FÉTE
«dit-il; l'univers est ici rassemblé!
« O nature ! que ta puissance est su- « blime et délicieuse ! comme les tyrans « doivent pâlir à l'idée do cette fête! »
Au lever du soleil, dit Dulaure dans ses Esquisses de la révolution, une musique militaire, des salves d*ar* titlerie annoncèrent la solennité ; des • drapeaux tricolores , des jiuirlandes de fleurs ou de verdure ornaient les façades de toutes les maisons. Les groupés se forment; les hommes tiennent en main des branches de chéoe, les femmes des bouquets de fleurs.
Des colonnes d'hommes , de femmes et d*enfants , j)arties des différentes sections , se rendent au jardin natloneû.
Bientôt les membres de in Convention, précédés d'un corps iionibreiix de musique, sortent du palais des séances, et prennent place sur un vaste amphithéâtre adossé au pavillon du centre.
Kobespierre , récemment nommé président de r Assemblée, monte alors ù la tribune, et y prononce une variante de son magnifique discours sur les rap^ ports des idées religieuses et morales avec les principes républicains , discours qu'il avait lu i'avant-veiile a ia Convention au milieu des applaudissements de tous ses collègues , et qui avait tellement excité l'admiration de la Harpe,
Î[ue celui-ci écrivit à son auteur une ettredefélK3tation(*).
Une symphonie religieuse se fit en* suite entendre, et Robespierre s'avança, armé d'une torche, jusqu'au bassin circulaire situé dans le parterre, en face de l'entrée du palais; on y avait élevé une sorte de pyramide, entourée des figures allégoriques de l'Athéisme, de l'Ambition , de l'Égoïsme , de la Fausse simplicité, qui, à travers les baillons de la misère, laissaient a'peicevoir les décorations et les ornements des esclaves de la royauté.
Arrivé à ce groupe, Robespierre y mit le feu avec la torche ; tous ces emblèmes, toutes ces figures des passions et des vices de l'humanité di^^parurent, et de l'épaisse fumée qui enveloppait les roupes, on vit sortir, saluée d'applauissements unanimes , la statue de la Sagesse.
(*) On sait que la Harpe ne «'eolhoiMiafl» mait pas facilement.
Robespierre remonta alors de nouveau à la tribune , et adressa au peuple une seconde harangue, qu'il termina en ces termes :
« Français , vous combattez des rois , « vous êtes dignes d'honorer la Divinité., « Etre des êtres , auteur de la nature , « nous n'avons point à f adresser d'in- « justes prières : tu connais les créatures « sorties de ta main ; leurs besoins n'é- « chappent pas plus a les regards que « leurs plus secrètes pensées ; la haine «de la mauvaise foi et du despotisme « brûle dans nos cœurs avec l'amour de n la justice et 'de la patrie. I^otre sang «coule pour l'humanité; voilà notre « prière, voilà le culte que nous t'of- « irons. »
La cérémonie terminée aux Tuileries, les membres de la Convention, suivis du peuple partagé en deux colonnes, se dirigèrent vers le champ de Mars, nommé alors le champ de la Héinùon.
Au milieu d'eux s'avançait, traîne par quatre taureaux, un char de forme antique rempli d'instruments de culture, de fruits, de feuillnfies et de fleurs. Au centre du champ s'élevait une montagne d'un bel eflet; sur la cime, couronnée par un chêne , se placèrent les membres de la Convention nationale, et plus bas s'établirent les musî/'iens , puis 2,400 individus de tout sexe et de tout âge, clioisis par les quarante-huit sections de Paris. On chanta des hymnes composés parChénieret Desorgues, et mis en musique par iMeluil , Cliérubini, Lesueur, Gossec; puis, après ces chants, entremêlés de s\uiphonies, de roulements de tambours et de décharges d'artillerie, déjeunes républicains, l'épée nue à la main , vinrent jurer devant les vieillards de vaincre et de mourir pour la liberté et la patrie.
Knfîn , le cortéi;e retourna au palais national, et la tète fut terminée par des farandoles, des danses et des repas fraternels dans les rues et sur les places publiques.
Le décret qui avait institué la fête de l'Être suprême , contenait les dispositions suivantes :
« ÀrUcle 4. Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être.
« St. lillles emprunteront leurs- nomg
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des événements glorieux de notre révo* hitioD, des vertus les plus chères et les
Elus utiles à Tliomme , des plus grands ienfaits de la nature.
« 6. La république française célébrera toas les ans les fêtes du 14 Juillet 1789« du lOaoût 1792, dnai janvier 17911 (*)« du 31 mai 1793.
« 7. Elle célébrera aux jours de décadis les fêtes dont rénumération suit : « A l'Etre suprême et à la Nature. — Au Genre Imniain.'— An Peuple français.
— Aux Bienfaiteurs de Thumanité. — Aux Martvrs de la liberté. — A la Liberté et à l*Égalité. — A la République. —A la Liberté du monde.— A l'Amour de la patrie — A la Haine des t}Tans et des traîtres. — A la Vérité. — A la Jostioe. — A la Pudeur. — A la Gloire et à l'Immortalité. — A rAmitié. — A la Frugalité. — Au Courage. ~ A la Bonne foi.— A l'Héroïsme. — Au désintéressement.— Au Stoïcisme. — A l'Anotr.— A la Fol conjugale. — A l'Amour paternel. — A la Tendresse maternelle. —A la Piété filiale. — A l'Enfance. — A la Jeunesse. — A TAge viril. —A la Vieillesse. — Au Malheur. — A l'Agrieulture. — A l'Industrie. — A nos Aïeux.— A la Postérité. — Au Bonheur.
«8. Les comités de salut public et d'instruction publique seront chargés de présenter un plan d'organisation de ces fêtes.
n 9. La Convention appelle toii*^ les talents dignes de servir la cause de l'iiuinanité , à l'honneur de concourir à leur établissement par des hymnes et 'les chants civiques, f'\ par tous les moyens qui peuvent contribuer a leur embellissement et à leur utilité, etc. »
Celaient Robespierre et ses amis qui avaient fait décréter l'établissement de la fête de TÊtre suprême. Nous atoos iJit avec quel enthousiasme avait été accueilli , après les saturnales des bébertistes , ce premier retour vers Ips idées morales et religieuses. Mais Robespierre comptait dans la Convention autant d'ennemis qu'il y avait «Tbommes intéressés à ce qu*on ne répiinftt pas les horribles excès de la ta>
(*) Déjà ceUe époque avait été célébrée une fois, en vertu d'un décret rendu le jour «ème du premier aoiuversaire, a pluviôse nu.
reur. Hs rirent avec une joie seerèle Robespierre accepter le premier rôle
dans cette fête nationale et populaire; ils profitèrent de cette occasion pour l'accuser hautement d*asj>irer à la dictature , et leurs acousatioiis ne furent que trop bien entendues : deux mois après eut lieu la révolution du 9 thermidor , qui entraîna le gouvernement dans une voix réactionnaire, et livra bientôt après la France m Directoire.
Ce p;onvernement se crut cependant obligé de célébrer encore quelquefois de grandes solennités pour ramener à lui Popinion publique, et réchauffer rentbousiinmepopulaire qui s'éteignait de jour en jour davantage Pendant la . fête de la jeunesse ( germinal an iv) , OD invita les jeunes gens de seize ans à prendre les armes pour défendre la patrie. Le général Bonaparte venaitd*envoyer à Paris vingt et un drapeaux conquis par, Tarmée d'Italie. Le Directoire profita de cette circonstance pour ordonner une £He destinée à célébrer les victoires remportées par les armées
de la république.
Cette fête avait été proposée par Camot; elle eut lieu le jour même où Bonaparte fît son entrée triomphante à Milan (*). En voici le programme :
« A dix heures précises du matin , une salve d*artîllerie annoncera la féte; elle commencera à midi , et sera célébrée dans le champ de la Héunion.
« Au centre de ce champ sera placée la statue de la Liberté, assise sur divers trophées d*armes, s'appuyant d'une main sur la Charte constitutionnelle, tenant de l'autre une baguette surmontée du bonnet de Guillaume Tell.
«La plate-fonne sur laquelie sera placée cette statue sera décorée, dans son pourtour, de quatorze arbres, où les trophées et drapeaux des quatorze armées seront attachés; des boucliers, suspendus à ces arbres, porteront les noms de ces quatorze armées. Les in^tervalles seront remplis par des enseignes militaires , liées ensemble par des guirlandes de fleurs.
« Les membres du Directoire exécutif seront placés en avant de la stattie de la Liberté; il y aura sur un autel de^
( *) 10 pnirial an iv (aç mat 1796.)
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couronnes dê éhéne et de laurier, ^lle distribueront au nom de k patrie reconnaissante.
« Du moment où le Directoire , pré- ^cédé de sa garde et accompagné des mi - ■nistres, sera rendu à sa pince, la garde nationale en activité, divisée en qua- .torze corps représentant les quator^^e Itrmées, et portant chacun on drapeaii .'distinctif , commencera les évolutions.
« A chacun de ces corps sera adjoint un certain nombre de vétérans, invalides ou soldats blessés. Ceux-ci , conduits par des officiers et accompaçnés du drapeau de leur armée respective, monteront vers le Directoire , qui couronnera les drapeaux. Des symbhouies, des chants civiques C') et des décharges d'artillerie, précéderont, accompagneront et suivront la cérémonie. »
Tout fut disposé d'après ce programme. Camot prononça un discours, et, après la cérémonie, commencèrent des danses fini se proloniièrent sans interruption le reste de la journée.
Le 21 janvier restait toujours une des principales fêtes commémorât! ves.
Ce jour-ià, toutes les autorités supérieures renouvelaient le serment de haine à la royauté. Dans le temple de la Victoire, on lisait alors des ioseriptions pareilles à œlleoci :
Si , dont la république, il »e trouvait un traître . Qui regrettât In rois on qui Toulut un maiire.
Que 11 pcrSito mar» au miiiru d<-< tourm«iitsl
(Voltaire . Brutus).
Le 10 messidor an vi, la plus utile profession de Thomme en société, fogrictdture^ reçut les hommages du peu-
pie, comme le's vertus de Marc- lurèle, l'héroïsme de Guillaume I t-ll, la bienfaisance de f incent de Paul y les bons ménages, etc. , etc.
Le 11 pluviôse an yt ( 1*"^ février 1708 ) , une loi ordonna que l'on célébrerait chaque année, le 30 ventôse ( 20 mars ) , \mjféte de la SomeraiMié êu peuple; mais certains plaisants la surnommèrent la iéte des samtê Inna»
cents*
Ces solennités n'étaient plus l'expression d*une pensée commune, d*un senti*
(*) Ces hymnes à la victoire étaient de
Cou|)iï[ny, riiiis, I.chnin , Chénîer, la Cbabeîiuîi.sière pour les paroles , «>t fieCati l, T.os- •ec, Chérubiniet L. Jadio,puur lu utiiiit|ue.
ment sincère dans les gouvenianti ; elles
ne consistaient plus qu'en pompes aussi vaines, aussi froides que mensongères.
CeperxJant l'anniversaire du 14 juillet, qui fut oélébré en 1800, reparut encore une fois avec tous les caractères de féte nationale qu'il semblait avoir perdus depuis nos malheurs. Le temple de Mars, où les plus ?ieux des défenseurs de la patrie étaient placés près du premier consul , fut le théâtre d'une cérémonie imposante. Après une touchante revue des invalides , passée par Bonaparte , le cortège se rendit au Champ de Mars que remplissaient les troupes.
Les drapeaux ennemis furent présentés au peuple par le ministre de la
fuerre; et Bonaparte promit pour le " vendémiaire, anniversaire de la fondation de la république, ou la paix, ou de nouvelles victoires; 1^ peuple entier lui répondit par d'unanimes acclama*
tiODS.
Sous le consulat, on célébra encore
filusieurs fêtes nationales ; telles furent : a fête en Vhonneur de. Las Casas, au temple de la Victoire (Saint-Sulpice, le 28 aoOt ISOO): laféte de la fondation de la république (le 28 septembre IbOl); la fête pour la paix générale (le 9 novembre 1801), etc. , etc.
IMais ces pompes ne tardèrent pas à dégénérer; et elles furent tout à fait abrogées sous r Empire. Alors, on ne trouva rten de mieux, pour amuser le peuple , que les honteuses distributions de co* mestihîes qu'on Ini jetait comme à un chien avide; les bals, les théâtres publics, les feux d'artifice, les mats de cocagne, etc., -etc. On afferma à Paris ^ les réjouissances publiques, romnip la boue , le pavé et les lanternes. Os traditions furent continuées par les Bourbons jusqu'à la révolution de 1880.
Quant au gouvernement actuel, sans donner à ses fêtes un caractère plus national , il a su du moins en faire disparaître les plus ignobles accessoires.
Toutefois, si les gouvernements ne cherchent plus à parler, dans des solennités imposantes , au cœur et à Timaeînation des citoyens, à exciter en eux les passions nobles et généreuses, le peuple sait encore être grand , lorsque l'objet de la fête est vraiment grand, ou lorsqu'il lui est permis d'agir suivant