NAPLES FRANCE. NAPLES
prêtèrent serment de fidélité le 28 avril 1675, au duc de Vivonne, comme représentant du roi de France. Les prinres d'Italie craignirent alors que Louis XIV ne fît valoir les anciennes prétentions de la France sur la Péninsule; et, pour les rassurer, le roi publia, le 1 1 octobre 1675, on manifeste , dont nous extrayons le pacage suivant , très-propre à donner une idée de la politique générale suivie à cette époque par la France: — « Sa Ma- « jesté n'a reçu les Messinois , quand
■ ils se sont donnés à elle, que pour les « rendre en quelque sorte à eux-mêmes, « aussi bien que les autres villes de Si- « eilequt voudront suivre leur exemple; «son dessein n'a pas été de les taire «vivre sous ses lois, qui leur sem- « nieraient toujours étrangères , en les « unissant à sa couronne; mais, à l'exem- « pie de ses prédécesseurs , qui ont
• donné deux rois des rois à Naples et « à la Sicile dans deux branches de la
• maison royale de France , son inten-
• lion est encore de donner à cette Ile « un souverain qui tire son origine du
• même sang ; elle lui remettra tous « les droits qui sont acquis à la France « sur ce royaume , et tous ceux que le
• consentement des peuples a déjà défé- « rés et pourrait déférer à l'avenir à
• Sa Majesté; ce prince prendra les « mœurs, les coutumes et les lois de son «État, et rétablira chez les Siciliens
• un trône que leurs ancêtres ont vu avec « douleur transporté en Aragon et en Cas* « tille ; enfin, de tous les intérêts que « le roi a pu prendre jusqu'à présent à la
■ Sicile, Sa Majesté se réserve seulement « celui de raffermir de plus en plus la
• puissance de ce royaume , le bonheur « et la félicité de ce peuple, par la liai- - son et la protection toujours assurée
de la France. » — Ce manifeste, reçu avec un vif enthousiasme par les Messinois, n'excita pas les mêmes sympathies dans les autres villes de la Sicile. A Païenne, on publia, en mars 1676, un sanglant pamphlet, où étaient racontés les excès que les Français avaient jadis commis eo Sicile.
Nous avons racontés ailleurs (voy.
Msssikb, et les Annales, t. II,pag. 56 et suiv.) les suites de cette expédition, qui furent désastreuses pour les insurgés.
L'établissement de la dynastie de Bourbon sur le trône d'Espagne semblait devoir modifier complètement nos rapports avec le royaume de Naples, qui, enlevé en 1708 à Philippe V, retomba en 1734 au pouvoir de son fils don Carlos. Celui-ci fut alors proclamé roi des Deux-Siciles. Mais malheureusement Louis XV régnait en France, et l'on sait à quel degré de nullité était alors descendue notre influence extérieure. La cour de Naples ne cessa de témoigner le plus mauvais vouloir à la France, surtout lorsque le favori de la reine Marie-Caroline , Acton , parvint au ministère. Cet homme, docile instrument de l'Angleterre, ne laissa échapper aucune occasion de nous nuire; il alla même jusqu'à nous empêcher d'exporter le bois de construction, que nous avions l'habitude d'acheter en Ca labre. Cependant lorsqu'en 1783 la Sicile et la Càlabre éprouvèrent un tremblement de terre , qui causa des pertes immenses , la France eut la magnanimité, malgré ses justes mécontentements , d'envoyer gratuitement aux pays ravagés des secours en blé. Mais le ministre, dont la haine et l'ineptie n'avaient pas de bornes, . les refusa.
La révolution française eut un grand retentissement dans le royaume de Naples. La reine Marie-Caroline, qui dominait complètement son faible époux, contribua puissamment à organiser la première coalition contre la France.
Cependant on reçut encore à Naples un envoyé de la république ; mais 1 accueil qu'on lui fit ne put laisser aucun doute sur les intentions de la cour, qui allait probablement se déclarer ouvertement, lorsque l'amiral Latouche-Tréville parut tout à coup dans la rade de Naples , le 18 décembre 1792, à la tête d'une escadre française. Effrayée de cette démonstration inattendue, la cour de Naples signa le même jour un traité de neutralité, qu'elle rompit le 18 octobre 1794. Mais les victoires de Bonaparte forcèrent bientôt Ferdinand IV de demander une paix qu'on lui fit acheter au prix de huit millions de ducats.
Le roi de Naples, malgré la rude leçon qu'il venait de recevoir, se laissa entraîner dans une nouvelle coalition contre la France, et le 14 août 1798, il
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signa un traité avec l'empereur d'Autriche, et un autre avec l'Angleterre, le 5 octobre suivant. Le 21 du même mois, il publia une proclamation où il mena* çait la France de la guerre , dans le cas où la république continuerait à occuper Malte et les Etats de l'Église, et dès le le lendemain l'armée napolitaine se mit en marche , sous les ordres du général Mark. Après plusieurs escarmouches où Championnet , malgré l'infériorité du nombre , repoussa les attaques de l'ennemi, la guerre fut déclarée à la France, le * décembre. Deux jours plus tard , Mack essuya une déroute complète; et il ne resta plus au roi de Naples d'autre ressource que de s'enfuir précipitamment en Sicile; enfin, le 23 janvier 1799, Championnet entra à Naples , où son premier soin fut de former un gouvernement provisoire et de préparer une constitution. Suivant les ordres du Directoire, le rovau me napolitain fut constitué en république parthénopéenne.
Malheureusement Championnet, qui s'était attiré l'amour et l'estime des Napolitains , fut remplacé par Macdonald , auquel l'on ordonna bientôt de réunir toutes ses forces et de se joindre à la grande armée. Aussitôt après le départ des troupes françaises, une eon* révolution éclata dans le royaume de Waples. Le 13 juin, la république fut définitivement abolie , et d horribles vengeances signalèrent la rentrée de la famille royale dans la capitale. Cependant la victoire de Marengo effraya la cour de Naples, qui parvint à obtenir un armistice, signé le 28 mars 1801. La France exigea une amnistie pour tous les révolutionnaires des États napolitains.
La bonne intelligence qui avait paru se rétablir entre le gouvernement français et la cour de Naples ne dura pas longtemps. Mnrie-Carolme , au retour d'un voyage à Vienne, décida son mari à prendre part à la nouvelle coalition que termina si promptement et si glorieusement la victoire d'Austerliti. Napoléon déclara alors la guerre au roi des Deux- Siciles , et annonça, dans un manifeste célèbre, que la dynastie des Bourbons de Naples avait cessé de régner. Une armée, commandée par Joseph Bonaparte, parut ensuite devant Naples, dont elle s'empara sans coup férir. Mais Ferdi-
nand s'était déjà retiré en Sicile. Le prince héréditaire essaya en vain de résister dans la Calabre , il fut battu à Campotenese, et put à grand'peine aller rejoindre son père. Bientôt un sénatusconsulte nomma Joseph roi de Naples et de Sicile , et la prise de Gaëte et la soumission de la Calabre par Masséna affermirent le nouveau monarque sur son trône.
On sait que Joseph fut appelé par Napoléon au trône d'Espagne en 1808; il eut pour successeur, à Naples, Joachim Murât, et celui-ci sut gagner l'affection de ses sujets par ses succès contre les Anglais et les partisans de Ferdinand , par d'utiles réformes, et par l'ordre et la tranquillité qu'il établit dans ses États.
Ce n'est pas ici le lieu de raconter comment Murât fut renversé du trône en 1815 (voy. Mubat). Ferdinand rentra à Naples après les Cent Jours , et , depuis lors , à part le mariage du duc de Berri avec la princesse Caroline (voy. Bebbi) ; à part le voyage à Paris du roi Ferdinand Ier , et depuis 1830, à part quelques démêlés sans importance , les relations de la France avec le royaume de Naples n'ont offert aucune circonstance remarquable.
Napoléon. L'ordre alphabétique et les nécessités de ce recueil amènent, sous notre plume, ce grand nom qui remplit à lui seul tout lé commencement de notre siècle. Que dire de lui Qui déjà n'ait été dit sous mille formes? Et dans ce Dictionnaire même , cette héroïque histoire, cette magnifique épopée n'est-elle pas écrite à chaque page ? Est-il un événement grand ou petit, un épisode , une journée , une bataille du Directoire , du Consulat, de l'Empire, que ce nom ne domine ? N'est-il pas partout? Guerre, administration, législation, industrie, beaux-arts , science, ne dirige-t-il pas , n'inspire-t-il pas toute chose ? Ne personnifie-t-il pas, en un mot , la France tout entière, pendant cette éclatante période de quinze années? Son histoire, c'est non-seulement celle de la France; c'est aussi celle de l'Europe qui gravitait autour de lui, dont il tenait les destinées dans ses mains, et , nous le répétons , cette histoire est à chaque pas dans ce livre.
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Mais quelque grand qu'il ait été, quelque immense que soit l'œuvre qu'il a poursuivie, quelque multipliés que scient les éléments dont elle se compote, oo peut, dans ce vaste mouvement, suivre pas à pas la trace de l'homme, le surprendre dans sa vie intime, pénétrer au fond de sa pensée, saisir un à un tous les fils qui rattachent à la terre, par de communes faiblesses , par de communes vertus, cette individualité glorieuse que l'imagination est trop portée à idéaliser. Parmi le peuple de nos campagnes, de nos ateliers, cette grande figure a acquis des proportions surnaturelles, fantastiques ; ce n'est plus un homme , c'est un de ces héros presque fabuleux qui sont venus accidentellement sur la terre pour y remplir quelque mission providentielle, c'est un envoyé céleste, une puissance mystérieuse, une vie féerique , c'est un demi-dieu eafin.
C'est donc de l'homme, bien plus que duberos,que nous allons suivre la trace, non que nous nous proposions de répéter ici ces milliers d'anecdotes, vraies ou fausses, arec lesquelles on a rempli des volumes : l'espace ne nous le permettrait pas d'ailleurs; mais nous nous efforcerons de voir . sous Pépaulette de l'officier d'artillerie comme sous la pourpre 4s l'empereur, l'homme plus que le héros, l'ami, l'époux, le père, le chef, plus encore que le personnage officiel. Nous ['étudierons avec ses passions, avec les préjugés et les naines que son éducation lui avait légués ; nous tâcherons enfin de réduire a des proportions naturelles ce héros que l'imagination des peuples 3 si colossnlement grandi.
Charles Bonaparte, gentilhomme corse, dont l'éducation avait été soiçnée , et qui avait fréquenté les académies de Pisc.de Florence et de Rome, était un des citoyens les plus remarquables d'A- J*«ïO; il fut choisi pour faire parte de la depu talion envoyée, en 1776, à » ailles, au sujet des différends survenus dans le gouvernement de l'île.
C'était un homme distingué par son savoir, son énergie, par la loyauté de son caractère et l'élévation de scssefîtimrnts. Marié a Laetitia Ramolino, une des plus klles femmes de I Europe, au dire des contemporains , il en eut huit eufants.
Napoléon Bonaparte fut le second-nede cette famille. Le 15 août 1769, madame Laetitia quittait précipitamment l'église cathédrale d'Ajaccio, où elle était allée entendre la me>se ; surprise par les douleurs de l'enfantement, elle ne put atteindre sa chambre à coucher, et déposa l'enfant qu'elle venait de mettre au monde sur un vieux tapis à grandes figures historiques. Cet enfant était Napoléon.
On a toujours représenté l'enfance de Napoléon comme sombre et méditative; on a voulu absolument qu'il n'etU rien de commun avec les faiblesses de son âge.
Il témoigna de bonne heure, il est vrai, un godt très-vif pour l'étude, et sa belle figure eut dès lors cet aspect mâle et sérieux qui devait plus tard si énergiquement la caractériser. Mais Napo* léon eut toute la gracieuse naïveté , toute l'étourderie charmante de l'en* fance. L'énergie, la résolution , la hardiesse de son esprit se manifestèrent tout d'abord , même au milieu de ses jeux et de ses plaisirs. Ainsi , un jour Joseph le défie à la course ; il s'elance aussitôt : Napoléon marche au but d'un pas rapide, mais sans se presser. Joseph l'avait atteint avant lui , et quand son frère arriva, il voulut le railler, mais il était essoufflé et pouvait à peine prononcer des mots entrecoupés. « Tu vois « bien que je suis le plus fort, dit Na- « poléon en riant, puisque tu ne peux « plus ni respirer, ni courir, tandis que « je suis mattre de mes jambes et de « ma voix. »
Charles Bonaparte étant mort , M. de Marbeuf, gouverneur de la Corse , qui avait été son ami, devint le protecteur de la nombreuse famille dont Napoléon , encore enfant, se considérait comme le chef. Son intelligence rapide, son sens droit révélaient déjà en lui une organisation d'élite. M. de Marbeuf obtint pour lui une bourse à l'école deBrienne, et à l'âge de neuf ans, l'enfant à oui étaient réservées de si hautes destinées, mettait pour la première fois le pied en France ; il a avoué luimême qu'une indéfinissable émotion le saisit lorsqu'il entra, pauvre orphelin, dansée Paris où il devait régner un jour.
Élève studieux, réfléchi, il se fit remarquer bientôt par une application
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soutenue, une aptitude singulière aux sciences exactes et historiques, mais sans cesser d'être doux . affectueux et bon envers ses camarades. On lui a fait une réputation de taciturnité sauvage; de même qu'on n'a pas voulu qu'il ait eu les grâces charmantes de 1 enfance, on a craint de lui donner les qualités de la première jeunesse ; on a voulu que tout en lui fût presque surnaturel et qu'il ne ressemblât en rien aux autres hommes. Les souvenirs de plusieurs de ses condisciples s'accordent au contraire sur ce point, qu'il fut bon camarade , gai sans être étourdi , obligeant , mais peu communicatif. II était un des meneurs de l'école, les enfants, qui protestent toujours par mille moyens ingénieux contre l'autorité qui leur est imposée, obéissent instinctivement à ce besoin de classement, de lûérarchie qui est la base et le premier élément de toute société; ils ne veulent pas du maître qui est chargé d'enseigner , mais ils reconnaissent parmi eux leurs chefs et savent leur obéir. On sait l'anecdote de la petite guerre à coup de houles de neige ; Napoléon était le général de la petite troupe ; il commandait l'attaque, dirigeait la défense, creusait des tranchées, et, dans ces jeux d'enfant , mettait en action les récits de batailles dont la lecture avait pour lui tant de charmes.
En 1784, il fut désigné par ses professeurs pour entrer à l'École militaire de Paris. « Corse de nation et de carac- « tère, avait dit l'un d'euxJVt.de l'Éguile, « son maître d'histoire, il ira loin si les » circonstances le favorisent. » A coup sûr, le modeste professeur ne croyait pas deviner si juste. Napoléon fut admis à l'École, bien qu'il n eût pas atteint l'âge réglementaire; mais M. de Rivalio, inspecteur général, justifia cette exception flatteuse en disant que s'il passait ainsi par-dessus la règle, « c'est qu'il « apercevait là une étincelle qu'on ne «saurait trop cultiver. »
Ce fut dans cette nouvelle position , parmi ces jeunes gentilshommes appartenant aux premières familles de France, que le caractère du jeune Bonaparte se modifia. Il n'oubliait pas, au milieu du luxe et de la vie somptueuse de cette école aristocratique, que sa famille était
1>auvre , abandonnée , et qu'il en était e chef ; qu'il devait travailler nonseu lement pour lui , mais aussi pour ses soeurs, pour ses jeunes frères, et, sous l'influenee de ces pensées, en présence de ce devoir sacré, il sentit doubler ses forces , son courage ; et le sentiment de sa propre valeur, joint à celui de sa dignité qu'il préservait de toute atteinte, imprima à son caractère cette réserve silencieuse qui lui donna parmi les hommes cette supériorité devant laquelle tout s'inclina plus tard.
Après avoir soutenu de brillants examens, l'élève sortit de l'école officier d'artillerie, et fut envoyé, en cette qualité, à Grenoble, où le régiment de la Fère tenait garnison. Il passa peu de temps après a Valence, et fut présenté dans quelques bonnes maisons de cette ville, entre autres chez madame du Colombier, femme d'un esprit cultivé, et dont la fille, jeune personne d'une beauté remarquable , ne fut pas insensible au mérite et aux attentions de Bonaparte, qui l'aima d'un amour trèsvif et très-pur.
Mais l'amour, qui devait occuper une assez large place dans la vie de cet homme extraordinaire, ne l'absorba cependant jamais , et ses devoirs de famille, ses études, les préoccupations de son avenir, ses ambitions, ses rêves de gloire et de fortune, ne s'effacèrent jamais complètement devant cette passion qui remplit la jeunesse et quelquefois la vie de la plupart des hommes.
La révolution éclata , et Napoléon Bonaparte la salua d'un cri de joie; il
L vit le triomphe des principes de lirté et d'indépendance qu'il avait pour ainsi dire suces avec le lait. On a dit qu'il ne s'était attaché à la révolution que lorsque le succès en fut assuré , et que. suivant ses propres paroles, «S'il eût « été maréchal decamp,il aurait embrassé « le parti de la cour; mais que, lieute- «nant et sans fortune, il dut se jeter « dans la révolution.» C'est méconnaître le caractère, le génie instinctif de Napoléon, son éducation même. Il avait été élevé à l'école des grands esprits du dix-septième et du dix-huitième siècle; enfant , les déchirements de sa patrie lui avaient inspiré un ardent amour de liberté ; jeune homme, il pressentait si
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FRANCE
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bien Fimminenee d'une réforme sociale, que dans sa tête républicaine, il en préparait le plan. N'avait-il pas concouru pour le prix proposé par l'académie de Lyon, sur la solution de cette question : • Quels sont les principes et les institu- « tions à inculquer aux hommes pour les « rendre le plus heureux possible?» Pour développer, sur ce sujet, des principes libéraux , démocratiques , avant que la révolution eût éclaté , Napoléon n'avait sans doute pas soumis sa vie au calcul qu'on lui a prêté. Pour se faire une idée juste de cette individualité si brillante, si originale , il importe, dés le début , de ne pas se laisser égarer par de fausses appréciations , par des suppositions erronées. Faire de Napoléon un soldat de fortune, jouant à croix ou pile le parti qu'il devait embrasser en présence d'un fait aussi considérable que notre révolution ; le représenter hésitant et adoptant le parti populaire parce qu'il est lieutenant et non maréchal de camp , c'est méconnaître la vérité d'abord , et c'est aussi enlever, à cette grande existence , à l'influence qu'elle a exercée, à la période impériale de notre révolution , son caractère le plus élevé, son sens le plus profond.
En 1792, ramené auprès de sa famille en Corse , où il vint passer un congé , il se lia avec un ancien ami de son père , le général Paoli , alors commandant de la 23* division militaire ; mais quelques différences d'opinion ne tardèrent pas à troubler leur amitié.
Paoli, quoique exerçant dans l'île l'autorité militaire au 'nom de la France, se montrait peu partisan de la marche de la révolution, et tournait ses regards vers l'Angleterre. Le jeune Bonaparte, au contraire, était Français autant que Corse, et il ne concevait pas pour son tle bien-aimée un autre patronage que celui de la France régénérée. Mais la nécessité de se disculper d'une accusation sans fondement, portée contre lui par quelques-uns de ses compatriotes ennemis de l'influence française, l'obligea à retourner à Paris ; il y arriva la veille du 10 août, et devina "d'un coup d'oeil toutes les conséquences de cette journée mémorable.
Au commencement de l'hiver, il retourna en Corse, et trouva Paoli déci-
dément et ouvertement l'ennemi de la France et l'allié des Anglais. Brisant alors à regret les liens de reconnaissance qui l'unissaient au vieil ami de sa famille, il le combattit, et Ût partie de l'expédition dirigée contre lui par Salicetti. Napoléon se trouva là à une rude épreuve. Sa famille était à Ajaecio, centre de l'insurrection. Faire feu sur cette ville, c'était peut-être donner un signal de mort pour sa mère et ses frères ; ne pas faire feu, c'était assurer le succès de la révolte. Il parvint , par soo activité et sa piésence d'esprit, à faire embarquer sa famille, et l'expédition rentra* en France. Madame Bonaparte , réduite aux plus dures extrémités , vint se fixer avec ses enfants à Marseille, et Napoléon alla rejoindre à Nice son régiment.
Le siège de Toulon nécessita bientôt la présence de ce régiment autour de cette place où Bonaparte allait retrouver, mais dans des circonstances différentes, les Anglais qu'il détestait, et contre lesquels il avait désormais une vengeance de famille à exercer. Les représentants du peuple conférèrent au jeune officier le grade de chef de bataillon, et lui confièrent le commandement de l'artillerie du siège; le général Dutheil, qui la commandait, était dangereusement malade.
Bonaparte connaissait parfaitement les fortifications de Toulon, dont il avait étudié le système à chacun de ses voyages en Corse. D'un coup d'oeil il jugea la position de la flotte anglo-espagnole. A l'extrémité sud de la rade, une langue de terre, connue sous le nom des Sablettes, joint les montagnes qui l'enceignent. De ce point, on pouvait foudroyer la flotte, et ni les représentants du peuple , ni les amiraux anglais et .espagnols, n'avaient deviné l'importance de ce point. • C'est là «qu'est Toulon!» dit Bonaparte; et malgré l'opposition de Cartaux, cet avis prévalut. Le siège commença , et deux jours après, le 19 décembre 1792, la flotte alliée mettait à la voile, livrant aux flammes nos magasins et notre arsenal. Ce fut là vraiment le début de la carrière militaire de Napoléon, le berceau de sa gloire; ce fut pendant les opérations de ce siège mémorable que
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le jeune commandant d'artillerie servit lui-même une pièce dont le servant venait d'être blessé à mort ; ce fut là aussi qu'il connut et s'attacha deux hommes, alors dans les derniers rangs de l'armée, et que plus tard il éleva aux plus hautes dignités militaires , Duroc et Junot. Sur la demande de Dugommier, Bonaparte fut récompensé par le grade de général de brigade , et chargé de commander l'artillerie de l'armée d'Italie: il avait alors 23 ans. « Récom- « pensez et avancez ce jeune homme, « avait dit Dugommier dans ses notes; « car, si l'on était ingrat envers lui, il « s'avancerait tout seul. »
L'avancement rapide de Bonaparte, la sévérité de ses principes , ses relations avec Robespierre jeune, le rendirent suspect aux thermidoriens. Il fut arrêté à Nice, où sa jeunesse, son grade, l'avaient fait remarquer do plusieurs femmes. Conduit à Paris, suspendu de ses fonctions , il protesta énergiquement contre cette, mesure de violence que rien ne justifiait; et, enfin, l'intérêt
ffénéral l'emporta sur les haines des actions , le leune général fut rendu à l'armécd'Itaiie, où son absence se faisait sentir, et il y signala son retour par de nouveaux succès, entre autres la prise d'Oneille et celle du col de Tende, où ses combinaisons seules, au dire du général en chef, assurèrent la victoire à nos armes.
Toutefois, l'envie ne tarda pas 5 lui apporter de nouveaux dégoûts. Aubry,
firesident du comité militaire, voulut ui faire quitter l'arme qu'il avait déjà illustrée et l'envoyerdansPOucstcomme général d'infanterie; Napoléon refusa, et fut mis en disponibilité. Un instant il crut sa carrière à jamais fermée, et l'Orient , dont il avait souvent rêvé dans sa jeunesse, s'offrit à son imagination : ce fut alors qu'il proposa au gouvernement d'aller en Turquie travailler à la consolidation de la puissance ottomane. Les comités, trop préoccupés des affaires intérieures, laissèrent sa note sans réponse, et il consacra à de fortes études ce temps d'inaction et de dis-
SrAce. Des biographes ont vu, dans ce ésir de Bonaparte, une preuve de peu d'attachement aux principes révolutionnaires et à la France elle-même : on
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l'a représenté à peu près comme un homme capable de tout sacrifier, patrie, affection, à son ambition personnelle.
Mais, même en Orient, eût -il cessé d'être Français et au service de la république? Son œuvre ne se fût-elle pas toujours rattachée à la gloire et a la grandeur de la France? IN. « tait-il pas Français aux pyramides comme à Toulon ? Faire de Napoléon un ambitieux vulgaire , sacrifiant tout à son avenir, n'est-ce pas réduire aux plus minces proportions notre grand mouvement révolutionnaire, qui, après les efforts de la Convention et du comité de salut publie, se personnifia dans l'armée et dans ses chefs ?
Mais les événements de la révolution, les intrigues des partis, ne tardèrent pas à ramener sur la scène politique le jeune officier, que l'envie de quelques nommes avait voulu en tenir éloigné. Les journées de vendémiaire obligèrent la Convention à des mesures rigoureuses; Barras fut chargé du commandement des troupes; il s'adjoignit Bonaparte, qui ne se dissimulait pas que « la victoire « même aurait quelque cnose d'odieux ; « mais était persuadé que la défaite de « la Convention aurait ceint le front de « l'étranger et scellé la honte et l'escla- « vaçe de la patrie (*). » Cette dernière considération le décida; il accepta ta mission qui lui était confiée, et on sait avec quelle rapidité, quelle précision, les mouvements furent ordonnés. Grâce à lui , les sections furent dispersées et le triomphe de la Convention assuré.
Bonaparte fut nommé alors commandant de Paris, et il présida lui-même au désarmement des sectionnaires. Ce fut dans ces circonstances qu'il connut Josénhine. Le fils de la veuve du général Beauharnais, Eugène, alors enfant de douze ans, vint a l état-major général prier le commandant de lui tendre l'épée de son père. Bonaparte, touché des grâces de cet enfant et de l'émotion qu'il témoigna en retrouvant cette arme, que son père avait portée, l'accueillit avec une bienveillance affectueuse. Joséphine crut devoir venir ellemême l'en remercier; Bonaparte lui rendit sa visite; leurs relations devin-
(*) Mémorial de Sainie- Hélène.
LTNÎVERS.