côté même par lequel elles se rattachent au fond , à l'essence de la nature humaine? N'est-ce point sous ces traits larges H profonds qu'elles ont invariablement conservés à travers toutes les vicissitude

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du genre humain, et que Sans doute elles ne perdront jamais? Or, le poète pourrait-il aisément reproduire ces traits

Ï>ermanents et universels delà passion ; ui serait-il facile ou même possible de s'élever jusqu'au plus haut degré de vérité générale dans la peinture du cœur humain, s'il portait surla scène l'homme tout entier, l'homme avec ses mille passions, avec cette foule de besoins et de caprices qui l'agitent en sens divers , et en font un être si complexe, si ondoyant, et , souvent, si obscur et si indéchiffrable à lui-même ; ou s'il se bornait à retrancher quelques traits de ce tableau confus, avant de le peindre?

Comment démêler et faire démêler aux autres les lois de ce chaos? Tandis que tant d'éléments divers s'agitent à la fois sous son regard, comment le poète pourrait-t-il séparer ce qui est éternel et absolu de ce qui est relatif et variable, et saisir la vérité immuable à travers la vérité fugitive? Comment une analyse dispersée sur un tout si vaste et si mobile , pourra-t-elle être vraiment profonde, infaillible? Le poète a conscience de cette difficulté, et il prend pour l'éviter un moyen énergique : il sépare l'homme en deux : il l'envisase sous certaines faces importantes, et détourne ses yeux de tout le reste. L'homme qu'il nous présente dans chacun de ses personnages est une abstraction : c'est un être simple, auquel il a assigné certaines passions peu nombreuses , rattachées autour d'une passion principale et prédominante. Sur ce fond plus simple il peut creuser davantage. Ce procédé lui permet d'atteindre à cette profondeur d'imitation et à cette généralité de vues qui sont le but le plus élevé de l'art dramatique. Voilà quel avantage il trouve à simplifier, comme il le fait, la nature humaine.

Enfin est-il vrai, ou non, qu'il y ait en nous un penchant prononcé à concevoir, tantôt un monde exempt des crimes et des souffrances de celui-ci , séjour de vertu et de bonheur, tantôt aussi un monde semblable au fond à celui-ci et soumis aux mêmes lois, mais, dans ses imperfections, moins triste, moins repoussant, moins hideux que le nôtre; plus grand, plus majestueux dans le mal comme dans

le bien ; débarrassé de toutes ces incohérences , de toutes ces petitesses et de toutes ces difformités de détail qui affligent nos regards ; décoré en toutes choses, dans le bonheur comme dans les souffrances , dans les bonnes passions comme dans les mauvaises, de grandeur noble et simple , d'ordre , de décence et d'élégance? Ce dernier rêve ne se présente-t-il pas sans cesse à la pensée fatiguée, attristée par tant de ridicules et de souillures qui nous entourent ? Ce besoin est aussi profond qu'il est noble et élevé. Il n'est pas moins profond que cet instinct contraire qui nous fait applaudir à l'imitation du réel. C'est pour le satisfaire que le poète transporte ses personnages dans une sorte de région supérieure où tout en eux s'empreint de majesté , de simplicité et de délicatesse. Voilà quel avantage il trouve à embellir, comme il le fait , la nature humaine.

On vient d'expliquer les avantages divers de la tragédie, telle que Racine l'a conçue et pratiquée. Mais , à l'auteurdrainatique engagé dans cette voie, s'offre une grave difficulté , un péril immense.

Il est à craindre que cette scène dont le mouvement et l'aspect sont si simples ne paraisse vide. Il est à craindre que ces personnages , créés par une décomposition réfléchie de la realité, ne paraissent immobiles et sans vie. Il est à craindre que cette noblesse et cette élégance dont le poète les a revêtus ne paraissent un emphatique mensonge , une vaine décoration jetée sur des abstractions mortes, sur des fantômes insensibles. Ainsi au bout de cette interprétation hardie de la nature humaine , il se rencontre un formidable écueil. Tandis que pour représenter l'homme plus dignement et avec une vérité plus profonde, le poète le mutile et l'embellit, il risque de tarir en lui les sources de la vie , et d'affaiblir d'une parure mensongère un automate glacé.

Cest là ce qui rend , dans le genre de la tragédie classique, le succès si difficile et si rare; et c'est là où triomphent le génie et Part de Racine. Dans l'analyse qu'on vient de faire des caractères généraux de son théâtre, a-t-on rien avancé qui ne puisse s'appliquer à

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Andromaque , à Néron , à Roxane, à Phèdre, à Joad , à tous ses personnages principaux et secondaires? Des gens attentifs voient aisément tout ce que ces créations des poètes ont de plus et de moins que l'homme réel. Certes, la simplicité de leur nature , l'élégance surhumaine de leurs proportions, et la nudité du fond sur lequel elles se détachent, sont des choses frappantes pour tous.

Andromaque, Agrippine, Roxane, ne nous représentent m ce que nous voyons autour de nous, ni ce que l'histoire nous retrace. Ce sont bien là des êtres factices, des images infidèles, hardiment inexactes , de ce que nous sommes. Mais toutefois , quels intimes rapports s'établissent entre eux et nous , dès qu'ils ont commencé à se développer sous nos yeux (*) ! Quelle puissante sympalhie concentre sur eux toutes les forces de notre âme ! de quelle vérité vivante ils nous paraissent doués, et comme nous nous reconnaissons nous-mêmes dans tous leurs traits ! Comme ces abstractions se meuvent et respirent ! Les mensonges du poète sontoubliésou plutôt ignorés : ou voit, on entend des hommes; et en même temps que la raison s'élève par la contemplation des traits généraux de la passion , en même temps que l'amour de l'idéal se satisfait par la peinture embellie de la vertu et du vice, la sensibilité s'émeut comme au spectacle d'une action réelle; de telle sorte qu'il n'est aucune de nos impressions qui ne soit à la fois instructive et animée , forte et pure , élevée et saisissante.

A l'appui de ces réflexions, il sera bon de citer quelques paroles d'un éloquent avertissement qu'un penseur profond et spirituel adressait, il y a quinze ans, dans un journal célèbre, aux partisans, alors passionnés, de cette école qui reniait Racine , comme trop idéal et trop froid, pour passer tout entière à Shakspeare.

« Si notre scène est étroite , si elle a manqué jusqu'ici à la fidélité de l'histoire , des mœurs et des costumes ; si , renfermées dans l'enceinte des palais,

(♦)« De quoi se plaignent les critiques, si, « avec peu d'incident» et peu de matière , J'ai

• été a*sez heureux pour faire une pièce qui les

* a peut-être attachés malgré eux, depuis le « commencement jusqu'à la lin? » f Racine, préface <!e VM< x>mdn. )

les passions ont perdu ce qu'elles ont d'énergique , de naïf et de populaire sur les places publiques, au milieu des plus grands intérêts ; si le spectacle de la nature et le contraste passionné de ses beautés et des désordres de l'âme vient trop rarement nous émouvoir , il ue faut pas oublier que , seuls entre tous les peuples , nous nous sommes élevés à une étude abstraite de la passion qui mit les esprits délicats et fortsà des émotions tout aussi poétiques que celles des théâtres étrangers. Shakspeare, Schiller et Goethe touchent autrement que Racine, mais non plus profondément que lui. Il y a besoin de réfléchir pour retrouver en soi toutes les émotions que ses pièce» font ressentir. Mais cette réflexion, il la rend naturelle, facile à la foule même. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner un parterre français sous le charme de la représentation. 11 n'est pas froid, comme on le dit; seulement, il est recueilli , parce que Racine commande le recueillement; et quand viennent les explosions à la suite de longs et admirables développements , on "peut voir si elles ont perdu à la patience de la reflexion, et si des épanchements non moins vifs de poésie ne s'éch ppent pas de toutes les âmes(*}. »

Les remarques générales qui viennent d'être présentées sur le théâtre de Racine pourraient être appliquées, dans ce qu'elles ont de fondamental, à celui de Corneille. Du reste, si les grand* principes sont communs aux deux tes, on remarque entre eux denoUW« différences dans l'application qu'ils ea ont faite. Il serait trop long de les indiquer toutes ; on ne fera qu'en rappeler deux qui paraissent capitales.

Dans le théâtre de Corneille, quand les personnages rassemblent en eux des passions contraires qui se combattent, quand, par exemple, ils sont violemment partagés entre l'honneur et I a* motir, ils n'abandonnent jamais asseï complètement les rênes de leur voloote pour que le spectateur puisse être n*r lement incertain de l'issue de la luiie. Leur volonté n'est pas flottante au milieu du combat : elle y prend part elle-méine,

(•) P. Dubois. Globe, *l octobre 1827:

sur une reprise de Phivlre par iuadeiuoi*w Duchesnois.

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t y joue un rôle assez marqué pour \\i on puisse prévoir sans peine quelle •st la passion qui doit triompher avec on appui. Quand les personnages de :orneille ne sont pas livrés à ces guerres ntestines de l'âme, mais obéissent constamment à une passion prédomiiante, quelle que soit la force de cette >assion , il est bien rare que la volonté ;esse en eux de se montrer et d'agir, "ette passion maîtresse ne règne qu'a- •ec l'assentiment et le concours toujours ictif de la volonté ; d'où il résulte que, lans la vertu ou dans le vice, les per- ;onnages de ce genre sont toujours au "ond maîtres d'eux-mêmes ; d'où il réi u lté encore qu'ils sont, ou tout à fait jons, ou tout' à fait méchants, puisque 'homme s'avance d'autant plus dans e bien ou dans le mal , qu'en faisant 'un ou l'autre, il se possède davan- :age. Ainsi , parmi les personnages que ieux passions se disputent, étudiez Chimène : jamais sa volonté n'est en danger sérieux d'être vaincue; on voit bien qu'elle tient pour l'honneur et fera triompher l'honneur (*). Et, parmi les personnages dont toute la conduite tend a satisfaire une passion prédominante, considérez Cléopâtre et Émilie : la volonté de l'une, toujours présente et libre, éclaire , surveille , dirige et aggrave sa perfidie et ses crimes : la volonté de l'autre, non moins libre et non moins forte, excite, soutient sans cesse, et en même temps rend plus sublime sa piété filiale qui se confond avec son amour de la liberté (* * )-

Le génie de Corneille tendait au grand. Il était tourmenté du besoin d'élever et d'exalter les âmes par des émotions sublimes. Ce besoin chez lui

(*) n Si la puissance de son amour lui fait faire quelque faux pas , c'est une glissade dont elle se relève à l'heure même. » ( Examen dn Cid. )

(") Le triomphe de. la volonté sur les passions au protit du crime ou du devoir, mais surtout du devoir, tel est l'idéal que se propose Corneille pour son art. H ne tenait pas moins à l'indépendance de la volonté pour lui-même que pour sa Chimènc ou son Nicoméde. On sent que dans sa vie II aspire à un idéal d'énergie stoique , d'attachement lier et invincible au devoir et surtout à l'honneur. S'il se prosterne devant un Monlauron , s'il le compare à Auguste en lui déttiaut Cinna, c'est que la société d'abord ne mettait point les poêles a la place où ils devaient être, et que l'usage et le préjugé triomphaient souvent des âmes les plus Uèrés.

était si vif, qu'il craignait de montrer sur le théâtre des hommes faibles. Il voulait que le sentiment de l'admiration dominât tous les autres dans Pâme du spectateurs (*) . Pour que la source de l'admiration ne tarît pas, il fit de presque tous ses personnages des héros de volonté. Bienfaiteurs ou tyrans de leurs semblables, ses personnages d'ordinaire ne cèdent point à l'empire des passions : ils les domptent , ou s'entendent et concertent librement avec elles. Cette théorie dramatique est

grande ; mais elle exclut le pathétique e la scène ; mais , trop constamment ou trop témérairement appliquée, elle peut affaiblir l'intérêt, en laissant trop prévoir le jeu et le dénoument de l'action , ou en ôtant aux personnages les plus infaillibles moyens de s'attirer la sympathie du spectateur.

Racine le comprit; et, tout en restant dans cette sphère idéale dont on a cherché plus haut à donner l'idée, il mit sur la scène des personnages plus vrais et plus intéressants , en les faisant plus accessibles aux entraînements de la passion, en leur donnant, comme il le dit lui-même, une bonté médiocre , c'est-à-dire, une vertu capable de faiblesse (**). C'est une des principales différences par lesquelles il se sépare de Corneille : c'est un des plus utiles perfectionnements qu'il apporta dans l'art dramatique. On a dit qu'il avait puisé dans Aristote l'idée de cet heureux changement. 11 serait plus juste de dire qu'il s'était rencontré là-dessus avec la poétique du philosophe, et n'avait pas dédai-

Ï;né d'invoquer à l'appui de sa réforme 'autorité d'un grand nom.

s Une autre différence non moins importante doit être indiquée ici. En un sens, la tragédie de Racine est moins idéale que celle de Corneille, puisque, comme on vient de le voir, Racine a montré l'homme moins armé de volonté et d'héroïsme, et par conséquent réduit les caractères tragiques à des proportions plus humaines. Mais, dans un autre sens, Racine est plus idéal que Corneille. En effet, chez lui, le langage de la passion, toujours simple

C) Voir la lettre écrite en 1700 par Boileau à Ch. Perraut.

(••) Voir la préface à'Jndromaque.

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et naturel , est plus constamment noble, élevé, délicat. Corneille jetait souvent au milieu d'éloquents dialogues des traits de familiarité prosaïque et bourgeoise; il tombait même parfois du sublime au trivial, et, d ordinaire, l'intérêt dramatique ne gagna rien chez lui à ce mélange de tons , qui peut produire d'heureux' effets dans le drame, mais qui répugne au génie de la tragédie classique. Ce qui donne aussi à Racine un caractère plus marqué d'idéal, c'est qu'il sait mieux que Corneille, en peignant les contradictions et l'inconséquence de l'homme, adoucir les transitions brusques, les oppositions heurtées, et faire comprendre au spectateur la logique des mouvements les moins logiques de la passion (*).

On a laissé la biographie de Racine au moment où le vif ressentiment des injurieuses attaques d'une cabale acharnée contre lui (**), le retour des sentiments religieux sous l'empire desquels H avait vécu à Port-Royal, et peut-être aussi les peines amères que l'amour devaitentraîner à sa suite dans un cœur tel que le sien, le déterminèrent à renoncer au théâtre et à embrasser un genre de vie réglée sur les principes d'une religion sévère. Racine était une de ces âmes passionnées dont l'enthousiasme et la délicatesse font le supplice. De telles âmes se précipitent avec plus d'ardeur que d'autres vers tout ce que la vie semble promettre à l'homme : elles demandent à la vie plus qu'elle ne peut donner ; et quand elles arrivent à la lie que contient le fond du vase, ce qui pour elles ne tarde jamais, elles en sentent plus vivement que d'autres l'amertume.

Racine aimait la gloire et ses maîtresses avec une ardeur qui lui rendait extrêmement sensibles les outrages que la médiocrité et l'envie prodiguent au génie, et ces déceptions auxquelles les cœurs aimants n'échappent pas. Jeune encore, en possession d'une renommée

(♦) Voir, pour compléter tout ce qui vient d'être dit sur le théâtre de Racine , les articles Boii.eau, oui m u 11,, Dhamk, Victor Hugo.

(*•)« Il disait à mon frère : Quoique les applaudissements que J'ai reçus m'aient beaucoup flatté, la moindre critique, quelque mauvaise qu'elle ait été, m'a toujours causé plus d<; chagrins que toutes les louanges ne m'ont fait de plaisir. » ( L. Racine, * partie.)

que les plus jaloux allaient bientôt cesser de lui disputer, brillant de génie et de gloire, il tomba dans une profonde tristesse. Mécontent des autres, ii l'était aussi de lui-même, il se jugeait avtr une conscience sévère, avec un amour du bien aussi vif et aussi délicat que retait son amour du beau : le témoignai* qu'il se rendait à lui-même ne lesat* faisait pas, et n'apaisait point rebesoti passionné de perfection morale que u nature et l'éducation avaient miseuiw.

et qui s'augmentait encore à mesure qu'il approchait de l'âge mûr. Aumtliea des agitations et des enchantements ki la poésie , l'amour et la gloire remplissaient ses jours, il aspirait à un idéal & vertu , de repos , d'ordre et de désintéressement dont sa belle âme était éprise, 11 vint un instant où ses scrupules «sa inquiétudes se changèrent en remords- La vie qu'il menait lui devint odieuse; il résolut d'en sortir.

(Tétait le lendemain de rkèdre. 1 avait trente-huit ans. Il avait tracé k plan d'un Œdipe, d'une Jphigéûet»

Tauride, d'une .-tir es te. Il aooooa tout à coup à ses amis qu'il avait résolu de se taire chartreux. On ne le détourna de ce dessein qu'avec beaucoup de peine. Le prêtre auquel il tffl* adressé lui représenta qu'un caractère ta que le sien ne soutiendrait dm tootjtemps la solitude; qu'il ferait plus prudemment de rester dans le momie, et d'en éviter lesdangers, en semariantavrt une personne honnête et pieuse. Ap« une vive résistance, Racine suivit ce co* seil , se promettant de joindre aux santés pratiques par lesquelles il avait tuj vœu d'expier sa vie passée , les tertu? d'un bon perede famille. Il épousa la tilt* d'un trésorier du bureau des finance* d'Amiens, femme d'un excellent <wur et d'une dévotion fervente, et si a* pie qu'elle demandait un jour a Lou 5 Racine, longtemps après la mort A son mari, quelle était la différence »

rimes masculines avec les rimes ferc* nines. Peu de temps après son mariage, Racine fut nomme historiographe du roi. A partir de cette époque, a lit trois parts de sa vie : il douoa ljj* à Dieu , l'autre à sa famille et à B» leau, son unique ami, et la troisies* au roi. Il ne fut plus occupé qu'a tttt

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plir ses devoirs dê chrétien , à lire la Bible, à visiter les religieux de Port- Roval, à surveiller l'éducation de ses enfants, à jouir du commerce de Boileau, et à préparer les matériaux de l'histoire de Louis XIV. De temps en temps il quittait sa famille pour aller à la cour, où il était admis en qualité d'historiographe et de gentilhomme or* dinaire du roi. La plupart du temps il ne s'y rendait que pour obéir aux ordres du prince, qui aimait à l'entretenir, et le prenait souvent pour lecteur. Il l'accompagna dans ses voyages militaires en 1678 , 1692 et 1693 , afin de voir luimime les événements qu'il était chargé de raconter. Non-seulement, il ne s'occupait plus d'art dramatique ni de poésie : il ne parlait jamais des travaux et des succès de sa vie passée , et il ne pouvait souffrir qu'on lui en parlât. « Comme « on lui avait dit un jour qu'il ferait « plaisir au roi d'aller donner quelques « leçons de déclamation à une des prin* « cesses, il y alla; mais quand il vit « qu'il s'agissait de faire répéter quelt. ques endroits &4tidromaqtte qu'on « avait fait apprendre par cœur à cette « princesse, il se retira , et demanda en « grâce qu'on n'exigeât point de lui de « pareilles leçons (*). » Il était tourmenté de la crainte que l'envie d'être poêle et de faire des tragédies ne s'emparât de son fils atné, dont il dirigeait l'éducation avec une tendre et sévère sollicitude.

Dans les lettres qu'il lui écrivait, il ne négligeait aucune occasion de le mettre en garde contre cette tentation.

Estker et Mhalie ne furent point une violation de rengagement que Racine avait contracté devant Dieu. On sait à quel propos et dans quel but ces deux chefs-d'œuvre furent composés. Kn travaillant pour les demoiselles de Saint- Cyr sur deux sujets de ce genre, Racine transformait et sanctifiait l'art qu'il avait abjuré, et faisait à la religion un hommage public de son génie. Cependant, ce retour à la poésie, si pur et si sérieux qu'il fût , ne laissa pas de lui causer des scrupules. Les applaudissements qu'on lui donnait, les critiques qui se mêlaient encore aux éloges, réveillaient en lui ces passions mondaines pour les-

(*) Loois Racine, V partie.

quelles il faisait pénitence. Il ne tenta point d'autre essai semblable. Il rentra dans son silence dont madame de Maintenon ne l'avait tiré qu'avec peine , et rien ne l'eu put faire sortir jusqu'à sa mort.

Rien ne serait plus intéressant que de suivre Racine dans tous les détails de sa vie intérieure, pendant les vingt* deux ans qui s'écoulèrent depuis sa cou* version jusqu'à sa mort. Mais il y aurait trop à dire; car, ainsi qu'on l'a remarqué plus haut, les mémoires de Louis Racine abondent en renseignements de toute sorte sur cette pério* de. On aime mieux y renvoyer, ainsi qu'aux lettres écrites par Racine, soit a Boileau, soit à son fils aîné, depuis 1687 jusqu'en 1699 II y a peu de lectures plus touchantes que celle de ces lettres : on y sent partout le grand homme qui s'abaisse, qui s'efface, pour n'être qu'un humble chrétien, un homme simple, un ami dévoué , un bon père. Plus les idées et le langage en sont simples, plus le lecteur est emu et cliarmé. Sous cette familiarité douce et calme, sous cette affectueuse et rigoureuse humilité , sous ce sans-façon paisible et austère , on sent une âme passionnée toute prête à se répandre, un grand esprit dont l'activité comprimée déborde; tout un monde de sentiment et de poésie refoulé et contenu par une héroïque abnégation de chrétien. L'accent de mélancolie que communique à toutes les paroles de Racine la crainte de n'être pas assez sévère pour lui-même, et la plénitude de cœur produite par la contrainte qu'il s'impose, ajoutent encore au charme attendrissant de cette lecture. Il semble souvent être dans cet état où le cœur oppressé a besoin de se soulager par des pleurs. Son fils nous apprend que les cérémonies religieuses auxquelles il assistait dans les temples , le faisaient souvent fondre en larmes.

C'étaient des occasions légitimesd'épanchement que lui fournissaient la religion et l'amour divin, et dont il s'empressait de profiter. « Il n'était jamais témoin , dit Louis Racine, d'une prise d'habit, sans pleurer , lors même c|ue la victime lui était indifférente : cest ce qu'on apprendra par une des lettres de madame de Maintenon qui , écrivant à Saiut-Cyr

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