XIV. 1199. Et à Jean sans Terre
Celui-ci fut le dernier duc de Normandie. Sa conduite barbare envers son neveu Arthur de Bretagne excita contre lui un soulèvement général dont Philippe Auguste sut habilement profiter. Le roi rassembla précipitamment une armée , envahit la Normandie , que l'indolence de son rival lui laissait ouverte , et commença sa conquête par la prise des Andelys , dont il s'empara après un siège de cinq mois; Falaise, Caen, Bayeux, Seez, Lisieux lui ouvri»
rent ensuite successivement leurs portes ; et il alla enfin mettre le siégedevant Rouen. « La nationalité des Normands était puissante ; conquérants de l'Angleterre et rivaux des Français, ils méprisaient et haïssaient ceux-ci , qu'ils combattaient depuis cent cinquante ans. Rouen était grande et forte ; ses bourgeois, tonnés depuis un siècle ea commune, étaient enrichis par le" commerce; fiers , bien armés , etc., ils portaient une haine éternelle à Philippe.
Mais désespérés de la lâcheté du roi Jean, qui ne faisait rien pour les secourir, ils se rendirent sous condition que les personnes, les biens, les lois et les coutumes seraient respectés. Cette ca- Ditulatioq termina la conquête de la Normandie, qui, après teux cent quatre-vinçt-douze ans d'indépendance, fît partie intégrale du royaume des Français. La nation normande porta constamment avec indignation le joug de Philippe , ne pouvant oublier ses auciens seigneurs ; mais l'hant'lcie du roi fit taire les mécontents, et la Normandie s'habitua si bien à être française,
FRANCE
qu'un siècle après elle fut la plus redoutable ennemie de l'Angleterre (*). » En 1258, Henri 111, roi d'Angleterre, en assura, par un traité, la possession légale à Louis IX.
Ei 1331 , le roi Philippe de Valois donna le duché de Normandie à Jean, ion fils. Cette province prit une part active à la querelle élevée entre la France et l'Angleterre en 1939-, le vieil esprit d'aventures et de conquêtes, dit un historien, se réveilla chez les Normands, et ils rêvèrent une seconde invasion de l'Angleterre. Les états de Normandie envoyèrent offrir au roi d'entreprendre la conquête de la Grande-Bretagne sous la conduite de leur duc, son (ils aîné, aux frais de la province; ils s'engagèrent à lever, à cet effet, 4,000 hommes d'armes et 20,000 hommes de pied , et à ks entretenir pendant douze semaine! , après quoi le duc les solderait à ion tour. Les navires de guerre et de transport seraient à la charge du roi.
Les terres et droits des Anglais nobles et nou nobles appartiendraient aux églises, barons, nobles et bonnes villes de Normandie. On ne devait respecter
2ue les biens d'église. La proposition it acceptée par Philippe , et le traité signé à Vincennes le 28 mars 1339.
L'authenticité de cet étrange projet, nui n'eut pas de suite , a été contestée par quelques historiena.
En 1346, la Normandie fut envahie par une armée anglaise, sous la conduite d'Edouard. Ce priuce aborda dans leCotentin, et pilla successivement Barfleur, Cherbourg , Valognes , Carentan, Saint-Lô, Caen, qui ne se rendit qu'après une résistance désespérée; et il fit charger ses vaisseaux de draps , de joyaux, de vaisselle d'or et d'argent, et de nombreux prisonniers. Il alla en* suite ravager Louviers , Poot-de-l'Ar.
cbe, Vernon , Verneuii , tout le Vexin, et vint asseoir son camp à Poissy.
( hurles, file du roi Jean , reçut de son père la Normandie, en 1351. En 1356, Jean y conduisit une armée et g'empara des apanages qu'y possédait Charles le Mauvais; la ville d'Évreux fut prise et brûlée après un long siège.
<•) Lavallée , Hitt. des français, t. Ier, f. ««4-
Pendant que le roi de France assiégeait Pont-Audemer, le duc de Lancastre, aidé des soldats de la maison de Navarre et de celle de Harcourt, ravagea le plat pays; il ravitailla toutes les places qui étaient assiégées , et reprit Vernon , Verneuii et plusieurs autres villes françaises, qu'il pilla et où il mit le feu. L'arrivée de Jean le força de s'éloigner.
Leduc d'Orléans résolut, en 1405, de se donner lui-même le gouvernement de Normandie pendant la maladie du roi ; cette province était la meilleure de France, et presque la seule qui n'eût point été donnée en apanage à quelque
rnce. Mais les Normands s'alarmèrent l'idée d'être gouvernés par un seigneur sans pitié pour le pauvre. Quand il voulut prendre possession de Rouen , les bourgeois refusèrent de déposer leurs armes au château, selon l'ordre u'il leur en avait donné : les capitaines es villes et des forteresses refusèrent de même de le mettre en possession des places confiées à leur garde ; enfin, les princes du sang, jaloux de la puissance du duc d'Orléans , surent empêcher toute décision.
En 1415, Henri V, roi d'Angleterre, fit une première invasion en France, et débarqua, avec 20,000 archers et 6,000 hommes d'armes , auprès de Harfleur; il assiégea cette ville, qui lui livrait l'entrée de la Seine, la prit et la saccagea. Pendant ce temps, l'armée française se rassemblait à Rouen. On sait quel fut le désastreux résultat du conflit des deux armées (Voyez Azincourt). Henri, épuisé par sa victoire, se hâta de gagner Calais et de retourner en Angleterre; mais il revint deux années plus tard et commença une nouvelle invasion de la Normandie. Il avait partagé son armée en (juotre divisions, qui opéraient simultanément , depuis la rive gauche de la Seine jusqu'à la pointe du Cotentin et à la frontière de Bretagne. La ville et le château de Falaise capitulèrent le 1er février ; puis Vire f Coutances , Carentan , Saint-Lô, Saint- Sauveur, Pontorson et Évreux ouvrirent successivement leurs portes. Dans la plupart des capitulations, il était convenu . que ceux des assiégés qui ne prêteraient' pas serment à Henri V s'en iraient avec
leurs biens meubles : plusieurs places fortes toutefois furent obligées de se livrer à discrétion. « Henri alors prenait à merci le plus grand nombre des habitants, et faisait trancher la tète à quelques-uns pour l'exemple: il les traitait en rebelles et en criminels de lèse-majesté. Presque partout les populations tentaient une résistance digne d'un meilleur sort. Henri V essayait en vain de réveiller les vieilles traditions normandes en faveur du sang de Rollon ; les Normands ne subissaient qu'avec désespoir la conquête anglaise (*). » La chute de Rouen entratna ceHe de tout le pays ; mais la généreuse résistance de cette ville montra ce qu'il y avait déjà de nationalité dans la Normandie si récemment française; Je système adroit du Vainqueur ne put faire oublier le joug qu'il imposait, et dans chaque ville, dans chaque canton, des clercs abandonnèrent leurs bénéfices ; des nobles, leurs fiefs; des bourgeois leurs héritages , pour ne pas prêter serment aux Anglais. On vit même une jeune daine, « veuve du sire de la Roche- Guyon , mieux aimer s'en aller, dénuée de tous biens , avec ses trois enfants , que de rendre hommage au roi d'outre-mer et de se mettre ès mains des anciens ennemis du royaume (**). »
Cependaut Henri V s'occupa d'organiser sa conquête d'une manière stable.
Il établit dans toute la province l'unité des poids et mesures, accorda des privilèges aux marchands portugais qui venaient débarquer à Harfleur et dans les autres ports , et partagea les fruits de sa victoire aux soldats qui l'avaient aidé de leurs armes. Il donna le comté de Harcourt et la seigneurie de Lillebonne à- son oncle , le comte de Dorset, qu'il avait fait duc d'Exeter; la seigneurie de Gravi Ile à Hennuyer Robersart ; le comté de Tança rville au iordGrey; le comté du Perche au comte
(*) Henri Martin, Hist. de France, t. VI, p. 486.
(••) Juvenal des Urs'ms. Un siècle auparavant , par un rapprochement singulier , le même exemple avait été donné par Marie de France, la femme-poète normande; elle avait quitté sa pairie pour ne pas se soumettre à Philippe-Auguste.
de Salisbury, etc., etc. Il témoigna aussi sa gratitude aux clercs qui avaient mis à sa disposition de grosses sommes d'ar- f gent, et il leur distribua une foule ds bénéfices.
Mais cette conquête, dont il sentait si bien l'importance , ne se pliait pas au joug anglais , et les subsides que les besoin* de la guerre le forçaient d'y recueillir, augmentaient encore l'irritation populaire. Après la défaite de Baugé (1421), il demanda 400,000 livres aux états , qu'après sa mort , en 1430, Bedford pressura encore, en leur extorauant 200,000 livres , sur lesquelles tut prise la somme promise à Jean de Luxembourg en échange de Jeanne d'Arc. Des révoltes successives et de nombreuses attaques où les habitants se montraient de connivence avec les soldats de l'armée royale, semblaient de tristes présages aux yeux de Bedford et de Henri VI, qui passèrent un demisiècle à lutter contre une nationalité qui ne voulait pas plier. Les Normands se montraient insensibles aux bienfaits comme aux mesures rigoureuses, et à peine une ordonnance de Henri VI qui instituait des écoles de droit civil et de droit canon avait-elle paru (en 1432), qu'une révolte éclata de nouveau sur plusieurs points. Rouen fut sur le point d'échapper à la domination anglaise ; mais des mesures mal concer* tees firent manquer l'entreprise. Une nouvelle révolte, organisée p ir un pay* san nommé Quantepié, éclata en 1434; elle fut réprimée avec une barbarie inouïe , et n eut aucun résultat à cause de la précipitation imprudente des insurgés et du peu de diligence des généraux français à les secourir.
Le congrès de Saint-Waast d'Arras, en 1435, faillit livrer cette province peut-être pour jamais à la domination anglaise; les ambassadeurs français l'of; frirent à Henri VI , à titre de fief, ainsi que T Aquitaine , pour acheter sa renoo* ciation a la couronne de France. L'orgueilleux monarque repoussa cette offre; mais il dut bientôt s en repentir ; car quelques mois plus tard, une révolte subite éclata de plusieurs côtés. L'importante ville maritime de Dieppe fut prise par le maréchal de Rieux. A ce signal , la population du pays de Cam
se souleva sous la conduite» d'un paysan, nommé le Carnier, et 20,000 hommes se joignirent au maréchal, sous l'étendard de France. Xaintrailles , Antoine de Chabannes, et d'autres chefs de compagnies , entrèrent de toutes parts dans la haute Normandie; le connétable arriva bientôt en personne; Fécamp, Montivilliers, Ullebonne, Tancarville, Saint- Valeri en Caux, Uarfleur même, ia première conquête de Henri V en France, se donnèrent ou furent pris de vive force ; tout le pays de Caux , hors Oiudebec et Arques, fut, en peu de jours, affranchi des Anglais (1435-I43G). Cette révolte n'eut cependant pas de résultat définitif, par suite des dissensions qui s'élevèrent entre les routiers et les paysans; ceux-ci, maltraités par les eomoagnies autant que par l'armée, furent oientôt réduits à la plus extrême misère : « la malédiction fut si grande en Caux , dit une chronique normande contemporaine , que le pays demeura presque entièrement inhabité; hommes et femmes fuyaient par terre et par mer , comme en péril de feu. » En 1440, les Anglais parvinrent à reprendre Harfleur; mais les Français se dédommagèrent en s'emparant de Conrhes, la principale forteresse du comté d Évreux , et en jetant une forte garnison dans Louviers pour inquiéter les Angjais (•).
La politique adroite suivie par le gouvernement, lors de la trêve de 1444, eontribua à attacher à la France les Normands, encore soumisau joug étranger ; les relations commerciales , constituées sur une grande échelle par l'influence de Jacques Cœur , amenèrent une communication continuelle entre les provinces et Paris , et servirent à exciter ce sentiment de haine instinctive de l'étranger, qui, lorsqu'il éclata , dut enfin repousser la conquête anglaise, et
(*) Eu tout 1441, divers privilèges furent accordrs *ui habitants de Louviers, pour rrcoorpeiMcr leur fidélité et le* indemniser des souffrances qu'Us avaient endurées peu. dam la guerre contre les Anglsis. Lear ville prit le nom de Louriers-le-Frsnc , et ils furent autorises à porter eu broderie sur leurs habita une L couronnée. (Ordono., XIII, 55t.)
montrer la puissance de nationalité des villes qui , trois siècles auparavant , se courbaient avec désespoir sous la main de Philippe-Auguste. Elles sentirent toutes combien il leur importait de se rattacher à la mère patrie , à laquelle elles étaient liées par des relations d'amitié et d'intérêt; le gouvernement royal ne négligeait d'ailleurs aucune occasion de leur faire sentir de quel cote se trouvait leur véritable prospérité future. Il accorda exemption de tailles et de subsides, foires franches, etc., à la nouvelle ville de Granville, fondée par les Anglais sur la côte de la basse Normandie , près du mont Saint- Michel , qui était toujours resté français. A peine les Anglais avaient-ils achevé les travaux de construction de cette ville que les Français s'en étaient emparés (1442); le gouvernement s'efforça d'attirer là , pendant la trêve, le commerce de la Normandie , et il tira bon parti de ces relations au renouvellement de la guerre.
Les Anglais fournirent imprudemment à Charles VII l'occasion de reprendre les hostilités. Des aventuriers anglais se jetèrent sur la Bretagne, et s'emparèrent en pleine paix de Fougères, ville riche et manufacturière, qu'ils mirent au pillage. Leduc de Bretagne fut indigné*, le roi de France permit à ses barons de lui porter aide; Pont-de-l' Arche et plusieurs châteaux furent pris. Le gouvernement anglais , ui ne s'attendait pas à cette attaque, emanda vainement la continuation de la trêve; la guerre lui fut déclarée; et Charles VII ordonna à Dunois d'entrer en Normandie.
Le duc de Sommerset et le vieux Ta I bot commandaient dans cette province; mais, oubliés par leur reine Marguerite, sans argent et sans vivres, ils commandaient à peine 10,000 hommes, répandus dans toutes les places.
Dunois, qui avait avec lui les meilleurs chevaliers de France et toute la noblesse de Bourgogne, s'empara rapidement de Verneuil, de Pont-Audemer,de Lisieux, de Mantes, de Vernon, etc. Pendant ce temps , le duc de Bretagne et le connétaole de Richemont reprenaient Fou-
§ères, et soumettaient toutes les places e Cotentin.